La belle et le Highlander
197 pages
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Description

Faussement accusée de meurtre et abandonnée à une mort certaine dans un immonde cachot des Highlands, Ana Bisset a perdu tout espoir de retrouver sa liberté. Mais le destin de la belle guérisseuse prend une tournure inattendue quand survient un étranger masqué qui la sauve. À la suite d’une évasion traumatisante, Ana s’établit en solitaire dans un village paisible où personne ne connaît ni son passé ni sa réputation.
Niall McCurran n’est pas un héros, mais un guerrier ayant pour mission de mettre au jour une menace contre le royaume. Après avoir libéré Ana, il comprend soudain que c’est lui qui a besoin de son aide — qu’il le veuille ou non — pour accomplir sa mission. Mais son affection croissante pour la frêle mais tenace rouquine met bientôt en péril leur sécurité, et même les talents de guérisseuse d’Ana pourraient ne pas suffire pour protéger leur amour ou leur vie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 avril 2018
Nombre de lectures 332
EAN13 9782897862725
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2014 Rowan Keats
Titre original anglais : Claimed by a Highlander - Taming a Wild Scot
Copyright © 2017 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée avec l'accord de Penguin Random House.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Guy Rivest
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe et Féminin pluriel
Montage de la couverture : Catherine Bélisle
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Kina Baril-Bergeron
ISBN papier 978-2-89786-270-1
ISBN PDF numérique 978-2-89786-271-8
ISBN ePub 978-2-89786-272-5
Première impression : 2017
Dépôt légal : 2017
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives nationales du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7 Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada


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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Keats, Rowan
[Taming a wild Scot. Français]
La belle et le Highlander
(Conquise par un Highlander ; tome 1)
Traduction de : Taming a wild Scot.
ISBN 978-2-89786-270-1
I. Rivest, Guy. II. Titre. III. Titre : Taming a wild Scot. Français.
PS8621.E234T3514 2017 C813'.6 C2017-941816-5 PS9621.E234T3514 2017


Conversion au format ePub par:

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Chapitre 1
Château de Lochurkie
Aberdeenshire, Écosse
Novembre 1285
Le gardien malodorant partit se coucher en emportant avec lui la dernière torche dans le cachot sans fenêtres. L’obscurité se déversa dans la pièce, absorbant chaque particule de lumière. La disparition des marques laissées par ses prédécesseurs dans le mur de boue séchée aurait dû la soulager, mais un léger sentiment de panique s’empara d’Ana. L’espace étroit autour d’elle se rapprocha, et l’air devint épais et difficile à respirer.
« Dieu du ciel. » Elle ne voulait pas mourir dans ce trou obscur, complètement oubliée.
Pourtant, cette issue était incontournable.
À peine capable de bouger dans les limites de l’ancienne oubliette, elle posa son front sur la terre humide qui entourait son corps, laissant se détendre les muscles fatigués de son cou. Deux jours sans eau ni nourriture l’avaient affaiblie. Ses jambes tremblaient de fatigue, sa langue était sèche comme du vieux cuir, et son cœur battait à une cadence rapide dans sa poitrine. Elle pouvait attribuer une partie de ses souffrances au lieu — la douleur terrible dans ses genoux et le goût rêche de la poussière dans sa bouche, par exemple — mais elle était surtout causée par le manque d’eau.
Ses geôliers ne s’attendaient pas à ce qu’elle survive au-delà du troisième jour — en fait, ils avaient fait des paris à ce sujet. Certains êtres malchanceux supportaient l’oubliette pendant aussi longtemps que cinq jours, mais Ana était frêle. Ses crampes au ventre occasionnées par la faim avaient depuis longtemps cessé, et elle éprou- vait maintenant une vague nausée. L’envie d’uriner ne l’avait pas accablée depuis des heures. Elle pouvait sentir la peau de son visage s’amincir, les os de ses joues et de ses mâchoires devenir plus proéminents. En tant que guérisseuse, elle connaissait les signes d’une mort imminente. Celle-ci n’allait pas tarder.
Si elle avait été en meilleure santé avant le procès, peut-être qu’elle aurait pu survivre un jour de plus, mais le fait de prendre soin du comte de Lochurkie pendant dix-huit heures de suite avait eu un effet néfaste.
Elle grimaça.
Parler de procès, c’était donner à la procédure une légitimité qu’elle ne méritait pas. Tous ceux à qui il était arrivé qu’un seau de lait surisse ou qu’une mauvaise récolte surgisse d’un champ s’étaient portés témoins contre elle. Toutes les blessures qu’elle avait guéries au cours des dernières années, chaque vie qu’elle avait sauvée, avaient été oubliées. Une adepte de la magie noire , avaient affirmé en criant ses accusateurs. De mèche avec les fées , disaient certains. Une sorcière. Évidemment, la preuve la plus accablante était venue de la sœur du comte, Isabail. La description précise qu’elle avait faite de la façon dont son frère était rapidement tombé malade après avoir bu une tisane que lui avait préparée Ana avait scellé son destin. Après, le murmure dans la pièce parlait de poison . Une affirmation avec laquelle Ana était d’accord — mais ce n’était pas elle, l’empoisonneuse.
Elle serra les poings. Tuer quelqu’un était absolument contraire à sa vocation.
Épuisée même par ce minuscule mouvement, elle se laissa aller contre le mur, ses genoux meurtris et enflés absorbant le choc. Il ne lui avait servi à rien de protest er de son innocence. Elle avait été condamnée à mourir dans cette oubliette ou par la potence. Personne ne s’était rangé de son côté, pas même ceux, p eu nombreux , qu’elle considérait comme ses amis. Elle allait crever seule dan s c e misérable trou.
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle les réprima.
Le fait de perdre ses fluides corporels ne ferait qu’accélérer la fin.
Curieusement, même si cette fin était inévitable et qu’une douleur fulgurante traversait son corps à chaque mouvement, elle voulait retarder aussi longtemps que possible ses derniers moments. Malgré tout ce qui lui était arrivé, elle voulait vivre à tout prix. Même pendant quelques minutes de plus.
Quand elle mourrait, cette mince branche de la lignée des Bisset s’éteindrait aussi, et avec elle, le rêve d’un foyer.
Sa mère — une guérisseuse comme elle — avait rejoint son Créateur presque dix ans auparavant, et son père — un marchand ambulant — était tombé raide mort à la barre de son long chariot l’hiver dernier. Mais depuis aussi longtemps qu’elle pouvait se souvenir, les détails de la maison qu’ils posséderaient un jour avaient fait partie de leur rituel de soirée. Une vraie maison et non un tapis de couchage à l’arrière d’un chariot. Une maison avec un toit de paille nichée dans un vallon profond, près d’un ruisseau sinueux… avec un âtre en pierres des champs et un grand jardin débordant de plantes médicinales.
Ana ferma les yeux. Posséder une maison aurait pu demeurer pour toujours un rêve, mais il aurait quand même été possible de semer un jardin.
Un cliquetis de lourdes chaînes et un faible grognement se répercutèrent à travers la grotte.
Le seul autre occupant du cachot était un homme terriblement battu enchaîné au fond de la pièce du dessus. Les gardiens l’avaient appelé MacCurran, mais personne ne portait ce nom à Lochurkie. C’était un étranger. Un étranger qui recevait régulièrement de la nourriture et de l’eau.
Elle essaya de lui en vouloir, mais en vain.
On pouvait endurer les raclées, mais non le manque d’eau.
Un autre bruit brisa le silence de la nuit — un faible grognement accompagné du glissement d’une botte de cuir sur le sol de terre battue.
Ana ouvrit les yeux vers l’entrée du trou. La lueur tremblotante d’une torche éclaira le toit au-dessus de sa tête. Quelqu’un venait voir MacCurran. À cette heure ? Après que le gardien fut allé au lit ? Un très étrange événement.
— Il y a quelqu’un ? cria-t-elle.
Sa bouche était si sèche qu’elle ne put émettre qu’une sorte de croassement, alors elle se lécha les lèvres et essaya de nouveau.
— Il y a quelqu’un ?
Un brusque échange de murmures se fit entendre quelque part hors de sa vue, puis plus rien.
Personne ne répondit à son appel.
Des chaînes cliquetèrent puis tombèrent sur le sol avec un bruit mat. Puis, d’autres bruits de pas traînants et un autre grognement de la part du prisonnier, plus fort cette fois. La lueur de la torche s’atténua en s’éloignant lentement mais régulièrement. Les visiteurs partaient. L’obscurité dense du milieu de la nuit allait bientôt la reprendre à la gorge.
Un humble plaidoyer s’échappa des lèvres d’Ana, mû par un désespoir brut.
— S’il vous plaît, ne partez pas.
Le cercle de lumière au plafond continua de s’éloigner.
— Je vous en prie.
La lumière de la torche s’immobilisa. Un autre échange brusque de murmures eut lieu qui se termina par un ordre bref, sans réplique. Puis le cercle de lumière s’agrandit et devint de plus en plus brillant. Ils revenaient. Sa lèvre inférieure tremblant de reconnaissance, elle se protégea les yeux de la lueur aveuglante et attendit de voir un visage humain.
Une silhouette au visage masqué se pencha dans l’ouverture de l’oubliette. Un homme, d’après sa taille imposante et ses larges épaules. Son visage était dans l’ombre, la couleur de son manteau invisible dans cette noirceur. Il se tint au-dessus d’elle pendant un moment, comme s’il se demandait quoi faire, puis lui jeta une corde.
— Attachez ça à votre taille.
C’était la voix de quelqu’un qui n’acceptait aucun refus. Douce comme le miel, mais avec une pointe de dureté.
Elle fixa la corde qui pendait. Elle n’avait pas songé à échapper à son destin — tout ce qu’elle avait espéré, c’était apercevoir une autre personne et avoir une conversation avant que la mort ne vienne la chercher. Mais cet homme lui offrait la liberté. La possibilité d’un avenir. La vie.
Même dans un pareil état de faiblesse, comment pouvait-elle refuser de saisir cette occasion ?
