Le Rossignol t empeche de dormir
210 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le Rossignol t'empeche de dormir , livre ebook

-
traduit par

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
210 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

« Heighton est un formidable romancier. », The Guardian
« Heighton est un formidable romancier. », The Guardian
Résumé
Dans l’espoir de renouer avec son père, Elias Trifannis s’enrôle pour l’Afghanistan. Évacué à Chypre, il a une brève idylle avec une journaliste turque qui se termine tragiquement, et il se réfugie à Varosha, zone interdite après la guerre ayant opposé Chypriotes grecs et turcs. Il y découvre un univers insoupçonné. Des paysages insolites et un monde peuplé d’êtres meurtris mais débordants d’humanité et de tendresse.
Extrait
Le son s’évanouit sans produire d’écho. Il est difficile de croire au monde extérieur, ou aux
croyances des autres, à leur foi, à leur sentiment d’appartenance à une communauté, une famille, un régiment, un village, un mouvement, un peuple. Un drapeau. Une entreprise. Que de la merde, tout ça. Tu n’appartiens qu’à toi-même. Tu te débrouilles seul. Tu t’effaces. Tu t’éteins.
Échos de presse
« Heighton, grand explorateur de la littérature, signe un roman original », The New York Times Book Review
« Ce livre empêchera le lecteur de dormir… un thriller littéraire riche et troublant. », Annie Proulx, auteure de Brokeback Mountain
« Je ne vois aucun écrivain, même Ondaatje, qui peut être si authentique... », The Globe and Mail
L’auteur
Steven Heighton est romancier, nouvelliste et essayiste. Prolifique, il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages (roman, poésie, nouvelles et essai), traduits en une dizaine de langues. Lauréat du prix du Gouverneur général de poésie en 2016, il vit à Kingston, en Ontario.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 septembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897125486
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Steven Heighton
LE ROSSIGNOL T’EMPÊCHE DE DORMIR
Traduit de l’anglais par Caroline Lavoie
Roman
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mémoire d’encrier reconnaît également l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018 : éducation, immigration, communautés, pour ses activités de traduction.
Mémoire d’encrier est diffusée et distribuée par : Diffusion Gallimard : Canada DG Diffusion : Europe Communication Plus : Haïti
Dépôt légal : 3 e trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. pour l’édition française © Copyright 2017, The Nightingale Won’t Let You Sleep, Steven Heighton Maps Copyright © 2017 Steven Heighton Pages 19-31, « An Occurrence on the Beach at Varosha » first appeared in The Walrus , January/February 2017. Published by arrangement with Penguin Canada, a division of Penguin Random House Canada Limited. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-547-9 (Papier) ISBN 978-2-89712-549-3 (PDF) ISBN 978-2-89712-548-6 (ePub) PS8565.E451N5414 2018 C813’.54 C2018-941645-9 PS9565.E451N5414 2018
Mise en page : Guylaine Michel pour Claude Bergeron Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Le titre « Le rossignol t’empêche de dormir » est tiré de la célèbre Ode à Hélène écrite par Georges Séféris, poète grec polyglotte et francophile, Prix Nobel de littérature en 1963.
Ce livre est dédié à Skeleton Park, à celles et ceux qui y vivent. Je leur exprime ma reconnaissance pour l’inspiration.
Quitter son enfance, c’est apprendre à désobéir. Ce n’est pourtant pas l’âge adulte. L’âge adulte, c’est apprendre à obéir de nouveau, mais seulement à quelque chose de mieux.
Roland Krüger, The Polaris : One Version of a Journey (manuscrit inachevé, vers 1884)

En juillet 1974, la République de Chypre, fragile fédération à majorité grecque et minorité turque, se désintègre après un coup d’État commandité par la CIA afin de provoquer l’ enosis , cette union de Chypre à la Grèce. La violence qui s’ensuit fournit à la Turquie le prétexte pour envahir Chypre en vue de protéger les Chypriotes turcs. À la fin de cet été-là, les Nations unies mettent en place un cessez-le-feu et une zone démilitarisée. On procède ensuite à des échanges de populations, les Chypriotes turcs s’installent dans le tiers septentrional de l’île, qui deviendra vite un État fantoche reconnu de la seule Turquie, tandis que les Chypriotes grecs se rassemblent au sud.
Des deux côtés de la Ligne verte, des maisons, des commerces et de petits villages sont désertés. Sur la côte orientale de Chypre, toute une ville est abandonnée, l’armée turque ayant repoussé la ligne initiale de cessez-le-feu vers le sud pour s’emparer de la meilleure plage de l’île, longue de sept kilomètres, et de sa florissante station balnéaire, Varosha, dont les vingt mille habitants ont fui les premières bombes turques.
Plus de quarante ans plus tard, toujours encerclée, la ville est une enclave de ruines envahies par les lierres, les bougainvillées, les palmiers et les acacias rabougris, des ruines grouillantes de lièvres, de rats, de serpents et de perdrix. On dit qu’un ancien concessionnaire y expose toujours ses Fiat 1974. Les troupes turques continuent de patrouiller dans ce périmètre en pleine décrépitude et entrent parfois dans la zone d’accès restreint. À l’occasion, une unité de l’ONU s’y aventure elle aussi.
Ni les Nations unies ni les autorités turques n’ajoutent foi aux rumeurs selon lesquelles une petite communauté de réfugiés, fugitifs, déserteurs, parias et autres marginaux survivrait quelque part au cœur de ces ruines.

I La zone interdite
Avoir un voisin, c’est avoir Dieu.
Proverbe chypriote
paphos, chypre, 26 octobre
— Votre dernière période de sommeil remonte à quand, exactement?, demanda le médecin.
Elias tentait de s’en souvenir, les yeux vers le plafond. Les lames du ventilateur tournaient mollement, au ralenti, comme si une nouvelle coupure de courant était imminente.
— Vous avez sûrement dormi un tout petit peu, depuis notre dernière rencontre?
— C’était hier, pas vrai?
— Hier matin.
— Okay.
— Il y a une trentaine d’heures, précisa le médecin.
— Je me suis bien endormi une ou deux fois, pendant quelques minutes. J’ai résisté au sommeil.
— Donc, aussitôt endormi, aussitôt réveillé? Ce rêve, vous l’avez refait?
— Oui.
— Vous n’avez pas envie de me le décrire encore une fois? Ou l’incident, comme vous préférez.
— C’est presque la même chose. Pas vraiment un rêve. Plutôt la vidéo d’une atrocité.
— Comme je vous l’ai dit, c’est normal dans votre état... pour le diagnostic que nous avons posé.
— Non, je n’en ai pas envie.
— De quoi donc?
— De vous décrire mon rêve encore une fois.
Des gouttes de sueur brillaient sur le cuir chevelu du médecin, sous sa mèche blonde. D’épaisses lunettes grossissaient ses yeux éteints qui clignaient sans arrêt au-dessus de ses cernes roses.
— Vous résistez au sommeil, je comprends bien, mais une... méthode comme celle-là ne peut qu’empirer les choses.
— J’ai toujours très peu dormi.
— Les hommes comme vous s’en vantent souvent, c’est vrai.
— Vous vous moquez de vos patients, maintenant?
— Vous avez vraiment l’air épuisé, répliqua le médecin sans réagir à la question. Un peu moins qu’hier, pourtant. Excusez-moi...
— À vrai dire, je ne me sens pas si mal que ça. Je préfère être éveillé plutôt que de revivre toute la scène dans mon sommeil. L’insomnie est une satanée bénédiction, en comparaison.
— Je ne parlerais pas d’insomnie, puisque vous vous privez volontairement de sommeil.
— Que voulez-vous dire par « les hommes comme vous »?
— Pourquoi cette question?
— Parce que je n’en ai aucune idée.
— Les grands gaillards, robustes. Métamorphiques. Ou plutôt mésomorphiques.
Par-dessus l’épaule du médecin, Elias Trifannis observait la plage de galets blancs et les eaux calmes de la Méditerranée qui formaient une mosaïque dans la lumière du soleil. Dans cette ancienne résidence étudiante de la côte ouest de Chypre, l’armée traitait son personnel en congé pour cause de stress infligé par la guerre. La veille, Elias s’adonnait en silence à une nouvelle ronde de tractions sur le plancher de ciment froid dans sa chambre, espérant ainsi repousser le sommeil, quand le patient d’à côté s’était mis à crier à tue-tête. Le gars venait de lui offrir quelques heures de plus d’une vigilance pleine d’adrénaline.
— C’est drôle comme les gens pensent comprendre votre âme en regardant votre corps, remarqua Elias.
Nouveau clignement d’yeux sous ses lunettes grossissantes.
— Ah, mais oui, vous avez raison, reprit le médecin dans un filet de voix précipitée. On ne devrait jamais présumer d’une corrélation entre, entre... comment dire?
Elias ne put réprimer un bâillement formidable, un bâillement pathologique, qui convulsa son corps tout entier.
— Désolé, docteur Boudreau. Je prends vraiment plaisir à discuter avec vous.
— Peut-être arriverez-vous à mieux dormir pendant ce week-end? Je vous le souhaite. Vous allez rendre visite à votre famille de l’autre côté de l’île, c’est ça?
— À des parents éloignés, oui.
— Vous vous débrouillez, en grec?
— Etsi ki etsi . Permettez-moi de remarquer que vous avez l’air épuisé, vous aussi.
— Oui.
Le clignement incessant des yeux du médecin lui donnait l’air de vouloir communiquer sur le mode binaire, comme s’il ne pouvait se résoudre à prononcer des paroles.
— Il n’y a pas que la vague de chaleur. On s’habitue à travailler avec... avec des traumatisés, et pourtant... j’ai de plus en plus de mal... Mais qu’est-ce que je raconte? Il ne faut pas dire ces choses-là!
Le ventilateur donnait encore l’illusion de ralentir sans jamais s’arrêter.
— De toute façon, caporal-chef, je vous souhaite un bon week-end.
— Ne m’appelez pas comme ça, okay?
— Et ne parlez surtout pas de ce qui s’est passé à Kandahar.
— Je me demande comment je pourrais aborder le sujet.
— Souvenez-vous que ce n’est pas votre faute! Ce n’est la faute de personne!
Les yeux du médecin cessèrent de ciller pour se fermer une seconde... et se rouvrir aussitôt.
— Tout cela n’était...
— ... qu’un accident. Oui, je sais.
— Et n’oubliez pas de prendre vos médicaments.
— Ça, jamais. J’aime beaucoup mes médicaments.
Un peu étourdi, Elias voit double, mais s’efforce de fixer son regard devant lui. De l’autre côté de la fenêtre, au loin, il croit discerner sur la grève une silhouette bronzée en maillot de bain qui s’avance dans la mer. Il a l’impression que c’est celle du médecin.
un incident sur la plage, à varosha
Les derniers feux du crépuscule se sont estompés dans le ciel derrière le chapelet d’hôtels désertés le long de la plage. Certains font quinze étages, ils sont si serrés les uns contre les autres qu’avec leurs façades noircies, ils semblent ne former qu’une silhouette irrégulière, semblable aux ruines d’une immense digue, d’une ancienne fortification côtière. On aperçoit à peine la grille rouillée surmontée de barbelés qui sépare la plage des hôtels et de la ville fantôme.
Vu son état, Elias est incapable d’imaginer l’optimisme et l’essor entrepreneurial qu’il a fallu pour programmer cette riviera, la construire à toute vitesse, puis l’exploiter. Comment les gens continuent-ils donc à faire ce genre de choses : ériger des villes, mener des guerres, planter et couper des forêts, lancer des mouvements internationaux, pratiquer le culturisme ou devenir violoniste de concert. Elias se contente de s’émerveiller d’une telle énergie, comme la victime d’un bombardement effondrée sur le bord de la rue, paralysée, qui regarderait une course à relais effrénée à la télévision.
L’optimiste des hôteliers est vite retombé. L’oncle et la tante d’Elias, qui vivent désormais non loin à Larnaca, du côté grec-chypriote de la Ligne verte, ont été parmi les premiers à se lancer dans l’entreprise et, rappellent-ils, parmi les derniers à s’enfuir. Modeste, leur hôtel ne comptait que trois étages et vingt-quatre chambres. L’ Aphrodite , à environ une heure de marche au sud, sur le bord de la plage. Elias avait l’intention de s’y rendre avant le coucher du soleil après avoir avalé ses médicaments et sa quantité habituelle de liquides déconseillés. Mais au bar du Palm Beach, le seul hôtel toujours ouvert dans le coin, sous administration turque depuis la fin des années quatre-vingt-dix, il a rencontré une femme. Ils marchent dans le noir le long de la plage, les pieds dans le sable encore chaud. Les lumières du Palm Beach disparaissent derrière eux. Leurs doigts se frôlent, se nouent, puis leurs mains se cherchent, s’empoignent carrément.
