Impressions d Espagne
108 pages
Français

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Impressions d'Espagne , livre ebook

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Description

Vendredi, 13 janvier 1899.Le vent souffle en bourrasque. Par la vitre de mon hall gothique, j’aperçois un ciel brumeux, toute la mélancolie d’un jour d’hiver, à laquelle vient s’ajouter la douleur de la séparation. On a beau posséder l’âme du voyageur, aimer à s’embarquer pour des pays nouveaux et des cieux tout bleus, la minute du départ est solennelle, grave, incertaine. On sait ce qu’on laisse, ce qu’on perd, on ne sait quand on reverra les chers visages qu’on adore, les occupations journalières, les bons coins de la maison que l’habitude a consacrés.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346097937
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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Exrait

À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIX e , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Maria Star
Impressions d'Espagne
A MA CHÈRE FILLE
 
MARIE-LOUISE
 
qui fut ma compagne de route, pour qu’elle se souvienne des émotions de pittoresque et d’art que nous avons partagées.
 
Maternelle affection.
Les armes de Ferdinand et d’Isabelle.
Impressions d’Espagne

Vendredi, 13 janvier 1899.
Le vent souffle en bourrasque. Par la vitre de mon hall gothique, j’aperçois un ciel brumeux, toute la mélancolie d’un jour d’hiver, à laquelle vient s’ajouter la douleur de la séparation. On a beau posséder l’âme du voyageur, aimer à s’embarquer pour des pays nouveaux et des cieux tout bleus, la minute du départ est solennelle, grave, incertaine. On sait ce qu’on laisse, ce qu’on perd, on ne sait quand on reverra les chers visages qu’on adore, les occupations journalières, les bons coins de la maison que l’habitude a consacrés. Le train nous emporte, rapide et cahoteur. Le vent devient impérieux, strident. J’ai la sensation. — non justifiée, — qu’il lutte contre la marche vertigineuse de la locomotive. Je m’endors, je m’abandonne aux douceurs de la vie nébuleuse, je fuis la réalité des choses qui m’opprime.

Le hall gothique

Samedi 14.
Réveil inattendu sous le soleil avec une brise fraîche, un pays rieur, à partir de Biarritz où mon cœur palpite à la vue de la mer glauque, frangée d’argent. Voici Saint-Jean-de-Luz et Fuenterrabia, c’est déjà l’Espagne.

Paysan espagnol.
Après Miranda, le paysage devient sévère, le ciel d’azur prend des pudeurs de vierge et s’emmitoufle dans de jolis nuages gris et bleus, plus bleus que gris. Que ne suis-je un peintre pour essayer de rendre, à cette minute, les tons de ce ciel !
Quoique l’air soit infiniment plus doux qu’à Paris, nous ne rencontrons que des visages renfrognés par le froid, des paysans, la tête enfoncée dans leurs bérets basques et entortillés dans des « capa », ou drapés avec dignité dans une espèce de plaid rayé qui ne manque pas d’allure. Ils sont toujours prêts à s’abriter contre les surprises du vent local : « La Tramontane ».
Voici Burgos avec sa magnifique cathédrale dont les floraisons gothiques foisonnent. Je l’aperçois par la vitre de la voiture. Je grille de regret à la voir en même temps de si près et de si loin. Un symbole de la vie, cette cathédrale entrevue comme dans un rêve. Ce qui semble être si proche est souvent ce qu’il y a de plus insaisissable. On s’use l’existence en attentes vaines et en regrets stériles.
La terre continue à être désolée, inhabitée, inféconde. C’est ainsi pendant des heures. Tout à coup, dans une gloire dorée, le soleil perce violemment les nuages couleur de fer, pour jeter un dernier adieu à notre monde qu’il abandonne. Alors cette terre morne, se dore d’un reflet violent, clair, radieux. On dirait une pluie d’or qui l’inonde et la vivifie. Les soleils d’hiver ont chez nous de pâles reflets lunaires ; ici, même en janvier, ils éclatent avec la rutilance des pays chauds. C’est de l’or en fusion de l’or véritable. L’or du bon Dieu en un mot.
Le soir étend sur la campagne ses ailes mystérieuses. Je quitte à regret ces pages qui vont être, je l’espère, les confidentes de mes émotions.

Dimanche 15.
Nous ouvrons les yeux à Madrid. L’atmosphère est glacée. Les « braseros » qui illuminent les chambres d’une façon si fallacieuse, ne réchauffent pas l’air ambiant. Au dehors, un brouillard intense, l’hiver dans toute son horreur, aggravé par l’absence totale de confort.
Le musée du Prado est une vaste glacière, mais qu’importe, puisque, dès le seuil, mes yeux sont subjugués par le miracle des Velazquez ! Leur magie dissipe la fatigue, la courbature, le froid.
Saisie, éblouie, domptée par ce génie lumineux, je dévore des yeux les toiles féeriques que j’ai devant moi. Je cours haletante de l’une à l’autre ; j’essaie, dans mon imagination, de faire un choix. Peine inutile ; toutes se valent. Dès sa jeunesse, Velazquez se produit en triomphateur ; il a l’harmonie des couleurs et le génie de la composition ; il est humain sans être trivial ; il est grand sans recourir à la convention qui, en art, a trompé tant d’esprits. Il possède surtout à un degré extraordinaire, le secret de l’atmosphère qu’il rend transparente. Ses personnages se meuvent dans l’air ambiant sans jamais être collés à la toile et leurs ombres portées sont diaphanes, vaporeuses : de l’ombre en un mot.

