Messages de l au-delà
217 pages
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Messages de l'au-delà , livre ebook

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Description

La vie se poursuit-elle après la mort ?
Sous quelle forme et dans quel but ?
Telles sont les interrogations d’un professeur d’université de médecine d’aujourd’hui.
Le grand apport de ce livre réside dans la qualité de l’échange entre le disparu - grand prix de la recherche scientifique – qui, de la Maison des morts, livre à son fils rationaliste des réponses d’une haute teneur philosophique et scientifique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 13
EAN13 9782897210069
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Version ePub réalisée par :

Les Éditions du CRAM 1030 Cherrier, bureau 205, Montréal, Qc. H2L 1H9 514 598-8547
www.editionscram.com
Conception graphique Alain Cournoyer
Illustration de couverture © Bernard Herzog
II est illégal de reproduire une partie quelconque de ce livre sans l'autorisation de la maison d'édition. La reproduction de cette publication, par quelqueprocédé que ce soit, sera considérée comme une violation du droit d'auteur.
Dépôt légal — 4e trimestre 2011 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque nationale du Canada Copyright © Les Éditions du CRAM inc. Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.

Distribution au Canada : Diffusion Prologue Distribution en Europe : DG Diffusion (France) ; Caravelle S.A. (Belgique) ; Servidis (Suisse)
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Herzog, Bernard
Messages de l'au-delà : la renaissance n'est que la foi dans la vie

(Collection Psychologie)
Comprend des réf. bibliogr.

ISBN Imprimé: 978-2-923705-21-7
ISBN PDF : 978-2-923705-64-4
ISBN EPUB : 978-2-89721-006-9
1. Vie future. I. Titre. II. Collection: Collection Psychologie (Éditions du CRAM).

BL535.H47 2010 236'.2 C2010-942175-2
Table des matières
Préface
Chapitre I - Voyage de la Toussaint
Chapitre II - Portrait impressionniste d'Eugène H.
Chapitre III - La poésie du maître des forges
Chapitre IV - L'inéluctable cheminement vers l'Orient
Chapitre V - Comment Edma Dasar Lume me fit revivrela renaissance de mon père ?
Lettre à mon père n° 1
Lettre à mon père n° 2
L'histoire de Gilles de St Albin
Lettre à mon père n° 3
Le départ de Fernand
Lettre à mon père n°4
Lettre à mon père n° 5
Lettre de mon père n°1
Lettre de mon père n°2
Lettre de mon père n°3
Lettre de mon père n°4
Lettre à mon père n°6
Lettre à mon père n°7
Lettre à mon père n°8
Lettre à mon père n°9
Lettre à mon père n°10
Lettre de mon père n°5
Lettre à mon père n°11
Lettre à mon père n°12 « Les Jardins de la Lumière »
Annexe n° 1
A- L'histoire d'un homme modèle
B - L'éducation dans la peur et le culte des morts
C - L'homme qui s'envole (3ème entretien)
Annexe 2
Post-Face
Messages de l'AU-DELA: Illustrations de l'auteur

Le pêcheur et son filet
Préface
Mes chers amis,
Je me permets de vous communiquer la suite des réflexions que j'ai pu mener tant dans mes entretiens avec mon père, qu'avec ma douce et tendre épouse prénommée Christine.
Comme les tapis de feuilles en automne ces réflexions se sont accumulées avec le temps. En les colligeant, elles ont pris d'elles-mêmes un sens, aussi ai-je ressenti le désir d'écrire ce volume du moins de le composer par l'adjonction de différentes lettres personnelles.
Le décès brutal d'un jeune enfant d'une douzaine d'années dont les parents m'ont apporté quelques documents, notamment des dessins, m'a bouleversé.
Il avait dressé une carte ressemblant à une toile d'araignée où il avait incorporé sous forme symbolique sa vie passée et sa vie présente.
C'est son souvenir vivace en moi, comme un immense regret qui a soulevé la grande houle d'une révolte trop contenue devant des centaines d'autres départs posant de nouveau la question fondamentale du« pourquoi de la vie ? »
Il était beau, il était intelligent et vivait en harmonie avec ses parents, de braves gens et ses nombreux amis. Simplement il allait trop souvent peut-être dans sa cabane au fond du jardin rêvasser comme des milliers d'autres, ainsi que je le faisais à son âge, comme le Grand Meaulnes sûrement.
Il avait tapissé les planches de sa cabane de dessins représentant ses chimères et une toile d'araignée qui symbolise notre galaxie mais mille autres choses encore.
Après avoir composé ses graphismes étonnants il leur donna vie par des couleurs, et il apposa en dernier, au centre, une tache rouge.
Quelques jours après, il fut frappé par le monde de l'Enku, suite à l'attitude irresponsable d'un vieil idiot qui avait ingurgité quelques pintes d'eau de vie.
Ce dernier dessin restait donc comme l'indice d'un départ imminent mais aiguillonnait aussi une résonance intérieure qui était comme une obligation d'établir un parchemin pour éclairer suivant une démarche cartésienne et rationnelle, la suite de mes documents et extraits oniriques, bref la synthèse de ma démarche personnelle sur un sujet si tabou que notre civilisation veuille l'ignorer à tout prix.
En effet, nous assistons toujours à cette lutte fratricide entre le monde ancien et le moderne. On oppose toujours la Science à la Connaissance intuitive de chaque être qui est unique.
Nous vivons donc bien dans la période du nihilisme scientifique de la vie, tout en faisant l'éloge de la Science. Si elle nous permet d'avancer avec certitude sur des thèmes aussi précis qu'abstraits, notre fascination d'hommes de Savoir nous précipite dans un aveuglement qui nous fait oublier jusqu'au respect même de la vie.
Cette émotion volcanique d'une révolte vécue quelques dizaines d'années plus tôt ressurgissait, c'est pourquoi aujourd'hui j'ose vous la faire partager.
J'avais permis à un ami d'enfance d'accéder à ses rêves, devenir professeur d'Université.
Un jour je le croise dans un couloir hospitalier, un plateau à la main. Après les propos chaleureux d'une amitié vivace en moi je lui demande ce qu'il tient sous le linge vert qui recouvre l'objet de ma curiosité. Il le lève et j'aperçois le cœur d'un jeune adolescent. Il venait cesser de battre à n'en pas douter.
« C'est le cœur d'une fillette de douze ans décédée au cours de l'examen il y a quelques minutes. C'est une tumeur du cœur, je vais vite au service d'anatomie pathologique pour que les coupes et les imprégnations soient excellentes : c'est pour la recherche scientifique ! »
Son sourire ne laissait aucune place au doute : elle était repartie pour l'Au-delà !
Je ne laissai pas paraître mon vertige, ni ma nausée.
J'avais aidé un nouveau prêtre, semblable à l'Ancêtre aztèque, à assumer son rôle et je m'étais fourvoyé sur l'essentiel. Décontenancé, je ne voyais pas comment il avait pu interrompre le cours du fleuve d'une vie sans en être ému.
Je fus gêné par mon sentiment, l'afflux impérieux de mes émotions. Il devait me conter que la jeune patiente s'était agitée durant l'examen ce que l'expérimentateur l'avait considéré comme un outrage alors qu'elle asphyxiait. Après l'avoir vivement admonestée, il l'avait giflée…
Notre amitié était morte à l'instant même, et nos chemins se sont séparés depuis sans que je lui fasse la moindre remarque : c'était ma façon de le respecter car il avait aussi le droit, malgré ma réprobation, à mon respect.
J'espère et souhaite à l'ami lecteur un parcours aisé de ces quelques pages mais aussi la sérénité et la certitude que j'ai moi-même éprouvées.
Aussi, je le confie à vos bons soins sachant que ce fragment de mon jardin intérieur est comme un petit trésor qui vous permettra au risque de faire hérisser les cheveux à certains, de dénouer le fil d'Ariane de notre vie.
« A mon très sensible et brave ami qui m'a confié le soin de critiquer son œuvre, je me permettrai d'ajouter ceci : au travers du désespoir on retrouve le chemin des cimes. »
A.C.A.
« Pour l'honneur qu'il m'a fait de lire son œuvre je me permets de donner ce conseil : si le sommeil n'est qu'un songe, l'éveil des abrutis n'est qu'un mauvais songe car dans le songe du naïf on retrouve le miroir de la vie. »
P.R.
« A mon ami, cher Professeur, qui m'a fait l'obligeance d'accorder sa première lecture, de tout cœur je le remercie pour l'immense travail accompli pour récolter toute cette synthèse et avoir l'honnêteté de communiquer des entretiens fort personnels. En quelques mots je dirai ceci : "à la vie il apporte non seulement sa joie et sa foi de vivre, il raye d'une plume le nihilisme révolutionnaire de l'intégrisme imbécile." »
J.A.G.K.

