Entre ombre et lumière
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Description

En ce magnifique printemps, Côte-Blanche connaît des jours sombres. Un climat de tension et de peur règne en maître parmi les habitants. L’entité malveillante qui hante ces lieux semble hélas fermement décidée à y demeurer ancrée. À court de solution, Lauriane est une fois de plus confrontée à l’impuissance et au découragement.
Dans ces moments de trouble, elle ne peut compter que sur le soutien inconditionnel d’Adéline et de Norah. Quant à William, fort de sa froide logique, Lauriane doute sérieusement qu’il se montre un jour plus ouvert d’esprit. Entre eux, la passion est intense et foudroyante. Mais peut-elle suffire à cimenter leur couple? Le coeur glacé de William ne risque-til pas plutôt de devenir un obstacle de taille les menant tout droit à la catastrophe?
Chose certaine, rien n’est simple à Côte-Blanche. Des zones d’ombre persistent, des vérités se dévoilent, un vent de tragédie souffle, des alliés inattendus se présentent, des malheurs surviennent et des combats se livrent. Au final, restera-t-il un seul espoir de voir l’amour et la paix triompher entre les murs de cette demeure tourmentée depuis si longtemps?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2018
Nombre de lectures 72
EAN13 9782897869427
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2016 Marie-Claude Charland
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Matthieu Fortin
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Carine Paradis
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Illustration de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Matthieu Fortin
ISBN papier 978-2-89786-940-3
ISBN PDF numérique 978-2-89786-941-0
ISBN ePub 978-2-89786-942-7
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2013
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
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Remerciements
C ’est avec beaucoup de fierté et de joie que je pose la dernière pierre de cette saga édifiée avec mon cœur et mon âme. Ce fut une aventure mémorable, qui m’a non seulement fait vivre toute une gamme d’émotions, mais qui m’a aussi permis d’évoluer en tant qu’auteure. J’aimerais à présent remercier pour la dernière fois toutes les personnes qui ont contribué, de près ou de loin, à faire de cette histoire ce qu’elle est devenue : Johanne, Jocelyne, Diane, Sandra, Marraine Fée, Diane L., Valérie, Moe. Sans oublier ma tendre moitié, ainsi que ma maison d’édition et enfin, vous, mes très chers lecteurs, qui êtes toujours plus nombreux à m’encourager et à me donner envie de me surpasser. À vous tous, un énorme MERCI !
MCC
Je suis infiniment triste de penser que l’on puisse mettre un prix sur ce qui est censé être sacré et d’une inestimable valeur...
Lauriane Fedmore
Table des matières
1. La raison d’être de toute chose
2. Fausse piste
3. Une retraite forcée
4. Une limite à ne pas franchir
5. Rencontre manquée
6. Au-delà des mots
7. Un linceul de pierres et de larmes
8. Un cœur au combat
9. Une vie à vendre
10. Obscure tentation
11. Un bref éclat de lumière pour une raison aveugle
12. Une leçon de courage
13. Visage à deux faces
14. Sur les traces de l’ennemi
15. Reddition
16. Le souffle de l’enfer
17. Le visage de l’ennemi
18. Les multiples nuances de la nature humaine
19. Quelques gouttes de tisane
1
La raison d’être de toute chose
S uspendue devant la fenêtre entrouverte, la plantearaignée agitait ses feuilles rubanées, mue, dirait-on, par la volonté de s’extraire de son lit terreux pour exécuter un ballet aérien. Elle tournoyait avec le vent qui s’était fait son cavalier, au son de l’orchestre dirigé par la pluie qui tombait dru au-dehors.
Le pas rapide d’Adéline fit couiner les lames du plancher. D’une main décidée, elle ferma le battant de la fenêtre, coupant court à la danse du vent avec la plante qui redevint immobile après un ultime pivot gracieux. Comme si elle était mécontente d’avoir été mise en sourdine, la pluie redoubla d’intensité, fouettant furieusement les vitres et le bardage du toit de la maison.
Adéline pirouetta pour faire face à sa nièce.
— Ça tombe comme des clous, tes chatons ont bien failli se faire arroser !
L’attention de Lauriane dévia sur le bouquet de fleurs de saule qu’elle avait à la main. Les coquettes lui avaient fait de l’œil depuis le bord de la route vers chez sa tante et elle n’avait pu résister à l’envie d’arrêter la voiture pour en cueillir quelques-unes.
— Je les ai sauvés du déluge, rit-elle tout en caressant du bout des doigts les inflorescences si douces.
— Tu leur as évité de se faire mouiller la tête, seulement, il faut maintenant leur mettre les pieds dans l’eau.
Le regard d’Adéline survola la table qui croulait sous un amas de vaisselle, chaudrons et autres articles de cuisine. Fronçant le nez, elle se dirigea vers le comptoir tout aussi encombré. Au terme d’une brève inspection, elle y pêcha un vase soliflore en verre, puis actionna le bras de la pompe pour l’emplir d’eau.
— Voilà pour mes nouveaux pensionnaires. Il est un brin étroit, mais c’est tout ce que j’ai.
Elle alla présenter le vase à sa nièce, qui y glissa les fleurs ; Adéline parcourut ensuite la pièce des yeux, en quête, cette fois, d’un endroit où le déposer. Son choix se porta sur l’escalier, faute de mieux.
— Tiens, je vais le laisser ici en attendant, dit-elle en logeant le vase à l’angle d’une marche et du mur contigu en crépi.
— Bah... ce n’est pas plus mal, ma tante, les chatons vont égayer votre escalier !
Mains sur ses hanches toujours aussi fines malgré son âge, Adéline toisa brièvement les degrés de bois. Ils faisaient piètre figure avec leurs profondes fissures, ainsi que leur dos creux et usé.
— Mouais, c’est vrai. Ce vieil escalier aurait bien besoin d’être rajeuni. Je prévois m’en occuper prochainement, mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, je vois à mon grand ménage. Les pièces principales d’abord : j’ai fini ma chambre ce matin, mon atelier est fait. Maintenant, c’est au tour de la cuisine. Je voulais m’y mettre hier, mais j’ai pris du retard.
— Il fallait quand même que vous preniez le temps de vous installer, souligna Lauriane en allant suspendre son châle au portemanteau. Après tout, vous n’êtes revenue que depuis quelques jours.
— Je sais, mais je voulais profiter du temps pluvieux pour me débarrasser de cette corvée. Parce qu’ensuite, je m’occuperai du dehors : mon jardin potager et mon jardin à herbes médicinales. Seulement, je n’avance pas aussi vite que prévu. C’est fou ce que la saleté a pu s’accumuler dans cette bicoque durant l’hiver ! Mais je ne pouvais quand même pas demander à Gaston de faire venir sa femme pour dépoussiérer mes meubles. C’était déjà beaucoup qu’il s’occupe de soigner mes animaux, les anciens comme les nouveaux...
Sa voix avait vibré d’une note d’incrédulité dans le dernier bout de phrase. Lauriane savait que ce sentiment ne quittait pas sa tante depuis son retour de Shawinigan. Elle s’était rendue là-bas après son départ du chantier afin de soigner une amie malade et elle était rentrée à Monts-aux-Pins à l’improviste. La jeune femme n’avait ainsi pas eu la chance d’assister à ce moment tant attendu, au contraire de Gaston, qui séjournait chez Adéline depuis le massacre des animaux. Ignorant que d’autres les avaient remplacés, la surprise de celle-ci avait été totale. Elle était apparemment demeurée figée et muette durant une bonne dizaine de minutes. Les yeux ronds comme ceux d’une chouette, elle avait écouté les explications de Gaston sans avoir l’air d’y croire un seul instant, avant de se précipiter sur le premier mouton venu pour le palper, question de s’assurer qu’il était bien réel.
— Je me souviendrai toujours de l’air que vous aviez quand vous êtes arrivée au manoir, ce jour-là, pour parler à William, évoqua Lauriane dans un rire. Je ne vous avais jamais vue aussi abasourdie. Imaginez, si Gaston n’avait pas été là, le choc que vous auriez eu en apercevant des poules dans votre basse-cour...
— Oh ça, tu peux le dire ! Je crois que je me serais crue hantée par mes pauvres bêtes ou encore pire, je me serais crue cinglée et c’est dans un asile que tu m’aurais retrouvée, bonté divine !
— Gaston tenait mordicus à vous réserver la surprise, mais il n’avait pas prévu que vous pourriez en venir à douter de votre santé mentale !
— Non, c’est certain qu’il n’y a pas pensé. Mais ce n’est pas si grave puisqu’il était là à mon arrivée, ce qui fait qu’aujourd’hui, le seul à avoir vraiment besoin d’être interné dans un asile d’aliénés, c’est le zouinzouin qui habite à côté, affirma Adéline, son pouce pointé vers le mur.
Ses boucles hirsutes s’agitèrent dans le mouvement d’humeur que fit sa tête.
— Comme je l’ai dit à ton mari, c’est tout un tour de force qu’il a réalisé avec cette canaille de Matteau. Vraiment, je suis contente d’avoir trouvé de la vie ici à mon retour, autant que j’ai pu l’être en apprenant que le responsable du massacre avait été démasqué et qu’il avait été forcé de faire réparation, conclut-elle, coiffée d’un petit air mutin montrant qu’elle n’en avait aucunement honte.
Cela fit sourire Lauriane.
— Moi aussi, ma tante. J’ai été la première à m’en réjouir et je n’irai surtout pas m’en confesser à monsieur le curé !
Le rire guttural d’Adéline se mêla au grondement de la pluie battante qui, charriée par des bourrasques, semblait prête à percer les murs de la maison.
— Sois tranquille, moi non plus, ma chérie. On s’arrangera avec le Bon Dieu une fois arrivées là-haut, dit-elle en lui dédiant un clin d’œil.
Sur ce, son attention se porta sur sa cuisine sens dessus dessous.
— En attendant d’y être, il y a de la besogne à faire ici-bas. Beaucoup de besogne. Tu es bien gentille d’être venue m’aider, Lauriane.
— Vous savez bien que ça me fait plaisir. Après de longs mois de séparation, je ne pouvais pas résister à cette occasion de venir passer du temps avec ma tante préférée ! Alors, qu’est-ce que je peux faire ? s’enquit la jeune femme, laissant errer son regard à gauche et à droite.
— Eh bien, ma grande armoire est vide, tu peux la laver pendant que je m’occupe de l’armoire en dessous de l’évier.
— Parfait !
Caressant son ample ventre d’une main affectueuse, Lauriane se dirigea vers la chaise que lui indiqua sa tante, où étaient posés un chiffon et un récipient rempli d’eau savonneuse. Ce faisant, elle remarqua la chouette en bois qui reposait sur un coin de la table, l’air de s’être posée là pour guetter les souris.
— Tiens, c’est nouveau ? Je ne l’avais jamais vue avant.
Elle consulta du regard Adéline, qui s’était déplacée jusqu’à l’âtre pour retirer du feu sa grosse bouilloire en fonte.
— C’est un bûcheron qui l’a sculptée pour moi cet hiver, raconta celle-ci tout en versant de l’eau chaude dans un seau posé sur le sol. Clovis Fontaine ; je t’en ai déjà parlé, il me semble.
— Ce vieux garçon avec qui vous êtes devenue amie après la veillée que nous avons passée au dortoir avec les hommes ?
— Voilà. Il n’est pas le seul à être devenu plus amical avec moi après cette veillée. Ils se sont tout à coup décoincés ou alors ils se sont rendu compte que je n’allais pas leur jeter de sort !
— Mais non ! Votre réputation de sorcière n’a pas semblé vous suivre jusque là-bas, Dieu soit loué.
— Presque. Certains hommes de Monts-aux-Pins m’ont regardée d’un air méprisant durant tout l’hiver et ne m’ont pas adressé une seule fois la parole. Mais en général, on m’a bien acceptée et j’ai même eu la chance de me faire quelques amis. Surtout Clovis avec qui je me suis découvert plusieurs points communs. Tu savais qu’il cultive des plantes médicinales ?
Lauriane opina du chef.
— C’est un sujet qui a alimenté plusieurs de nos conversations, poursuivit sa tante en déposant sa bouilloire sur la tablette surplombant la bouche de l’âtre. Clovis est un bûcheron de métier. Il profite des temps morts durant l’été pour s’occuper de ses plantes et faire des préparations qu’il vend à gauche et à droite. Je suis très contente de l’avoir rencontré ; c’est un beau monsieur, il a une belle énergie. Le matin, avant d’aller travailler, s’il voyait de la lumière par la fenêtre de ma cabane, il passait me saluer et me souhaiter une bonne journée. Il venait souvent me tenir compagnie le samedi soir ou le dimanche, c’était plaisant.
— Parlant de samedi soir, je suis surprise que les hommes ne vous aient pas harcelée pour que vous retourniez veiller avec eux.
— Ils l’ont fait. Après ton départ, j’y suis allée une fois pour les contenter et je les ai avertis que ce serait la dernière. Moi, la danse, tu sais bien que ce n’est pas mon fort !
Adéline tordit les lèvres d’une manière plus qu’éloquente puis, retournant au comptoir avec le seau fumant, elle le plaça dans l’évier et y versa de l’eau froide.
— Et alors, ce Clovis, avez-vous prévu le revoir ? questionna Lauriane d’un ton qu’elle voulait détaché, son regard concentré sur la chouette.
— Oui, mais pas de la façon dont tu le voudrais, Lauriane, répondit sa tante, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert. Tu me connais, j’aime bien être seule avec moi-même dans mes affaires. J’apprécie beaucoup Clovis ; c’est un bon ami, point. Il me rendra peut-être visite au cours de l’été. Il habite à Batiscan, ce qui lui fera quand même une bonne route. Sinon, je le reverrai à l’automne, au chantier, et entre-temps, je lui écrirai.
La jeune femme ne s’étonnait pas que sa tante préfère cultiver l’amitié plutôt que l’amour. Loin d’être un fardeau, sa solitude incarnait une compagne de vie mieux assortie à sa nature excentrique qu’aucun homme ne le serait jamais. Pourtant, toutes les solitudes ne se portaient pas comme un solitaire et se combinaient parfois avec une autre pour créer une alliance sincère et enrichissante. Un lien d’amitié réciproque, solide. Lauriane se réjouissait que sa tante daigne déchausser de temps à autre ses souliers d’ermite pour endosser le manteau de la sociabilité.
Approchant la chaise de l’armoire, la jeune femme mouilla son chiffon et se mit à la tâche pendant qu’Adéline se penchait sous l’évier.
— Et puis, Bruce, comment va-t-il ? s’enquit celle-ci d’une voix assourdie par le meuble.
— De mieux en mieux. Sa fracture au bras guérit bien et il s’est complètement remis de sa commotion cérébrale. Il ronchonne souvent contre Ellen, qui ne le lâche pas d’une semelle. Je pense qu’elle aurait préféré qu’il reste plus longtemps en convalescence.
— Il a été chanceux dans sa malchance, c’est une très mauvaise chute qu’il a faite d’après ce que tu m’as raconté, et ses blessures auraient pu être beaucoup plus graves.
— C’est vrai. Et de savoir qu’il ne s’agirait pas d’un accident donne froid dans le dos. Bruce jure que son escabeau a été poussé, tout comme Leslie, d’ailleurs.
Était-ce l’œuvre de l’entité négative ? Avait-elle délibérément cherché à blesser le majordome, voire pire ? Une sombre avenue à laquelle Lauriane tendait malheureusement à croire. Surtout après avoir failli elle-même recevoir une pluie de pierres sur la tête dans le même intervalle de temps, alors qu’elle se trouvait dans le passage souterrain aboutissant à une grille. Bien que quelques semaines se soient écoulées depuis ces incidents, le seul fait d’y penser lui glaçait encore le sang. L’esprit de ce jardinier mort par suicide avait apparemment convenu de frapper à deux reprises, coup sur coup, ce jour-là, mû par quelque intention malveillante. Fort heureusement pour Lauriane, la seconde entité était intervenue et lui avait évité d’être frappée par l’éboulement, achevant par le fait même de la convaincre de sa bienveillance. Si seulement Bruce avait pu bénéficier d’autant de chance...
