Le Cartel des volcans
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Le Cartel des volcans , livre ebook

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Description

San Martín (Mexique), décembre 2010. L’explosion gigantesque d’un pipeline secoue toute la ville et une marée de pétrole en feu se déverse dans les rues, emportant tout sur son passage. Les responsables de ce désastre : des narcotrafiquants.
Inspiré de ce fait divers, Le cartel des volcans raconte l’histoire tragique de Juan Esteban Duarte, un jeune délinquant qui sombre dans la violence et les activités criminelles, sous la férule de Ramón qui, depuis un soir d’été de son enfance, est devenu l’homme qu’il déteste le plus au monde. Son frère cadet, Diego, assiste, impuissant, à sa descente aux enfers.
Sous les étoiles, apparemment calmes, les volcans Popocatepetl et Iztazihuatl se profilent à l’horizon, toujours silencieux. La nuit, Juan Esteban et ses compères siphonnent le pétrole et le revendent, impunément. Les hommes de Ramón sont heureux jusqu’à ce que Juan Esteban ne puisse plus contenir sa colère et sa soif de vengeance…
Le cartel des volcans, un roman noir, réaliste et engagé, qui dénonce les ravages de la drogue et du crime organisé dans un pays pas très éloigné du nôtre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 mai 2013
Nombre de lectures 3
EAN13 9782895974055
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE CARTEL DES VOLCANS
DU MÊME AUTEUR

Le chenil , Ottawa, Éditions L’Interligne,
coll. « Cavales », 2010.

L’homme qui mangeait des livres ,
Ottawa, Éditions L’Interligne, 2010.
Patrice Robitaille
Le cartel des volcans

ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Robitaille, Patrice, 1964-
Le cartel des volcans [ressource électronique] / Patrice Robitaille.
(Voix narratives)
Monographie électronique.
Publ. aussi en format imprimé.
ISBN 978-2-89597-404-8 (PDF). — ISBN 978-2-89597-405-5 (EPUB)
I. Titre. II. Collection : Voix narratives (En ligne)
PS8635.O2694C37 2013 jC843’.6 C2013-902179-5

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 e trimestre 2013
À la mémoire des personnes qui ont péri à
San Martín et de celles qui meurent encore
au Mexique à cause du cartel de la drogue.
À Manon, que j’aime.
Toute ressemblance avec
des personnes existantes ou ayant existé
ne serait que pure coïncidence.
1
Cette nuit-là, un vent chaud transportait l’odeur du pétrole en feu sur toute la plaine. La ville, qui s’était endormie dans la plus parfaite obscurité, s’était réveillée dans les cris et les hurlements déchirants des enfants et des femmes emprisonnés dans leurs maisons. Elle s’était éclairée entièrement, rougie par le feu, jusque dans ses quartiers les plus misérables et s’était remplie de cette lueur vermeille qui illuminait de tous ses feux la ligne d’horizon de San Martín. Ses collines et ses volcans, Popocatepetl et Iztazihuatl, semblaient, malgré le feu grandissant, dormir à tout jamais.
Un vent chaud, puant l’hydrocarbure enflammé, se levait et retournait les ramures des cyprès qui avaient été jusque-là plus silencieux qu’à l’habitude. L’incendie courait dans les rues comme une lave qui détruit tout sur son passage. La lune, belle et ronde de la veille, laissait toujours par endroits, de façon surprenante, sa lumière bleutée jaillir derrière les nuées noires et épaisses qui parcouraient le ciel. La fumée envahissait l’espace tout autour. Comme d’habitude, il faisait chaud à la casa de niños * .
Diego et Évélia avaient été réveillés par les cris déchirants de Daniela. Jamais ils n’auraient pu se douter même dans les pires scénarios imaginables que, pour fuir les autorités, Juan Esteban aurait pu s’en prendre au père Fernand Dion avec autant de malveillance. Fernand Dion, c’était Fernando pour eux, ce missionnaire venu du Canada pour aider les enfants abandonnés de la ville. Il était là depuis toujours, si longtemps en fait, qu’il avait fini par devenir un ami. Jamais ils n’auraient cru Juan Esteban capable d’agir de la sorte, sans réfléchir, dans un élan de folie meurtrière qui le rangeait désormais du côté de Ramón Herrera Diaz, l’homme qu’il avait détesté le plus au monde.