Lac Toba à Sumatra
Chapitre I
Voyage de la Toussaint
La succession des paysages observés à travers une vitre de train donne l'impression du changement intérieur et notre imaginaire s'active. Il se nourrit de cette excitation très particulière semblable aux arômes précieux de l'enfance. Alors le passé affleure en surface. Ces effluves visuelles se mêlent aux odeurs des gares, aux impressions bigarrées d'une population inconnue ; cela prête à la réflexion tout comme le fait de boire à la terrasse des bistrots parisiens par une belle après-midi d'été en regardant passer les jolies femmes…
J'allais retrouver mes frères à Paris afin de gagner avec eux le cimetière de Bruay-la-Buissière où reposent les restes de nos parents. Cela me laissait un avant-goût de brouillard, de chrysanthèmes, bref, de Toussaint sur fond de terrils et de souvenirs des gueules noires. Je croisais ceux-ci le matin, ils rentraient à la mine et moi je partais à l'école.
Je me laissais aller à cette réflexion que la vie ressemble au jeu de la mère l'Oie ! Mieux vaut prendre un bon départ, éviter certaines situations où l'on risque de perdre des années, voire de retourner à la case initiale ou de subir diverses mortifications vexatoires.
Je revois à cet instant la photographie de mon père tenant un nouveau-né rigoureusement vertical : je rejetais le lait de ma mère le jour même de ma naissance sur le dos de mon père ! …
Combien le conflit avec elle fut rude ! Elisabeth était une mère très possessive, cela explique l'intensité du conflit qui devait durer près d'un demi-siècle !
Je naquis difficilement avec un double circulaire autour du cou et je dus la vie à la prouesse opératoire du Pr. Vermelin qui, à la maternité Pinard de Nancy, réussit la manœuvre difficile de Champetier de Ribes, une tentative de retournement intra-utérin et de libération de ce fichu cordon semblable à la corde des pendus qui entraîne une foule de conséquences désagréables.
Je devais donc impérieusement compter sur mon père pour me défendre et faire face au phénomène invasif maternel ! Lorsque je découvris Folcoche, d'Hervé Bazin, je devais en rire, car j'avais, aux mauvaises heures, surnommé ma mère "Staline" ! Je la contemplais cependant avec admiration, mais de loin le reste du temps, comme les Corses admirent leurs mères, les Italiens leurs "mamas", ambivalence oblige ! J'étais fier d'elle, l'essentiel étant de pouvoir lui faire face.
Elle était une solide Française native du Nord. Mon père l'avait connue à Lille. Elisabeth était très intelligente et intuitive, comme mon père du reste, mais d'une possessivité extrême doublée d'un autoritarisme sans appel !
À vrai dire, notre père constituait à la maison une pâle figure face à sa présence temporelle sans faille. Le brave homme planait à quelques vingt mille lieues de la planète qu'on appelle Terre, c'est-à-dire notre lieu d'incarnation où la mer et les terres se mêlent dans une horizontalité sans fin où règne la Déesse mère, une situation somme toute habituelle sur le pourtour méditerranéen, mais également sur les terres de Bretagne, d'Allemagne, de Flandres, du Japon… entre autres !
Ce que je désire évoquer aujourd'hui, ce n'est pas tellement une fuite ou une résistance viscérale face à cette autorité, mais ce désir farouche semblable à une soif permanente et jamais satisfaite d'un contact réel avec le père.
On attend de lui d'être semblable au passeur qui mène sur l'autre rive, de rendre justice, d'instaurer la paix et d'édifier une digue de protection entre le petit poisson et la baleine, si je peux exprimer ainsi les relations telles que j'aurais dû les vivre au cours de ma tendre enfance après être sorti de l'épreuve des eaux… On a bien besoin de respirer, de se remplir d'air, d'espace. Le père c'est cela : l'éternel impalpable, celui qu'on ne voit pas, mais qui est absolument nécessaire à la survie !
La figure du père, examinée sous cet aspect, a cette constance habituelle ordinaire de rimer souvent avec l'absence ! Je suis toujours le témoin quotidien des innombrables doléances reçues à son égard, lesquelles ont toutes réveillé bien évidemment mon désir éternel d'une vraie conversation avec l'auteur de mes jours !
Il est également possible de constater, en vieillissant, après avoir maugréé contre ce père et ses diverses manies, parfois fort risibles, que nous, ses fils nous lui ressemblons de plus en plus dans notre façon de nous raser, de manipuler certains instruments, dans le choix des aliments, mais aussi dans diverses attitudes comportementales telles que la réponse à une agression, la façon de nous protéger ou de nous mettre en garde, etc.
C'est dire combien en raison des identifications inconscientes, l'imprégnation paternelle pour les fils est extrême.
Les grands hommes qu'il vénérait comme des Dieux furent également les nôtres : Claude Bernard, Lavoisier, Mendeleïev, et principalement Louis Pasteur. Mon père avait le goût de la rigueur extrême des physiciens et des chimistes sans avoir le côté farceur d'un Feynman. C'était un homme effarouché par la violence, effrayé par les conflits. Il n'aurait pas tué une mouche et se mettait en colère pour masquer sa faiblesse face à l'agressivité. Il était sans armes face à la stupidité ! La société traversait l'époque sombre du nazisme, de la délation. Certes à toutes époques le thème de la bête humaine, selon l'expression de Zola, est une constante. Rabelais, Paracelse l'ont également vécu.
Enfant, je regardais mon père se raser, cela m'intriguait de le voir agiter son blaireau, fabriquer sa mousse dans un petit bol. Il avait un grand rasoir semblable à celui des coiffeurs d'autrefois. Il le repassait longuement afin d'affûter la lame. Cela me terrorisait car parfois je voyais sourdre du sang de son visage, il se blessait surtout lorsqu'il était énervé car nous, les enfants, nous le tracassions beaucoup…
Je le contemplais souvent dans un état méditatif, sans concevoir que, plus tard, j'aurais moi aussi à devoir me raser car on n'imagine pas que le système pileux puisse un jour vous préoccuper.
La brillance de son regard attirait mon attention mais pas la ligne de son corps car il était maigre et son crâne se dégarnissait ! Il n'obéissait pas aux canons de la beauté grecque, et ne ressemblait en rien aux sculptures de Phidias, ni aux guerriers. Ces personnages-là on en avait vite fait le tour, tandis que mon père demeurait toujours une énigme, même après sa renaissance ! 1
Il avait de gros yeux de myope et par conséquent des lunettes à verres épais. Sans son optique, il ne voyait rien et ne pouvait se diriger, aussi il en prenait grand soin, lavait ses lentilles chaque jour et évitait précautionneusement de les rayer.
« La méthode et la rigueur scientifique en toute chose… » Disait-il, même lorsqu'il lui arrivait – c'était rarissime – de faire de la cuisine lors d'une absence de notre mère.
Je me souviens des quelques tartes aux quetsches ou aux mirabelles de notre jardin; après avoir réparti les fruits il ajoutait au-dessus des morceaux de pâte, ce qui choquait mon sens esthétique. Je ne voyais plus que ces affreux rectangles. Ils gênaient mon regard et quand je lui soulignais leur présence incongrue, il me disait :
« C'est pour savoir si la pâte est cuite ; ce sont comme mes éprouvettes au laboratoire, elles me donnent avec précision l'état de la cuisson. » C'était des tartes d'ingénieur en chimie physique !
Là, je différais de sa rigueur, chez moi l'esthétisme primait, du moins avait ses exigences.
Je devais lui causer pas mal de tracas car j'avais aussi mon caractère. Par exemple, à l'école primaire je ne voyais pas pourquoi l'institutrice se permettait de juger mon travail et osait placer un chiffre avec une encre rouge sur mon cahier puisque ce cahier m'appartenait et que j'étais tout aussi capable qu'elle d'y mettre une note ! Aussi, il m'arrivait souvent de biffer la note de l'institutrice et de la remplacer par un chiffre qui m'agréait davantage !
Quelquefois, devant les zéros, j'ajoutais l'unité ou une queue tantôt vers le haut, tantôt vers le bas et il m'arrivait aussi de mettre des commentaires « très bien, excellent ! ». Tout cela vint aux oreilles de ma mère qui devait gentiment me caresser avec un instrument d'usage maternel exclusif qui faisait partie de l'ordinaire quotidien, un manche muni de lanières de cuir qui vous active sérieusement la circulation des jambes quand il ne s'agit pas du reste !
Comme je récidivais, mon père exaspéré d'un rejeton aussi têtu, s'en remit de nouveau à l'autorité maternelle qui derechef dut s'exercer mais cette fois devant toute la classe. Elle devait m'accompagner à cette occasion à l'école et raconter mes méfaits devant l'institutrice et les camarades et, non contente de me morigéner, elle m'attribua, devant eux, une solide raclée de martinet, démonstration d'autorité habituelle quotidienne dont je me serais fortement bien passé. J'avais six ans et nous habitions le village de Pompey, proche de Nancy, une cité grise et ocre qui sentait le soufre, la suie et les gaz de fonderie. Le ciel était celui de la Lorraine envahie par les "vert-de-gris". Tout était acide car l'invasion était là, bien présente, et la mort rôdait partout.
Je n'ai plus guère de souvenirs de l'époque heureuse de mes premières années avant la déferlante guerrière. Ma mère me racontait que j'étais un gosse d'une curiosité impossible et d'une ténacité sans faille. Comme elle suivait les conseils du Pr. Vermelin et non les besoins exprimés par son rejeton, elle me pesait entre chaque tétée et je connus le rationnement avant la lettre ; ainsi je pouvais brailler d'une tétée à l'autre pour réclamer d'être nourri à ma faim, sans me fatiguer.
