L origine du capitalisme
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Description

Qu’est-ce que le capitalisme ? Cette question, l’histoire la pose chaque fois que ce système entre en crise, étalant au grand jour ses absurdités. Pour y répondre, il faut en comprendre les origines. Voilà ce que propose Ellen Meiksins Wood dans cet ouvrage d’une actualité brûlante.

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Informations

Publié par
Date de parution 13 mai 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895966203
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection « ῀ Humanités ῀ » prolonge dans le domaine des sciences l’attachement de Lux à la pensée critique et à l’histoire sociale et politique. Cette collection poursuit un projet qui a donné les meilleurs fruits des sciences humaines, celui d’aborder la pensée là où elle est vivante, dans les œuvres de la liberté et de l’esprit que sont les cultures, les civilisations et les institutions.
Titre original ῀ : The Origin of Capitalism. A Longer View © Ellen Meiksins Wood, 2002 (Verso)
© Lux Éditeur, 2009 pour la présente édition www.luxediteur.com
Dépôt légal ῀ : 2 e trimestre 2009 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN (papier) 978-2-89596-072-0 ISBN (epub) 978-2-89596-620-3 ISBN (pdf) 978-2-89596-820-7
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
Introduction
L’ « ῀ EFFONDREMENT DU COMMUNISME ῀ », à la fin des années 1980 et au cours de la décennie suivante, semblait donner raison à ceux qui, depuis longtemps, croyaient que le capitalisme est la condition naturelle de l’homme, qu’il s’accorde aux lois de la nature et suit les inclinations humaines les plus élémentaires, enfin que toute dérogation à ces lois et à ces inclinations naturelles menait inéluctablement à l’échec.
Bien entendu, il y a lieu de remettre en question le capitalisme par trop triomphant qui a suivi cet effondrement. Lorsque je rédigeais l’introduction à la première édition du présent ouvrage, le monde subissait encore les soubresauts d’une crise économique en Asie. Aujourd’hui, dans les pages financières des quotidiens, on s’inquiète des possibilités de récession aux États-Unis et on redécouvre, non sans angoisse, les anciens cycles du capitalisme, dont on voulait nous faire croire qu’ils étaient désormais choses du passé. Les années entre ces deux événements ont été marquées par une série de manifestations spectaculaires, ici et là autour du globe, au cours desquelles les militants se déclaraient fièrement anticapitalistes. Plusieurs d’entre eux cependant voulaient qu’on fasse une nette distinction entre les dangers de la « ῀ mondialisation ῀ », ou ceux du « ῀ néolibéralisme ῀ », et la nature propre, inaltérable, du capitalisme lui-même ῀ ; mais tout à la fois, ils dénonçaient sans détour le problème causé par les exigences du profit au détriment des besoins des gens, problème qui se manifestait un peu partout, dans l’écart croissant entre riches et pauvres, par exemple, ou dans la dégradation continue de l’environnement.
Dans le passé, le capitalisme avait toujours réussi à se relever de ses crises périodiques, non sans jeter les bases de nouvelles crises, parfois plus redoutables que les précédentes. Quoi qu’on fît pour limiter les dégâts ou corriger la situation, des millions de gens subissaient les conséquences de la crise, ou celles des tentatives visant à la résorber.
Les faiblesses et les contradictions du système capitaliste, de plus en plus importantes et flagrantes, finiront bien par convaincre ses partisans les plus indulgents qu’il faut trouver de nouveaux moyens d’agir. Mais une foule de gens, surtout en Occident, sont intimement persuadés qu’il n’en existe pas et qu’il ne peut y en avoir d’autres. Cette croyance est partagée, non seulement par les plus ardents théoriciens de l’idéologie capitaliste, mais elle est incrustée dans notre façon même de concevoir l’histoire, pas juste l’histoire du capitalisme, mais bien l’histoire dans son ensemble. Nous ne nous contentons pas de prêter foi à cette croyance, nous la chérissons et l’entretenons sans cesse. Comme si le cours de l’histoire devait forcément conduire au capitalisme ou, mieux encore, comme si le cours de l’histoire avait été, depuis ses origines, entraîné par les mécanismes du capitalisme.
P ÉTITION DE PRINCIPE