Le prince Balthazar.
Ce petit prince Balthazar est à croquer sur son fringant poney andalou qu’il enfourche avec une désinvolture charmante. Il tient dans ses mains le bâton du commandement qui se détache sur un inoubliable fond bleu. La vivacité et la justesse des couleurs est surprenante dans cette toile, où le royal enfant est représenté, plein de vie et plein d’avenir. Et pourtant, seul le pinceau de Velazquez l’a immortalisé, car la mort ne lui a pas laissé le temps de régner.

Le comte-duc d’Olivarès.
Le comte-duc d’Olivarès qui lui fait pendant, a une fière allure. Il sait commander et se faire obéir, même par son roi. On sent que la fortune lui sourit et qu’il est heureux de vivre. Il déborde d’énergie et de vitalité. Son écharpe, qui flotte au vent, est d’une souplesse diaphane que, seul, Velazquez sait rendre avec cette maëstria.

La Reddition de Bréda.
Combien différente est l’expression du marquis Spinola, qui, dans le tableau de la Reddition de Bréda, caresse d’un geste bénévole l’épaule du duc de Nassau qu’il vient de battre. Le marquis est revêtu d’une armure noire niellée d’or dans laquelle il se meut avec élégance et souplesse. Son geste est accueillant, mais le fin sarcasme de ses lèvres indique l’ironie du vainqueur et la sagacité de son esprit. Il est bien génois jusqu’au bout des ongles. L’ensemble du tableau est surprenant par sa composition magistrale, par sa tonalité harmonieuse et par la qualité d’atmosphère qui l’enveloppe ; l’air y circule librement.
La série des rois et infants est inouïe d’humaine vérité. Velazquez doit peindre les représentants d’une race épuisée, désenchantée efféminée, et il s’en tire avec le sens d’un historien qui sait de quelles tares certains affinements se payent, par l’élégance et la distinction. Le souverain mépris fait pendre leurs lèvres inférieures ; leur aspect est plutôt antipathique ; pourtant, on est séduit par l’ensemble de ces portraits caractéristiques. Nous les admirons bien plus à travers l’âme de Velazquez qui leur a donné l’empreinte de son génie que pour leur personnalité.
Le roi Philippe IV, protecteur de Velazquez, est admirablement assis sur un genet andalou bai, aux allures arrogantes, qui galope avec emphase. Rien ne peut donner l’idée de l’élégance de la personne du roi. Sa jambe, moulée dans une botte en peau de chamois havane, est nerveuse et élancée. On dirait que Velazquez peint ses modèles en académie d’abord et les habille ensuite, tellement l’anatomie de chaque membre et de chaque muscle se devine sous les vêtements.
La reine Isabelle de Bourbon, femme du précédent, est majestueuse sur sa haquenée blanche, qui, au pas relevé, promène sa royale maîtresse à travers un paysage unique, Le regard du cheval est inoubliable, — j’allais dire humain. Il semble imbu de l’honneur qui lui échoit ; c’est avec prudence et dignité qu’il foule le sol : un vrai cheval de reine. N’est-ce pas Velazquez lui-même qui l’aurait dressé ?
L’infant revêtu de noir, dont la figure respire le suprême ennui, a une façon nerveuse de tourmenter son gant qui résume toute l’histoire de cette fin de race. Velazquez peignait les états d’âme aussi bien que les formes terrestres. Mais où il triomphe absolument dans le naturalisme et où il peut donner libre cours à ses principales qualités, sans être tenu en laisse par l’étiquette de Cour ou par la composition du costume, c’est dans son tableau de los Borrachos (les Ivrognes). Quelle fougue, quelle fantaisie, quelle couleur ! Les types du peuple sont admirables de vigueur et de vérité. Ces hommes se grisent carrément, comme des gens qui connaissent le prix des bonnes choses. Ils n’ont pas de responsabilités. Ils se laissent vivre. Ils sont heureux, — plus que des rois, plus que leurs rois surtout qui respirent l’ennui.
Et ce Christ en croix !
Occupé comme il l’était à reproduire la Cour des rois catholiques, Velazquez a rarement peint des sujets religieux. Dans cette toile miraculeuse, il a concentré toute son émotion, toute sa ferveur, toute sa piété.
C’est le magicien Théophile Gautier qui a dit, je crois, de ce tableau :
« De l’ivoire sur du velours.. »
En effet, cette impression est juste.
On a la vision sublime d’un être qui aurait souffert pour vivre et non pour mourir.
La contemplation de l’œuvre de Velazquez, la chaleur de ses tons, la fougue de son imagination, la magie de son talent, sont pour moi, un événement important dans mon éducation artistique. Velazquez est le peintre de la vérité, comme dit si justement l’inscription gravée sur son monument à Séville. Il vit tout entier dans son oeuvre. Il est, en peinture, ce que Wagner est en musique : le Génie.