— J’aurais dû prévoir que l’ouverture de la pièce condamnée risquait d’entraîner des conséquences, avoua Lauriane, convaincue que ces incidents en découlaient directement. Nous avons provoqué la colère du jardinier, une colère noire qu’il a aussitôt déversée sur nous. Il voulait sûrement garder ses sombres secrets enfermés dans cette pièce pour toujours.
La crinière rousse striée de gris d’Adéline émergea de sous l’évier.
— As-tu suivi mon conseil ? Pour la sauge ?
— Oui, je l’ai mis en pratique le jour même où vous m’en avez parlé.
— Et qu’est-ce que ça a donné ?
— L’atmosphère au manoir s’est allégée, mais je sens toujours la présence du jardinier.
D’après sa tante, la sauge possédait des propriétés purificatrices capables de chasser les ondes négatives et les mauvaises vibrations. Armée d’une coquille d’ormeau dans laquelle se consumaient lentement des feuilles séchées, Lauriane avait d’abord fait une tournée à l’étage des domestiques, allant de pièce en pièce répandre la fumée bienfai-trice tout en prononçant à voix haute une prière de délivrance. Elle avait par la suite parcouru le grenier, avant de passer au premier étage, sans omettre le moindre recoin. Adéline disait qu’il fallait aller partout afin que les mauvaises énergies ne puissent subsister nulle part.
Au cours de ce rituel, le jardinier avait manifesté sa colère en faisant claquer quelques portes et voler quelques rideaux. Il s’était toutefois véritablement déchaîné au moment où la jeune femme était entrée dans la chambre délabrée attenante à la tourelle. Un son assourdissant s’était d’abord fait entendre, donnant l’impression que la pièce était sur le point d’imploser. Les restes de plâtre sur les murs et le plafond s’étaient fissurés, puis effrités pour ne devenir que poussière. Des fragments de meubles avaient volé dans les airs, allant se fracasser sur les murs violemment. L’un était même passé à travers la cloison et avait fini sa course dans la bibliothèque adjacente. Plusieurs s’étaient dirigés sur Lauriane, qui avait esquivé la plupart de justesse, jusqu’à ce qu’une patte de chaise lui fouette le bras, contact douloureux ne lui ayant par chance occasionné qu’une simple ecchymose. Un cri ne lui appartenant pas s’était alors élevé, comme tout droit sorti d’outre-tombe, lugubre, rocailleux, chargé de fureur et de haine.
Le chaos avait par la suite pris abruptement fin, au point de donner à la jeune femme l’impression d’une volte-face, comme si quelque chose avait fait interférence. Une supposition qui avait d’emblée généré un questionnement dans son esprit. Le jardinier avait-il agi de son propre chef ou avait-il été freiné par l’autre entité, en l’occurrence John ? Quoi qu’il en soit, Lauriane avait pu poursuivre son parcours de sauge jusque dans les souterrains sans plus subir de représailles.
— Après tout ce qui s’est passé durant les derniers mois, j’ai pensé que ce serait bon de chasser vos émotions résiduelles de cette maison, précisa sa tante de cette voix chaleureuse, assurée, qu’elle employait toujours pour s’adresser à ses patients. Les tiennes et celles de tous ceux qui y vivent. Vos peurs, vos peines, vos tracas, vos pensées négatives s’ajoutaient à celles déjà présentes entre ces murs depuis longtemps et contribuaient à entretenir une atmosphère lourde et néfaste pour chacun de vous. Il fallait vous en débarrasser. Évidemment, si l’âme du jardinier avait pu partir par la fenêtre en même temps que les énergies négatives, ça aurait été encore mieux, mais je me doutais bien que ce ne serait pas aussi facile. Il a l’air solidement enraciné dans cette maison ; il faudra plus que de la sauge pour le chasser.
— Si vous avez des suggestions, tante Adéline, je suis preneuse...
Son soupir de lassitude arracha à Adéline un sourire désolé.
— Si j’avais la moindre idée de ce qu’il faut faire, ma chérie, je te le dirais, c’est bien sûr. Le père de ton mari semble avoir tout essayé, sans résultat. Chose certaine, avec ce genre d’entité, il faut se montrer ferme et ne surtout pas la laisser se nourrir de notre peur.
Occupée à gratter avec son ongle une saleté collée sur une tablette, Lauriane haussa puis abaissa rapidement les sourcils, sachant qu’il s’agirait là d’un réel défi.
— Ce sera sûrement le plus difficile à faire. Depuis ce qui est arrivé à Bruce, un climat d’angoisse règne chez les domestiques. Je vis moi-même dans la crainte qu’un autre malheur arrive. J’ai peur pour mes enfants, je redoute de faire une mauvaise chute. Qui sait ce que cette âme tourmentée peut encore nous réserver ? Mais... je vais essayer de ne pas trop y penser et inciter les domestiques à faire la même chose, autant que possible. Pour ce qui est de la fermeté, je me souviens d’un soir, cet hiver, où le jardinier s’est déchaîné et nous a obligés à passer la nuit au salon. Je me suis fâchée et je lui ai fermement ordonné de partir. Il s’est calmé et nous a laissés tranquilles durant un bon bout de temps ensuite.
— Oui, tu as fait exactement ce qu’il fallait et tu dois continuer. Ne flanche surtout pas, tiens-lui tête et fais-lui comprendre que tu es la plus forte, c’est très important. Mais ce n’est pas tout. Faire preuve de fermeté et maîtriser sa peur sont des armes très efficaces ; seulement, dans le contexte de Côte-Blanche, je pense que ça ne suffira pas. Il va falloir quelque chose de plus, une autre arme qui, à mon avis, sera la plus importante de toutes : toi, Lauriane.
— Moi ?
Adéline plongea son chiffon dans l’eau, l’en ressortit et le tordit à deux mains, avant de braquer sur sa nièce un regard aigu.
— Je pense que tu as un rôle à jouer dans cette histoire. Tu sais que mes intuitions ne me trompent jamais et dans ton cas, j’ai le sentiment que ce don que tu as va t’être très utile. Ce n’est pas un hasard si tu vis dans cette maison aujourd’hui. Cette route a été tracée pour toi pour une raison bien précise.
— Vous pensez ? Pourtant, je me sens tellement inutile et impuissante. À quoi ça sert de percevoir la présence de ces entités si je ne peux pas les faire partir ni empêcher qu’il arrive malheur aux vivants ?
Lauriane se remit à son nettoyage avec une vigueur attisée par la boule d’indignation qui enflait dans sa poitrine.
— Je n’ai pas d’emprise sur ce maudit jardinier et j’enrage à l’idée qu’il puisse frapper où et quand il veut !
— Tu as le droit d’être en colère, ma chérie, et aussi d’avoir des doutes, fit la voix paisible de sa tante. Nous en avons tous à un moment ou à un autre, mais il faut que tu arrives à les surmonter. Regarde ce que tu as accompli jusqu’à maintenant grâce à ton sixième sens, à ta persévérance, à ta curiosité et à ta volonté de percer les mystères enfouis à Côte-Blanche. Vous savez aujourd’hui que l’âme tourmentée est celle d’un jardinier qui s’est suicidé au manoir et tu as même permis qu’on découvre la présence d’une deuxième entité, ce n’est pas rien. Tu mets peu à peu le passé en lumière.
— C’est vrai, vu sous cet angle, admit Lauriane, dont le chiffon s’était immobilisé pendant qu’elle réfléchissait aux arguments de sa tante. Ces découvertes sont importantes et j’ai l’intention de continuer à chercher des réponses.
— Dis-toi bien que si ces âmes errent toujours au manoir, c’est qu’elles ont encore des choses à dire. Tu dois rester dans un état de réceptivité, mais pour y arriver, il ne faut surtout pas que tu laisses tes émotions et tes idées négatives faire obstacle. Ouverture et confiance.
Adéline savait que l’accident de Bruce avait ébranlé sa nièce et ouvert la porte à la peur et au découragement. Elle-même succombait parfois à un afflux d’inquiétude, sachant de quoi était capable l’entité négative avec laquelle cohabitait Lauriane. Mais pas trop longtemps et pas trop souvent. Adéline préférait de loin privilégier les vibrations puissantes et positives de sa foi qu’elle espérait pouvoir insuffler à sa nièce. Car aussi grand que puisse être le potentiel de la jeune femme, il ne lui serait d’aucune utilité si elle ne croyait pas en sa capacité à l’exploiter.
— Le destin t’a amenée dans cette maison et je suis sûre que c’est pour une très bonne raison, réitéra Adéline sur un ton révélant la conviction qui l’habitait. Est-ce que c’est pour que tu éclaircisses tous les mystères et que tu renvoies ces deux âmes là où elles doivent être ? Peut-être. L’avenir saura nous le dire. En attendant, même si ce n’est pas facile par les temps qui courent, aie confiance en la vie et en toi-même. Continue à être là, avec Norah, pour vos gens, pendant que moi, je serai à tes côtés pour te soutenir.
Lauriane étira les coins de sa bouche en signe de gratitude. Le soutien moral de sa tante lui faisait l’effet d’un baume sur ses soucis et remettait un peu de soleil dans la grisaille de ses pensées. Se pourrait-il vraiment que le fait de vivre à Côte-Blanche et de posséder ce don ne soit pas une coïncidence ? Qu’il s’agisse plutôt du cours normal de sa destinée, d’une mission particulière à accomplir ? Lauriane était prête à y croire, bien que pour le moment, la nature du rôle qui lui était imparti demeurait nébuleuse. Ceci dit, Adéline avait toujours été de bon conseil et la jeune femme choisit de lui faire confiance encore cette fois. Elle tâcherait donc de rester forte et positive, et d’être à l’écoute des vivants... comme des morts.

La pluie avait cessé de jouer du tambour sur la capote en cuir du cabriolet. Les roues du véhicule et les sabots du cheval imprimaient un drôle de motif sur la terre ramollie de l’allée, tel quelque langage ancien et oublié tracé entre les lignes d’un cahier d’écriture. Au loin, derrière les rangs de peupliers centenaires, se dressait la silhouette imposante du manoir. Les jours pluvieux, sa carapace de pierres se teintait d’un gris plus foncé et les gouttes d’eau qui la sillonnaient évoquaient des larmes suintant du mortier. Quant à la nappe de cuivre tapissant les toits, elle ressemblait à une lourde cotte de mailles écrasant ceux qui se trouvaient en dessous.
Lauriane pinça les lèvres et, d’une petite traction sur la bride, invita le cheval à obliquer vers la droite de façon à rejoindre la côte descendant vers l’écurie. Une brise chargée d’humidité, parfumée à la terre mouillée, la happa de face. La jeune femme dressa le menton, aimant la sentir caresser son visage et en épouser le relief. Son père prédisait un été précoce, ce que la clémence du temps tendait à appuyer. Et qui disait été précoce disait moisson abondante, à condition que Dame Nature ne soit pas d’humeur trop capricieuse...
Lauriane avait passé beaucoup de temps à la ferme ces dernières semaines. Avec la venue du beau temps, la charge de travail avait augmenté et la jeune femme avait volontiers mis l’épaule à la roue, malgré que son énorme ventre prenne beaucoup de place et limite ses capacités. C’était sa façon de maintenir un contact privilégié avec son ancienne vie, à laquelle une part d’elle demeurerait à jamais rattachée. Elle avait toujours particulièrement aimé s’occuper des veaux, nés pendant le temps des sucres. Les pis de leur mère leur étant interdits, il y avait beaucoup d’affamés à faire boire. La douceur de l’air printanier invitait à la légèreté, aussi était-ce le moment de retirer leur manteau de laine aux moutons. La terre, débarrassée du sien, se laissait volontiers désengourdir par les travaux préparatoires aux semailles. Avoine, orge, sarrasin, pommes de terre, blé d’Inde à vache, choux de Siam garniraient bientôt les champs, arrosés de soleil et de pluie.
En bas de la côte, l’attention de la jeune femme fut soudain attirée par la course précipitée d’un homme. Les bras chargés de serviettes, il s’engagea sur le chemin qui longeait le lac sans nom et par le fait même, Lauriane aperçut la charrette immobilisée tout près de la berge, très étroite à cet endroit. Deux hommes étaient entrés dans l’eau et en extrayaient des planches dégoulinantes. Reconnaissant la tête aux cheveux de jais et la silhouette divinement bien proportionnée de son mari, Lauriane ressentit un frémissement au niveau de son estomac.
Curieuse de savoir ce qui s’était passé, elle décida de faire un petit détour. L’homme aux serviettes avait rejoint les autres et dès qu’elle fut plus près, la jeune femme l’identifia comme étant Justin, un palefrenier. Quant à celui qui se trouvait dans l’eau avec William, elle constata qu’il s’agissait de Neil.
Lauriane tira sur les rênes pour immobiliser la voiture et serra le frein.
— Bonjour, Justin !
— Bien le bonjour, Madame Fedmore ! lui lança l’employé, tout sourire, en coinçant la visière de sa casquette de laine entre ses doigts.
— Je vous ai vu courir avec des serviettes. Maintenant, je crois que je commence à comprendre pourquoi...
Lauriane fit dévier son regard sur son mari, qui revenait du lac avec une grosse pile de planches logée en travers des bras. Pieds nus, ses jambes de pantalons étaient roulées jusqu’en haut des genoux, laissant voir ses mollets musclés. Il ne portait que son gilet par-dessus sa chemise marine dont il avait roulé les manches au-dessus des coudes. Pour un peu, la jeune femme aurait soupiré béatement devant tant de beauté masculine et de virilité réunies. Et lorsque le regard gris croisa le sien, elle se liquéfia sur son siège.
— Ouais... il y a eu un petit accident, expliqua Justin en plissant les yeux. Neil apportait ces planches de l’usine à papier pour faire des travaux à l’écurie. Une couleuvre a effrayé son cheval et ça lui a fait perdre la maîtrise de la charrette. Une des roues s’est retrouvée au-dessus du vide et finalement, le chargement a basculé dans le lac !
— Oh ! Quelle malchance ! Mais Neil n’est pas blessé, au moins ?
— Non, il n’a rien. Je ne sais pas comment il a fait, mais il a réussi à ne pas plonger dans cette eau froide. Monsieur Fedmore le suivait à cheval, ils ont réussi à redresser la charrette.
L’eau ne devait en effet pas être très chaude à cette époque de l’année, pensa la jeune femme. Son regard se recentra sur William. Il venait de déposer les planches dans la charrette et s’avançait vers elle. En notant la peau rougie de ses pieds et de ses mollets, elle ne put contenir une grimace.
— Drôle de temps pour une baignade, le taquina-t-elle.
Le sourire dévastateur qui étira les lèvres de William lui ravit tout l’air contenu dans ses poumons.
— Les premières secondes passées, la sensation de froid s’estompe, exposa-t-il en s’immobilisant près du cabriolet.
— Je veux bien vous croire...
Un rire s’était entremêlé dans sa voix. Les paupières de son mari se fermèrent à demi, formant deux minces fentes où ses prunelles étincelèrent de curieuse façon. Il croisa les bras sur sa poitrine, ses manches trempées en révélant très agréablement les muscles.
— Mais encore, peut-être voudriez-vous en faire vous-même l’expérience ? Il semblerait que l’eau froide soit bonne pour la circulation sanguine.
