L impossible oubli
263 pages
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L'impossible oubli , livre ebook

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Description

Grâce à son courage et à sa détermination, Carmen a réussi à soustraire le petit Simon aux autorités allemandes d'occupation. La jeune femme est en passe de devenir institutrice titulaire et c'est une nouvelle vie qui s'offre à eux auprès de la mère Michalon, une vieille dame dont la famille a été décimée pendant la guerre. Ensemble, ils tentent de panser leurs plaies et de retrouver un bonheur et une tranquillité qu'ils croyaient à jamais perdus. Pourtant, lorsque le directeur du lycée que fréquente Simon convoque Carmen, elle comprend qu'elle n'en a pas terminé avec l'injustice et la méchanceté des hommes. Même si la paix est revenue, certains esprits, eux, sont encore empreints du sceau de la haine. A nouveau, elle va devoir protéger cet enfant qu'elle considère comme son fils. Mais en l'aidant à retrouver ses racines, ne risque-t-elle pas de le perdre à jamais ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 122
EAN13 9782812933950
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Christine Navarro



L’Impossible oubli
















Christine Navarro a toujours eu le goût de l’écriture. Journaliste de métier, elle a également enseigné la littérature. Elle se consacre aujourd’hui à son activité d’auteur. Elle est aussi passionnée de musique et joue du saxophone. L’Impossible Oubli est son cinquième roman aux éditions De Borée.





Du même auteur

Aux éditions De Borée


L’Échappée belle
L’Éventail d’ivoire
La Chevelure d’ébène
Le Temps d’un été, prix Vague des Livres 2006, prix du Lions Club Montluçon 2007









En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2017
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2








