Autour du Rhamadan tunisien - Mélanges de voyage et de musique
87 pages
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Autour du Rhamadan tunisien - Mélanges de voyage et de musique

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Description

Tunis, ce 25 avril 1887.En ce moment, Tunis mérite plus que jamais le surnom de la « Blanche. » A peine si nous sortons de la Pâque juive, et ces jours de fête ont été précédés d’un badigeonnage général du quartier israélite. On ne rencontrait de par la ville que juives mouchetées de points blancs à la chaux, ce qui donnait à leur visage un petit air fripon, et juifs remorquant l’agneau pascal au bout d’une longe. En a-t-on immolé de ces pauvres moutons !Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346120222
Langue Français

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À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Paul Jacquinot d'Oisy
Autour du Rhamadan tunisien
Mélanges de voyage et de musique
A
 
 
MA GRAND’MÈRE
A M. CHRISTIAN HENNINGS
 
De Copenhague.
 
 
Voici le livre que je vous ai annoncé, mon cher ami ; c’est en Savoie, en la vallée de Chamonix, que l’idée me vint de l’entreprendre. Un soir de juillet, je revenais du Mont-Blanc après une descente contrariée par un ouragan subitement déchaîné qui nous effraya fort. Figé, la moustache blanche de givre, la neige montant aux genoux, sautant les crevasses bleues, franchissant les ponts de glace, traversant vite, en silence, les couloirs venteux, l’avalanche à nos trousses : je me promis alors qu’en décembre, fuyant les brouillards sombres, je prendrais ma revanche au pays du soleil, où les lauriers sont toujours roses, les roses épanouies, les flamants roses lissant leurs plumes sur les sables d’or du Seldjoumi, les minois roses..... Seul, le ciel garda son azur immuable ..... et vous battiez la bûche à coups de pincettes, accroupi devant l’âtre, le nez rougi.
Si votre intention est toujours d’essayer l’ascension du mont, n’omettez pas de réclamer au retour le certificat attestant votre réussite. Le mien fut ainsi rédigé :