Daniela, qui avait été avec le prêtre depuis le début, était à genoux sur les carreaux blancs de cette cuisine où elle s’était tant dévouée pour les enfants, ces enfants que Fernando avait recueillis à la casa de niños . Elle pleurait abondamment, sans pouvoir s’arrêter. Elle avait pris son chapelet de la Vierge de Guadalupe, qu’ils venaient de fêter, et l’avait placé sur la compresse ensanglantée couvrant la plaie de l’homme qui ne bougeait plus, mais qui regardait, sans parler, les enfants affolés qui se tenaient debout autour de lui et qui pleuraient à chaudes larmes en le voyant dans cet état.
Fernando regardait au plafond cette ampoule qu’il avait si souvent remplacée à l’aide de son vieil escabeau de bois recouvert de peintures de toutes sortes, cet escabeau qu’il avait utilisé pour rendre cet immeuble délabré plus joli. L’escabeau, il ne l’utiliserait plus jamais. L’ampoule projetait sur toute la pièce une lueur blafarde qui lui rappelait tous les moments qu’il avait passés là à rire avec ces orphelins qui pleuraient maintenant sans lui, dans cette cuisine qui avait été l’endroit de tant de joies, de tant de paroles et de tant de chagrins partagés. Cette cuisine avait été le lieu où tout avait été dit, et cette casa tout entière portait en elle les souvenirs qui avaient été pour lui, en vieillissant, son plus grand bonheur.
Daniela pleurait comme la madone et ses larmes qui tombaient sur le prêtre blessé traduisaient non seulement toute l’affliction dans laquelle cette terrible tragédie la plongeait, mais aussi tout son refus de le voir la quitter si abruptement pour l’autre monde, le monde des êtres aimés et disparus à jamais. Elle refusait de voir Fernando étendu là, mourant, tout près d’elle et qui ne bougeait plus, mais qui priait avec eux, paisiblement, avant de partir. Lui, l’homme qu’elle avait tant aimé dans ce travail de tous les instants, était dans cette mare de sang qui s’était répandue tragiquement autour de lui sans s’arrêter. Daniela pleurait, affichant toute la douleur de perdre celui qui leur avait tout donné ; tout donné à ces enfants dont personne d’autre ne prenait soin et pour qui ils étaient devenus la seule famille au monde.
Le regard du prêtre s’effaçait, se voilait dans les larmes de la prière de cette vieille dame devenue une amie irremplaçable qui veillait sur lui avant l’arrivée des secours. Oui, son regard s’effaçait, subjugué par l’engourdissement qui vient avec les dernières images qui apparaissent avant de fermer définitivement les yeux. Immobile, il s’accrochait. Il avait pris la main de Daniela dans la sienne comme pour la rassurer, lui faire comprendre que les choses sont ce qu’elles sont, irrémédiablement, qu’il ne pouvait rien y faire ; que ce départ précipité, il ne l’avait pas choisi ; que s’il avait pu rester à la casa pour l’amour des enfants, il l’aurait fait de tout cœur, sans regretter quoi que ce soit, surtout pas d’avoir donné sa vie pour les orphelins de San Martín.
Après avoir raccroché le téléphone, Diego s’était approché de lui. Son cœur voulait s’arrêter devant cette scène terrible et injuste qui le ramenait à lui si douloureusement, parce qu’il n’avait jamais voulu dénoncer à la police fédérale — pas plus que le père Fernando en fait — les activités criminelles de son frère.
Évélia pleurait. Elle revoyait Fernando, les dimanches, dans la cour intérieure avec tous ces enfants abandonnés qui riaient de ses grimaces théâtrales et de ses petits jeux divertissants qui visaient à ensoleiller leurs jours. Tous ces enfants qui avaient tant eu besoin de lui dans le passé et qui ne cherchaient rien d’autre que l’amitié désintéressée de cet homme, si bon pour chacun d’entre eux et pour Juan Esteban aussi. Le prêtre gisait maintenant à ses pieds, cet homme qui s’était complètement effacé pour eux, pour leur rendre la vie acceptable.