Mon père intervenait mais sans résultat. À peine debout, je déménageais la vaisselle, aussi les portes et les placards furent vite fermés à clé. Les robinets des radiateurs du chauffage central m'intriguaient et les fuites d'eau furent si nombreuses que ma mère imagina de me terroriser en me disant qu'il y avait un vilain crocodile dans les radiateurs. Mon père laissa faire. Elle me vanta les crocs de l'animal et sa rapacité insatiable, mais cela n'eut pour effet que d'aiguiser ma curiosité, aussi je débouchais tous les radiateurs à ma portée afin de voir l'horrible animal et trouver enfin de la compagnie… L'inondation générale des parquets devait alarmer mon père mais sans guérir ma soif de m'informer sans cesse des choses nouvelles. J'étais un enfant parti à la conquête de l'espace, à la découverte de toutes les singularités ou bizarreries de ce monde.
La vie n'est-elle pas un magasin de curiosités ? Et derrière chacune, n'y a-t-il pas de bonnes choses à prendre… ou à apprendre ?
J'en voulais beaucoup à mon père de me laisser totalement à la merci d'un pouvoir maternel que je ressentais comme intolérable et cœrcitif.
Dès ma première année j'avais pour ami Diak, un chien berger allemand. Je dormais couché contre lui, ce que ma mère ne supportait pas.
« Lorsque tu étais entre la vie et la mort du fait d'une otite compliquée d'une mastoïdite, ton chien ne te quittait pas d'un pouce. Il veillait jour et nuit sur toi… »
Tel était le témoignage de ma mère à son égard. Elle prit ombrage de notre affection réciproque et la jalousie aidant, elle trouva la solution de donner le chien à la fille d'une voisine afin de m'éloigner de lui ! Mon père laissa faire… L'animal manifestait par des grognements sa réprobation quand elle exerçait ses brutalités envers moi…
J'eus quelques années plus tard un coq pour ami. Blanqui était tout blanc, je l'avais baptisé ainsi pour cette raison. Il y avait entre lui et moi une relation étrange semblable à celle d'un cavalier dont le cheval agit selon la pensée de son maître. Il m'attendait toujours derrière la grille de la maison quand je rentrais de l'école, en me faisant la fête à sa façon.
Il surgissait du jardin situé à l'arrière de notre maison d'habitation et se trouvait toujours là dès que j'arrivais. Cela était surprenant, car il ne pouvait pas me voir arriver.
Si je lui désignais mentalement un acte à effectuer, par exemple, aller picorer des mirabelles tombées, il s'affairait aussitôt dans la direction que je lui avais indiquée, sans aucune dérive.
Si je lui demandais d'aller morigéner une poule trop bruyante à mon goût et fort éloignée du groupe de ses congénères, aussitôt il se dirigeait vers elle et agissait comme je le lui avais indiqué en pensée… C'était mon copain, mon pote, après le chien éloigné par ma très chère mère…
Elle devint jalouse de ce nouvel ami et profita de l'absence qu'elle avait elle-même organisée avec un médecin pour me faire opérer des amygdales.
Durant ce temps, elle fit tordre le cou à mon ami gallinacé et le servit à mon retour de clinique sous forme d'un rôti… On imagine les conséquences psychologiques et le sentiment qui en résultèrent chez l'enfant…
Elle a dû avoir mauvaise conscience car elle me fit cadeau en dédommagement, si je puis dire, d'une maquette de bateau à laquelle je ne voulus jamais toucher. Un enfant ne trahit pas un ami de la sorte… !
Je vomissais littéralement ce comportement et j'étais furieux de la faiblesse de mon père qui une millième fois me laissait à la merci de son Général…
Vous comprendrez aisément pourquoi je ne voulus plus manger de poulet ou de volailles jusqu'à l'âge adulte, ni pourquoi je versais dans l'allergie aux militaires, aux despotes et aux brimades administratives. On retrouve chez les anarchistes espagnols les mêmes relations envers des mères un peu trop phalliques…
Comme je n'avais pas le droit d'avoir des camarades de jeu à la maison, encore moins de m'échapper à l'extérieur pour jouer et qu'il n'y avait pas l'alternative d'un animal fétiche, je parlais aux arbres ! Je les prenais pour amis et j'allais dans le jardin respirer un peu hors de la sphère maternelle ou scolaire pour ne pas périr d'asphyxie…
Ma mère avait observé la qualité de ma mémoire. En classe, il suffisait qu'un gamin récite sa leçon avant moi, pour que, interrogé en second, j'obtienne la moyenne. Si deux élèves passaient avant moi, je parvenais à 16/20, après trois je décrochais aisément 18 ou 19/20. Il en était de même au catéchisme. Ma mère se rendit au presbytère comme auprès de l'instituteur, ce qui me donna l'occasion d'être systématiquement interrogé en premier. Il en résulta une série mémorable de zéros, notamment au catéchisme où le curé était aussi rigide que ma mère.
Comme je me moquais bien d'effectuer ma communion, la série s'éternisa. Par contre, à l'école, la méthode eut un effet positif en ce sens que je fus bien obligé de lire mes leçons ! Au lycée, je trouvais aisément la parade : j'étais responsable de classe et donc de la feuille de notes, ce qui devait s'avérer très utile… D'ailleurs j'avais découvert la solution : j'imitais à la perfection la signature de mon père, très simple, ce qui évitait d'avoir à présenter chaque mois ou chaque semaine le bulletin de notes générateur de fessées et de réprimandes verbales.
J'étais donc un enfant qualifié de "forte tête" ou de "meneur" qui errait en fait dans ses rêveries en refus de la réalité humaine "trop humaine", adorateur de belles choses tout à fait inaccessibles. En cela je ne différais pas de mes semblables mais à cette époque plus souvent que de coutume le ventre criait famine.
Mon père était un véritable aristocrate, du moins j'en jugeais ainsi en le voyant toujours vêtu d'une chemise blanche, immaculée et d'une cravate dans un siècle de grisaille et de meurtres ou le peuple se terrait, assoupi dans une ambiance de peur latente et de lourde oppression. Comment ne pas rêver aux oiseaux chanteurs parmi les marguerites et les iris du jardin dont les coloris comme les odeurs m'attiraient tout comme celles des roses, des pivoines, des pois de senteur… ? J'allais un peu trop souvent me perdre dans les groseilliers ou sous les mirabelliers et lorsque mon père rentrait fort tard de l'usine, il me demandait parfois, mais très rarement, ce que j'avais fait, si mes devoirs étaient terminés.
Cette offensive était manifestement induite par "Dame mère". Elle me guettait comme une grosse chatte tapie à l'autre extrémité de la cuisine. Je n'en menais pas très large car je savais que je n'avais rien fait. Apprendre une leçon me donnait la nausée, je me contentais de m'en remettre à ma mémoire qui était à vrai dire assez remarquable pour me sauver des eaux et des zéros jusqu'à une époque lointaine au lycée. Pour parer l'offensive, je lui demandais des conseils sur une version latine ou un quelconque thème latin, ce qui faisait aussitôt cesser l'algarade car mon père invariablement me répondait : « Je n'ai pas le temps, tu le sais bien, j'ai des choses bien plus sérieuses à faire ! » Et il partait de guerre lasse s'enfermer dans son bureau en claquant la porte !
Parfois, je poussais l'audace jusqu'à l'y rejoindre car il m'était plus facile de lui poser un problème délicat pour n'avoir point suffisamment prêté attention en classe, préférant des futilités de cancre prêtant à rire et à s'esclaffer. J'espérais obtenir le maillon manquant auprès de mon père dont tout le monde vantait l'intelligence et les connaissances prodigieuses.
Hélas, quand je m'aventurais dans sa tanière que l'on appelait un bureau là aussi il me répondait invariablement : « Fous-moi le camp ! » Et son attitude ne prêtait pas du tout à sourire…
Mes parents avaient, surtout ma mère, le culte des morts. La photographie de ses parents se trouvait sur le buffet, constamment fleurie. Mon père n'exprimait pas ouvertement, introverti comme il l'était, son culte secret. Pourtant, il vivait dans le passé et restait définitivement attaché au culte de ses parents. Il avait quelques photographies des siens qu'il gardait précieusement avec quelques lettres. C'était son trésor caché, son lien avec les trépassés.
Voici le récit qu'il fit du décès de sa mère :
« En avril 1938, arriva une dépêche "Maman dans le coma.". Elisabeth, mon épouse, pleura et alla avec moi au consulat suisse à Nancy, où le préposé ne voulait pas nous recevoir, l'heure de fermeture des bureaux étant 18 heures et nous étions quelques dizaines de minutes en retard au-delà de l'heure réglementaire.
Elle l'admonesta et il se laissa fléchir, apposa son cachet, j'ai donc pris le train, le trajet durait plus de 24 heures.
J'ai trouvé ma mère sans conscience. Cet état inconscient dura au moins 48 heures, puis le cœur et la respiration s'arrêtèrent. Le diagnostic était trop tardif et les remèdes contre l'hémorragie cérébrale, inconnus. Pauvre femme dont la sensibilité agressée par les événements avaient été mise à trop dure épreuve.