Tunis, ce 31 juillet 1887.
 (Jour anniversaire).
AUTOUR DU RHAMADAN TUNISIEN

Tunis, ce 25 avril 1887.
En ce moment, Tunis mérite plus que jamais le surnom de la « Blanche. » A peine si nous sortons de la Pâque juive, et ces jours de fête ont été précédés d’un badigeonnage général du quartier israélite. On ne rencontrait de par la ville que juives mouchetées de points blancs à la chaux, ce qui donnait à leur visage un petit air fripon, et juifs remorquant l’agneau pascal au bout d’une longe. En a-t-on immolé de ces pauvres moutons ! Les rabbins ont dû se multiplier, obligés de courir de maison en maison, pour visiter les intestins des victimes, et d’accepter — les malheureux —  une piastre par ménage, chez les trente mille juifs, leurs coreligionnaires.
Nous avions vu l’Israélite faire le sac de l’Hôtel de ville, obliger nos soldats à occuper son quartier militairement, en un mot : fanatisant. Le voici maintenant vêtu avec magnificence, le ventre à table, dormant, chantant huit jours de file, parant ses femmes... Oh, ces juives ! Les a-t-on assez calomniées ! On les a comparées à toutes les bêtes de la création ; on épuisa à leur endroit tout un vocabulaire galant, on prit l’exception pour la règle, on fit systématiquement fi de la gracieuse jeune femme enveloppée jusqu’au sommet de sa coiffure en pointe, encroûtée d’or, d’un voile de satin blanc, si léger qu’il laisse entrevoir les couleurs vives de l’habillement, descend jusqu’aux genoux, laisse à découvert les jambières dorées qui jettent mille feux et le coquet petit soulier toujours prêt à abandonner le pied qu’il emprisonne si mal. Cette femme, dans la rue, qui marche avec mille précautions, donnant à son corps un mouvement de roulis prononcé, avec son haïk gonflé par le vent, on dirait une corvette, voiles déployées ; je m’estimerais heureux si elle daignait jeter l’ancre dans mes eaux.
Mettez en regard les mères et aïeules, masses lippues, matrones de cinquante, soixante ans, qui semblent porter sur elles toute une devanture de charcuterie, et plaignez le sort des pauvrettes qui suivent un régime sérieux pour en arriver à ce point de développement ; obésité prisée, par le juif, chez son épouse, ce juif qui montre pourtant un goût inné dans son costume, chaussé de souliers à la Molière, les bas blancs tirés sur le mollet rebondi, la coiffure si seyante, ce qui ne l’empêche pas d’être généralement un vilain monsieur.
Il était très curieux à étudier le « quartier » pendant ce temps de pieuses orgies. Un de mes amis, cœur sensible, m’aborde l’autre soir, navré : Il avait vu une boulangerie indigène assaillie par une bande d’enfants de dix ans, beaux, candides, comme tous les moutards du pays, le visage barbouillé d’une confiture sanguinolente. Chacun portait sa tête d’agneau pascal, fraîchement coupée, pour la mettre au four ; régal délicieux, paraît-il. Ils lutinaient, s’aspergeant de sang et jouant aux boules avec les chefs des bêtes décapitées.
A nuit close, je m’égarai dans les ruelles juives : Pas une âme dehors et pourtant une vaste rumeur de cris, de chants, emplissant le quartier, s’échappant de l’intérieur des demeures. Ces gens-là ont la joie bruyante et ferment mal leurs portes. Au jour : le plus intéressant, c’était cette orgie de couleurs, ces juives, sur le pas de leur maison, les gamines, jolies à croquer, se promenant par bandes de quatre à cinq, en vestes rouges, jaunes, vertes, caleçons collant, rubans multicolores, mines effrontées... et le reste.
Aujourd’hui tout est rentré dans l’ordre : plus d’invites à la sédition ni à la débauche ; un grand calme, et voici que les musulmans veulent avoir leur tour ; si les femmes n’étaient pas si hermétiquement bouclées, le masque noir appliqué aux tempes, on verrait aussi les effets du badigeonnage, les petites mouches blanches à la chaux de leurs bonnes amies... d’à côté. Les tailleurs des souks sont sur les dents, ils dessinent leurs broderies d’or les plus délicates sur fond de velours. Hier, passant devant le Bardo, je remarquai qu’on crépissait les murs extérieurs du palais des beys, on badigeonne également les mosquées, les muezzin enfluent davantage leur voix en haut des minarets, enfin vous pouvez constater une animation anormale qui va croissant et atteindra la démence aux jours du carême arabe, le Rhamadan, qui est proche.

*
* *

Tunis, ce 28 avril 1887.
Pour un peu je fuirais bien loin afin de ne pas me trouver ici ces jours dits : des Ministres. On les attend deux tout entier, escortés de cent députés, sénateurs, journalistes et une queue ; une vraie caravane de chameaux avec les bosses de toutes perfections. Jules Ferry est aussi dans nos murs, il vient contempler son œuvre : la Tunisie. Le bey a mis ses voitures à sa disposition. Il loge chez le ministre de la Plume.
A voir les préparatifs : lampions, drapeaux, tremplins, on croirait Tunis sous-préfecture de dernière classe, mijotant son petit 14 juillet.
J’ai conduit ce matin mon ami Fagault à la Goulette. Il prend le bateau d’Orient pour Kaïrouan. Allah le ramène et les bibelots qu’il doit me rapporter. Nous avons fait de compagnie une délicieuse traversée du lac Bahira, argenté sous un ciel clair. Un vol de flamants roses, émigrant au Seldjoumi, a passé sur nos têtes. Ces vers de Sully Prudhomme étaient de circonstance :

« Vois là-bas dans la brume onduler ce coteau 1 Rose au bord d’un lac bleu qui miroite et se plisse. Il semble qu’une Hébé s’éveille avec délice, Froissant le lit soyeux que lui fait son manteau. »

Tunis, ce 1 er mai 1887.
A M. Fagault de passage à Kaïrouan, la ville sainte.
 