Ana empoigna la corde de chanvre tressé et l’ajusta rapidement autour de sa taille. Elle eut plus de mal à faire le nœud — ses doigts étaient raides et refusaient de collaborer, et ses cheveux détachés lui nuisaient, mais après quelques essais maladroits et un grognement de désapprobation provenant de son libérateur, elle réussit à la nouer.
— C’est fait.
Il ne répondit pas, se contentant de déposer la torche dans un support contre le mur, et il commença à la remonter avec une douceur étonnante. Malheureusement, le soin qu’il prenait n’atténua en rien la remontée. Quand ses jambes s’étirèrent et que son sang se remit à circuler librement, chaque centimètre de sa peau s’enflamma, et mille couteaux minuscules s’enfoncèrent dans sa chair. Un cri lui monta à la gorge, mais elle le contint en mordant sauvagement sa lèvre inférieure.
Quand elle approcha du sommet, il lui saisit un bras et la souleva par-dessus le rebord.
Gisant le visage contre terre, Ana éprouva une terrible nausée. Refusant obstinément de vomir, elle tendit une main, agrippa la manche de l’homme et s’appuya sur son corps solide pour s’asseoir. Faible comme elle l’était, elle n’aurait probablement pas pu y parvenir si son sauveur ne l’avait pas aidée.
— Doucement, dit-il.
Il posa fermement une main sur le dos d’Ana, puis retira avec ses dents le bouchon de liège de son outre de toile cirée et le porta aux lèvres d’Ana. Il versa un peu d’eau dans sa bouche. Le goût de l’eau froide était paradisiaque, et elle avala avec empressement.
Le mince filet ne suffisait pas. Ses lèvres sèches et craquelées exigeaient davantage, mais il avait raison — si elle buvait trop rapidement, ça la rendrait malade. La lente cadence des gouttes pénétrant sa bouche représentait quand même un pur soulagement. Elle ferma les yeux et savoura chacune d’elles. Avec chaque précieuse goutte, sa langue lui donnait moins l’impression d’être constituée de coton.
Elle avait encore terriblement soif quand il remit le bouchon en place, mais elle ne dit rien. Comment aurait-elle pu lui en vouloir, de toute façon ?
— Levez-vous, maintenant.
Il glissa ses mains sous ses bras et, d’un mouvement aisé, il la mit sur pied. Une douleur intense transperça la plante de ses pieds et elle gémit. Elle se tint droite pendant un moment, les cuisses tremblantes, puis ses genoux lâchèrent.
— Plus vous allez bouger, plus la douleur va s’atténuer, fit-il tandis qu’elle s’effondrait contre la poitrine chaude et dure de l’homme.
— Niall !
Son sauveur jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Oui ?
— Nous sommes prêts. Les gens de la cuisine vont se lever bientôt pour commencer à cuire le pain. Allons-y.
Il se tourna une fois de plus vers elle, son long nez droit étant le seul trait de son visage qu’elle pouvait vraiment voir. Le reste était caché par le masque et ne laissait qu’une vague impression de lèvres sévères et d’un menton carré.
— Plus un son, sinon tout ça n’aura servi à rien.
La peur de le décevoir l’envahit. Son corps transi de douleur réclamait du repos et de la nourriture, mais elle acquiesça de la tête.
Il passa les bras d’Ana autour de son cou, la serra contre sa hanche et partit. Il avait laissé la torche derrière lui, la seule lueur dans cette obscurité.
Ana trébuchait à côté de lui, à peine capable de poser un pied devant l’autre. S’il ne l’avait pas soutenue, elle n’aurait pas fait trois pas. Son bras était puissant et chaud, et il la soulevait à chaque pas qu’il faisait, même le long des marches de pierre couvertes de vase. Les douleurs aiguës dans ses jambes lui faisaient oublier les saccades occasionnelles sur ses cheveux pendant qu’ils bougeaient. Ils franchirent en un temps étonnamment court la distance jusqu’à la poterne du château de Lochurkie.
Une demi-douzaine d’hommes attendait au portail, deux d’entre eux soutenant MacCurran, le prisonnier battu dont la tête pendait mollement. Tous portaient des tuniques sombres et le même style de manteau. Dans les ténèbres d’avant l’aube, elle n’arrivait pas à voir les couleurs.
Ils franchirent le portail et refermèrent silencieusement la lourde porte derrière eux. Tête baissée, ils filèrent à toute allure à travers les longues herbes sèches du champ jusqu’à l’orée de la forêt, puis ils s’arrêtèrent.
Son sauveteur l’appuya contre un ormeau. Il prit son outre et la lui tendit avec un petit morceau de pain.
— C’est ici que nous devons nous séparer.
Les mains d’Ana se serrèrent sur le tronc de l’arbre. La réticence de l’homme à la conduire plus loin était compréhensible — elle représentait un fardeau. Elle tourna les yeux vers le château. Maintenant, des torches avaient été allumées à plusieurs endroits et il s’écoulerait peu de temps avant qu’on découvre leur évasion. Quand les gardes se lanceraient à leur poursuite, il serait pratiquement impossible d’éviter d’être capturée, mais ces brefs moments de liberté et l’espoir qui avait envahi son cœur constituaient davantage que ce qu’elle avait une heure auparavant.
— Je vous suis profondément reconnaissante de m’avoir amenée jusqu’ici.
Il détourna les yeux et demeura silencieux pendant un moment.
— Restez dans la forêt et n’arrêtez pas d’avancer.
Ses hommes se tournèrent pour partir, mais il hésita. Tirant sa dague de sa ceinture, il la lui présenta par le manche.
— Au cas où vous en auriez besoin, ajouta-t-il.
Elle prit l’arme. La poignée en corne de cerf était étonnamment confortable dans sa main. L’acier poli brilla sous le clair de lune. Avait-il en tête qu’elle tue un attaquant ou qu’elle se suicide si les choses tournaient mal ? Elle ne pouvait en être sûre.
— Bon voyage, jeune fille.
Puis il partit, sa forte carrure avalée par l’obscurité des bois.
Ana fixa l’endroit où il avait disparu, incapable de bouger. Où devait-elle aller ? Comment pourrait-elle survivre ? Il lui était impossible de distancer une troupe d’hommes en bonne santé. Seulement quelques minutes plus tôt, elle se serait soumise à son triste sort en n’éprouvant rien d’autre qu’une tristesse douce-amère, mais maintenant elle était terrassée par la peur.
Un cri se répercuta dans la nuit en provenance du château. Les gardes avaient été alertés. Elle fit glisser l’outre autour de son cou et rangea le pain dans sa chemise. La situation était sur le point de devenir beaucoup plus difficile.
« Cours. »
Elle se redressa en ignorant la douleur qui fusait le long de ses jambes. À n’en pas douter, les possibilités qui s’offraient à elle étaient minces, mais avec un peu de chance elle pouvait survivre. Personne ne connaissait ces bois mieux qu’elle. Elle les avait parcourus maintes fois à la recherche d’ail des bois, d’écorce de prunellier, de sorbes et d’autres plantes. Elle savait quel sentier menait au ruisseau et elle savait que celui-ci représentait sa meilleure chance si elle voulait déjouer les chiens de meute.
Elle lâcha l’arbre et fit un pas hésitant.
Ses genoux tremblèrent de manière inquiétante et son cœur se mit à battre à la vitesse des ailes d’un colibri, mais elle atteignit l’arbre suivant avant de s’effondrer. L’écorce rude égratigna la peau de ses paumes, et sa respiration siffla entre ses dents serrées. La douleur signifie que tu es vivante, Ana. Combien de fois sa mère lui avait-elle dit ça ? Davantage qu’elle pouvait s’en souvenir.
Être vivante, c’était bien. Il valait la peine de préserver cette vie.
Elle franchit d’un pas mal assuré les racines couvertes de mousse jusqu’à un autre arbre, puis un autre. Elle avait du mal à voir les arbres dans le noir et elle se fraya un chemin autant avec ses mains qu’avec ses yeux. La douleur dans ses jambes s’atténua, soit en raison de ses mouvements réguliers ou de son entêtement à l’ignorer ; elle ne le savait pas. Tout ce qui pénétrait ses pensées, c’était le bruit des chiens qui aboyaient. La chasse avait commencé.
Ce serait idiot de sa part d’espérer que les gardes suivent la piste de son mystérieux bienfaiteur et de ses hommes. Ils étaient convaincus qu’elle avait assassiné leur seigneur. Même si elle était une femme, elle ne pouvait s’attendre à aucune indulgence. Elle aperçut les trois bouleaux morts sur sa gauche et les reconnut. Le sentier qui menait au ruisseau se trouvait à une centaine de pas, et le ruisseau lui-même à une autre cinquantaine plus loin. Elle progressait trop lentement. Elle devait à tout prix accélérer. Elle devait quitter la sécurité des arbres et prendre le sentier de terre battue.
En avait-elle la force ?
Peut-être pas, mais les chiens gagnaient du terrain sur elle. Avec en tête l’image horriblement claire de sa chair déchirée par des crocs, elle s’élança sur le sentier. Le bruit de ses pas sur la terre couverte de feuilles lui semblait terriblement fort, mais ça ne servait à rien de s’y attarder. Son objectif était le ruisseau. Elle ne pouvait se permettre de penser à quoi que ce soit d’autre. Jusqu’à ce qu’elle puisse avancer dans l’eau et que le courant emporte son odeur, elle n’avait aucun espoir de survie.
Non loin derrière elle, quelqu’un cria. Un poursuivant avait repéré sa piste.
Quelques instants plus tard, les chiens s’étaient tournés dans sa direction en aboyant encore davantage.
Son cœur battait follement contre ses côtes, et sa respiration sifflait à travers ses lèvres desséchées, mais elle ne s’arrêta pas. À l’embranchement du sentier, elle tourna vers la gauche, portant une main à sa poitrine comme si elle pouvait l’empêcher d’exploser. Elle avait l’impression que ses jambes ne lui appartenaient plus, et son corps s’épuisait. Sa langue s’épaissit, et l’envie de s’arrêter pour prendre une gorgée de l’outre devint presque insupportable.
Mais elle continua de courir.
Le ruisseau n’était plus qu’à une trentaine de pas. Si sa respiration n’avait pas été si laborieuse, elle aurait pu entendre maintenant son joyeux gazouillis.