Avril 1938 : Hitler venait d'envahir l'Autriche, sa terre natale, elle savait que ses frères et autres parents allaient être supprimés, elle en éprouva un choc.
Le sort voulait peut-être lui épargner la terreur d'avoir à vivre l'époque terrible qui s'abattit trois années après aussi sur ce pays, les persécutions et assassinats de collectivités entières, juives, orthodoxes, chrétiennes, tziganes, communistes…
À l'enterrement assistèrent de nombreuses personnes de la campagne, de pauvres gens qui l'avaient connue et qu'elle avait aidés comme elle pouvait en donnant du linge, des vêtements à leurs enfants, des tartines, des friandises à ces pauvres gosses qui allaient nu-pieds, en haillons.
Ainsi son vœu de mourir rapidement, sans être à la charge d'autres, fut exaucé, elle eût aussi sa Bible dans le cercueil comme elle l'avait souhaité. »
Il me parlait au cours de mon adolescence avec une émotion non contenue de ses trois tantes déportées à Buchenwald. Les trois jeunes filles rêveuses vivaient au dehors de ce monde, éprises de Schubert et de Schumann, n'ayant d'échange émotionnel, comme Françoise sa mère et lui-même, qu'avec les génies musicaux austro-hongrois. Il me narrait comment, enfant, il avait connu à Samobor des paysans réfugiés russes. Ils se terraient dans la forêt, affamés et apeurés. Le soir, ils chantaient pour se réchauffer et les mélodies montaient vers le ciel, aspirant mon père avec elles dans cet élan spontané de la matière qui exhale son cri de souffrance vers son créateur : « Jamais je n'ai pu retrouver des voix aussi sublimes, cela nous transportait. » Le contact avec lui était aussi fugitif, aussi rare qu'avec ces pauvres hères pourchassés par les bolcheviks. Ils ne voulaient pas abandonner leur Dieu, l'orthodoxie pour le néant.
J'avais placé ces quelques lettres ou effigies précieuses contre sa poitrine pour son dernier voyage, ainsi qu'une couverture en damier noir et blanc assez mal en point. Il nous en avait touché deux mots à quelques reprises et elle m'avait intriguée en 1943/44 lors des bombardements. Notre père avait dactylographié au cours de sa retraite le récit des principaux épisodes de sa vie, rédigés à l'intention de ses fils.
Il y est question d'un voyage en Yougoslavie, en 1934, soit une bonne année avant ma naissance :
« Mon épouse Elisabeth prit quelques souvenirs, un bronze représentant ma grand-mère paternelle presque centenaire. Il y avait aussi d'autres petits objets et un plaid en laine à carreaux noirs et blancs dont se couvrait mon père les après-midi en se couchant pour faire la sieste. Ce souvenir a failli être perdu lors du départ forcé de la population de Pompey par les occupants allemands mais récupéré quand même… »
J'avais huit ans quand, un jour, toute la population du village de Pompey dut fuir de toute urgence, les allemands ayant décidé d'incendier le village en représailles à une action du maquis : deux soldats avaient été retrouvés assassinés dans l'usine !
Il fallait quitter la maison en moins d'un quart d'heure. Le pont qui enjambait la Moselle avait été détruit, il restait une arche et un pilier au milieu de la Moselle entouré d'un amoncellement de gravats sur lequel des échelles avaient été lancées. Elles étaient fort hautes et ce passage me faisait très peur. Une file ininterrompue de personnes plus chargées les unes que les autres fuyait à la hâte, se heurtant. On voyait ces grappes humaines appendues sur les échelons fuyant Pompey pour se rendre à Frouard, un lieu plus calme. Quel ne fut mon étonnement de voir mon père repartir en sens inverse pour aller rechercher quelque chose… alors que nous étions parvenus à l'abri !
J'avais laissé tomber en chemin cette couverture, étant très troublé par tous ces événements. A l'époque, je ne mesurais pas l'importance affective de cet objet. En mon entendement d'enfant il me paraissait absurde de risquer sa vie pour retrouver en chemin un objet aussi banal, alors qu'une myriade de fuyards errait sur les routes.
Les années passèrent. Après le décès de mon père j'en ai retrouvé trace dans ses mémoires : il communiquait ainsi après son décès avec ses fils.
« C'est le 9 septembre que l'événement se produisit le matin. En suivant la Moselle, des escadrilles de six avions, volant très bas, lancèrent des bombes pour détruire le pont qui relie la Moselle et la Sarre à Nancy par la route nationale, c'était un point stratégique. Les explosions faisaient bouger les murs, nous nous abritions dans le sous-sol de la maison, les murs oscillaient comme lors d'un tremblement de terre. La vague passée, je me précipitais dans la rue, un nuage de poussière obscurcissait l'atmosphère, il fallait attendre que fumée et poussière se déposent avant d'apercevoir le pont.
Comme cela doit être difficile de toucher un tablier de pont même en volant bas et sans être exposé au tir de la D.C.A, la visée pouvait se faire dans le calme ! Or, il a fallu recommencer la manœuvre à trois reprises avant de couper le pont ! C'est d'autant plus curieux que des mines étaient placées et auraient pu partir sous les vibrations…
Par malheur, une bombe est tombée environ à vingt mètres du pont, côté Pompey, sur l'abri où 44 personnes furent tuées…
Cette journée déjà bien éprouvante pour la population apportait encore bien des surprises. Vers une heure je voyais courir une personne dans la rue, je sortis lui en demander la raison :
"Il faut quitter Pompey sur l'ordre du commandant allemand et évacuer avant une demi-heure nos maisons" me dit-elle.

Mon père devant les aciéries de Pompey (Meurthe et Moselle)
Je fus sceptique et j'allais à la Mairie très proche de notre maison. Un conseiller municipal et employé de l'usine me répondit qu'il fallait en effet quitter au plus vite le village qui devait être incendié.
Je partis en courant afin d'en faire part aux miens, à Elisabeth. Nous avons pris la poussette pour charger des ballots de vêtements, empli des valises, pris quelques réserves…
Le pont étant coupé, une échelle improvisée était placée pour remonter en face sur le tablier ; on commençait à escalader de gros blocs de pierre dans le lit de la Moselle. Une longue file de population passait avec les bagages. Comme l'échelle n'arrivait qu'en bas du tablier, un civil et un militaire aidaient en donnant la main à l'arrivant pour le tirer et le hisser sur le pont.
Quand nous y passâmes, Bernard laissa tomber une couverture qu'il avait sur le dos. Comme elle avait appartenu à mon père, je ne voulais pas l'abandonner mais j'attendis le passage de tout le monde et j'aidais aussi les autres à franchir l'échelle pour parvenir sur l'autre rive.
Les Allemands avaient fait courir le bruit des représailles envers le maquis et les bruits les plus divers couraient pour expliquer cet exode. Parmi les arrivants, de l'autre côté de la rive, se trouva M. Masson, lourdement chargé, ayant sur une épaule une courroie avec deux grandes valises qui se balançaient lourdement.
Je lui pris la main libre et le tirais pour le hisser sur le pont mais ses valises basculèrent en bas ! L'échelle tomba en arrière à son tour avec toutes les personnes qui se trouvaient dessus ! A ma grande surprise, il n'y eut pas grand mal, des écorchures sans importance. L'échelle fut remise en place et bien calée cette fois et ainsi de suite le passage se poursuivit. Vers 16 h 30, tout le monde avait franchi le fleuve.
Je pus alors redescendre ramasser la couverture qui était restée sur les blocs de pierre, remonter l'échelle et reprendre la route avec ma famille vers Frouard.
Cet exode de la population se fit sous la surveillance d'un avion d'observation américain. En cours de route, nous avons appris les raisons de l'exode : deux Allemands furent retrouvés tués dans l'usine. Le Commandant furieux voulait incendier Pompey mais l'hospice était géré par des religieuses. Il y avait là quelques blessés allemands. Les sœurs, en apprenant l'intention du Commandant, déléguèrent la Supérieure. Elle savait parler l'allemand et elle intercéda en implorant une décision plus humaine, elle fut écoutée et la sanction modifiée : tous les civils devaient partir dans un délai très court à l'exception des malades de l'hospice et des femmes enceintes. Si, malgré cet ordre, des hommes se trouvaient dans la rue ils seraient fusillés sans autre procédure sur-le-champ.
La menace d'exécution des réfractaires ne resta pas vaine, il y eut deux victimes dont Mr Ernest Révérend, un électricien qui, tout en perdant son sang, réussit à se traîner jusqu'à l'hospice où il fut soigné et sauvé. L'autre victime atteinte par des balles explosives se vida de son sang avant d'arriver à l'hospice. A Frouard, quelqu'un m'appela : "Mr Herzog où allez-vous ?" C'était M. Charote, des Hauts fourneaux.
Il me proposa de rester dans un grand dortoir improvisé où nous pûmes ainsi passer la nuit sur la paille. »
La lecture de ce récit me donnait des précisions mais je n'étais toujours pas plus avancé sur l'énigme de la couverture. Elle ne me fut révélée que bien plus tard. Ces mémoires ont ceci de commun avec les feuilles d'automne qu'elles ont la faculté de faire émerger le temps passé.