Le bruit de la sirène s’était amplifié avant de s’éteindre. Les gyrophares de l’ambulance éclairaient les fenêtres de la casa , reprenant les lueurs de cette toile de feu qui projetait cet incendie sur toute la ville, mais qui n’était jamais arrivé à l’endroit où se trouvait depuis toujours l’orphelinat de San Martín.
Diego se pencha pour regarder le prêtre de plus près, pour le réconforter, lui dire de tenir bon. Il lui releva la tête qui baignait dans le sang et plaça une serviette enroulée sous sa nuque. L’homme était devenu trop faible pour réagir. Il ne respirait presque plus, mais il souriait légèrement et cligna deux fois des yeux avant de ravaler cette salive qui ne venait plus. La douleur et la brûlure de la plaie se dissipaient d’elles-mêmes. Puis il ferma les yeux avant de leur dire, paisiblement, qu’il les aimait tous :
— Les quiero a todos.

* Pour la traduction des mots espagnols, se reporter au lexique .
2
Alors qu’ils étaient jeunes, quand les camions à benne des éboueurs de San Martín étaient repartis, que les bruits des bulldozers dont les chenilles étaient recouvertes de boue s’étaient éteints et qu’on n’entendait plus rien à des kilomètres autour, Juan Esteban et Diego étaient les rois de la décharge qu’ils écumaient pour en extirper des trésors. Ils jouaient dans les ruelles adjacentes à l’orphelinat du père Fernando, la casa de niños du vieux franciscain située non loin de la cathédrale. Leur monde, c’était le centre de San Martín dont les murs étaient recouverts d’un mortier inégal. Ce mortier avait la couleur des flancs des collines qui coulaient au nord de la plaine. Cette plaine menait aux quartiers de la Santísima et de la Colonia Petrolera , des quartiers réservés aux mieux nantis, les ricos qu’ils les appelaient, ces gens riches qui se promenaient avec leur jolie femme dans leur Mercedes, leur BMW ou leur Volvo rutilantes. Ils conduisaient en contournant les oubliés de l’orphelinat. Ils étaient des vedettes insouciantes parce qu’ils croyaient posséder le monde. Ils avaient la cigarette à la main, étaient sans ridules ni plis sous les yeux parce qu’ils n’avaient jamais marché sur la décharge pour survivre au temps qui déchire la peau quand on est un enfant qui n’a plus de parents. Ils passaient tous les jours dans leur bolide sur les grands boulevards de San Martín. Cela faisait rêver les orphelins d’un monde meilleur, mais ce bonheur leur semblait cruellement inatteignable.
Ce dont ils rêvaient le plus, c’était de se procurer, un jour, un de ces bolides tout neuf pour cracher le dinero comme ces ricos . Ils rêvaient de se promener dans les rues empoussiérées de la ville, de cueillir des femmes, de les balader à leur tour et de découvrir, avec elles, les larges rues des plus beaux quartiers où se cachent les villas les plus cossues de San Martín. Mais là où ils avaient grandi, les tacots restaient immobiles sous le soleil et les hommes qui cultivaient la terre n’avaient pas le droit de rêver à ce monde inaccessible. Les enfants avaient plaqué, contre les murailles de tôle et de brique fendue, des caisses et des cartons vides qu’ils avaient trouvés à la décharge. Ils les avaient apportés là, près des bicoques chauffées au soleil pour se les approprier et pour montrer leur seul bien. Le plus souvent, ils y fourraient n’importe quoi : des sacs de nylon orange qui avaient déjà contenu des fruits ou des oignons, des bouts de corde autrefois blanche, noire et bleue, mais des bouts si courts, si inutiles que seules les caisses pouvaient prendre une réelle valeur à leurs yeux.
Ceux qui marchaient les pieds nus passaient l’après-midi au soleil, non loin des villas de San Martín qui dormaient silencieusement au pied des volcans. Dans les rues, quand ils partaient jouer, les chiens errants de San Martín, des animaux en mal d’amour et de nourriture, gambadaient derrière eux pour les suivre jusque dans le parc ou à l’autre bout de la ville, là où les adolescents se donnaient rendez-vous. Avec leurs museaux, les chiens flairaient tout. Dans les ruelles, aux coins des rues, le long des clôtures, des murets ou sur les trottoirs, ils cherchaient la moindre pitance.