Une branche tombée gisait sur son chemin, mais elle n’avait pas la force de bondir par-dessus, alors elle en fit le tour. C’était du temps qu’elle ne pouvait se permettre de perdre. Les aboiements s’étaient rapprochés au point où elle n’entendait plus le martèlement de son cœur. Elle était certaine que d’un moment à l’autre un chien furieux enfoncerait ses crocs dans sa jambe.
Ana aperçut l’abaissement du terrain qui marquait la route sinueuse jusqu’au ruisseau et elle plongea à travers un buisson de noisetiers et se retrouva dans le courant. L’eau glacée remplit ses bottes et trempa ses jupes de laine. Le lit inégal du ruisseau rendait chaque pas périlleux, mais elle continua d’avancer — à travers une toile d’araignée, par-dessus un rocher glissant, couvert d’algues, sous un s apin incliné. Ses jupes tiraient sur ses jambes, l’épuisant jusqu’à ne plus rien sentir, mais elle poursuivit.
Sa botte glissa sur une roche, sa cheville se tordit douloureusement, puis elle trébucha dans l’eau et faillit tomber. Elle ne réussit à se tenir debout qu’en se projetant instinctivement vers la droite, mais son coude frappa une branche d’arbre brisée, le bois acéré perçant sa peau et coupant le peu de souffle qui lui restait. Sa main s’engourdit, et elle faillit laisser tomber la dague.
À ce moment, la tentation d’abandonner et de se laisser tomber sur les genoux aurait pu l’emporter, sauf p our u ne chose — juste au-dessus des branches noueuses des arbres de la fin de l’automne, le ciel s’illuminait. Il n’était plus noir, mais d’une teinte profonde d’indigo. Le soleil luttait pour atteindre l’horizon, impatient de voir un autre jour, et elle ne pouvait faire moins.
Ana écarta sa longue chevelure de son visage. Elle saisit son coude écorché, pressa la blessure avec ses doigts pour arrêter le saignement et continua sa course à travers le ruisseau. Elle haletait de plus en plus , et chaque respiration lui brûlait la gorge.
Peu après qu’elle soit entrée dans l’eau — une éternité, lui sembla-t-il — , les chiens arrêtèrent soudain d’aboyer. L’un ou l’autre le faisait de temps en temps, mais le bruit constant d’une meute suivant une odeur claire s’éteignit.
Elle savait par expérience que plus longtemps elle demeurait dans le ruisseau et prenait soin de ne toucher ni la terre ni des broussailles, plus elle avait de chance de s’en tirer. Mais elle ne pouvait rester dans l’eau pour toujours parce qu’elle la ralentissait et qu’un bon chien renifleur pouvait retrouver de nouveau sa piste plus loin en aval, surtout s’il captait l’odeur de sang qu’elle avait laissée sur la branche. À un moment ou l’autre, elle devrait quitter le ruisseau et se frayer un chemin à travers les bois.
Près de la chute, peut-être. Il y avait une piste accidentée menant le long de la falaise jusqu’à la rivière.
Avec cet objectif en tête, elle trouva une nouvelle réserve de force. Son dos se redressa, ses genoux se firent plus fermes et elle pataugea vers l’avant en franchissant un lit de pierres rondes et lisses. Si elle parvenait à la rivière, elle serait en sécurité. Contrairement à la plupart des gens, elle savait nager. Si elle se débarrassait de ses longues jupes et plongeait, l’eau la mènerait à la liberté. Elle pouvait le faire.
Malheureusement, son cœur refusa de collaborer. Au moment où elle prenait son rythme, il sauta quel- ques battements, puis commença à s’agiter contre ses côtes d’une manière totalement insatisfaisante et effrayante. Une faiblesse s’empara de ses membres, et elle eut l’impression qu’ils étaient deux fois plus lourds que quelques instants auparavant. Elle se sentit étourdie, sa respiration se fit plus courte et la peur de mourir l’assaillit soudain.
Ana s’arrêta de courir.
Elle se tenait debout dans l’eau glaciale, ses bras ramenés contre son corps, frissonnante, essayant de reprendre son souffle, essayant de ne pas s’évanouir. Elle ferma les yeux et se força à respirer par le nez plutôt que par la bouche et lutta pour freiner les battements frénétiques de son cœur.
« Ralentis, cœur affolé. Je ne vais pas mourir ici. Pas si près d’être en sécurité. »
De longs moments s’écoulèrent ainsi, à seulement respirer et frissonner. Finalement, à son grand soulagement, son cœur ralentit soudain et reprit son rythme lourd mais plus naturel. Elle ouvrit les yeux, prête à reprendre sa fuite.
Le visage grimaçant d’un garde casqué de Lochurkie la fixait des yeux. Il saisit son coude indemne, ses doigts épais s’enfonçant dans sa chair.
— Je t’ai, sale gosse.
Ana réagit instinctivement. La seule pensée qui lui tournait dans la tête était la vague promesse de la liberté. Elle frappa le garde avec le couteau de chasse.
La lame traversa sa manche de coton et la chair de son bras avec une facilité quasi égale. Le sang jaillit, le garde hurla, et elle éprouva un goût amer dans la bouche. Elle, qui avait juré solennellement de guérir et de préserver la vie, avait volontairement et consciemment blessé un autre être. Mais quel autre choix avait-elle ? Il était tellement plus grand et fort qu’elle. Et ne méritait-elle pas de vivre ? Elle déglutit avec difficulté et lutta pour reprendre sa liberté. Elle dégagea son coude, repoussa le garde et courut en direction de la falaise.
La rivière était si proche.
Il ne restait que quelques dizaines de mètres, et elle pourrait se laisser glisser le long du sentier.
Une grosse ronce lui fouetta le visage en passant, mais elle ne songea pas aux lacérations profondes qu’elle laissa derrière. Son regard était fixé sur l’écorce grise d’un pin sylvestre directement devant elle. Il se trouvait au sommet du sentier.
Le garde appela ses compagnons et se lança à sa poursuite. Des pas lourds et des promesses de châtiment la suivirent à travers les broussailles. Elle courait beaucoup plus lentement que lui, sa force encore diminuée par rapport à la sienne. Elle pria pour atteindre le bord de la falaise avant qu’il ne l’attrape.
Et elle faillit réussir.
Elle n’était plus qu’à un pas du sentier accidenté descendant la falaise quand une main épaisse attrapa sa longue chevelure et la tira vers l’arrière. Complètement épuisée par sa tentative d’évasion, elle n’avait aucun espoir de maintenir son équilibre. Elle tomba lourdement, frappant le sol de sa hanche, puis de sa tête qui heurta un objet dur — une pierre ou une racine d’arbre — et des points noirs envahirent sa vision. Le garde bondit sur elle et elle eut à peine le réflexe de se laisser rouler de côté.
Mais c’est ce qu’elle fit. Par-dessus le rebord de la falaise.
Elle essaya de saisir une des racines du pin pendant qu’elle glissait et la rata. La main du garde était encore emmêlée dans sa chevelure, mais sa poigne n’était pas suffisante pour soutenir son poids. Des mèches commencèrent à se libérer et, tout à coup, elle tombait.
La dernière image qu’elle vit fut celle du garde grimaçant qui tenait à la main une poignée de cheveux roux.
Puis elle sentit l’obscurité l’avaler.
Chapitre 2
Baronnie de Duthes
Highlands écossais
Janvier 1286
Debout sous l’auvent ombragé de l’étal du boulanger, Niall MacCurran observait le manoir fortifié, du plus haut parapet de pierre jusqu’au pont-levis de bois en bas. Six archers et neuf hommes d’armes arpentaient les remparts. Deux tours carrées s’élevaient dans le ciel gris de chaque côté du portail, chacune abritant au moins une vingtaine de soldats. Deux hommes vêtus d’une cote de maille gardaient la herse — chacun armé d’une hache tranchante.
— Ce n’est pas un manoir, murmura Aiden, le demi-frère de Niall. C’est une foutue forteresse.
— Oui.
— Avec deux pentes raides sur trois côtés et des douves sèches sur le quatrième, nous n’allons pas escalader les murs.
— D’accord, répondit Niall, sa respiration se condensant dans l’air devant son visage.
— C’était une foutue perte de temps.
Le regard de Niall parcourut la grand-place du village jusqu’à la femme qui tâtait avec soin les légumes d’un vendeur. Comme les autres femmes qui se rendaient au marché, elle portait une robe brune peu inspirante surmontée d’un tablier blanc et d’un brèid 1 de lin. Cet étalage de modestie imposante et son vêtement de laine brute flottant contribuait étonnamment peu à la protéger des attentions d’un groupe de jeunes garçons empressés — ils passaient devant elle en la regardant plusieurs fois, quelques-uns avec des sourires audacieux. Peut-être étaient-ils aussi intrigués que lui par la boucle de cheveux roux foncé qui s’était échappée de son couvre-chef.
— Pas si le baron Duthes est notre voleur, dit-il.
La chevelure de la couleur d’un vin de Bourgogne raffiné était rare. Il ne se souvenait d’avoir vu qu’une fois des tresses d’une pareille teinte — dans la lueur vacillante d’une torche au fond d’une prison humide.
— Il n’était nulle part près de Dunstoras la nuit où le collier a été volé, fit Aiden d’un ton amer. D’après le peu d’amis qu’il nous reste à la cour, il se trouvait à Édimbourg.
À contrecœur, Niall détourna les yeux de la femme aux cheveux roux. Son frère examinait sans grand intérêt les petits pâtés du boulanger. Le déguisement d’un simple fermier convenait bien à Aiden, son corps musclé donnant un air de véracité alors qu’il prétendait travailler physiquement. Deux taches pourpres sous ses yeux étaient tout ce qui restait des tortures qu’il avait subies aux mains du comte de Lochurkie.
— Le collier de la reine est ici, j’en suis sûr.
— Ton informateur a seulement entrevu le collier, répondit son frère en choisissant un pâté à la viande et en lançant une pièce de monnaie au boulanger. Ce n’est peut-être pas celui que nous cherchons.
— Combien de rubis en forme de cœur peut-il y avoir ?