Mon cher camarade,
 
Nos ministres sont partis ce matin à midi. On les a régalés durant leur séjour d’une ascension de ballons, courses, fantasia, feu d’artifice, dîners et soirées officiels, Marseillaise, etc... toutes réjouissances banales. Le principal attrait de ces fêtes eut été pour vous, comme il le fut pour moi cette agglomération du populaire tunisien, si curieux à observer. Quand j’arrive sur le vaste tapis vert, inondé de soleil, bordé par le lac et la Goulette au loin ; puis le Bou-Kornein, enfin les maisons en terrasse garnies de loques éclatantes et de grappes humaines : un groupe où des hommes gesticulent très fort attire mon attention. Un élève du collège Sadiki, que je reconnais à son caban à capuchon noir et aux deux croissants brodés d’or du collet, vient de découvrir un scorpion sous l’herbe. Affreux, le coin où se dresse l’usine à gaz avec ses deux chaudières et sa cheminée qui gâte le paysage et enfume de grêles arbrisseaux ; les deux ballons bruns que l’on gonfle avec peine, n’ont rien de gracieux avec leurs ondulations de vessies que le vent voudrait crever. Dans la foule clairsemée, les burnous bleus des juifs, — c’est aujourd’hui leur fête, ils sont en majorité — les burnous blancs des Arabes, les chéchias rouges — qui font ressembler la prairie à un champ de pavots et de bleuets — se marient heureusement avec le lac, le ciel, la montagne bistrés. Voici les casques blancs de touristes et de colons égarés au milieu d’Israélites —  Juifs ne leur plaît pas — en culottes courtes, bouffantes, grises ou bleues, bas blancs, ceinture de soie multicolore, veste soutachée de noir, deux galons d’or posés en chevron aux manches agrémentées de grelots d’argent ; ils sont coiffés de la chéchia basse de forme, beaucoup plus seyante que celle de messieurs les Maures splendidement drapés, eux, dans leurs burnous fins, à glands de soie, laissant voir la longue gandoura rose, bleue, vert-d’eau, rouge, richement brodée ton sur ton, la chéchia enveloppée par le turban brodé jaune clair, qui fait merveilleusement ressortir le teint mat. Petites juives en sarraux verts, bouton d’or, rouges, roses, caleçons blancs et foulards de soie sur la tête. Leurs mères, juives bibliques, cachent leur costume voyant sous l’ample écharpe blanche qui les couvre, du bout de leur hennin rutilant ; à l’extrémité de leurs jambières écaillées d’or. Elles accroupissent leur graisse sur l’herbe par groupes de quinze, vingt, entourées de leurs rejetons et j’ai compté les trous sphériques que leur masque — masque me plaît, — avait moulé sur la terre. Passent des Maltaises coquettement abritées sous leur faldetta (voile) de soie noire à bordure de jais, des Italiennes du peuple, hideuses avec leur robes à ramages et leur châle imprimé, au bras le poupon obligé, des Persans à la robe longue et étroite comme une soutane, au turban tressé, des bizantins au fez droit, la taille souple, des policiers français le revolver apparent passé en sautoir, dans son étui en cuir jaune, des élèves de l’école normale sanglés dans leur tunique de lycéen, la chéchia remplaçant le képi très avantageusement ; des officiers de zouave au pantalon bouffant, hygiénique et disgracieux, des marchands d’al-abaziès, de Kakaouia, sur l’occiput une calotte de tricot, couverts d’une toile grossière et terreuse, les plateaux de leurs balances tenus par des ficelles, leur marchandise contenue dans le « couffin » panier plat, flexible, des plus commodes. Chaouches, janissaires indigènes en bleu sombre, bas blancs, ceinture bariolée, cape très échancrée sur le devant, coiffure nationale ornée d’une plaque en cuivre aux armes beylicales. Tirailleurs algériens en bleu clair et passementeries jaunes. Un descendant du prophète au turban vert, à côté d’un monsieur qui dit à sa fille : — Nini, veux-tu me répondre ? On dit : Oui, papa. Puis un cafetier arabe en rupture de fourneau, portant sur le bras sa casaque noire à liserets bleus et doublure rouge, sœur de celle du cocher beaucoup plus historiée, le capuchon et les parements couverts de broderies d’or ou d’argent avec pompons, le drap souvent bleu ciel. Les municipaux arabes : aiguillettes blanches sur tunique noire. Le Tunisien copurchic vêtu à l’européenne avec des bottines et des cravates impossibles.
Voici un joli costume de juif : ceinture en satin rose thé, veste en soie jaune brodée ; un autre : veste en velours bleu ; un troisième : veste en soie bleue, fleurs blanches appliquées dessus en broderies. Fleuristes indigènes. L’Ariana fournit beaucoup de roses en ce moment. La place de la Bourse en est couverte chaque soir. On a une botte de roses pour un caroube. Petits cireurs, petits porteurs, petits les enfants poussent dru à Tunis, on les fait si jolis que ce serait massacre de s’en priver. Ils luttent comme de jeunes chevreaux. J’aperçois des hauts-de-formes officiels entre un vieux juif, à barbe blanche, nez crochu, lunettes, turban et vêtements noirs, et quelques hommes de peine, charretiers, aux souliers éculés, aux jambes nerveuses, enfermés dans un sac en toile marron à liserets blancs, coiffés de la chéchia sale, sans le gland bleu qui lui donne toute sa grâce, ils se tiennent juchés sur des « arabas » peintes en rouge, ces ingénieuses charettes Tunisiennes. Des porteurs d’eau circulent avec des outres en peau de chèvres ; deux juifs en se disputant cassent à l’un d’eux le pot de Neubel qui sert de verre à ses clients. Passe un soldat du bey, en noir, pantalon d’artilleur, veste de zouave à passementeries rouges revenant avec les deux baguettes du pantalon, chéchia avec les armes beylicales en cuivre. Ceinture bleue, sabre de cavalerie. Il donne la main à son camarade, un musicien du bey au pantalon rouge à bande jaune, veste courte, également rouge, le plastron orné de larges galons jaunes ; liserets, parements et festons derrière le dos de même couleur. Le gilet, rouge aussi, sans boutons, s’enfile par le haut. Ce tout noir et ce tout rouge forment un piquant contraste.
Arrivent cinq cavaliers encapuchonnés dans leur burnous. On entrevoit seulement le devant du turban ; leurs selles sont en velours et cuir rouge avec dorures, étriers argentés et dorés. Ils vont se ranger à la suite de carrosses antédiluviens d’où sortent un carré de dentelle jeté en pointe sur les cheveux, de gracieux minois d’italiennes. J’en prends un, — pas un minois, un carrosse, — il me conduit sur la Marine où va déverser dans un instant cette Babel que je verrai défiler à mon aise de la terrasse du café glacier Montelatecci.