— Quoi, moi ? Euh... non merci, ma circulation se porte très bien.
— Alors, peut-être aimeriez-vous simplement vous offrir le plaisir de votre première baignade de l’année ?
William avait fait un pas vers la voiture, ses yeux scrutant la jeune femme avec un intérêt accru, si marqué qu’il en devenait intimidant.
— C’est gentil, mais pas aujourd’hui, souffla-t-elle, sentant ses joues s’échauffer. De toute façon, je n’ai pas mon maillot de bain. C’est dommage, non ? Une prochaine fois, peut-être ?
— Un maillot de bain ? S’il n’y a que cela qui vous freine, je vous encourage à faire fi de ce détail. Il faut savoir improviser en certaines occasions. Regardez-moi, par exemple.
« Je ne fais que ça ! » commenta Lauriane in petto alors que son mari décroisait les bras pour l’inviter à le détailler. Brièvement, elle s’arrêta sur le renflement du pantalon au niveau de l’entre-jambes. L’eau n’avait pas mouillé le tissu à cet endroit, ce qui n’empêcha pas la jeune femme de se demander si William avait froid malgré tout à cette partie de son anatomie. Puis, prenant conscience de l’absurdité de son interrogation, elle réprima un rire et releva les yeux vers le visage de son mari, qui lui souriait d’un air... suffisant ! Grand Dieu ! Les hommes étaient-ils donc tous imbus de leurs attributs masculins ? Ou William se rengorgeait-il du fait qu’elle l’observe ?
— Ce ne serait pas à mon avantage de prendre exemple sur vous, répliqua Lauriane en le toisant d’un air dédaigneux. Me voyez-vous me déchausser et retrousser mes jupes devant vos employés pour aller patauger dans ce lac ?
Sans se départir de son sourire, William se colla au véhicule en insérant une jambe entre le marchepied et la roue, puis il courba la nuque pour que sa tête pénètre sous la capote. Ses narines captèrent une subtile odeur de lavande, de même qu’une autre, indéfinissable, mais qu’il reconnut, et du coup, il devina qu’elle arrivait de chez Adéline.
— Il existe un moyen simple d’écarter ce problème. Bien que la vue de vos jolies jambes se présente à moi comme une perspective attrayante, je vous propose tout simplement de plonger sans rien enlever.
Sa main se referma sur le poignet de la jeune femme, qui se rigidifia instantanément.
— Mais qu’est-ce que vous faites ? s’alarma-t-elle.
— Je vous emmène faire cette baignade dont vous mourez d’envie.
— Vous divaguez ! Je n’ai pas du tout envie de me tremper dans cette eau glacée !
Lauriane sentait la fraîcheur de la paume et des doigts traverser sa manche et un frisson la parcourut de pied en cap en dépit des bouffées de chaleur que lui occasionnait la proximité de son mari. Dans sa cage thoracique, son cœur se débattait avec force tandis qu’elle demeurait captive du fascinant regard fixé sur elle.
— Je pense que le froid vous est monté à la tête. Vous devriez vous sécher et vous rechausser avant de faire des folies.
— Vous oubliez que je viens de passer l’hiver sur un camp de bûcherons : je suis immunisé contre le froid, plaisanta William avec un sourire si craquant que chacune des fibres de la jeune femme tressaillit violemment.
— Vous, peut-être, mais pas moi !
William émit un rire, se régalant de la moue mutine que formaient les lèvres roses de la jeune femme et de cette incertitude qui diluait le saphir de ses iris. Celle-ci se mua en effarement quand il se rejeta en arrière sans relâcher sa prise sur le fin poignet.
— Hé ! Mais lâchez-moi ! protesta Lauriane, sentant son postérieur quitter le siège malgré elle.
La traction sur son bras était si forte qu’elle fut contrainte de suivre le mouvement. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle fut happée par des bras, en travers desquels elle se retrouva coincée, comme ces planches de tout à l’heure. Son regard noir cingla son mari, qui affichait une mine hilare.
— Je vous assure que vous apprécierez les bienfaits de cette trempette. Saviez-vous que les Norvégiens, entre autres, utilisent les bains nordiques depuis des millénaires pour se détendre ?
— Je ne suis pas norvégienne et je ne suis pas du tout intéressée par les soi-disant bienfaits de ce genre de bain !
— Attendez donc d’avoir tenté l’expérience avant de vous prononcer.
Lui coulant une œillade narquoise, William se mit en marche en direction du lac, au son des protestations de sa femme et des rires de Neil et de Justin qui suivaient la scène avec intérêt. Il atteignit la berge et entra dans l’eau troublée par ses précédentes allées et venues.
Lauriane, n’ayant pas pensé qu’il était vraiment sérieux, fut prise d’incertitude.
— Si vous me jetez à l’eau, je ne vous le pardonnerai jamais, je vous avertis ! Posez-moi tout de suite !
— Mais avec joie...
Il fit mine de desserrer son étreinte et Lauriane, ayant cru qu’il la ramènerait sur la berge, prit soudain peur, se voyant déjà en train de s’abîmer comme une pierre dans les eaux froides. Un cri instinctif lui échappa. En désespoir de cause, elle crocheta le cou de son mari avec ses bras.
— Lâchez-moi et je vous entraîne avec moi, le menaçat-elle, son visage collé au sien.
— Vos propos manquent de clarté, Lady . Dois-je vous lâcher ou non ?
La voix, basse et rauque, fit courir une agréable vibration à l’intérieur de Lauriane, de ses tympans jusqu’à son entre-cuisse. Son pouls s’accélérait et sa respiration se raccourcis-sait. Tous ses sens réagissaient au contact étroit de son corps avec celui de William, de même qu’au magnétisme des prunelles sombres arrimées aux siennes. Et d’un seul coup, le décor autour d’eux se métamorphosa. Il n’y eut plus de lac, plus de bruissements de feuilles au-dessus de leur tête, plus d’employés qui s’esclaffaient. Ils étaient seuls dans la chambre de la jeune femme, comme chaque soir depuis la nuit où, tirée du sommeil par un rêve érotique, elle avait eu la surprise de découvrir son mari au pied de son lit. Lasse de mener la lutte à ses envies, elle y avait cédé, sonnant le début d’une série de nuits passionnées. William avait fait de son lit un sanctuaire des plaisirs charnels où elle péchait avec ferveur. Elle s’abreuvait du feu qu’il lui offrait, préférant encore n’avoir que cette part de lui que rien du tout. Elle s’avouait désormais incapable d’y renoncer et vivait même chaque journée comme une lente torture en attendant les douceurs nocturnes.
— Bon, tant pis, finit par dire William au bout d’une éternité pourtant beaucoup trop courte. Je suis néanmoins déçu, je vous aurais cru plus aventureuse.
Le clapotis de l’eau, tandis qu’il revenait vers la berge, fut ce qui ramena véritablement Lauriane à la réalité. Ses pieds touchèrent la terre ferme et elle souffrit de quitter la chaleur enveloppante des bras de son mari. Se rappelant qu’ils étaient le centre d’attention des deux employés, Lauriane sentit un feu d’embarras lui chauffer les joues.
— Je veux bien montrer un côté aventureux de temps à autre, mais pas à la façon de vos Norvégiens qui se frigorifient volontairement ! soutint-elle en redressant dignement la nuque.
— Pourtant, ils s’adonnent bel et bien à cette pratique, et ce, depuis longtemps. Dans les pays scandinaves, ils augmentent leur température corporelle dans un sauna avant de s’immerger dans un bain d’eau glacée afin de provoquer un choc thermique, d’où les bienfaits. En ce qui nous concerne, il n’y a aucune comparaison qui tienne. Ce n’est qu’un bain printanier plutôt qu’un bain nordique.
— Il a raison, Madame Fedmore, s’en mêla Neil. Ça a l’air pire que c’est en réalité, ce n’est pas comme si on était en hiver. L’eau saisit sur le coup, mais une fois saucé, ce n’est pas si mal.
— Autrement dit, vous étiez d’accord pour qu’il me jette à l’eau ? inféra Lauriane, faussement accusatrice.
— Oh non, Madame, je n’ai jamais dit ça, moi ! se défendit le jeune homme, dont la tête pivota de gauche à droite en signe de dénégation.
— Moi non plus, moi non plus ! s’empressa de dire Justin en levant les mains innocemment.
Encore une fois, William se divertissait de l’air qu’affichait sa femme. Si l’eau avait été plus chaude, il l’y aurait jetée sans hésiter. Mais dans l’heure, il s’était simplement laissé tenter par l’envie de s’amuser à ses dépens. Or, il s’était fait prendre à son propre jeu, car il se retrouvait avec une érection devant ses employés.
Il saisit la serviette que Justin lui tendait sans quitter sa femme des yeux. Celle-ci attendit que le jeune homme se soit éloigné pour demander à voix basse :
— Au fait, avez-vous réfléchi à ce dont je vous ai parlé hier ?
— C’est-à-dire ?
— La paperasse, vous vous souvenez ?
Il ne pouvait pas avoir déjà oublié ! s’insurgea Lauriane intérieurement. Ou peut-être que si puisqu’il s’agissait pour lui d’un sujet sans importance. Quelques semaines plus tôt, il avait refusé de fouiller les vieux papiers de son père et de son grand-père. Lauriane lui avait fait cette demande dans l’espoir qu’il trouve des informations liées à un évènement tragique survenu autrefois, justifiant la présence d’une entité au manoir. Aujourd’hui, grâce au journal de Fanélie, elle savait qu’un jardinier s’était suicidé dans la pièce du coin. Par contre, elle ignorait tout à propos de la seconde entité et c’était dans le but d’en apprendre davantage que Lauriane avait demandé à son mari la permission de mener ses propres recherches. Implicitement, car explicitement, elle prétendait vouloir découvrir les circonstances entourant la mort du jardinier, ainsi que tout autre renseignement susceptible de corroborer les confidences de Fanélie. Lauriane n’avait rien dit à William au sujet de l’horrible vision du pendu ni à propos de la deuxième entité, sachant bien qu’il refuserait de la croire. Il n’avait d’ailleurs pas semblé très enthousiasmé par sa demande. La conversation avait ensuite dévié vers un autre sujet et en fin de compte, elle n’avait pas obtenu de réponse.
À voir l’expression que William affichait, il ne sembla encore une fois pas très convaincu. S’appuyant à un arbre, il commença à se sécher les mollets et les pieds.
— Ah oui, cette histoire de paperasse... Considérant que cet homme est mort depuis longtemps, je ne vois pas le but de l’entreprise.
— Il s’est enlevé la vie dans la pièce qui communique avec la tourelle, c’est quand même curieux. En tout cas, nous pouvons en déduire qu’il connaissait l’existence des passages. Mais pourquoi avoir commis son geste à cet endroit précis ? Il doit bien y avoir une raison.
— Vous soulevez de bons points, mais au final, mis à part satisfaire votre curiosité, que vous apportera le fait de résoudre ces énigmes ?
— Ma réponse est ce qui fait toute la différence entre nous, déclara Lauriane d’un ton plus qu’éloquent.
Son mari lui jeta un regard oblique avant de se recentrer sur son séchage.
— Très bien, puisque vous y tenez tant et que je n’ai aucune envie de me faire harceler nuit et jour à ce sujet, je ne m’oppose pas à ce que vous meniez vos recherches.
— Merci ! se réjouit la jeune femme dont le visage s’éclaira d’un sourire éblouissant.
— Une bonne partie est entreposée au grenier. Je serai libre après le dîner, j’irai donc avec vous pour vous indiquer où chercher, cela vous convient-il ?
— C’est parfait.
Ravie, Lauriane retourna vers le cabriolet d’un pas léger. En s’arrêtant près du véhicule, elle constata que William l’avait suivie et accepta volontiers la main qu’il lui offrit afin de l’aider à y grimper. À travers son gant, elle sentit que ses doigts n’avaient plus rien de glacé, se rapprochant davantage de la chaleur qui s’en dégageait lorsqu’ils palpaient et caressaient son corps...
— À tout à l’heure, alors, murmura-t-elle d’une petite voix, troublée par le fil de ses pensées.
Avec effort, Lauriane s’arracha au regard envoûtant de son mari puis, saluant les deux palefreniers, elle desserra le frein et fit reculer la voiture. Un moment plus tard, elle mettait pied à terre devant l’écurie, assistée par Justin, qui venait d’arriver au pas de course.
— Vous auriez dû me dire que vous reveniez ici, je vous aurais fait monter avec moi, lui dit Lauriane.
— Bah non, ce n’est rien, ce n’était pas loin !
— Si vous le dites !
Sur ce, Lauriane prit la direction du manoir, portée par la satisfaction d’avoir réussi à gagner son point. Elle se sentait excitée à l’idée de peut-être découvrir de nouvelles informations, tant à propos du jardinier que de la deuxième entité.
Tout absorbée par ses réflexions, elle mit un certain temps à remarquer l’étrange phénomène dont le manoir faisait l’objet. Des rubans de fumée transpiraient du mortier entre les pierres, frôlant les murs de leur silhouette évanescente en remontant vers le ciel. Ce ne fut qu’en inspirant l’odeur âcre que Lauriane s’en aperçut, à sa vive stupéfaction. Au même moment, quelque chose se plaça en travers de son chemin. Elle s’arrêta net, hoqueta en faisant un brusque bond en arrière, saisie d’une effroyable horreur. Ses yeux affolés fouillèrent le vide pendant qu’elle repliait ses bras sur son corps tremblant, traversée par une onde réfrigérante comme venue de son propre intérieur. Elle venait d’entrer en collision avec une masse invisible, toutes ses fibres avaient perçu un contact, une densité glaciale dans l’air. Et au cours de la fraction de seconde que cela avait duré, cette froideur l’avait pénétrée jusqu’à la moelle des os, s’était infiltrée dans ses veines, avait couru jusqu’à son cœur pour le pétrifier et le saturer d’émotions lourdes et avilissantes. Un profond malêtre, nourri de tout ce qu’un être humain pouvait ressentir de plus pénible et brutal, au point que Lauriane avait d’urgence senti la nécessité de s’y soustraire, incapable de soutenir pareil fardeau.
Les murs avaient presque disparu sous la couche toujours plus épaisse de fumée continuant de s’échapper du mortier et dont l’odeur se faisait plus piquante que jamais. Non sans une brève hésitation, Lauriane avança une main prudente dans le vide. À la seconde où ses doigts pénétrèrent un point froid, ce dernier s’évanouit, provoquant par la même occasion la disparition de la fumée ainsi que de son odeur. Aussitôt, ses yeux encore baignés d’affolement se promenèrent alentour, à la recherche d’un autre témoin de ce qui venait de se produire, mais elle se trouvait seule et personne ne se voyait aux fenêtres de la demeure. Quant à l’écurie, elle était dissimulée derrière un écran d’arbres.
S’abstenant de franchir la zone où s’était tenue la masse invisible, Lauriane reprit la direction de l’entrée principale, en proie à des préoccupations au sujet de la présence malfaisante du jardinier. Plus que jamais, il semblait déterminé à asseoir son pouvoir dans cette maison. Il venait de lui en passer un clair message, pur et dur. Une forme de manifestation de mauvais aloi destinée à ne faire qu’une chose : l’in-timider. Elle avait souvent perçu son hostilité ; maintenant, elle en avait la certitude, imprégnée dans ses os, son sang, son cœur.
Parvenue devant l’entrée, elle s’arrêta. Les propos de sa tante en mémoire, Lauriane rassembla ses forces intérieures afin de chasser l’émoi que lui avait causé cette désagréable expérience. Se composant une expression sereine, elle leva un regard impassible vers la fenêtre de la pièce attenante à la tourelle, espérant ainsi faire comprendre à cette entité de malheur toute la futilité de son geste. Après avoir longuement fixé les carreaux sombres, elle pénétra dans la demeure d’un pas assuré.