La veille, à Larnaca, l’oncle et la tante lui ont demandé d’aller voir leur hôtel et de leur dire ce qu’il était devenu. Muni d’un passeport étranger, Elias peut traverser la Ligne verte sans problème, parcourir la courte distance qui la sépare de la ville fantôme et explorer à pied le périmètre qui comprend la plage ouverte et déserte, bordée de palmiers. À travers la grille, malgré l’interdiction, il avait l’intention de prendre quelques photos de l’ Aphrodite avec le cellulaire qui hiberne dans la poche de sa chemise. Techniquement, son oncle et sa tante ont eux aussi le droit de traverser la Ligne verte, mais à titre d’exilés de Varosha, ils refusent par principe de s’approcher de la ville, tant et aussi longtemps qu’elle ne leur sera pas rendue. Après avoir vu des photos prises furtivement et publiées dans les journaux grecs, montrant le bord de mer comme s’il venait tout juste de subir les bombardements des vaisseaux de guerre turcs, ils savent à quel point les grands hôtels sont en ruine. Pourtant, ils s’accrochent à l’espoir que l’ Aphrodite s’en soit mieux sorti. Bâti avec amour, comparé à l’essor frénétique qui a suivi, leur hôtel pourrait bien être sauvé, pensent-ils, si la paix devait un jour s’installer sur l’île et si Varosha, grâce à Dieu, était un jour rendue aux Grecs.
Elias les appelle theia et theios à la manière grecque, mais ce sont en fait des cousins éloignés, presque octogénaires. L’espoir impérissable qui les anime malgré leur âge avancé et malgré une quarantaine d’années de vaches maigres depuis leur expropriation forcée frappe Elias comme un nouvel exemple de cet optimisme qu’il n’arrive plus à imaginer. Il se sent aussi vide que toutes ces ruines.
Ses silences ont affligé theia et theios , qui ont tout fait pour le distraire à grand renfort de vin, de liqueurs douces-amères locales et d’une cuisine forçant sur le sel. Plongé dans un état d’hébétude, presque catatonique, Elias a tout de même mangé et bu comme un ogre, rassurant ainsi visiblement ses cousins, en promettant d’aller jeter un œil sur leur hôtel avant de rentrer à Paphos, de l’autre côté de l’île. Pour l’hôpital de Paphos, il a parlé de « centre de formation », sans mentionner ses psychiatres militaires. Il a esquivé ou détourné leurs questions sur la guerre, en prenant pour prétexte son grec hésitant. Il leur a dit qu’il était tout simplement épuisé, comme jamais il ne l’aurait cru possible avant l’armée. En cela, du moins, il ne mentait pas.
La plage est déserte. Ni lui ni sa compagne ne disent mot. Avec l’instinct synchronisé de deux étrangers ressentant un même désir, ils s’arrêtent et s’assoient sur le sable fin. La mer dépose une eau tièdement tropicale sur la plage, à vingt pas. Sa compagne allume une cigarette turque. Au-dessus de la ligne des clôtures derrière eux, les fantômes de Varosha, l’élite de l’Europe composée de play-boys, divas, stars du cinéma, joueurs professionnels, bandits en cravate, parrains du crime, chefs d’État, se prélassaient sur les balcons haut perchés, désormais effondrés, en sirotant leurs Campari et sodas ou cocktails avec whisky et citron, les yeux tournés vers les constellations qui jaillissaient de la mer comme des bulles de mousseux.
— Tu te rappelles comment prononcer mon nom?
— Eylull?
— Aï-lül. Avec un tréma sur le u.
— Eylül.
— Bravo!
— Ça veut dire « décembre », ajoute-t-il avec aplomb.
— Tu as déjà oublié! « Septembre ».
— Il y avait beaucoup de bruit, là-bas.
— C’était assourdissant.
— Tu es née en septembre, alors?
— Tu ne vas pas me demander mon âge, au moins?
Il émet un petit rire, un son auquel il n’est plus habitué.
— Tu peux m’appeler Trif. Pour Trifannis.
— C’est ton nom de famille?
Il hoche la tête, sans préciser que c’est à peu près tout ce qui lui reste de sa famille.
Elle est journaliste, stambouliote, grande, élancée comme en général les aristocrates. Ses yeux noirs lancent des éclairs d’une étonnante véhémence derrière ses lunettes rouges à la dernière mode. Elias associe le sang chaud à cette région du monde. Il apprécie et envie presque l’intelligence crue des paroles de cette femme, même si lui, il fuit la réflexion depuis l’enfance. Ses cheveux coupés au carré et colorés en blond contrastent avec son teint olive et ses sourcils d’un noir de jais. Elle parle avec un accent anglais tout droit sorti d’une institution pour filles de bonne famille, et ses mains battent l’air vivement, avec mesure. La mi-trentaine, estime Elias, quelques années de plus que lui.
Au bar de l’hôtel, une poignée de soldats et deux Chypriotes turcs plus âgés qu’eux les surveillaient. Ce n’était d’abord qu’une franche curiosité d’habitués, puis un masque de désapprobation s’est manifesté sur leur visage à mesure que les choses évoluaient : une remarque que la femme ponctuait d’une tape sur le poignet d’Elias, ses lunettes qu’elle enlevait, son cellulaire qu’elle éteignait. L’endroit était pratiquement désert, la piste de danse vide. Sans même tenter de dissimuler son ennui, le jeune DJ du bar ne cessait de monter le son. Chétif, une touffe de poils sous la lèvre inférieure, il portait comme le serveur et le barman un fez trop grand pour lui, formant un angle paresseux qui lui donnait un air tendance. Le registre des sons graves produisait toute une commotion de coups... Ce qui provoquerait sans doute un flash-back de panique parmi les autres malades, tandis qu’Elias se réjouissait de tout ce bruit qui compenserait l’effet de ses médicaments et tromperait le sommeil et les rêves.
Pendant qu’Eylül et lui s’efforçaient de se comprendre malgré l’assourdissant hip-hop turc, ils se parlaient presque à l’oreille. Eylül avait de toutes petites oreilles brûlées par le soleil, non percées, ce qui avait étonné Elias. Ses oreilles dégageaient de la chaleur, tout comme ses joues. Le bar se vidait, seuls demeuraient ces hommes qui les surveillaient. Ils le considéraient sûrement comme un Grec, plus ou moins, Elias en était convaincu. Il reconnaissait là, sans la partager, cette antique faculté de discernement assidu qui n’est pas rare dans les régions où se heurtent les groupes ethniques, où se disputent les frontières, où s’enracinent les récriminations. Il ne se voyait pas tellement différent de ces hommes qui le dévisageaient. Chose certaine, ces gars-là avaient bien compris que la femme était Turque, puisqu’elle commandait ses verres dans cette langue. Ils s’étaient sans doute rendu compte qu’elle était originaire d’Istanbul, instruite, moderne, d’une élégance toute laïque en somme.
Eylül se fiche pas mal de ce genre d’hommes, comme elle le lui a dit. Que font ces soldats à Chypre, au fait? L’île aurait déjà dû être réunifiée, les pouvoirs partagés entre Chypriotes grecs et turcs. Elle prépare un article « important » en ce moment, a-t-elle précisé en souriant et en traçant des guillemets dans les airs, une ironie a contrario de l’ardeur qu’elle met à parler de son travail. Elle est impatiente de compléter ses recherches sur cet avant-poste dépassé et rageur, pour pouvoir rentrer à Istanbul.
Un mois plus tôt, Elias aurait eu une conscience aiguë de ces hommes, tout son être aurait transpiré à la perspective d’inévitables frictions. La possibilité même d’un conflit ne lui semble pas envisageable. Le conflit n’existe que dans le flux du temps, et Elias, sous l’influence de tranquillisants et d’alcool depuis son arrivée à Chypre deux semaines plus tôt, en est venu à habiter un présent flou et extatique, nuit et jour.
Alors qu’ils quittaient le bar, Eylül regardait derrière son épaule.
Elias tire longuement sur la cigarette d’Eylül, il ne refuserait aucune drogue ces jours-ci.
— Que penserait ta famille de Larcana, lui demande-t-elle, si elle te voyait fraterniser avec une Turque?
Dans ses oreilles résonne toujours le hip-hop. Le bourdonnement semble amplifier le silence surnaturel de la zone interdite derrière eux.
— Je sais ce que dirait la mère de ma tante. Elle a presque cent ans. Elle souffre de ce qu’on appelle l’Alzheimer des Grecs, qui oublient tout sauf la rancune.
— Si seulement ce n’était que chez les Grecs!
— De toute façon, moi, je suis Canadien. Mon père est né à New York. Et ma mère avait des origines mexicaines, à la fois espagnoles et autochtones. Ma belle-mère est pakistanaise. Je ne parle même pas grec couramment.
— Les Canadiens sont bien polis, alors.
Elias sent sa bouche s’étirer, comme s’il esquissait malgré lui un sourire.
— Encore plus quand nous sommes au pays, je crois. Pas loin de nos voisins, et des policiers.
— Si seulement ce n’était que chez les Canadiens!
Il hoche la tête.
— Tu as été un parfait gentleman, ajoute-t-elle comme pour le rassurer. Pourtant, je vois bien que quelque chose te gêne. C’est ce soir?
— Non, avant.
La constellation du Taureau émerge lentement de la mer, une étoile après l’autre. Elias lève le menton aussi haut qu’il le peut. Le firmament tourbillonne. D’habitude, c’est debout qu’on se rend compte à quel point on est ivre. Or, assis sur le sable, Elias constate avec surprise qu’il est saoul comme une bourrique. Tant pis. Il n’a plus aucun désir d’être ailleurs, il se sent bien dans son corps flottant. Il ne demande que tendresse et douceur, sauf quand il lui prend une envie sauvage, comme asséner des coups et crever un adversaire, un accusateur, dans un rêve à glacer le sang.
— À quel moment je peux commencer à me comporter un peu moins en gentleman?
Elle retire sa main de la sienne, remonte ses genoux nus, enlève ses sandales de plage, les pose près d’elle sur le sable, une série de gestes semblables à ceux qu’elle poserait si elle décidait d’enlever ses sous-vêtements. Elle reprend la main d’Elias, qui sent son bras vibrer jusqu’à la moelle.
— Dès maintenant, répond-elle en tournant son visage vers le sien.
Son haleine a la plaisante acidité du vin blanc, la légère brûlure du scotch et du tabac. Dans son parfum, une suavité citronnée rappelant l’odeur des nénuphars dans les lacs, l’été. Quelle joie que de sentir leur fragrance en faisant du surplace dans un canot de cèdre, à moitié penché au-dessus du plat-bord? Dans une autre vie, oui! Eylül ouvre les lèvres pour former un baiser en retenant sa langue, et pour Elias, cette absence se traduit par une forme de vertige, il a l’impression de dégringoler dans un abysse alors qu’il s’attendait à quelque chose de solide, de résistant.
Une brise balaie la plage et rafraîchit son visage mouillé à mesure que s’approfondit leur baiser.
Un peu plus tard, il lui demande s’il n’était pas trop lourd, ou le sable, trop dur.
— Tu pourrais être plus lourd, dit-elle, c’est tellement bon...
— Ce serait...
— Chut!
— Je ne veux pas te faire mal.
Elle rit.
— Comme ça? Si doucement?
La torpeur qui l’habite et les calmants qu’il a absorbés le ralentissent, son sexe se dégonfle. Avec Eylül, il a l’impression de flotter dans l’air, sans pouvoir s’arrêter, à un rythme languissant, suspendu, narcotique.
— Chut, répète-t-elle. C’est bon...
Sous lui, elle ferme les yeux très fort, comme si elle tentait de se rappeler une information cruciale. Elle est bien plus silencieuse qu’il l’aurait imaginé. Il balance les hanches d’un côté à l’autre et s’introduit tout doucement en elle. Il continue de bouger dans une rêverie un peu défoncée, jusqu’à ce qu’une impulsion soudaine le pousse à accélérer et à la pénétrer avec un sentiment d’urgence. La femme se contracte et l’attire plus profondément en elle, ses mains sur les hanches d’Elias, ses chevilles et ses mollets pleins de sable. Un crescendo de soupirs, silencieux et doux. Elle tend son visage vers le sien, et il goûte sa langue audacieuse.
Il peut sentir les spasmes d’Eylül, et cela le fait chavirer. Son orgasme est tout en sourdine, curieusement prolongé, et quand enfin il retombe et que cessent ses gémissements et ses halètements d’homme blessé, il a conscience d’entendre un bruissement faible et éparpillé dans le sable. Il regarde au-dessus de lui, autour de lui. Par leur densité, les étoiles projettent une véritable lumière, semblable à la bioluminescence d’une mer calme. Tout bouge autour de lui, la plage déboule vers les vagues, ou est-ce Eylül et lui qui glissent et remontent vers les maillons de la grille, des barbelés, des ruines? Il suppose qu’il a la tête qui tourne à cause de l’alcool, avant de comprendre que des centaines de petites créatures recouvrent toute la plage et passent à gauche d’eux. Il les regarde du coin de l’œil et esquisse un mouvement de recul : est-ce que ce sont des tarentules qui filent vers la mer comme une armée de minuscules chars d’assaut? Ses yeux s’ajustent à la noirceur. Non, c’est une couvée de petites tortues qui vient d’éclore, la lumière des étoiles éclaire comme une veilleuse leurs carapaces à motif de camouflage, leurs petites nageoires qui grattent le sable, leur tête qui dodeline, toute une bande venue de la noirceur, plus haut, près de la grille. Curieusement, leur arrivée provoque en lui un élan de tendresse pour Eylül. Elle est émue. Il observe les petites tortues. Puis, le visage d’Eylül se tend de nouveau vers lui. Elle le mord sur la joue.