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Tunis, ce 3 mai 1887.
Je lis, dans la Tunisie de Paul Arène, une page exquise qui pourrait servir de scenario à un opéra-comique, genre du Saïs de M me Olagnier, joué à la Renaissance, en décembre 1881.
Voici comme je couperais le livret si je m’estimais capable de mener à bien ce travail qui sentirait son Orient d’une lieue.

AÏCHÉ
OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES


ACTE I er . — HAREM. — Les femmes essaient de distraire par leurs jeux et leurs danses la dolente Aïché que le maître vient de répudier selon la seconde formule, celle dans laquelle Mahomet est attesté trois fois, ce qui fait de la chose un serment inviolable à moins que la femme se soit remariée dans l’intervalle et qu’un nouveau mari l’ait à son tour répudiée, auquel cas l’ancien a parfaitement le droit de l’épouser encore, sans remords aucun et comme si elle était vierge. — Aïché déplore son malheur. Miss Julia visite le harem et met la note gaie dans l’acte.
 
ACTE II. — RHAMADAN. — Place de la fête. Rencontre fortuite d’Aïché et d’Hamouda. Vains regrets. Le motif de répudiation était si futile : un voile soulevé ! Hamouda rencontre aussi son ami et voisin le vieux Mourad qui consent à épouser Aïché et à la répudier dans les vingt-quatre heures pour qu’Hamouda pût le reprendre. — Séance publique d’Aissaouas. Coup de canon annonçant la reprise du jeûne.
 
ACTE III. — NOCE ARABE. — Au moment de franchir le seuil de Mourad, Aïché s’aperçoit de sa méprise : elle croyait épouser le neveu Achour et non l’oncle, le digne Mourad. Substitution instantanée, malgré les protestations du bon Hamouda qui s’installe, après mille recommandations, à Achour, jusqu’au lever du soleil, sur le seuil de son voisin et ami, en face de miss Julia, attendant l’un la femme qu’on lui prépare, l’autre le premier transatlantique.