Première partie







I




– Papa ! Vous ne devinerez jamais qui j’ai rencontré aujourd’hui !
M. Fougerolles regarde sa fille d’un œil attendri. Surpris aussi. Il demeure toujours étonné que les événements passés semblent avoir laissé si peu de traces dans la mémoire et le caractère de l’adolescente. Adèle reste la même qu’avant la guerre, comme si tout ce qui vient de se produire n’avait été pour elle que de très grandes vacances, et qu’elle n’ait jamais réellement pris conscience de la situation.
Il devrait s’en trouver heureux : il a tout fait pour cela, justement. Cependant, il se demande parfois si l’insouciance de sa fille ne démontre pas, en dépit de ses soins, un peu d’égoïsme. Il n’aimerait pas la voir devenir superficielle, en grandissant.
Lui a beau faire, il ne peut oublier. Le voudrait-il que chaque matin, devant son miroir, ses cheveux prématurément blanchis lui rappelleraient vite les drames qui ont bousculé le monde et sa propre existence. La guerre est loin maintenant. Pourtant, il ne cesse d’y penser.
Des images le hantent : l’épuration, les exécutions sommaires, les femmes tondues, les bassesses vengeant une humiliation ruminée pendant des années. Bien plus encore peut-être que le conflit lui-même, elles ont laissé en lui des traces indélébiles. Il a découvert avec effroi la face obscure de l’humanité. Il aurait préféré ne jamais la connaître.
Elles rendent amer même son propre combat, ses compagnons, la Résistance et ses héros anonymes, ces sacrifiés de l’ombre aujourd’hui laissés pour compte, parce que le monde, dans la liesse de la vie et de la liberté retrouvées, préfère les oublier. Il se demande quelquefois s’ils ne sont pas tombés pour rien.
Il secoue la tête pour chasser ces pensées sombres. Il lance même un sourire à sa fille, qui sautille autour de sa chaise, tout excitée par la nouvelle qu’elle veut lui apprendre.
– Qui as-tu rencontré, ma fille ?
– Ah ! ça, mon papa, il faut que vous le deviniez. Vous avez droit à cinq questions. Et un gage si vous ne trouvez pas.
– Ça serait quoi, le gage ?
– Ça fait une question !
– Hé là ! Tu triches ! Ça ne fait pas partie du jeu.
– Bon. D’accord. C’est bien parce que c’est vous.
Elle le prend affectueusement par l’épaule, s’installant sans façon sur l’accoudoir du fauteuil où il est assis. Il a un mouvement de recul à ce contact. Toujours ces vieilles réminiscences : il sursaute et se tient immédiatement sur le qui-vive lorsqu’il est surpris par un geste trop brusque et trop proche. Là, ce ne sont plus les images de foule ivre de vengeance qui l’assaillent. D’autres cris lui vrillent les oreilles, ceux qui résonnaient et se répercutaient contre les murs sombres, lors des longues marches dans les couloirs interminables, aux portes alignées et closes, derrière lesquelles montaient des hurlements. Des salles d’où l’on ressortait évanoui, le corps brisé de souffrance, se demandant toujours si l’on n’avait pas parlé.
À nouveau, il jette le front en arrière pour se débarrasser de ces visions qui le hantent. Mais les souvenirs ont la peau dure. Et ils sont tenaces. Voilà maintenant qu’ils le ramènent encore plus loin en arrière, bien avant que tout cela n’ait débuté.
S’il n’avait, bien évidemment, aucune confiance dans le Front populaire, incapable à son avis de prendre la moindre décision, l’arrivée au pouvoir de Daladier avait suscité en lui un renouveau d’espoir, même s’il avait fulminé en le voyant tout accepter des Allemands sans contrepartie. Il avait fini tout de même par admettre que, peut-être, la paix était à ce prix. Et lorsque le président du Conseil était revenu des accords de Munich en promettant qu’il n’y aurait pas la guerre, Amédée Fougerolles l’avait cru, ainsi que bien d’autres.
Il aurait dû se méfier. Ses filatures, qui tournaient déjà plutôt bien, avaient eu soudain du mal à répondre à la demande. Il fallait du drap, de la ratine, d’innombrables pièces de coton, des étoffes de laine. Rouges, bleu horizon, bleu roi, et kaki. Surtout kaki. Il se demande aujourd’hui comment de telles commandes ne l’ont pas alerté. Seulement, il avait tellement en tête le souci de son entreprise qu’il ne voyait là qu’une aubaine : le filage, le bobinage, l’ourdissage, le tissage tournaient à plein régime. Lorsqu’il traversait les ateliers en écoutant le battement régulier des métiers et le ronronnement des moteurs et des courroies, il ressentait une satisfaction heureuse. Il ne se posait pas de questions. Les ouvriers non plus, qui chantaient en travaillant, si fort qu’ils parvenaient parfois à couvrir le bruit des machines, contents et fiers du travail bien accompli.
Et puis la guerre, en dépit de toutes les promesses, avait éclaté. Une guerre éclair dans laquelle les soldats, tout vêtus de neuf des tissus des usines Fougerolles, de Saint-Étienne, n’avaient eu qu’à peine le temps de salir leurs uniformes avant de se retrouver, au mieux prisonniers, au pire tombés dans la boue des Ardennes. M. Fougerolles avait au moins la consolation de leur avoir fourni de bons vêtements chauds. De quoi résister aux hivers allemands. Pour ceux, du moins, qui n’étaient pas « morts pour la France », comme on disait lors des discours officiels.
Face à ce qu’il fallait bien qualifier de défaite, un nouvel événement lui avait cependant redonné courage. En mars 1941, le maréchal Pétain en personne était venu à Saint-Étienne. Sur le parcours du cortège, la cité stéphanoise en liesse avait crié son admiration et son affection au « sauveur de la France ». On avait massé au premier rang près de trente mille enfants, qui faisaient la haie et manifestaient joyeusement leur enthousiasme. La foule, en l’acclamant, chantait la Marseillaise .
La journée avait été somptueuse. Place Fourneyron, le nouveau chef de l’État avait déposé solennellement une gerbe au monument aux morts de la Grande Guerre, puis pris place à la tribune tricolore d’où, au milieu de l’émotion générale, il avait prêté le serment de la Légion des combattants. À tous les anciens soldats, les grands mutilés en tête, il avait serré la main longuement. Les hommes pleuraient tandis que les enfants agitaient leurs drapeaux tricolores en s’égosillant :
– Vive Pétain !
Sur la place de l’Hôtel de Ville, une foule immense avait écouté le discours social prononcé du haut du balcon central de la mairie. À plusieurs reprises, les applaudissements, les hourras d’exaltation, et aussi de vibrantes Marseillaise avaient interrompu l’orateur.
Au puits Couriot, ensuite, Pétain avait parlé aux mineurs aussi simplement qu’aux élèves de l’École des mines alignés dans leurs beaux uniformes, leur posant des questions, écoutant leurs réponses.
– Nous n’avons qu’un seul moyen de surmonter nos difficultés : travailler sans cesse, travailler encore ! Que personne ne recule devant la besogne, leur avait-il lancé dans un appel solennel.
Sur la colline qui domine le puits, couverte de spectateurs, un seul cri avait alors éclaté :
– Vive Pétain ! Vive la France !
Lorsque, après tout cela, le Maréchal avait pris de son temps pour rendre visite aux usines Fougerolles, ses usines, afin de le remercier et de le féliciter, Amédée Fougerolles avait ressenti un incommensurable élan de fierté. Tout comme ses ouvriers, qui lui avaient réservé une ovation. En cette journée mémorable, l’industrie stéphanoise dans son entier, des mineurs aux tisserands, s’était donnée d’un même élan au « Père de la Patrie ».
Et puis, malgré la promesse de nouvelles commandes, le Maréchal s’en était retourné à Vichy et n’avait plus donné de nouvelles.
Quelque temps plus tard, en revanche, M. Fougerolles avait vu arriver, tout sanglé dans une tenue impeccable, un officiel de l’état-major allemand. Il parlait un français presque aussi irréprochable que son uniforme. Il avait expliqué que les soldats du Reich qui maintenant occupaient la France avaient besoin, eux aussi, de vêtements. Que l’Allemagne, au contraire du gouvernement français, avait les moyens de payer. De bien payer.
– Et de toute façon, avait ajouté l’officier dans un sourire ironique et un peu inquiétant, vous savez que vous n’avez pas le choix. C’est notre Führer désormais qui fait la loi. Il faut lui obéir.
Il avait claqué les talons dans un salut sec, se retournant sans même prendre la peine de lui serrer la main.
Amédée Fougerolles était resté perplexe.
Fallait-il accepter ? D’autres l’avaient fait avant lui, sans faire la fine bouche et sans états d’âme. Les temps étaient devenus difficiles et le travail, surtout dans les filatures, se faisait de plus en plus rare, contrairement à la métallurgie, qui ne connaissait pas la crise et où les hommes restants avaient de la tâche à revendre. De plus, le tissage utilisait surtout des femmes. Beaucoup se retrouvaient seules, avec un mari prisonnier et leurs enfants à nourrir. Il avait fallu organiser des tours, car il n’y avait pas suffisamment d’ouvrage pour les employer toutes en même temps. Amédée Fougerolles, la mort dans l’âme, annonçait chaque semaine qui serait à l’embauche et qui resterait à la maison. Et la liste de cette dernière catégorie s’allongeait de mois en mois.
Alors, la proposition de l’Allemand tombait à pic. Les ouvrières l’avaient vu repartir. Elles le suivaient des yeux, tandis qu’il arpentait les allées entre les machines. Il n’y avait plus de chants depuis belle lurette mais, ce jour-là, même les conversations s’étaient tues. L’officier avait traversé l’usine sans entendre le moindre bruit de voix.
À l’issue de sa visite, Amédée Fougerolles s’était enfermé seul dans son bureau, partagé entre des sentiments contradictoires.
Il avait eu, déjà, des conversations avec d’autres industriels. Le ton n’était pas toujours amène entre ceux qui avaient accepté de travailler pour le Reich et les autres.
Les premiers affirmaient que ce n’était qu’une question de temps, et qu’ils y viendraient tous :
– Les Allemands sont là pour longtemps, et ils payent bien. Vous voulez qu’on fasse comme vous, qu’on mette nos ouvriers au chômage, alors qu’eux offrent du travail ? Ils ont même proposé de la main-d’œuvre, si nous n’arrivions pas à fournir à cause de nos hommes retenus là-haut. Vous ne voudriez pas qu’on laisse passer ça ?