2
Fausse piste
L orsque son mari lui avait dit que la paperasse était entreposée au grenier, Lauriane avait été loin de s’attendre à en trouver autant. Un coin entier était occupé par des caisses et des coffres pleins à craquer et elle avait connu un instant de découragement devant l’ampleur que prenait tout à coup la tâche à accomplir. Quelques regrets s’étaient en outre chargés de venir la hanter pour avoir refusé l’aide que Norah lui avait gentiment proposée. Or, contre toute attente, plutôt que de repartir après avoir guidé la jeune femme jusqu’au coin en question, William avait déclaré qu’il ferait quelques fouilles en sa compagnie. Le fait qu’un employé de jardinage se soit enlevé la vie au manoir titillait apparemment sa curiosité. Mais en vérité, Lauriane le soupçonnait d’avoir simplement eu pitié d’elle...
Agenouillée devant une mallette pleine de documents divers qu’elle épluchait minutieusement, Lauriane émit un petit rire et porta son attention sur son mari, occupé à déclouer le couvercle d’une caisse en bois.
— Je pense que votre père avait un petit côté... excessif, du moins en ce qui concernait la gestion de ses finances. Il notait tout dans les moindres détails, même les plus insignifiants. Ici, il y a le compte-rendu d’une journée : pour le thé, il a indiqué qui en buvait et combien de tasses. Même chose pour le café et les liqueurs fortes. Excusez-moi, mais c’est vraiment très exagéré.
— Je ne vous cacherai pas qu’il avait une obsession pour l’argent. Dire qu’il était avare serait même un euphémisme. Et, bien entendu, ce n’était pas sans avoir un impact sur ceux qui partageaient son quotidien, y compris ses employés. Enfant, je me souviens qu’il avait ma nourrice à l’œil lorsqu’elle me donnait un bain, de crainte qu’elle fasse une utilisation abusive du savon. Et gare à elle si ce dernier avait le malheur de tomber dans l’eau...
— Votre père aurait peut-être aimé notre savon du pays. Il est à base de graisse animale, ce qui le rend plus efficace. Peut-être que votre nourrice aurait pu vous donner vos bains sans surveillance !
Et peut-être que cette quantité phénoménale de paperasse s’en serait trouvée diminuée, puisque William père en aurait eu moins à noter, pensa Lauriane en survolant du regard les piles accumulées devant elle.
— Ah ! Je crois que j’ai quelque chose, annonça-t-elle au bout d’un moment passé à compulser l’un des nombreux carnets de notes. Euh... eh puis non, fausse alerte, il est juste écrit que votre père a fourni une nouvelle paire de cisailles au jardinier et que, pour compenser, il mangera maigrement durant quelques jours.
Lauriane égrena un nouveau rire. Dans son esprit venait de jaillir l’image d’un écureuil affamé au terrier débordant de noisettes. Cet homme dépensait avec la parcimonie d’un indigent, alors qu’il aurait aisément pu s’offrir le luxe de tomber dans l’excès sans devoir s’imposer l’ombre d’une contrepartie. Un tel comportement la dépassait, bien qu’une tendance irrépressible en soit à l’origine.
Coinçant entre les oreilles de son marteau le dernier clou à retenir le couvercle de la caisse, William ne parut pas s’offusquer de son hilarité. Sa façon d’agiter la tête, comme s’il désapprouvait les exagérations de son père, laissa même présager qu’il la trouvait justifiée.
— L’avarice a été pour mon père une maîtresse impitoyable, dit-il à travers le grincement du clou qu’il délogea. Elle l’asservissait en entretenant chez lui un besoin insatiable, sans fin. Elle lui a fait la faveur de l’enrichir, mais l’a condamné à marcher jusqu’aux portes de la mort sans avoir eu le loisir d’en profiter.
— En tout cas, vous ne semblez pas avoir hérité de ce même besoin obsessionnel.
— J’entretiens des rapports autrement plus sains avec mes finances, je vous le confirme. Mon désir de faire des gains n’est motivé que par la perspective d’en disposer par la suite à ma guise. Je ne manque de rien pour la simple et bonne raison que j’en ai les moyens.
— Et votre frère, lui ?
— Brandon a son côté économe et prudent, mais ce n’est en rien comparable aux excès de notre père.
Lauriane rejeta le carnet de notes dans la mallette et s’empara d’une pile de feuilles froissées.
— Moi, si je possédais autant d’argent, j’essaierais d’en profiter. J’aurais envie de faire une foule de choses, voyager par exemple.
Curieusement, ces paroles semblèrent inspirer une pensée divertissante à son mari. Les traits de son visage, agréablement sculpté par la lumière ambrée des deux lampes leur servant d’éclairage, s’adoucirent jusqu’à la limite du sourire et une étincelle espiègle jaillit dans son regard.
— Vous sillonneriez ce vaste monde à la recherche de miséreux, ouvrant orphelinats par-ci, hôpitaux par-là ?
— En avoir la possibilité, oui, je le ferais, rit Lauriane, flattée qu’il la devine si bien, malgré que sa conjecture soit un brin exagérée. Non, sérieusement, je ferais la même chose qu’ici, à l’atelier, mais à plus grande échelle. Sinon, j’aurais vraiment envie de partir à l’aventure, je pense que j’irais n’importe où, pourvu que ce soit de l’autre côté de l’océan. Je vous envie d’avoir traversé l’Atlantique, j’aimerais tellement naviguer !
— Tout ce que je vous souhaite, c’est de ne pas avoir le mal de mer.
La jeune femme se posa les poings sur les hanches dans un bruissement de papier, ayant toujours les feuilles en main.
— J’ai parfaitement le pied marin, vous saurez ! Croyez-le ou non, j’ai souvent affronté la houle de la rivière à la ferme, à bord de la barque de pêche de mon père.
— Oh... vous êtes fin prête pour le ridicule océan Atlantique, dans ce cas, ironisa William en déployant un sourire qui la foudroya.
Il n’avait pas ouvert la bonne caisse. Il recloua le couvercle, la poussa pour l’envoyer plus loin et passa à une autre. Le regard de Lauriane, captif de ses mouvements si fluides et assurés, fut soudainement attiré par une vision fugitive en arrière-plan. Une ombre épaisse, plus noire qu’une nuit sans lune. Elle avait fait une brève apparition, à peine plus longue qu’un battement de cils, avant de s’évanouir.
L’instant suivant, la caisse que William venait de pousser s’anima. Une rapide glissade de quelques mètres sur le plancher l’envoya percuter un coffre dans un bruit retentissant que l’immensité du grenier avala.
Constatant que son mari s’était statufié, Lauriane laissa aussitôt éclater sa joie.
— Vous l’avez vu, hein ? Vous l’avez vu !
Il se défigea et s’approcha du lieu de l’impact, sourcils froncés. Il vérifia d’abord l’inclinaison du plancher, mais celui-ci était parfaitement droit. Il entreprit alors d’examiner la caisse fautive. Sous l’œil pétillant de la jeune femme, il en explora les contours, la souleva même d’un côté pour regarder en dessous.
— Vous vous imaginez peut-être qu’elle a été déplacée par un rassemblement de fourmis ?
La taquinerie n’eut aucun effet sur William, dont l’expression se faisait des plus sérieuse, sa logique se débattant pour trouver une explication à ce qui venait de se produire.
— Finirez-vous enfin par croire ce que je vous dis ? Ce que nous vous disons tous ? Vous venez de voir comme moi cette caisse se déplacer sans que personne l’ait poussée, vrai ou faux ?
William se cantonna sous le couvert du silence. Il repoussa la caisse à sa place et revint à celle qui retenait son attention juste avant l’incident. Pour une fois, son artillerie d’arguments imparables et écrasants de rationalité lui faisait défaut, et bien sot était celui qui croirait que Lauriane s’en affligerait. Ce qu’elle attendait depuis des mois venait enfin de se concrétiser : son mari avait été témoin d’un phénomène surnaturel ! Puisque rien d’autre n’arrivait à le convaincre de leur existence, elle ne pouvait nier se réjouir sincèrement, peut-être pour la première fois, de la survenue de l’un d’entre eux.
Fouillant dans la caisse qu’il venait d’ouvrir, William tomba sur des cadres en bois présentant des portraits au fusain. Il en exposa un à la lumière d’une lampe afin de mieux l’apprécier et Lauriane, qui suivait distraitement ses gestes, porta également son attention sur l’œuvre. L’homme représenté possédait une physionomie particulièrement volontaire donnant l’impression que les épais favoris qui l’encadraient étaient faits de fils barbelés. La jeune femme crut en outre reconnaître son mari dans la carrure de la mâchoire, la droiture du nez racé et le dessin sensuel des lèvres surmontées d’une moustache impeccablement taillée.
— Tous ces détails, ces jeux d’ombre et de lumière, c’est magnifique, commenta-t-elle, admirative. Difficile d’imaginer que cet homme n’est fait que de bois carbonisé sur une feuille.
— Oui, ce portrait de mon père est très ressemblant.
William passa au suivant, celui d’une femme à la beauté un peu glacée. Tout était dans son expression, car ses traits possédaient une agréable délicatesse, mais l’éclat farouche de son regard et le pli rigide que formaient ses lèvres refroidissaient l’ensemble.
— Qui est-ce ?
— Faith Fedmore.
Lui arracher le nom de la bouche avec une tenaille aurait été du pareil au même. Croyant deviner de qui il s’agissait, Lauriane ne dénotait toutefois qu’une subtile ressemblance entre la femme et William, aussi crut-elle bon de quêter une précision :
— Qui est-elle par rapport à vous ?
— Ma génitrice.
Ce mot, combiné au ton employé pour le prononcer, totalement détaché, dépourvu de toute chaleur, sonna comme une fausse note aux oreilles de Lauriane. Sa mémoire la ramena à ce jour où, à l’atelier, William avait affirmé ne pas avoir compté le temps depuis le décès de sa mère. Peu après, la jeune femme avait répondu à sa question au sujet d’Adéline, confirmant qu’elle était bien la sœur de sa mère et précisant que la mort de celle-ci l’avait beaucoup affectée. William avait alors formulé une étrange réflexion, à savoir qu’il valait mieux pleurer une sœur chérie que de ne pas pleurer une misérable insignifiante. Lauriane se souvenait s’être demandé s’il faisait référence à sa propre mère, mais cela lui avait paru si improbable qu’elle n’avait osé y croire. Seulement, l’incertitude reprenait à présent du galon, revê-tant même une allure de certitude. William ne semblait pas entretenir pour sa mère de bons sentiments ni la tenir en haute estime. La réduire aussi bas que sa génitrice et parler d’elle en des termes aussi peu flatteurs que « misérable insignifiante » étaient à l’opposé du discours qu’un fils aimant tiendrait normalement à l’égard de sa défunte mère.
Le portrait de la dame en question disparut, rejeté négligemment avec l’autre dans la caisse. William remit le couvercle d’un geste empreint de brusquerie. Les coups de marteau qu’il assena sur la tête des clous étaient si violents que le bois ne résista pas et se fendit sur un coin.
— Mettez-vous toujours autant de cœur quand vous clouez une caisse ? le questionna Lauriane, surprise par ce subit changement d’attitude.
Étouffant un juron, William n’en continua pas moins à s’acharner sur les clous en employant la même énergie. Toute trace d’affabilité avait déserté son visage, remplacée par une crispation de ses muscles lui conférant un aspect dur comme du roc. La jeune femme, qui en devinait la cause, sans toutefois la comprendre, osa demander :
— Est-ce que c’est son contenu qui vous met d’aussi méchante humeur ?
— Vous n’auriez pas avantage à poursuivre ce questionnement, répondit enfin son mari sur un ton bourru faisant écho à son attitude.
— Ça vous déplaît ?
— Enormously 1 .
— Pourquoi ?
Il contracta les mâchoires, visiblement agacé par son insistance.
— Nous sommes dans un grenier, et dans un grenier, que trouve-t-on ? Des vieilleries poussiéreuses et sans intérêt, aussi tout questionnement à ce propos est-il également sans intérêt.
Il éloigna la caisse d’une ferme poussée du pied. Lauriane aurait juré que c’était sa mère qu’il repoussait ainsi, avec tant de force et de brutalité.
— D’ailleurs, ajouta William en observant autour de lui d’un air soudain ennuyé, j’ignore ce que je fais ici, à perdre mon temps avec cette paperasse que j’ai déjà examinée après mon arrivée, l’an dernier. Il reste ceci à vérifier. Amusez-vous.
Il indiqua à la jeune femme un coffre à caisson de taille moyenne, détacha de son trousseau une clé en laiton qu’il lui remit avant de se diriger vers la sortie sans plus de cérémonie. Lauriane secoua la tête en exhalant un soupir de dépit. Questionnement sans intérêt, fouille sans intérêt, ne ferait-elle jamais quelque chose qui soit digne de son intérêt ? C’était à se le demander !
Elle referma la mallette et se redressa, dépliant péniblement ses jambes engourdies. Quand sa circulation sanguine se fut rétablie, elle alla ouvrir le coffre, bourré de papiers sans importance, ne put-elle que constater au terme de sa fouille. Son regard désappointé erra sur les mallettes, coffres et caisses qui avaient été vérifiés jusqu’à maintenant. La présence de la deuxième entité au manoir ne semblait pas près de s’expliquer. Quant au suicide du jardinier, il était, dans les écrits, un sujet aussi tabou que dans les paroles. Ces deux âmes étaient manifestement les seules gardiennes des réponses.
Les yeux rivés sur la caisse qui s’était déplacée sans aide, Lauriane retroussa spontanément la commissure de ses lèvres en repensant à la réaction de William. Pour une fois, le jardinier venait de lui rendre un fier service.

La lèvre supérieure retroussée d’un côté, le cœur battant à tout rompre, Lauriane fixait l’eau de son bain, agitée de quelques remous. Mis à part le savon qui en avait altéré la limpidité, elle avait repris une apparence normale. La jeune femme continuait malgré tout à frémir de dégoût. Elle était tranquillement en train de se rincer lorsque des particules de terre avaient commencé à remonter du fond de la baignoire, rendant peu à peu l’eau boueuse. Si encore il n’y avait eu que cela... De petits vers blancs s’y étaient mêlés, faisant surface dans un relent de décomposition. Le cœur au bord des lèvres, Lauriane s’était précipitée hors du bassin en criant. Se croyant couverte de boue et de vers grouillants, elle avait côtoyé la panique de près, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que sa peau était propre et sentait le savon. À présent qu’elle constatait qu’il en allait de même pour l’eau du bain, Lauriane en conclut qu’elle venait d’être victime d’une nouvelle hallucination. Sa deuxième de la journée, en comptant celle de l’après-midi, survenue dehors.
Leur fréquence avait augmenté ces dernières semaines. Quand elles ne se résumaient pas à des odeurs de fumée, elles devenaient carrément sinistres, peuplées de silhouettes squelettiques et de crânes blanchis présentant deux grandes orbites vides. Ajoutés à cela, des cris, des lamentations, comme si quelqu’un aux tréfonds du manoir subissait les pires tortures. Sans oublier ces rêves singuliers que chaque nuit lui apportait : elle se voyait dans la pièce adjacente à la tourelle, en train d’étouffer, ou encore dans les souterrains, complètement paralysée. Elle se trouvait parfois dans un long passage sombre et humide, en ayant l’impression de flotter. L’inclinaison descendante du sol la portait à croire qu’il s’agissait de celui qui aboutissait à une grille rouillée ouvrant sur le dehors.