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Tunis, ce 5 mai 1887.
L’animation des bazars augmente sensiblement vers l’époque du Rhamadan et l’intérêt devient d’autant plus grand. Par ce temps de canicule on jouit d’une fraîcheur relative sous ces passages voûtés. Aussi tout le monde s’y donne rendez-vous et le spectacle est des plus pittoresque.
Au Souk-el-Truk, où vous êtes atrocement bousculé, vos oreilles ne peuvent s’accoutumer aux cris rauques d’indigènes brandissant qui une montre de pacotille, qui un vieux tromblon démesuré, qui une soierie, qui des pièces d’habillement de toutes couleurs, à la barbe de leurs confrères plus fortunés, ayant pignon sur rue, et que néanmoins la concurrence de ces camps volants, qui portent leur magasin sur la tête, doit terriblement agacer. Un officier du bey, à la tunique de drap noir à boutons et pattes d’or, à jupe plissée à la taille sous le ceinturon en galon doré et soie bleue retenant le sabre de Damas recourbé, essaye une gandoura rouge à broderies vertes par-dessus son uniforme. Le marchand de ftiras, son sarrau tout dégouttant d’huile, se frotte contre les burnous immaculés, portant ses beignets dorés sur une planche qu’il élève des deux bras au-dessus de la foule. Les dogaresses passent, mystérieuses sous leur haïk de soie lamée, sans soucis de leur coiffure en pointe qui pourrait nous crever les yeux. Gare au bourriquot que montent deux gamins joufflus, gros comme le poing, étroitement enlacés criant leur Barr’ha ! sur le mode aigu. Tout le monde se range pour laisser passer un enterrement. D’abord les chanteurs, dont la musique monotone et plutôt entraînante semble dire « Vas-y gaiement puisque ça y est », au mort couché sans cercueil, enveloppé d’une natte ornementée d’étoffes précieuses et de fleurs, si c’est une femme, sur une civière à claire-voie et balustre, portée très haut. Une longue théorie d’amis suit : Ils vont présenter le cadavre à Zitoum avant d’aller à Sidi-ben-Hassen assez éloigné. Arrive un chameau pelé se dandinant sans grâce avec une pleine cargaison de charbon ; la foule afflue et reflue ; le crieur public, paisiblement assis, contemple les bousculades du haut de sa dokana, attendant dix heures pour commencer la vente à l’encan. Sa devanture est un assemblage hybride, un capharnaüm insensé d’objets de toutes sortes : bouquets de fleurs artificielles sous globe entre les quatre colonnes cannelées d’un de ces gigantesques lits arabes à fronton doré, incrustés de glaces, qui se posent sur une estrade à la manière de ceux de Morlaix qu’ils sont loin de valoir d’ailleurs, coffrets de nacres et d’argent de toutes dimensions contre lesquels s’appuient des glaces banales à baguettes communes ; commodes hideuses et armoires à glace d’où s’échappent des costumes de soie, vert et orange, somptueusement brodés d’or et d’argent. A un lustre empire est pendue une peau de chacal, et un harnachement de cheval avec sa housse de velours et de brocart. Puis des pendules, cartels plus laids les uns que les autres ; jusqu’à un coucou suisse égaré dans le souk après cent tribulations ; des étoffes, des tapis anciens amoncelés sur des matelas crevés et un chien en boule qui ronfle entre deux chandeliers, malgré l’assourdissant vacarme qui monte du souk des tailleurs, inabordable pour l’instant. Les vêtements à vendre sont pendus au plafond sur le devant de chaque boutique qu’encadrent deux fines colonnettes enguirlandées de vert et de rouge ; la perspective de toute l’enfilade de ces logettes ainsi pavoisées est d’un pittoresque indescriptible, surtout quand le soleil filtre ses rayons à travers les planches et caresse les étoffes multicolores.