D’autres, moins fiers, s’excusaient presque : travailler pour les Allemands ne leur plaisait pas beaucoup, seulement que faire ?
D’autres, encore, hésitaient. Allaient-ils accepter de commercer avec l’envahisseur ? Parce que c’était bien ce qu’étaient les Allemands, après tout.
– Envahisseurs, envahisseurs. Si nos troupes les avaient un peu taquinés, les envahisseurs, ils ne seraient peut-être pas entrés dans le pays comme dans un fromage. Des soldats d’opérette que nous avons, oui.
– Parce que vous auriez fait mieux, vous ! On voit bien comment vous vous comportez ici, bien à l’abri.
– Durant la Grande Guerre, ils…
– Et allez, vous allez nous reparler de 1914, que vous n’avez pas faite parce que vous étiez trop jeune, et de celle-ci, que vous ne ferez pas non plus, parce que vous êtes trop vieux. C’est facile de pérorer derrière un bureau.
Le ton devenait vif, et ces réunions se terminaient mal, le plus souvent. Chacun campait sur ses positions, se retenant pour ne pas traiter l’autre qui de collabo, qui de défaitiste. On demeurait correct cependant : on restait, malgré tout, entre gens du monde.
Amédée Fougerolles en ressortait à chaque fois anéanti, désemparé et déchiré.
Que faire ?
Travailler pour l’Allemagne lui assurerait, à coup sûr, de confortables revenus. Comme tant d’autres, il traverserait les événements en se plaçant du bon côté de la barrière : il était si facile de traiter avec l’occupant.
Les Filatures et Tissage Fougerolles, c’était son grand-père qui les avait créés. Il était fier d’appartenir à cette lignée d’entrepreneurs. Et d’ailleurs, l’aïeul n’avait pas élevé sa descendance dans la facilité : son père, comme lui avant lui, très jeune, avait dû besogner dans les ateliers. Tout en bas de l’échelle, au début, pour en connaître tous les rouages et les difficultés. Les ouvriers se trouvaient à chaque fois tout ébahis de découvrir Amédée Fougerolles capable de mettre en place des canettes de fil, de repasser sans erreur tous les guides d’une ourdisseuse, de réengager adroitement une courroie sautée ou de grimper dans les arceaux des métiers pour y réparer une panne. Il avait toujours travaillé dur, en dépit de la fortune de sa famille, qui pensait qu’il est malsain d’élever les enfants dans le faste.
Alors il ne tenait pas à perdre ses usines. Et puis, tout comme ses amis qui ne regardaient guère à l’origine des commanditaires, il avait une femme et des enfants à nourrir. Et ses employés aussi.
Ainsi, il aurait peut-être accepté l’offre de l’officier allemand.
Seulement, il y avait cette phrase que le visiteur avait lancée avant de tourner les talons :
– Vous n’avez pas le choix, c’est notre Führer désormais qui fait la loi.
Jamais Amédée Fougerolles ne s’était laissé dicter sa conduite par qui que ce soit. La seule qui pouvait le faire changer d’avis, c’était son épouse, qu’il aimait comme au premier jour, et à qui il demandait souvent conseil. Il n’aurait écouté personne d’autre. Il n’était donc pas question que quelqu’un, fût-ce le Führer lui-même, vienne lui dire ce qu’il avait à faire.
Lui et sa femme, Madeleine, n’avaient pas beaucoup dormi, cette nuit-là. Longtemps, ils avaient pesé le pour et le contre, hésitant entre la facilité de céder à l’occupant en suivant la voie ouverte par le Maréchal ou de choisir celle, bien plus osée, de croire en un autre avenir, celui d’une libération qui arriverait un jour. Et dans laquelle ils risquaient de tout perdre.
Au matin, la décision était prise. Madeleine Fougerolles partirait avec les enfants pour leur maison du Luberon, où ils passaient souvent les vacances, afin de les mettre tous à l’abri. Amédée Fougerolles resterait, lui, à faire tourner, comme il le pourrait, ses usines en refusant la collaboration.
Il ignorait, alors, au-devant de quels complications et tourments il allait. Sa seule consolation au cours des années qui allaient suivre serait de savoir sa famille en sécurité.
Car la réponse allemande n’avait pas traîné. Puisqu’il refusait de servir le Reich, ses usines seraient purement et simplement réquisitionnées.
Par respect pour l’outil de travail, et aussi afin que ses ouvrières puissent continuer à survivre, il n’avait pas saboté ses machines. Il avait seulement – symboliquement, car il savait bien qu’elle ne resterait pas longtemps close – fermé à clé sa grande demeure, pris sa valise, et rejoint clandestinement le général de Gaulle en Angleterre pour s’engager à ses côtés dans les FFL, les Forces françaises libres.
Son unique regret, à ce moment-là, était de ne pas l’avoir fait tout de suite, lorsque, un an plus tôt, au soir du 18 juin 1940, il y avait eu cet appel du Général à la radio qui, là-bas, de l’autre côté de la Manche, encourageait à résister.
De Gaulle, il le connaissait un peu. Les grandes familles ont toujours entre elles quelques liens. Il ne s’attendait donc pas vraiment à des félicitations. Mais tout de même… Le « Vous arrivez bien tard, mon ami ! » du Général l’avait un peu secoué. Tout comme le fait qu’il lui annonce tout de go qu’il était trop vieux pour combattre.
Dans d’autres circonstances, Amédée Fougerolles s’en serait retourné sans un mot, plantant là son interlocuteur. Seulement, le moment était mal choisi pour se vexer. « Pour la France », comme le diraient plus tard les discours élogieux à son égard, il avait ravalé sa fierté.
D’ailleurs, il avait vite compris que de Gaulle lui faisait totalement confiance. Il tenait seulement à lui faire sentir qu’il aurait pu se décider un peu plus tôt.
Des années qui avaient suivi, Amédée Fougerolles garde le souvenir d’une sarabande perpétuelle où, toujours en action, il avait traversé plusieurs fois la Manche, expédié en opération par le Général lui-même, sautant même plusieurs fois en parachute lors de ses missions.
– Je ne suis pas trop vieux pour cela, mon Général ? avait-il lancé un jour, narquois.
Il avait été chargé au fil du temps de fédérer, avec Jean Moulin, le Conseil national de la Résistance, qui allait regrouper toutes les forces vives décidées à s’opposer au régime du Reich.
Autour de lui, il n’avait connu qu’actes de courage infini d’innombrables anonymes, obscurs inconnus prêts à donner leur vie pour la liberté. Et dont aucun livre d’histoire ne garderait jamais la trace. Nul ne doutait pourtant, alors, de la reconnaissance éternelle que le peuple tout entier, lorsque le pays serait enfin délivré du joug de l’envahisseur, ne manquerait pas de vouer à ces combattants de l’ombre.
Aucun, pourtant, ne se considérait comme un héros. Amédée Fougerolles pas davantage que les autres. Il n’avait fait que ce que lui dictait son cœur. Il trouvait simplement qu’il avait eu de la chance d’avoir une femme qui accepte ses choix et l’épaule, assumant à sa place des responsabilités que lui, le chef de famille, aurait normalement dû assurer.
Il avait ressenti malgré tout une bouffée de fierté et d’orgueil lorsque, à Paris, le 27 mai 1943, il avait assisté aux côtés de Jean Moulin, avec lequel il s’était lié d’amitié, à la première réunion du CNR qui rassemblait, en France occupée, des délégués des mouvements de résistance, de partis politiques et de syndicats.
Un moment de joie qui n’avait que peu duré puisque, à peine un mois plus tard, son ami était arrêté à Caluire, dans la banlieue de Lyon. Il venait de réaliser amèrement qu’il se trouvait des traîtres jusque dans les rangs les plus élevés de la Résistance.
Amédée Fougerolles n’en voulait pas à ceux qui refusaient de s’engager ni à tous ceux, les plus nombreux, qui cherchaient seulement à survivre et traversaient les événements comme ils le pouvaient, en vivant au jour le jour et en espérant que demain serait meilleur, sans pour autant tenter quelque chose afin que la situation s’améliore.
Il n’en voulait pas non plus aux collaborateurs. Ils avaient simplement choisi une voie différente de la sienne. Et bien malin, alors, qui aurait pu dire s’ils n’avaient pas eu raison.
Seulement, s’il pouvait comprendre des engagements opposés au sien, il ne parvenait pas à admettre la déloyauté. Il n’avait pas été éduqué à cela. Pour lui, le monde restait encore naïvement manichéen. Que l’on choisisse un camp, oui ; que l’on trahisse, non. Il n’avait pas eu le temps, pourtant, de réfléchir à la situation nouvelle : à peine quinze jours plus tard, il était arrêté à son tour.
De ces semaines passées dans les geôles de la Gestapo, il garde cette crainte qui le fait se reculer, comme tout à l’heure avec sa fille, au moindre contact. Et ses cheveux blanchis avant l’âge. Et des cicatrices un peu partout sur le corps. Et ces cris, venus du passé, qui résonnent souvent dans sa tête.
Comment il a réussi à déjouer la surveillance allemande en sautant tout simplement par une fenêtre laissée ouverte, alors qu’il attendait dans un bureau où on l’avait installé ce jour-là, il ne savait pourquoi, puisque les interrogatoires avaient toujours lieu au sous-sol, il se le demande encore. Il se souvient seulement de la menotte qui avait glissé, mal fermée sans doute, du bond qu’il avait fait sans réfléchir et sans même savoir s’il n’allait pas se rompre les os, de son atterrissage presque indemne, à peine deux étages plus bas, de sa course effrénée à travers les rues de Lyon, pour finir au fond d’une traboule 1 , où deux canuts 2 de la Croix-Rousse, qui habitaient tout à côté, l’avaient caché.
À peine remis, il était reparti, en dépit de tout, au combat et, passé dans la clandestinité, entré au Comité de libération nationale. Avec ardeur, en souvenir de ses amis morts dans la lutte contre l’occupant, il avait participé à la libération de Paris et, le 25 août 1944, il était en première ligne pour accueillir le général de Gaulle. Il avait défilé à ses côtés sur les Champs-Élysées.
Le Général en personne, en récompense, l’avait fait Compagnon de la Libération.
Amédée Fougerolles n’avait pas compris, ensuite, les querelles intestines qui avaient déchiré, et quasi dressé les uns contre les autres, les anciens compagnons.
Il ne tolérait pas ces luttes internes qui, le conflit terminé, pourrissaient son beau combat personnel. Pour lui, de Gaulle était le libérateur : il l’aurait suivi les yeux fermés. Toujours cette fidélité à ses choix.
