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Journal d'un révolutionnaire

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Description

Un homme brandit la cocarde de la révolution comme un dernier espoir terrible et profond en l’homme. Ce journal est un manuel d’hygiène révolutionnaire. Gérald Bloncourt ne cesse de le marteler dans ce qui deviendra un véritable manifeste pour celles et ceux qui luttent :
• Apprendre à rester debout pour ne pas faillir.
• Ensemble, nous avons le pouvoir de changer les choses.
• Osons : rêvons...!
• La révolution est nécessaire et légitime.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 novembre 2013
Nombre de lectures 8
EAN13 9782897121068
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gérald Bloncourt
Journal d’un révolutionnaire
Chronique
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Photographies et documents: Archives Gérald Bloncourt
Dépôt légal : 4 e trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Bloncourt, Gérald
Journal d'un révolutionnaire
(Collection Chronique)
ISBN 978-2-89712-104-4 (Papier)
ISBN 978-2-89712-105-1 (PDF)
ISBN 978-2-89712-106-8 (ePub)
1. Bloncourt, Gérald. 2. Peintres - Haïti - Biographies. I. Titre.
II. Collection : Collection Chronique.

ND308.B56A2 2013 759.97294 C2013-941930-6

Nous reconnaissons l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.

Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.


Mémoire d’encrier
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www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Du même auteur :
Récits
Yeto, le palmier des neiges , Port-au-Prince, Deschamps, 1991; Paris, Arcantère, 1991.
Le Regard engagé, parcours d’un franc-tireur de l’image , Paris, Bourin, 2004.
Essais
La Peinture haïtienne (texte de Gérald Bloncourt; documentation de Marie-José Nadal-Gardère), Paris, Nathan, 1986; 1989.
Messagers de la tempête , André Breton et la Révolution de Janvier 1946 en Haïti (avec Michael Löwy), Paris, Le Temps des Cerises, 2007.
Poésie
Poèmes sahariens , Paris, La Machette, 1976.
Dialogue au bout des vagues , Paris, La Machette, 1986; Montréal, Mémoire d’encrier, 2008.
Retour d’exil (illustré par l’auteur), Paris, La Machette, 1986.
J’ai rompu le silence , Paris, La Machette, 1986.
J’ai coupé la gorge au temps , Paris, La Machette, 2000.
Contes
Cric crac (texte et illustrations de Gérald Bloncourt, édition à tirage limité de 1500 exemplaires numérotés), Port-au-Prince, Deschamps, 1990.
Photographie
Les Prolos (140 photographies avec des textes de Mehdi Lallaoui), Bezons, Au Nom de la Mémoire, 2004.
Le Paris de Gérald Bloncourt / Gérald Bloncourt’s Paris , Paris, Parimagine, 2010.
Peuples de Gauche , 1972-1983, Préface Edgar Morin, Paris, François Bourin, 2011.
Préface
Monsieur Révolution