C’est ici que le client arabe joute avec le marchand juif. La victoire reste au plus dégourdi après les longs débats qu’occasionne un marchandage acharné pour lequel chacun dépense la finesse du diplomate, la malice du singe, la ruse du renard...
Le Souk-el-Berka n’est pas moins [curieux à observer : des juifs qui se promènent entre les groupes vous mettent sous le nez des colliers d’ambre, des bijoux arabes avec le mot « souvenir » gravé en hiéroglyphes, des cercles, bagues, bracelets, puis d’affreuses oreries, rebuts de nos joailliers d’Europe. C’est dans ce coin-ci que vous remarquerez le mieux cette souplesse de couleuvre, ces yeux en coulisse du juif guettant sa proie, le « flous » l’argent.
Le vendeur à l’encan des matières précieuses trône derrière une forte grille qui le sépare du populaire, une suspension de salle à manger à douze bougies sur la tête.
Les hommes-collant résident dans les parages. Je veux dire MM. les interprètes. Ils sont six et six juifs. C’est trop. L’interprète de Tunis guette sa victime à l’entrée du Souk-Attarin. Il a l’œil, le flair, sait reconnaître instantanément la nationalité du touriste, distinguer le milord du décavé, s’il a affaire au gobe-mouche ou au dégourdi, s’il doit grimacer ou sourire. Admettant qu’homme de valeur, la balance penche de notre côté : sans hésiter le « collant » jette le grapin. Dès lors vous ne vous appartenez plus, vous êtes sa chose. Il fait beau, il ouvre votre parasol. Il pleut, il retrousse votre pantalon. Vous avez froid, il vous offre un café maure ; vous avez chaud ? il déboutonne votre gilet et évalue votre montre. Vos paquets, il les porte. Vos enfants, il les mouche. Marchands et lui s’entendent comme larrons en foire, jouant au télégraphe derrière votre dos, échangeant coups d’œil et signaux, se moquant de vous carrément, à votre barbe. Payez-vous, l’insinuant connaît aussitôt à un centime près le contenu de votre bourse. Vous marchandez, il essaye de vous étourdir par ses gestes d’échappé de petites maisons, par son intarissable jactance. Faites un mouvement d’impatience, le rusé s’arrêtera net, bassement et obséquieusement poli. Vous le renvoyez, il vous suivra de loin, courbant l’échine, rasant les murs pour apparaître à l’instant où vous vous y attendez le moins, semblable à ces diablotins de carton qu’un ressort fait bondir hors leur boîte. Menacez-le de votre canne, il vous tendra le postérieur, et je vous conseille d’appuyer ferme le bout de votre botte, si vous ne craignez pas de la salir.
Passant par le souk des selliers, je vois des peintres arabes occupés à rafraîchir le cercueil du marabout qui est scellé au milieu de la chaussée au-dessous de la lampe triangulaire qu’on allume à la tombée de la nuit. Chez les marchands de couvertures, des gens de Biskra débattent le prix d’une housse de cheval à grelots argentés. La femme, le lobe des oreilles percé de trous où passent des cercles d’argent de dimension fantastique, couverte de draperies violettes, donne le sein à un enfant demi-nu. En rentrant par la rue de la Kasba, une bouffée nauséabonde me coupe net la respiration, le « Bahira » commence à faire des siennes, et la sieste devient indispensable.