— Regarde!, mais Eylül les a déjà vues.
— C’est à glacer le sang!
Il n’a jamais entendu de femmes de son âge user de cette expression.
— Elles viennent tout juste d’éclore, je crois.
— Bien sûr que si.
— Arkadash , dit Eylül pendant qu’il lui ferme les yeux d’un baiser.
— Qu’est-ce que ça veut dire?
De faibles rayons apparaissent au milieu des tortues et illuminent une douzaine de retardataires, la face impassible, préhistorique, les nageoires ramant convulsivement dans le sable. Les rayons avancent vers eux. Les yeux d’Elias se voilent. Il se demande si ce sont des éclairs de chaleur. Il regarde par-dessus son épaule droite, vers le nord, et aperçoit enfin clairement la lampe de poche qui oscille en pointant vers eux.
— Eylül?
— Oui, je sais. Pousse-toi de là.
— On ferait mieux de...
Elle lâche quelques paroles en turc, mais Elias a l’impression d’entendre très clairement : « Dépêche-toi ». Se dépêcher lui semble impossible, mais son corps a une longueur d’avance sur lui, il se lève, se détache d’elle, une séparation plus brutale que d’habitude. Eylül marmonne quelque chose d’autre en turc, se redresse, se hâte tant bien que mal dans l’obscurité intermittente brisée par la lampe de poche qui est de plus en plus proche. Est-ce le signe de croix qu’elle fait, elle est chrétienne peut-être? Elias la regarde se recroqueviller et boutonner la blouse de soie vert lime qu’elle n’a jamais complètement enlevée. Il est debout, remonte son jeans noir, attache sa ceinture, cherche ses chaussures, se rappelle les avoir lancées sous un réverbère des heures plus tôt dans le sable devant le bar. Eylül se lève et glisse quelque chose dans son sac, défroisse sa jupe. Plus haut sur la plage, des voix confèrent et se disputent, puis l’une d’entre elles, rauque, prononce des paroles qui découpent la nuit comme autant d’éclats d’obus. Eylül se fige sous le faisceau lumineux, le sang de son visage se glace et transforme sa bouche en une corde raide, affligée. Elle reste pourtant d’un calme olympien et remet ses élégantes lunettes.
— On s’enfuit? suggère Elias.
Le faisceau de lumière se pose sur eux.
— Ne bouge pas. Je vais leur répondre.
La lampe de poche s’arrête à une dizaine de pas, et Elias ressent les ombres qui se serrent derrière la lumière plus qu’il ne les distingue. Ils sont quatre, peut-être cinq. Une petite troupe qui a quelque chose de désordonné, d’officieux : une seule lampe de poche, des voix décousues, la façon dont ils ont hésité à s’approcher et se sont arrêtés un peu plus loin. Eylül et Elias se tiennent à quelques mètres l’un de l’autre, comme deux étrangers marchant sur la plage, surpris dans une proximité accidentelle. Les hommes derrière la lampe de poche sont saouls, Elias l’entend dans leurs voix.
— Ce sont les gars du bar, dit-il, tandis qu’Eylül s’adresse à eux, un léger trémolo dans sa voix empreinte de dédain, d’indignation et de frayeur.
Une seconde de silence, puis les hommes baragouinent une réponse. Le long du cercle de lumière, un bras se tend, désignant Elias. Doit-il se rapprocher d’Eylül ou s’éloigner d’elle?
L’œil de cyclope de la lampe de poche pointe vers elle et passe aussi sur le visage d’Elias, comme si les hommes s’attendaient à ce qu’il se sauve. Ce qu’il ferait volontiers. Malgré les calmants, il serait capable de courir à toutes jambes, son corps écluse le sang en lui, son cœur lui remonte jusqu’au palais. Ces hommes-là sont saouls et en quartier libre, peut-être pas tous soldats, et ils pourraient être armés. Ils le sont sans doute. Fuyons, s’apprête à suggérer Elias quand un homme crie quelque chose qui fait tressaillir Eylül. Elle semble atteinte, et ce tressaillement, ce léger retrait, est décisif. Les hommes flairent l’odeur du sang. La lumière fait un bond en avant, les ombres agglutinées à sa suite. L’air hébété, Elias fait un pas de côté vers sa compagne, entre dans le cercle de lumière, tente d’avoir l’air féroce. Il est plus imposant que toutes ces silhouettes jacassantes. Tu es un grand gaillard , se répète-t-il à lui-même, comme il le faisait dans les mêlées de rugby pour se convaincre de son avantage, quand l’enjeu était bien moindre. Une main fourre la lampe de poche sous leur nez et Elias tente de parer à l’attaque en bloquant le faisceau de lumière. Un instant aveuglé, il distingue pourtant quatre hommes, trois serrés autour de celui qui pointe la lampe de poche et tient son pistolet en joue, le canon pointé vers le haut. Les hommes portent le treillis militaire. Ils ont tous l’air jeune, sauf celui qui tient la lampe de poche et l’arme.
Eylül lance des paroles qui semblent apaisantes, urgentes, en s’éloignant à la fois des soldats et d’Elias, les paumes ouvertes. Un homme s’avance dans le cercle de lumière, puis s’élance maladroitement en avant. Elias imagine une séquence très nette de photos en arrêt-démarrage : Eylül recule d’un pas, l’homme tend les bras et les mains vers elle comme un somnambule.
— Arrêtez!, ordonne Elias, le mot plus explosif et sonore que tout ce qui avait été dit jusqu’alors, sans que quiconque se tourne pourtant vers lui.
Il est devenu inaudible, invisible; ils l’ont oublié; il peut toujours s’enfuir.
Eylül lance son sac, qui s’écrase avec un bruit sourd sur les tempes du premier soldat. Deux autres entrent dans la danse tandis que celui qui tient le pistolet pointe la lumière. Elias attrape le bras au bout de la lampe de poche et le soulève, dirigeant le faisceau vers le ciel. L’autre brandit son pistolet, mais Elias intercepte le tir et pousse cette main-là aussi vers le haut, avant de planter son mollet derrière les jambes de l’homme. Il le fait tomber sur le dos, l’immobilise au sol avec son corps plus lourd que celui du Turc. L’homme garde son petit pistolet à la main, mais la lampe de poche tombe et éclaire faiblement la scène par en dessous avec une lueur rouge, maintenant qu’elle est à moitié enfouie dans le sable. Tombée sur la plage à quelques pas de là, Eylül se débat. Pour la seconde fois ce soir, Elias est couché sur un étranger, plus petit qu’Eylül, maigre et nerveux, doué d’une force colérique, silencieux, comme s’il retenait son souffle pendant le combat.
Un éclair, un bruit sec; le soldat qu’il maintient au sol tire une balle. Et donne des coups de tête avec conviction dans le visage du monde, Elias soulève et écrase la main de l’homme, le pistolet se libère dans l’obscurité. Impossible de le retrouver. Elias chancelle en se levant pour s’approcher de l’échauffourée, à quelques mètres de là, à la lueur ambrée de la lampe de poche à moitié enfouie, il frôle un homme qui se précipite dans l’autre direction en le dépassant; court-il à la rescousse du soldat qu’Elias a jeté à terre? Un peu comme de simples passants qui se frôlent en marchant sur un trottoir bondé. Elias empoigne le soldat couché sur Eylül, elle en frappe et en griffe un autre qui se tourne vers Elias, son visage flou dans la faible lueur, ce qui n’empêche pas Elias d’y planter la saillie de sa paume. Il se penche sur Eylül, déjà en train de se relever. Elle attrape sa main et ils se lancent dans une course folle, mais au ralenti, leurs pieds s’enfoncent dans le sable sans exercer de traction. À chaque deux pas, elle jette un cri, comme si le corps d’Elias pèse toujours sur le sien et entre en elle avec force et précipitation.
Ils aperçoivent leurs ombres allongées qui les devancent sur la plage.
— La grille, dit-il.
C’est vers là qu’ils se dirigent.
La lumière révèle l’hélice du barbelé, rouillé, affaissé. Un coup de feu suit de près le faisceau de lumière et son écho se répercute sur les façades des hôtels.
Il a l’impression de revenir là où il se trouvait deux semaines plus tôt, un lieu qu’il croyait avoir fui, du moins physiquement. Encore des tirs. Il cherche une brèche, en convoque une dans le barbelé ou la grille. Malgré l’intoxication qui le ronge, ou peut-être à cause d’elle, le tireur enchaîne les tirs avec une régularité de robot, cinq, dix, qui sait. Eylül ralentit soudain, comme si elle avait trébuché en sautant à la corde, avant de poursuivre sa course à côté d’Elias. Les tirs se taisent. Une petite brèche apparaît là où la lisière de la grille gauchit vers le haut et sort du sable.
— Ici. Baisse-toi!
Ils s’agenouillent et Elias se penche pour la forcer à s’étendre, mais elle est déjà sur le sol. Il soulève avec effort la grille rouillée, pour élargir la brèche.
— Vas-y, rampe!
Dans la lumière vacillante, la lampe de poche s’avance vers eux en trépidant. Eylül repose sur son front, son visage de côté dans le sable, ses yeux tournés vers lui.
— Eylül, répète-t-il.
Elle a perdu ses lunettes et ne cligne plus des yeux. Une tache apparaît dans le creux de ses reins. Elias presse sa paume sur son cou, passe les doigts sur cette oreille dans laquelle il a parlé et qu’il a presque embrassée, dans un bar, quelques heures plus tôt. Il ne cherche pas vraiment à prendre son pouls, car il sait qu’il n’en trouvera pas, ou encore en enfer, et il ne désire qu’une seule chose : sentir une dernière fois la chaleur de cette oreille, de cette joue brûlée par le soleil. Il se couche à côté d’elle, comme s’il abandonnait la partie. Puis, à deux mains, il repousse vers le haut les maillons détachés de la grille et se faufile à travers la brèche pour entrer dans la zone interdite.
boîte noire
Debout dans un cercle de lumière, trois hommes regardent à leurs pieds la femme étendue sur le sable. L’un d’eux, sonné et chancelant, s’appuie sur un subordonné qui a passé le bras autour de l’épaule du blessé. En d’autres circonstances, cette intimité paraîtrait sans doute un tantinet impertinente, non pas tant à cause du rang (le plus âgé n’est que sergent) que de la différence d’âge.
Un troisième homme tient à la fois la lampe de poche et le semi-automatique du sergent. Il n’avait pourtant rien à la main lorsque avec ses camarades, ils ont remonté la plage d’un pas traînant, à la recherche du couple. Il préférerait avoir les mains toujours vides et ne plus pointer la lumière vers le corps de cette femme. Il a vidé le chargeur sans réfléchir, un peu comme dans ces films d’action ou séries télévisées qu’il regarde parfois, où des hommes armés agissent ainsi quand les gens s’enfuient devant eux. Il n’avait jamais tiré sur personne avant. Dans sa fièvre trempée d’alcool, faire feu au hasard lui a semblé aussi inoffensif que de lancer un bouquet de feux d’artifice dans les airs.
Parmi les membres de son petit groupe, il était celui que le couple du bar gênait le moins.
Pendant que les hommes chuchotent entre eux d’un ton paniqué et se demandent que faire du corps de la femme, un quatrième s’approche de l’eau en enfonçant le bout de ses bottes dans le sable humide. Il a un portable dans chaque main : le premier sorti du sac de la Turque, le second posé sur la plage, près du sac, sans doute tombé de la poche du grand étranger quand il a attaqué le sergent.
Sa mission : se débarrasser des téléphones.
Pendant leurs patrouilles plutôt monotones le long du périmètre de la zone interdite, les soldats se mesurent souvent les uns aux autres en lançant des pierres dans les embrasures de fenêtres de deuxième ou troisième étages aujourd’hui sans vitre. Ils parient parfois de petites sommes. L’homme aux téléphones est celui qui lance le plus loin. Il prend son élan, projette le portable de la Turque loin dans les vagues vers l’horizon réchauffé par la lueur de la lune, qui a pris son temps pour se lever. Quelques secondes plus tard, un faible plouf se fait entendre, presque en catimini. Le bruit de chute est venu trop vite. L’homme n’a pas frappé un tour complet. Les hauts-fonds sont encore loin, et même si personne ne nage jamais par là... Dans son ivresse, l’homme ne pousse pas plus loin la réflexion, mais il lance le portable plus petit et plus léger de l’étranger avec une plus grande conviction et à un angle plus prononcé. Il tend l’oreille pour mieux entendre le bruit de la chute. La musique du bar, les tirs, son propre pouls résonnent toujours dans sa tête, frappant des coups entre ses oreilles.
En le transférant d’une main à l’autre, il l’allume par accident, et pendant qu’il trace un arc dans l’obscurité pour rejoindre les vagues, les données d’un serveur à distance le font vibrer et y inscrivent un unique message vocal envoyé plusieurs heures plus tôt pendant qu’il était éteint. L’appareil frappe la surface presque sans bruit, et pourtant assez fort pour affoler les dernières petites tortues qui se dispersent à proximité. Tel un poisson au ventre argenté, le téléphone plonge, double les menues créatures, ralentit sa course, comme s’il les remarquait avec l’intérêt d’un prédateur. Les jeunes reptiles virent de bord à l’unisson et donnent de la nageoire pour s’éloigner au plus vite de l’objet de leur crainte.