Aussi lorsque, après avoir remis la France sur pied, le Général, alors président du gouvernement provisoire, avait préféré démissionner plutôt que de modifier sa vision des institutions, Amédée Fougerolles avait choisi de le suivre. Et il avait adhéré de plain-pied, au printemps 1947, au parti nouvellement créé par de Gaulle, le RPF, le Rassemblement du peuple français.
Un parti qui allait connaître un grand succès lors des élections municipales qui avaient suivi peu après. Trop grand, sans doute : malgré la pression, les parlementaires avaient refusé de dissoudre la Chambre des députés, inquiets de la poussée du parti gaulliste. Ils l’avaient même interdit d’antenne radio, et les journaux nationaux lui étaient devenus majoritairement hostiles.
Qu’à cela ne tienne. Devenu porte-parole du parti tout neuf, avec des hommes comme André Malraux et Jean Nocher, Amédée Fougerolles avait décidé de populariser les discours du Général à travers toute la France.
Et il avait, en personne, ouvert la portière de la voiture officielle du Général, lorsque celui-ci était venu prononcer son discours, en ce début d’année 1948, le 4 janvier, à Saint-Étienne. À ses côtés, il avait gravi les marches de l’escalier de l’hôtel de ville, au pied duquel la foule en délire acclamait le visiteur. La même, peut-être, qui avait accueilli Pétain quelques années plus tôt, avec la même joie, au même endroit. À cela, Amédée Fougerolles préférait ne pas trop penser.
Et puis, voilà trois mois, le 18 septembre 1948, à Grenoble, lors d’une des réunions du RPF où il portait à nouveau la parole gaulliste, des groupes communistes avaient débarqué, s’en prenant violemment aux participants. Dans la bousculade, les menaces et les insultes avaient fusé. Jusqu’à cet instant où, dans les rangs des intrus, un cri avait jailli :
– Fascistes !
Il en était resté abasourdi. Il n’avait pu que regarder les empoignades, qui devenaient de plus en plus féroces, trop interloqué pour parvenir à empêcher quoi que ce soit. Les affrontements avaient été tels qu’ils s’étaient soldés par la mort d’un militant communiste, dans laquelle le service d’ordre du RPF avait été mis en cause.
Depuis ce jour terrible, Amédée Fougerolles a cessé définitivement de croire en l’humanité.
Comme si un ressort s’était irréparablement cassé.
Il entend encore les cris de ses compagnons torturés. Pour qu’ils soient couverts par les vociférations de ceux qui, maintenant, les traitent de fascistes ?
Il repense à l’engagement, bien réel même s’il ne partageait pas leurs idées, des communistes. Ceux qui ont réchappé des camps ne sont-ils revenus que pour se faire tuer par ceux-là même aux côtés desquels ils luttaient la veille ?
Reconnaîtraient-ils, tous, de quelque bord qu’ils soient, la France de la liberté, pour laquelle ils se sont sacrifiés ?
Alors oui, aujourd’hui, Amédée Fougerolles se demande s’ils ne sont pas morts pour rien. Il s’interroge même sur son propre engagement, qui lui a valu de perdre une grande partie de son patrimoine et la moitié de ses usines.
Car ceux qui ont pactisé avec l’ennemi, après une brève absence, reviennent en force et commencent à donner de la voix, se refaisant ainsi, à bon compte, une virginité. Et on les écoute ! À l’issue de leur exil, ils reprennent tranquillement les rênes de leurs entreprises, qui n’ont jamais cessé de demeurer florissantes. Alors que lui est en train de remonter péniblement les siennes, décimées, à la force du poignet.
– Papa ! Papa ! Où êtes-vous ? Pas avec nous ! Vous semblez si loin, et vous ne m’écoutez pas ! J’attends toujours votre première question ! Ça ne vous intéresse donc pas de savoir qui j’ai rencontré aujourd’hui ?
Il se tourne vers Adèle avec difficulté, empêtré dans la glu angoissante de ces sombres souvenirs. La voir si joyeuse et fraîche, sautillant autour de sa chaise, le réconforte un peu. Allons, il a, au moins, préservé l’essentiel : sa famille. Et son honneur. Même si le mot ne semble plus guère avoir cours aujourd’hui. Il ne faut pas gâcher tout cela. Dans un effort sur lui-même, il sourit.
– Si, bien sûr, je veux savoir. Mais c’est que tu ne m’as donné que cinq questions. Laisse-moi réfléchir.
Et prenant par la taille sa fille, qui s’est à nouveau installée sur l’accoudoir :
– Voyons. C’est un homme ?
– Perdu ! Ça fait une question !
Adèle a éclaté de rire. En l’entendant, Amédée Fougerolles fond tout à fait. Il lève la tête vers elle, qui le toise malicieusement. C’est pour elle qu’il a traversé toutes ces épreuves. En la regardant, il se dit qu’il a bien dû réussir quelque part. Il reprend :
– C’est une femme, donc. De la famille ?
– Encore perdu ! Allons, je vous donne une indication : c’est quelqu’un qui a été longtemps très proche de notre famille.
– Une femme qui ne fait pas partie de la famille et qui en a été longtemps très proche ? Bien. Même si c’est encore imprécis, cela rétrécit le champ des possibles.
Il fait semblant d’hésiter encore, seulement pour prolonger le jeu, tant la réponse lui semble évidente :
– C’est une amie de maman ?
– Reperdu ! Vous n’êtes pas très fort au jeu des questions, mon papa ! Et vous n’en avez plus que deux !
– Une femme proche de la famille sans être une amie de maman ? C’est une amie à toi, alors ? Dans ce cas, tu triches ! Il fallait préciser que ce n’était pas encore une femme.
– C’est une femme. Jeune encore, mais bien plus vieille que moi. Et qui n’est pas une amie à moi. Ni à maman. Et il ne vous reste plus qu’une question !
Il sent, au creux de son coude où elle s’est lovée, sa fille qui se tortille d’impatience et d’excitation mêlées. Il sourit en sachant qu’elle est sûrement bien plus pressée de donner la réponse que lui de la connaître. Cependant, il ne veut pas lui refuser ce plaisir. Et puis, il doit bien reconnaître qu’il ne voit pas du tout qui peut être cette mystérieuse inconnue.
– Elle est jolie ?
La question est venue presque malgré lui. Il se sent un peu ridicule de l’avoir posée. Certes, il a bien eu, parfois, un brin d’admiration pour l’une ou l’autre des amies de sa femme, ou même pour quelque petite ouvrière. Seulement, il se dit que sa fille ne peut pas savoir cela. Et puis, elle est bien trop jeune. Il sursaute à la réponse :
– Voilà bien les hommes !
Adèle maintenant s’est levée et danse autour du fauteuil. Il l’examine, sidéré. Elle vient de lui rappeler qu’elle est en train de grandir, sa petite fille. Elle a quinze ans. Dans le balancement des hanches pointe déjà la femme. Et dans le propos aussi. Il se sent vieux, à nouveau.
– Eh bien, oui. Puisque vous voulez le savoir, elle est jolie. Très belle, même. Encore plus que lorsqu’elle était chez nous !
– Chez nous ? Tu as dit qu’elle ne faisait pas partie de la famille !
– Tsstss ! Vous avez épuisé toutes vos questions. Et vous n’avez pas trouvé ! Alors je vais vous donner tout de suite le gage : vous allez lui envoyer une invitation à venir déjeuner à la maison.
M. Fougerolles lance la tête en arrière en riant :
– Une jolie, très jolie demoiselle, que je connais et qui n’est pas de la famille ! Mon Dieu, ta mère ne sera peut-être pas d’accord !
– Oh, si, elle le sera ! Je n’ai pas voulu l’inviter sans votre consentement, mais j’ai noté son adresse. Vous me promettez de l’inviter ?
Il connaît sa fille. Il sait bien qu’elle ne ferait rien qui puisse le contrarier et ne lui demanderait pas de faire entrer chez eux quelque importun. Et puis comment l’aurait-elle connu ? De plus, maintenant, elle a réussi à piquer sa curiosité. Qui donc peut être cette belle étrangère ?
– Ma foi. Je pense que je peux te faire confiance. J’accepte le gage. Maintenant, tu me dis de qui il s’agit.
Adèle entame un nouveau pas de danse, en faisant virevolter sa robe, un doigt sur la bouche dans une moue mutine, la tête dodelinant de gauche à droite. Et puis, malgré son désir de faire durer encore le suspense, elle n’y tient plus :
– Mademoiselle Carmen ! C’est mademoiselle Carmen que j’ai rencontrée cet après-midi, sur la place du Peuple, alors que je revenais du lycée.
– Carmen ? Tu as rencontré mademoiselle Carmen ? Mon Dieu, il y a si longtemps ! Tu lui as parlé ? Que devient-elle ? Comment va-t-elle ?
C’est tout un passé qui resurgit. M. Fougerolles revoit le beau visage de sa petite employée. Tellement racée, une telle allure aristocrate avec sa belle crinière brune qu’elle avait pour habitude de rejeter en arrière, dans un mouvement princier. Même lors de la mort de son père, il n’a jamais vraiment osé lui demander ce qui était arrivé à sa famille. Car il est bien sûr que Carmen est, comme lui, d’origine élevée. Et il n’a jamais compris par quels coups du sort elle s’est retrouvée à devoir s’employer comme domestique, tandis que son père se tuait au travail dans les galeries de mine du puits Couriot.
Adèle poursuit, de son côté, une espèce de danse exotique et court autour du fauteuil où est installé son père.
– Je savais bien que cela vous ferait plaisir ! Je vous avais bien dit que c’était extraordinaire ! Alors, vous allez l’inviter ? Il faudrait que ce soit un dimanche. Ou bien, si vous préférez, un jeudi. Car vous savez : elle est institutrice maintenant ! Alors, elle est comme moi, elle n’a pas école le jeudi.
– Institutrice ? Mazette ! Elle a fait son chemin, notre petite Carmen !
– Oui. Elle travaille tout à côté de l’église Notre-Dame, près de la place Chavanelle, à l’école Dormand. Et elle habite à son ancienne adresse, près du musée.
– Elle n’a pas quitté Saint-Étienne ? Je l’avais recommandée auprès de la famille Cherny, à Vichy, pourtant. Elle n’y est pas allée 3 ?
– Si, si. Mais elle m’a dit que, pendant la guerre, elle avait dû partir dans le sud de la France, à cause de son neveu.
– Son neveu ? Elle a un neveu ? Je croyais qu’elle n’avait plus personne.
Adèle hausse les épaules en signe d’ignorance.
– Je ne sais pas. Elle m’a dit qu’elle vous expliquerait. Alors, c’est d’accord, hein, mon papa ?
– Bien sûr que c’est d’accord. J’aurai grand plaisir à la revoir. Maintenant, il faut que tu me laisses travailler. File !
Adèle plaque un gros baiser sur la joue de son père. Elle a le cœur battant en quittant la pièce. À la fois de joie, à l’idée de revoir son ancienne préceptrice, et aussi parce qu’elle est contente que son père ait accepté.