Je connais Gérald Bloncourt et sa légende. L’histoire précipite quelquefois des êtres sur le devant de la scène. Leur vie se confond alors avec la légende. Le récit de soi n’est jamais sans risques. Comment se raconter, être soi tout en étant dans la foule? Gérald Bloncourt se donne pleinement dans ce Journal d’un révolutionnaire . Il livre sens et objet à l’histoire et au mot révolution .
Je voulais donner un pseudo à Bloncourt. Le prénom Gérald, ça fait pas trop ami, on dirait un général ; au pays, le général est l’homme à la gâchette facile et au cœur de pierre. Le mot révolution m’est venu à l’esprit. Depuis, chaque fois que je lis ou prononce ce mot, le visage de Bloncourt apparaît, dans la lumière du printemps.
Un dimanche à l’Hôtel Kinam à Pétionville (Haïti) où nous mangions la soupe au giraumont, il nous racontait son enfance à Jacmel. Sa vie, dans la démesure de ce que peut représenter toute vie vécue à l’ombre de la beauté et de la révolte. De sa verve coutumière, il nous parlait de peinture, de photographie, de justice, de vérité et d’amour ; de Port-au-Prince, de Paris, de Lisbonne et des peuples de gauche ... Nous étions fascinés par cette proximité avec l’histoire. Tout paraissait piétiné dans le monde, les rêves et les mots. L’histoire est son unique passion. Une histoire de vérité et de dignité. Une histoire de justice sociale. La nécessité de la révolution. La légitimité de toute insoumission. Une histoire de peuple qui chante au grand soir. Je me dis en écoutant Bloncourt : « Un homme devrait être fait pour une seule idée. » Lui, c’est la révolution.
À Port-au-Prince, à Fort-de-France, à Paris ou à Montréal où se sont croisés nos pas, j’ai toujours été happé par sa présence dans le monde. Il est trop grand. Trop beau. Trop fort. Trop donné. Trop écrit. Trop aimé. Trop ri. Trop peint. Trop photographié. Trop milité. Le guerrier ne connaît pas de repos. Il avance dans la nuit avec une cause quelconque pour que continue de battre le cœur du monde.
C’est mon guerrier, Monsieur Révolution.
Son langage est l’histoire. Quelle est cette conviction qui pousse de plain-pied dans la narration du monde? Ce qui fait de Bloncourt un témoin et un aîné capital. Sa vie se mêle à d’autres vies. Des camarades de bronze ont cheminé avec lui, comme les écrivains Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Gérard Chenet. Des tranches d’histoire (art, exil, politique, famille, pays) qui déroutent… Car la vie aurait pu être autre chose que la déprime collective et la consommation facile… La vie aurait pu être plus près des rêves.
Journal d’un révolutionnaire constitue une tentative afin de souder le temps, de revenir à hier et de rêver aux lendemains épiques. On le dirait à raison fantasque, cet auteur militant, tant il porte sur ses épaules l’espoir et l’utopie du monde à venir, loin du pessimisme et du cynisme politiques contemporains. C’est tout le charme de ce petit livre, ce manifeste pour demain.
Je laisse entier Monsieur Révolution à son témoignage. Ce journal dévoile et déborde. Il dévoile surtout le visage, beau et frais, de Bloncourt. Ah, que c’était un temps d’homme et de songe! On avait osé... Dis, camarade, avec plus de soixante-dix ans d’exil, le mot exil résiste-t-il encore? Que deviens-tu alors? Un buste sur lequel est gravée l’inscription révolution et amour . Avoue Bloncourt que t’as vécu, avec cet « espoir terrible et profond en l’homme ». Merci de nous avoir appris à rêver tous les matins du mot espoir dont seules la révolution et la poésie ont le secret.
Rodney Saint-Éloi
À la jeunesse haïtienne, aux générations futures, à ma compagne, Isabelle Repiton, à mes filles, Sandra, Ludmilla et Morgane à mes petits enfants et arrières petits enfants, nés ou à naître…
DUBO, DUBON , DUBONNET . L’énorme publicité surgit, s’efface, réapparaît, de tunnel en tunnel. Bruits de décompression. Le feulement rauque des hyènes, des chacals, l’odeur fauve des loups. La foule. Les voyageurs se ruent sur les places inoccupées. Je m’accroche à la barre, au centre des « vous descendez à la prochaine? », des haleines trop proches pour y échapper. Des nez soufflant des airs de trompettes dans de grands mouchoirs à carreaux. Tout est humide. Moite. Même les regards. Paris s’est mise en route. C’est l’aube. On va au boulot, au lycée, à l’université, au marché, au dodo… Neige. Boue. Verglas. Voilà le temps. Rue Claude Bernard. Des deux côtés, de rares voitures, hors service, survivent à l’Occupation. Disparaissent sous d’épais manteaux blancs. Hiver. Année 1946. Boulevard St Michel. Circulation à double sens. Pavés! On peut traverser à condition de ne pas perdre l’équilibre. J’essaie de ne pas glisser. De ne pas partir comme la petite dame emmenée à la pharmacie avec son cabas presque vide. Bistro. Au travers des vitres embuées j’entrevois des jeunes jouant au babyfoot. Je n’ai plus un sou. La dèche. J’avance. Comme je peux. Lentement. J’ai froid aux pieds. Jardin du Luxembourg. Les allées couvertes de poudre éblouissante gardent intacts les pas qui m’ont précédé. Plus de bruits de bottes martelant les couloirs du métro. Plus de grondements de rames surchargées. Peu de promeneurs. Silence. Je peux enfin, à mon aise, regarder le ciel. Gris. Lourd. Cinquante et un, rue Claude Bernard. Chez tante Yo. Quatrième étage. Pas d’ascenseur. Ma respiration dessine sur les vitres de la fenêtre de petits chrysanthèmes de glace. Je gratte le givre. Quelques cheminées fument. Naufragé dans cette ville en mal de soleil. Pour tuer le temps j’épie les bruits de l’immeuble. La porte cochère, au rez-de-chaussée, produit un choc sourd lorsqu’elle se referme. Quelqu’un est rentré ou… sorti… Va savoir… L’oncle Max est descendu de son appartement situé juste au-dessus. Je l’entends farfouiller dans la cuisine. Il avance dans le couloir.
– Tu es là?
– Oui, j’écris.
– Tu ne déjeunes pas?
– Non, je n’ai pas faim.
Quel mensonge! J’ai envie d’être seul. Nos rapports sont souvent laconiques. Six heures. Tante Yo arrive à son tour. Accroche son manteau dans l’entrée. Va dans sa chambre. Invariablement, la porte de son armoire grince. Elle y range son sac. Se déchausse. Je perçois le chuintement des pantoufles sur le parquet. Elle se rend à la cuisine pour préparer le repas du soir. Je la rejoins.
– Tu n’as rien mangé mon petit mignon, me reproche-t-elle. Il faut te nourrir! C’est le mauvais temps, tu sais! Il neige beaucoup aujourd’hui… Tu n’as pas l’habitude du climat! Il faut prendre des forces!
J’avale un œuf. J’ingurgite un petit bol de soupe aux poireaux que j’exècre. Deux morceaux de rutabaga. Je bois un verre d’eau au robinet.
– Tu veux une chicorée?
– Non merci, je n’ai plus envie de rien.
Le petit café noir de maman Dédé, en Haïti, le samedi matin, juste après la purge aux sels de Glauber, c’était tout de même autre chose! Je retourne dans ma chambre. Je m’allonge sur le lit. Je fixe un petit point noir, presque imperceptible, incrusté au plafond. Je suis sur la mer. Je commence à flotter doucement. Je suis nu. Une houle légère me mène au large. J’entends distinctement le chant sourd de l’océan. Le ciel devient orange. Je plonge dans cet état délicieusement euphorique. Je me sens une force démesurée. Je vis mon rêve les yeux ouverts. Je domine les moindres parcelles de mon imaginaire. L’idée que je puisse maîtriser les secrets de la lévitation m’envahit. Je m’élève au-dessus du niveau de cette eau dont je sens les frissons sous ma peau. Je bande mon énergie. À m’en faire éclater le crâne. Mes tempes bourdonnent. Je tends les muscles. À déboiter mes articulations. Mes membres sont roides. Me font mal. Je décolle… imperceptiblement. Je tente de m’élever un peu plus dans les airs. Mais mon corps se détend violemment. Je retrouve brutalement le couvre-lit. Ce n’était que de quelques millimètres… Mais je suis sûr… Une phrase de Boiffard me revient : « Le procès de la connaissance n’étant plus à faire, l’intelligence n’entrant plus en ligne de compte, le rêve seul laisse à l’homme ses droits à la liberté… »
– Suis-je finalement communiste ou surréaliste? Marx, écrivant le manifeste, n’était-il pas, à sa manière, le plus follement surréaliste?…
Je me lève d’un coup.
– Et puis, merde à l’espace!... Qui sera le moins loup des loups dans notre carnage planétaire?
J’écris :
Le ciel blafard et l’ombre muette jettent leur valise au regard du monde La faim gèle sa cadence au pluvieux nuage que mord l’étain
Le vent céleste et la molle cerise appellent la tendresse et le rire bruyant Je vois mourir l’ombre des grands toits et se tordre le gris des ardoises tristes
Je vois miauler la couche d’asphalte J’entends grincer pleurer la radio et la joie
Et je dis au courant qui gratte l’espace voici venir l’ombre vaste des cyclones hargneux
Je boucle ma valise pour un port plus doux et je nage dans l’équilibre de la sueur moite…