Le téléphone s’enfonce à travers les eaux de plus en plus sombres, l’angle du tir l’oriente juste au-delà de l’escarpement sous-marin qui s’ouvre sur les hauts-fonds. Ses circuits fonctionnent encore, comme ceux d’une boîte noire qui continuerait à envoyer des signaux pendant un naufrage, même si le téléphone n’est pas imperméable et finira tôt ou tard par s’éteindre tout à fait.
Message Un, provenant du 357-594-9744, envoyé le samedi 27 octobre à 19 h 22 : « Caporal Elias? Ici le docteur Boudreau, à Paphos. J’espère que vous prenez du bon temps avec votre famille et que vous... euh... pouvez-vous me rappeler ce soir ou demain? De préférence ce soir. Nous devons nous voir mardi prochain, mais j’ai quelque chose d’urgent à vous dire. L’enquête concernant... eh bien, les événements auxquels vous rêvez tout le temps... je viens d’apprendre qu’on l’a retardée, on y aurait même mis fin, je voulais juste vous le dire avant que vous ne l’appreniez officiellement, au cas où vous seriez tenté de... eh bien, d’en parler. Je vous en conjure, ne dites rien, surtout pendant votre congé, vous vous détendez, vous buvez peut-être... J’espère, en tout cas, que vous vous reposez! Si vous parlez maintenant, les autorités feront tout en leur pouvoir pour vous discréditer et vous jeter l’opprobre. J’ai parlé une nouvelle fois avec le colonel McKay. Il a juré que l’enquête, si elle devait avoir lieu, serait exhaustive et impartiale, et pourtant... vous et moi pourrions... Enfin, je vous expliquerai tout ça quand vous m’appellerez. Je vous en prie... Rien n’est officiel. Bon, je devrais raccrocher avant que la communication ne soit coupée. »
Entre la brèche dans la grille et la façade des immeubles, il n’y a qu’une dizaine de pas. Elias a couru, ramassé sur lui-même, s’attendant à essuyer d’autres tirs. Devant lui, un solide mur d’obscurité. Le faisceau de la lampe de poche l’a soudain balayé et les ruines se sont dessinées dans la nuit devant lui. L’éclat de lumière a révélé une brèche, une ruelle entre la façade variolée de deux immeubles. Il s’est précipité dans la brèche, guidé par la faible lueur qui en émane. Le sable a été remplacé par des morceaux de béton qui lui ont blessé la plante des pieds. Il s’est jeté dans une ruelle au sol couvert de la lumière des étoiles.
Le bruit de ses pas a résonné entre les murs, jusqu’aux étoiles tremblant dans un long rectangle de nuit.
Elias est sorti de la ruelle pour rejoindre le tracé d’une large avenue parallèle à la plage. Là-haut, au-dessus de la ligne de constructions plus basses au loin, le ciel brille d’une étrange lueur causée par une hémorragie de lumière émise par la Voie lactée. Des mauvaises herbes et ce qu’il prend pour de grands cactus ou de petits arbres poussent sur le trottoir et au beau milieu de l’avenue. Quelques voitures sont garées ou laissées en rade dans la rue.
Il regarde derrière lui. Aucun bruit ne lui parvient de la plage. Il jette un coup d’œil des deux côtés, comme s’il s’apprêtait à traverser une rue bondée, puis il traverse l’avenue en courant et en évitant les arbustes et le récif de figues de barbarie qui colonisent le terre-plein du milieu. Il s’arrête ensuite pour observer la ruelle menant vers l’intérieur, à l’ouest de l’avenue. À côté d’un taxi qui s’est écrasé sur ses jantes, le poteau du carrefour est si fort incliné qu’on n’a plus besoin de lever la tête pour lire le nom des rues. Celui de la ruelle est illisible, mais l’avenue, elle, s’appelle JOHN F. KENNEDY. C’est l’adresse de l’ Aphrodite d’après les brochures décolorées que son oncle et sa tante gardent bien rangées sur la table d’appoint à côté d’une montagne de vieux annuaires téléphoniques de Varosha. Leur établissement doit donc se trouver un peu plus loin sur l’avenue bordée d’hôtels. Il ressent l’envie de courir dans cette direction, comme s’il devait trouver la sécurité là où sa famille possède encore un titre foncier.
Il cherche son portable dans la poche de sa chemise. Disparu, bien entendu. Il s’engage au pas de course dans la ruelle sans nom, s’enfonce plus à l’ouest dans la zone interdite, met de la distance entre lui et les soldats. La rue forme un canyon au fond de solides parois d’immeubles à deux étages. Ici aussi, l’asphalte est crevé par les mauvaises herbes et les arbustes, avec un peu moins de force au milieu de la chaussée, où il est plus facile d’avancer, comme si un sentier avait été creusé par des cerfs entre les broussailles. Comme il a entendu dire que les patrouilles turques ne poussent en général pas très loin dans la zone d’accès restreint, un ou deux pâtés de maisons tout au plus, il s’inquiète un peu de trouver là ce vague sentier. Peut-être les troupes s’aventurent-elles plus loin qu’on ne le croit, après tout. À quel point a-t-il blessé le soldat? Il lui semble ignoble d’avoir blessé un homme.
À mesure que se résorbe sa poussée d’adrénaline, il redevient ce qu’il était quelques heures plus tôt : un ivrogne, un homme sous l’influence de calmants, plongé dans une stupeur crépusculaire, un insomniaque intentionnel. Il y a à peine quelques minutes, il avait les mains sur cette femme, il tentait de traîner son corps sous la grille pour le soustraire aux soldats qui s’approchaient. Elle lui semblait pourtant complètement irréelle, comme la longue soirée passée en sa compagnie dans le bar, sa voix, son souffle dans son oreille, la brise qui séchait leur sueur pendant que les petites tortues passaient à côté d’eux.
Un pâté de maisons après l’autre, Varosha a elle aussi quelque chose d’irréel, malgré la lumière de la lune qui s’est levée sur la mer et qui rend la ville plus visible, une lumière indirecte, toujours assombrie par les immeubles qui se dressent sur le bord de mer. Là où les plantes grimpantes ou rampantes n’ont pas encore englouti les panneaux de signalisation, Elias arrive à lire les noms des commerces, en grec, en anglais ou dans les deux langues : une boulangerie, une blanchisserie, une petite boîte de nuit, un café dont les lourdes tables bordent toujours la rue en dépit des chaises disparues. Il reconnaît les marques de voitures qui semblent fondre dans l’asphalte. Un être animé traverse son chemin en produisant un froufrou qui agite les mauvaises herbes, avant de disparaître au milieu d’un portail ouvert. Il a des haut-le-cœur. Il frissonne malgré la chaleur, et sa chemise est détrempée. D’un pas hésitant, il trébuche, s’arrête sans cesse en entendant des bruits de pas qui font écho aux siens, l’écho, justement, juste l’écho. Les poils de sa nuque continuent de se dresser, et il se retourne à tout bout de champ, recule de quelques pas, s’élance de nouveau devant lui. Pendant l’une de ces manœuvres, il trébuche sur quelque chose et s’affale sur l’asphalte, en se retenant de la hanche et de la main. Il réprime un juron, ne le prononce qu’à mi-voix, et a l’impression qu’il résonne sur les murs pour lui revenir en plein visage.
Une demi-lune bossue s’arrache de la ligne des toits le long de l’avenue et de la plage. Elias continue de marcher d’un pas lourd en s’avançant vers l’intérieur avant de rejoindre une sorte de barricade formée par deux berlines aux pneus complètement crevés, leurs trains arrière calés contre les murs de chaque côté d’une ruelle, leurs calandres face à face, ne laissant qu’une étroite brèche à peine assez grande pour s’y glisser. Les bouchons de radiateur d’une Mercedes-Benz et d’une Jaguar, intacts, brillent toujours. Cette curieuse barrière ressemble à un seuil rituel, un seuil de fortune qui a quelque chose de post-apocalyptique.
En voyant ce signe d’une présence organisée si loin à l’intérieur de la zone interdite, même s’il n’y a sans doute plus personne ici, Elias a vraiment le sentiment d’être épié. Il regarde autour de lui, se glisse dans la brèche étroite. Au-delà, la rue semble un peu plus dégagée, comme si quelqu’un l’empruntait plus souvent. Après quelques pas, Elias jette un œil à une ruelle à sa gauche qui mène dans une rue parallèle. À l’autre bout se découpe la silhouette d’un gros chien au pelage clair qui ressemble à un loup et remonte la voie parallèle, comme s’il l’avait pris en filature et l’observait de loin. Elias s’arrête tout net. Rien.
Tout cela n’est qu’un rêve lucide. Peut-être est-il en train de mourir. Peut-être est-il déjà mort.
Varosha n’est qu’à quelques kilomètres de là, son centre ne doit plus être loin, un ou deux pâtés de maisons tout au plus. La ruelle que suit Elias vire vers le nord avant de s’ouvrir sur une grande place baignée par le clair de lune et dominée par une église surmontée d’un grand dôme, en face de lui. Il tourne les yeux vers la gauche, là où débouche une autre ruelle. Le chien a disparu. Il n’a jamais existé. Elias s’avance en jetant des regards autour de lui. La végétation n’a pas envahi les lourds pavés de la place, hormis quelques filets de mauvaises herbes et des arbustes qui s’installent dans les fissures. Les façades, par contre, ont toutes disparu sous le lierre, transformant la place en un bassin, une vieille carrière où le feuillage a repris ses droits, ne laissant paraître que quelques éclairs blancs derrière les plantes grimpantes. Au milieu de la place, un immense arbre est planté dans un parterre surélevé, son ombre s’étendant jusque sur les pavés. En passant à côté, Elias se rend compte que l’arbre est mort, étouffé par les lierres qui forment une sorte de topiaire, fantôme au-dessus de son tronc et de ses branches.
Rompu de fatigue, il est hors d’haleine comme s’il avait couru, alors qu’il n’avance qu’au pas, précédé de son ombre allongée. Il a l’impression que les hauts murs de l’église jaillissent d’un épais sous-bois de bougainvillées. Sous le rebord du dôme, la surface éclairée par la lune est percée de trous de balle. Elias s’avance vers la porte de l’église dégagée de cette enveloppe de végétation débordante. Pourquoi les Turcs auraient-ils ainsi dégagé l’entrée de l’église? La lumière de la lune donne une teinte bleutée à des fleurs qui devraient plutôt être pourpres, sans odeur, comme ces fleurs séchées ou artificielles, ces bougainvillées bordant les murs de terre du village où est entré son régiment deux semaines plus tôt.
La poignée de la porte en cuivre lisse et propre a la taille et la forme d’une grenade. Elle se tourne facilement. Elias ouvre un battant. Une odeur de crypte en sort, avec un résidu amer d’encens qui le ramène aux dimanches de son enfance à l’église Theotokou, à Montréal. Il entre, provoquant une nuée de battements d’ailes au-dessus de sa tête. Les vitraux laissent passer une lumière faible, diffuse, qui lui permet de distinguer des chaises dans la nef de chaque côté de l’autel.
Il sent son cuir chevelu se contracter, sa nuque se figer, quelque chose de dur s’abattre sur son crâne derrière son oreille. Il sent une odeur d’huile à pistolet et de sueur virile.
— Assez! s’écrit-il bizarrement, les mains en l’air.
L’homme qui tient l’arme se racle la gorge d’un air important, comme s’il s’apprêtait à annoncer quelque chose dans une salle pleine de monde. En turc, anticipe Elias, pétrifié dans une incompréhension passagère, quand une voix de stentor enrouée prononce une phrase en grec, qu’il ponctue d’un Amesos ! bourru : « Tout de suite! »
— Quoi? demande Elias. Oriste ?
Un claquement de pattes sur le pavé, dehors, précède le chien qui entre, la langue pendante. Elias sent une autre présence humaine derrière l’homme armé, un second souffle, plus rapide, plus aigu. Un enfant? La voix, celle d’un vieil homme, se remet à parler en grec, mais plus lentement cette fois, comme si la communication était mauvaise.
— Si tu t’es perdu dans les ruines et es venu prier ici, alors tu peux prier, tu es notre hôte. Si tu es espion pour les Turcs, alors prie aussi. Et ne bouge pas pendant que la dame te fouille.
Pour la seconde fois ce soir, Elias sent les mains d’une étrangère se déplacer sur son corps, sur ses jambes, sur ses fesses, elle attrape son portefeuille avant de remonter sur ses flancs, puis d’encercler son torse détrempé pour lui tâter la cage thoracique et la poche vide devant son cœur qui bat la chamade. Des mains qui semblent hésitantes, des mains d’amateur.
— Dhen eimai hamenos , dit Elias. Je ne me suis pas perdu.
L’homme rit, et Elias s’aperçoit que ce qu’il vient de dire peut aussi signifier : « Je ne suis pas perdant. »
— Elle va te bander les yeux, lui dit la voix en grec.