Parfois, pour les éloigner, Juan Esteban leur lançait des cailloux : c’est à ce jeu qu’il riait le plus. Voir ces chiens sursauter, blessés à une patte, cela le faisait franchement rigoler. Diego avait beau lui dire d’arrêter, son frère lui répondait de se fermer la gueule sinon, pour s’amuser davantage, ce serait lui qui serait lapidé jusqu’à ce qu’il tombe au sol.
La rue avait été pour Juan Esteban ce paradis économique un peu pourri qu’il continuait de pourrir par sa présence, mais il était fier de lui-même. L’endroit favorisait les rencontres et lui permettait de faire son petit commerce destructeur, sans qu’il en prenne jamais vraiment conscience. Enfant, seul ou avec Ernesto et Rodrigo, il aimait sillonner les ruelles à la recherche de clients pour leur larguer ses premiers chemos , ces sacs de colle Resistol 5000 qu’il préparait en petites quantités pour se faire des montagnes d’argent.
Des enfants comme lui, un peu désespérés, un peu abandonnés, il en trouvait tous les jours. Il adorait rendre service et ne se gênait surtout pas pour leur prendre le peu de pognon qu’ils avaient dans les poches ou qu’ils avaient volé pour s’offrir ce luxe des vapeurs cérébrales. Il passait une bonne partie de la journée à se faire des amis, des vrais, des enfants capables de lui acheter des chemos qui leur donnaient l’impression d’exister et de profiter de la vie. Dans les rues, sur les étals des commerçants du bazar à ciel ouvert, parfois il réussissait à piquer des articles sans se faire prendre. Les objets volés, il les rapportait à la maison pour les offrir à Maria Luisa comme de jolis cadeaux qu’il n’aurait jamais pu lui offrir autrement. Quand les cambriolages avaient été particulièrement profitables, il était très fier de lui remettre, en souriant, le butin subtilisé. Les yeux de Maria Luisa s’allumaient. Elle était si heureuse de savoir que le petit faisait des courses pour les vieillards du coin qui le récompensaient avec ces trucs bidon, mais tout neufs. Elle ne se doutait de rien. Juan Esteban lui racontait des bobards et elle continuait à se douter de rien. Elle se contentait de sourire et de le remercier. C’était bien le moins qu’elle puisse faire pour ce petit qui en faisait tant pour la rendre heureuse.
Un jour, par contre, Juan Esteban, s’était fait prendre. Le commerçant de l’étalage d’étuis en cuir l’avait surpris en flagrant délit. Il l’avait retenu en attendant la police. Le petit n’avait pas arrêté de lui donner des coups de pied pour se dégager et prendre la fuite, mais le vieillard était plus fort que lui. Juan Esteban était furieux contre lui-même de s’être fait attraper par cet homme qui jurait de le recouvrir avec de l’ alquitrán . Quand les policiers sont arrivés, ils l’ont reconduit chez lui, compte tenu de son jeune âge. Maria Luisa s’était mise à le soupçonner, à vouloir le surveiller de plus près. Elle ne disait rien, mais savait que son fils était devenu un voyou. Paco était mort depuis trois ans et Maria Luisa ne savait plus comment le prendre. Son fils était combatif, hargneux envers les autres. Il passait le plus clair de ses journées avec ces autres petits voyous qui l’exaspéraient quand ils venaient le chercher pour aller faire leurs affaires loin de la maison et ainsi échapper à sa vigilance. Elle travaillait toute la journée. Elle avait tenté de lui imposer une gardienne, mais cela n’avait pas suffi. Juan Esteban prenait la fuite et revenait à des heures peu convenables. L’été, pour se rapprocher de ses deux fils et pour arrondir les fins de mois, elle s’était mise à vendre des boissons froides sur le bord de la route, près du poste de péage : de l’ agua de horchata , de tamarindo ou de jamaica .