SIX MOIS AUPARAVANT. La locomotive haletante stoppe dans un grincement strident. Chocs successifs des wagons butant les uns contre les autres. Une bouffée de vapeur noie en quelques secondes la machine et les quais.
– Paris terminus! Tout le monde descend! grésille un haut-parleur dont on ne sait d’où vient la voix.

Gérald Bloncourt à 19 ans quelques jours avant son expulsion
Paris! C’est Paris! Gare St Lazare. Chacun s’affaire autour de ses bagages. Mes compagnons qui ont traversé avec moi l’Atlantique, à bord du San Mateo , se préparent à descendre. Toujours ce pincement au cœur à chaque nouvelle séparation. Ça n’arrête pas, depuis mon départ d’Haïti. Jangéale, étudiante guadeloupéenne, me fait spontanément la bise. Solomon, la grande mince brune, me tend une main tellement fine, que sa fragilité me surprend. J’ai, une seconde, envie de l’entourer de mes bras. Comme pour la protéger de ce monde qui m’inquiète. Dans le couloir les gens avancent à la queue leu leu. Avec une lenteur désespérante. Descendent du wagon avec d’infinies précautions, comme s’ils avaient peur de se rompre les os. Se passent leurs valises avec des gestes laborieux, hésitants. L’air de manipuler des objets extrêmement fragiles. Ils roucoulent des « merci », des « je vous en prie » inaudibles dans le tintamarre du débarquement. Toutes ces grâces ridicules ralentissent l’évacuation du train. M’agacent prodigieusement. Je ronge mon frein, attendant mon tour de poser le pied sur le sol de la capitale. Lorsque j’y parviens, je tombe dans les bras de Claude. Tante Yo et tonton Max sont là, eux aussi. Debout, souriant béatement. Mon frère me débarrasse de ma valise. Après les présentations d’usage, nous partons tous les quatre vers le métro. Mes parents ont étonnamment le même air de famille. Max identique à mon père. Même nez busqué de caraïbe, même couleur de peau. Autant mon père est grand, dégagé, ouvert, souple, athlétique, autant mon oncle et ma tante m’offrent le spectacle d’êtres sous-dimensionnés. Visages marqués sans doute par les privations et les anxiétés de la guerre. Ils s’intègrent à la foule. Vêtements tristes. Gris. Même attitude anonyme. Ce mimétisme les mêle au flot des voyageurs, à tel point que je dois faire un effort pour ne pas les perdre. En regardant Max, je revois mon père. Je me demande comment il m’apparaîtrait si, à cette minute, il avait surgi là, parmi nous. Comme mon oncle, identique à cette multitude grouillante? Plus je détaille Max, plus l’image d’un père quelconque me semble plausible. Cette idée me bouleverse. Sans cesse je suis heurté par des gens qui se croisent sans se regarder. S’entassent comme du bétail dans les voitures du Métropolitain, visant avec avidité, à peine introduits dans les wagons, la place qu’ils pourront occuper. J’éprouve une irrésistible envie de m’isoler. D’échapper à ce torrent humain, charriant mauvaises odeurs, fébrilité, regards fuyants.