Ramenée à la réalité par ses grelottements, Lauriane attrapa sa serviette et commença à se sécher. Lorsque toute humidité fut chassée de sa peau, elle revêtit la chemise de nuit en soie transparente agrémentée de dentelle qu’elle s’était récemment confectionnée, coquetterie destinée à son mari. Elle était toutefois incertaine de sa venue ce soir. Son humeur, quand il l’avait abandonnée au grenier, était plutôt exécrable et elle s’avouait coupable de l’avoir provoquée en insistant sur un sujet qui le hérissait.
Assise devant la coiffeuse, elle retira le peigne qui retenait son chignon et agita la tête pour libérer ses boucles flamboyantes qui cascadèrent en souplesse dans son dos. Un petit coup de brosse et elles retrouveraient leur volume habituel. Mais pour cela, Lauriane devrait d’abord remettre la main sur l’accessoire nécessaire à cette tâche, qui avait disparu une fois de plus. Poussant une plainte excédée, elle fourragea dans les tiroirs du meuble, vérifia en dessous, mais rien. Combien de fois cela s’était-il produit dernièrement ? Elle avait beau ranger la brosse dans un tiroir, celle-ci réapparaissait tantôt sur la chaise, tantôt sur le plancher ou encore sur son lit. D’autres objets se déplaçaient également de temps à autre. La jeune femme avait d’abord pensé en glisser un mot à Lindsay, mais elle s’était ravisée, sachant fort bien que la jeune fille n’y était pour rien.
La porte résonna de quelques coups. C’était lui. Il était quand même venu, en fin de compte. Une dose massive de fébrilité s’instilla dans l’organisme de Lauriane et lui monta à la tête. Elle passa rapidement ses doigts dans ses cheveux et se redressa. Après avoir indiqué à son mari d’entrer d’une voix enrouée qu’elle reconnut à peine, la jeune femme se racla la gorge et se dirigea vers son lit sur ses jambes en coton afin d’y récupérer sa serviette.
Refermant la porte dans son dos, William s’arrêta pour contempler la vision de rêve qui s’offrait à lui. Les ondulations lascives de la chevelure de feu, comme autant de coulées de lave ; la nudité du corps sublime visible à travers la chemise tendue sur le ventre proéminent ; la peau d’orchidée, si blanche, si exquise qu’il tremblait de pouvoir la caresser, la goûter à s’en enivrer. Il lui semblait que sa femme se surpassait en beauté et en sensualité, soir après soir, exacerbant toujours davantage le désir ardent, brutal, qu’il avait d’elle.
— Je n’étais pas certaine que vous alliez venir, avoua Lauriane, qui n’avait que trop conscience du regard affamé détaillant ses attributs féminins impudiquement révélés.
— Really ? Et d’où vous est venue une idée aussi insensée, dites-moi ?
Sa serviette à la main, elle se tourna vers lui, la mine contrite.
— C’est à cause de tout à l’heure, au grenier. J’ai l’impression de vous avoir contrarié.
William accueillit sa réponse avec un petit rire qui désamorça ses appréhensions : elle s’en était apparemment fait pour rien.
— Sachez que rien ne saurait me convaincre de renoncer à vos charmes si tentateurs, déclara William d’une voix sourde, terriblement aguichante.
Le voyant fixer ses seins avec convoitise, Lauriane se détourna pour aller suspendre sa serviette sur son paravent. Elle souhaiterait qu’ils discutent avant toute chose. D’autant plus qu’il semblait de meilleure humeur que lorsqu’ils s’étaient quittés un peu plus tôt.
— Pour l’instant, mes fouilles au grenier n’ont rien donné. Mis à part la mention faite par Fanélie dans son journal, c’est comme si ce jardinier n’avait jamais existé.
À peine avait-elle terminé sa phrase que des mains la happaient et l’entraînaient dans un pivot faisant tourbillonner ses cheveux autour d’elle. Lauriane se retrouva nez à nez avec son mari, qui l’entoura de ses bras. La soie de sa chemise de nuit était si mince qu’elle eut l’impression que les mains, dans son dos, se plaquaient directement sur sa peau.
— Ah... dommage, murmura William en semant des baisers brûlants dans son cou.
— Oui... c’est dommage... j’aimerais tellement trouver... quelque chose...
Emportée dans un délicieux vertige, Lauriane en perdit ce qu’elle voulait dire. Ses paupières s’abaissèrent et elle s’of-frit en pâture à son mari, dont le souffle tiède, sur sa peau, avivait chaque gerbe d’étincelles que ses lèvres y déposaient. Ces dernières plongèrent graduellement vers le décolleté de sa chemise. Quand elles atteignirent la naissance d’un sein, la jeune femme estima qu’il était temps de se ressaisir et tenta d’éloigner son buste du visage de son mari en se tortillant dans le cercle de ses bras.
— J’essaie de vous parler sérieusement, protesta-t-elle sans grande conviction.
— On ne parle pas sérieusement à un homme dans une telle tenue...
William abandonna cependant la conquête de ses seins et desserra son étreinte. La dévorant du regard, il captura sa main et l’entraîna jusqu’au lit où, d’une voix si chaude que Lauriane s’enflamma, il l’invita à s’allonger. Sentant fondre ses résistances, elle s’exécuta avec une lenteur contrastant avec la rapidité de ses pulsations cardiaques. Son mari lui retira ses pantoufles et porta à ses lèvres l’une de ses chevilles pour y déposer un baiser dont la jeune femme ressentit l’onde suave jusque dans ses orteils. Il en sema d’autres le long de son tibia, repoussant au fur et à mesure la soie qui recouvrait sa jambe, telle une orange que l’on pelait avant de mordre dans sa chair juteuse. Il atteignit son genou puis, avec l’œil brillant d’un affamé découvrant une gourmandise convoitée, il mit à nu sa cuisse fuselée. Ses doigts furetant sur sa peau, il poursuivit son parcours de baisers de plus en plus audacieux. Au moment où ses lèvres s’apprêtaient à atteindre la friandise ultime, Lauriane émit une dernière protestation :
— Je voulais... vous parler...
— Alors faites-moi la conversation, pendant que je vous fais la mienne.
Comme s’il voulait la soumettre à une lente torture, il fit papilloter ses lèvres à l’intérieur de ses cuisses, allant et venant vers l’aine inlassablement. Lauriane haletait tandis que des vagues de feu déferlaient vers son intimité. En sentant enfin le souffle chaud de son mari caresser sa corolle de chair palpitante, elle suspendit sa respiration et enfonça ses dents dans sa lèvre inférieure. Écartant un peu plus les genoux pour mieux s’offrir à lui, elle ne dit plus rien et le laissa lui faire la conversation, dans une langue veloutée dont chaque mot était habilement articulé et dont chaque parole n’avait qu’un but : l’extase.
Enflammée par un tel discours, Lauriane mit du temps à se rendre compte qu’on frappait à la porte. Elle tenta de repousser la tête de son mari, mais ce dernier résista, nullement disposé à se faire interrompre.
— Reviens... demain... demain... Lindsay...
Un gloussement s’éleva d’entre ses cuisses, mais son gros ventre l’empêcha de voir le visage de William. Enfin, soulagée, elle entendit le pas de l’employée décroître dans le corridor.
Rejetant la tête en arrière, abandonnée, Lauriane n’eut plus qu’à se laisser vibrer au langage de son mari. La réponse de son corps fut fulgurante, délivrée dans une succession d’ondes de plaisir dont l’amplitude grandissante la suffoqua, la transporta, lui fit perdre pied. Cambrant les reins, elle accueillit l’explosion de volupté dans un crescendo de plaintes languissantes, avant de s’ancrer au matelas, étourdie et pantelante, le cœur en cavale.
William pressa délicatement ses lèvres sur sa cuisse, tout près de l’aine. Elle le repoussa gentiment en le suppliant de lui accorder un répit. Le regard de son mari apparut au-dessus de son ventre, à la fois rieur et lourdement chargé de désir.
— Je vous laisse vous remettre de vos émotions pendant que je vous emprunte votre baignoire.
Il se redressa et entreprit de déboutonner son gilet. Certaine qu’il s’apprêtait à lui faire l’amour, Lauriane dut ravaler sa déception.
— Si vous voulez vous baigner dans ma crasse...
— Comme si vous étiez si sale !
Il acheva de se déshabiller, sa nudité révélant une érection à laquelle le corps apaisé de Lauriane réagit pourtant, ses sens s’éveillant de nouveau. D’un œil avide, elle le regarda entrer dans le bassin et s’y caler confortablement.
— Nous pouvons parler, à présent, si vous y tenez toujours, proposa William, son visage tourné vers elle. J’ai moi-même une information à vous transmettre.
Remettant de l’ordre dans sa tenue, la jeune femme quitta le lit et alla prendre place sur la bergère disposée près de la cheminée. Le dos bien calé contre le dossier, elle s’at-tarda à admirer cet homme séduisant installé dans sa baignoire. Le gris de ses iris apparaissait très pâle, contrastant avec le noir d’encre de ses cils, de ses sourcils et de ses cheveux. Elle se délecta de la puissance des muscles de ses épaules ainsi que ceux de ses bras qui reposaient sur le rebord du bassin.
Se voyant ainsi fixé, William arqua un sourcil narquois.
— Vous vous taisez ? À présent que c’est le temps de parler ?
— À mon tour de contempler, et ce que je vois me laisse bouche bée.
Il sourit, ce qui ne fit que le rendre encore plus séduisant.
— À moi, dans ce cas, de compenser en prenant la parole. Oubliez votre déception : j’ai mis la main sur une information intéressante alors que je parcourais d’anciens registres de mon grand-père Colin trouvés au fond d’un tiroir, dans mon bureau. Il est question de l’embauche d’un nouveau jardinier. Quant à son prédécesseur, un certain John Reed, Colin mentionne vaguement une « disparition ». Il y a même la date : le 21 août 1829.
— Vous avez dit John ? fit Lauriane, interloquée.
— John Reed, oui. Pourquoi ?
La jeune femme ne répondit pas, obnubilée par la course précipitée de ses pensées. Le jardinier qui s’était enlevé la vie au manoir se prénommait John ? Cela n’avait aucun sens ! À la lumière de leurs expériences d’écriture automatique, Norah et elle avaient associé ce prénom à la deuxième entité, non pas au jardinier !
Croisant le regard interrogatif de William, toujours en attente de sa réponse, Lauriane se contenta de dire :
— Pour rien... Ce prénom m’a paru familier sur le coup, mais je me suis trompée.
Elle se voyait mal lui expliquer qu’une entité avait écrit ce prénom sur une feuille lors d’une séance d’écriture automatique. Il ne manquerait pas de l’accuser de fabuler comme toujours, s’il ne se moquait pas carrément d’elle !
Son explication parut le satisfaire, car il ne poussa pas plus loin son questionnement, revenant plutôt sur l’information trouvée :
— Bien que le terme « disparition » soit relativement vague, cela renforce l’hypothèse du suicide. Voilà précisément le genre d’appui concret que je recherche.
— Du concret, vous en avez aussi eu tout à l’heure au grenier, lui fit remarquer Lauriane, trop contente de bénéficier, désormais, de cet argument de poids. Vous et moi avons vu cette caisse bouger toute seule, et ne venez surtout pas me dire le contraire.
— Je ne le peux pas, en effet, admit William, un peu à contrecœur. Je reconnais n’avoir pu trouver d’explication valable pour justifier le déplacement de cette caisse.
N’eût été son ventre encombrant, Lauriane aurait bondi de son siège pour sautiller de joie en criant « Alléluia ! ».
— J’espère que ça pourra vous convaincre que ces phénomènes sont bien réels. Parce que je vais vous dire une chose : vos domestiques n’en mènent pas très large par les temps qui courent. Je sais que pour vous, ce qui est arrivé à Bruce n’est qu’un simple accident, mais vous êtes le seul à le penser. Tout le monde vit dans la peur depuis ce jour-là. Lindsay et sa sœur, Berthe, partagent la même chambre parce qu’elles n’arrivent plus à dormir toutes seules, Ellen fait des crises d’angoisse, Bruce ferme à peine l’œil la nuit et Leslie tremble devant ses fourneaux à longueur de journée.
Des sillons s’étaient creusés sur le front de William, qui fixait la surface de l’eau d’un air ennuyé.
— Je l’ignorais.
— Rien d’étonnant, ils savent que vous ne les croyez pas. Après que je vous ai écrit pour vous demander de revenir ici en mars dernier, vous avez fait irruption dans cette maison comme un ours furieux et vous vous êtes empressé de les rabrouer. Vous vous êtes montré autoritaire et fermé, alors c’est normal qu’ils se soient fermés à vous en retour. Mais à moi, ils se confient, et je peux vous dire qu’ils sont à bout de nerfs et que ce n’est pas en leur ordonnant de revenir à la raison qu’ils iront mieux. S’il y a bien une chose qui est réelle, s’il y a bien une chose en laquelle vous pouvez croire, c’est cette peur qui les ronge à petit feu. Regardez dans leurs yeux et vous la verrez. Moi, je la vois, je la sens, et je constate ses effets ravageurs chaque jour. Et si vous étiez moins obtus, vous le constateriez, vous aussi.
Les doigts de William se recourbèrent sur le rebord de la baignoire. Il se sentait contrarié par le fait que personne ne se soit confié à lui. On l’avait sciemment mis à l’écart, et ce, sous son propre toit ! Lui qui mettait un point d’honneur à se tenir informé de tout ce qui touchait de près ou de loin cette demeure et ses occupants. Non pas dans le but de contrôler leurs faits et gestes comme son père, mais parce qu’il se faisait un devoir de s’assurer de la bonne marche des affaires de la maisonnée et du bien-être de ses employés.
— Je voudrais tellement faire quelque chose pour eux, trouver un moyen de leur rendre un peu de paix, murmura Lauriane davantage pour elle-même que pour son mari.
Pensif, William contempla son visage, sur lequel planait l’ombre du souci. Il ne soupçonnait pas que la situation était aussi critique. Mais au fond, il ne pouvait que se blâmer lui-même. Ainsi que l’avait mentionné sa femme, il avait mis fin à la communication de manière assez brutale avec les domestiques, sur le sujet du manoir du moins. Il les avait poussés dans leurs retranchements en se montrant fermé et intraitable.
— Vous cherchez une solution ? J’en ai une, annonça-t-il au terme d’un long silence méditatif. Bien que de nombreuses ambiguïtés demeurent, et parce que je ne suis certes pas insensible aux difficultés que traversent mes employés, je ferai ce qui me semble le plus approprié dans les circonstances. Demain, avant la fin de la journée, tous les domestiques seront relogés à l’extérieur des murs du manoir. Ils ne viendront que le jour afin de vaquer à leurs tâches. Je vois difficilement une meilleure façon de les soulager à court terme, le temps d’éclaircir la situation. Satisfaite ?
En quête de sa réaction, il maintint son regard rivé sur Lauriane, qui le dévisageait, mâchoire pendante, confondue par cette coopération inattendue. C’était une mesure radicale pour quelqu’un qui les accusait de fabuler !
— C’est... une très bonne idée, balbutia-t-elle. Mais... où iront-ils ?
— Je me charge de ce détail, inutile de vous tracasser.
Sans qu’elle s’en soit rendu compte, Lauriane avait laissé s’épanouir un ample sourire sur son visage. Elle rayonnait de joie, plus que satisfaite de la décision de son mari, laquelle permettrait assurément aux domestiques de renouer avec un peu de quiétude. Mais pourquoi son cœur palpitait-il ainsi ?
William s’était saisi du savon et le lui désigna.
— Est-ce cela, votre fameux savon du pays ?
— Exact.
Il le plongea dans l’eau pour le mouiller, puis commença à le frotter sur son bras. Il s’arrêta soudain, l’air perplexe.
— Faut-il s’arracher la peau pour le faire mousser ?