Au début, Juan Esteban y avait trouvé un certain intérêt. Sa mère lui faisait une paie de quelques pesos à la fin de la journée et, naturellement, ses talents de vendeur faisaient le reste. Ils passaient la journée sur le bitume où ils voyaient les volcans se dessiner à l’horizon. À force d’approcher les voitures pour vendre les boissons, leur corps s’imbibait de cette odeur de mazout et d’hydrocarbure. Arrivés à la maison, les garçons se lavaient sous l’eau qui coulait d’un robinet défectueux raccordé à un arrosoir vissé au mur extérieur de la maison. Ils se savonnaient vigoureusement, appuyés contre le mur blanc et craquelé de leur modeste demeure. Ils restaient là sous le soleil accablant où les arbres laissaient pendre leurs branches lourdes pour leur faire comme une ombrelle verte et luxuriante. Ils n’avaient pas grand-chose, mais le peu qu’ils avaient leur suffisait : ce qui se trouvait là sur la table, ce n’était pas énorme, mais c’était à eux et à personne d’autre. Les jours d’été leur procuraient un bonheur imprévu.
Ils étaient heureux et cette vie, aussi difficile qu’elle pût sembler, leur apportait un bonheur sans complication et une certaine tranquillité d’esprit depuis que Maria Luisa s’était faite à l’idée que Paco était bel et bien mort et qu’il ne reviendrait jamais plus. Il y avait parfois des moments pénibles, mais elle savait que cela faisait partie de toutes les vies. Les passants achetaient leurs boissons et Maria Luisa avait l’impression de réussir son pari. Couverte de son chapeau au large rebord fleuri pour se protéger du soleil, il lui semblait que tout pouvait enfin recommencer. Les garçons passaient entre les véhicules arrêtés et, à mesure que la journée avançait, leurs provisions de boissons froides diminuaient rapidement. L’ agua de jamaica se vendait bien. Ce petit commerce la rassurait un peu.
La semaine, elle ne pouvait pas vraiment surveiller Juan Esteban, mais le samedi, elle savait qu’il n’était pas avec ces petits voyous qu’il incitait à cambrioler avec lui les étalages du grand bazar de San Martín. En le voyant travailler avec enthousiasme, son humeur avait changé. Elle était plus joyeuse, comme résignée à poursuivre sans jamais plus aimer quelqu’un d’autre que ses deux enfants. Cette décision sembla apaiser le chagrin qui l’habitait depuis des années. Maria Luisa était toujours aussi belle et séduisante dans sa robe d’été. Quand elle était avec les petits, elle riait, comme si rien d’autre n’était nécessaire à son bonheur. Juan Esteban était avec elle et nulle part ailleurs. Ils offraient de l’ agua aux gens arrêtés sur la route fédérale. De l’ agua bien froide, avec de la glace, aux trois saveurs les plus appréciées. Parfois, la conversation avec les estivants devenait familière.
Les gens les remarquaient : ils la connaissaient, c’était la femme aux deux garçons qui avaient pris d’assaut ce poste de péage. Sur une table pliante, en bordure de la route, Maria Luisa avait placé leurs affaires pour ne pas les laisser sur la terre poussiéreuse : il s’y trouvait tout le matériel pour préparer les boissons, les pots, la glacière, les petits sacs et les pailles qu’ils piquaient dans les sacs et qui tenaient en place avec des élastiques qu’ils tiraient d’un bocal. Le prix était avantageux : dix pesos pour une boisson, vingt-cinq pesos pour trois. Ils étaient devenus les commerçants ambulants du poste de péage, les vendedores ambulantes comme on les appelait dans les voitures. Elle croyait sincèrement que, pendant qu’il était là, avec elle et Diego, à vendre du jus près de ce poste de péage qui sentait le monoxyde de carbone à plein nez, Juan Esteban tournerait le dos aux ruelles et au chemo . Les recettes ne lui rapportaient pas grand-chose, mais, au moins, elle savait qu’elle s’était donné la peine d’essayer.
L’expérience ne dura pas très longtemps.
Rapidement, Juan Esteban s’était lassé de toutes ces conneries l’obligeant à aborder des voitures remplies d’inconnus qui refusaient, souvent en maugréant, les boissons que sa mère préparait pour eux. À la fin du deuxième mois, il s’était soustrait à cette activité qui ne lui disait plus rien. Cette idée de devenir un vendedor ambulante , ce n’était pas pour lui. Le chemo , c’était payant. Les vols aussi. À l’époque, il n’était pas très vieux. Maria Luisa avait beau le sermonner, il n’en faisait qu’à sa tête : sans prévenir, il s’évadait le matin et rentrait tard, après avoir commis ses petits larcins et vendu la marchandise qu’il dissimulait ailleurs, chez des copains. Ses copains qu’il menaçait du couteau s’ils avaient le malheur de le dénoncer. Quand il rentrait, le soleil était à son couchant. Le plus souvent, il ne parlait pas. Il avait les yeux vitreux, le visage mou. Il allait se cacher dans le fond de sa chambre et menaçait Diego si le petit avait le malheur de lui adresser la parole pour le ramener à la cuisine. Maria Luisa avait voulu poursuivre, mais l’absence du principal intéressé l’obligea à faire une croix sur ce travail qui visait à le sauver de ses misérables desseins.