1 . Voie piétonne très étroite traversant plusieurs bâtiments pour joindre une rue à une autre.


2 . Ouvrier tisserand employé dans la soierie.


3 . Voir L’Éventail d’ivoire .








II




Carmen descend en flânant la Grand-Rue, artère centrale qui, sur près de sept kilomètres, traverse Saint-Étienne de part en part, reliant le quartier nord de la Terrasse à celui de Bellevue, au sud. Des deux côtés, immense couloir voilant la lumière, les façades sombres des immeubles alignent leur uniforme teinte anthracite, que la pluie délave sans parvenir à les laver. Ici, le charbon est partout. Incrusté dans la pierre, infiltré dans les nervures du bois des portes, tassé dans les fentes des fenêtres, agglutiné aux ouvertures des volets, collé aux vitres des baies, amalgamé aux tuiles des toits, il a jeté définitivement sur la ville un immense linceul de crasse sombre.
Carmen se rappelle sa consternation lorsque, bien des années auparavant, elle s’est retrouvée, sidérée, sur l’esplanade de la gare de Châteaucreux, où le train venait de les abandonner, elle et ses parents, dans ce lieu d’où toute couleur paraissait irrémédiablement bannie. Le crachin d’octobre, qui mouillait ce jour-là la cité et dégoulinait en filets poisseux sur les murailles et les pavés, ajoutait encore à l’aspect lugubre de ville fantôme, décor sinistre où toute espérance semblait devoir être quittée et où elle hésitait même à respirer, tant l’air lui apparaissait malpropre et malsain.
Depuis, elle a appris à quel point, sous ses apparences mal entretenues, la ville grouille de vie et de gaieté et s’ensoleille de ses habitants, petit peuple laborieux, joyeux et tellement accueillant.
Un tramway qui passe en brinquebalant, à ras du trottoir où elle chemine, la rappelle à l’ordre dans un tintement nerveux de grelot, la faisant se retourner vers une vitrine où elle aperçoit son reflet. La petite fille effarée, plantée devant la gare, sa valise à ses pieds, ne se reconnaîtrait sans doute pas dans la silhouette fine et élancée, joliment rehaussée par les plis d’un manteau de lainage beige ouvert sur une robe claire, une écharpe blanche nouée autour du cou, que réverbère la devanture.
Carmen a fêté cet été ses vingt-huit ans, mais on lui en donnerait sans peine cinq ou six de moins. Elle rejette, dans un mouvement qui lui est habituel, sa belle crinière brune par-dessus son épaule, provoquant le sifflement admiratif de trois garçons qui remontent la rue en face d’elle. Elle ne peut s’empêcher de leur rendre leur sourire, s’attirant quelques remarques badines et des coups d’œil encore plus enthousiastes.
Sa promenade l’a amenée jusqu’à la place du Peuple, où le marché aux fleurs, étalé sur le pavé de l’esplanade, plante un îlot de couleur inattendu dans le centre de la « Ville noire », ainsi qu’on l’appelle parfois péjorativement. Dans les allées envahies de feuillages, de bouquets, de gerbes et de plantes fraîches, la cité prend là un air de fête permanente, où les éclats de verdure et les taches colorées et pimpantes chassent le charbon et ses draps de poussière grise.
Est-ce la rencontre, ici même, quelques jours plus tôt, avec Adèle Fougerolles ? Tout à coup, magique clin d’œil au passé, le décor s’émaille de souvenirs. Carmen doit fermer les yeux, presque saisie de vertige, enivrée de surcroît par les odeurs qui, ici, se mêlent et entêtent de leur parfum capiteux. Dans les corolles d’opaline des fleurs de lys, les coupes d’œillets laiteux et les brassées de roses aux pétales d’un blanc lumineux, se dessine entre ses cils une dentelle immaculée, pareille à celle du bel éventail que grand-père Dioscoride, son aristocrate aïeul, lui avait offert, là-bas, à Madrid, pour son huitième anniversaire, au temps d’un bonheur qu’elle croyait éternel.
Tout avait basculé si vite ensuite. Grand-père Dioscoride mort dans des conditions atroces, déchiqueté par un char de mules qui avaient reculé, l’écrasant contre un mur. La trahison de toute sa famille, liguée pour les déposséder, elle et Beatriz, sa mère, et Anton, son père, à qui ces patriciens ne pardonnaient ni ses idées trop sociales ni ce qu’ils considéraient comme une mésalliance. L’emprisonnement d’Anton, pour avoir pris fait et cause pour les ouvriers, malgré son statut de dirigeant, et la fuite en France avec sa mère. L’arrivée à Sète, bref instant de répit avant que ne frappe la misère, lors de la grande crise de 1929, qui les avait amenés tous à Saint-Étienne, où Anton avait trouvé à s’embaucher dans les mines, son beau diplôme d’ingénieur n’étant plus qu’un chiffon de papier ici. Et puis son décès terrible dans les souffrances abominables de la maladie. Et la dépression de Beatriz, si désemparée de la perte de son mari, de son rang et de sa fortune, qu’elle avait préféré fuir dans la folie. Et la guerre civile qui avait alors éclaté, là-bas, dans son beau pays perdu.
À quinze ans, Carmen Murillo Llorca de la Cueva y Castiz, descendante de l’une des plus vieilles familles d’Espagne, et l’une des plus riches, s’était retrouvée ruinée et seule au monde. Et elle était devenue, par la volonté d’un employé de l’état civil qui trouvait trop long son nom pour la France, Carmen Murillo, lors de sa naturalisation 4 .
Heureusement, il y avait eu les Fougerolles, qui l’avaient employée comme préceptrice, la respectant toujours et lui facilitant le plus possible la tâche pour la poursuite de ses études. Car elle s’était mis en tête de devenir institutrice, dans ce beau pays de France qui l’avait accueillie. En mémoire de son père et de sa mère, et de grand-père Dioscoride aussi, afin de leur rendre hommage. En dépit de tous les événements tragiques qui avaient traversé sa jeune vie, elle était presque à nouveau heureuse, à ce moment-là.
La période qui a suivi, à Vichy, chez les Cherny, enrichis par leur source d’eau minérale, et les humiliations qu’ils lui ont infligées, la traitant comme la dernière des domestiques, elle préfère les oublier. De son séjour dans l’Allier, elle ne veut conserver qu’un souvenir : celui de son beau Jean-Baptiste, l’instituteur, son fiancé, tombé là-haut dans les Ardennes dès les premiers jours de la guerre. Celui-là, elle le gardera toujours dans son cœur.
Une autre image se superpose maintenant. Comme souvent lorsqu’elle pense à Jean-Baptiste. Ils se ressemblaient tant.
Sylvestre.
Carmen pince les lèvres et baisse la tête. Elle a l’impression d’entendre ses cris, lorsqu’il est mort sous les tortures allemandes, pour les sauver, elle, Simon, et tous les enfants juifs que cachait l’école des Frères de Vichy 5 .
Sylvestre, son petit frère de cœur.
Qui était responsable, s’ils étaient tombés amoureux, alors que lui se destinait à Dieu ?
Carmen achète les lys, finalement. Elle rend son sourire à la vendeuse et rejette en arrière sa belle chevelure sombre, d’un coup de tête, pour chasser toutes ces pensées d’un autre temps. Elle a été si contente de retrouver Adèle Fougerolles quelques jours auparavant. Elle ne l’aurait pas reconnue : elle a tellement grandi. Il faut dire que tant d’années ont passé.
Tout cela est loin maintenant. Le passé est mort. Et son présent, c’est Simon.
Simon qu’elle va attendre, comme tous les soirs, à la grande grille du lycée Claude-Fauriel.
Carmen se rappelle encore la main du petit, toute tremblante dans la sienne, voilà bientôt trois mois, déjà : sa première rentrée au lycée, en cette année 1948.
– Alors, tu viens m’attendre ce soir, hein, Camy ? C’est sûr ?
Il hésitait à la lâcher. Et elle ne se décidait pas non plus à l’abandonner. Elle apparaissait tellement immense, la cour du lycée Claude-Fauriel, en regard du petit préau de l’école primaire de la rue Valette, où elle le laissait jusqu’alors. Et lui semblait si menu, tellement vulnérable, perdu dans cet univers inconnu. Autour d’eux de grands gars arrivaient en galopant, se balançant de retentissantes claques sur l’épaule, s’interpellant gaiement, tout heureux de se retrouver après les longs mois de vacances. Des cris, des appels, des rires résonnaient de partout. L’ensemble du bâtiment était envahi d’une excitation bruyante et joyeuse, tranchant avec l’anxiété qui les habitait tous les deux.
Elle avait détaché doucement sa paume de celle, toute moite, de Simon en le poussant tendrement par la nuque.
– Il faut y aller, maintenant. Ton rang est là-bas, au fond à gauche, devant le numéro 203. Tu ne peux pas te tromper.
Le petit avait tourné vers elle un visage crispé.
– Tu viens m’attendre ce soir à la sortie, hein, Camy ? C’est sûr, tu viendras ?
– Promis. File maintenant. Tu vas finir par te mettre en retard.
Simon avait remonté d’un coup de reins le cartable accroché à son dos et réajusté une des brides. Il avait avalé une grande bouffée d’air, se tournant encore une fois vers elle et, dans un soupir, s’était mis en marche vers le groupe déjà aligné derrière le numéro qui l’attendait. Peu à peu, dans la grande cour, tout s’était mis en ordre et était devenu silencieux. La cloche avait fait taire les dernières conversations, tandis que les rangs d’élèves s’ébranlaient les uns après les autres. Celui de Simon était parmi les derniers. On faisait rentrer les grands d’abord, puisque eux savaient où aller. Quant aux plus jeunes, ils étaient tous accompagnés d’un surveillant qui les guidait et les précédait dans l’escalier. Simon s’était retourné une dernière fois. Elle avait fait un petit geste de la main pour l’encourager. Si elle s’était écoutée, elle aurait couru le reprendre.
Depuis, le rite de l’entrée et de la sortie des cours demeure immuable : il veut qu’elle soit près de lui, l’accompagnant le matin et l’attendant le soir. Lorsqu’il jette un coup d’œil en arrière avant la séparation, c’est toujours avec anxiété, et le soir, lorsqu’il la cherche au portail, il conserve un regard de bête traquée.
Carmen soupire. Les traumatismes ont été si grands pour lui, pendant cette guerre où il a tout perdu, et où il a dû en permanence se cacher.
Et puis, est-ce en raison des épreuves qu’il a subies, ou des privations, Simon reste malingre et délicat. Ce n’est pas une impression de mère poule inquiète. Même les plus jeunes ont l’air plus vieux que lui, malgré ses douze ans, qu’il a fêtés quelques mois auparavant.
D’ailleurs, a-t-il vraiment cet âge-là ? Comment être sûr ? Le curé Ratineau, qui a transformé son nom juif de Bauer pour en faire un bon petit catholique répondant au nom de Barre, n’a-t-il pas aussi modifié sa date de naissance ? Comment savoir ? Il paraît tellement plus enfantin que les autres. Est-ce cela qui le rend si attachant ?
Depuis qu’il est arrivé, emmitouflé dans sa pèlerine, à l’école des Frères de Vichy, en cet hiver 1942 où, du haut de ses six ans à peine, il se retrouvait seul au monde, toute sa famille déportée dans les camps, Simon s’est cramponné, pareil à un chiot perdu, à Carmen. Comme s’il avait tout de suite compris qu’il n’aurait plus jamais qu’elle. Et il lui a toujours donné toutes les satisfactions, toutes les raisons d’être fière de lui, la remerciant ainsi sans doute, du mieux qu’il le pouvait, de prendre tous les risques face aux nazis pour le sauver, lui, alors qu’il ne lui était rien.
Seulement, depuis six ans qu’ils sont ensemble, ce rien est devenu quelque chose, qui a grandi peu à peu, croissant toujours davantage au fil du temps. Ils ont partagé tant d’événements tous les deux, tant de peurs, tant de souffrances, tant de joies aussi, en dépit de tout, qu’ils se sentent liés par des attaches bien aussi fortes que s’ils étaient du même sang.
Et puis, n’est-ce pas en le présentant comme son neveu que Carmen l’a protégé des griffes des Allemands ? C’était une idée du curé Ratineau de le faire passer pour espagnol, trop typé qu’il était pour ne pas faire tache dans une famille adoptive française un peu trop pâlotte.
Malheureusement, le curé est mort, déporté lui aussi, lorsque son réseau est tombé peu après l’arrestation de Jean Moulin. Et lui seul détenait les clés de la véritable identité du petit Simon.
Tout ce qu’elle sait de lui, c’est que son père était notaire à Paris, et qu’il avait été arrêté dans la « rafle des notables » du 12 décembre 1941, avec la mère et les deux sœurs de Simon. Tous sont morts à Dachau.
Avait-il des oncles, des tantes, des grands-parents ? Si c’était le cas, tous avaient dû connaître un sort similaire. Car malgré toutes les recherches, personne n’avait réclamé de Simon Bauer.
Ce qui fait que Simon, devenu Simon Barre sur les papiers plus vrais que nature que lui a fournis le curé Ratineau, n’a plus d’identité véritable.
À la fin de la guerre, Carmen a promis à l’enfant terrorisé de ne jamais le quitter. Comme si elle avait besoin de promettre ! Jamais elle ne laisserait son petit. Elle le ressentait trop comme la propre chair de sa chair. Malgré cela, comment ne conserverait-il pas, lorsqu’elle le quitte au grand portail du lycée, cette angoisse latente qui lui donne ce regard perdu de bête prise au piège, lui qui reste persuadé, en dépit des explications, que ses parents, partis sans lui, l’ont abandonné ?
Quant à elle, sitôt la guerre terminée, elle a passé le concours de l’école normale, qu’elle a brillamment réussi. Et depuis cette rentrée, elle est sur le terrain pour son année de probation : elle vient d’être nommée institutrice stagiaire, à l’école Dormand, tout près du lycée de Simon, son premier poste en tant que vraie professionnelle. Jusqu’à présent, elle n’avait fait que profiter de circonstances exceptionnelles qui l’avaient propulsée à des postes laissés vacants par les enseignants prisonniers. À la fin de l’année, après le passage de l’inspecteur, elle sera définitivement titularisée.
Définitivement institutrice.
Son grand rêve se réalisera enfin.
Comme elle était bien placée au concours, elle a pu choisir son affectation. Saint-Étienne lui a paru un choix tout naturel puisqu’elle connaît bien la ville et que, de plus, c’est dans le beau bâtiment de l’école normale de la rue de la Richelandière qu’elle a suivi ses études.
La mère Michalon, leur ancienne voisine, du temps où Anton travaillait aux houillères, les a accueillis dans son appartement devenu bien trop grand pour elle toute seule. Car la vieille dame non plus n’a plus personne. Son homme, la mine le lui avait pris depuis longtemps lorsque Carmen et sa famille avaient débarqué dans le logement voisin du sien, tout près du musée, et le malheur avait frappé encore, durant la guerre.
Son fils était au fond lorsque s’était produit le terrible coup de grisou du puits de la Chana, à Villars, en janvier 1942. Elle ne l’avait qu’à peine reconnu, parmi la soixantaine de corps carbonisés qu’on avait remontés à l’issue du drame. Et un peu plus tard, le 26 mai 1944, son petit-fils faisait partie des vingt-quatre enfants tués lors du bombardement de l’école de Tardy. Un jour épouvantable à jamais gravé dans toutes les mémoires stéphanoises. La mère Michalon dit souvent qu’elle se demande comment elle a réussi à ne pas perdre l’esprit, après tout cela.
Ces trois destinées terribles, ces trois solitudes se sont retrouvées et réconfortées, formant une improbable famille réunissant une vieille veuve, une jeune Espagnole et un petit Juif, où chacun a trouvé sa place. Dans la demeure de Mme Michalon, ils se sentent bien ensemble.
Aussi, en dépit de tous ces événements tragiques qui viennent de secouer si terriblement le monde et ne les ont guère épargnés, Carmen se sent presque heureuse. Elle a le sentiment que le destin, qui l’a malmenée tant de fois déjà, s’est enfin décidé à la laisser en paix. Même si elle ressent, parfois, une angoisse remontée du passé, et redevient la petite fille persuadée qu’elle ne rattraperait le bonheur que lorsqu’elle aurait enfin retrouvé le bel éventail de grand-père Dioscoride, oublié lors de la fuite éperdue de Madrid, et envolé, depuis, dans les tourments de l’histoire.
Comme à l’accoutumée, elle arrive en avance. Simon commence à 8 heures, et elle à 8 h 30, et il ne lui faut pas cinq minutes pour venir du lycée à l’école primaire toute proche. Malgré tout, des élèves plantent déjà sur le trottoir.
– Bonjour, mademoiselle Murillo !
– Bonjour, les enfants. Attendez-moi, je vais ouvrir le portail et je reviens.
L’école est petite : il n’y a qu’une classe par niveau. À part Carmen, il y a donc, dans l’établissement, cinq autres institutrices, et avec une quarantaine d’élèves par section, les effectifs demeurent modestes. Tout le monde se connaît. Les collègues savent que Carmen est toujours la première, à cause de Simon, et elles ont bien vite pris l’habitude de lui déléguer l’ouverture. Cela ne la dérange pas. Elle aime entrer dans le silence des salles vides qui exhalent à la fois le bois verni des bureaux, le cuir des cartables, la fumée du gros poêle qui trône au fond de chaque salle, les senteurs de pain et de banane des goûters, et toutes ces minuscules fragrances que dégagent des corps réunis ensemble en un même lieu. « Toutes les écoles du monde doivent avoir cette odeur », songe-t-elle en poussant la porte. C’était aussi celle de l’école des Frères, à Vichy.
Elle vérifie d’un coup d’œil le bon agencement de la pièce et redescend pour décrocher, dans un couinement rouillé, les barres de métal qui verrouillent le grand portail de l’intérieur. Les fillettes sont nombreuses, maintenant, à attendre. Elles portent des bonnets de laine et de gros manteaux boutonnés jusqu’au cou, et ont la goutte au nez. Filles de mineurs pour la plupart, ou de pompiers, à cause de la caserne voisine. Le cartable posé au sol, entre les genoux, elles se frottent les paumes l’une contre l’autre, en parlant toutes à la fois.
– Allez, on arrête de piailler et on va se mettre en rang, ordonne Carmen.
– Oh, mademoiselle Murillo, ça n’a pas sonné ! Encore une minute, s’il vous plaît !
– Bon. D’accord. Une minute, hein !
– Merci, mademoiselle !
Les autres institutrices arrivent à leur tour. On se demande des nouvelles de la veille. On parle du temps. Des programmes. Des difficultés de l’une ou l’autre élève. Après quoi la directrice va tirer le cordon de la grosse cloche et les rangs se forment sagement. Dans le silence revenu, chacun entre dans sa salle et les portes se referment.
Carmen regarde tendrement ses élèves prendre place. Elle les aime et elles le lui rendent bien. Rien n’a vraiment changé depuis la guerre. Sauf qu’on ne fait plus chanter Maréchal, nous voilà ! chaque matin, et que les enfants ont les joues plus rondes. Pour le reste, dans les établissements scolaires, le temps semble s’être arrêté. Carmen aime cette douce tranquillité. Elle se rend compte qu’elle a toujours aspiré à cette existence paisible. Et que la vie ne lui en a guère donné l’occasion. Dans la salle, on n’entend plus que le crissement des porte-plume et le ronronnement du gros poêle, qui ronfle de façon rassurante au fond de la salle.