— Mais non ! rit Lauriane. Ce savon ne mousse pas beaucoup, c’est tout.
Son hilarité redoubla alors que William observait le savon sans grand enthousiasme.
— Je vais vous montrer qu’il lave bien, dit-elle en s’extrayant du fauteuil afin d’aller le rejoindre.
Elle retroussa un côté de sa jupe et introduisit un pied dans la baignoire, entre les jambes de son mari. Plaçant sa main en coupe, elle recueillit un peu d’eau qu’elle fit couler sur sa cuisse. Très consciente du regard enflammé posé sur elle, Lauriane prit le savon et le fit glisser sur sa peau dans un mouvement circulaire jusqu’à ce qu’une très fine couche de mousse apparaisse.
— Vous voyez, ce n’est pas compliqué. Vous voulez essayer ?
Sans détacher les yeux de sa jolie jambe dénudée, William prit le savon qu’elle lui tendait et le fit vigoureusement rouler entre ses paumes. Ensuite, il le déposa dans le support prévu à cet effet et fit doucement glisser ses mains sur la cuisse de la jeune femme. Il massa, palpa, ses doigts fureteurs remontant graduellement vers l’entrejambe. Une petite tape le rappela à l’ordre.
— Un peu de tenue, Monsieur ! Maintenant, rincez-moi.
Il s’exécuta, mais en y mettant plus d’énergie que nécessaire, si bien que la chemise de sa femme fut rapidement trempée et d’autant plus transparente. Sous la pluie de reproches qui s’abattit sur lui, William se leva, subjugué par la vision des seins gonflés dont les mamelons pointaient à travers l’étoffe.
— Mais votre bain... Vous ne vous lavez pas ?
— Au diable ce bain ! J’ai d’autres projets plus tentants. Si nous retournions sur ce lit finir ce que nous avons commencé ?
L’œil flamboyant de lubricité, il enjamba la baignoire, ruisselant d’eau, et s’avança vers Lauriane, qui recula d’un pas.
— Vous pourriez au moins vous sécher, vous allez inonder mon pauvre matelas, souffla-t-elle tandis qu’elle suivait, captivée, la course d’une goutte sur l’un de ses pectoraux.
— Au diable ce matelas !
— Au diable ci, au diable ça ! Je vous trouve un peu trop désinvolte, ça ne vous ressemble pas.
— Tout ce qui m’intéresse en ce moment se trouve sous mes yeux.
Il n’avait encore rien fait que déjà la jeune femme sentait son corps s’embraser. Il détacha le regard d’elle et se détourna. Au lieu de se sécher, il arracha la courtepointe du lit et alla l’étendre sur le sol devant l’âtre.
— Cela vous convient-il ?
Son sourire de séducteur la fit fondre. Songeant à ce qu’il lui avait fait sur le lit, Lauriane s’empourpra violemment en même temps que son sang entamait une course folle dans ses veines.
— C’est... parfait.
Mais elle ne pensait pas à la couverture en disant cela. La lumière du feu mettait le fabuleux corps de son mari à contre-jour. Elle en ciselait les contours de façon telle que sa peau humide scintillait comme autant de paillettes dorées, créant l’impression que sa silhouette était cerclée d’or. Il était si beau qu’il lui paraissait presque irréel. La vue de son membre viril dressé déchaîna en Lauriane une violente pulsion sexuelle et éveilla, entre ses cuisses, un besoin urgent, lancinant.
Comme s’il percevait son état de bouillonnement intérieur, William se mit à avancer vers elle, les yeux chargés d’intensité. La jeune femme prit alors conscience d’être en train de le fixer en retenant son souffle, salivant et pétrifiée d’admiration. Elle battit des paupières lorsqu’il s’arrêta devant elle et, courbant la nuque vers l’arrière, Lauriane alla à la rencontre de son regard, qui l’enchaîna à lui.
Lentement, William tira sur le ruban qui fermait l’encolure de sa chemise de nuit. Le cœur de la jeune femme se démenait dans sa cage thoracique agitée par les cahots de sa respiration. Elle frémit en sentant les doigts de son mari toucher sa peau alors qu’il faisait glisser le vêtement de ses épaules. Un effleurement qui avait la force d’un ouragan. Avec lenteur, William dénuda ensuite ses seins, qu’il s’at-tarda à caresser au passage, titillant de ses pouces leurs pointes durcies. Cette fois, Lauriane ne put contenir un feulement de satisfaction, parcourue de frissons extatiques.
Contrôlée par la fièvre du désir, elle se hâta de sortir ses bras des manches du vêtement, qui glissa tout doucement sur son ventre pour atterrir sur le sol dans un bruissement de soie. Saisissant à deux mains la tête de William, elle l’attira vers elle et s’empara de sa bouche comme une alcoolique le ferait avec sa bouteille. Il répondit à son élan avec une fougue presque brutale, mordillant et suçant ses lèvres, goûtant sa langue. C’était exquis, voluptueux, brûlant et dévastateur, terriblement excitant et charnel. Si un effleurement avait la force d’un ouragan, un baiser de lui avait le pouvoir de tourner le monde à l’envers et de lui faire entrevoir les étoiles vers lesquelles la menait chacune de leurs étreintes passionnées.
— Viens..., murmura William contre ses lèvres.
Il l’entraîna vers la couverture, sur laquelle ils prirent place, leurs corps surchauffés sentant à peine la chaleur du feu. Saoulés l’un de l’autre, ils se perdirent dans un échange sulfureux de caresses et de baisers. Lèvres contre peau, lèvres contre lèvres, peau contre peau, langues gourmandes et doigts tantôt caressants, tantôt audacieux. Ils n’avaient pour guide que la passion, improvisant geste après geste cette scène érotique qui devint rapidement effrénée.
Aidant la jeune femme à rouler sur le flanc, William pressa son membre viril contre ses fesses et, offerte, elle plia les genoux et cambra les hanches. Quand, d’un coup de bassin, il se fondit enfin en elle, Lauriane gémit de plaisir et vit poindre un peu plus les lumières diamantées du firmament. Aussi vertigineuses qu’avaient pu être les sensations qu’il lui avait procurées avec sa langue un peu plus tôt sur le lit, rien n’égalait cette fusion intime avec lui, ce moment où ils s’emboîtaient si parfaitement l’un avec l’autre.
Cramponnée à la couverture, la jeune femme n’eut plus conscience que de la main de William refermée sur sa hanche, de chaque coup de bassin contre ses fesses, de leurs respirations hachurées mêlées aux crépitements du feu. Bientôt, il n’y plus que les spasmes de volupté irradiant sa chair. Bientôt, il n’y eut plus que les étoiles.

Telle une épaisse draperie, la forêt se refermait sur le sentier, contraignant les promeneuses à avancer l’une derrière l’autre. Norah, qui ouvrait la marche, se servait de son ombrelle comme d’un bouclier pour s’éviter l’assaut de branches un peu trop hardies.
— Il faudrait faire élargir ce passage au courant de l’été, suggéra Lauriane.
— Absolument, cela lui ferait grand bien. Le cours du temps l’a rendu plus étroit, encore qu’il n’ait jamais été très fréquenté. Prenez garde, mon enfant, celle-ci est coriace.
La vieille dame avait soulevé une branche plus imposante que les autres et la maintenait au-dessus de sa tête en déployant visiblement un effort certain. La main de Lauriane vint en renfort, permettant à sa compagne de s’en dégager et de lui céder la place afin qu’elle passe en dessous à son tour. Après quoi, la jeune femme laissa retomber derrière elle la branche qui les salua d’un bruissement de feuilles naissantes.
Le sentier s’élargissait quelque peu devant. S’arrêtant, Norah secoua son ombrelle pour la débarrasser de quelque saleté, puis leva les yeux vers les bribes de ciel céruléen que l’on apercevait à travers le couvert de ramures.
— Le beau temps semble être bel et bien arrivé. Même en ces bois ombragés, il ne fait guère frais. D’ailleurs, à ce propos, madame Nolet ne cesse de me questionner au sujet de la réouverture de l’atelier, ajouta-t-elle en se retournant pour glisser un coup d’œil à Lauriane, immobile derrière elle. Cet éboulis de pierres dans la cheminée que nous avons inventé cet hiver afin de tenir nos bénévoles loin du manoir a été efficace, mais je crains qu’à la longue, ce prétexte n’ait perdu sa crédibilité. Josette Paré se demande pourquoi nous n’avons pas fait exécuter de réparations et maintenant, avec la venue des douces températures, elle soutient que l’atelier ne doit plus être aussi glacial. J’ai lieu de penser que nous devrons incessamment nous résoudre à leur faire croire que nous abandonnons le projet pour un certain temps.
— Ce qui nous obligerait à suspendre complètement la distribution.
La bouche mince de Norah forma une moue navrée.
— Oui, hélas, mais peut-être n’aurons-nous aucun autre choix sous peu.
— Je sais bien..., soupira la jeune femme, que cette perspective contrariait au plus haut point.
Prendre la décision d’éloigner les bénévoles de l’atelier en raison des phénomènes surnaturels qui s’y produisaient lui avait déjà énormément coûté. Lauriane s’était raccrochée au fait qu’elle continuerait d’y travailler avec Norah et Marie-Louise, poursuivant ainsi l’atteinte de son but ultime qui était de distribuer des vêtements aux plus démunis. Norah et elle avaient d’ailleurs fait une toute première tournée la semaine précédente. À chaque porte où elles avaient frappé, des sourires radieux et des remerciements chaleureux leur avaient été offerts en échange de leurs dons. Cette démarche leur avait permis de constater à quel point les besoins étaient criants dans la paroisse, combien la misère s’était blottie au sein de certains foyers, démontrant ainsi toute l’importance de leur projet. Mais comme l’atelier était censé être fermé, elles n’avaient distribué qu’une partie des vêtements et des couvertures fabriqués afin de ne pas éveiller les soupçons des bénévoles. Maintenant, si elles devaient en venir à prétendre que le projet était tout simplement abandonné, il ne serait plus question pour elles de distribuer quoi que ce soit...
Elles avaient repris leur marche. Leurs pas crissaient sur les feuilles mortes de l’automne dernier qui avaient dormi tout l’hiver sous la couche de neige. Quelque part au-dessus d’elles, un écureuil manifestait par des caquets répétés son mécontentement de les voir ainsi faire intrusion sur son territoire. Quelque chose se détacha d’une branche et atterrit dans les fleurs ornant le chapeau de Norah. Avec précaution, la jeune femme parvint à le déloger sans que sa compagne s’en aperçoive. Du lichen, constata-t-elle en le rejetant négligemment sur le sol.
— Nous y voilà, annonça Norah lorsqu’elles atteignirent finalement le bout du sentier.
La clôture en fer forgé qui se dressait devant elles avait connu les effets du temps, qui l’avait piquetée de rouille. Haute d’environ un mètre, elle étendait ses barreaux pointus sur quatre côtés, formant un grand carré fermé par un portillon. À l’intérieur, trois stèles de marbre blanc, en forme de croix, reposaient dans leur immuable immobilité.
— Peu de Fedmore ont été mis en terre ici, dit Norah d’une voix légèrement assourdie comme si le lieu l’imposait. Les arrière-grands-parents de William, Dorothy et Blake Fedmore, ainsi que leur fille, Phyllis. Leur fils, Colin, comme vous le savez, a quant à lui quitté le domaine après la disparition de son épouse Cassandra, pour ne jamais revenir. Il repose en Angleterre, au cimetière familial de Lindferty House, au côté de ses ancêtres et de ses enfants, dont William père. C’est donc dire que Côte-Blanche n’a pas vu vieillir ses propriétaires, excepté ses fondateurs. C’est désolant lorsqu’on y songe, cela démontre tout le tourment qui plane sur ce domaine.
Elle pinça les lèvres et ferma son ombrelle brusquement.
— Et cette situation se poursuit aujourd’hui. Nous en sommes réduits à reloger nos domestiques.
— C’est nécessaire, ils ne peuvent plus continuer à vivre dans la peur, c’est devenu trop difficile pour eux.
— Certes, ma chère, je ne remets pas en cause cette initiative. Il est simplement dommage de devoir en arriver là. Cela n’en demeure pas moins la meilleure solution dans les circonstances et je me réjouis que mon neveu ait eu le bon sens de l’envisager. D’ailleurs, vous avez largement contribué à ce qu’il en soit ainsi et nos gens peuvent vous en remercier.
— Ce n’est pas moi qui en ai eu l’idée, lui rappela gentiment Lauriane.
— Soit, mais vous avez su sensibiliser William au problème et pour une fois, il a jugé bon de vous prendre au sérieux. Plutôt que de vous accuser de quelque exagération, il a eu foi en votre jugement et vous a crue sur parole puisqu’il a pris cette décision sans même avoir, au préalable, vérifié vos dires.
Norah considérait d’ailleurs que c’était le reflet du changement d’attitude qu’elle avait pressenti dernièrement chez son neveu à l’endroit de son épouse. Il se montrait plus ouvert et semblait mieux accepter sa présence. Quelques semaines plus tôt, il avait affirmé être prêt à entretenir avec elle une relation harmonieuse dans l’intérêt de l’enfant, mais Norah estimait que Lauriane avait très fortement contribué à lui faciliter la tâche. En réalité, c’était elle, la véritable instigatrice de ce changement.
Cette jeune femme remarquable était de celles qui ne laissaient personne indifférent et Norah savait que même son neveu, qui était parmi les plus coriaces, ne faisait pas exception. Elle avait appris à reconnaître la subtile différence entre un comportement guidé par la cordialité, qu’il n’avait déjà que trop adopté avec les femmes jusqu’à présent, et un autre mené par un intérêt sincère, lequel caractérisait précisément William en présence de sa jeune épouse. Comme si Lauriane, avec sa seule beauté d’âme, sa lumière, son sourire, avait le pouvoir d’éroder des parcelles de sa cuirasse. Pour Norah, qui attendait cela depuis déjà fort longtemps, voire depuis toujours, rien n’aurait pu avoir plus de valeur. Lauriane l’ignorait, mais elle était en train de réaliser un incroyable tour de force...
— Bon ! Et si nous nous concentrions sur l’objet de notre venue en ce lieu ? proposa-t-elle en balayant le cimetière du regard. Je vous suggère d’aller vérifier de ce côté pendant que je vais de l’autre.
— D’accord.
Elles se séparèrent donc afin d’entreprendre leur recherche. Lauriane s’avança d’un pas lent vers le flanc gauche du cimetière, inspectant les bois minutieusement. Elles faisaient une promenade aux environs du manoir quand Norah avait eu l’idée de procéder à une vérification. Le jardinier n’avait, d’après les écrits de Fanélie, aucune famille, en plus du fait que son funeste geste aurait été camouflé par Colin Fedmore, ce qui expliquait sans doute pourquoi aucun acte de décès ne figurait dans les registres de la paroisse. Il y avait ainsi de fortes chances que son corps soit enterré quelque part sur le domaine. Norah avait pensé regarder près du cimetière familial, à tout hasard.
La forêt environnante avait assurément changé de visage depuis les soixante dernières années. De nouveaux arbres avaient poussé, d’autres avaient atteint leur maturité, et d’autres, encore, avaient cédé leur place, comme en témoignait ce tronc mort qui s’appuyait à la clôture du cimetière. Lauriane retroussa ses jupes et l’enjamba. L’air doux effleura un instant ses mollets, brève caresse printanière des plus agréable. Poursuivant son inspection, elle fouilla les fougères dentelées de son regard concentré, le laissa courir entre les arbrisseaux, survoler des tapis de mousse épaisse.
— Mon enfant, venez, j’ai trouvé quelque chose.