Avec l’aide de Fernando, Diego était devenu cireur de chaussures, un limpiabotas . Pour lui, l’important, c’était de bien cirer les chaussures des hommes de la grande place qui voulaient des chaussures propres. L’important, c’était de fidéliser sa clientèle, sa clientèle qui le payait bien, quand il travaillait près du kiosque à journaux toute la journée. Parfois, Évélia était à ses côtés le matin pour l’encourager. Les journées étaient longues, mais avoir Évélia avec lui et faire son travail sans déranger personne, c’était merveilleux. Son coffre de brosses et de petits pots métalliques remplis de cire brune et noire était toujours bien ordonné. Il connaissait les préférences des clients, leurs goûts. Il était sérieux, pondéré et méticuleux. Son sens inné de l’organisation rendait Juan Esteban furieux. Diego refusait de le suivre la nuit pour subtiliser de l’essence aux ricos dans les quartiers huppés. Juan Esteban n’en faisait qu’à sa tête. Diego finirait bien par y voir plus clair. Cirer des chaussures, cela n’avait rien pour redorer l’image du paysan, qu’il lui disait : il n’y avait qu’une attitude à prendre avec ces ricos qui leur volaient bien plus que ce qu’ils pouvaient offrir au peuple : « Laisse-moi crever dans ma colline sale rico . Un jour, j’te couperai en deux ! » Il était hargneux et cette acrimonie qui l’habitait, il la portait fièrement tous les jours de sa vie pour ne pas sombrer.
Juan Esteban était devenu le petit truand que tous les enfants redoutaient. Avec Ernesto et Rodrigo, ses deux copains, il offrait des mégots raccourcis aux hommes qui erraient au soleil. En échange, les vieux leur donnaient des caramelos qu’ils gardaient dans un sac de papier près d’eux dans l’embrasure de cette porte arrachée parce qu’elle ne tenait plus sur ses gonds. C’était l’époque où Fernando voulait le sauver du chemo , cette colle Resistol 5000 dont les vapeurs nuisibles tuaient les jeunes de San Martín. Mais Juan Esteban n’écoutait personne. Il attachait ses cheveux en queue de cheval où s’entremêlaient un ruban rouge qu’il avait trouvé près des riches villas et un lacet de cuir neuf qu’il avait chipé au cordonnier. Le ruban était enroulé comme une bague serrée pour bien signifier que c’était lui désormais le chef de la plaine. Il dissimulait un couteau dont la lame émoussée coupait toujours quand il appuyait dessus avec force. C’était un couteau dont le bout demeurait très pointu. Il gardait cette arme blanche dans son fourreau de cuir qu’il cachait dans le fond de son pantalon, au cas où il lui faudrait découper un rival dans la nuit. Il pensait à ce cartel del centro qu’il avait pris l’habitude de comparer à de la mierda . Un jour, il les embrocherait tous sans exception, tellement il les haïssait à mort. Il était dur et il n’y avait que ça qui comptait à ses yeux. Ils étaient des cons, des fils de pute mal aimés et il finirait par les tailler tous en morceaux, l’un après l’autre, sans justification aucune, juste pour rire de leur sale gueule de troufions de mierda quand il se mettrait à les saigner comme les porcs qu’on égorge à l’abattoir de San Martín. À dix-huit ans, il prenait déjà de la cocaína , parfois plus qu’il en vendait, mais c’était sa vie.
Son traficante de drogas , Hernando Alvarez-Torres lui faisait confiance pour le dinero manquant. Hernando était patient. Il lui disait souvent que ce n’était pas grave, qu’entre amis, lorsque la confiance règne avant toute chose, tout finit par se payer tout seul. Souvent, il repassait, mais Juan Esteban n’avait toujours pas un seul peso dans ses poches. Sur ses bras basanés, on pouvait voir trois cicatrices — deux au bras droit, une au bras gauche — pour une affaire de drogue qu’on refusait de lui payer.