4 . Voir L’Éventail d’ivoire .


5 . Voir La Chevelure d’ébène .








III




– Camy, le proviseur m’a donné cette lettre pour toi.
Simon tient à la main une enveloppe qu’il tend à Carmen. Il lui sourit maintenant. Mais tout à l’heure, en la cherchant près du portail à la sortie du lycée, il a eu son regard de bête aux abois. Comme à chaque fois.
Carmen secoue la tête :
– Simon, tu dois cesser d’avoir peur. Tu vois bien, je tiens parole et je suis là. Chaque jour. À chaque fin de tes cours. Tu vas me promettre de ne plus t’inquiéter. Dis ?
Le gamin baisse la tête. Elle lui saisit le menton et l’oblige à la regarder.
– Simon ?
– Oui.
– Tu promets ?
– Je ne m’inquiète pas.
– Simon !
Le gamin avale difficilement sa salive.
– C’est que, tu comprends, si un jour tu n’étais plus là…
– Simon ! Arrête ! Je t’en ai fait le serment. Je serai toujours là. Tu comprends ce que ça veut dire « toujours » ?
– Oui, bien sûr.
– Alors tu vas me promettre d’arrêter d’avoir peur.
Simon examine à nouveau le sol, dessinant du bout de sa chaussure des lignes imaginaires sur le trottoir.
– Promettre, je ne peux pas.
Et puis, sans laisser à Carmen le temps de placer une parole, il relève soudain le front :
– Mais je te promets d’essayer.
Elle lui frotte affectueusement les cheveux, ébouriffant ses boucles brunes. Elle se souvient du temps où il fallait les couper ras pour qu’il n’ait pas trop l’air juif. On peut sans crainte les laisser pousser maintenant : il n’y a plus rien à redouter. Elle lui sourit affectueusement, et il lui rend son sourire. Il a l’air plus serein. Il lui prend la main et lui emboîte le pas.
– Tu as appris des choses aujourd’hui ?
– Oui. On avait cours d’histoire, de maths et de littérature.
– Intéressant ?
– Oui. L’histoire surtout. J’aime bien ça.
Il trottine à côté d’elle, racontant ses découvertes. Et puis :
– Camy ?
– Oui ?
– Augustin Durand m’a dit un mot que je n’ai pas compris.
– Un gros mot ?
– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Il n’est pas méchant, Augustin.
– C’est quoi, le mot ?
– Il m’a dit que j’avais l’air d’un youpin. C’est quoi, un youpin ?
C’est Carmen, maintenant, qui a du mal à avaler. Elle ne s’en rend pas compte, mais elle vient de presser l’allure. À ses côtés, Simon, docile, a accéléré lui aussi la cadence. Comme il n’est pas très tard et qu’il ne fait pas trop froid, ils avaient décidé de se rendre jusqu’à la place Marengo. En traversant le jardin, une bonne odeur leur saisit les narines : le marchand de marrons chauds a installé son étal, une locomotive miniature dont le fourneau cuit les fruits, qu’on récupère ensuite dans un tiroir à l’aide d’une petite pelle, copie de celle que les cheminots utilisent pour charger en charbon leur machine, et dont la cheminée souffle une fumée alléchante.
– Camy ! Des marrons ! Ça sent bon. Tu m’en achètes ?
Carmen fait oui de la tête. Ils sont providentiels, ces marrons. Sa main tremble un peu tandis qu’elle tend ses pièces au marchand.
– Vous avez froid, ma p’tite dame ! Tenez, serrez bien le cornet : ils sont tout brûlants, ça va vous réchauffer.
Ils vont louer des chaises et s’installent dans les allées des jardins, que domine l’église Saint-Charles. Des enfants s’amusent en riant autour du bassin, faisant gicler l’eau malgré la froidure qui descend. Carmen regarde Simon décortiquer les coques.
« Plus rien à craindre », pensait-elle.
Non. Plus jamais il n’y aura plus rien à craindre. L’horreur peut revenir. Toujours. Elle reste tapie dans l’ombre, prête à resurgir. Augustin n’est pas méchant. Mais Augustin dit « youpin », et pas juif. Comme ses parents le lui ont appris sans doute. Des parents qui ne sont pas méchants non plus. De braves gens.
C’étaient de braves gens aussi qui dénonçaient leurs voisins. Ou qui fermaient les yeux lors des rafles.
Non. Plus jamais il n’y aura plus rien à craindre.
Heureusement, tout occupé à son épluchage, Simon a oublié sa question. Et Carmen, toute à ce que vient de lui dire Simon, a oublié l’enveloppe. Elle tombe au sol lorsque le soir, revenus au logis, elle ouvre son cartable.
– Il t’a dit ce que c’était ?
– Nouonfff. Tffe la dvonner sfans fautffe. Cff’est tffout.
Simon a la bouche pleine de l’énorme tartine que lui a préparée la mère Michalon et les lèvres toutes moussues du chocolat chaud qu’elle lui a servi. Les marrons ne l’ont pas calé, apparemment.
– Mange, mon belet . Si tu veux une autre portion , tu me le dis. À cha peu , on va bien te requinquer.
Margot Michalon, en bonne native de Saint-Étienne, possède la façon de parler si particulière de la ville. Le belet , c’est un petit garçon ; la portion, un autre mot pour désigner une tartine ; et à cha peu signifie « petit à petit ». Elle dit aussi le coissou , pour désigner le petit dernier de la famille, la jarjille pour qualifier un enfant taquin, ou au contraire le bobias s’il est peu dégourdi, ou bien le galapiat s’il est chahuteur. C’est le « parler gaga ». Ce vocabulaire si singulier amuse toujours Carmen.
Ce qui l’amuse moins, en revanche, c’est de remarquer la transformation qu’a subie son amie. Elle, si replète avant la guerre, et qui dandinait joyeusement ses rondeurs que même les restrictions n’avaient pas réussi à entailler, ressemble maintenant à un balai qu’on aurait habillé. Toute sa gaieté s’est envolée et son sourire aussi. Carmen sait bien que, sans elle et Simon, la mère Michalon ne serait plus là. À l’intérieur, elle n’est plus que ruines et souvenirs, c’est leur présence à tous deux qui la maintient. Pas assez, pourtant, pour lui rendre sa joie de vivre. Carmen l’observe, tournant autour de la table pour servir le petit, d’un pas saccadé, silhouette brisée, cassée par le malheur. Elle en a le cœur qui se serre.
Tout en l’examinant avec tendresse, pareille à une grand-mère gâtant son petit-fils, elle décachette machinalement la lettre. On lui demande de se rendre le jeudi suivant, en début d’après-midi, au lycée. Le texte est laconique. Il est signé du proviseur.
Carmen a un froncement de sourcils.
– Simon, il y a eu un problème au lycée ?
– Nffon. Pvfourqufoi ?
– Arrête de manger une minute, tu veux. On ne parle pas la bouche pleine. Tu as fait quelque chose ?
Simon avale sa bouchée et écarquille les yeux.
– Non, je n’ai rien fait. Enfin, rien de mal.
– Tu es sûr ?
– Oui, je suis sûr. Promis.
– C’est le proviseur qui t’a remis cette lettre ?
– Oui.
– Lui-même ?
– Oui.
– Simon, les proviseurs ne remettent pas les lettres en personne s’il n’y a pas quelque chose d’important. Simon, si tu as fait une bêtise, il faut me le dire.
– Je t’assure, Camy, je n’ai rien fait. Il était dans le couloir, à la sortie du cours, et il m’a donné la lettre en me recommandant de te la transmettre sans faute ce soir, c’est tout.
Carmen se frotte le menton, perplexe. Simon a l’air sincère. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Elle sursaute.
– Quand Augustin t’a dit que tu avais l’air d’un… d’un youpin, tu ne lui as rien répondu ?
– Non. Rien. J’aurais dû ? C’est un gros mot ? Tiens au fait, c’est vrai, tu ne m’as pas dit ce que ça voulait dire.
Carmen ne peut soutenir son regard où se lit interrogation et innocence. Elle se passe les doigts sur la tempe et détourne les yeux. Avoir réussi à le protéger durant toute la guerre au point qu’il ne connaisse même pas le sens de ce mot, et voilà que maintenant…
– Qui t’a dit ça ?
C’est la mère Michalon, toute blanche, qui vient de prendre la parole, le torchon avec lequel elle a essuyé le bol de Simon encore en main.
– Qui t’a dit ça ? répète-t-elle.
– C’est Augustin Durand, c’est un copain.
– C’est ton copain et il t’a traité de youpin ?
– Oui. Enfin non, pas exactement. Il a dit que je ressemblais à un youpin. Mais enfin, c’est quoi, un youpin, à la fin ? C’est un mot gaga, mémé Michalon ?
– Non, Simon, ça n’est pas un mot gaga. C’est un mot très vilain. Un mot très vilain pour désigner un Juif.
Carmen vient de répondre. Inutile de tergiverser plus longtemps. Elle a tâché de conserver un ton neutre, Simon a pâli.
– Mais ça n’est plus grave d’être juif maintenant, non ?
Son regard saute successivement de la jeune femme à la mère Michalon. Dans ses pupilles, la peur est revenue.
– Non, Simon, ça n’est pas grave.
Carmen s’est approchée et l’a pris par l’épaule. La mère Michalon les a rejoints et a posé sa main sur la main du petit.
– Bien sûr que non, ça n’est pas grave, reprend-elle d’un ton enjoué. Ils sont partis, tous ceux qui pensaient que c’était grave. N’aie pas peur. C’est fini. Tu l’as apegé 6 , l’Augustin ?
– Ben non, puisque je n’ai pas compris. Mais demain, je vais…
– Non, Simon. Ne lui fais rien. Dis-lui seulement que ça n’est pas un joli mot. Et que ça n’est pas vilain d’être juif. Que ce sont les imbéciles qui disent ça. Dis-lui seulement ça, ordonne Carmen doucement.
– D’accord. Je lui dirai comme tu veux. De toute façon, c’est plutôt mieux, parce que Augustin il est plus costaud que moi.
Les deux femmes échangent un regard, soulagées. Elles n’ont pas pu s’empêcher de sourire à la réflexion du gamin. Elle ravale l’événement au rang de broutille, il est préférable que cela finisse ainsi.
– Et puis tu te fatiguerais vite si tu voulais te battre contre tous les imbéciles. Il y en a trop. Tu n’as plus faim, mon belet ?
– Non.
Simon se frotte le ventre en signe de preuve.
– Alors, va faire tes devoirs, conclut Carmen.
Docile, le petit descend de sa chaise et s’en va dans sa chambre. Elles attendent qu’il ait refermé la porte.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de youpin ? interroge la mère Michalon.
– Une bêtise de gosse, je pense, Margot. Simon n’est pas un menteur.
– Mais alors, cette lettre ?
– Je n’en sais rien.
– Ils ne disent pas pourquoi ils veulent te voir ?
– Non. On me donne rendez-vous, c’est tout.
– Tout de même, le proviseur !
– C’est bien aussi ce que je me dis.
Les deux femmes s’interrogent du regard, perplexes et inquiètes. On est lundi. Le temps va être long jusqu’à jeudi. Carmen ne peut réprimer un frisson d’appréhension, tout en priant le ciel que ce ne soit pas pour la raison qu’elle craint que le proviseur la demande.




6 . Frappé.