« Toutes les joies des aïeux ont passé en nous et s'amassent, leur cœur, ivre de chasse, leur repos silencieux. » RAINER MARIA - RILKE
Un jour, j'avais suivi mon père jusqu'à son laboratoire, dans son usine. A vrai dire, j'étais fort curieux, aussi avide de savoir que de connaissance. Comme un chat, j'avais suivi son sillage jusqu'au sein de son laboratoire pour voir ce qu'il faisait, car tout le monde me parlait de lui comme d'un grand savant.
Vis à vis de nos camarades d'école, nous étions très fiers de lui. Sa photographie prise à côté d'un microscope sur un fond de paysage constitué par des hauts fourneaux et des passerelles métalliques, représentait sa forme de poésie. J'avais chaque jour sous les yeux, à la maison, une réplique de cette photo au coloris sépia.
Je préférais bien sûr les champs et les vergers, les fleurs et les fruits de la vie, chacun est bien libre d'avoir des préférences !
Ses ingénieurs m'avaient invité à venir me rendre compte directement sur les lieux de ce que pouvait être un laboratoire de recherches d'une grande aciérie de la sidérurgie française.
Lorsqu'il m'aperçut dans sa sacrée Chapelle, mon père se leva plein de colère et je reçus alors un coup de pied au "cul" magnifique…
Les enfants ont ceci de semblable aux animaux que lorsqu'on les chasse, ils reviennent sans cesse, oubliant les réprimandes, les rebuffades car leurs désirs sont semblables aux jonquilles du printemps qui renaissent toujours après l'hiver.
Peut-être fallait-il un temps d'automne pour que le poète qui sommeille en moi se réveille face aux chrysanthèmes aux coloris si beaux à mon cœur ?
Enfant je ne comprenais pas pourquoi les adultes réservaient l'usage de ces fleurs aux cimetières. Hortensias bleus en été, pivoines rouges au printemps, chrysanthèmes dorés habitués aux derniers feux du soleil, je vous aimais pour la couleur de vie que vous m'apportiez, j'admirais donc le travail du jardinier.
A cette époque, vu son rang dans l'usine, mon père avait droit à un jardinier quatre jours par semaine, ce qui me permettait d'avoir une certaine conversation avec cet homme qui s'échinait sur la terre et en obtenait des merveilles.
En ce matin d'automne ensoleillé, longeant le Val de Loire, je songeais combien la vie de mes parents s'était déroulée dans le culte du travail. Ce voyage dans le passé n'évoquait certes pas des tentures d'or ou les soirées comparables à celles de Marcel Proust, mais bien les moiteurs et les émois de l'enfance en cette Lorraine semblable aux cieux gris du Nord chantés par Emile Verhaeren : dans la sueur des hommes, les nuages de poussière, le tintamarre des monstres mécaniques… et des bottes nazies.
Alchimie du verbe, celui de mon père que je cherchais désespérément avait la rigueur mathématique, la froideur chimique d'une époque de glaciation, de mal-être et de mal-vivre.
" Je cherche l'or du temps " lit-on sur la tombe d'André Breton. Celle de mes parents ne comporte ni date ni épitaphe. Ainsi le désirait ma mère, peut-être afin de demeurer dans l'intemporel ou pour préciser que nous ne sommes que de la poussière.
L'homme a ceci de semblable avec le ressac qu'il revient inlassablement à sa quête. En cela je ne suis pas différent d'autrui. Tout comme l'eau descend du ciel et chemine vers la mer, mes pas me portaient naturellement vers le dialogue, c'est-à-dire à travers le logos, le verbe.
Notre pays traversait alors des événements graves. J'allais au catéchisme et le curé, comme les autorités, parlait d'étoiles jaunes, de chasse aux Juifs, mais aussi aux sorcières. Je n'avais pas bien compris à l'époque mais je ressentais une terrible oppression, un danger permanent.
J'appris à travers les propos des adultes que mon père était d'origine juive, du moins qu'il en avait le profil, et que son intelligence irritait les imbéciles. Cet homme qui n'aurait pas fait de mal à un insecte réussit à éviter la Gestapo par la ruse.
Il avait été éduqué comme ses parents dans la religion protestante luthérienne. Les nazis allèrent vérifier dans les cimetières de Zagreb, en Yougoslavie, si ses parents reposaient bien en terre protestante…
A maintes reprises je ressentis la bête monstrueuse passer très près de sa proie, et renifler à souhait pour débusquer les Sémites, les tziganes et autres minorités malodorantes. Elle ne me priva pas de mon père, bien malgré elle.
Il a toujours eu l'amabilité et l'intelligence de passer entre les mailles de la nasse, aussi j'ai profité un peu de sa présence mais aussi de ses émotions d'horreur lorsqu'il nous a raconté l'histoire de son père, grand ami de l'évêque de Zagreb. Ils jouaient aux cartes chaque semaine et discutaient philosophie, étant intimes. Il fut à 83 ans obligé de prendre l'exode sur la route.
Malgré ses appels à l'aide désespérés auprès de son ami, il dut partir. L'évêque fit la sourde oreille et ce brave homme, qui avait passé sa vie à rendre justice aux autres, à faire le bien et à tout donner, fut vraisemblablement achevé par les oustachis à coups de bâtons le long de la route parce qu'il ne marchait pas assez vite ! Tout cela laissait fleurir au fond de mon âme d'enfant une sourde inquiétude qu'alimentaient d'ailleurs fréquemment les bombardements, le hurlement déchirant des sirènes et parfois aussi les éclats d'obus.
On n'y prête pas garde quand on est enfant. Je cheminais à côté de la Moselle quand un jour je vis se ficher là, à moins de cinquante centimètres de mon visage, dans un tilleul, très profondément, des éclats d'acier luisants. Cela n'avait pas de sens pour un enfant !
Le même jour, mes parents se retrouvèrent à l'hospice, blessés et perdant leur sang. Mon père avait mis ses deux bras croisés au-dessus de sa tête pour se protéger. Un éclat les traversa et s'arrêta à un millimètre de la dure-mère. Son intelligence l'avait encore sauvé pour cette fois. Ma mère eut l'étonnement de voir d'autres blessés arriver dont une femme qui portait des vêtements qui lui appartenaient.
Durant l'absence, pourtant limitée, notre maison avait été visitée…
Au lieu de suivre mes parents j'avais entraîné mon petit frère Philippe sur la gauche vers le garage : intuition heureuse, nous ne fûmes pas atteints par les éclats de l'obus.
Par contre un canard qui suivait nos parents eut le cou tranché… Et s'en alla comme un automate droit devant pour son dernier parcours…
Chapitre II
Portrait impressionniste d'Eugène H. ou les aspects intimes du savant
« J'ai hiberné dans mon passé Revienne le soleil de Pâques Pour réchauffer un cœur plus glacé. »
STÉPHANE MALLARMÉ - L'AZUR
J'entends en écho à mes pensées ces réflexions philosophiques de mon père : « La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien ! »
J'avais alors envie de lui répondre comme un chat s'étirant derrière une fenêtre, récupérant les rayons du soleil :« Si, je sais que c'est une très belle journée, il suffit de chercher les ors et les joies et ne pas se geler à dix mille pieds du sol ! » Eugène restait éternellement refermé sur lui-même, préparant sa valise pour aller d'usine en usine, de recherches en congrès, de colloques en expériences. Un de ses petits-fils l'appelait le "pépé de Paris" car il était aussi furtif que le furet de la comptine : on ne le voyait presque jamais. S'il pensait, après autant de recherches, que plus l'homme progresse dans son savoir, plus il s'empêtre dans un faux savoir et que le sommet de la sagesse c'est de s'avouer en toute humilité qu'on ne sait rien, alors ? Eh bien comme le chat, il retombait sur ses pieds !
Dans la vie il avait pour boussole cette assertion :« Il n'y a que la recherche, rien que la recherche et nous devons toujours œuvrer. » Pensait-il que le bonheur ne se trouvait que dans les gares, dans les départs comme Charles Cros ? Il était parti à la demande de clients hollandais, inquiets de la corrosion des aciers de leurs écluses.
Je l'imaginais dans les brumes d'Anvers ou de Bruges aux coloris gris panachés de fleurs, tandis que les bateaux et les trains s'en allaient dans un chaos de bruit de sirènes, de cheminée d'usines aux éructations noires.
Mon père ignorait superbement la vie !
Superbement, mais sans rejeter pour autant les plaisirs d'un gourmet. Bien que fluet de taille, il était capable d'ingurgiter des quantités incroyables de bonnes choses, c'était un peu de vie dérobée à la sarabande infernale des hommes de science.
Peut-être était-il semblable aux symbolistes attardés dans les cafés parisiens en quête de l'inaccessible ? Plus tard, pour nous moquer, on l'imaginait cherchant l'aventure, batifolant avec une créature et sacrifiant enfin à Vénus ne serait-ce qu'une fois… en vain ! Toute pensée égrillarde était une insulte évocatrice de la dépravation dans laquelle nous risquions de nous perdre !
On se demandait bien comment il avait pu avoir un contact charnel avec son épouse qu'il avait glacée dès leur mariage. Peut-être nous égarions-nous car cela est une autre histoire et il ne faut pas prendre de paris à la légère. Son système pileux fort développé, laissait présager de sérieux appétits. Hélas, la morale protestante conjuguée à la culpabilité catholique avait pour résultante la déification du travail non du plaisir de vivre, donc il ne connaissait aucune fête, aucune légèreté !