Ses cicatrices, il les portait fièrement, comme un trophée arraché à la guerre des ruelles de San Martín. L’affaire l’avait conduit directement chez Daniela, la vieja loca , comme il l’appelait sans la ménager. Elle l’avait soigné à l’infirmerie dont les murs étaient blancs comme le lait des chèvres qui paissaient dans un enclos au fond de la cour. Là où les bêtes avaient dévoré l’herbe, on ne voyait plus que des touffes jaunies qui dégageaient des racines blanches et des mottes taillées comme au rasoir qui jonchaient le sol. En pleurant douloureusement et sans rien dire, elle l’avait recousu. Elle ne pouvait pas le disputer, tellement il était devenu fou de rage. Il ne l’avait même pas remerciée de l’avoir rafistolé pour lui éviter de se rendre à l’hôpital. Il y avait du sang sur le dessus de la table et sur le chrome des pattes aussi. Les chiffons qu’elle avait utilisés pour stopper le déluge étaient complètement imprégnés de ce rouge ravivé par les néons de l’infirmerie. Juan Esteban était parti sans rien dire. Il rageait, c’est tout.
Une semaine plus tard, la policía avait retrouvé deux membres du cartel del centro dans une jeep abandonnée près de La Bodega . Ils avaient été poignardés. À partir de ce jour fatidique, Juan Esteban portait son ruban rouge dans les cheveux. Entre Diego et lui, les choses avaient bien changé. Ils ne se parlaient plus, ne se voyaient qu’à l’occasion quand Diego se donnait la peine d’aller le voir. Juan Esteban était devenu un drogué endurci, un perdu comme tout le monde le disait à la cuisine. Diego lui rendait visite une fois par semaine pour s’assurer que tout allait bien. Mais il n’y avait rien à faire.
3
Maria Luisa avait fréquenté les berges du port de Tampico durant l’été de ses dix-sept ans. Elle y avait trouvé Paco, son grand amour. C’était, selon elle, ce qu’elle avait fait de plus beau dans la vie : quitter San Martín pour aller à la rencontre du bonheur à Tampico. Ce qu’elle avait cru être son bonheur l’obligerait toutefois, un jour, à abandonner ses deux fils à San Martín, définitivement, sans jamais leur donner signe de vie. Elle leur dirait ça droit dans les yeux. Elle leur dirait qu’elle part pour Campeche et que, désormais, ce serait Daniela qui prendrait soin d’eux. Elle enverrait à la vieille dame plein de dinero pour s’occuper des enfants et les nourrir convenablement. Elle ne pouvait plus rester dans cet endroit maudit qui lui avait tout arraché depuis la mort de Paco.
Avant de partir, elle avait reçu un appel de son ancien ami, le beau Pedro Martinez Padilla, un homme d’affaires de Campeche qui lui avait posté trois photos. Cet homme, avec sa chemise empesée et sa rutilante Bentley, lui avait fait une très forte impression quand elle l’avait revu après toutes ces années. Elle aimait regarder les photos de cet homme sous les palmiers au bord de la mer avec ses lunettes Ray-Ban toutes neuves relevées sur son front. Elle avait connu Pedro à Tampico. C’était une vieille connaissance. À force de clavarder avec lui sur son ordinateur tard dans la nuit, elle était parvenue à oublier les enfants qu’elle avait mis au monde. Elle clavardait au lieu de faire à manger, sortait la nuit au lieu de faire la vaisselle et la lessive s’empilait comme une montagne au pied de la machine à laver. Elle rêvait pour oublier sa misérable vie, oublier cette fusillade qui lui avait pris Paco, oublier San Martín et son travail qui ne la conduisait nulle part, elle rêvait à cet amour fou qui lui semblait si proche. Tout le reste, elle s’en fichait éperdument. Elle bambochait toute la nuit et le chant du coq n’arrivait même plus à la réveiller le matin, tellement elle avait sommeil.