— Quoi?
— Avec un bandeau.
— On est bien à Varosha ici, non? Qui êtes-vous?
— Ne bougez pas, ordonne la femme.
Elle attache fermement un bandeau rugueux sur ses yeux et le noue avec plus de douceur derrière sa tête. Ses doigts sentent l’ail. Elias est conduit hors de l’église. Une brise rafraîchit son front couvert de sueur épaisse, au-dessus du bandeau. La femme marche lentement à sa gauche, le guidant par la main, le soutenant plutôt, tandis que les pas sourds de l’homme leur font écho, juste derrière. Il entend le chien trotter devant eux. Le son se transforme, se fait plus clair et agité, le petit groupe entre sans doute dans une ruelle, où l’air est chaud, prisonnier. Quelqu’un fume, sans doute l’homme. Elias n’arrête pas de trébucher en gémissant. Ses jambes tremblent, ses dents s’entrechoquent.
— Vous êtes ivre, remarque la femme en grec.
— J’ai soif.
Ils ne cessent de tourner, à gauche, à droite, encore à gauche, encore à droite, comme si ses ravisseurs s’étaient perdus, eux aussi.
— Il faut que je m’assoie.
— Se ligo , répond la femme. Bientôt.
Sa voix semble jeune, à la fois douce et rauque, comme la plupart des femmes grecques.
— Le pistolet, c’était le tien? demande l’homme dans son dos.
— Quoi?
— On a entendu des coups de feu sur la plage.
— C’était les soldats turcs.
— Ça, c’est un problème, remarque l’homme d’un ton grave, comme si son larynx était rempli de fin gravier.
— Vous nous raconterez tout ça demain matin.
Ils s’arrêtent, et un portail grince, ou une grande porte qui émet un bruit métallique. Au-delà, l’air est plus frais, plus humide, grouillant d’odeurs printanières et du gazouillis insistant d’un oiseau dont il ne reconnaît pas le chant. Une autre porte, et le voilà dans un espace où les sons s’assourdissent, un endroit empreint d’une odeur de poussière et de souris. Un cliquetis de volets que l’on ouvre. Son bandeau dénoué. Il est dans une petite pièce sombre, une cabane peut-être. Une faible lueur y entre par une fenêtre en retrait couverte d’un grillage. À côté, un lit, et soudain, Elias n’en peut plus, son corps s’effondre tout entier, prenant appui sur ses ravisseurs, il lui semble qu’un autre homme les a rejoints. Aussi incapable de les aider ou de leur résister que s’il était paralysé, il s’affale sur le matelas sans literie. Quelqu’un porte une tasse à ses lèvres, c’est la femme, son ombre, l’odeur de l’ail sous ses ongles.
Une eau de source fraîche, au goût de craie.
— Efharisto , marmonne-t-il.
Les autres le laissent seul. Il entend le bruit de quelque chose qu’on bloque contre la porte, à l’extérieur. Les étoiles, en constellations curieusement déformées, brillent à travers le grillage et Elias lève les yeux vers elles, haletant, le sang se presse sous ses yeux. Il se dit qu’il n’hallucine pas, mais peut-être que si, au fond, et peut-être est-ce mieux ainsi. Oublier cet espoir, le pire n’arrive jamais dans les rêves. Elias se calme enfin et commence à sombrer, comme s’il tombait dans un lagon d’opiacés ardent et enveloppant; ravissement et rémission. Puis, un visage se pose devant lui dans l’obscurité, les traits gonflés d’une noyée brisant la surface. Il se réveille en sursaut, les bras et les jambes agités de convulsions.
Il sombre de nouveau quelques secondes plus tard.
Pour les Grecs de l’Antiquité, la mort signifiait la perte de tout. Ce que faisait passer Charon de l’autre côté du fleuve pour rejoindre Hadès, ce n’était pas une âme immortelle, non plus qu’un survivant conscient de profiter d’une promotion post mortem vers une condition plus douce. À leur mort, les gens perdaient leurs éléments vitaux : eros ou désir charnel, thumos ou souffle de vie qui donne la volonté et la valeur, psyche ou conscience. En se dispersant, ces éléments ne laissaient qu’un bien petit vestige, une ombre sans nom, sans caractère, sans mémoire de son ancienne condition. Cet eidolon existait, si on peut vraiment parler d’existence, dans un état de coma perpétuel, dans une errance sans fin. Quand les morts apparaissaient aux êtres aimés dans leurs rêves, ils n’étaient plus que cette ombre. Le rêve, fils de la nuit, frère du sommeil. Les ombres, elles, ne rêvent pas, car prisonnières à jamais de cette phase plus profonde du sommeil, celle des ondes delta, dans laquelle la conscience du dormeur s’approche de celle d’un mort.
Elle a entendu parler d’un abysse marin le long de la côte sud-ouest de l’île, le plus profond de tous les océans du monde. Elle se sent au fond de cet abysse. Une lumière lui apparaît pourtant. Dans un autre coin de son cerveau, elle discerne le faisceau d’une lampe de poche dont le museau est pointé brutalement sur elle, toujours plus près. Elle entend des voix d’hommes qui ne lui veulent pas que du bien, se rappelle-t-elle, à elle et à quelqu’un d’autre, mais qui, au juste? Un étranger, grand, à la voix douce, très ivre, presque beau quand il rit. Un homme qui rit rarement. (L’étranger la tire par les épaules, répétant son nom, Septembre, oui c’est sûrement son nom, cela lui revient, son nom est bien Septembre, l’étranger tente de la traîner quelque part, avant de l’abandonner là et de disparaître quand les voix se rapprochent.) Elle se tient debout parmi ces voix, observant son propre corps étalé dans le sable, face contre terre, le visage déformé, les yeux grands ouverts. Elle regarde ses yeux et se force à les fermer. Ses yeux se ferment. Elle ne voit plus rien. Est-elle en train de mourir?, demande un homme. Elle est morte, cette pute, répond un autre. Qui a raison? Elle l’ignore. Elle tente d’intervenir, d’exprimer sa confusion, mais ils enterrent sa voix. Celui qui tient la lampe de poche d’une main tremblante ne cesse de la pointer vers elle, et elle sent la chaleur de la lumière trembler dans sa plaie.
Cette pute. Le mot est prononcé non avec du venin dans la voix, mais avec hésitation, de façon provisoire, comme si l’homme testait un mot à utiliser plus tard en cour, ou au tribunal militaire. C’est l’effroi plus que l’ivresse qu’elle entend dans ces voix. Elle aussi est plus consciente, plus effrayée.
Elle entend quelqu’un suggérer de la laisser là. Un autre propose de la jeter par-dessus la grille dans la zone interdite, de la cacher, de l’enterrer. L’homme qui tient la lampe de poche a l’air plus gentil que les autres, ou simplement moins indigné, il conseille d’appeler des renforts, de la ramener à l’hôtel et de raconter que c’est le Grec qui l’a tuée. Non, le Grec l’a attaquée et nous, nous avons tiré sur lui, mais la balle a dévié vers elle, par accident.
Pas nous, fait la voix la plus âgée, toi. Toi, tu as tiré sur elle. Une voix faible, essoufflée, diminuée. Le Grec l’a attaquée, nous avons tenté de lui venir en aide, le Grec a sauté sur moi, tu as tiré sur lui, mais tu l’as atteinte, elle. Facile à comprendre, non? Nous allons la ramener maintenant. Et si elle est toujours en vie, ce ne sera sans doute plus le cas d’ici là.
matinée au club des officiers de palm beach
Le colonel Erkan Kaya est allongé dans un transat de toile rose saumon rattachée à un cadre pliant en bois. Son torse glabre et plat, semblable à un panneau solaire, est tourné à quatre-vingt-dix degrés vers le soleil du matin. Car la plage n’est exposée au soleil que le matin, ce serait un endroit idéal sans ce détail. Les Grecs de Varosha ont pensé à tout en construisant cette station balnéaire, à tout sauf au soleil, curieusement. (Peut-être n’y a-t-il rien là de curieux, puisque les Grecs forment une tribu impulsive, querelleuse, inconstante, anarchique, autant de traits qu’apprécie le colonel.) Comme les Grecs ont bâti leurs hôtels et appartements en hauteur juste sur la plage, le soleil disparaît derrière la haute ligne des toits et plonge la plage dans l’ombre dès midi, treize heures tout au plus.
Des perles de sueur étincellent sur l’arcade sourcilière du colonel et sa lèvre supérieure rasée avec soin, il transpire plus que d’habitude alors qu’il ne fait pas si chaud. Son ordinateur portable en hibernation repose sur une table de plage en plastique placée à sa gauche. Sur une petite table plus jolie à droite, un gobelet rempli de marc de café, un demi-verre d’eau glacée, un cendrier trop plein et une rasade de raki sont posés sur un antique plateau grec chypriote en cuivre poli.
Kaya n’a eu d’autre choix que de consulter sans cesse les sites de nouvelles turcs-chypriotes toute la matinée. Il a aussi dû faire quelques appels. Cette journée est hors du commun. Elle a commencé peu après l’aube. Son ordonnance est venu comme d’habitude cogner à sa chambre au dernier étage du club, quatre coups, de plus en plus fort. Timur Ali sait pourtant qu’il ne doit jamais réveiller Kaya quand il dort ou fait la sieste, sauf en cas d’urgence, une situation qui ne s’est présentée que deux fois au cours des onze dernières années (des officiers en vacances, un bar ouvert, une quasi-noyade). Encore confus, Kaya a invité Ali à entrer. Son ordonnance lui a tendu une tasse de café, ou plutôt du Nescafé, un signe clair et net de l’urgence de la situation. Assis dans son lit, Kaya a humé le breuvage pendant qu’Ali ouvrait les volets et que la lumière de l’aube jaillissait dans sa chambre, une ancienne suite d’hôtel qui a souvent accueilli, raconte-t-on, le cinéaste français Jacques Tati et l’actrice britannique Julie Christie, mais jamais ensemble, comme le précise parfois Kaya à ses hôtes pour plaisanter.
Au début des années quatre-vingt, cet endroit, à une quarantaine de minutes à pied du Palm Beach, a été choisi comme club des officiers. Il a été nettoyé à fond, son bar et son restaurant ont été rénovés et ses chambres, préparées à l’intention des officiers turcs à Chypre ou ailleurs, venant parfois d’aussi loin que la frontière syrienne pour se reposer ici, ou y passer leur lune de miel ou des vacances en famille. Le club n’a pas attiré grand monde. Les rires sonnent creux sur les tours tombant en ruine le long de la mer. Tous les jours, vers midi, quand les façades assombrissent la plage déserte, leur ombre précoce fait penser à des films d’horreur tout droit sortis de la zone interdite. Parfois, des chars d’assaut passent bruyamment sur la plage en direction du club, pour s’arrêter brusquement à un kilomètre plus loin, pivoter vers la mer et tirer sans enthousiasme dans les flots. La nuit, on entend parfois le bruit d’un balcon qui s’écroule. Rares sont ceux qui ont trouvé cette ambiance adéquate pour leur lune de miel ou des vacances en famille.
Au début des années quatre-vingt-dix déjà, le club avait pratiquement été abandonné. En 2001, quand Kaya a pris officiellement ses fonctions après la mort d’un colonel au tempérament doux et tranquille ayant présidé sur Varosha depuis le début de l’occupation, il s’est mis à rénover le club, une initiative coûteuse que peu d’hommes, estime-t-il, auraient pu convaincre le ministère de soutenir. Le portrait décoloré d’un Atatürk sévère a été remplacé par un autre où le grand homme regarde le spectateur droit dans les yeux, comme sur les anciens billets de dix livres. Aujourd’hui, le club est aussi peu utilisé qu’avant, mais Kaya arrive à pousser les statistiques juste assez pour empêcher le ministère de la Défense de s’en formaliser. On finira bien par s’en rendre compte, mais Kaya ne s’occupera du problème qu’à ce moment-là.
En 2002, il a quitté Farmagusta, l’ancien port situé juste au nord de Varosha où son prédécesseur et ses subordonnés préféraient vivre, pour emménager dans ses nouveaux quartiers. Cet endroit lui a semblé agréable, comme s’il était le dernier empereur byzantin au tempérament sanguin festoyant et forniquant dans les ruines. En un sens, ce club est son domaine privé, même s’il y accueille des hôtes une fois de temps en temps, et si une horde de visiteurs y descend quelques fois par année à l’occasion du mariage d’un fils de général, d’une réunion ou d’autres occasions. Le cuisinier du club est très calé en cuisine persane, italienne et française, dont raffole Kaya. De temps à autre, Kaya reçoit des amies intimes, des chanteuses ou des danseuses que Timur Ali ramène de l’hôtel Palm Beach. Pas des prostituées. La plupart connaissent Kaya. Il est presque certain qu’elles accepteraient son invitation, même si à l’aube il ne leur glissait pas un petit cadeau de cent ou deux cents livres, avant que Timur Ali les reconduise stoïquement en jeep jusqu’à l’hôtel. Il ne voit pourtant aucune raison de tester sa théorie, il aime sa générosité presque autant que ces dames.