Il fuyait Sartre et tous les paradis artificiels des philosophes, les idéologies destructrices, le Parnasse comme Katmandou, les oiseaux exotiques comme les musées !
Il n'avait pas de temps pour l'art ou la poésie. C'était un adepte de l'ordre et de la discipline, un expérimentateur rigoureux, d'une minutie qui ne laissait rien échapper au hasard, avare de ses instants, en proie à une organisation d'un surmoi. Elle devait l'isoler progressivement du monde, des autres, des siens. Il finit donc sa vie sourd et aveugle… comme sa grand-mère. C'était une de ses appréhensions.
Rien d'étonnant à ce que dans ma révolte pour vivre je fus fasciné par ce qu'il méprisait ou rejetait ! Heureux encore que je n'aille pas en Orient chercher refuge, car le fils se dirige toujours vers des rives différentes, voire opposées, même s'il revient sur les pas de son père comme attiré dans le sillage d'un homme énigmatique.
Il portait un éternel béret, perdu dans ses élucubrations, oublieux de ses gamins, parfois de sa femme.
Lorsqu'il nous rencontrait en nous croisant au village il ne nous reconnaissait pas, planant avec ses pensées…
Un jour qu'il revenait avec son épouse d'un voyage extorqué à force de récriminations et de rétorsions, il était tellement plongé dans son monde mystérieux qu'il prit seul le taxi devant la gare, laissant sur le trottoir sa femme et ses valises…
Parvenu devant la porte de l'immeuble où il demeurait, il réalisa son oubli, car point de clés, Elisabeth se chargeant de l'intendance.
Cela faisait rire autour de lui. Cette omission de taille parmi d'autres aussi colossales lui fut vertement reprochée. Dans son dialogue épineux avec son épouse, rien ne lui fut épargné. En fait son Parnasse, ses alcools et son surréalisme étaient plus inaccessibles encore que celui des poètes symbolistes ! Comme Baudelaire et Mallarmé, il avait ce goût, inappréciable et dévorant pour l'éternité de la rigueur ; d'un savoir placé bien au-delà des toits bleutés d'un Eden rare, extasiant, semblable aux "amours jaunes" de Verlaine, enchantant son esprit de ces formes de littérature réservées où la lassitude métaphysique n'existe plus, où sont soigneusement éliminés les bruits, les vulgarités de ce monde, toutes les odeurs obscènes et perversions en tous genres !
Point de place pour la bassesse ni pour l'artificiel ! La peur pudique d'entendre ses enfants prononcer des "gros mots", faire des fautes d'orthographe, virus infectant la belle langue comme les fausses notes en musique… cela ajoutait à sa crispation angoissée de ne pouvoir tout contrôler.
Face à une société décadente, Eugène s'attachait à lutter de toutes ses forces contre la corruption, la corrosion des métaux, celle qui lèche le fer et réduit les aciers en poudre, dessèche l'initiative, décourage la passion et les meilleures bonnes volontés.
Lutter pour garder le métal brillant afin que le glaive tranche, ennoblisse, puisse opérer, en un mot "faire !". Il rêvait d'aciers inaltérables, d'alliages spéciaux résistant aux mille acides organiques issus des excès inavouables en tous genres d'une espèce plus tournée vers les beuveries et fornications que vers l'effort et l'extraction laborieuse hors d'une gangue noire de glaise. Le moule est nécessaire en fonderie, mais l'essentiel est la coulée, l'or étincelant, aveuglant de la création !
Toute l'Europe accourait chercher des solutions techniques originales, les couteliers de Thiers, les armuriers ou des aciéristes de toutes les contrées. Ensuite ce fut le tour des Soviétiques puis des Japonais. Les Américains reçurent ses brevets pour une somme ridicule en raison de l'incapacité du dirigeant de l'usine, celle-ci sombra peu à peu après son départ en retraite, puis disparut définitivement, laissant quelques milliers de familles sans emploi.
Mon père était à sa façon un parnassien absolu, mais sans l'absinthe ni les alcools ! C'était un homme rigoureusement intègre, un modèle de vertu et d'absolutisme. Il n'habitait pas ce monde car il rejetait en bloc ses fautes, ses faiblesses et son idéalisme atteignaient les rives élevées de cimes éternellement glacées.
Eh oui ! il y a dans la science des poètes émerveillés par les inclusions de carbone ou de nickel chrome, les migrations des atomes au sein des molécules, les coloris chatoyants des cristallisations aux arborescences inconnues, que le microscope dévoile à l'observateur sensible !
C'est un refuge comme un nid d'albatros ou d'aigles perché sur une paroi abrupte et si élevée que personne ne peut l'atteindre !
Tel était mon père, un poète des temps modernes rejetant les futilités de la vie comme toute odeur de soufre. Il se fermait à toutes choses, aussi bien au dialogue avec son épouse qu'avec ses enfants.
Cela résultait de son éducation protestante rigoureuse, car je connus d'autres personnes semblables, sorties du même moule, de la même matière. Il y en a un certain nombre en terre germanique ou helvétique, peut-être avaient-ils lu Gustave Kahn (poème du 26/05/1883 publié en 1886) :
« Ainsi es-tu crucifié, ô mon cœur ! … … Tu t'élances vers l'idéal à la fois ton bourreau et ton consolateur. »
Je fus donc intrigué toute mon enfance par ce personnage hors normes qui faisait face à une personnalité aussi monstrueuse, ayant une autre forme d'intelligence et d'adaptation sans faille, à ce monde qu'était notre mère. Cela explique une impérieuse nécessité de comprendre, d'analyser.
J'étais intrigué par ses réponses, ses attitudes et surtout par sa fuite du dialogue et de l'échange. Comme il perdait ses bérets – plusieurs douzaines demeurèrent dans les trains ou dans des pays lointains – il perdait le fil des conversations ! Quand on lui posait une question, il ne répondait pas, cela avait le don d'irriter ma mère, elle lui fit payer ses répétitions à des taux usuraires !
La recherche peut être à la fois une fuite vers un absolu, un horizon sans limites, un refuge pour aristocrate de la raison, une ivresse des cimes réservée à quelques initiés!
Pour faciliter nos études, nos parents décidèrent de quitter Pompey pour la ville universitaire, distante de douze kilomètres environ. Nancy était à l'époque éclairée par des réverbères ; ils fonctionnaient au gaz de ville, chaque soir un homme passait pour les allumer. Il repassait les éteindre le lendemain matin.
Dans la rue, face à la maison de Pompey, on voyait de grands tilleuls apaisants, au-delà coulait la Moselle, entourant une île de ses deux bras. Il y avait de rares voitures à cette époque mais beaucoup de carrioles, notamment celle de la laitière qui chaque jour amenait du lait, des légumes et des oeufs.
Nous allions parfois sur des conseils de ma mère, récupérer le crottin du cheval, car il n'y avait pas de meilleur engrais pour les géraniums : cela agaçait beaucoup notre père. Nous observions le cycle des saisons et déjà, très tôt dans le matin, avant que le jour ne se lève, notre père était parti à l'usine.
Il rentrait tard le soir et ne nous interrogeait guère, voire jamais, sur nos devoirs.
Sa véritable religion était panthéiste. Il était fasciné par l'organisation supérieure de la nature que découvrent les hommes de Science, nouveaux grands prêtres de la Nature :
« La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers ? » CORRESPONDANCE « LES FLEURS DU MAL » - CHARLES BAUDELAIRE
C'était exactement cela sa religion ! Devant un beau paysage, une jolie fleur ou simplement son chat, car il était fasciné par cet animal, il entrevoyait l'œuvre divine.
Il devait me communiquer cette forme de croyance lors d'un voyage effectué ensemble dans les Vosges, à pied, sac à dos. Je devais avoir à peine douze ans.
C'était un marcheur infatigable. Ses tempes ruisselaient, une sueur profuse de son front inondait ses yeux, si bien qu'il était fréquemment obligé d'enlever ses lunettes pour les essuyer, aveuglé et irrité par ces secrétions acides. Je m'en étonnais. Mais le programme des gènes que l'on emporte avec soi dans son sac à dos devait reproduire sur moi trente ans plus tard les mêmes effets. Nous allions de ferme en ferme, demandant l'hospitalité pour la nuit dans le foin, ce qui nous était volontiers accordé car nous n'avions pas d'allumettes. A l'époque, les Vosges étaient encore suffisamment peuplées pour que l'on puisse y trouver des nourritures simples et merveilleuses à la fois, tel qu'un fromage blanc fermier, des myrtilles sauvages ou une part de fromage de munster et de grosses tartines issues d'une énorme miche !
Cela nous meublait l'estomac et nous permettait d'apprécier doublement le goût de l'effort : c'était notre récompense. Cela lui rappelait son enfance car il avait cheminé aussi bien en Slovénie qu'en Croatie, dans les forêts profondes, avec quelques camarades, des jours entiers, sac à dos. C'était sa façon de communier avec la nature. Tout au long de ces chemins de forêt qu'il comparait aux cathédrales où la lumière filtre en découpant des rosaces toutes vibrantes de vie, il me narrait par bribes les histoires de son enfance, par exemple, comment son père découvrit au début du siècle les lacs de Plitvice au coloris vert et turquoise profond.
Parvenus au Lac Blanc, les paysages lui rappelaient son adolescence.
Il y avait entre ces événements comme des échos mystérieux d'une lointaine transmission, qui se confondaient dans le temps.
« Dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, les parfums, les couleurs et les sons se répondent… Qui chantent les transports de l'esprit et des sens ? CHARLES BAUDELAIRE
L'hérédité s'élabore ainsi de grand-père en petit-fils par maillons successifs.
Était-ce la condition humaine qu'il me proposait comme un idéal ?
Non, sa devise était de tout consacrer au travail, à la gloire du nom afin de satisfaire les ancêtres, de se consumer sans cesse pour escalader au plus vite l'échelle de Jacob et parvenir à la Connaissance, au Savoir : cela se symbolisait par les rares edelweiss trouvés en haute montagne après un rude effort et ramenés comme un bien si précieux qu'il honorait la vie et sa famille. Le trait essentiel de son caractère était une très grande noblesse, qui s'associait à une endurance sans pareille à l'effort et à la fierté, mais aussi à une grande vulnérabilité.
Chaque matin, il préparait une cafetière entière, plaçait sept à huit morceaux de sucre dans un grand bol et se promenait avec l'ensemble entre le lavabo et la porte de sortie, ingurgitant ce breuvage noir par fractions successives.
Nous avions parfois envers lui un comportement irrespectueux : c'était notre forme de provocation affectueuse !
Il laçait avec précaution des chaussures montantes qui maintenaient solidement la cheville. Souvent en retard pour effectuer les quatre à cinq kilomètres qui le séparaient de la gare, il n'avait point de temps à perdre, or certains matins il retrouvait de vulgaires ficelles à la place de ses lacets ! Cela entraînait évidemment des retards et des humeurs particulières car il n'avait pas le sens de l'humour !
C'est pourquoi nous le moquions, tout comme son nez coulait en hiver comme une fontaine. Nous l'observions sortir un mouchoir géant aux odeurs de créosote. Cela rimait avec un surnom qu'on lui avait donné, ce qui avait le don de l'irriter plus encore.
On utilisait à l'usine ce corps chimique qui a la désastreuse particularité de ne point vous quitter aisément, aussi reconnaissions-nous volontiers ses habits, même dans la nuit, à leur odeur.
Lorsque notre père voulait éviter une discussion avec son épouse, il se levait brutalement de table et repartait dans son bureau, la laissant sans réponse. C'est dire combien elle devait insister, notamment pour des choses élémentaires… !!
Ainsi, c'était tout un problème pour l'habiller et le chausser, notre mère faisait seule les magasins car il n'avait point de temps pour ce genre de futilité.
Elisabeth ramenait donc à la maison une douzaine de pantalons ou de paires de chaussures que les commerçants lui confiaient afin qu'il puisse effectuer son choix. Mais lorsqu'il rentrait il n'avait de cesse que de se mettre à table, d'écouter vaguement des doléances auxquelles il répondait rarement puis il partait se laver afin d'éliminer les suies de l'usine ou les odeurs de chimie. Comme la salle de bain jouxtait la chambre à coucher, il s'endormait aussitôt, évitant ainsi toute question embarrassante…
Parfois une semaine se passait avant qu'il prenne le temps d'essayer un ou deux pantalons, ce qui le mettait d'ailleurs dans une humeur assez détestable. Heureusement notre mère était tenace, sinon nous aurions pu le rencontrer accoutré de façon assez spéciale…
A plusieurs reprises il revenait de voyage avec des chaussettes de couleur différente aux pieds. Il ne s'en apercevait pas !!
Après un voyage au Japon où il avait été vénéré comme un grand homme pour ses découvertes, il était revenu triomphant d'avoir acheté seul un costume, une initiative assez curieuse dont il ne prit pas immédiatement conscience, mais dont il s'enorgueillissait comme d'une victoire sur lui-même.
Il voulut essayer ce costume venu des antipodes pour le montrer à son épouse, elle s'aperçut que les manches s'arrêtaient à quinze centimètres des poignets, et qu'il en était de même pour le pantalon ! « Ah, tu as acheté un costume de première communion, c'est donc que tu veux rajeunir… mais l'avais-tu essayé ? C'est bon pour un Japonais à moins que tu ne veuilles raccourcir. » Elle avait tiré la conclusion de façon narquoise.
C'est une chose fort embarrassante à narrer mais mon père, dans sa vertu et son intégrité, ne savait pas effectuer la discrimination entre les commerçants, aussi ces derniers lui refilaient-ils les choses les plus invendables…
Lorsqu'il revenait du marché, ma mère trouvait dans le sac un certain nombre de fruits et de légumes avariés. Les commerçants lui avaient juste présenté le bon côté des choses. Cela l'irritait. Il ne pouvait accepter que le monde fut aussi peu honnête et les commerçants aussi voleurs… Revenir sur Terre le dérangeait terriblement.
J'eus quelques problèmes avec le latin ou les langues au cours de mes premières années au lycée. Si je désirais avoir son avis il jetait un œil rapide par-dessus mon épaule et se contentait de me dire :« C'est plus facile qu'on peut l'imaginer, à toi de trouver… ! » Puis, il s'en allait.
Un jour je réussis à lui extorquer la trame d'une dissertation après des heures de tractations, ce qui l'amena à un niveau d'irritation extraordinaire. J'obtins à mon grand désappointement une note infamante. La semaine suivante je vins lui montrer la copie et la note qui lui revenait ! Cela n'eut pas l'air de lui plaire !
Il se contenta de hausser les épaules en disant : « Tous tes professeurs sont des idiots, ils ont l'art de transformer les choses les plus simples en des énoncés les plus alambiqués où n'importe qui pourrait se perdre ! » Cette réponse rimait avec une autre phrase aussi classique. Elle lui servait de viatique face à mes interrogations :« Il s'agit de simplifier les choses et tu trouveras la solution ! »
Lorsque j'avais un problème de langue il me rectifiait s'il en avait envie. En fait, il possédait un grand nombre de langues étrangères à un niveau de perfection que même nos professeurs n'avaient pas, mais il était très avare de son temps, s'irritait de ma prononciation qu'il trouvait absurde, semblable à celle d'un homme qui avait une jambe de bois et reste éternellement boiteux. Il me disait toujours :« Si tu faisais l'effort d'écouter, tu trouverais la consonance juste ! »
Or, j'avais une oreille fort sourde notamment en musique et ce n'était pas son cas, ni son problème!
Le professeur Stolz aimait les enfants et menait l'ensemble orchestral du Lycée Henri Poincaré en fin d'année, c'est à-dire la chorale et la symphonie. Il s'était bien vite rendu compte des problèmes insurmontables que j'avais à cet endroit, aussi il me demandait de ne pas chanter afin de ne pas dérouter mes camarades de classe ! A vrai dire, je ne comprenais strictement rien aux dictées musicales et pour limiter "la casse" je copiais outrageusement mais habilement sur un voisin ! Bien évidemment, je m'étais mis à côté d'un camarade qui avait une oreille correcte et faisait partie de la chorale. Cela me permettait d'avoir une note suffisante, inférieure à la moyenne mais différente du zéro absolu. Jamais mon père ne put savoir ce qui se passait au lycée. De toute manière, lorsqu'il y avait problème, il me traitait d'idiot parce que je ne comprenais pas ce qu'il disait ou ce que les professeurs énonçaient, bref il n'assumait aucunement sa condition de père et l'on ne pouvait jamais compter sur lui.
Pire, il s'acoquinait avec son épouse en cas de conflit, démissionnaire, voire « faux-jeton « à l'occasion, en cas de contestation. C'était alors infernal : le cycle des fesses rougies, des jambes étrillées au martinet, des gifles enfiévrant le visage et les oreilles ne cessaient point ! … C'est cela qui m'horripilait le plus dans son comportement et me le rendait odieux.
Mon enfance avait quelque chose de semblable à celle de Gorki, à la différence près que chez lui le fouet quotidien était devenu systématique. Pour moi, je l'avais déjà observé, les raclées de martinet suivaient le cycle des humeurs de notre mère, en correspondance avec le cycle lunaire. J'avais plus ou moins réussi à insensibiliser mon corps aux coups.
A cet endroit, ma chère mère suivait une méthode de dressage des fauves, héritée des éducateurs jésuites et dominicains. Elle demanda au censeur de me retenir le dimanche si j'avais la moindre note inférieure à la moyenne. J'avais ainsi un motif supplémentaire de ne point rentrer chez mes parents. Il m'arrivait d'expier trois ou quatre motifs de consigne le même dimanche.
La feuille de notes fut donc corrigée par mes soins, comme le registre des surveillants au lycée. Ne me demandez pas comment j'opérais : la méthode directe est toujours la meilleure et la plus efficace!
Imaginez la position d'un potache pris entre une « madre », dame supérieure d'un couvent pour duègnes espagnoles, et un « padre » qui se dérobait à la vue de sa sainte épouse. Il lui obéissait toujours, même en marquant sa faiblesse extrême : « Que devient le marmot ? » Le pire est de démissionner quand on a hérité d'un fier caractère…
Malheureusement, comme un cheval fougueux, je ruais dans les brancards, envoyant tout à la tête de ma mère. Dès l'âge de cinq ans, elle se mit en devoir de corriger et de dresser l'animal sauvage… Cela me fit vomir les curés et leur hypocrisie, me rendit furieusement anti-clérical même si les Evangiles et les textes sacrés me passionnaient. Je voyais toujours l'envers du décor et me dirigeais aussitôt vers la contestation permanente des éducateurs hypocrites, pisse vinaigre et charognards de tous poils comme les décrivaient le bon François Rabelais.
L'éducation du père devait quand même s'avérer efficace et l'héritage de la rigueur comme du goût au labeur s'effectua sans sourciller. C'est pourquoi je pris un engagement semblable aux forçats de la Royale à mener des études scientifiques en plus des études médicales. Je fus vivement encouragé en cela par les professeurs de biologie, de chimie et de physique qui cherchèrent à me dissuader de poursuivre en médecine.
« Vous serez très déçu, vous n'y trouverez que des épiciers aux raisonnements inconsistants et vous serez noyé par les pires magouilles… » Le tableau n'était pas prometteur… il devait s'avérer très exact.
Au fait, je vais trop vite en besogne… revenons au lycée : j'étais un élève moyen qui avait entre 12 et 14 de moyenne générale sans effectuer beaucoup d'efforts, mais un chahuteur émérite. J'avais toujours les 1 er prix de gymnastique et de dessin, cela me semblait très suffisant !
Dès l'âge de 13 ans j'allais aux Beaux-Arts le mardi et le jeudi soir. Cela faisait 12 km à pied, c'est rude dans l'Est en hiver, cartable à dessin sous le bras, le nez et les mains gelés… J'ai toujours mené deux carrières de front.
Mon père voulait que je prépare l'Ecole Polytechnique, je répondis par mon attrait pour les Beaux-Arts et l'Architecture !
Comme le directeur de l'école, le prof de mathématiques et surtout Monsieur A. Georges le professeur de dessin, ultérieurement directeur de l'école des Beaux-Arts de Grenoble, le convoquèrent pour lui souligner combien je pourrais faire un excellent architecte, mon père se radoucit : son fils ne serait pas un raté complet, sa fierté était satisfaite.
Quelques mois plus tard il avait décidé, sans m'en parler, de me présenter à Mr V. Prouvé, un architecte renommé de Nancy.
Au cours de la visite de l'atelier j'aperçus une bonne douzaine d'architectes et de nombreux plans au 1/10 de mm. Les constructions métalliques et cette forme d'esclavagisme industrieux ne m'intéressaient nullement.
Je devais, dans ma petite caboche d'adolescent, rêver de temples égyptiens ou japonais, à la pureté des lignes. Je conclus donc moi-même cette expérience.
Je lui exprimai mon refus d'embrasser cette profession; cela le rendit furieux :
« Après tout le mal que je me suis donné pour te faire rencontrer le meilleur architecte de la région, c'est tout ce que tu trouves à me dire », etc.
Décidément pas commode le rejeton qui avait en plus l'outrecuidance de vouloir n'en faire qu'à sa tête.« Tu te débrouilleras tout seul à l'avenir ! » Sa conclusion fut accompagnée d'un écho très ferme de dame mère « Si tu rates ton bac en juin, tu seras apprenti à l'usine en septembre. La pelle et la pioche : rien de tel pour t'adoucir le caractère et tu nous reverseras intégralement ton salaire pour ta pension ! »
Je ne pris pas la prédiction à la légère, connaissant sa fermeté épiscopale… la perspective de me lever à 5 heures du matin pour faire un travail qui ne me convenait pas était totalement contraire au respect de moi-même. L'aiguillon fut salutaire : je me suis mis au travail avec une grande rigueur et j'obtins mon bac avec la mention bien. Ma mère en tira la conclusion que cette année-là on donnait la mention bien à tout le monde, c'était une distribution de bienfaisance et je ne fus point félicité !
J'avais une oreille assez sourde en raison d'otites à répétition et de mastoïdite mais peut-être aussi de disharmonie fondamentale dans le creuset familial. J'eus des problèmes dans l'apprentissage des langues vivantes et cela me fit réfléchir ultérieurement. Mes recherches en acoustique et en musicothérapie furent peut-être orientées par mes souvenirs d'enfance… et le manque d'écoute de mes parents.
Lorsque j'avais une forte mauvaise note à l'école pour indiscipline notoire, mon père me regardait d'un œil particulièrement malveillant et grommelant :« La vie ce n'est pas le jeu, c'est le travail, c'est pour toi que tu travailles et ce n'est pas pour moi ! »
Au lycée, je chahutais énormément durant les premières années. Si je faisais le compte des dimanches où je n'ai pas été collé au cours de ma cinquième, le chiffre n'excéderait pas la douzaine… en une année.
Il me fallait expier soit des mots provocateurs, soit des farces et je devais créer ainsi de sérieux problèmes à mon père. Je me souviens de sa venue au parloir du lycée, une petite valise à la main emplie de linge propre.
Comme je ne quittais plus l'établissement, il fallait bien me réapprovisionner ! Il me tendait la petite valise, je lui tendais un sac où le linge sale était bourré pêle-mêle et il repartait. Nous échangions à peine trois phrases, parfois pas un mot !
Je le sentais manifestement furieux d'avoir une descendance aussi particulière, jamais il n'eut imaginé avoir un fils pareil ! Le censeur et le proviseur l'avaient convoqué plusieurs fois pour lui dire que j'étais le principal organisateur du chahut pour tout l'établissement et pire encore. Parmi deux mille élèves, c'était un bien grand honneur pour un potache ravi d'avoir quitté le joug parental de gambader et s'amuser enfin comme bon lui semblait !
Les colles pour indiscipline étaient donc nombreuses et mon père courroucé disait : « Tu n'arriveras jamais à rien, tu ne seras qu'un bon à rien », etc. Des litanies de ce genre, j'en entendis à qui mieux-mieux : je souffrais pour lui mais en moi le sang de la lignée de ma mère charriait des gènes tumultueux des Flandres où l'on adore rire et toujours fustiger les faces de Carême, aussi je lus avec avidité et grande hilarité les récits des farces de Tyl Eulenspiegel.
La bonne rigolade à la flamande, bien lourde, bien grasse, les réponses narquoises aux surveillants, l'indiscipline et la contestation furent mon régal pendant des années. Nous nous amusions jusqu'à nous tordre de rire, excepté lorsque le « pion » apparaissait. Nous adoptions alors sur l'instant une attitude de marbre.
Il y aurait un livre à écrire, semblable à « La Guerre des boutons » ou à « La Révolte des enfants » face aux brimades d'un enseignement qui manquait de vie, du moins totalement d'humour et de créativité.
Parfois, je repartais nanti d'une sérieuse réprimande, la valise de fringues à la main, mais lorsque je retrouvais mes copains l'envie de rire était plus forte car ces adultes, décidément, ne comprenaient jamais rien aux élans de joie et aux besoins de fête des enfants ! J'étais plus libre au lycée qu'auprès de ma mère !
Mon frère Philippe, pour le 1 er avril, se permit à plusieurs reprises – crime majeur – d'accrocher un poisson dans le dos du veston paternel. Mon père ne s'en aperçut qu'en soirée ne comprenant pas les raisons de l'hilarité subite qu'il rencontrait autour de lui depuis le matin. Le geste fut lourd de conséquences car l'honneur était en jeu… mais Philippe était premier en toutes disciplines, de la 12 ème à la terminale, et la rage de notre père se déversa de façon générale sur le trio de ses marmots sans se localiser sur le responsable. Il avait osé ce que je n'aurais pas imaginé faire…
Lors d'une fête du Nouvel An ou de Noël nous avions attaché non seulement des ficelles à ses chaussures sans qu'il s'en aperçoive mais aussi une série de casseroles, cela dut faire un maximum de bruit lorsqu'il quitta son bureau, ce qui eut le don non point de le faire rire mais de le faire hurler de mécontentement car ses gueux de fils l'avaient empêché d'écouter son entretien musical hebdomadaire, sa Philharmonie, les concerts « Lamoureux » ou « Pasdeloup » et surtout son Dieu :« Beethoven ! »
A vrai dire, il en avait d'autres en réserve : Chopin, Schubert, Schumann, Mendelssohn, et j'en passe…, il nous considérait avec mépris car nous versions dans des amusements triviaux, stupides :« Vous êtes des prototypes d'idiots… »
Lorsqu'on l'invitait à venir jouer aux cartes, car on aurait voulu l'incorporer à nos jeux ne serait-ce qu'un instant et lorsqu'il faisait un petit effort de quelques minutes, force était de l'exclure du jeu car il ne savait jamais distinguer un cœur d'un pique, un carreau d'un trèfle ! Nous avions beau le lui répéter dix fois, vingt fois, cela entrait par une oreille et sortait automatiquement par une autre ! Si nous avions quelques lacunes au niveau des mathématiques ou d'un système algébrique quelconque, il en avait de bien plus grosses pour les choses élémentaires.
Lorsqu'on lui demandait de nous raconter des histoires, il ne savait que répondre.

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