Heureusement, Pedro l’attendait là-bas à Campeche. Il l’attendait tellement, en fait, qu’elle a tout claqué, sans réfléchir, les garçons et même son travail. Elle a fait ses bagages et elle est partie le rejoindre au sud du pays, sur cette plage à faire rêver. Tout ça valait mieux que de rester là à garder deux mioches qui ne lui ressemblaient même pas. Ça lui crevait le cœur de les voir assis autour de la table avec cet air triste qu’ont les enfants qui savent qu’ils ne sont plus aimés.
Pedro était devenu le nouvel amour de sa vie, son nouveau départ, ce départ qu’elle attendait depuis la mort de Paco et qu’elle n’aurait loupé pour rien au monde. Quand elle avait annoncé à Juan Esteban qu’elle partait, le petit lui cracha aux pieds. Elle ne savait pas comment faire pour couper les liens avec lui ni avec Diego. Quand on abandonne ses enfants comme si on mettait les poubelles à la rue, la seule façon de faire, c’est de les foutre à l’orphelinat du coin et de leur annoncer ça le plus crûment possible. Il avait très mal réagi et, après avoir craché au sol, il lui avait crié : « T’es rien qu’ una puta ! Tu pars sans nous pour faire la cochina sur la plage avec Pedro ! Tu nous abandonnes ! Je ne te pardonnerai jamais ! »
4
Régulièrement, Fernando, au volant de son vieil autobus, amenait les pensionnaires de la casa passer la journée dans le parque nacional Popocatepetl – Iztazihuatl . La décision avait été prise à la cuisine, quand il leur avait demandé ce qu’ils aimeraient faire, question de prendre l’air. Évélia avait proposé une randonnée au pied des volcans qu’elle n’avait pas vus depuis des années. Ses yeux et ceux des autres enfants s’étaient illuminés.
— Fernando, s’il te plaît, allons passer la journée dans les collines.
La vaisselle ce soir-là avait pris plus de temps que d’habitude. Les garçons voulaient jouer au foot ou aller à la pêche pour ferrer le poisson. Les filles s’enthousiasmaient à l’idée de faire une randonnée dans les collines à la recherche de cailloux anciens, ou à la possibilité de faire de l’exploration géologique, une expérience inestimable que leur apportaient los volcanes .
— Je ne vois pas pourquoi on ne peut pas faire tout ça en alternance, avait conclu Fernando en riant, avant de les envoyer au salon pour organiser la sortie avec eux.
Le lendemain, avant le départ, tout le monde avait participé à la préparation de cette excursion à los volcanes . L’air était à la fête. Daniela avait dirigé les préparatifs. Les enfants avaient sorti le jus froid du réfrigérateur et l’avaient transvidé dans de grosses cruches de verre qu’ils avaient refermées avec des couvercles d’acier, puis avaient placé les cruches dans le gros Coleman vert pour les garder au froid. Elle avait réuni les enfants autour de la table pour préparer la nourriture, envelopper les petits pains, les gâteaux, les fromages, les crudités. Elle avait sorti les paniers, les vieux ustensiles tout juste bons pour le camping, les assiettes en carton et les gobelets.
Quand le nécessaire avait été placé sur la table et qu’il ne restait plus qu’à tout ranger dans les paniers, chacun se bousculait. Une grande joie animait les enfants. Diego et Évélia s’étaient naturellement retrouvés l’un près de l’autre pour donner un coup de main à Daniela. L’atmosphère était à la fête, mais dans leur coin, Juan Esteban, Ernesto et Rodrigo s’étaient tenus à l’écart du groupe, comme s’ils avaient voulu bouder délibérément cette activité. Fernando les avait interpellés de manière à les intégrer au groupe qui s’amusait dans l’attente de cette sortie dans les collines. Juan Esteban avait détruit l’esprit qui régnait à la cuisine. Il lui avait dit que tout ça, c’était juste des trucs de pédés et qu’il n’en avait rien à foutre de los volcanes , ces montagnes poussiéreuses qui ne se déplaceraient jamais pour personne et qui pouvaient bien l’attendre pour toute l’éternité s’il le fallait. Il n’irait pas les voir. Il claqua la porte en sortant avec les deux autres. Fernando qui refusait de le voir agir de la sorte était sorti sur le pas de la porte pour les rappeler à l’ordre :
— Revenez ici !
Mais les trois jeunes hommes, presque adultes, ne s’étaient pas retournés pour lui répondre.

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