Aiden secoua les épaules.
— Pour le prouver, tu vas devoir pénétrer dans le manoir.
— Je vais le faire.
— Les gardes au portail se méfient de tous les visa- ges qu’ils ne connaissent pas. Je ne vois aucun moyen de les contourner.
Niall tourna de nouveau son attention vers la femme qui triait les navets et les choux à l’étal de légumes. Quelques flocons de neige tombaient du ciel de janvier, mais pas suffisamment pour nuire à sa vision. Elle était accompa-gnée d’un garde vêtu d’un tabard qui portait ses achats.
— Quand on veut, on peut.
Son frère lui lança un regard soupçonneux par-dessus son épaule.
— Connais-tu cette femme ?
— Oui, répondit Niall.
Ses lèvres étaient plus charnues, ses joues plus rou-ges, et elle avait une cicatrice rose sur son joli sourcil, mais il se fiait à son souvenir de cette nuit sombre en novembre.
— C’est la fille que j’ai sauvée à Lochurkie.
— La meurtrière ?
Pendant les semaines qui avaient suivi l’évasion d’Aiden, ils avaient entendu de nombreuses rumeurs à propos de la rouquine, y compris celle-là.
— Oui.
— N’as-tu pas dit qu’elle était mourante ?
L’estomac de Niall se noua une fois de plus. Le fait d’abandonner la fille l’avait souvent privé de sommeil alors qu’il imaginait son destin cruel. Son regard désespéré au moment où il lui avait fait ses adieux l’avait hanté pendant des jours.
— Oui.
Aiden refila le pâté à la viande à un jeune garçon maigrichon qui regardait ce trésor d’un air avide.
— Alors comment a-t-elle échappé aux gardes du château ?
En effet. Est-ce que son apparence fragile ce soir-là avait été une ruse ? Si oui, elle avait réussi. Mais il ne pouvait écarter l’étrange coïncidence de la trouver ici dans le même village où se trouvait le collier volé de la reine Yolande, à plus de cent kilomètres de Lochurkie.
— Ça n’a pas d’importance. Elle peut entrer dans le manoir.
Son frère se frotta les mains pour débarrasser les miettes de pâtisserie.
— Tu penses que tu pourrais la convaincre de s’allier à notre cause ?
Niall n’était pas connu comme un brillant orateur. Il se débrouillait assez bien avec les dames quand ça l’arrangeait, mais il préférait de loin monter la garde dans les passages secrets sous Dunstoras plutôt que de bavarder sans fin de tout et de rien pour extirper un sourire d’une jolie femme. Pourtant, tout ce qui lui était précieux reposait sur le fait que son frère n’avait pas volé le collier : l’honneur d’Aiden, son propre honneur et l’avenir de tout le clan des MacCurran.
— Je vais faire tout ce qui est nécessaire.
— Je ne doute pas de ton engagement, répliqua Aiden, mais le temps file. Le roi a l’intention de nommer un nouveau seigneur à Dunstoras la prochaine fois qu’il y tiendra sa cour. Nous avons au mieux une quinzaine de jours. Si tu échoues…
— Je ne vais pas échouer.
— Tu ne peux pas en être sûr.
— Je ne vais pas échouer, répéta Niall d’une voix ferme.
Aiden soupira.
— Si ce n’était que de moi, ta parole suffirait, mais je ne peux pas laisser dépendre le destin de notre clan de ta promesse de succès, peu importe l’ardeur de tes paroles. Le défi que tu as à relever est trop difficile. Je dois retourner à Lochurkie.
— Es-tu fou ? Ton séjour dans leur cachot ne t’a pas suffi ?
Son frère se frotta le menton.
— Ce n’est pas aussi risqué que tu le laisses entendre. Personne ne me reconnaîtra sans ma barbe.
— C’est de l’inconscience, Aiden. Tes souvenirs de ces jours sont nébuleux. Tu ne peux même pas être certain qu’il y avait vraiment un homme qui portait un manteau de loup noir.
— Mon esprit n’était pas aussi perturbé que tu le crois, insista Aiden. Je l’ai vu deux fois. Une fois à Dunstoras la nuit où le collier a été volé et une deuxième dans les cachots de Lochurkie.
— C’était la folie à Dunstoras après les meurtres. Les gens pleuraient et criaient, les soldats se précipitaient sur leurs épées. Personne ne savait qui blâmer. Chaque ombre déclenchait une alerte.
— Je l’ai vu avant les meurtres et non après. Dans le passage qui menait aux cuisines. Si j’avais su à ce moment ce qu’il était sur le point de faire…
Aiden agrippa fermement la poignée de sa dague avant de poursuivre :
— Et, mon cher frère, n’oublions pas la façon dont la nuit s’est terminée. Les hommes du comte ont trouvé le collier dans mes appartements. Comment expliques-tu ça sinon par la présence de l’homme en noir ?
— Je ne le peux pas, avoua Niall avec un soupir. Mais c’est quand même imprudent de retourner à Lochurkie.
— Peut-être, mais je dois à la mémoire de mes amis et parents de voir à ce que notre honneur soit rétabli — de n’importe quelle manière.
Niall serra les lèvres.
— C’étaient mes parents aussi.
— Bien sûr. Je ne voulais pas sous-entendre autre chose. Mais je suis le chef. C’est à moi qu’incombe la responsabilité de réclamer vengeance.
Oui, Aiden était le chef, mais c’était quand même Niall qui était le capitaine des Curaidhnean Dubh — les Guerriers noirs, le groupe d’hommes choisis avec soin qui avaient pour tâche de garder Dunstoras en sécurité. Si on pouvait reprocher quelque chose à quiconque pour leur situation actuelle, c’était lui. Non seulement avait-il permis à un voleur meurtrier de pénétrer dans Dunstoras, il avait aussi échoué à amener le salaud devant la justice. Il avait laissé tomber son clan… le peu qu’il en restait.
— Tu ne peux pas y aller seul.
— Ne t’en fais pas. Leod et Duncan ont accepté de m’accompagner.
Comme le roi s’était emparé de la forteresse de Dunstoras et que la plupart de ses habitants se terraient, il y avait peu de guerriers pour l’accompagner. Et encore moins qui étaient en bonne santé.
— Leod ne peut pas voyager avec sa jambe blessée, dit Niall. Prends Graeme plutôt.
Son frère lui adressa un sourire ironique.
— Tu m’offres la plus fine lame dans ta bande de joyeux compagnons ? Ce dénigrement devrait me blesser. As-tu complètement perdu la foi en ma capacité à me protéger ?
— Ta tête est mise à prix. Chaque homme que tu vas rencontrer sur la route de Lochurkie va chercher à obtenir la récompense.
— Aucun d’entre eux ne peut probablement m’égaler avec une épée, dit Aiden avant de poser une main sur l’épaule de Niall. Mais je ne suis pas stupide. Puisque tu me l’offres, je vais prendre Graeme avec joie.
Niall hocha la tête, rassuré. Puis il tourna de nouveau les yeux vers l’étal de légumes. La belle rouquine tenait une pièce de cuivre dans une main et deux gros rutabagas dans l’autre en marchandant avec le vendeur.
— Et pendant que tu vas vadrouiller dans les hautes terres, je vais chercher le collier.
— Si tu le trouves, assure-toi d’ouvrir un ventre pour venger le petit Hugh.
Les pensées de Niall retournèrent brusquement dans le temps. La nuit où le collier avait disparu, Hugh, le jeune fils de leur cousin Wulf avait été empoisonné de même que sa mère et le messager du roi. Il était brillant comme une pièce de monnaie toute neuve, avait le rire rapide et adorait son « oncle » Niall. Celui-ci avait creusé plusieurs tombes ce jour-là, mais aucune n’avait représenté une tâche plus difficile que celle de Hugh.
— Sois assuré que je vais le venger.
— Bien, dit son frère en lui serrant l’épaule. Envoie un messager dès que tu apprendras quelque chose.
Niall tira son capuchon de laine sur sa tête.
— Tu peux compter là-dessus.
***
Satisfaite de sa transaction, Ana paya le vendeur de légumes et tendit les deux navets à son garde. Elayne, la femme du baron, devrait bien tolérer un bouillon fade qui lui donnerait des forces dont elle avait particulièrement besoin. Ni le gingembre, ni la menthe n’avait soulagé ses maux de ventre. Même enceinte de plusieurs mois, elle était mince comme une branche de saule.
— Apporte ça au manoir et demande au cuisinier de commencer à les émincer immédiatement, dit-elle au jeune garde. Je te suis dans un instant. Je dois acheter un peu de cardamome.
— Oui, guérisseuse Ana.
Alors que le garçon détalait, elle se tourna vers l’étal du marchand d’épices, mais s’arrêta net devant un solide mur de chair masculine enveloppée d’un épais manteau d’hiver. Étonnamment grand et large d’épaules, il la dominait de sa hauteur, la majeure partie de son visage cachée par un capuchon de laine multicolore qui lui couvrait la tête jusqu’au front. En fait, la majeure partie de son visage, sauf son long nez droit.
Ana figea sur place.
Elle connaissait ce nez — ou en tout cas elle croyait le connaître — et ce n’était pas un nez qu’elle s’imagi-nait revoir un jour. Son propriétaire était au courant d’un malheureux détail de son passé. Le cœur battant, elle scruta les profondeurs de son capuchon.
— Nous nous connaissons, monsieur ?
Il émit un petit rire lent et bas.
— Je dirais que oui, jeune femme.
Il tira son capuchon sur son dos, et Ana resta bouche bée. Les traits saillants de son visage s’agençaient parfaitement à son nez — durs, masculins et séduisants. Mais il n’était pas beau d’une manière élégante. Non, avec ce sourire moqueur et ces cheveux noirs trop longs, le seul mot qui venait à l’esprit était dangereux. Et il lui donna rapidement raison. Tandis qu’elle se tenait là, figée, il prit son menton entre ses grandes mains et posa sur ses lèvres un baiser fulgurant. La promesse vibrante d’un plaisir.
Et puis c’était terminé.