Kaya n’est pas sans savoir que la plupart des militaires de carrière se seraient vite fatigués d’une mission si dépourvue de défis, car ils veulent participer à la guerre ou à un quelconque conflit. Quant à lui, il a complètement oublié sa formation de combattant, qui a toujours été sans intérêt pour lui. Il s’est enrôlé à la sortie de l’université pour éviter de reprendre les affaires de son père sans trop se casser la tête, tout en ménageant ce lugubre manufacturier d’Üsküdar qui avait réussi dans l’électronique et exportait ses produits vers les grossistes d’Europe de l’Est. Kaya avait vu juste : son geste jugé patriotique faisait la fierté de sa famille, qui avait recruté par défaut son frère cadet pour diriger l’entreprise.
Kaya s’est élevé en grade comme par magie. Sans jamais vraiment se dépenser, sans chercher à se distinguer, sans cirer les bottes de quiconque, littéralement. Kaya n’a jamais eu besoin de le faire. Il plaît . Tout simplement. Si jamais il déplaisait à quelqu’un ou était perçu comme un rival ou une menace, il finissait par gagner la sympathie à force de déployer cette nature chaleureuse qui est la sienne, cette désinvolture, tout en prodiguant de discrets compliments qui ne cherchent pas tant à flatter qu’à rendre les gens aussi à l’aise que lui. Kaya tient cette situation pour acquise, puisqu’il en est ainsi depuis son enfance, sans se rendre compte à quel point il est rare de provoquer une affection aussi unanime chez les gens.
Au seuil de l’âge adulte, il avait tout à fait compris qu’il était... irrésistible, tout en étant trop paresseux pour s’en servir de façon concertée. À trente et un ans, il était déjà major. Ses supérieurs semblaient toutefois comprendre qu’un homme comme Erkan Kaya n’était pas outillé pour s’élever au-dessus d’un certain rang ou prendre certaines responsabilités. Des responsabilités militaires, par exemple. Aussi l’avaient-ils expédié dans le nord de Chypre pour une ultime promotion, quand le poste de Varosha s’était libéré. Du point de vue familial, le moment était bien choisi : sa femme et lui venaient tout juste de se séparer, à l’amiable. Les enfants vivaient toujours avec elle à Istanbul, où Kaya leur rendait visite de temps en temps. Ou bien ils venaient le voir à Chypre. Ils adoraient leur père, surtout sa fille, une adolescente de quinze ans. En pensant à eux, Kaya remarquait que son fils de quatorze ans avait semblé un peu distant au cours de ses deux dernières visites.
Toujours couché, il louchait dans le petit soleil du matin en écoutant son ordonnance lui apprendre la nouvelle. Timur Ali est très grand, fin soixantaine, petit visage basané, anguleux, barré d’une énorme moustache grise à l’ottomane. Yeux bruns stoïques, blanc de l’œil décoloré comme des jaunes d’œuf qui seraient striés de veinures. C’est le premier ordonnance du colonel. Impassible comme toujours, il lui a rapporté la situation, pendant qu’il sirotait son Nescafé parfaitement marbré de lait condensé sucré (Kaya ne peut s’empêcher de le remarquer), et plutôt buvable, au final. Les choses finissent toujours par s’arranger, s’est-il rappelé, en gardant son calme, non sans comprendre qu’il a désormais un vrai problème sur les bras, une crise qui peut s’envenimer aussi rapidement qu’une tempête de mars sur la mer et s’étendre à toute cette île tranquille, en gâchant tout sur son passage. Eylül Şahin, journaliste libérale bien connue attaquée par un soldat étranger en congé et au nom à consonance grecque, descendu au Palm Beach. Ali a répondu aux appels de l’hôpital de Famagusta où la journaliste gît entre la vie et la mort et a été placée dans un coma artificiel. Il a aussi répondu aux appels de la base militaire voisine, où quatre soldats ont donné de l’incident une description avinée. Ils prétendent avoir sauvé la victime qui allait être violée sur la plage près de l’hôtel, ou être intervenus après le viol, et les médecins confirment qu’elle a eu des rapports sexuels, explique Timur Ali, la moustache à peine mobile. Ils ont été forcés de se défendre lorsque l’étranger s’en est pris à leur sergent, l’un d’eux aurait tiré accidentellement sur la journaliste en visant l’agresseur, qui se serait enfui dans Varosha, peut-être après avoir été blessé, non, certainement blessé, grièvement même, sans doute mort, en fait.
À l’évidence, cette histoire est inventée de toutes pièces. Un étranger au nom grec, comme par hasard, viole une femme turque avant de s’attaquer à quatre soldats armés? Kaya imagine facilement ce qui s’est réellement passé, surtout quand Ali lui rapporte que selon le personnel du Palm Beach, l’homme lui a longuement « conté fleurette » (terme vieillot et vaguement réprobateur utilisé par le vieil homme), à cette femme, et tous deux ont bu sur une note commune au bar de l’hôtel.
Kaya comprend que ce sont peut-être ses hommes qui ont attaqué et violé cette femme, avant de lui tirer dessus. Ces gars-là ne sont tous que des gardiens de chèvres d’Anatolie! Hélas, c’est Kaya qui est responsable de leurs agissements et il n’aura d’autre choix que de confirmer leur version des faits, après l’avoir quelque peu modifiée. L’alternative est impensable. Ses hommes qui tirent sur une femme, un viol collectif peut-être, une journaliste ayant ses entrées à Istanbul, et très critique de l’« occupation » de Chypre par l’armée? Et s’ils avaient bel et bien blessé ou tué un étranger...
Une histoire à faire disparaître.
Définitivement tiré du sommeil, Kaya a donné ses instructions à Ali. Les soldats ne doivent rien ajouter et aller dormir pour dégriser un peu. Il leur parlera cet après-midi. Tout le périmètre de Varosha sera surveillé, mais personne n’y entrera pour l’instant. Et pendant que l’enquête suit son cours, les médias locaux diront que l’étranger n’a pas encore été identifié.
Ali a hoché la tête gravement. Les mains ballantes le long du corps, des mains immenses, noueuses, veinées, il est aussi peu habitué que Kaya à de telles crises. Il n’est pourtant pas tout à fait mécontent de se montrer à la hauteur de ces circonstances d’une certaine urgence, capable de penser et d’agir rapidement.
Quand il s’apprêtait à sortir, Ali a suspendu le pas et s’est retourné. Devrait-il annuler le match entre le colonel et le capitaine Polat avant le déjeuner? Kaya a eu l’impression que les dernières gouttes de café au lait caillaient sur sa langue. Aydin Polat, son nouvel assistant, cet être lugubre, totalement redondant.
— Non, c’est inutile. Je dois lui parler de toute façon.
Sur la plage, dans une lumière enivrante, Kaya avale d’un trait son raki et savoure le rayonnement de la liqueur dans son plexus solaire, sa poitrine, son ventre. Il secoue son paquet de cigarettes, vide. Il se lève, s’étire en lançant un cri de plaisir désespéré avant de s’avancer avec nonchalance vers la mer, le pas assuré et souple comme celui d’un léopard. Les choses finissent toujours par s’arranger. Toujours. La mer est plus chaude qu’une source d’eau sulfurée. Ses lunettes de soleil toujours sur le nez, il se lance avec aisance dans un dos crawlé paresseux en glissant vers le sud parallèlement à la plage. Cette crise le travaille et le tracasse, à la limite de sa conscience, tandis que son corps en fait fi, dans la suffisance innocente de sa santé parfaite. Bien des hommes aux prises avec une crise se mettent à prier. Pas Kaya, même s’il n’est pas non plus athée. Car l’athéisme exige trop d’énergie mentale, tuer Dieu demande de l’initiative, sans parler d’un certain manque de générosité et du respect des bonnes manières.
C’est plutôt cet étranger qu’il faut tuer, ou du moins présenter comme mort.
En rentrant vers la rive, Kaya aperçoit deux silhouettes dressées à côté de son transat, près du club qui se découpe sur le sable blanc comme un mirage. Le soleil se reflète dans ses lentilles couvertes de gouttelettes. La plus petite silhouette est sans doute celle de Polat, qui depuis son arrivée à Varosha se présente toujours dix minutes à l’avance, au grand agacement de Kaya. Et le voilà une bonne heure trop tôt! Le plus grand est Timur Ali, son ordonnance. Quelque chose dans la posture des deux hommes autour de sa chaise a un air de déjà vu, cette raideur, cet aspect cérémonieux... Peut-être a-t-il déjà entrevu cette scène en rêve? Kaya oublie toujours ses rêves. Les courants de chaleur qui s’élèvent du sable brouillent les deux silhouettes. Un malaise saisit ses intestins au fonctionnement pourtant parfait, une sorte de vertige viscéral, une sensation qu’il n’a ressentie que rarement dans sa vie. Erkan, c’est ton père. Ta mère est décédée.
Dans son maillot de surfer alourdi par l’eau, il s’avance nonchalamment vers les deux hommes et retire poliment ses lunettes de soleil. Son transat porte encore la forme de son corps, comme un lit que l’on n’aurait pas encore fait.
Ali s’approche et lui tend une serviette.
— Vous êtes en avance, dit Kaya au capitaine Polat d’un ton cassant qui le surprend lui-même.
— Monsieur, nous devons nous dépêcher... nous, enfin je, ou je pense que je devrais... euh, que vous pourriez...
Les paroles de Polat trébuchent et se bousculent comme une file de recrues qui tentent de marcher en rangs serrés. L’homme porte des lunettes d’employé de bureau trop petites pour sa tête anormalement massive. Des yeux bleus aux longs cils, un nez camus, des joues rondes et grises vaguement pivelées. Comme pour neutraliser son air de petit garçon naïf, il affiche un regard de tireur d’élite et porte une moustache mince comme un vieil accessoire de théâtre. Toujours en uniforme, le pistolet sur la hanche. Quand il joue au tennis avec Kaya, il retire simplement sa ceinture et son pistolet, sa casquette à visière et sa tunique, et joue avec un t-shirt kaki taché de sueur aux aisselles.
— Permettez-moi de diriger... Monsieur, je serais honoré de diriger une patrouille dans la zone, immédiatement.
— Où donc, à Varosha? Une patrouille?
— Oui, Monsieur.
— Mais capitaine, pourquoi donc?
— Enfin... pour récupérer l’étranger, Monsieur, bien entendu.
Kaya passe la serviette sur son visage et se rapproche de Polat, non pour l’intimider, simplement par habitude, pense-t-il. Il se rapproche toujours des gens lorsqu’il discute avec eux. Polat fronce les sourcils, tourne les yeux vers le maillot et les jambes mouillées de Kaya, recule d’un pas. Il garde toujours ses distances, mais parle fort, éructe presque, semble vouloir dominer son interlocuteur.
— Écoutez, capitaine, répond Kaya d’un ton indulgent. L’étranger est sans doute mort, et en plus...
— Et s’il n’est pas mort? Nous devons le capturer! Y aller sans attendre et...
— Impossible.
Les sourcils de Polat se rapprochent.
— Impossible? Monsieur, je...
Ali suit la conversation de près, en écarquillant des yeux mélancoliques, sans un mouvement de sa grosse moustache. Kaya se demande ce qu’il peut dire à Polat si tôt après l’incident. Cet homme est une énigme. Il semble impossible de l’amener à se décontracter, à rire, ou même à sourire.
— Monsieur, je ne suis pas... Cette femme, cette journaliste, je suis en désaccord avec toutes ses... sûrement que cet étranger était d’accord, lui... il devrait payer...
— Allons, capitaine, vous savez bien, vous aussi, que nos soldats mentent.
— S’ils mentent, ils devraient être amenés devant le tribunal! Laissez-moi les interroger, Monsieur!
— Les interroger? fait Kaya en souriant. C’est à moi de le faire, après notre partie de tennis.
— Mais Monsieur...
— Capitaine, je vous en prie! La situation est délicate. Il y a... certains facteurs que vous ne connaissez pas encore.
Un regard d’amoureux blessé et éconduit se dessine sur le visage de Polat, le reléguant un instant à son enfance. Kaya déteste décevoir les gens, il sent qu’il doit offrir à cet homme quelque chose de plus, mais il est impatient d’entendre Ali.
— Y a-t-il du nouveau? demande-t-il à son ordonnance.
Ali jette un œil sur Polat, et Kaya songe qu’il ferait mieux de discuter avec Ali en privé. Pourtant, il reprend vite cette incapacité de craindre le pire qui l’habite depuis toujours. Ses deux derniers capitaines étaient si manipulables!
— Parle, Ali, le capitaine Polat devrait connaître les dernières nouvelles, lui aussi, finit-il par dire avec une légère appréhension et un soupçon d’exaltation fataliste comme en connaissent les parieurs.
— Oui, Efendi , commence Ali avec des yeux tristes posés sur Kaya. On a des nouvelles du port. Un bateau de pêche est rentré vers les dix heures. Son équipage a trouvé un téléphone portable dans l’un de leurs filets, au milieu des poissons. Il ne semble pas avoir passé trop de temps dans l’eau. Si l’on en juge par son modèle, c’est celui du disparu.
Silence. Soleil palpitant vers la terre. Kaya sent le sel qui sèche sur la peau de ses joues et se craquelle soudain dans un sourire.