Le cœur de la jeune femme fit un bond dans sa poitrine. Elle contourna la clôture pour aller rejoindre Norah, qui se tenait devant une planche de bois moussue fichée en terre. Aucune inscription n’y figurait à l’exception des initiales J. R.
— J. R. pour John Reed ? tenta Lauriane en consultant la vieille dame du regard.
— Nous pouvons le supposer, compte tenu de la dernière information fournie par mon neveu. Bien que celle-ci me laisse songeuse puisque, lors de notre séance d’écriture automatique, le prénom John s’est écrit dans une élégante calligraphie laissant croire à des origines plus aisées.
— Moi aussi, c’est ce que je ne comprends pas. À moins que cet homme venait d’un milieu plus aisé et que, pour une raison ou une autre, il soit devenu jardinier.
— C’est de l’ordre du possible, tout comme il se peut que ce jardinier ait pu bénéficier d’une certaine éducation à une époque de sa vie. En revanche, ce qui ne cadre pas, c’est ce que vous avez ressenti, mon enfant. Lorsque ce prénom s’est écrit, l’énergie présente n’était pas celle du jardinier, mais bien celle de cette autre entité qui est débordante de tristesse et qui semble bienveillante.
Lauriane, qui se souvenait de ce moment aussi clairement que si Norah et elle l’avaient vécu la veille, en vint au même constat.
— C’est vrai que ça ne cadre pas...
— Voilà pourquoi il est si étonnant que William ait trouvé cette information et qu’il y ait ces initiales gravées sur cette planche.
L’ombrelle de Norah se pointa sur celle-ci.
— Observez cette sépulture. N’est-ce pas davantage celle d’un défunt de modeste condition ? Qui plus est, celle d’une âme damnée pour avoir commis un péché mortel ? Un simple bout de planche sans autre inscription que ces initiales, en pleine forêt, comme si on avait voulu la dissimuler.
— Oui, je suis d’accord avec vous, appuya Lauriane après être restée un court instant silencieuse, égarée dans ses pensées. Dans ce cas, en considérant que cette tombe est bien celle du jardinier et qu’il s’appelait bien John, deux options s’offrent à nous : soit nous avons affaire à deux John, ce qui semble plutôt tiré par les cheveux, soit la deuxième entité a écrit ce prénom pour une raison précise.
— Quelle serait-elle, selon vous ? s’enquit la vieille dame en plissant les yeux d’un air intéressé.
— Nous aider, peut-être. Rappelons-nous qu’à cette époque, nous en étions au tout début de nos recherches.
— Mais pourquoi n’avoir pas écrit son propre prénom ?
— Elle voulait peut-être nous dire quelque chose à propos du jardinier ? Dommage que ça n’ait pas marché, si c’est le cas.
Les rides entre les sourcils de Norah se creusèrent par la réflexion.
— Oui, je me souviens. Sur le moment, nous avions conclu à un manque d’énergie, mais à l’époque, nous ignorions encore que deux entités erraient au manoir. À présent que nous le savons, cette interruption peut se présenter différemment et d’autant plus si nous tenons compte du tumulte ayant sévi dans la pièce durant la séance. Se pourrait-il que le jardinier soit intervenu dans le but d’empêcher l’autre entité d’en écrire davantage ?
— Ce ne serait pas surprenant, commenta Lauriane, qui trouvait la question très pertinente. Après tout, nous savons déjà qu’il ne tient pas à ce que les secrets du passé soient déterrés, comme il l’a démontré en faisant disparaître le journal de Fanélie. D’un autre côté, nous savons aussi que l’autre entité m’a aidée à le retrouver.
— Cela tend à confirmer l’hypothèse voulant qu’elle cherche à nous aider dans notre quête de réponses. Et donc, il est fort possible qu’elle ait effectivement tenté, lors de cette séance, de nous communiquer des informations à propos du jardinier.
Les rides sous les yeux noirs de Norah s’accentuèrent cependant que l’incertitude refaçonnait l’expression de son visage.
— Beaucoup de mystères entourent cette seconde âme errante. Nos connaissances la concernant sont pour ainsi dire inexistantes. Fanélie n’y fait aucunement référence dans son journal et nous savons déjà que rien dans les registres paroissiaux n’indique que quelqu’un soit décédé au manoir, en plus du fait que nous n’avons pas trouvé de sépulture. Pourtant, cette autre entité est bien là. Seulement, c’est un peu comme si elle n’avait jamais existé.
Lauriane acquiesça en silence, son regard pensif errant dans les bois. Qui qu’avait pu être cette personne de son vivant, son secret s’annonçait autrement plus difficile à exhumer que celui du jardinier.
1 . Énormément.
3
Une retraite forcée
U n spectateur silencieux assistait, cet après-midi-là, à la marche du petit groupe formé par les domestiques. Chargés de leurs bagages, la mine aussi basse que le plafond nuageux qui était venu masquer le ciel bleu du matin, ils évoluaient en direction de leur nouveau logis : les quartiers des employés de l’écurie situés au-dessus de la remise à voitures.
Sheldon fit deux pas à reculons pour se rapprocher du bâtiment devant lequel il se tenait lorsque le groupe atteignit le bas de la côte. Neil, qui procédait à une réparation sur la charrette à l’intérieur, avisa du coin de l’œil la silhouette voûtée du vieillard par la porte cochère grande ouverte.
— Il était temps que je m’occupe de cette roue, la jante était à un doigt de lâcher, dit-il en indiquant du doigt la fissure dans le bois, sous le bandage de fer.
Habitué au mutisme de son compagnon, Neil continua comme s’il avait répondu :
— Oui, je sais, je dois m’estimer chanceux qu’elle n’ait pas lâché pendant que je revenais du magasin général, ce matin, avec un plein chargement de provisions. Je ne sais pas depuis combien de temps elle est comme ça, mais en tout cas, l’incident d’hier au lac n’a sûrement pas aidé.
Il porta son attention sur son compagnon et suivit la trajectoire de son regard, toujours fixé sur les employés.
— Le manoir se vide, mon vieux Sheldon. À nous, ils disent que c’est parce qu’ils font des travaux à l’étage des domestiques, mais en réalité, c’est faux. Je parle souvent avec Lindsay, la petite blonde que tu vois avec la valise bleue. Il se trouve que j’ai eu droit à quelques confidences. À toi, je peux bien le dire parce que je sais que tu ne le répéteras pas, hein mon Sheldon ?
Le vieil homme avait tourné son visage raviné dans sa direction, signe qu’il accordait maintenant de l’intérêt à ses propos.
— Tu te souviens de ce qui se racontait après notre arrivée, l’an dernier ? Tu sais, après que madame Fedmore a été retrouvée endormie dans le manoir ? Comme quoi elle aurait vécu des expériences étranges durant la nuit ? Eh bien, ce serait vrai, à ce qu’il paraît. Lindsay jure qu’il se passe des choses étranges là-bas, le genre qui donne froid dans le dos, si tu vois ce que je veux dire...
Confidence que Neil accompagna d’une expression hautement éloquente avant d’ajouter :
— Autant le dire carrément : la maison serait hantée par un mauvais esprit. Ça fiche la trouille, pas vrai ? C’est ce qui les pousse à déménager. D’après ce que je sais, tout le monde espère que madame Fedmore réussira à le chasser. On raconte qu’elle a une sorte de don qui lui permet de voir certaines choses que personne d’autre ne voit. Cet hiver, il paraît qu’un soir, l’esprit se serait déchaîné dans le manoir et c’est elle qui aurait réussi à le calmer. Pour sûr que moi, je suis vraiment épaté. Faut dire que madame Fedmore, ce n’est pas une dame comme les autres.
Neil avait toujours exprimé librement le fond de sa pensée au sujet de la jeune femme et il lui semblait que chaque journée lui apportait une nouvelle raison de la hisser un peu plus haut sur le piédestal où il l’avait mise. Pour lui, entrer en contact avec les morts tenait du prodige. Par conséquent, il considérait comme des êtres d’exception ceux qui possédaient une telle capacité, ce qui était justement le cas de la charmante Lauriane. Le cœur de Neil débordait de fierté. N’obtenait pas son admiration qui voulait, quand même !
Délaissant la roue, il rejoignit Sheldon et lui trouva un air préoccupé. Ses yeux, d’un bleu délavé, s’étaient redirigés sur les domestiques qui venaient d’atteindre l’escalier extérieur menant à l’étage. Cernés, le teint cadavéreux, ils faisaient pitié à voir. Le majordome céda le passage aux femmes, qui gravirent les degrés à la queue leu leu, leur valise collée contre leur corps visiblement tendu.
— Espérons seulement que madame Fedmore réussira à faire partir pour de bon celui qui hante le manoir, parce que j’ai dans l’idée qu’ils ne remettront plus jamais les pieds là-bas sinon, prédit Neil, qui compatissait à leurs malheurs.
Sheldon, à ses côtés, présenta tout à coup des signes d’agitation. Ses maigres épaules sautillèrent, puis il se mit à marcher en traçant un cercle, son menton piqueté de courts poils blancs allant de gauche à droite. Son pantalon de toile battait sur ses cuisses, mû par ses mains calées dans ses poches.
— Qu’est-ce que tu as, Sheldon ? s’enquit Neil, surpris par ce comportement aussi étrange qu’inhabituel chez quelqu’un qui se démarquait par son éternel flegme.
Mais ce fut comme si le vieillard ne l’avait pas entendu. Il lança quelques coups d’œil vers le manoir, l’air étrangement nerveux, avant de filer d’un pas traînant le long du bâtiment, ses mains s’agitant toujours dans ses poches.

Nichée dans la tiédeur de ses draps, Lauriane soupira d’aise. Sa peau portait encore la moiteur laissée par les ébats enflammés qui avaient embrasé son être tout entier quelques instants plus tôt. Son regard voyagea vers l’instigateur de cet incendie, occupé à remettre en place le pare-étincelles après avoir ranimé le feu dans l’âtre. La jeune femme se régala de sa nudité, du jeu des muscles dans son dos et de la vue des belles fesses dures qu’elle aimait tant pétrir avec ses doigts.
Abandonnant cette exquise vision, elle roula sur le flanc. Le bord du matelas était plus près qu’elle l’aurait cru et Lauriane s’obligea à reculer de quelques centimètres. Même après des mois, elle avait conservé l’habitude de n’occuper qu’une petite partie de son grand lit, laissant vacants les trois quarts de sa largeur. Il fallait dire que durant toute sa vie, elle avait dormi sur une paillasse étroite qui limitait ses mouvements. Paradoxalement, c’était quand son mari se trouvait dans la chambre que l’espace à côté d’elle lui paraissait le plus grand et le plus vide...
Elle repoussa les couvertures et s’assit au bord du lit, ce à quoi ses enfants ripostèrent par des coups. Du coin de l’œil, elle vit que William s’était tourné dans sa direction, ayant sans doute capté le froissement des draps. Lauriane sentit son regard peser sur elle tandis qu’elle saisissait sa chemise de nuit, qu’il avait négligemment rejetée sur la tête sculptée du lit un peu plus tôt. Elle enfila le haut du vêtement et se mit debout pour le faire descendre sur ses jambes. Tout en nouant le ruban du corsage, elle s’avança vers le pied du lit.
Occupant à présent la bergère, William avait adopté une posture décontractée, tête appuyée contre le dossier, genoux écartés, et la fixait entre ses paupières mi-closes. Au niveau de son entrejambe, le fruit de sa virilité en processus d’éveil s’avéra flatteur pour la jeune femme, d’autant qu’ils venaient tout juste d’assouvir leurs appétits.
— J’ai eu droit à une série de questions, aujourd’hui, l’informa-t-elle d’une voix troublée.
Le regard de son mari abandonna ses formes pour plonger dans le sien.
— À quel sujet ? Et de la part de qui ?
— Ryder et Harrison. Ils ont vu les domestiques partir avec leurs bagages.
La ligne des sourcils de William se haussa brièvement.
— Je vois.
— Je leur ai dit que Bruce et tous les autres dormiraient ailleurs durant un certain temps parce que nous faisons des travaux à leur étage. Les enfants ont alors commencé à se faire du souci pour nous. Ils m’ont demandé si nous serions obligés de porter toujours les mêmes vêtements puisqu’il n’y aurait plus personne pour les laver et si nous allions mourir de faim sans la cuisinière pour préparer nos repas !
Son rire s’était greffé à ces derniers mots et fut bientôt accompagné par celui de son mari.
— Je leur ai dit que les domestiques viendraient quand même au manoir pendant le jour, poursuivit Lauriane, hilare. Mais que, même si ce n’était pas le cas, nous serions parfaitement capables de laver nos vêtements et de nous faire à manger. Je pense que le plus comique a été de voir leur air surpris !
— Ils nous croient différents du commun des mortels, apparemment, observa William, un restant de rire dans la voix.
— Oui, j’en ai bien l’impression.
Un sourire flottant sur ses lèvres, Lauriane alla prendre place sur la chaise devant sa coiffeuse. Les enfants savaient pourtant qu’elle était issue d’un milieu modeste, mais pour eux, son mariage avait, semble-t-il, fait davantage que changer son nom et son lieu d’habitation : il avait également remodelé sa nature profonde.
— Leurs questions me rappellent celle que m’a posée Harrison, l’autre jour, dit William en se penchant vers l’avant pour appuyer ses avant-bras sur ses cuisses. Je les ai emmenés, son frère et lui, voir les travaux à l’usine.
Il s’interrompit, laissa échapper un rire bref qui fit tressauter ses larges épaules, avant de reprendre :
— Je leur expliquais que la chute servirait à actionner la roue à eau de l’usine lorsqu’Harrison m’a demandé ce qui se passerait une fois que le lac aurait fini de se vider.
Lauriane gloussa.
— Elle est bonne, celle-là ! Les enfants ont de drôles de questions, parfois !
Elle se tapa sur la cuisse, sa poitrine agitée de petites secousses. Certains raisonnements tenus par les enfants étaient tellement savoureux ! Fruits de cette intelligence devant composer avec un bassin réduit de connaissances de la vie, ils constituaient, pour la jeune femme, de véritables joyaux verbaux.
— J’en ai entendu parler, de cette visite à l’usine, formula-t-elle quand elle eut retrouvé un peu de sérieux. Ils ont été très impressionnés. Ils le voient comme un privilège accordé par leur cher pirate LaDentD’or. Pour eux, il y a Dieu, leurs parents, et vous juste après. Bruce vient ensuite, bien évidemment, du moins pour ce qui est de Ryder.
— Je crois d’ailleurs qu’il aspire à lui succéder en qualité de majordome dans un avenir plus ou moins lointain.
— Ça, c’était avant de visiter l’usine. Maintenant, si j’ai bien compris, Ryder veut fabriquer du papier et Harrison veut abattre les arbres nécessaires à sa production. C’est beau de voir leur complémentarité !
Les coins de sa bouche retroussés, William tourna son visage en direction des flammes qui l’inondèrent d’une lumière ondoyante, et s’absorba dans une brève méditation.
— Plus jeunes, mon frère et moi nous complétions de la même façon. Notre oncle Owen se passionnait pour le rugby football. Il avait fait aménager sur le domaine une aire de jeu, à ses propres frais, bien entendu. Chaque semaine, il organisait une partie amicale pour les garçons des environs. Brandon et moi faisions partie de la même équipe. Bien qu’il soit plus jeune, Brandon possédait une rapidité étonnante qui en faisait un excellent ailier. Il se faufilait telle une anguille jusqu’à l’en-but adverse pour marquer des essais. Pour ma part, j’étais un premier centre puissant et rapide, très habile également pour perforer la ligne adverse. Je dois dire que nos forces respectives contribuaient au succès de notre équipe.
— J’imagine, oui. Vous deviez offrir un très bon spectacle ! Et alors, c’est pour cette raison que vous aimez passer du temps avec Ryder et Harrison ? Parce qu’ils vous font penser à vous et votre frère ?