L’empereur-roi Charles-Quint.
Mon orgueil d’Italienne est agréablement caressé par la vue du portrait équestre de Charles-Quint du Titien. Il tient crânement tête aux Velazquez, et c’est tout dire. Il m’est apparu comme son chef-d’œuvre. Sur un paysage sombre, aux nuages couleur d’acier et d’or. — toute l’évocation de ce siècle de fer et de convoitise, — l’Empereur et Roi foule, sur un cheval noir, le champ de bataille de Mühlberg, le corps emprisonné dans une cuirasse, la lance au poing, impassible comme la mort, fatidique comme le destin. Deux flaques de sang éclairent cette sombre mais superbe toile : le velours de la housse et le panache piqué sur le casque. Le souverain a une expression si implacable et si terrible, que, involontairement, il donne le frisson. On sent que cet homme de rapine est bien plus tenté par le démon de la conquête, que par le goût de la possession. A-t-il vraiment joui de son triomplie ? Avait-il la faculté de s’égayer de quelque chose ? Le masque de son visage ne l’indique pas. Charles-Quint était de ceux qui poursuivent. C’était un dévastateur.
Le Charles-Quint et le Philippe II en pied par le même Titien sont deux grandes pages d’histoire et de peinture. Le père et le fils sont également vêtus de blanc, mais le portrait de l’Empereur sent trop l’apparat. Son expression dure est moins impénétrable que dans le portrait équestre. Il s’efforce d’être bénévole, tandis que son fils, sous des traits fins et presque jolis, ne sait pas cacher un égoïsme et une férocité innés. Mais quelle grâce suprême en ce corps juvénile, emprisonné dans une cuirasse qui lui cambre la taille à ravir ! Sa jambe est bien prise, son jarret nerveux. L’ensemble gracieux, presque félin. On prétend que l’âme est dans le regard. Les yeux de Philippe II sont deux lames d’acier qui jettent des éclairs. Où est son âme ?
Quel incomparable Van Dyck que celui qui représente David Ryckaert, le front ceint d’un bonnet de martre, revêtu d’un costume de satin rouge foncé. Son intensité de ton me rappelle les chatoiements à la Rembrandt.

La reine
Marie Tudor.
L’espace me manque pour parler de tous les joyaux de cette galerie unique par le choix. Je cite au hasard un portrait de cardinal par Raphaël, la Mort de la Vierge, par Mantegna, une perle dans un si riche ecrin, des tableaux primitifs par Van Eyck, Van der Weyden, deux magnifiques Albert Dürer, quelques saisissants portraits par Antonio Moro, aux traits affinés, où toute la vitalité se concentre dans des yeux profonds. Celui de la reine Marie Tudor, par le même, est un chef-d’œuvre. Elle s’efforce d’être rigide et impassible sous la coiffure sévère qui encadre sa figure émaciée, mais où se trahit la nervosité et la mièvrerie de son caractère féminin, que seule la cruauté a rendu viril.
Que dire de la somptueuse Vénus par le Titien, exubérante de vie et débordante de sensualité ? Les tons ivoirés de la peau mate sont rehaussés par le velours qui encadre ses charmes ; sa chevelure est fauve, son œil de souveraine est indifférent, car l’adoration qui l’entoure ne l’émeut plus. Il flotte dans cette toile un air chargé de parfums capiteux ; tout y respire la volupté. Un cavalier en superbe costume du XVI e siècle joue de l’orgue à ses côtés. Il paraît calme et indifférent, Il semble lui savoir gré de préciser son rêve.
Impossible d’oublier le pinceau puissant de Ribéra dans cette revue de merveilles. Ses sujets ne sont pas souvent séduisants, mais son talent est vigoureux, comme taillé dans le roc.
Avant de quitter ce musée si précieux, je veux remercier Murillo de l’impression de douceur et d’apaisement que ses toiles me donnent au cœur. Il est plus charmeur que génial, et dans ses tons si délicats, je retrouve la séduction sans la force, comparaison que le colossal génie de Velazquez me fait monter à l’esprit.
Les Goya pétillent d’esprit et de fantaisie, quoique je regrette souvent la sécheresse de leurs tons.
Le musée du Prado n’est pas riche en sculptures, mais la qualité cette fois compense la quantité. Il s’y trouve quelques bustes de Pompeo et de Leone Leoni, deux sculpteurs italiens, qui ont rendu avec grand talent, les traits si caractéristiques de Charles-Quint et de Philippe II. La figure rigide de l’Empereur se prête à merveille à la matière du bronze. Toute l’âme de son fils semble en être coulée. L’un et l’autre paraissent créés pour passer à la postérité dans l’immuabilité du métal. A côté d’eux. le buste en marbre de la princesse Leonora, sœur de Charles-Quint, d’auteur inconnu, est un pur chef-d’œuvre. Austère et méprisante, la figure encadrée par des voiles de religieuse, cette princesse, confite dans la morgue de sa Cour, évoque toute cette race de décadents. Elle la résume.

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