— Messieurs, voilà une bonne nouvelle.
— Mais Efendi , proteste Ali, je pense que les soldats ont simplement jeté l’appareil à la mer. Je pense que l’un d’eux...
Ali s’interrompt, regarde Kaya avec insistance.
— Mais pas du tout! Voici ce qui s’est passé. L’étranger a tenté de nager vers le large, après avoir attaqué cette femme et nos soldats. Comme il était passablement ivre, il s’est noyé. En fait, nous allons bientôt récupérer ses vêtements sur la plage, disons à un kilomètre par là, ajoute Kaya en pointant vaguement vers le nord, près du Palm Beach. Ali, prends la jeep et va chercher quelques-uns de ses vêtements à l’hôtel.
— Mais mon colonel, réplique le capitaine Polat, il a peut-être pris la fuite... Sans doute est-il toujours vivant! Et s’il traversait la Ligne verte?
— Bien pensé, capitaine, répond Kaya de sa voix habituelle, qui se veut conciliante. J’ai resserré la sécurité autour du périmètre, vous pensez bien! Et pour mettre la main dessus, s’il est toujours vivant, j’en fais mon affaire. Croyez-moi, c’est la meilleure alternative pour le moment.
— Mais...
— Je vous attends au court de tennis à midi, nous pourrons alors discuter davantage.
Si vous insistez.
Polat se retire d’un air digne. S’il n’était pas sur la plage, il ferait bien sonner le talon de ses bottes. Serré dans son uniforme, son corps est grassouillet tout en ayant une ossature plutôt menue, sa grosse tête coiffée d’une grande casquette d’officier semble précairement posée sur ses frêles épaules. Kaya est frappé par l’idée que, vu de derrière, cet homme ressemble à un général ou à un dictateur nord-coréen.
— Si l’étranger est toujours vivant, les villageois l’auront sûrement attrapé, dit Kaya à Ali. Va donc tout de suite au portail et envoie-leur un signal. Quand quelqu’un s’approchera, tu leur donneras une note de ma part, je vais l’écrire immédiatement, pour leur suggérer une rencontre dès cet après-midi.
Vingt minutes plus tard, le vieux domestique à la démarche dégingandée a pénétré assez loin dans Varosha, près du « portail » où les radiateurs et les phares de deux berlines vieilles de quarante ans se touchent presque au milieu de la rue, comme deux chiens de faïence. Dans le sac de jute contenant la note du colonel, il a rangé des rations de café, du sucre, des lentilles et de la farine de blé provenant des magasins de l’armée, ainsi que trois bonbonnes de propane. En échange d’œufs frais, de cailles, de concombres, de prunes, de citrons et de miel déposés au portail deux semaines plus tôt.
Ali s’installe dans le siège du chauffeur de la Mercedes-Benz et presse le bulbe du vieux klaxon pneumatique que les villageois ont fixé au rétroviseur latéral, quatre coups rauques, réguliers, avant de tirer sur le levier à la base pour incliner le siège. Lors de sa dernière visite, il a remis de l’huile dans le mécanisme qui fonctionne maintenant comme si la voiture était toute neuve. Il se cale dans le siège. Le soleil darde ses rayons sur le toit.Les villageois viendront très vite. Il lui faudra rentrer au club à temps pour la prière du midi. Laissant la porte ouverte pour entendre le pas du délégué des villageois et se redresser à temps, l’air grave, il se laisse aller à fermer les yeux et s’endort presque aussitôt.
le village
Une lumière entrecoupée de l’ombre tremblante de feuilles et de citrons pénètre dans cette pièce étroite et nue, et se projette sur le plancher de tuiles craquelées à travers les barreaux de la grille. Il doit être midi, ou après-midi. Encore un peu désorienté, Elias est déjà tout en nage et a un mal de tête carabiné. Le pied de son lit, un vieux matelas posé sur un sommier, fait face à une porte ouverte sur un espace vert vibrant au chant d’un oiseau.
Sur un tabouret à côté de la porte, un homme maigre, compact, à la barbe poivre et sel soigneusement taillée, est assis bien droit, les épaules vers l’arrière, les pieds à plat sur le sol. On dirait qu’il pose pour un photographe du dix-neuvième siècle. Son pantalon kaki et ses bottes sont en piteux état, mais propres. Sa chemise décolorée à manches courtes, autrefois bleue, pourrait bien être le reliquat d’un ancien uniforme. Sur ses cuisses, un livre sans jaquette, ouvert à l’envers.
— Kalimera , fait-il.
Ce n’est pas la voix rauque de la veille. Il a la peau claire d’un Européen du Nord, ses mains et ses avant-bras sont rougis par le soleil, son visage est pâle, sans doute porte-t-il toujours un couvre-chef. Il a le front haut, une ossature solide, une arcade sourcilière proéminente au-dessus d’un regard bleu profond qui vous transperce comme une aiguille en diamant.
— Pos eiste, Elia Trifannis ?
Elias se redresse en gémissant et s’appuie contre le mur frais.
— Kapos kalitera , ment-il. Un peu mieux.
— Tu es originaire de Montréal? demande l’homme dans un grec confiant malgré son accent bizarre (néerlandais ou allemand)? Tu portes un nom grec. Tu préfères parler grec, français ou anglais?
— C’est surtout l’anglais qu’on m’a appris dans mon enfance.
— Viens, je vais te montrer d’abord où te laver, répond l’homme en anglais. Les cabinets sont...
— Pardon, mais on est où, là?
— À Varosha, comme tu sais.
— Je veux dire...
Elias se sent trop mal pour s’expliquer.
— Tu ne veux pas boire un café d’abord? Je vais demander pour toi.
Elias opine du chef.
— Il y a de l’eau juste là. Il faudra ensuite qu’on soigne tes pieds.
Une carafe en plastique est posée sur le sol près du lit, avec une flûte en plastique jadis translucide, aujourd’hui sans éclat et toute éraillée. Et un seau vide. Ou bien Elias est trop déshydraté pour en avoir besoin, ou bien trop las pour tendre la main vers l’eau, ou encore trop indifférent.
L’homme crie quelque chose d’une voix qui peine à se faire entendre, se lézarde presque.
— Kaiti, pedhi mou, fere ena kafe yia ton kseno, parakalo .
Il ne quitte pas Elias des yeux. Son immobilité n’est pas due qu’au calme, on dirait que c’est la fatigue qui le cloue sur place. Toute son énergie se concentre dans ses yeux creux, perspicaces.
— La radio grecque chypriote n’est pas avare de nouvelles, ce matin. Tu ne seras pas surpris, j’imagine. Hier soir sur la plage, une journaliste turque bien connue a été attaquée. Des soldats sont sortis du bar du Palm Beach en l’entendant appeler au secours.
— Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.
— Ja? Je t’écoute.
— Ils nous ont suivis. Nous avons marché au moins une demi-heure sur la plage. Mais qui êtes-vous? Que faites-vous ici?
L’homme croise ses minces bras sur sa poitrine.
— Écoutez, elle ne criait pas du tout, d’accord, pas avant que ces soldats s’en prennent à elle.
— Raconte-moi ce qui s’est passé.
Elias se penche, attrape le pichet et le porte à ses lèvres, en renversant de l’eau sur son torse exposé. Il crache dans le seau, avant de continuer son récit, un enchaînement de phrases nues, tout ce qu’il arrive à articuler pour le moment, et sa concision rend ses paroles plausibles, il l’entend bien lui-même, et par là les événements de la veille lui semblent moins surréalistes. Dommage. En décrivant le coup de tête qu’il a donné au soldat, il touche la zone meurtrie à vif sur son front, et son histoire s’en trouve encore confirmée. En concluant, il revoit le visage de la femme qui surgit de l’obscurité, et n’arrive plus à avaler cette gorgée d’eau dont il a tant besoin.
— Eylül, conclut-il en prononçant correctement le tréma.
— Eylül Şahin.
— J’imagine leur version des faits...
— Tu l’aurais violée à répétition. Ensuite, tu les aurais attaqués, eux, quand ils ont tenté de t’arrêter.
— Est-ce que je lui aurais tiré dans le dos aussi?
— Ils admettent que ce sont eux qui ont tiré sur elle. Mais seulement par accident, après que tu te sois jeté sur eux dans l’obscurité. Évidemment, ils mettent l’accent sur ton origine. Au début, à la radio, tôt ce matin, l’annonceur a dit : « Un soldat gréco-canadien en congé pour cause de traumatisme. » Il n’a dit ça qu’une seule fois, lors du premier bulletin. Et maintenant, tu es simplement grec. Bientôt, sans doute, tu deviendras... grec chypriote.
L’homme se tait, mais sa barbe lui donne l’air de sourire distraitement. Il décroise les bras.
— Vous y croyez, à ma version, constate Elias.
— Pour plusieurs raisons, oui. Tout d’abord, nous avons entendu les tirs et savons d’où ils venaient, loin de l’hôtel. Et hier soir, après que Stratis et Kaiti t’aient emmené ici, je suis retourné avec lui sur la plage et j’ai vu où l’incident avait eu lieu. Et puis...
— Attendez, mais qu’est-ce qu’ils ont fait du corps? J’ai pensé que... ou plutôt rêvé, peut-être, qu’elle était sous l’eau.
— Mais elle est en vie!
— Quoi?
— Oui. Eux aussi l’ont d’abord cru morte, mais les médecins ont confirmé qu’elle avait toujours des signes vitaux. Elle est dans un état critique... dans le coma.
Elias regarde à travers la porte sans rien voir, son cœur carambole entre la honte et le soulagement. Tu l’as abandonnée sur la plage. Elle n’avait plus de pouls. Tu l’as abandonnée. Elle avait les yeux ouverts. Tu l’as abandonnée.
— C’est toi qu’on croit mort. Du moins c’est ce qu’ils disent.
— Bordel de merde! marmonne Elias. Je laisse toujours des corps derrière moi, on dirait.
— Quoi? Tu veux dire sur la plage?
— Non, rien.
Le front de l’homme se plisse, comme les strates dans une falaise.
— Ils ont d’abord dit que tu étais grièvement blessé, que l’un des soldats avait suivi une traînée de sang assez loin dans Varosha, qu’ils avaient ensuite perdu ta trace. Ce récit a beaucoup changé depuis.
L’homme esquisse un autre sourire contrit.
— Ils disent que ton téléphone aurait été repêché dans la mer et tes habits rejetés sur la plage. Tu es donc désormais disparu, considéré comme noyé.
— Si on a retrouvé mes affaires sur la plage, c’est qu’on les y a mises.
— Le colonel Kaya le confirmera sans doute quand nous nous rencontrerons.
— Un colonel? De l’armée turque? Vous voulez dire qu’ils savent que vous êtes ici?
— Ils le savent, ja, lui et son ordonnance, on peut compter sur eux. Le colonel Işik était pareil, mais il serait plus exact de dire qu’il avait choisi de fermer les yeux. Cela fait des années que nous sommes là. Des décennies, pour certains, comme Stratis Kourakis.
Elias ouvre la bouche, sans pouvoir dire un mot.
— Tu les rencontreras ce soir, les villageois, du moins je l’espère.
— Mais comment avez-vous fait pour...
Sous l’ombre d’un arbre, dans la cour, deux enfants délicats comme des oiseaux tendent le cou dans son champ de vision et lui jettent un coup d’œil furtif. Dès qu’ils se rendent compte qu’Elias les a vus, ils sursautent et s’enfuient en courant.
— Ah, les jumeaux sont encore là?
— Ce n’est pas mon imagination, alors.
— Non, ce sont les enfants de Kaiti. Le garçon, Aslan, et la fille, Lale.
Pendant quelques secondes, Elias a l’impression que toute cette entrevue n’est qu’une sorte d’hallucination.
— Mais pourquoi ce colonel mentirait-il? demande-t-il enfin. Je suis vivant, et ils pourraient me rattraper à tout moment.
— Personne ne souhaite une telle issue, remarque l’homme d’une voix douce. Toi non plus d’ailleurs. Surtout maintenant que tu sais que Mme Şahin est vivante. Le colonel ne veut pas de problèmes, il est toujours comme ça, très attaché à sa vie au club. L’armée turque, quant à elle, préférerait qu’aucune version contradictoire ne se manifeste. Ce que dit le colonel sera tenu pour vrai : tu t’es noyé. Comme tu le sais sans doute, la majorité des Chypriotes turcs aimeraient bien que l’armée rentre en Turquie, car ils ont envie de se réconcilier avec les Grecs. Mais la Turquie n’a aucun désir de se retirer, surtout maintenant, avec tout ce gaz naturel découvert autour du littoral.
Elias hoche la tête. Son oncle à Larnaca lui en a parlé.
— Le récit de ces quatre soldats montre que les troupes turques sont là pour les protéger, et qu’on en a encore besoin aujourd’hui. Cela réveille aussi une haine très utile contre les Grecs. Au contraire, ta version des faits peint une image brutale et incompétente de l’armée, c’est embarrassant pour la Turquie sur la scène internationale, comme si sa présence ici ne l’avait pas déjà assez ternie! Donc, tout le monde te croit mort. Ils n’ont pas encore révélé ton nom. J’imagine qu’ils tâcheront de s’entendre avec ton ambassade pour calmer le jeu. Cela pourrait marcher. Ton gouvernement ne voudra pas d’autres scandales après celui qui a secoué les troupes canadiennes « au repos » à Paphos l’an passé...