Elle regarda le visage de son sauveteur à Lochurkie, éprouvant comme un choc la vague de douce chaleur qui s’empara d’elle. Malgré que leurs vies se soient entremêlées, cet homme était un étranger. À l’exception de son nez, seule sa voix lui était familière.
La tension s’atténua dans ses épaules.
Peut-être son attrait n’avait-il rien d’étonnant, après tout. Ces intonations basses, grondantes ne l’avaient-elles pas ramenée du seuil de la mort ? Ne l’avaient-elles pas inspirée à bouger malgré l’effroyable douleur ? N’avaient-elles pas ranimé en elle la volonté de survivre ? Oui, certainement. Elles avaient également rendu plus supportable chaque cauchemar qu’elle avait enduré depuis son épreuve. Il se pouvait fort bien qu’elle soit en amour avec cette voix.
— C’est moi, votre mari, Robbie, finalement revenu d’Aberdeen, annonça-t-il d’une voix assez forte pour que tous l’entendent. Je crois bien que les rumeurs à propos de mon décès sur les quais aient été grandement exagérées.
Elle cligna des yeux. « Robbie ? Son mari ? »
L’envie instinctive de le nier lui monta aux lèvres, mais elle la ravala. Tout autour d’elle, les villageois s’étaient arrêtés pour écouter, intéressés qu’ils étaient par cette réunion impromptue. Elle resserra sa cape autour de ses épaules. L’attention — surtout dirigée vers sa vie avant son arrivée au village — était la dernière chose dont elle avait besoin. Si le constable apprenait qu’elle était recherchée pour meurtre à Lochurkie, tout serait anéanti. De plus, elle avait une immense dette envers cet homme — comment pourrait-elle lui refuser quoi que ce soit, même s’il exigeait un prix exorbitant ?
Elle s’efforça de sourire.
— Mon Dieu, Robbie, je pensais vous avoir perdu à jamais.
— Non, femme, jamais pour de bon, dit-il avec une lueur d’amusement dans les yeux. Même une bataille entreprise contre des obstacles insurmontables ne pouvait m’éloigner de vous.
Il releva la manche de sa lèine 2 vert sombre, révélant une large cicatrice qui s’étirait sur son bras droit de son coude à son épaule.
— Toutefois, ma douce, ajouta-t-il, j’aurais bien profité de vos bons soins.
La cicatrice était vieille, mais la blessure, réelle. Il avait failli perdre ce bras.
Ana croisa son regard.
D’un haussement d’épaule, il ignora la sympathie dans les yeux de la jeune femme et regarda autour de lui leur auditoire intéressé.
— Rentrons, chérie. Nous avons besoin d’un retour à la maison approprié.
Elle hésita. Ce n’était pas un moment convenable pour être arrêtée au passage. Et il fallait qu’elle s’occupe du bouillon de navets. Le cuisinier avait l’habitude de trop saler ses potages, un malheureux penchant qui pouvait entraîner une myriade de problèmes pour le bébé. Et sans la cardamome, lady Elayne pourrait ne pas pouvoir retenir le bouillon dans son estomac, rendant inutile toute cette expédition au marché.
Remarquant son hésitation, « Robbie » posa un lourd bras sur ses épaules et l’attira contre lui.
— Après vous, mon amour.
Coincée à la fois par le bras de l’homme et la dette qu’elle avait envers lui, Ana conduisit son «mari» du mur ouest du manoir fortifié et le long de la rue vers la minuscule maison au toit de bruyère qu’elle occupait à l’orée du village. La maisonnette était offerte en socage à la sage-femme du village. La précédente occupante des lieux, la vieille Mairi, était morte à Noël, faisant d’ Ana la principale guérisseuse — un rôle qu’elle aurait de loin préféré éviter.
Elle ouvrit la porte de bois et l’invita à pénétrer dans l’unique pièce.
Il se pencha sous le linteau et entra. Les volets étaient fermés contre la froidure de l’hiver et, sans une chandelle allumée, la pièce était sombre, ce qui ne l’empêcha pas de l’arpenter de l’étroite paillasse contre le mur du fond jusqu’à la solide table d’érable qu’elle utilisait pour préparer ses médicaments, et il s’arrêta en inclinant la tête.
— Ça fera l’affaire.
N’étant pas du genre à mâcher ses mots, Ana demanda :
— Faire l’affaire pour quoi ?
— Vous n’avez pas à connaître mon but.
Il ferma la porte, prit une pierre de silex dans la bourse à sa ceinture et se pencha pour embraser les fagots empilés dans l’âtre. Une flamme s’alluma à une vitesse étonnante.
— Tout ce qui est nécessaire, poursuivit-il, c’est que vous m’acceptiez publiquement comme étant votre époux et me permettiez de vous accompagner au manoir chaque fois que vous irez.
— Et si je choisis de ne pas agir ainsi ?
De toute sa hauteur, il lui adressa un regard grave.
— Alors, je me verrai forcé de faire connaître votre passé au constable.
— C’est une danse qui peut se faire à deux, monsieur, dit-elle en croisant ses bras sur sa poitrine. Jouez-vous de moi et je vais faire connaître toutes vos activités ce soir-là. En plus de moi, vous avez libéré un autre prisonnier.
Il sourit — un sourire tordu qui noua l’estomac d’Ana.
— Personne ne croira votre histoire. J’ai en ma possession des lettres patentes qui établissent que je suis le frère d’un laird. Si nécessaire, il va se ranger de mon côté, et on ne tiendra pas compte de votre parole.
Elle comprit à la position confiante de ses épaules et à la manière aisée dont il croisa son regard qu’il disait la vérité. Le découragement s’empara d’Ana. Duthes était un village adorable , et elle avait espéré s’y établir. Planter le jardin qu’elle s’était juré de semer, se faire quelques amis, peut-être même installer un étal le jour du marché et vendre ses tisanes et ses onguents. Mais ça n’allait pas arriver. Comme à chaque endroit où elle était allée, elle ne s’était sentie bienvenue que bien peu de temps.
Elle parcourut des yeux la petite pièce, choisissant déjà ce qu’elle allait apporter.
La couverture de laine grise pliée au pied du lit, les solides bottes que le cordonnier lui avait échangées contre un remède pour sa goutte, les herbes qui séchaient en gerbes sur le mur. Quand son regard tomba sur la sacoche de cuir usée qui pendait près de la porte, elle se mordit la lèvre. Sa sacoche de guérisseuse. Comment avait-elle pu oublier lady Elayne même pendant un moment ? La jeune baronne était vraiment malade. C’était impossible de partir en ce moment.
— Si vous songez à fuir, réfléchissez.
Même si c’était ce à quoi elle pensait, Ana le nia.
— Je ne suis pas aussi rapide que vous le croyez pour refuser de rembourser une dette. Je vous dois la vie, alors je vais vous aider.
Mais seulement jusqu’à ce qu’Elayne et le bébé soient en bonne santé. Alors, elle partirait, peu importaient les menaces qu’il pouvait lui faire.
— Bonne fille.
Il détacha son manteau et le lança sur la paillasse, puis jeta un coup d’œil dans le chaudron de fer qui pendait au-dessus des braises accumulées dans l’âtre.
— N’avez-vous rien à manger ? Un bol de potage, peut-être ?
Elle lui en voulut de sa condescendance en la qualifiant de bonne fille.
— J’ai un nom. Si vous espérez convaincre les villageois que vous êtes réellement mon mari, ce serait sage que vous l’appreniez.
Il leva ses yeux bleus et il l’étudia pendant un long moment, son expression indéchiffrable.
— Faites attention, Ana. Je ne suis pas un homme que vous devriez contrarier.
Un sentiment d’agacement surgit dans sa poitrine, juste sous son sternum. Cet homme était si rempli de colère et si prompt à menacer qu’il n’était que trop facile d’oublier qu’il lui avait sauvé la vie. Mais si bouleversée qu’elle fut par sa réapparition, elle lui devait davantage qu’elle ne pourrait jamais lui rembourser. Seule une mégère malicieuse lui refuserait un repas.
Et il avait appris son nom.
— J’ai un peu de gâteau sec et une meule de fromage, proposa-t-elle, incapable d’adoucir son ton en quelque chose qui pourrait sembler gracieux.
Quand il inclina la tête, elle passa devant lui pour se rendre au petit coffre de bois près du lit. Quand elle frôla brièvement son bras puissant, elle se rappela le moment où il l’avait soutenue sur les marches du cachot. Étrange. Elle pouvait à peine se rappeler l’effroyable douleur dans ses jambes, mais le souvenir de la puissance chaleureuse de son corps demeurait aussi vif que si cela s’était produit la veille.
Le coffre s’ouvrit avec un craquement de bois humide. Outre le pain et le fromage, il contenait ses provisions de chou, de haricots et d’oignons. Elle brisa un gros morceau de fromage et le tendit à son hôte avec du pain.
Il grogna un remerciement.
— Du whisky ?
— Je n’ai que de l’eau. Si vous voulez une boisson plus puissante, vous feriez mieux d’aller à la taverne.
L’alcool nuisait à sa capacité de guérir, alors elle n’en consommait pas. Les gens lui jetaient des regards obliques quand elle refusait de la bière, mais elle ne pouvait risquer de nuire à ses patients.
— De l’eau de l’étang du village ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Non, du puits du baron. Il a été assez bon pour m’y laisser en tirer.
— De l’eau, alors.
Comme elle n’avait ni tabouret ni chaise, il s’assit sur le lit étroit, sa taille énorme provoquant un grincement dans la structure branlante. Puis il mordit à belles dents dans son repas. Elle l’examina du coin des yeux pendant qu’elle remettait les objets dans le coffre. Sa lèine avait remonté sur ses genoux, révélant une belle paire de jambes musclées parsemées de poils. Un homme habitué aux durs labeurs, apparemment.
Ana alla lui chercher une tasse d’eau dans le seau près de la porte en essayant de ne pas laisser son imagination s’attarder à la façon dont ils allaient passer la nuit. Qui prendrait le lit ? Il était trop étroit pour eux deux — Dieu merci — mais elle n’avait pas envie de dormir sur le plancher dur et froid, surtout qu’elle ne possédait qu’une couverture.