JE VIENS DE MARTINIQUE où j’ai vécu deux mois après mon expulsion d’Haïti. Je suis à bord du San Mateo . Un vieux cargo. Bananier bourlingueur, ayant rouillé sa coque dans les roulis de l’Atlantique. Son dernier voyage, avant de partir mourir, désarticulé, dans un chantier naval, sous l’oxyacétylénique morsure de chalumeaux inextinguibles. Escale en Guadeloupe pour y charger des marchandises et des jeunes devant poursuivre leurs études en France. J’assiste à l’accostage. Départ, dans la nuit. Vers la haute mer. Fatigué, je décide d’aller dormir. Ma cabine est louée par le généreux Rose-Rosette. Un ami de mon père, qui m’a hébergé durant mon exil. La porte est verrouillée. Je requiers l’aide d’un matelot qui m’adresse à un officier du bord, lequel m’invite à son tour à voir le commandant.
– J’ai eu besoin de votre cabine. Vos effets sont en « shelter »! Allez rejoindre vos amis antillais. Ils sont avertis et vous ont gardé un châlit!
– Mais j’ai une cabine louée pour le voyage! protestai-je.
– Jeune homme, je suis le seul maître à bord après Dieu! Vous avez la solution de coucher sur le pont si le cœur vous en dit! Et puis dégagez la passerelle, vous gênez la manœuvre!
La colère m’envahit. Une folle envie de l’empoigner à la gorge. Je me ressaisis. S’il savait comme je m’en fiche du confort! Pauvre imbécile! Je serre les dents. Dans le fond je suis ravi d’avoir des compagnons de route. Dans la cale du navire, de part et d’autre de ses flancs, des rangées de couchettes doubles, équipées de paillasses. Le tout arrimé à des barres métalliques et maintenu par des chaînettes. C’est ainsi qu’on transporte les troupes de la France coloniale pour aller « pacifier » les territoires occupés, outre-mer. Cette fois c’est pour nous le « shelter »! Pas d’aération. Aucun respect des normes de salubrité. À tâtons, dans le local faiblement éclairé, je retrouve les étudiants guadeloupéens qui m’ont en effet gardé une place. L’un d’eux, Riwal, m’interroge :
– Tu es d’Haïti?
– Oui je suis du Sud, de Bainet.
– Tu es boursier?
– Non, je suis expulsé de mon pays.
Un silence…
– Tu fais de la politique?
– Oui, je suis communiste.
– Ah? Comme Césaire?
– Oui, comme lui.
– Tu vas retrouver Thorez?
– Non, pas spécialement. Je vais rejoindre la famille de mon père. Ils sont guadeloupéens.
– Mais tu es notre compatriote! Tu as toujours de la famille chez nous?
– Oui, des cousins. J’en ai aussi à Porto-Rico et mes parents sont en Haïti.
– Alors, tu es notre frère! Vive les Antilles! Vive la Caraïbe! Sais-tu qu’on est les seuls dans ce bateau de merde! Les autres sont tous des Français…
Autour de nous, dans la pénombre, il y beaucoup de monde.
– Des bagnards qui rentrent de Cayenne. Le pénitencier a été fermé. Ils sont restés bloqués en Guyane depuis la fin de la guerre par manque de bateaux et rentrent chez eux. Ils sont quatre-vingts, d’après ce que je sais. Et puis tu vois, les types groupés là-bas? Ce sont des gendarmes à la retraite. Ils sont chargés de les encadrer. Ils n’ont pas l’air trop rassurés. Ils ont dû leur en faire baver au bagne! Regarde comme ils sont inquiets.
La demi-douzaine de bonshommes n’a pas la mine réjouie…
– Tu sais, murmure Riwal, ce sont de vraies peaux de vaches! Des vrais salauds! En Guadeloupe aussi ils nous ont fait chier!
Il ajoute :
– On a mis ta valise ici, dans le filet, avec les nôtres. Va falloir ouvrir l’œil avec tous ces voleurs.