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* *

Tunis, ce 7 mai 1887.
Je termine une étude sur la religion des Arabes. J’ai pris des notes dont voici le résumé succinct. A la veille de leur carême il est bon de se familiariser avec ces termes religieux.
L’ Islam.  — Qui dit islam ne dit ni fanatisme ni intolérance comme on le croit à tort, mais idée théocratique, les princes tenant plus au titre de prêtre qu’à celui de roi. D’où l’Imamat, universel gouvernement du monde entier par le kalifa du Prophète.
Le Mahdi qui doit soumettre la terre au Coran et dont le prestige est plus grand que celui du Sultan, pape noir Africain, réside à Djer-Boub, oasis sur les confins de la Tripolitaine 2 .
Le Coran est le livre par excellence qui contient les lois tant politiques que civiles et criminelles. On n’a jamais osé mettre en doute une seule de ses affirmations.
Les Zaouias.  — Nos maisons religieuses chrétiennes, entretenues par la fortune des marabouts ou les dons et collectes de frères quêteurs. Marabout : titre de noblesse religieuse s’acquérant par droit de naissance. Il est de riches comme de pauvres marabouts, — turban vert, sunnites, — une des deux grandes divisions de l’islamisme avec les chiites.
Rites. Subdivisions des sunnites en rite malekite, rite hanefite (suivi par le bey de Tunis), rite chafeite, rite hanebalite.
Clergé. Officiel : mufti et iman sans grande influence. Indépendant : marabout et religieux, dépendant de chefs de confréries.
Moquaddem.  — Supérieurs de confréries libres dont les affiliés s’appellent khouan (frères).
Dikr ou Zikr.  — Récitation de la phrase du Coran spéciale à une congrégation, se répétant parfois de deux à trois mille fois par jour, ce qui ne prédispose pas peu à l’hypnotisme, aux hallucinations.
Soufisme, ou recherche par la vie contemplative et les pratiques de piété d’un état de perfection morale, de spiritualisme — et on dit que la religion mahométane est essentiellement sensualiste ! — permettant à l’âme des rapports plus directs avec la divinité.
Aissaouias.  — Religieux se livrant à des tours d’acrobates, avalant des serpents, mâchant des scorpions, broyant des cailloux, du verre, etc... Les musulmans instruits les considèrent un peu comme des saltimbanques et cependant le principe qui fait agir cette sorte de croyants est de l’ordre le plus élevé : l’homme, selon eux, doit parvenir à un si haut degré d’absorption en Dieu que la souffrance corporelle ne peut plus avoir prise sur lui, c’est à Kaïrouan et à Blida qu’on est mieux à même de voir les Aïssaouias et leurs jongleries.
Le Rhamadan, cette année commence le 24 mai. Encore une quinzaine.

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Hammam-Lenf, ce 15 mai 1887.
Voici vingt-cinq jours qu’il n’a plu. Voulant visiter un coin de l’intérieur avant les grandes chaleurs, je pars cette après-midi à trois heures sortant de Tunis par la porte Hammam-Lenf précédé de neuf chameaux qui chaque cinquante pas s’agenouillent et se roulent dans le sable soulevant un épais nuage de poussière. Un tout jeune n’a pas trop l’air de se soucier d’entreprendre le voyage, il pousse des cris lamentables et un Arabe sensible de s’arrêter, de lui passer les bras autour du cou, de lui gratter affectueusement le sommet de la tête murmurant : « Mesquino ! mesquino ! » A gauche de la route : le lac Bahira noir et vert, à droite un bourriquet chargé d’offrandes monte la rampe de la Zaouïa de Sidi-ben-Hassen pendant qu’un landau me dépasse, contenant quatre femmes stériles allant se laisser glisser sur la pierre fécondante de Sidi-Fethalla.
A 5 heures j’arrive à Rhadès qu’une colline m’a caché bien longtemps.

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