— Vous avez pris un énorme risque en prétendant être mon époux décédé. Comment saviez-vous que je m’étais présentée comme étant une veuve ?
Il pointa un doigt vers le brèid de lin qu’elle portait.
— Vous vous couvrez les cheveux comme une femme mariée, mais vous avez besoin d’un garde pour vous accompagner au marché. Il me paraissait logique de supposer qu’il n’y avait pas de mari.
Un bon observateur — elle devait lui accorder ça.
— Combien de temps comptez-vous rester ?
— Aussi longtemps qu’il le faudra.
Elle haussa les sourcils.
— Ce n’est pas une réponse.
Il secoua les épaules.
— C’est tout ce que je peux offrir.
— Je pourrais au moins connaître votre véritable identité ?
— Même si je me réjouirais d’entendre mon nom prononcé par vos douces lèvres, jeune dame, il vaut mieux garder cette ruse aussi simple que possible. Si vous connaissiez mon vrai nom, vous pourriez vous tromper en le disant, et il ne faut pas que ça se produise. Ici, dans ce village, je suis simplement Robbie.
Les joues d’Ana s’empourprèrent. Le plaisir qu’elle éprouva en entendant son compliment menaçait de l’emporter sur un frémissement de malaise dans son ventre. Il serait possible de partager son humble maison avec son beau sauveteur si leur arrangement demeurait impersonnel et fondé sur des menaces, mais s’il insistait pour faire de tels commentaires intimes et provocants…
Elle détourna les yeux de MacCurran allongé sur son lit et elle enfouit ses mains tremblantes dans les replis de sa jupe.
— Vous oubliez que je connais déjà votre prénom. Cette nuit-là, quelqu’un vous a appelé Niall.
— Et vous vous en souvenez trois mois plus tard ? Comme c’est curieux.
Elle sentit de nouveau la rougeur envahir ses joues. En réalité, ce n’était en rien de la curiosité. Depuis ce temps, son imagination avait fait de son mystérieux sauveteur un parangon de grâce et de courage. Mais l’homme lui-même ne s’y comparaît pas convenablement. Trop grossier, trop exigeant, trop… inquiétant.
— Pouvons-nous nous entendre sur une fausse histoire, alors ? Depuis combien de temps sommes-nous mariés ? Où avons-nous vécu avant de venir à Duthes ? Où vit votre parenté ?
— Tout sera défini quand le temps viendra.
Elle attrapa sa sacoche de guérisseuse sur le crochet et commença à la remplir de plantes. Le baume de citron, bien que moins efficace que la cardamome, allait soulager les douleurs de lady Elayne.
— Je n’ai pas de talent pour la dissimulation, fit-elle. Je ne peux pas inventer facilement des mensonges crédibles.
— Alors, ne mentez pas.
— Comment ne pas le faire ? Ici, les villageois me considèrent comme la veuve d’un marchand itinérant parce que c’est ce que je leur ai dit. Je ne leur ai jamais dit que mon mari travaillait sur les quais d’Aberdeen, et maintenant vous vous attendez à ce que…
— Arrêtez, femme.
Elle prit une profonde respiration, puis se retourna.
Il avait écarté ce qu’il restait de pain et s’était levé. Il la fixa du regard et traversa la pièce.
— Laissez-moi inventer l’histoire. Si vous vous retrouvez seule, expliquez que vous aviez trop honte pour avouer que votre mari avait tout perdu aux dés.
D’un air sérieux, il fit glisser un pouce calleux sur la joue d’Ana.
— La rougeur qui va vous monter aux joues pendant que vous allez tergiverser les convaincra que c’est la vérité.
La caresse rugueuse provoqua un élan d’excitation de ses joues à son ventre. Il y avait bien longtemps qu’elle n’avait pas éprouvé l’attrait du désir. Mais ce n’était pas là un jeune soupirant impatient lui faisant la cour : c’était une canaille exécutant une vile mission. Un voyou de la pire espèce. Ce ne serait pas sage d’encourager son audace. Elle recula d’un pas.
— Peut-être, fit-elle d’une voix neutre.
Il fit mine de ne pas comprendre le message dans sa voix et passa plutôt ses doigts sur la cicatrice à son sourcil.
— Comment vous êtes-vous fait cette blessure ? La dernière fois que je vous ai vue, elle n’était pas là.
Le cœur battant et le souffle court, Ana recula d’un autre pas, le forçant à laisser tomber sa main. Pourquoi son corps continuait-il de réagir à lui alors que sa grossièreté ne connaissait aucune limite ?
— Je suis tombée.
Il fronça les sourcils.
— Cette nuit-là ? Ou quelque temps plus tard ?
— Ça a de l’importance ?
— Répondez à la question.
Même si elle était tentée de refuser, Ana décida de ne pas le provoquer. Qui savait de quoi il était capable.
— Ce soir-là, pendant que j’échappais aux gardes du château.
Il grimaça brièvement.
— Les salauds.
Elle l’examina avec curiosité. Était-ce une lueur de colère chevaleresque dans ses yeux ? Ou était-ce sa propre imagination fertile qui s’emballait ?
— J’ai survécu. Je dirais que c’est déjà un miracle en soi.
— En effet, dit-il d’un ton calme. Pourquoi vous a-t-on jetée dans l’oubliette ? Quel crime avez-vous commis ?
— N’auriez-vous pas dû poser cette question avant de me libérer ?
Il ne répondit pas, mais se contenta de la fixer avec un regard impitoyable.
Ana laissa tomber.
— On m’a accusée d’avoir assassiné le comte de Lochurkie.
— Une accusation très grave.
— Oui.
Il haussa les sourcils.
— Il était beaucoup plus grand que vous. Comment une jeune femme frêle comme vous aurait pu tuer John Grant ?
— En l’empoisonnant.
MacCurran tourna les yeux vers les gerbes de plantes séchées sur le mur.
— Dites-vous la vérité ? Avez-vous tué le comte ?
Ana n’avait aucun désir d’être entachée même par la plus petite suggestion qu’elle puisse prendre une vie.
— Non, je ne l’ai pas fait, mais quelqu’un, si.
— Avec du poison.
— Oui.
Il prit un air sombre.
— Quelles étaient les manifestations de ce poison ?
— Les yeux écarquillés, le délire, le battement rapide du cœur, la respiration haletante et les convulsions.
Il la fixa dans les yeux.
— Pouvez-vous en nommer la cause ?
— La belladone ou une quelconque infusion qui en contenait, très probablement. C’est un poison bien connu, et il existe des remèdes. Si on m’avait permis de prendre soin du comte, il ne serait peut-être pas mort, mais comme je m’étais rendue récemment chez l’apothicaire, on m’a jetée au cachot aux premières manifestations du poison.
Nul besoin de mentionner qu’il s’agissait d’accusations de sorcellerie.
— J’ai entendu dire que la belladone était un bon moyen pour empoisonner un groupe de gens qui, par exemple, mangeraient tous un certain plat.
Elle réfléchit un moment en entendant une certaine amertume dans ses paroles. Un exemple ou un épisode personnel ?
— Peut-être, fit-elle doucement. D’après la rumeur, le roi Duncan l’a utilisée pour empoisonner une armée d’invasion danoise. Réduite en une fine poudre, elle se dissout bien dans la bière ou le whisky… ou même dans de l’hydromel pour enfant.
Il ne dit mot, mais les muscles de ses mâchoires se tendirent.
— J’ai plusieurs fois réfléchi à qui pouvait avoir assassiné lord Lochurkie, dit-elle. Seules trois personnes prenaient soin de lui pendant ces dernières heures — moi-même ; sa sœur, Isabail ; et son serviteur personnel, Daniel — et je ne peux croire qu’un de nous trois ait été impatient de le voir mourir. C’était un homme bon.
Son compagnon lui jeta un regard de mépris.
— Un homme bon ? Allez. Est-ce qu’un homme bon en torture cruellement un autre ?
« Ah, oui. » L’autre prisonnier qu’il avait aidé cette nuit-là. « MacCurran. »
— J’ignore pourquoi il aurait torturé votre ami, mais je peux vous dire que le John Grant que j’en suis venue à connaître n’aurait jamais fait une pareille chose sans avoir une bonne raison.
— Alors, vous manquez gravement de jugement, lui jeta-t-il. Mon ami n’a rien fait pour mériter un tel traitement. Il a été conduit de force dans le cachot de Lochurkie, accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis et pratiquement battu à mort parce qu’il n’a rien avoué.
Ana se raidit.
— Il y a peut-être eu un malentendu.
— C’était parfaitement délibéré, je vous l’assure.
— Comment le sauriez-vous ? Grant est mort. Il ne peut pas expliquer ses gestes.
Il lui lança un regard plein de dureté.
— Parce que mon ami est vivant pour raconter ce qui s’est passé. Et ce n’est pas grâce à Grant.
— Mais…
— Assez, dit-il en levant les bras. Vous risquez encore davantage votre vie en défendant cet homme.
Elle se mordit la lèvre. Après avoir passé une année à Lochurkie, à prendre maintes fois soin du comte et de sa famille, elle était sûre de son jugement à propos de John Grant. Mais il serait imprudent de poursuivre sur cette voie. En oubliant toutes ses rêvasseries stupides, son sauveteur était de toute évidence un homme dangereux.
Ana fit glisser sa main sur le couteau à manche de corne de daim qu’elle gardait à la ceinture. Son couteau qu’il lui avait donné par gentillesse. Ses doigts se serrèrent sur le manche. Ça prouvait simplement que même une canaille pouvait être généreuse à l’occasion.
— Sans doute que ma confiance était mal placée, dit-elle sur un ton conciliant.
Le regard de MacCurran se posa sur la main d’Ana, puis retourna à son visage. Un sourire glacial se dessina sur ses lèvres.
— Tenez fermement votre arme si ça vous rassure, jeune femme, mais sachez que rien, pas même une lame aiguisée comme un rasoir, ne m’empêchera d’atteindre mon but.
Les joues d’Ana s’étaient empourprées, mais elle laissa sa main où elle était.
— N’est-il pas possible pour vous d’atteindre votre but sans demeurer ici avec moi ? J’ai juré de faire tout ce que je peux pour vous aider.