IV




– Entrez !
Carmen vient de frapper à la porte du bureau, où une énorme plaque de cuivre étincelante indique la fonction de l’occupant. Sa main tremble un peu. En montant le grand escalier d’honneur qui conduit au bureau, elle a senti son cœur s’affoler. Elle ne parvient pas à dominer un mauvais pressentiment : et si l’entrevue se passait mal ?
Elle pousse le battant. Le proviseur est debout devant d’immenses tableaux remplis de fiches de couleur : les emplois du temps, les listes des classes, les noms des professeurs, les numéros des salles de cours. Il change des fiches de place, les remet, les échange encore. Il se retourne enfin.
– Mademoiselle Murillo ! Excusez-moi, j’ai cru que c’était encore un surveillant. Toujours ces problèmes d’ajustement après la rentrée. Mais vous les connaissez, n’est-ce pas ?
– Pas vraiment. Notre école est si petite. Il n’y a qu’une classe par niveau : la distribution est vite faite.
– Vous avez toujours le cours élémentaire ?
– Toujours. J’aime bien les plus grands.
– Eh bien, un jour, il faudra venir chez nous !
– Je ne crois pas ! Vous savez que je préfère les enfants aux adolescents. L’innocence ! plaisante-t-elle pour tenter de se détendre.
– Oui, je sais. Et vous savez aussi que ce n’est pas pour vous faire une proposition d’embauche que j’ai demandé à vous voir. Asseyez-vous.
Carmen est si tendue, en s’installant sur la chaise que lui indique le directeur, que c’est à peine si elle ose s’appuyer au dossier.
– C’est à propos de Simon. Il est bien encombrant, votre petit protégé, annonce le proviseur sans ambages.
– Il a fait quelque chose de mal ?
– Oh non ! Rien à lui reprocher de ce côté-là, c’est un élève modèle. On en rêverait de pleines classes, des comme lui.
Carmen penche la tête de côté, l’air interrogateur.
– Mademoiselle Murillo, ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Je vous ai fait venir pour que nous tranchions une fois pour toutes le problème. Vous imaginez bien que cette situation ne peut pas durer.
La jeune femme se pince les lèvres. Elle vient d’admettre l’inévitable. Elle avait toujours éludé la question, se persuadant qu’il serait bien temps d’aviser lorsqu’elle se poserait vraiment. Si jamais elle se posait. Et voilà que ce jour vient d’arriver, et cette fois pas moyen d’esquiver.
– En primaire, il n’y avait pas de problème, avance-t-elle.
– Ça n’est pas une question de primaire ni de secondaire, mademoiselle Murillo. C’est une question d’époque. La guerre est finie, Dieu merci. Les choses se remettent en place, et l’administration aussi. Et elle devient exigeante.
Carmen hoche la tête, une moue un peu ironique sur les lèvres
– Oui, je sais ce que vous allez me dire, reprend le proviseur. Elle n’a pas été trop reluisante, durant toutes ces années. C’est peut-être la raison pour laquelle elle cherche à se racheter, d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons face à une évidence qu’il va nous être impossible de contester : Simon n’a pas d’identité.
– Il a des papiers. Il s’appelle Simon Barre.
– Mademoiselle Murillo ! Vous savez bien qu’ils sont faux !
– Ils sont peut-être faux, mais sans eux il ne serait pas là. Ses parents, eux, en avaient de vrais. Ils ont tous fini à Dachau. C’est ce que vous vouliez pour lui ?
Le directeur regarde un moment, en silence, Carmen qui ne cille pas, face à lui. Il soupire.
– Mademoiselle Murillo ! Nous savons tous ce qu’il vous doit. Nous savons que vous l’avez caché durant toute la guerre au péril de votre propre vie. Je vous en félicite personnellement, et j’avoue qu’à votre place je ne sais pas si j’aurais eu votre courage. Il n’en reste pas moins que ce gamin se promène avec de faux papiers qui ne portent pas sa véritable identité. Et moi, je dépends du ministère. Qu’est-ce que vous voulez que je leur dise ?
Carmen le toise. Elle le méprise un peu, soudain, de le découvrir veule.
– Rien. Vous pouvez très bien ne rien leur dire. Jusqu’à présent, ces papiers ont toujours bien fonctionné partout. Pourquoi devrait-il en être autrement maintenant ?
– Parce que, ainsi que je vous l’ai dit, maintenant les choses se remettent en place. Et que si je ne signale pas le problème, premièrement on me le reprochera, deuxièmement, un jour prochain, c’est une autre administration qui s’en apercevra et vous demandera des comptes. Vous ne pouvez pas continuer comme ça.
Le proviseur parle, donnant des explications tatillonnes, des précisions comptables, des commentaires minutieux. Pour cacher sa propre gêne peut-être. Carmen ne l’écoute plus. Elle est partagée entre un immense découragement et une colère sourde. Elle a l’impression d’être revenue des années en arrière, lorsqu’elle tremblait à chaque contrôle allemand en présentant les papiers du petit. Tout ça ne finira donc jamais ? La guerre est terminée, ne peut-on pas les laisser en paix, elle et Simon ?
Le proviseur poursuit, alignant ses arguments que Carmen n’entend qu’à peine, tentant de dominer son trouble. Jusqu’à ce qu’il lui assène :
– Soyez raisonnable, mademoiselle Murillo. Il a peut-être un membre de sa famille qui l’attend quelque part. Il n’est pas à vous !
Elle a entendu, cette fois.
– Pas à moi ?
Elle a l’œil noir. Celui qui revient lorsqu’elle retrouve son sang, celui de Carmen Llorca de la Cueva y Castiz, petite-fille de grand-père Dioscoride, l’aïeul devant qui tremblaient même les grands d’Espagne. Le proviseur ne sait pas qui elle est, il va bientôt le découvrir, il a frappé là où il ne fallait pas.
– Pas à moi ? Vous osez me dire qu’il n’est pas à moi ?
L’homme s’est interrompu, tout étonné du changement qui s’opère chez la jeune femme. Il tente de reprendre la parole. Elle ne lui en laisse pas le temps.
– Non. C’est vous qui allez m’écouter. Je vous ai entendu. Laissez-moi m’expliquer à mon tour. Vous ne savez rien de ce que j’ai vécu. Je vous épargnerai le détail des épreuves que j’ai eu à affronter tout au long de mon existence. Sachez seulement que, en dépit de la guerre, avant Simon j’avais presque trouvé enfin le repos. J’avais un poste d’institutrice remplaçante à l’école des Frères, à Vichy, où je vivais tranquille. Heureuse même. Bien entourée. Et à l’abri. Et puis Simon m’a été confié. Pour lui, pour le sauver, j’ai choisi de quitter tout cela quand les Allemands sont venus. Tout. Avec lui, j’ai traversé la moitié de la France. Oui, en pleine Occupation. Et au nez et à la barbe des soldats du Reich, en prenant tous les risques. Vous n’ignorez pas, je suppose, que les nazis ne faisaient pas dans le détail et qu’ils déportaient aussi bien les enfants que les adultes. Simon ne l’a pas été. Grâce à moi. Parce que je n’ai pas voulu m’en séparer et que je l’ai caché, à Sète, où nous étions encore quand, finalement, cette horreur de guerre s’est terminée. Je l’ai élevé, nourri, habillé dans un temps où on ne trouvait presque rien. J’ai été à la fois sa grande sœur, sa mère, son éducatrice, en fait j’ai remplacé toute sa famille. Et vous dites qu’il n’est pas à moi ?
Le proviseur la considère, éberlué. Il ne tente même plus d’arrêter l’orage, Carmen continue sur sa lancée :
– Et sa famille ? Vous croyez que je n’ai pas remué ciel et terre pour la retrouver, sa famille ? Vous avez peut-être entendu parler de l’hôtel Lutetia ? J’y suis allée. Moi. En personne. J’ai vu la monstruosité de ces semi-cadavres revenus de l’enfer. J’ai aidé à leur reclassement. J’ai attendu, attendu encore. Jusqu’à ce que tous soient rentrés. Personne, vous m’entendez, personne n’a réclamé Simon. Vous croyez que, après avoir vu ce que j’ai vu, je ne l’aurais pas rendu, si quelqu’un de chez lui s’était présenté ? Vous pensez que ces gens n’avaient pas assez souffert, que je veuille leur prendre encore leur enfant ? Il n’a plus personne. Il est le seul survivant. Tout seul. À qui voulez-vous que je le rende ?
Le directeur la regarde toujours, interloqué. Jamais il ne serait attendu à un tel déferlement. Et ce n’est pas fini. Carmen s’est plantée devant lui, debout.
– Monsieur le proviseur, il faut me le dire si vous voulez dénoncer Simon. Parce que vous savez bien, vous, ce qui va se passer. Si jamais vous dites quelque chose, on va l’enfermer dans un orphelinat. Vous croyez qu’il n’a pas assez subi comme ça ? Que nous n’avons pas assez souffert ? Vous voulez qu’il devienne un numéro, comme tous ces pauvres gosses internés ? C’est cela que vous voulez pour lui ? Si c’est ça, je vais le chercher tout de suite, là, dans sa classe. J’ai su le protéger des Allemands, ne pensez pas que je ne saurai pas le garder de vous. Et de votre sacro-sainte administration. J’ai tout abandonné pour lui en temps de guerre. Je peux recommencer en temps de paix. Ce sera bien plus facile. Et moins risqué, croyez-moi !
Carmen est toujours dressée, et fait front. Il comprend qu’elle n’a pas peur et qu’elle est bien capable de mettre sa menace à exécution. La rentrée a déjà été bien assez compliquée comme ça. Tout commence maintenant à se mettre en place et à tourner rond, cette furie ne va quand même pas aller perturber les cours et tout flanquer par terre !
– Calmez-vous et asseyez-vous, mademoiselle, reprend-il doucement. Il n’est pas question de le « dénoncer », comme vous dites. Je veux bien, moi, vous donner du temps. Seulement, il va bien falloir un jour trouver une solution.
Carmen est un peu soulagée lorsqu’elle referme la porte du bureau. La discussion s’est terminée dans le calme. Le proviseur et elle ont parlé presque une heure encore, après son coup d’éclat. Elle sait qu’il ne dira rien.
Seulement, elle sait aussi qu’il a raison : ça n’est qu’une question de temps. Et de solution, elle n’en a pas. Pour un peu, elle se prendrait à regretter l’époque de la guerre : elle savait, au moins, où était l’ennemi. De qui se cacher désormais ? Et où, puisque tout le pays sera bientôt ligué contre elle et Simon ?
Elle n’a pas envie de rentrer. Elle ne se sent pas de taille à affronter les questions et les angoisses de son amie Margot. Elle emprunte pensivement l’avenue tout récemment rebaptisée « de la Libération ». Durant la guerre, c’était celle « du Maréchal-Pétain », et encore avant « du Président-Faure ». Les époques changent. Pourquoi faut-il que, pour elle, ce soit toujours la même chose ?
Au marché aux fleurs qu’elle aime tant, une fleuriste qui la reconnaît lui tend une rose. Elle refuse d’un signe, laissant la marchande toute surprise et déçue. Même les plaisanteries admiratives des jeunes ouvriers d’un chantier voisin ne l’amusent pas. Elle croise des gamins, tout joyeux de cette journée de vacances du jeudi, qui lui sourient, et à qui elle rend machinalement leur sourire. Néanmoins, le cœur n’y est pas.
Heureusement, les gosses la ramènent à Simon, son Simon qui tremble toujours lorsqu’elle le quitte. Allons, il faut encore une fois donner le change ! Elle ne laisse rien paraître lorsqu’elle le retrouve à la bibliothèque, où elle l’avait laissé durant l’entrevue avec le proviseur. D’ailleurs, lui a tout à fait oublié la lettre. Il pérore durant tout le trajet de retour, ne cessant de raconter les menus événements et les découvertes de sa nouvelle vie, et les répétant à la mère Michalon tandis que, comme chaque soir, elle lui beurre d’énormes tartines et verse dans sa tasse le chocolat bouillant. Elle non plus ne dit rien. Carmen se sent un peu coupable de n’être pas revenue lui faire tout de suite le compte rendu de sa visite au lycée, avant d’aller chercher le petit. Seulement, elle n’aurait pas pu parler sur l’instant. Apparemment, la vieille femme semble l’avoir compris. Ces deux-là n’ont pas besoin de mots.
Aussi, ce n’est que bien plus tard, lorsque, toute son excitation vaincue par l’épuisement, Simon part enfin au lit, que les deux femmes peuvent parler.
– Tu es sûre que le proviseur ne dira rien ? interroge, atterrée, la mère Michalon, une fois que Carmen a exposé la situation.
– Certaine. Il connaît bien le directeur de l’école Valette, et il sait qu’il me connaît. Non, pas de danger de ce côté-là. Et puis cet homme n’a rien d’un délateur. Seulement, il ne peut plus accepter Simon sans papiers en règle.
– Et si on le changeait de lycée ?
– Margot, ce n’est pas une solution. D’ailleurs, ce serait peut-être pire. Qui sait si, ailleurs, on n’irait pas le dénoncer ?
La mère Michalon soupire.
– Miladzeu 7 ! On se croirait revenues pendant la guerre.
– C’est aussi ce que je me suis dit.
– Qu’est-ce qu’on va faire ?
– Je ne sais pas.
Elles qui attendaient avec impatience le moment de pouvoir enfin discuter, voilà qu’elles restent étrangement muettes, le silence de la pièce rompu seulement par le tic-tac de la grosse horloge qui trône, accrochée au mur du salon. La pause s’éternise.
C’est la mère Michalon, le visage crispé par la crainte, qui finit par reprendre la parole la première, dans une proposition timide :
– Et si tu allais essayer de t’expliquer avec l’Administration ?
Carmen ne répond pas. Son cœur a fait un énorme bond dans sa poitrine à cette perspective. Durant toutes ces années, elle a tellement eu peur de l’Administration, justement, qu’elle a du mal à envisager de s’y rendre.
– Je n’ai pas confiance en eux, Margot.
Seulement, en disant cela, elle sait qu’elle n’a guère d’autre solution. Il y aura toujours quelqu’un, quelque part, qui demandera ses papiers. Il a douze ans, il va grandir. Que fera-t-il ?
– Oui, mais, et si l’Administration ne veut rien savoir ?
Il y a un nouveau silence.
– Et si on me le prend ?
La mère Michalon a sursauté.
– Te le prendre ? Nous le prendre ? Notre coissou ?
La vieille femme a peur soudain. En même temps, elle voit Carmen si désemparée qu’elle lui rappelle la petite fille qu’elle consolait, voilà bien des années, après le décès de son père. Alors, tout en parlant, elle tente de se rassurer, elle aussi :
– Carmen, ils ne vont pas nous courir après sans arrêt. Après tout, je ne vois pas pourquoi tous ces faignants de la mairie préféreraient nous l’enlever plutôt que de te le laisser, le temps de faire les démarches pour qu’il ait ses papiers en règle. Avec tous les orphelins qu’a faits la guerre, ils doivent être débordés, et ils ont sûrement bien assez de gamins à s’occuper sans vouloir s’en mettre un de plus sur les bras. Surtout que celui-là, beauseigne 8 , nous, on ne demande pas mieux que de continuer à le soigner. Je peux même ajouter que, moi aussi, je m’occuperai de vous. Une mémé, ça compte. Et je ne dis que la vérité : ça fait des années que je lui sers de grand-mère. On le gardera avec nous, comme on a toujours fait jusqu’ici. Et après ça, j’espère bien qu’on finira de nous tarabuster et qu’on nous fichera enfin la paix une bonne fois pour toutes. La paix, c’est tout ce qu’on demande.
C’est bien aussi ce que demande Carmen. Seulement, en dépit de tous ses efforts, elle l’a cherchée si souvent sans la trouver jamais qu’elle se demande si le destin ne va pas, une fois encore, lui réserver de mauvais coups et dresser de nouveaux obstacles.