UN BRUIT DE VOIX ME RÉVEILLE. Je m’habitue mal à la pénombre. Tout autour, des hommes à la peau blanche comme je n’en ai jamais vus autant ensemble, dans un même lieu. La plupart âgés. Assis sur leur châlit, vêtus d’un maillot de corps et d’un caleçon, les jambes pendantes. Certains exhibent leurs torses velus. J’ai l’impression de me trouver dans une forêt pleine de singes. Quelques-uns cassent la croûte. Quignons de pain et sardines en boîte. Le rhum circule. À même le goulot, avec des borborygmes sonores. L’un des types lâche un pet nauséabond, suivi des protestations de ses voisins. Des voix d’outre-tombe jurent. De gros rires roulent entre les travées. La plupart se terminent par des quintes de toux. Déchirantes. Une odeur tenace de tabac empuantit la cale. Je suffoque. Avec mes copains antillais, nous décidons de monter sur le pont. Échapper à tout prix à ce « camp de concentration flottant » comme l’a défini Riwal. Nous retrouvons les deux étudiantes qui font partie du groupe. Elles disposent d’une cabine avec deux autres femmes. Des Françaises divorcées, qui rentrent au pays. L’océan s’étend à perte de vue.
– Il y a du café à la cantine, hèle un marin. Dépêchez-vous si vous voulez trouver quelque chose!
Pour la première fois de ma vie, je fais la queue.
Retour dans le « shelter ». Nos affaires ont été fouillées et pillées. Plus que mes livres! Envolées les bouteilles de rhum, les cigarettes et les vêtements! Mes amis glapissent leur consternation. Ils décident d’aller voir le commandant.
– Vous ne croyez pas que nous allons faire votre police? Démerdez-vous!
Mes copains se lamentent. Aucun d’eux n’est bien riche. Une vraie catastrophe! Je m’étonne d’être à ce point détaché des biens matériels. Depuis que je me considère comme un révolutionnaire, je suis prêt à affronter les pires difficultés.
– Il y a tant de choses bien plus importantes et plus graves dans la vie. Ces hommes que vous soupçonnez sont le produit de leur société. Ils n’ont connu que brimades, peur et misère. Leur instinct de survie a développé chez eux la débrouillardise, le manque de scrupule. Comment pourrait-il en être autrement?
– Tu parles d’une débrouillardise, s’écrie Riwal! C’est tous du gibier de potence! Je ne comprends pas qu’ils aient été libérés! Ils vont en faire du joli en France!
Les bagnards sont de petite taille. Souvent voûtés. Des allures fourbes. Presque tous ont des membres déformés. Coups reçus, conditions d’existence particulièrement dures, rhumatismes non soignés, fractures mal réparées. Beaucoup de cicatrices. Des rescapés! Des survivants! Le lendemain je lie conversation avec trois d’entre eux. Ils sont Bretons. En découvrant que je suis, moi aussi, victime des nantis et de leurs policiers, ils décident de me faire confiance. Ils m’apprennent à jouer à la belotte. Quelques heures après, en allant chercher un livre dans ma valise j’ai la surprise d’y retrouver cartouches de cigarettes et vêtements. Je vais voir mes Bretons.
– Nous avons plaidé pour toi, p’tit gars! Crois-nous, on n’était pas dans le coup! De toute façon, les types qui t’ont pillé ne fument pas tes « américaines »! Nous, on les roule, tu sais! Ya rien de tel que le « gris »! Mais ton tabac vaut du fric! Faut que tu l’saches. Quant au rhum, mon pauvre vieux, il est bu et bien bu! Faudra t’y faire…
Ils se tortillent comme des gosses timides. Des sourires grimaçants s’accrochent à leurs bouches édentées. Leurs voix éraillées, aux relents d’alcool, se font aimables, presqu’affectueuses. Dans leurs regards scintille une lueur venue du fond de leur lointaine enfance. Comme pour rappeler qu’ils ont été beaux. Avec une mère pour les dorloter.