— Non.
Il n’y avait aucune concession chez cet homme, et le ton cruel qu’avait pris sa voix depuis la conversation sur le poison la rendait vraiment mal à l’aise. Elle se préparait à protester vivement malgré sa résolution de ne pas soulever la colère de MacCurran quand on frappa durement à sa porte.
— Guérisseuse Ana ! Ouvrez la porte au nom du constable de Duthes.
1 . N.d.T. : Pièce de tissu que portaient sur la tête les femmes mariées des Highlands.

2 . N.d.T. : Mot gaélique désignant une sorte de chemise.
Chapitre 3
La main de Niall se tendit instinctivement vers son épée — une épée qui pour une fois n’ était pas attachée à son côté. Le commun des mortels ne portait pas d’armes de guerre et, pour maintenir leurs déguisements, lui et Aiden avaient laissé leurs longues lames au campement. Il jeta un regard à Ana au moment où il s’avançait pour ouvrir la porte. S’était-il mépris sur la crainte qu’elle avait de la loi ? Avait-elle d’une manière ou d’une autre signalé sa détresse quand ils avaient quitté le marché ?
Elle secoua la tête.
Son visage était pâle, ses yeux assombris par l’inquiétude. Elle était aussi étonnée que lui par cette vi-site. Il prit une profonde respiration, envisagea les diverses façons dont il pourrait combattre pour se mettre en sécurité avec une simple dague et ouvrit la porte. Un homme grand et barbu vêtu d’une tunique rouge ceinturée se tenait devant lui, flanqué de deux gardes portant des capuchons de cuir noir.
— Constable ?
L’autre homme fronça les sourcils.
— Nous ne nous connaissons pas, monsieur. Qui êtes-vous donc ?
Niall croisa son regard d’un air calme. « Damnation. » Il avait omis de demander à Ana son nom de famille. Il était fort peu probable que le constable croie son histoire s’il ne pouvait même pas dire son propre nom.
Ana lui prit le bras et serra son doux corps contre lui.
— Bien le bonjour, constable Hurley. Permettez-moi de vous présenter mon mari, Robbie Bisset, revenu récemment d’Aberdeen.
Les yeux du constable se tournèrent vers Ana, puis revinrent à ceux de Niall.
— J’ignorais que votre mari était vivant et en bonne santé, guérisseuse. Ne nous avez-vous pas dit qu’il était mort ?
Elle inclina la tête tandis qu’une jolie rougeur lui montait aux joues.
— Je suis grandement soulagée d’avoir eu tort. Robbie a été gravement blessé sur les quais, mais il a survécu. Et maintenant, il m’est revenu.
— Quelle coïncidence, dit le constable en continuant d’examiner Niall.
— Effectivement, acquiesça-t-elle. Y a-t-il une raison pour que vous nous rendiez visite aujourd’hui, constable ?
— Oui. La baronne se porte plus mal. Elle vous demande.
Ana se précipita vers la table, agrippa sa sacoche de cuir et fit un geste en direction de la rue.
— Rendons-nous vite au manoir, alors.
Niall prit doucement mais fermement la sacoche d’Ana. Elle n’allait pas s’éloigner des instruments de son métier. Il posa une main au bas de son dos pour affirmer son statut d’époux, puis s’adressa à Hurley.
— Je suis sûr que vous avez des affaires pressantes à vous occuper sur le domaine, constable. Ne vous retardez pas pour nous. Rien ne me plairait davantage que d’accompagner ma chère femme au manoir.
Hurley regarda Ana, puis inclina la tête.
— Comme vous voulez.
Mettant brusquement fin à l’entretien, Niall guida Ana en passant devant le constable.
— Passez une bonne journée, M. Hurley.
Ils laissèrent derrière eux le constable quelque peu perplexe et franchirent la ruelle de gravier. Un chariot tiré par un bœuf aux yeux ensommeillés se tenait devant la maison voisine, et deux paysans solidement charpentés en déchargeaient des sacs sous la supervision d’un gros homme chauve portant un tablier ciré — le fabricant de chandelles du village, apparemment. Ana salua son voisin en passant.
Même si le soleil était à son zénith, l’air hivernal ne paraissait pas plus chaud qu’il l’avait été quand Niall était sorti de sa paillasse à l’aube. Le fait de laisser son manteau chez Ana avait été une mauvaise décision — le vent glacial traversait facilement sa lèine . Il enviait les joues roses des jeunes enfants qui jouaient au cerceau dans la rue.
— Avez-vous assez chaud ? demanda-t-il à Ana pendant qu’ils se frayaient un chemin à travers les clients et les vendeurs qui vantaient leurs produits sur la place du marché.
Elle leva les yeux vers lui.
— M’offririez-vous votre lèine si j’avais froid ?
— Non, mais je pourrais vous acheter un manteau plus épais chez le marchand de laine.
Elle fronça les sourcils.
— Ça ne ferait qu’alimenter les rumeurs. Peu de gens peuvent se permettre d’acheter un tel article sur un coup de tête. Vous sauriez ça si vous étiez vraiment mon mari.
— Si j’étais vraiment votre mari, répondit-il, j’aurais honte de vous laisser avoir froid.
Elle haussa les épaules.
— Un peu de gêne vaut mieux qu’un ventre vide.
— Seule une femme penserait comme ça.
Ils traversèrent le pont-levis menant au manoir. Les deux gardes, qui connaissaient de toute évidence le vi-sage d’Ana, hochèrent brièvement la tête dans sa direction et leur firent signe de passer sous la herse. Une fois à l’intérieur, Niall remarqua une demi-douzaine d’hommes d’armes dispersés dans la cour, chacun portant de dispendieuses cottes de mailles. La cour intérieure du manoir était une minuscule surface de terre battue qui comprenait quand même une étable, une cuisine et une chapelle. Deux autres soldats défendaient la solide porte de chêne menant au logis principal, mais personne ne pratiquait son art dans la lice. Paresseux.
Ils contournèrent le puits couvert au milieu de la cour, puis s’avancèrent jusqu’à la porte.
Une fois encore, les gardes reconnurent Ana, et une fois encore, ils passèrent sans encombre.
Dans la grande salle, les serviteurs ramassaient les restes du repas du midi. Des chiens les reniflaient à la recherche de miettes et d’os. Deux jeunes pages retournaient à la cuisine avec un grand chaudron, et une lavandière rassemblait les linges salis sur la table d’honneur. Tous étaient occupés, et personne ne les vit traverser la pièce sauf l’intendant au visage pincé qui leur accorda un bref regard pendant qu’il cherchait une des clés à sa ceinture.
Niall s’étonna à nouveau de la bonne fortune qu’il avait eue de trouver Ana — et de toutes les malheureuses coïncidences qui avaient accompagné cette bonne fortune. Pendant qu’ils grimpaient l’escalier de pierre éclairé par des torches qui menait à l’étage supérieur, il lui serra le bras.
— Il n’y aura aucune mort pendant que je suis à Duthes. Je ne vais pas tolérer ça.
Elle fronça les sourcils.
— Je dois faire des miracles, alors ? Empêcher toutes les chutes, toutes les blessures dans les lices, tous les accidents avec la charrue ?
Niall resserra les doigts.
— Aucune mort suspecte.
— Vous voulez dire, pas d’empoisonnements.
En fait, c’était précisément ce qu’il voulait dire, mais il décida de ne lui laisser aucune latitude.
— Je veux dire que vous devez vous comporter comme un modèle. Tenez-vous-en aux plus hautes normes de guérison.
Sur la dernière marchvage d’Ana s’empourpra terriblement.
— Je pense qu’il vous faudrait d’abord trouver du travail, mon époux. Peut-être devriez-vous plutôt aller voir l’intendant.
— Je vais peut-être faire les deux, répondit-il d’un ton agréable en se réjouissant de la réaction d’Ana.
Le visage encore teinté d’un joli rose, celle-ci lui referma la porte au visage.
Son amusement disparut, et il jeta un coup d’œil dans les deux directions le long du corridor. Il avait pour tâche de trouver un trésor volé. Si son informateur avait été fiable, le magnifique collier de rubis que le roi Alexandre avait commandé comme cadeau de mariage pour sa nouvelle épouse était dissimulé quelque part dans ce manoir. Certainement dans un endroit verrouillé. Mais dans quelle pièce ? Un manoir fortifié de cette taille pouvait compter jusqu’à vingt-cinq chambres ; il lui faudrait pratiquement deux semaines pour toutes les fouiller, et il n’avait pas tout ce temps.
Il devait d’abord se concentrer sur les endroits évidents. Les coffres du baron, par exemple, qui se trouvaient presque sûrement dans les niveaux inférieurs du manoir.
Descendant les marches quatre à quatre, Niall revint rapidement au rez-de-chaussée. Il jeta un coup d’œil dans le grand hall pour s’assurer que personne ne le surveillait, puis il descendit lentement l’escalier jusqu’aux celliers. Ici, le corridor était plus large et les chandelles, plus espacées. Des sacs de grain et des barils de betteraves et d’oignons conservés dans le vinaigre s’alignaient le long des murs. À en juger par les empreintes de pas enfarinées, le passage menait aux cuisines.
Comme le repas du midi était terminé, les allers et venues devraient être au minimum.
Plusieurs portes s’ouvraient sur le corridor, chacune munie de gonds et de poignées en fer. Sans doute des pièces de stockage contenant les provisions d’hiver de plus en plus rares de Duthes. La pièce qu’il cherchait se trouvait à mi-chemin dans le corridor, une pièce apparemment petite, serrée entre deux autres portes.
Il traversa le corridor et souleva le verrou qui pendait de la clenche.
Du fer solide dépourvu de toute trace de rouille.
Sans clé, il ne lui restait que la force brute. Niall tira son couteau et frappa de toutes ses forces le manche d’acier sur le verrou. Il n’obtint rien d’autre qu’un cliquetis terriblement bruyant. Le verrou tenait bon.
Il le frappa encore deux fois, grimaçant au bruit qu’il faisait. Sans résultat encore.
Tandis qu’il s’arrêtait pour réfléchir à d’autres possibilités, des bruits de bottes se répercutèrent sur les marches de pierre derrière lui. Il compta rapidement les pas. Au moins trois hommes, dont certains portaient une cotte de mailles, d’après le tintement.