7 . Juron stéphanois sans vulgarité.


8 . Terme d’apitoiement synonyme de « le pauvre ».








V




– Vous voulez dire que vous gardez cet enfant chez vous depuis bientôt sept ans, hors de toute légalité et sans le moindre droit sur lui ?
– On peut résumer la situation comme cela. On peut aussi se souvenir que je lui ai sauvé la vie.
Carmen peine à ne pas s’énerver. Voilà maintenant plus de deux heures qu’elle tente d’expliquer la situation aux différents services de la mairie au fil desquels on l’a fait voyager, à travers divers bureaux et face à plusieurs interlocuteurs.
Il lui a fallu pourtant presque deux semaines pour obtenir ce rendez-vous. Un délai suffisant, pensait-elle, pour rencontrer quelqu’un de raisonnablement compétent, qui puisse statuer sur son cas, ou du moins pour la conseiller efficacement. Pas du tout : elle n’a été reçue jusqu’à présent que par des gratte-papier incapables de lui donner le moindre renseignement utile.
Avec celui-ci, on lui avait promis qu’on allait enfin chercher un directeur. Pourtant, elle comprend bien qu’elle n’a, encore une fois, affaire qu’à un sous-fifre qui cherche à se donner de l’importance et ne fait que lui demander de répéter la même histoire.
– Parce que je vous rappelle aussi que, sur les années dont vous parlez, il y a eu quatre années de guerre. Et que, si je ne l’avais pas gardé hors de toute légalité, comme vous dites, il ne serait sans doute plus là.
– Certes, certes. Seulement, mademoiselle, la guerre est terminée depuis plus de deux ans maintenant. Qu’est-ce que vous avez attendu pour éclaircir cette situation, depuis tout ce temps ?
Carmen se retient pour ne pas lui dire qu’elle n’a rien fait parce qu’elle craignait, justement, ce qui arrive en ce moment : des employés tout bouffis d’arrogance, comme celui-ci, ou se retranchant derrière les « nouveaux textes officiels » comme les précédents, ou encore paralysés par la peur de déplaire à leurs supérieurs, comme d’autres, ou tout simplement par la flemme qui, déjà, gagne les rangs de l’Administration nouvellement mise en place. Il est si facile de parler, assis sur une chaise derrière un bureau.
Où étaient-ils, tous ceux-là, pendant qu’elle risquait sa vie quotidiennement en cachant Simon ? À travailler bien tranquillement pour l’occupant, à l’abri derrière leur statut de fonctionnaire ?
« Je n’ai fait qu’obéir ! » C’était l’excuse de tous les nazis, du plus gradé au plus modeste, au procès de Nuremberg. Pourquoi ceux-ci se casseraient-ils la tête à en trouver une autre ? Elle est si commode.
Carmen se domine. Ce n’est pas le moment de flancher en leur lançant bien en face que c’est à cause de gens comme eux, qui ont si bien servi leur hiérarchie, que les nervis -d’Hitler ont pu s’installer et œuvrer si paisiblement en France.
Car elle n’est pas venue pour se les mettre à dos. S’il existe une solution, elle passera par eux. Elle finira bien, peut-être, par rencontrer quelqu’un de compréhensif qui, lui, écoutera ses arguments et lui donnera ce qu’elle est venue chercher : des papiers bien en règle pour Simon.
– Des papiers en règle ? Comme vous y allez, mademoiselle. Vous croyez que l’Administration peut donner des papiers, comme cela, à n’importe qui et n’importe comment ? Vous avez dit vous-même que vous ne savez pas d’où il sort, cet enfant. Savez-vous seulement si ce nom de Bauer, que vous me donnez, est bien le sien ? Sur les documents que vous avez montrés à mes collègues, il s’appelle Barre. Et vous reconnaissez ignorer le lieu et même sa date de naissance. Est-il seulement français ? Qu’est-ce qui nous dit que vous ne cherchez pas à nous faire adopter un petit étranger ? Vous-même êtes naturalisée, je crois.
Voilà qu’il devient soupçonneux et inquisiteur, en plus. Carmen a l’impression de revoir l’officier de l’état civil qui, d’un trait de plume, voilà bien des années, avait rayé son beau nom de Llorca de la Cueva y Castiz parce qu’il le trouvait trop long pour la France, le réduisant au seul patronyme de Murillo, le nom de son père. Et qui la questionnait, d’un air tout aussi méfiant, sur les raisons qui la poussaient à vouloir devenir française.
– Quels que soient les régimes et les époques, l’Administration est bien toujours la même, à ce que je vois !
La phrase lui a échappé. Pas à l’autre cependant.
– Qu’est-ce que vous avez dit ?
– Je dis que j’avais espéré un peu plus de compréhension.
– Ah oui ? Eh bien, sachez que l’Administration, que je représente ici, n’est pas là pour être compréhensive, mais pour faire respecter les textes. Vous ne le savez peut-être pas, mais il existe désormais quelques lois dans ce pays. Je vous le répète : nous ne sommes plus en guerre. Et on ne fait plus n’importe quoi.
– J’en suis contente. Alors vous allez peut-être enfin m’indiquer ce que je dois faire.
– Pour commencer, je vais envoyer chez vous un inspecteur de nos services. Pour voir dans quel état est cet enfant.
Carmen a un haut-le-corps.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire que, et notamment pendant la période que vous évoquez, de nombreux cas de maltraitance ont été relevés. La guerre a eu bon dos, parfois.
Carmen le fixe. Elle a l’impression que son siège la brûle, tout à coup. Elle va se lever. Aller appliquer sur le visage trop gras de son vis-à-vis trop bien nourri une gifle magistrale, qui ballottera ses joues trop flasques et trop roses. Elle plante ses ongles dans le bois de sa chaise pour ne pas accomplir ce geste qui lui brûle la main. L’autre a compris, sans doute, qu’il était allé un peu loin. Elle voit nettement sa pomme d’Adam monter et redescendre dans la graisse du cou. Il a eu peur. Il reprend, après s’être raclé la gorge :
– Nous ferons une enquête administrative. Il nous faut, de toute façon, retrouver la trace de la famille de cet enfant.
Carmen retombe contre le dossier, découragée. Elle n’a plus envie de répéter et répéter encore ses recherches, la famille exterminée à Dachau, son Simon que personne ne réclame.
– Et que deviendra Simon durant tout ce temps ? demande-t-elle seulement d’une voix lasse.
– L’enfant ? Il sera placé sous l’égide de l’Administration, bien sûr.
Elle a sursauté.
– De quelle manière ?
– D’une manière légale. Vous n’avez aucun droit sur lui. Nous devons veiller à le mettre en sûreté.
À nouveau, Carmen se cramponne à sa chaise. Tout ce qu’elle avait toujours craint, tout ce qui, jusqu’à présent, l’avait empêchée d’engager la moindre démarche, est en train de se produire. Comme dans ses pires cauchemars. Toujours le même discours. Aucun droit. Son Simon, sur lequel elle a veillé nuit et jour, alors que, tout autour, le monde entier se liguait pour le tuer. Simon que, même sous la torture, son Sylvestre n’a pas livré aux Allemands, et pour lequel il a donné sa vie.
Et c’est cet abruti qui parle de le mettre en sûreté ?

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