LES JOURS DEVIENNENT DE PLUS EN PLUS GRIS. Les nuages sont bas. Se déplacent rapidement. Les vagues lourdes et blanches d’écume heurtent les flancs du bâtiment. Toute la coque vibre. Des paquets de mer, de plus en plus hauts, éclatent à l’avant du navire. Des embruns balaient le pont. Les marins s’affairent. Vérifient les attaches des chaloupes de secours, les fixations des manchons d’aération. C’est la tempête. L’équipage a l’air préoccupé. Un cyclone du côté des Açores. La nuit est profonde. Je n’arrive pas à dormir. Dans le « shelter », les bagnards ont le mal de mer. Certains n’arrivent plus à se maîtriser et vomissent leurs entrailles directement sur le sol. La nausée se généralise. Quelques-uns poussent des plaintes déchirantes. Appellent leur mère. Un champ de bataille! Les histoires de mon père me reviennent. Durant la guerre de quatorze, on achevait les blessés, au poignard, lorsque les combats avaient fait rage et qu’il était impossible de les évacuer.
– Visez droit au cœur! disaient les officiers aux soldats qu’ils avaient déclarés volontaires, après qu’ils les eussent saoulés à grandes rasades de gnôle.
Des types se vident carrément sur leur paillasse. Glapissent des jurons démentiels. Une odeur de pourriture empoisonne l’atmosphère chaude et humide de la cale. C’est l’enfer! Je n’arrive plus à tenir. Je décide de fuir cette apocalypse et de monter dans l’entrepont. Mes compagnons antillais dorment pourtant, comme des bienheureux. Ils n’ont pas l’air incommodés. Je m’assois sur ma couchette pour me chausser. Mon pied nu se plaque dans un liquide visqueux. Un frisson me secoue. Je viens de comprendre qu’il s’agit des vomissures que le roulis du bateau a charriées jusque sous mon lit. La répulsion me paralyse. Une seule issue pour en sortir! Accepter de marcher dans cette mélasse pour me rendre le plus rapidement possible aux douches. À chaque pas, je manque de glisser tant la matière est fluide et gluante. Horreur! Je sens nettement les particules non digérées s’écraser sous mes orteils. L’échelle est à quelques mètres. Chemin des Dames ou Verdun? Tirs de barrage? Je suis en plein conflit mondial, sous une pluie d’obus! Mon père me dit de serrer les fesses!
– Allons petit! Il faut y arriver!
Je me hisse en tremblant. La douche est glaciale. Je me récure. Je vais à la cantine. La pièce est vide. La nuit bat son plein. Derrière le bar, je m’allonge à même le sol. Imprégné d’odeurs nauséabondes. Je rêve d’eau de Cologne. Le bateau tangue, de plus en plus. L’ouragan se déchaîne. Des coups de bélier contre le navire. Par instant le vaisseau se cabre, retombe dans le vide. La quille cogne brutalement. Le bâtiment vibre.
– Nous allons finir par couler!
C’est plutôt moi qui sombre dans un profond sommeil.