Il était sur le point d’être découvert.
***
Ana écarta les ri deaux du lit et évalua rapidement la condition de la femme appuyée contre les oreillers. Elayne n’avait pas la robustesse de ses jeunes sœurs, et la maladie qui la rongeait depuis ces huit derniers mois l’avait laissée terriblement maigre. Aujourd’hui, avec sa peau pâle et ses cheveux châtains assombris par la sueur, la jeune baronne donnait l’impression de pouvoir mourir d’un instant à l’autre.
— Quelque chose s’est-il produit qui aurait pu causer ça ? demanda Ana à Bébinn, la servante d’Elayne.
— Non. Elle s’est sentie mal toute la journée et s’est mise au lit après avoir vomi comme elle le fait si souvent, répondit Bébinn en indiquant du doigt un seau par terre, mais cette fois, j’ai trouvé du sang dans ses crachats.
Ana jeta un coup d’œil dans le seau. Il y avait de légères traces de sang qui suggéraient que la gorge d’Elayne était à vif à force de vomir constamment. Un rapide sortilège de guérison aurait pu régler ça, mais pas avec Bébinn dans la pièce. La servante était aussi pieuse qu’un évêque. Si elle percevait le moindre indice de rites païens, la fille se précipiterait chez le frère.
Ana posa une main sur le front de la baronne. Froid et humide. Pas de fièvre.
— Avez-vous mangé aujourd’hui ? demanda-t-elle.
Lady Elayne secoua la tête.
— Rien ne me tente.
— Pas même un peu de pain ?
— La moindre idée de nourriture me révulse, répondit-elle avant de fermer les yeux. S’il vous plaît, laissez-moi tranquille. Laissez-moi mourir en paix.
Son épuisement était compréhensible. Huit mois de nausées constantes, à vomir à la moindre odeur de nourriture lui avaient coûté un lourd tribut. La plupart des femmes ne supportaient sa condition que pendant la moitié de ce temps, et la plupart étaient plus fortes lorsque la maladie les frappait. De l’avis de tous, Elayne était déjà pâle et faible avant que ses symptômes s’aggravent rapidement, et le fait de nourrir l’enfant en elle exigeait des réserves d’énergie que la jeune femme n’avait tout simplement pas.
— Si vous mourez, votre enfant mourra aussi, dit Ana d’un ton sec. Vous ne me pardonneriez jamais si je permettais ça.
Elle glissa un bras derrière les épaules d’Elayne et l’aida à s’asseoir.
— Il faut que vous marchiez un peu, ensuite prenez un morceau de pain trempé dans du beurre clarifié. Je vais aussi demander au cuisinier de vous préparer un bouillon, mais nous allons procéder lentement.
— Je suis trop fatiguée pour marcher.
— Nous n’irons pas loin, fit Ana en l’aidant à poser ses pieds sur le sol. Le fait de bouger aide la digestion. Pour espérer garder la nourriture dans votre estomac, vous devez prendre de petites marches, boire du vin doux et manger souvent de petites portions. Appuyez-vous sur moi, madame la baronne. Je vais vous aider à faire le tour de la chambre.
Elayne passa un bras autour du cou d’Ana et se redressa en posant une main sur son ventre arrondi. Son corps tout entier trembla, mais avec un soutien, elle réussit à faire plusieurs pas vers l’âtre.
— Bébinn m’assure que rien ne va fonctionner, que cette maladie est la croix que je dois porter pour avoir cédé à la tentation.
En faisant grincer bruyamment les pattes de bois sur la pierre, la servante déplaça une des chaises à haut dossier près du feu pour leur permettre de passer.
— Ce n’est pas moi qui ai dit ça, protesta-t-elle. C’est le frère Colban. Il dit que les souffrances d’une femme qui met un enfant au monde correspondent à ses péchés.
Ana aurait voulu demander comment une jeune femme convenable de seize ans qui avait régulière- ment fréquenté la messe et confessé ses péchés pouvait avoir accumulé huit mois de péchés, mais elle n’osa pas. Le moine ne lui avait pas encore donné sa bénédiction. Dans son esprit, c’était une étrangère, et elle n’avait pas encore fait ses preuves. Si la guérisseuse itinérante de la vieille Mairi ne s’était pas enfuie pour épouser un homme de la ville voisine, il n’aurait jamais accepté le serment d’Ana pour pratiquer la guérison.
— Même s’Il a l’intention de vous faire endurer cette maladie pendant toute votre grossesse, dit-elle doucement à Elayne, vous ne devez pas oublier que le Seigneur Tout-Puissant aide ceux qui s’aident. Si vous avez le moyen d’atténuer les nausées, vous devriez vous en servir.
— Je ne suis pas convaincue qu’il existe un tel moyen.
— Prenez chaque jour comme il vient, dit Ana. Considérez chaque bouchée avalée comme une victoire.
Sentant que les jambes de la baronne étaient sur le point de céder sous son poids, elle déposa Elayne sur la chaise la plus rapprochée du feu. Les mains de la jeune femme étaient froides et moites. Ana fit signe à Bébinn de s’approcher, et celle-ci s’empressa de couvrir les jambes d’Elayne avec une couverture de laine douce.
Les symptômes de la jeune femme suggéraient une faiblesse dans son sang. Ana avait déjà vu une semblable fragilité chez des jeunes filles qui venaient de commencer à avoir leurs règles, et aussi chez des femmes enceintes, mais jamais de manière si sévère.
— Avez-vous goûté au pouding que j’ai demandé au cuisinier de vous faire porter hier soir ?
Elayne grimaça.
— Non, l’odeur était insupportable.
Trouvant que la chaleur du feu était excessive, Ana détacha sa chemise. Elle examina mentalement la liste d’aliments dont elle savait qu’ils avaient bien servi d’autres femmes dont le sang était faible. Des lentilles, qu’on pouvait cuire dans un plat légèrement épicé. Des palourdes, mais celles-ci étaient très rares dans les environs. Des céréales.
— Si vous réussissez à garder en vous le bouillon de légume, nous allons essayer de l’avoine avec du miel et de la crème.
— L’avoine et les légumes sont pour le bétail.
— Et pour les femmes enceintes.
Elle ne prit pas la peine de mentionner que la plupart des villageois mangeaient de l’avoine et des légumes — et pratiquement que ça — chaque jour. La baronne avait une vie fort différente de celle des métayers de son mari.
— Comment sont les mouvements du bébé ? ajouta-t-elle.
Elayne frotta doucement son ventre et sourit pour la première fois.
— Forts et assurés. C’est un enfant robuste qui frappe des pieds sans arrêt.
— Bien.
Ana se pencha pour serrer la couverture autour du dos de la baronne. En se penchant, un de ses pendentifs — une barre d’argent autour de laquelle s’enroulait un serpent de bronze — s’échappa de sa chemise.
Bébinn retint son souffle.
— Que Dieu nous protège.
Elle s’écarta et se signa.
Ana saisit le pendentif et se redressa. Elle se sentit effrayée en voyant les yeux écarquillés de la jeune femme. Brandissant le pendentif pour que la servante puisse bien le voir, elle dit :
— Il n’y a rien à craindre, Bébinn. C’est un ancien symbole grec de la guérison qu’on appelle le « bâton d’Asclépios » . C’est ma mère qui m’en a fait cadeau.
— Satan prend la forme d’un serpent.
— Satan prend n’importe quelle forme qui lui donnera du pouvoir, répondit fermement Ana. Tous les serpents ne sont pas méchants. Te souviens-tu de l’histoire de Moïse et du serpent d’airain ?
La servante fronça les sourcils.
Profitant de son avantage, Ana ajouta :
— Quand des serpents vénéneux ont attaqué les Israélites, le Seigneur a ordonné à Moïse de fabriquer un serpent d’airain et de le placer sur un poteau. Quiconque avait été mordu et regardait ce serpent conserverait la vie.
Elle s’arrêta un moment pour laisser à la jeune fille le temps de comprendre l’élément crucial de l’histoire et poursuivit :
— Ce serpent est aussi en airain. C’est le signe de la guérison, et non un emblème de Satan.
Les traits de Bébinn s’adoucirent.
Ana porta la main dans sa sacoche pour en tirer l’autre pendentif qu’elle portait : une croix en étain.
— Elle repose autour de mon cou à côté du plus sacré des symboles, dit-elle avant d’appuyer l’étain chaud sur ses lèvres froides, puis elle le brandit aussi. La Sainte Croix.
Une lueur de soulagement passa dans le regard de la servante.
— Chaque jour, je remercie le Dieu Tout-Puissant de m’avoir accordé le talent de guérir.
Bébinn sourit.
— Je vous crois.
Ana se tourna vers Elayne. Le visage de la baronne ne reflétait qu’une faible curiosité. Elle remit les deux pendentifs à l’intérieur de sa chemise et la rattacha.
— Je reviens sous peu. Je dois aller chercher du baume de citron pour ajouter au bouillon. Bébinn va s’occuper de vous pendant que je vais voir le cuisinier.
Elle hocha respectueusement la tête en direction des deux femmes, puis quitta la pièce. Une fois dans le corridor et la porte de la chambre solidement refermée derrière elle, elle se laissa aller le dos contre le mur. Le tissu de laine de sa robe s’accrocha aux pierres mal équarries en tirant des fils, mais son cœur battait trop fort pour qu’elle se redresse. Le sort qui l’attendait ne serait pas agréable si Bébinn racontait au frère ce qu’elle avait vu. À vrai dire, il la qualifierait de sorcière. La noyade et le bûcher étaient les modes d’exécution les plus courants pour les sorcières et toutes deux, elle le savait, étaient d’horribles ma- nières de mourir.
Elle s’empressa d’oublier ses souvenirs et s’écarta du mur. Cette fois, elle avait réussi à distraire Bébinn, mais il était idiot de compter sur la chance pour se sauver la mise. Elle devait faire plus attention et s’assurer de ne plus jamais donner à cette femme des raisons de la regarder de manière étrange.
Autrement, elle risquait de finir comme sa mère.

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