— Peut-être bien, répondit William en ramenant son regard dans celui de la jeune femme. Je retrouve effectivement une part de moi en Ryder et une part de Brandon en Harrison. Lorsque nous étions à l’usine l’autre jour, Ryder montrait beaucoup d’intérêt pour le fonctionnement des machines et me pressait de questions. Harrison avait tendance à s’y perdre et son frère prenait le temps de tout lui expliquer de façon à ce qu’il comprenne. Je me souviens avoir fait preuve de la même patience avec Brandon, qui était de quatre ans mon cadet. Ryder se montre également très protecteur envers son jeune frère. Lorsque nous sommes allés près du barrage sur la tête de la chute, il a insisté pour lui tenir la main, au grand mécontentement d’Harrison, qui prétendait ne pas avoir peur. Je me comportais exactement de la même façon autrefois. Je veillais en permanence sur Brandon, ne lui en déplaise. J’aurais tout fait, tout donné pour lui.
Une ombre passa sur ses traits, projetée de toute évidence par quelque désagréable souvenir lié à cette époque. Lauriane pensa peut-être en deviner la teneur.
— À en juger combien vous et votre frère étiez proches, j’imagine que ça n’a pas dû être facile de vous séparer après la mort de votre mère, présuma-t-elle avec sollicitude.
William la dévisagea, surpris. Puis, un nuage d’irritation vint subitement obscurcir son humeur. Il devinait sans peine qui avait renseigné sa femme sur ce pan lugubre de son passé qu’il n’évoquait jamais. Il serra les dents, se demandant jusqu’à quel point sa tante était entrée dans les détails.
— Nous étions proches comme deux frères savent l’être. Et le fait de ne plus cohabiter n’a en rien changé nos rapports. Nous sommes frères, après tout.
Les accents de sécheresse et de dureté contenus dans sa voix déstabilisèrent Lauriane. Que lui valait ce soudain changement ? Qu’avait-elle pu dire qui lui ait déplu ? Était-ce les pénibles souvenirs que sa question lui remémorait ? Norah avait mentionné que la perte successive de leur père et de leur mère, à moins d’un an d’intervalle, avait été très éprouvante pour lui et son frère. William aurait emménagé chez la vieille dame pour une raison nébuleuse et des années difficiles auraient suivi. Comprenant sa bévue, Lauriane subit la morsure du regret. Elle n’aurait pas dû aborder ce sujet.
— Et votre frère, à l’heure actuelle, a-t-il des enfants ? s’enquit-elle, désireuse de le ramener vers le présent.
— Non.
— Est-ce qu’il est marié ?
— Pas encore. Dans son cas, ce n’est pas par choix.
— Qu’entendez-vous par là au juste ?
— Je fais simplement référence au fait que s’il n’a pas de femme, ce n’est pas faute d’avoir cherché. Il cherche toujours, d’ailleurs. Mais il semble que la perle rare soit difficile à trouver. Il faut dire que Brandon a des critères très élevés en matière de femmes.
— Ah... d’accord, je comprends. Tout le contraire de vous, pas pour les femmes, mais pour ce qui est du mariage. Norah m’a dit que vous ne vous y intéressiez pas avant de venir vivre à Côte-Blanche.
— C’est exact.
— Pourquoi ? Vous étiez trop attaché à votre liberté ?
Se rejetant contre le dossier de son siège, William passa machinalement sa main sur le fin duvet noir entre ses pectoraux.
— En quelque sorte, répondit-il évasivement. Et vous ? Comment se fait-il que vous ne fussiez pas mariée alors que vous aviez vraisemblablement l’embarras du choix ?
— Euh..., eh bien..., ânonna Lauriane, rougissant sous l’insistance du regard appréciateur dont il l’enveloppa. Je pense que c’était un peu pour la même raison que votre frère. Contrairement à ce que vous pensez, il n’y a pas, à Monts-aux-Pins, l’embarras du choix...
La courbure que prirent les lèvres de son mari lui allégea le cœur. Elle avait réussi à le faire passer du sombre à la clarté. Tant mieux, parce qu’elle n’avait aucune envie de le faire fuir avec ses propos maladroits. La jeune femme aimait qu’il s’attarde dans la chambre après leurs ébats conjugaux. Elle prenait goût à ces conversations feutrées, à la lueur des flammes, au cœur de la nuit, qui lui permettaient petit à petit d’apprendre à mieux le connaître. Il devenait un peu moins cet étranger venu d’outre-mer et un peu plus son mari. Un homme possédant ses qualités et ses défauts, un être nuancé jouant avec ombre et lumière, et Lauriane se disait parfois que la part d’ombre en lui était la plus vaste des deux. Plus elle le côtoyait, plus cette impression grandissait. Comme si des morceaux de lui étaient enfermés sous clé, empêchant la jeune femme de bien le cerner.
S’emparant de sa brosse, elle commença à démêler un nœud trouvé dans sa chevelure. Conséquence récurrente de ses jeux érotiques avec le délicieux monsieur actuellement calé dans son fauteuil en costume d’Adam...
— Au fait, est-ce que Norah vous a parlé de notre promenade du côté du cimetière familial ?
— Non. Pourquoi l’aurait-elle fait ?
— Parce que nous avons trouvé la sépulture du jardinier. Elle est dans les bois près du cimetière. Une simple planche sur laquelle sont gravées les initiales J. R.
Faute de pouvoir lui parler du reste, Lauriane s’estimait heureuse d’avoir au moins cette information concrète à lui fournir.
— J. R. pour John Reed, en déduisit William, pensif. Intéressant. Je n’aurais pas cru qu’on puisse l’avoir enterré à Côte-Blanche.
— Il n’avait aucune famille, d’après les écrits de Fanélie, et si, comme elle le mentionne aussi, votre grand-père a voulu camoufler le suicide, il peut très bien s’être contenté d’enterrer le corps dans les bois.
William hocha le menton.
— Hum hum... Dommage qu’aucune information claire concernant ce suicide ne figure dans la paperasse. Le terme « disparition » employé par Colin demeure ambigu.
— J’ai justement fini de fouiller aujourd’hui les papiers au grenier, sans résultat, l’informa Lauriane, qui se garda bien de dire qu’elle et Norah avaient la certitude du suicide depuis longtemps déjà.
— Cela ne me surprend...
La voix de son mari s’éteignit, remplacée par un son inusité en provenance du couloir. Un raclement long et continu, comme un objet que l’on traînerait sur le sol. Il se rapprochait, s’intensifiant par le fait même.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle à William, qui regardait fixement la porte de la chambre.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Le raclement se faisait à présent entendre juste derrière le battant. Lauriane sentit ses entrailles se nouer de frayeur. William abandonna la bergère pour aller ramasser son caleçon, qui gisait sur le sol près du lit. Le temps qu’il le mette, le bruit avait commencé à perdre de l’intensité, poursuivant sa progression dans le couloir.
Sa curiosité primant sa peur, la jeune femme posa sa brosse et abandonna sa chaise afin de suivre son mari, qui se dirigeait vers la porte à pas de loup. Il referma la main sur la poignée, la fit lentement tourner, puis tira dessus d’un seul coup. Le battant s’ouvrit si vivement que le déplacement d’air créé agita la jupe de Lauriane.
William fit un pas hors de la chambre et sonda les ténèbres dans lesquelles était plongé le couloir. Le bruit pro-venait du côté droit et résonnait plus fortement maintenant que la porte était ouverte.
— Allez chercher une bougie, je vous prie, chuchota-t-il à sa femme.
S’exécutant sur-le-champ, cette dernière fut rapidement de retour avec un bougeoir à main qu’elle lui confia. William tendit le bras en avant afin de projeter la lumière le plus loin possible. Le raclement continuait de se faire entendre, mais l’objet qui en était la cause s’était encore éloigné, si bien qu’il demeurait hors du champ de la bougie.
— Qui est là ? demanda William d’une voix autoritaire tout en se mettant à avancer, sa femme sur ses talons.
Le bruit s’atténua encore, jusqu’à s’interrompre complètement. Bientôt, ce qui s’apparentait à la silhouette d’un être humain, drapé dans un vêtement long, se profila à travers l’obscurité. Le cœur de Lauriane rata un battement et un courant d’effroi la paralysa. L’individu n’avait pas... de tête !
Mû, semble-t-il, par davantage de courage, son mari n’avait pas même ralenti le pas. Le halo de sa bougie finit par atteindre la silhouette figée dans une complète immobilité et l’enroba de sa lumière. La tension de Lauriane se relâcha d’un coup et l’air recommença à s’infiltrer dans ses poumons, qui s’étaient momentanément bloqués.
— Il s’agit de l’un de vos bustes mannequin, releva William, faisant écho à la constatation mentale qu’elle venait de faire.
La jeune femme reconnut d’ailleurs la robe sur laquelle elle avait travaillé la veille. Le regard de son mari sonda les ténèbres alentour, puis revint sur l’accessoire de couture.
— Il a visiblement été traîné jusqu’ici.
— Par qui ? Il n’y a personne au manoir, à part vous, Norah et moi.
— Cela ne veut rien dire, contra William avec un haussement d’épaules. Quelqu’un a fort bien pu entrer pour se jouer de nous.
— Mais alors, comment expliquer le fait qu’il n’y a eu aucun bruit de pas ? Le raclement s’est arrêté et nous n’avons rien vu ni entendu.
À peine avait-elle prononcé ces mots qu’un cognement sourd attirait leur attention sur le mur de gauche, au-delà duquel se trouvait la chambre de William. En trois enjambées silencieuses, ce dernier atteignit la porte close et l’ouvrit à toute volée dans l’espoir de prendre quelque plaisantin en flagrant délit. Mais il ne trouva, à première vue, aucun signe de vie dans la pièce faiblement éclairée par la lampe sur sa table de chevet. L’œil aux aguets, il passa lentement le seuil. Une fraîcheur inhabituelle régnait à l’intérieur. Elle s’enroula autour de son corps presque nu telle une cape aérienne et hérissa sa peau de chair de poule. Repérant du mouvement au-dessus de sa tête, William leva les yeux et constata, surpris, que le lustre en bronze se balançait lourdement au bout de sa chaîne.
Ramenant son attention sur la chambre, il se lança dans une rapide inspection, à la recherche d’un oiseau égaré ou, plus probablement, d’une chauve-souris. Il fouilla les rideaux, vérifia derrière chaque meuble, explora chaque recoin, sans oublier le baldaquin de son lit, incluant les cour-tines. Enfin, il s’accroupit au sol afin de jeter un coup d’œil sous le sommier. En vain. À croire que l’intrus s’était dématérialisé, ce qui n’avait en soi aucun sens.
Comme il se redressait, William fit une singulière constatation : l’un des oreillers ainsi que la couette s’étaient creusés, comme si quelqu’un était allongé sur le lit. Il cligna des yeux, croyant bêtement qu’ils l’induisaient en erreur, mais tout demeura inchangé. N’y comprenant rien, il promena une main au-dessus de l’empreinte et sentit que l’air était beaucoup plus frais, ce qui ne fit qu’ajouter à l’étrangeté du phénomène. Puis, d’un seul coup, tout disparut. Le froid se dissipa, à l’instar de l’empreinte dans la couette, qui redevint lisse.
La douleur se fit sentir avant même que William prenne conscience de ce qui lui arrivait. L’air fut brutalement expulsé de ses poumons et son corps ploya, manquant de lui faire renverser sa bougie. Il s’affala au bord du lit, un bras replié sur son torse, serrant les dents sous la douleur qui lui lancinait les côtes.
Tout s’était déroulé en un quart de seconde. Tandis que William s’efforçait de reprendre son souffle, son cerveau se débattait en pleine confusion. Bon sang ! Que venait-il donc de se passer ? Il s’explora du regard, avisa la rougeur de sa peau au niveau des côtes du côté gauche. Il baignait dans l’incompréhension la plus totale. Il avait l’impression d’avoir reçu une volée de coups violents, ce qui était insensé puisqu’il se trouvait seul !
Un enchaînement de pas précipités monta depuis le couloir. La pensée de sa femme obligea William à se relever et le pressa vers la sortie.
— Lauriane ? l’appela-t-il en portant sa bougie en avant.
Il repéra le nuage de soie transparente qui s’enfonçait dans la pénombre et s’engagea derrière lui tout en renouvelant son appel, sans toutefois obtenir de réponse. La jeune femme finit par atteindre la lame de lumière projetée dans le couloir par la porte ouverte de sa chambre et s’y arrêta. Son profil délicat apparut comme elle tournait la tête afin de regarder à l’intérieur de la pièce, puis, manifestement attirée par quelque chose, elle s’y engouffra. Sa curiosité piquée, William franchit les derniers mètres à grandes foulées. Il s’immobilisa sur le seuil en découvrant sa femme, de dos, plantée au milieu de la chambre.
— Lauriane ?
Elle sursauta et fit volte-face dans un tourbillon de boucles rousses.
— Qu’y a-t-il ? s’enquit William en croisant son regard préoccupé.
— J’ai vu...
Lauriane s’interrompit. Pendant que son mari inspectait ses appartements, des cognements l’avaient attirée plus loin dans le couloir, mais elle avait échoué à les localiser. Elle revenait sur ses pas lorsqu’elle avait soudain vu une sorte de brume blanche flottant tout juste devant l’entrée de sa chambre. Loin d’être effrayée, Lauriane s’était plutôt sentie attirée par elle, ce qui laissait supposer qu’il s’agissait peut-être d’une manifestation de la deuxième entité. La brume s’était déplacée vers l’intérieur de la pièce, mais elle s’était évanouie dès l’arrivée de la jeune femme, qui, à présent, ne percevait plus aucune vibration particulière.
— En fait, j’ai cru voir quelque chose, mais ce n’était rien, finalement, mentit-elle sur un ton dégagé. Juste une fluctuation de la lumière qui a créé un jeu d’ombre. Et vous ? Le bruit dans votre chambre, avez-vous trouvé ce que c’était ?
— Non.
Voilà une réponse dont Lauriane eut bien envie de se réjouir. Ils avaient pourtant tous les deux entendu ce bruit. Il venait ainsi s’ajouter à l’expérience vécue avec la caisse au grenier, sans parler du buste mannequin, qui constituait un argument de poids pour la jeune femme. Cependant, pour une fois, elle choisit de ne rien dire et de laisser les faits parler à sa place.
William posa le bougeoir sur le secrétaire et alla prendre sa chemise gisant sur le coffre au pied du lit. Il se hâta de l’endosser avant que sa femme remarque les rougeurs marbrant sa peau au niveau de son flanc gauche.
— Je vais ramener votre buste mannequin à bon port, annonça-t-il en mettant ensuite son pantalon.
— Attention à ne pas vous piquer avec les aiguilles épinglées sur la robe, le prévint Lauriane, l’œil coquin.
Il déploya l’un de ses sourires si follement irrésistibles, un brin de travers, accusant une légère fossette dans sa joue.
— J’y veillerai.
Après avoir laissé son regard parcourir succinctement les formes appétissantes de la jeune femme, William lui souhaita une bonne nuit et quitta la chambre en emportant le bougeoir. Tandis qu’il cheminait dans le couloir, le fil de ses pensées se rembobina et lui fit revivre les minutes précédentes. Son cerveau ne cessait de chercher des explications à ce qui s’était produit, mais il échouait lamentablement, ce qui était d’autant plus déroutant. Il avait cru qu’un plaisantin s’était gaussé à leurs dépens en traînant ce buste mannequin. En toute logique, ils auraient dû l’entendre ou l’apercevoir, ce qui n’avait pas été le cas. Et que dire de l’incident survenu dans sa chambre ?

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