Aquarelle de Gérald Bloncourt représentant le San Mateo
LE SAN MATEO EST IMMOBILE. Une mer d’huile. Le vol des mouettes de plus en plus nombreuses annonce le continent. Il fait froid.
– Voilà la France! s’écrit Riwal.
Le jour se lève à peine. Le bateau devait initialement se diriger vers St Nazaire. Des mines flottantes, vestiges de la guerre, l’ont forcé à se détourner vers le Havre. Une myriade de petites lumières caresse l’horizon. Dix-sept jours de traversée et la fin d’un cauchemar. Le San Mateo pénètre dans le port. Un soleil voilé éclaire à peine la scène. Sur les quais des hommes s’affairent. La sirène du bateau se met à mugir. L’énorme hurlement se fracasse sur les entrepôts. Je suis à bout de force. Je ne ressens pas la moindre émotion.
– À la douane il faudra que tu gardes dans tes poches un ou deux paquets de cigarettes pour amadouer les douaniers, sinon ils vont t’emmerder…
Je pose ma valise devant l’un d’eux. Il a l’œil vif.
– Rien à déclarer?
– Vous fumez?
Je lui offre une cigarette.
– Ici nous sommes tous fumeurs et tous ivrognes, répond le préposé.
Il pose la main sur le paquet de cigarettes qui disparaît instantanément. Un véritable prestidigitateur.
– Pas de rhum?
– Non, on m’a tout bu.
– Pas de chance!
Il fait une croix à la craie sur ma valise.
– Vous pouvez passer!
Je réalise, à cette seconde, que je viens de franchir la frontière! Je suis en France! Nous sommes le 15 mai 1946! Il est dix heures et cinq minutes! Je découvre enfin ce qu’avec mon père nous avions imaginé à travers les ondes. Le Havre en ruines. Les écoutes pénibles des émissions brouillées reçues à Port-au-Prince. Mon père exultant lorsqu’était annoncé le bombardement d’une ville. Nous « entendions » les ronflements des forteresses volantes, tout en déplaçant les petites épingles du front de Normandie, sur une carte punaisée au mur. J’ai encore dans le crâne le grésillement du haut-parleur… débarquement… tête de pont… Ici, partout, des pans d’immeubles calcinés, de monstrueux amas de ruines. La désolation. Oui, c’est ça la guerre! Et mon père qui applaudissait! Ma mère qui souriait à l’annonce des victoires! Cette fois j’imagine mieux les cadavres, les mutilés, les enfants massacrés! J’entends les cris, les râles… Que d’yeux à jamais éteints! Que de cerveaux anéantis! De terreur agglutinée dans le souvenir des rescapés! Comme dirait Prévert : « Oh Barbara... Est-il mort disparu ou bien encore vivant? ». Il n’y a plus un morceau de bois, pas même de poutre, dans les décombres. L’hiver a été rude… À la gare, le train pour Paris est déjà parti. Un employé nous conseille de laisser nos bagages à la consigne. Le vol dont nous avons été victimes dans le bateau nous a rendus méfiants. Nous acceptons pourtant. Lorsque je manipule ce minuscule ticket qui représente toute ma fortune, je manifeste mon scepticisme. Mon inquiétude gagne mes copains. Les voitures sont rares. La plupart des rues sont impraticables. Presque toutes désertes. Les gens, entr’aperçus, filent comme des ombres. À peine un coup d’œil. En quête d’un hôtel. Démarche vaine. Une passante, de noir vêtue, désigne d’un geste découragé l’enfilade des maisons démolies :
– Vous ne savez pas qu’on a été bombardé?
La nuit tombe. Nous avons faim.
– Il faut aller sur le port. Là vous avez une chance.
Nous finissons par débusquer un petit restaurant, plutôt bistro d’ailleurs. Des prostituées font les cent pas. Nous interpellent.
– Elle n’est pas mal, la grande blonde, m’indique un de mes compagnons.
J’ai envie de réagir. Je me rends compte que je suis toujours prompt à mettre en avant la grandiloquence de mes principes. Je préfère ne pas lui répondre. Par la porte entrouverte un accordéon glisse sa pluie de notes. La salle est pleine de monde. Des hommes impassibles et peu causants, accoudés au comptoir, sirotent des verres de vin. Nous parvenons à nous caser. Au moment de dîner la serveuse nous réclame des tickets de pain.
– On vient d’arriver! On n’en a pas!
Le patron s’approche.
– Allons sers-les, ce sont des mignons qui viennent de débarquer, tu vois bien.
Il passe ostensiblement sa main sur les fesses de la jeune employée. Esquisse un sourire cauteleux.
– Il y aura juste un petit supplément…
Un monde que je n’avais jamais imaginé! Il faudra encore longtemps pour que les rapports humains puissent être totalement honnêtes, cordiaux, désintéressés. Comment est-ce possible que dans un pays comme la France, il puisse y avoir des êtres aussi rapaces et corrompus? Je croyais avoir débarqué au pays des Villon, Ronsard, Boileau, Hugo, Jaurès, Blum. Dans cette patrie de la Révolution française, dans le fief des Éluard, Prévert, Aragon. J’étais convaincu que tout le monde aurait dû être un minimum raffiné, cultivé. Je découvre avec stupeur qu’il n’en est rien. Les communistes sont pourtant au gouvernement! Thorez, ministre d’État! Tillon, le fabuleux chef des FTP, ministre de l’Air! Et dans cette petite rue, une demi-douzaine de prostituées fait le trottoir sans que personne n’en paraisse ému! Des hommes, sous mes yeux, ont bu sans soif, verre sur verre de vin! Je me demande si un changement de société est vraiment possible. Si un jour on parvient à modifier les comportements permettant à l’Homme Nouveau de s’épanouir… La jeune Solomon a heureusement une lettre de recommandation pour des amis de ses parents, banquiers au Havre. Quelle chance d’avoir débarqué là! Nous bénissons le ciel de nous avoir détournés de St Nazaire. À force de recherches, à travers les rues démolies, nous trouvons l’adresse. C’est un immense bâtiment neuf. Planté au milieu du désastre. Le banquier en pyjama et sa femme, en robe de chambre et en bigoudis, viennent nous ouvrir. Ils vérifient au travers des solides grilles l’authenticité de la lettre qu’ils examinent longuement. Après s’être concertés et avoir reconnu les parents de Solomon sur des photos qu’elle leur a tendues, ils déverrouillent le système compliqué des serrures. Nous sommes hébergés dans une salle immense, totalement vide. Nos hôtes nous procurent un matelas et des couvertures.
– Nous n’avons que celui-ci en dépannage, s’excusent-ils. Mais vous êtes jeunes, vous vous débrouillerez. C’est la fin de la guerre, vous savez!
Nous offrons le matelas aux filles et nous nous installons à même le carrelage. Sensibles à la différence de climat nous nous pelotonnons les uns contre les autres. Je ne dors que quelques heures. Les premières lueurs de l’aube pointent. Au travers des vitres j’assiste à la montée du jour. Un paysage apocalyptique émerge alentour. Ruines romaines ou de la Grèce antique dont il m’est arrivé de voir des images dans des livres de ma mère, se profilent. Une sorte d’arc de triomphe tenant encore debout, par miracle. Sur les énormes pierres en équilibre instable, grêlées de trous causés par des éclats de bombes se lit encore : BANQUE DE FRANCE… Je pense tout haut :
– Symbole branlant du Capital…