Elias a entendu parler de ce cas, un double meurtre suivi d’un suicide ayant coûté la vie à une danseuse polonaise, à son petit copain chypriote et à un jeune soldat dépressif.
— Pour autant qu’ils donnent l’apparence de te rechercher, ajoute l’homme. Jusqu’à ce qu’on n’en parle plus chez toi.
— Je n’ai plus vraiment de chez-moi.
— Que veux-tu dire?
— Attendez... Eylül est en danger, alors, non? Je veux dire...
— À cause de ses blessures, sûrement. Pas autrement, à mon avis. Penses-y un moment : si elle sort du coma et raconte la même histoire que toi, ce serait la parole d’une femme victime d’un traumatisme contre celle de quatre hommes, des soldats de surcroît. Et puis, pourquoi cette femme aurait-elle envie de raconter au monde entier qu’elle a eu des relations intimes avec... un étranger, un Grec, sur la plage, et en état d’ébriété en plus? Si elle te croyait toujours vivant, peut-être dirait-elle la vérité, mais si elle apprend que tu es mort... Elle vient d’une famille libérale, d’accord, mais la vérité la déshonorerait, en Turquie.
— Donc, si je refaisais surface et révélais la vérité, je pourrais ruiner sa vie. La mettre en péril une nouvelle fois.
— J’en ai bien peur.
— Bordel de merde, comme si je voulais... Et ce colonel...
— Kaya, Erkan Kaya. Son ordonnance vient tout juste de nous apporter une note. Kaya a su que nous t’avons capturé, il veut nous rencontrer pour en discuter. Il nous demandera peut-être de te livrer à lui.
Les rides se multiplient de nouveau sur le haut front de l’homme couronné d’une touffe de cheveux ébouriffés, raides, grisonnants.
— Non. Que ferait-il de toi? Il n’est ni violent ni stupide. Il ressemble plutôt à... un play-boy qui aurait adoré la Varosha d’avant la guerre... Pourtant, ton existence lui pose un vrai problème. Il nous demandera sans doute de te garder ici, en sécurité, pour le bien de tous, jusqu’à ce que l’histoire retombe d’elle-même.
— Me garder ici.
— Ja , et je dois t’avertir...
— Non, inutile. Pas d’avertissement, pas d’ordres. J’en ai assez de tout ça. Je vais réfléchir à ce que vous m’avez dit, mais si je reste ou si je pars, ce sera ma décision.
La barbe de l’homme semble cacher un autre sourire, gêné ou inquiet cette fois.
— Disons simplement que le sergent Kourakis, qui t’a emmené hier soir avec Kaiti, n’est pas toujours très prévisible. Comme tu l’as remarqué, il est armé. Il faisait partie des forces spéciales venues de Crête en 1974 pour aider les Grecs Chypriotes, et... comme il n’a ni capitulé ni été capturé, il considère que la guerre n’est pas encore finie ni tout à fait perdue. Il peut se montrer poli, et même généreux, mais il est prêt à tout pour protéger le village. Et puis, il y a le chien, et Paris. Avant la guerre, à Varosha, ce Paris était... comment dit-on déjà... un homme qui dort dans la rue et demande de l’argent aux touristes?
— Je comprends.
— Il vit comme un reclus dans une hutte de gardien de chèvres, plus au sud, au-delà des ruines. On dit qu’il se nourrit de fruits et de serpents rôtis. Il erre parmi les ruines, près du périmètre, en se cachant. Le colonel Kaya ignore tout de lui. Je ne l’ai moi-même rencontré que deux fois. Tu ne l’as sûrement pas vu hier soir, mais lui, si, et il a averti Stratis. Il n’avait pas repéré d’intrus depuis des années.
— Que voulez-vous dire? Que je suis prisonnier, en quelque sorte?
— Ce n’est pas le mot juste.
— Vous en avez un meilleur?
— Tu ne seras pas confiné à cette pièce, pas du tout. Et je pense qu’après un certain temps, quand on aura oublié toute cette histoire, et qu’on sera convaincu que tu ne diras rien...
— Tout le monde veut que je me taise.
— ... alors peut-être que tu pourras nous quitter, en prétextant l’amnésie. Tu étais bien ici pour congé de traumatisme, ja ?
— Après ma thérapie, ils allaient me renvoyer au pays ou sur le front. Il n’en était pas question.
— Au pays ou sur le front.
— Les deux, peut-être.
— Tu as trouvé un moyen de ne pas y retourner, on dirait.
Une ombre passe dans l’embrasure de la porte, une jeune femme portant un plateau.
— Ena kafe yia ton kseno , annonce-t-elle en entrant.
Derrière elle, il perçoit la riche dissonance de ce chant d’oiseau qu’il avait cessé d’entendre pendant sa discussion avec l’homme, un interrogatoire en fait. La femme est plutôt menue dans sa petite robe noire qui lui va jusqu’aux genoux et lui donne l’air d’une vieille veuve levantine, cheveux relevés noirs de jais et lunettes de soleil. Sandales de plastique à ses pieds couleur caramel. Taille mince, chevilles fines, plus dodue ailleurs, des mollets puissants. L’homme pose son livre sur le sol et prend le plateau des mains de la femme, qui a l’air soit dégoûtée, soit sur ses gardes, ou trop alarmée pour s’approcher d’Elias, assis sur son lit mouillé de sueur. Dans son état, il ne se sent pas du tout comme une menace, plutôt comme un être fragile, mais il connaît bien depuis son adolescence l’impression que donnent sa forte carrure, sa grande taille solide, ses sourcils noirs un brin dramatiques, sa mâchoire de videur de bar, ses lèvres minces, son air de combativité refoulée.
L’homme lui apporte le plateau. Comme Elias ne veut pas qu’on le serve comme un prisonnier, il tente de se lever.
— Non, je t’en prie, repose-toi pour le moment, fiston. Prends un café et avale un morceau de pain.
Ce mot, « fiston », le frappe en plein cœur. Il est ému, ce qui le surprend encore davantage. Il baisse la tête et porte sa main à son front, comme s’il voulait se gratter. Ou comme un homme qui a du mal à retenir ses larmes lors de funérailles. Pourtant, la seule personne officiellement morte, c’est lui. Trois cachets blancs en forme de pentagone reposent sur le plateau à côté du café, les Ativan qu’il avait rangés dans son porte-monnaie. Une main fraîche se pose sur sa nuque.
— Je ne sais pas de quels médicaments il s’agit, mais j’ai bien peur que ce soient les derniers. Ne l’oublie pas.
Elias opine du chef.
— Je m’appelle Roland. Et voici Ekaterini, ou Kaiti. Bienvenue dans notre village.
coupe claire : kandahar, 11 octobre
Les instructions avaient été données dans une grande tente, sous des lumières alimentées par un générateur, si brillantes qu’elles auraient convenu à un plateau de cinéma. Quatre heures pile. Le capitaine n’arrêtait pas de parler des bons et des méchants, comme s’il expliquait à des petits garçons comment jouer à un jeu vidéo de combat. Plus que jamais, Elias sentait toute l’absurdité de ce qui l’avait poussé à s’enrôler dans l’armée. À trente ans, il ne l’avait fait que pour plaire à son père mourant, ex-soldat, ex-policier, ayant toujours souhaité que son fils rejoigne les rangs des forces armées, ou quelque chose du genre. Quand Elias s’était plié à sa volonté, son père, dressé dans son lit, avait pourtant proféré un torrent d’injures, d’abord en grec, puis en anglais, traitant son fils de triple idiot. Il lançait des salves à moitié cohérentes qui lui coupaient le souffle.
— Ce n’est pas une mission de Casques bleus, ça! Tu vas te faire tuer!
Voir son fils s’enrôler servirait de bouée à son père, avait cru Elias, le temps d’une autre rémission, pour acheter du temps, une année encore pour le préparer à une mort plus douce, moins courroucée. Je pensais que cela te rendrait heureux, Papa . Mais non, surtout avec ce cancer qui le rongeait, comme si plus rien au monde ne comptait que la vie, la continuation de son sang, de sa semence. Les espoirs qu’il avait autrefois entretenus pour son fils s’étaient envolés. Peut-être n’avaient-ils jamais été réels, ces espoirs, simples incarnations de sa frustration de voir ce fils bifurquer de la voie qui aurait dû être la sienne. Son fils avait bien le physique d’un homme, va!, sans en avoir acquis le « caractère », ce qui pour le père se traduisait par une espèce de certitude totale, de mépris plus ou moins impatient pour toute nuance, toute idée nouvelle, toute réflexion distincte, toute bonté trop naïve, la bonté étant une faiblesse, et la faiblesse, un échec de la volonté. Son fils était un athlète de talent, doué d’une grande force. Une fois adulte, il aurait dû démontrer cette prouesse mâle qui favorise la compétition et mène vers une carrière dans les affaires, le droit, la finance ou la sécurité. Elias se contentait de travailler à mi-temps comme entraîneur de centres sportifs et de reprendre dans les bars les chansons des autres. Il faisait du surplace, indéniablement. Il vivait avec une femme sans être amoureux d’elle, il était cultivé sans jamais ouvrir un livre, et accro aux sports télévisés et au porno sans être un vrai fan, sans réel engagement même avec sa dépendance. Comme tous ces autres adolescents de trente ans à la dérive dans un monde trop riche, un monde qui provoque un coma de suffisance.
Au chevet de ce qui deviendrait bientôt le lit de mort de son père, Elias avait compris son erreur en tentant bêtement de parodier l’engagement d’un adulte et de renouer un peu trop tard avec l’amour et les liens familiaux. Mais il ne pouvait plus reculer, et la choquante insistance de Papa pour qu’Elias revienne sur sa décision avait renforcé sa détermination. Et voilà qu’il se retrouvait quelques mois après le début de sa seconde affectation, dans une mission en pleine décomposition, défendant un régime abject, avec des morts toutes les heures, qu’ils soient civils ou militaires, bons ou méchants (certains ressemblant à des étudiants, non, impossible, il n’y a pas vraiment d’écoles ici, c’est pourquoi nous sommes venus à la rescousse de ce pays). Et tu as gobé cette explication, du moins en partie. Elle a facilité ton enrôlement. Pendant un temps, avant cet ennui de plus en plus mortel que l’on ressent dans le désert, après une énième partie de Texas hold’em, avant que ne commence la réelle violence, appartenir à quelque chose de solide te réconfortait. Recevoir des ordres clairs, plutôt que prendre soi-même des décisions, plutôt qu’échouer, se laisser emporter par le flot et la simple volonté du groupe.
Appartenir, tout simplement.
À l’aube, la compagnie a descendu la vallée à pied, en longeant le mur de terre qui borde un sentier trop étroit pour les véhicules blindés légers. La vallée est un bol en terre cuite aux bords abrupts, en dents de scie, et la vue, à partir du fond, donne sur un horizon circulaire tout étayé de montagnes stériles cuites et recuites par le soleil. De l’autre côté du mur, un ruisseau descend parallèlement au sentier et fait entendre son mélodieux murmure, véritable répit pour les hommes après tant de temps passé dans le désert. L’eau, ou le bruit de l’eau, semble rafraîchir et adoucir l’air.
Là-bas, dans la vallée, se niche un petit Éden, comparé à la zone désertique, là-haut. Seules quelques taches de vert luxuriant apparaissent parmi les toits bruns dominés par un minaret. Les autres éclats de couleur, à l’intérieur des murs de boue, sont moins brillants, mais tout aussi reposants pour l’œil : le blond des blés, le jaune de la moutarde et, sur un bien plus grand espace, le vert céladon de ce qui est sans doute l’oliveraie, de ce côté-ci du village. C’est là leur destination.
En s’approchant de l’oliveraie, des équipes de tirailleurs ont dévié de leur route et escaladé les murs de chaque côté du sentier. Ils se sont répandus dans les champs, où quelques villageois les ont regardés, bouche bée, houe à la main. Elias aurait aimé les suivre dans les champs pour soulager une urgente envie de pisser, ou essayer d’uriner, car sa vessie est vide, mais brûlante. Et puis, les voilà qui ont atteint l’oliveraie, de l’autre côté du mur de terre couvert de lierre sauvage et de bougainvillée. En passant près des fleurs pourpres, il a remarqué pour la première fois qu’elles n’avaient aucun parfum. Quand le corps est en état d’alerte, les sens cessent-ils de fonctionner? Non, au contraire, l’odorat et la vision ne font que s’amplifier. Des crottes de chèvre toutes fraîches sur le sentier, la trouille acide de ces corps anxieux, surchauffés, et enfin l’odeur plus douce de l’oliveraie qui le ramène à son enfance, lors de sa première visite en Grèce, près de Pyrgos, la riche amertume des fruits, les feuilles, l’écorce résineuse des arbres, certains millénaires, comme c’est le cas ici aussi. Des arbres pleins de muscles, férus de rhumatisme et pourtant florissants, leurs troncs noueux, criblés de trous, l’air indestructiblement pétrifié.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents