Sarabande Lyonnaise
110 pages
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Sarabande Lyonnaise , livre ebook

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Description

« Mes fondations ont glissé sans que je m’en aperçoive. Comme prédestinées, les choses sont arrivées d’elles-mêmes. C’était inscrit dans la course, l’alignement des planètes et j’y ai vu l’empreinte du destin aussi clairement que si toutes les étoiles du ciel étaient alignées en clignotant sur une même rangée. Ce n’est pas survenu n’importe où, dans n’importe quel décor. C’est arrivé là, d’un coup, tandis que je déambulais le long d’une colline. Pas n’importe quelle colline, car c’est là-bas que tout a commencé. Là que je me suis perdu pour de bon (…). Ce que j’ai fait, je l’ai fait en pleine conscience, en connaissance de cause. Je ne regrette rien, ne ressens pas la moindre honte, même si aux yeux de la morale, je suis coupable alors que vous, vous ne l’êtes pas. C’est bien ».Oscillant en permanence entre ombres et lumières, ce récit initiatique est aussi et surtout une vibrante romance sur un registre halluciné dont la flamme rock’n’roll se déploie peu à peu, d’une façon tour à tour cinématographique, mélancolique ou bien érotique. Un roman libérateur à travers lequel s’écoule quasiment l’histoire de toute une vie dans un laps de temps très court fait de flashs, de révélations comme de transgressions. Au bout des grandes brassées de cette plongée en apnée, le narrateur finira par atteindre les rives de la vérité, mais aura-t-il la force et le courage de surmonter sa propre histoire ? En ressortira-t-il indemne ?Jamais peut-être, un homme n’est allé aussi loin dans son Odyssée personnelle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782490981083
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pierre-Yves VAILLANT
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Sarabande Lyonnaise
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions / Under Éditions
11590 Cuxac d’Aude France
 
estelas.editions@gmail.com
www. JaimeLaLecture.fr
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9782490981083
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
 
Cet ouvrage est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait fortuite.
 
 
 
Table des matières
PERSONNAGES
Partie I — Fantaisie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Partie II — Fureur
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Partie III — Apocalypse
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Remerciements
Influences
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NOS TITRES

 
 
PERSONNAGES
 
 
PERSONNAGES PRINCIPAUX  
Le narrateur  : Entre deux âges, sa « crise existentielle » le taraude.
 
Éva  : Compagne du narrateur, elle fait une irruption quasi subliminale dans le récit. Avec du panache à revendre, elle est autant fougueuse qu’indomptable.
 
Daniel : Ami de longue date du couple précité, ce bout en train au franc parler ravageur est doublé d’un professionnel hors pair du monde de la nuit comme du divertissement.
 
Jean-François dit « Jeff »  : D’un pessimisme et d’une circonspection peu engageantes, Jeff paraît instituer l’archétype du « loser » né, mais à y regarder de plus près, nous sommes tous des « Jeff »
 
Rita et Betty  : Collègues mi-réelles, mi-fantasmées d’Éva, elles apparaissent et disparaissent comme par enchantement. Sources de désirs et de transgressions, aussi envoûtantes que vénéneuses, elles viennent des méandres de l’univers du film culte de David Lynch : Mullholland Drive.
 
 
LES AUTRES PROTAGONISTES
Henri Chinaski dit « Hank » : Par un soir de débauche et de beuverie, le narrateur se transforme en ce héros ou plutôt cet anti-héros des romans mi-fictifs, mi-réels de Charles Bukowski.
 
La chanteuse : Emmitouflée dans sa robe de satin bleu, elle chante à gorge déployée près d’un piano à queue avant de sombrer dans un quasi-coma éthylique dont elle se réveillera de manière incongrue.
 
Elodie et Annie : Anciennes relations du narrateur dont il se remémore dans un tourbillon de nostalgie, l’une est romantique, l’autre sensuelle. Docteur Jekyll et Mister Hyde. Éva est leur parfaite synthèse.
 
Gégé : Harassé par un travail qui le laisse sans répit, plumitif parfois à ses heures perdues, il se change les idées dans l’établissement de Daniel où il officie en qualité de « nouveau ».
 
Clara : Secrétaire de direction pincée au tailleur strict, ne vous y trompez pas, l’austérité que déploie cette femme cache en réalité une générosité hors pair.
 
L’officier de police judiciaire : Aigri envers et contre tout, chaque homme constitue à ses yeux un coupable idéal. Sous des montagnes d’aigreur et d’amertume, c’est d’abord et avant tout lui-même qu’il méprise à travers les autres.
 
 
 
 
 
On peut dire d’un art qu’il est intelligent quand il te secoue les tripes, sinon c’est du vent.
 
Charles Bukowski
Sur l’écriture
 
 
 
 
 
 
 
Partie I — Fantaisie
 
 
 
 
 
Il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse.
Friedrich Nietzsche
Ainsi parlait Zarathoustra
 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
Ce que j’ai fait, je l’ai fait en pleine conscience, en parfaite connaissance de cause. Je ne regrette rien, ne ressens pas la moindre honte même si aux yeux de la morale, je suis coupable alors que vous, vous ne l’êtes pas. C’est bien.
Si je tiens tant à vous raconter mon histoire, c’est qu’il faut qu’elle sorte de moi comme un monstre, une saloperie dont je n’ai d’autre choix que de m’en débarrasser. Autant être honnête avec vous, je n’irai pas jusqu’au bout de l’exercice que je me suis fixé. Je ne tiens pas à vous dévoiler la vérité dans toute son étendue. Il ne faut jamais sous-estimer sa part d’explosivité Il y a des choses qu’un être humain ne peut s’avouer et encore moins partager, ce qui ne fait pourtant pas de moi un tricheur. Tricher, ça ne veut rien, mais alors, rien dire du tout. Sauf pour les naïfs, les imbéciles ou bien ceux qui n’ont pas assez vécu. Ouvrez donc les yeux ! Tout le monde triche, ment, vole, bonimente, ce qui est, après tout, bien normal. C’est dans l’ordre des choses. Il faut bien, à un moment donné apprendre à faire avec ce qu’on a. Si vous n’en êtes pas convaincus, inutile d’aller plus loin. Le mensonge s’avère être un accommodement aussi utile que nécessaire. Il aide à faire passer la pilule de la médiocrité du quotidien, appartient à l’attirail, l’outillage qui aide, bon an mal an, à maintenir une psyché en bon ordre de marche.
Depuis pas mal de temps, j’erre tel un mort en permission. Ce que je désire, ce n’est pas grand-chose. Je voudrais simplement être de nouveau capable de ressentir quelque chose, avoir le sang qui me remue et vivre, souffrir, rire un peu. À choisir entre le chagrin et le néant, j’opte pour le chagrin. Je réclame mon malheur pour quitter l’encéphalogramme plat de ma retraite dorée, écœurante de lâcheté et de conformisme.
Avec le temps, les choses ont fini par se tasser. Je suis arrivé à me fondre dans la masse, me faire tout petit, anonyme, ridicule en menant ma petite vie pépère et sans histoires. Il faut dire qu’après les « événements », j’ai ressenti un irrépressible besoin de calme, de régularité comme de stabilité. J’ai fini par me ranger en me mariant avec la femme qui est devenue le refuge pour mon âme damnée. Je l’honore très régulièrement en guise de reconnaissance sans éprouver trop de dégoût, mais sans ressentir trop de plaisir non plus en faisant mine de me noyer dans son corps, son océan gélatineux comme dans une mer sans limites. Rien ne vaut un devoir conjugal bien rempli pour s’assurer de la paix des ménages.
Après avoir fait l’acquisition d’une bicoque toute chou, toute mignonne, nous nous sommes reproduits, histoire de nous occuper. La maison d’abord, les enfants après. Pour une fois, on avait fait les choses dans l’ordre, bien comme il fallait. Désormais marié, père de famille, j’étais passé de l’autre côté de la barrière aux yeux de la société et notamment de mes collègues qui ne me voyaient plus comme un rêveur tourmenté, mais comme une personne sensée, mesurée et rassurante. En un mot, un homme digne de confiance. Et pourtant, ce calme apparent dissimulait tout un lot d’abîmes, de chaos qui me minaient sans me laisser jamais de répit. Il y avait tant d’orages qui me foudroyaient, de souvenirs qui me faisaient rugir le cerveau que ma tête s’en trouvait à deux doigts d’exploser.
Mon histoire est pourtant celle d’un homme bien ordinaire. Mais, à travers cet homme, c’est la vie qui va à vous exploser à la gueule. La vie , rien que ça.
Mes fondations ont glissé sans que je m’en aperçoive. Comme prédestinées, les choses ont fini par arriver d’elles-mêmes. C’était inscrit dans la course, dans l’alignement des planètes et j’y ai vu l’empreinte du destin aussi clairement que si les étoiles s’étaient alignées en clignotant de concert sur la seule et même rangée. Ce n’est pas survenu n’importe où, dans n’importe quel décor. C’est arrivé là, d’un coup, alors que je déambulais le long d’une colline. Pas n’importe quelle colline, car c’est là-bas que tout a commencé. Là que je me suis perdu pour de bon.
Je me tenais, arc-bouté, par-dessus la ville qui flottait en dessous de moi en m’offrant un panorama insensé. Le soleil brillait du mieux qu’il pouvait, lardant le paysage de ses éboulements lumineux. Il régnait un de ces cagnards. Vu d’en haut, Lyon paraissait à moitié éteinte, alanguie, silencieuse comme un assemblage baroque de Legos aux toits et murs ramollis, racornis sous le poids de la chaleur.
Je me liquéfiais, me consumais comme un morceau de viande dans cette cuisson atmosphérique. Tout s’entrechoquait douloureusement dans le fond de ma rétine comme si mille projecteurs avaient été braqués sur moi. Défoncé par la fièvre, les yeux me piquaient, me démangeaient. L’étuve dans laquelle je me trouvais me cramait les neurones, m’azimutait le cerveau. Comme un bœuf attelé à une charrue et labourant un champ de pierres, des coulées de sueur inondaient mon dos, s’insinuant jusque sous mes bras, humectant mes jambes, enrobant mes yeux d’un mince filet de bave qui figurait une membrane, un écran interposé entre moi et le monde. Au travers de son filtre, tout devenait plus épais, plus lent comme dans un rêve. La seule chose dont je me souvienne distinctement, c’est de cette sensation de brûlure persistante, lancinante qui me charcutait la cornée. Les membres raides comme du bois, j’étais devenu immobile, insensible comme un pantin désarticulé. Et dire que je n’avais encore rien vu venir.
J’ai rien compris quand je l’ai vue se lever comme un monde ancien qui sortait de je ne sais où ni de quelle profondeur, mais saisis tout de même qu’à compter de cet instant, je ne pourrais plus jamais disposer de moi-même. Telle une idole païenne, elle irradiait, diffusait quelque chose de sacré, d’obsédant comme ces tubes planétaires qu’on fredonne sans arrêt. Ça m’a scié quand elle m’a fixé avec son regard de cavalière farouche. J’ai tout de suite trébuché, perdu pied dans ses yeux d’eau qui savaient exactement ce qu’ils voulaient et jusqu’où ils étaient prêts à aller.
Je ne connaissais encore rien d’elle, mais quelque chose venait de se déchirer au fond de moi qui me procurait l’intuition, l’intime conviction, la prémonition amoureuse que nos corps allaient bientôt s’envahir, balayant à leur passage tous nos anciens souvenirs de vie sensuelle. Fi de l’altruisme, la métaphysique, l’histoire, le raisonnement, l’idéalisme. Plus rien n’avait d’importance sinon la sourde rumeur de la douce mélodie, la poésie frémissante du désir qui enflait en nous et son envie pleine, entière, détachée de toute forme de pensée.
Un point douloureux enfla au creux de mon bas-ventre à m’en faire mal. Placé à l’étroit dans mes propres vêtements, je n’ai pas résisté bien longtemps à l’appel de la volupté et ses froissements d’ailes, cette pente cotonneuse où les frontières s’estompent pour ne laisser place qu’à un déferlement d’énergie bienheureuse.
Nous demeurâmes ainsi longtemps enlacés, étonnés, figés dans un présent sensuel, perpétuel où chaque seconde écoulée consacrait une nouvelle renaissance. Redessinée par les saines fatigues de l’amour, Éva gisait de guingois et je pouvais ainsi humer son visage, aspirer son souffle calme et chaud. Dans cette plongée de l’être dans l’être, je m’évertuais à répertorier chacune de ses parcelles, à commencer par les pieds, puis remontais vers les chevilles, flemmardais un peu le long des jambes. J’étais comme une biche romantique avec des papillons plein le ventre. J’en étais arrivé à implorer les Dieux qu’il ne lui prenne l’envie de tailler la zone. C’était à en dégueuler de mièvrerie.
Depuis que j’éjaculais régulièrement dans le même vagin, j’avais meilleure mine. J’en avais fini avec le job de meilleur ami du monde, fidèle confident qui s’intéresse à la vie des autres sans jamais faire la moindre allusion à sa propre personne. Fini les plans foireux, les datings imbéciles suintant autant l’ennui de soi que celui des autres. Exit ces nuits si plates, mornes, passées à crever de solitude et de frustration. Je revenais de loin, moi qui n’avais connu jusqu’à présent que des fragments de vie sentimentale. J’avais vécu à genoux, humilié, rabaissé à ce rang de quémandeur, d’indigent, d’intermittent de l’amour. En panne d’inspiration, de cœur et de cul, je n’envisageais plus ces rapports que sous l’angle d’une logique d’offre de téléphonie mobile. Perdu dans l’océan du Net, je me dispersais comme un gosse lâché dans une confiserie géante. C’était un peu comme une tournante virtuelle pour adultes dégénérés et, au milieu de ce ramassis d’humanoïdes aux chairs lasses, fatiguées, aux voix métalliques, tout le monde se vouvoyait avec tact et politesse sans jamais songer à autre chose qu’à finir par se culbuter. Les profils d’hommes et de femmes-troncs défilaient avec leurs phrases d’accroche assassines, bazardées à la va-vite sur le ton de la violence et de l’urgence publicitaire pour produits de lessive bradés à la dernière minute : « Sold out ! Profitez-en, y en aura pas pour tout le monde ! ».
À force, j’ai fini par avoir le tournis et contracter un mal de mer informatique. Je ne me souviens plus d’aucuns des profils types tout droit sortis de mon PC. Ma mémoire vive les a effacés. Tous ces échanges virtuels, ces affinités randomisées, ces coïts sublimés où la tentation de trouver mieux se doublait toujours de la crainte de ne pouvoir trouver chaussure à son pied. Tout le pathos de l’espèce humaine pouvait se résumer ainsi.
Avec un touchant élan d’humanisme, pour donner un « coup de pouce » au destin, les sites dits spécialisés déployaient un arsenal d’outils incantatoires à base de fonctions graphiques (payantes !), logarithmiques (pour à peine quelques euros de plus !), asymptotiques (pour trois fois rien !) destinées à éprouver la robustesse des futures collisions libidinales. Éliminer le risque, poncer l’aspérité, supprimer toute forme d’inconnu et d’émerveillement pour se fabriquer une rencontre faite sur mesure, préformatée, prototypée et, en définitive, si énucléée, dénaturée qu’elle n’en était plus vraiment une, mais ressemblait plutôt à un entretien d’embauche. Dans sa tourmente, décimée par cette armée d’algorithmes psychotiques, noyée dans cette société devenue si lisse, si aseptisée et sans plus de saveur, l’humanité avait perdu la bataille.
Avec Éva, nous appartenions à cette race de rescapés, de survivants du diktat des moteurs de recherche. Elle aussi avait soupé en métalangage informatique et matchings improbables. La lenteur avait fini par la ronger, la dévaster. Ses jambes avaient fini par se dérober derrière l’orbite de son poids et son corps était devenu tellement lourd à porter qu’il flanchait en traînant sa mélancolie et glissant, dérivant quand il ne s’affalait pas de chaises en chaises. Mais j’avais enfin quelqu’un à introduire aux soirées d’entreprise comme aux fêtes de fin d’année. Elle était devenue ma vitrine sociale, mon paravent de respectabilité, ma muse, ma raison de vivre. J’étais bien plus présentable, « bankable ». La preuve en est, les vigiles des dancings les plus sélects ne manquaient jamais de me donner du « Monsieur » en me complimentant pour mon goût et mon raffinement.
Quand Éva s’enquit de mes rencontres sur le Net, je lui dégueulais d’une traite :
— Des bavardages insipides, des échanges incolores, indolores, des banalités, des contradictions écœurantes auprès d’une armada de mémères toutes un peu grasses et un peu connes. Un défilé de vagins confus, d’utérus fielleux, d’ovaires amers, rancuniers, s’apprêtant à rejoindre cette légion de rombières qui ne sentiront jamais mieux leur chatte les démanger qu’au moment d’accoucher !
En pleine verve, j’ajoutais :
— À force de patauger dans des idéaux, de se la jouer icône inaccessible sans faire la moindre concession au réel, au tangible, il y a un revers de la médaille : se faire chier seul dans son pieu tous les soirs face à son égoïsme comme son intransigeance !
Éva laissa échapper un rire franc tapi au fond d’elle. C’était un de ces rires énormes qui, lorsqu’ils explosent en sortant du ventre, remontent sur l’avant de la gorge pour se solder en quinte de toux. Cette brutale explosion de joie après ces déceptions larvées, ces attentes avortées, était contagieuse et je me mis moi-même à rire de bon cœur, à m’en pisser dessus. Éva était une chic fille et j’avais la ferme intention de la garder pour moi, rien que pour moi. Elle m’était tombée dessus comme un cadeau venu du ciel et j’ai tout de suite été saisi, cueilli par sa si formidable présence. Les cellules de mon corps ont toutes été aspirées, happées dans sa spirale avec cette délicate, délicieuse sensation de chute. Je réalisais tout mon karma, car j’aurais aussi bien pu ne jamais la croiser. Elle serait allée bouleverser un autre destin, pourtant le hasard et la nécessité en avaient décidé autrement et j’avais eu cette chance de la rencontrer pile au moment où elle était prête à réaffronter la pesanteur et à quitter son rapport anesthésié au monde.
 
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
Quand Éva me proposa de me joindre à elle pour nous rendre à Paris le temps d’un week-end, j’acceptai sans renâcler. De toute manière, comment refuser pareille proposition ? J’ai en moi tant de fringales, d’envies d’échappées. Des impulsions soudaines qui me prennent au débotté, me saisissent d’un seul coup de cette mouche taquine qui me pique à l’improviste en m’invitant à larguer les amarres, à prendre mes cliques et mes claques en me foutant éperdument du pourquoi comme du comment. Embarquer n’importe quand, dans n’importe quel train pour se retrouver n’importe où, pourvu que cela soit ailleurs. Toujours cette envie dévorante de mâcher le pétale des roses, butiner leur nectar, avaler leur miel jusqu’à la cire. Être capable de tout laisser en plan, en rade, sans cure pour le bordel autour en y allant franchement, en balançant le pas aussi légèrement que fatalement par-dessus la rambarde d’une liberté pour fugitif à temps complet.
Les songes sont à l’imaginaire ce que l’exercice physique est au sport et à part les vagabondages, tout n’est que fatigues, courbatures et déceptions. Pour réchapper à cette emprise, nul besoin d’aller bien loin, puisque rêver de voyage, c’est déjà voyager. Pour cela, il faut savoir ne rien faire, ne rien entreprendre sinon juste s’allonger, se laisser aller en fermant ses yeux quand la lumière se met à tournoyer à l’intérieur de l’air et le monde à devenir tout rouge, de ce rougeoiement magnifique du soleil lorsqu’il bat les paupières. On peut alors se laisser aller, suivre le cours de ses pensées, convoquer ses souvenirs pour les embellir et se construire une histoire encore plus belle, encore plus démente.
Par le truchement du conte, j’embarquais Éva dans mes embardées en lui mimant un cinéma à tout casser. À nous les cargaisons fabuleuses, les contrées imaginaires, les Atlantide submergées. Je m’empourprais à la lecture de pages que je respirais comme pour mieux aspirer la racine des choses. Hissés sur un bateau fantôme, nous achoppions dans des ports à l’atmosphère saturée d’épices, de poussière comme de goudron. À la nuit tombée, nous nous engouffrions dans un de ces pandémoniums où plus rien ne pouvait manquer à l’appel : bars à « gogo girls », cracheurs de feu, charmeurs de serpents, tatoueurs, bonimenteurs en tout genre qui se frottaient, s’entrechoquaient dans cette humanité si vibrante, si grouillante.
On se payait quand même une sacrée tranche de bonheur. Éva trépignait de joie comme une enfant à qui on aurait offert du sucre d’orge. Il y avait toujours en elle cette petite fille qui ne voulait pas grandir et moins mourir qui croyait toujours aux licornes et aux contes de fées. J’aimais sa part d’innocence, d’ingénuité qui tranchait avec tous les démons sinistres qui se battaient, gargouillaient en moi.
Je lui narrais sur ma lancée mes aventures bien réelles dans les contrées Khmères qui commençaient comme tout voyage qui se respecte par une interminable attente dans un aéroport bondé à se faire bousculer par des ploucs flanqués en chemises hawaïennes. Il fallait en plus prendre le soin d’enlever ses pompes avant comme après chaque passage. Sans compter tous ces portiques à se fader en exhibant ses papiers d’identité sous le regard soupçonneux d’agents aux frontières. Mais une fois dans l’avion, il se met à décoller et nager dans les airs comme une luciole déglinguée. Alors tout devient magique. Ce que j’aime dans ces zincs, c’est le coup de leurs hublots et des nuages qui s’étendent à perte de vue comme des barbes à papa géantes. La nuit, tout devient alors minuscule et joli tout plein avec une myriade des points scintillants. Si on se penche, on peut voir en bas des maisons pour Lilliputiens reposant sur des mottes de terre.
Ce fut monsieur Tan qui fut chargé de m’accueillir à mon arrivée à Phnom Penh. Personnage haut en couleur, il s’évertuait à faire mes louanges aux vendeuses d’étal. Le mois de janvier venait à peine de commencer avec sa saison des mariages propice à la légèreté comme au badinage. Alors qu’il n’était encore qu’un bambin, Tan avait dû fuir le Cambodge qui s’enlisait dans la nuit du totalitarisme. Il fut d’emblée conquis par nos clochers, nos cafés, nos canaux et nos discussions jusque tard dans la nuit. Souvenir de toi, Tan, de nos embardées en scooter, sans oublier la teinture flamboyante que tu affichais si fièrement. Je ne t’ai pas oublié, pas plus que cette femme au visage ravagé par le temps qui m’interpella dans le bus en direction de Siem Reap. « Vous êtes Français ? » me demanda-t-elle avec son timbre de voix hésitant. Le Français était pour elle la langue de l’enfance, de la nostalgie. Il y avait tellement de temps qu’elle ne l’avait pas employée qu’elle prenait un réel plaisir à l’utiliser de nouveau.
Éva applaudit à tout rompre, mais m’invita tout de même à couper court avec ces digressions. Elle ne voulait pas veiller trop tard pour pouvoir rester en forme le lendemain et s’assurer du bon déroulement des préparatifs de notre échappée.
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Le soir d’avant notre départ, je fus plongé dans des songes homériques, tentaculaires qui avaient la saveur de l’effroi et la densité du cauchemar. Otage du bloc de glace qui me servait de corps, la peur et l’incrédulité me collaient à la peau. Mes nuits filaient alors encore plus vite que des flèches. Une mise en abyme avec ses chimères en perpétuelle recomposition qui m’aspiraient toujours plus fort, toujours plus loin. J’avais beau me débattre, m’agiter comme un diable, tentant tant bien que mal de me démettre de ce long frisson, plus je regimbais, plus je m’enfonçais dans son magma. Chaque nouvelle tentative d’en réchapper se soldait immanquablement par une intolérable douleur m’invitant aussitôt à faire marche arrière.
L’araignée qui logeait dans le fond de mon crâne avait patiemment tissé sa toile en prenant soin de réparer les remous causés par mon agitation. Dans un long, interminable chuchotement, elle me fredonnait des comptines en m’exhortant à conserver tout mon calme. Toute résistance était devenue inutile. Il était trop tard pour rallumer la lumière ou pour s’échapper. Que je le veuille ou non, j’allais finir déchiqueté entre ses crochets.
Quand ce n’étaient pas ces élucubrations qui me torturaient, je sombrais dans de violentes crises de somnambulisme qui me collaient des fringales à s’en lacérer le ventre. J’aurais volontiers avalé des cuisses de poulets, démantibulé des croupes de génisses, englouti des gorges d’oiseaux et me levais en mode zombi en direction du réfrigérateur. Un filet âpre, métallique tapissait le fond de ma gorge. Blême, j’étouffai un cri en découvrant les abats sanguinolents dans lesquels je venais d’enfoncer mes doigts, enfouir mes canines.
D’aussi loin qu’il m’en souvienne, logeait en moi une myriade de couloirs un peu comme un cauchemar s’imbriquant dans le décor d’un principal qui aurait gardé le même plan d’ensemble. Dans ce cauchemar imbriqué dans l’autre, Éva exhibait un visage délabré avec des cheveux gras, tirés en arrière et des joues creuses. Comme une torche en chute libre, elle glissait pour finir par aller se fondre dans la gueule d’un ogre qui l’attendait en bas. Avant de finir définitivement engloutie, un cri strident quitta sa gorge et fit vaciller toute l’architecture bâtie par ma stupeur.
Un rayon de soleil perça à travers la fenêtre qui me réveilla aussitôt. Je roulai alors dans le creux de mon lit moelleux où mon corps, emmêlé aux draps, s’étourdissait près d’Éva. Où que l’on se trouve, on frappe toujours aux portes du paradis quand la peur et la douleur ont cessé leur étreinte et la vie redevient tout simplement belle, si belle, puisque le simple fait de ne plus sentir de gêne dans le creux de sa poitrine devient une source d’enchantement. Rien que le fait d’aspirer, de respirer l’air frais se révèle féerique. Rassuré, je quémandais un baiser à Éva et une fois que ces mots sortirent de ma bouche, j’en fus comme libéré, absous. Un ange passa et ses grands yeux bleus, rieurs s’agrandirent d’un seul coup, puis firent volte-face.
Le saut du lit ayant été tardif, Éva débarrassa le plancher illico. J’ai bien tenté de l’en dissuader, lui assénant que nous avions tout ce qu’il nous fallait, mais il était vain de tenter de lui faire entendre raison : il fallait, coûte que coûte, qu’elle fasse le pied de grue dans un centre commercial bondé en plein milieu du centre-ville. Avant qu’elle ne débarrasse le plancher, elle me dévoila le pan de jarretelles dissimulé sous les replis de sa robe. Attifée de la sorte, elle était encore plus sexy qu’avec une guêpière en cuir. Elle m’embrassa fougueusement, avec une telle vigueur qu’elle me saqua hors du lit. Les yeux crépitants, je ne me lassais pas de la déguster du regard. Ma tête enfla, puis se mit à flotter comme une coquille vide autour du cou. J’étais aussi groggy que si j’avais reçu des coups de cravaches au visage, que mon cerveau aurait été le siège de mille courts-circuits internes. Des traînées de rêves baignaient encore dans le creux de ma tête et, résolu à m’accorder un peu de répit, je décidai de me rallonger. Les membres rompus de fatigue, tout en moi réclamait plus de sommeil. Dormir ne serait-ce qu’une minute, un instant, une journée, une année. Depuis que Éva avait débarrassé le plancher, je ressentais une irrépressible envie de m’aplatir, m’enfoncer, glisser et disparaître pour me soustraire à l’agitation de cette journée qui n’avait, en fait, pas plus d’importance que de nécessité. Détaché, j’évoluais dans une mousseline suspendue dans le réel et continuais à me la couler douce au sein de mon nid douillet. Se lever, d’accord, mais pour quoi faire ? Tout le malheur de l’homme est de ne savoir rester au repos dans sa chambre. En me retournant, je m’enfouissais avec joie sous des tonnes de draps et de couvertures. J’étais bien recroquevillé dans ma couette, au chaud, tranquille, peinard et pouvais ainsi musarder, flemmarder à loisir comme un chat languide. Si tout le monde faisait ainsi, c’en serait fini des embouteillages, des excités, des guerres comme des attentats. La grasse matinée deviendrait un nouvel impératif kantien et « Tous au pieu ! » serait son cri de ralliement. Après m’être prélassé un bon moment dans cet état à mi-chemin entre la veille et le sommeil, le plancher se rappela à moi et me fit recracher mes derniers morceaux de sommeil. De toute manière, je n’allais pas rester vautré éternellement et larvé toute la journée. Les jambes arquées au sol, mes bras se mirent à battre les airs, mes mains se cherchèrent un point d’appui qu’elles ne trouvèrent pas et je faillis partir à la renverse quand, dans un réflexe salvateur, je fléchis les genoux pour me retrouver à l’équilibre. Une fois debout, j’enfilai dare-dare un peignoir de bain et des babouches, puis cédais aux invitations de la volute en tétant une, voire deux cigarettes. Alors que leur braise rougeâtre embrassait l’air chaud de la pièce, j’errais sans but précis, arpentant la zone circonscrite entre la chambre et le salon comme si j’avais été dans un ventre, une matrice où je me trouvais mis à l’étroit comme dans ces cabanes utérus que je me construisais étant enfant. Je ressentais ce sentiment diffus de paradis perdu, de trésor caché, de nostalgie enfouie.
Une fois que je fus installé au salon, je pris un vieux vinyle dont la pochette laiteuse était striée sur sa longueur. Un regard plus acéré me permit de discerner des futaies d’arbres prises en contre-plongée. Je posais l’objet à plat sur le lecteur d’où une mélopée assourdissante jaillit :
« I play at night in your house […] pretending to swim » 1 . (Je joue la nuit dans ta maison […] en faisant semblant de nager).
Mâtinées d’un bourdonnement de basse, ces paroles se promenaient nonchalamment dans les recoins de la pièce et, en se dilatant dans les airs, le ronronnement de la basse devenait obsessionnel. Tel un frelon sanguinaire, il phagocytait, annihilait tous les autres instruments. La batterie était devenue vaporeuse, quasi désincarnée et tout se perdait, se délayait dans un magma de mélancolie, une parenthèse temporelle où le même schéma se trouvait samplé toutes les dix-sept secondes. Dix-sept secondes de compassion, de foi, de dévotion, de paix et de recueillement. Les sonorités n’étaient plus que des vibrations, des abstractions, de lointaines impressions musicales.