Les toits de Paris , 1946
DANS MA PETITE CHAMBRE, 51 rue Claude Bernard, je me réveille tout endolori, fiévreux, la bouche amère. J’ai envie de peindre, de graver, d’écrire. Tante Yo m’a laissé la chambre du fond. Vue sur la cour intérieure de l’immeuble. Sur la droite, l’océan gris des toits, hérissés de cheminées. En face, un mur de pierres noircies de crasse marque les limites du bâtiment voisin. À gauche, des appartements juchés les uns sur les autres. Les fenêtres sont closes. C’est l’hiver. Les rideaux, derrière les vitres embuées, bougent, imperceptiblement. Chaque étage est occupé. Je fais un croquis. Je retrouve mon Parker et j’écris :
Pourquoi? Puisque la bulle lente du monde roucoule dans ma gorge?
Qu’est-ce qui me pousse à jeter sur la feuille, si secrètement, mais si souvent, ce genre de texte que beaucoup qualifieraient d’élucubrations? Je me sens mieux, chaque fois que je peux libérer cette musique intérieure. Je songe au pays. Que sont devenus Moïse, Depestre, Chenet, Clermont? Je pense à Pierrette, à Sabine… Yvonne me vient au bout des doigts. Ah! Martinique! Je commence à lui écrire…

TANTE YO ET TONTON MAX m’emmènent faire la connaissance des autres membres de la famille.
– La tournée des grands-ducs, m’a dit Claude avec ironie. Tu verras. Élie est un brave type, mais tante Delle! Une véritable pipelette! Elle est intarissable! Il faut toujours qu’elle quémande un service! Ne te laisse surtout pas mettre le grappin dessus!
Élie est le plus jeune de mes oncles. Aveugle de guerre. Depuis 1915. Fait prisonnier par les Allemands, il a été rapatrié au cours d’un échange de grands blessés. Après une période de profond découragement, aidé par la dévouée tante Yo qui le conduisait à la Sorbonne et lui prenait ses notes, il a poursuivi ses études grâce au système Braille. Devenu professeur de philosophie, il milite au sein des organisations d’anciens combattants. Il en est venu à la politique. Aux côtés de Léon Blum sous le Front populaire, il est de tous les meetings. Gagnant à la cause de la SFIO de nombreux supporters. Cet « homme de couleur », grand mutilé de guerre, lorsqu’il s’adresse à la foule, derrière ses lunettes noires, émeut les auditoires. Élu député de l’Aisne en 1936, il a dirigé le réseau de résistance Brutus durant la guerre. Décoré à la Libération. Ses rapports avec les communistes sont excellents. Il est pour l’Union de la Gauche. Yolande et Max lui vouent un vrai culte, ne décidant rien sans le consulter, l’appelant « Lico » pour bien marquer leur droit à l’intimité. Quant à tante Delle, guadeloupéenne aussi, elle mène, malgré sa petite taille, tout son monde tambour battant. Lorsqu’Élie est parti pour le front en 1914, ils venaient de se marier. Enceinte de son fils aîné Jack, elle ne s’est jamais consolée de ce que son mari, revenu mutilé de l’affreuse boucherie, n’ait jamais pu voir son enfant. Elle s’en plaint de façon obsédante. Élie a décidé de s’assumer jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne. Il a prodigieusement développé sa mémoire. Il est au courant de tout. Des moindres déclarations des personnalités politiques, de tous les faits-divers de l’actualité. Mais à la façon dont il s’adresse à Delle on comprend que s’il vit pleinement dans le temps présent, il a gardé de sa femme une vision idyllique. Elle est demeurée pour lui l’éternelle fiancée dont la silhouette gracile se trouve sur une photographie jaunie, installée à jamais sur son bureau. Ma tante me remplit de compassion. Quel sacré courage il lui a fallu pour mener à bien ses tâches de jeune mère tout en s’occupant d’un mari aussi terriblement handicapé. Les premières années ont dû être particulièrement difficiles. Heureusement, sainte tante Yo veillait. Elle n’était pourtant qu’une modeste assistante sociale de la Ville de Paris. Son dévouement pour son frère ne connaît pas de limite. Elle lui a sacrifié sa vie. Je comprends pourquoi elle ne s’est pas mariée. Jack, l’aîné, professeur de français, vit chez ses parents. Jean, le cadet, est aux colonies, quelque part en Afrique. Grâce aux relations de son père il a obtenu un poste dans l’énorme appareil de l’Administration coloniale. Marcel, benjamin de la famille est étudiant à la faculté de droit. Nous avons à un mois près, le même âge.
– Je suis socialiste, me déclare Élie.
Il parle avec une certaine emphase en se frottant les mains qu’il tient devant lui.
– Je suis un partisan indéfectible du grand Jaurès. J’ai de bons rapports avec tes amis communistes. Je connais personnellement Thorez.

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