« I drown at night in your house […] pretending to swim » 2 . (Je me noie la nuit dans ta maison […] en faisant semblant de nager).
La tessiture de ce couplet final ouvrait sur un vide sidéral et quasi-hypnotique. Le simple fait de marmonner son air me transporta dans une grande pièce claire, blanche, froide, peuplée uniquement d’absences. Ma tristesse pouvait y déambuler en toute liberté au milieu de courants d’air frais dans les couloirs esseulés. Je savais que la vie, la vraie, se trouvait au-dehors et m’attendait, mais j’étais soulevé, enveloppé, ensorcelé par le flot de ces syllabes qui me remontaient à la gorge. Gisant à terre, j’étais presque surpris, interdit d’habiter ce corps qui n’était plus, à cette heure, qu’une membrane poreuse.
Des pensées contradictoires se délayèrent à l’écoute de cette antienne qui avait campé les rives de mon adolescence. Ses contours furent flasques, vaporeux et une poussière grise, persistante, recouvrait mes pensées d’alors de leur voile épais. Je n’avais pas aimé cette période de la vie pourtant unanimement vantée. À cette époque, je me faisais un mouron de tout avec l’étrange impression que tout ce qui m’entourait n’était qu’une folle, une épouvantable méprise. Perdu dans cette mascarade, balançant sans cesse entre grisaille et résignation, j’avais l’humeur sombre et emportée. N’étant encore parvenu à canaliser, galvaniser mes angoisses, je fulminais, maudissais chaque seconde écoulée dont la succession formait une série de moments aussi absurdes qu’inutiles que je m’efforçais d’organiser.
À l’instar de Marguerite Yourcenar, je pense que le moment où l’on naît véritablement est celui où l’on est parvenu pour la « première fois de sa vie à porter un coup d’œil intelligent sur soi-même » 3 . Les complaintes de cette cathédrale sonore me renvoyaient aux angles morts d’un passé où je n’étais, vraisemblablement, pas encore né. On peut naître à tout moment de sa vie.
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
J’étouffais, j’étais oppressé par l’univers poisseux circonscrit au lit et au canapé. Au secours ! De l’air ! En vitesse ! Je regagnais la terrasse du balcon d’un pas résolu en enflant exagérément les poumons comme un crapaud qui aurait voulu se faire bœuf. Une fois sur place, j’observai les tramways et leurs chassés-croisés. Si, en début de matinée, les passagers affichaient la mine déconfite de laborieux allant sur leur lieu de travail comme des sacs à viandes vont à l’abattoir, une fois les heures de pointe écoulées, les silhouettes comme le tempo ralentissaient, s’harmonisaient et ce fut à ce moment-là que je vis un vieux monsieur assis à attendre sa correspondance. Bon an mal an, il prenait son mal en patience. Croulant sous la charge du soleil, des râles grumeleux sortaient de ses bronches et un large sourire illuminait son visage, gommant les ridules de sa peau, dissimulant les affres des années sous des tonnes de plissures. Quand il m’aperçut, il se mit à agiter son couvre-chef en signe de salut, cramponnant avec son autre main un caddie rempli de fruits et légumes de saison. J’aimais bien ces manières surannées, cette courtoisie un peu à l’ancienne qui avait gardé un je-ne-sais-quoi, un parfum d’élégance comme toutes ces choses un peu fanées, un peu passées.
Il m’arrive parfois de me retrouver propulsé, téléporté dans de grands tourbillons de nostalgie. Ces voyages temporels me ramènent aux portes d’une époque où la lenteur et la nonchalance étaient encore de mise, s’inscrivant en faux contre la vitesse, l’efficacité et la brutalité, corollaires de la « modernité » si chère à notre époque. Je me sens par moments si lent, si archaïque que j’ai l’impression d’être un déraciné dans un paysage où tout va si vite, bien trop vite. Avant, on savait comment s’y prendre avec les gens. On connaissait leur mode d’emploi, savait les réparer, les apaiser. On prenait encore ce temps-là. Maintenant, on a plus le temps de rien, ni celui de le perdre et encore moins celui de se souvenir. L’instantanéité nous entraîne dans un état de titubance qui nous exonère de bien des pensées, nous économise bon nombre de réflexions sur les directions prises par nos vies.

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