Le capitalisme est un système qui produit puis offre des biens et des services, y compris ceux qui sont les plus essentiels à notre subsistance, afin de réaliser des profits. C’est un système où même la force de travail des individus est considérée comme un produit de base, destiné à la vente sur le marché ῀ ; enfin, c’est un régime au sein duquel tous les acteurs économiques dépendent du marché. C’est le cas non seulement pour les ouvriers, qui se trouvent dans l’obligation de vendre leur force de travail contre un salaire, mais pour les capitalistes eux-mêmes, qui dépendent également du marché pour acquérir leurs facteurs de production, ce qui comprend la force de travail de ceux qu’ils emploient, et pour vendre ensuite leur production, moyennant un profit. Le capitalisme se distingue des autres systèmes sociaux en ceci que les producteurs dépendent du marché pour avoir accès aux moyens de production (contrairement aux paysans, par exemple, qui travaillaient directement la terre, sans devoir recourir au marché). étant entendu que ceux qui s’approprient les surplus ne peuvent pas compter sur des pouvoirs d’appropriation extra-économiques, ni exercer des contraintes coercitives directes – militaires, politiques ou judiciaires, à l’instar des seigneurs de l’époque féodale qui exigeaient du surtravail des paysans –, ils en sont réduits à dépendre des seuls mécanismes économiques du marché. Leur dépendance à ce dernier fait en sorte que les impératifs de la concurrence et de la maximisation des profits deviennent des règles d’existence fondamentales. Puisqu’il doit observer ces règles, le système capitaliste vise uniquement à augmenter la productivité du travail par des moyens techniques. Mais il s’agit avant tout d’un système où l’essentiel du travail est effectué par des travailleurs dépossédés, obligés de vendre leur force de travail contre un salaire, pour avoir accès à leurs moyens de subsistance et au travail lui-même. En fournissant à la société ce dont elle a besoin et ce qu’elle désire, les travailleurs génèrent du même coup des profits dont bénéficient ceux qui achètent leur force de travail. En fait, la production de biens et de services est soumise à la production de capital et de profits capitalistes. En d’autres mots, le premier objectif du système vise la production du capital et sa croissance naturelle.
Cette façon toute particulière de satisfaire les besoins matériels de chacun, qui se distingue radicalement des manières antérieures de régler les questions matérielles et d’assurer la « ῀ reproduction sociale ῀ », n’a cours que depuis peu, une infime période de temps dans l’histoire de l’humanité. Même les gens qui affirment avec vigueur que le système capitaliste est intrinsèquement lié à la nature humaine, à nos pratiques commerciales les plus anciennes, n’iront pas jusqu’à prétendre qu’il existait réellement avant le début de l’ère moderne, ni ailleurs qu’en Europe occidentale. Ils peuvent en déceler des traces dans des périodes plus lointaines, ou estimer qu’il a vu le jour au Moyen Âge, à une époque où il menaçait quelque peu le féodalisme en déclin – bien que celui-ci, soumis à ses contraintes, l’empêchait de s’étendre. Certains diront qu’il s’est développé à mesure que le commerce et les échanges prenaient de l’ampleur, ou à l’époque des grands explorateurs, celle des voyages de Colomb, par exemple, à la toute fin du XV e siècle. Dans ce cas, on parlera de formes primitives, de « ῀ proto-capitalisme ῀ ». Mais bien rares sont ceux qui oseraient affirmer que le système capitaliste s’est réellement mis en place avant les XVI e ou XVII e siècles. D’autres estimeront qu’il ne s’est vraiment implanté qu’au XVIII e siècle, voire au XIX e , lorsqu’il a pris sa forme industrielle.
Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les historiens qui ont étudié l’instauration de ce régime le considèrent habituellement comme l’aboutissement naturel de tendances qui auraient toujours été présentes. Depuis qu’ils ont commencé à expliquer l’émergence du capitalisme, on peine à trouver dans leurs écrits une explication qui, d’emblée, ne tiendrait pas pour acquis la chose elle-même qui exige un éclaircissement. Sans exception, ou presque, les études portant sur l’origine du capitalisme reposent sur des raisonnements circulaires. Elles admettent dès le départ qu’il existait déjà sous une forme ou sous une autre, ce qui expliquerait son essor. Ainsi afin d’expliquer l’irrépressible penchant du capitalisme à maximiser les profits, les auteurs supposent au préalable qu’il existe une sorte de rationalité universelle qui nous pousse à agir de la sorte. Ensuite, afin d’expliquer pourquoi le capitalisme tend à améliorer la productivité du travail à l’aide de moyens techniques, on suppose que l’individu a une tendance presque innée à développer la technologie pour accroître cette productivité.
Toutes ces pétitions de principe s’inspirent de l’économie politique classique et de certaines conceptions du progrès formulées au siècle des Lumières. Pour ces auteurs, les premières manifestations du génie humain, les avancées technologiques qui débutèrent quand l’ homo sapiens forgea ses premiers outils, et les échanges commerciaux que l’homme a effectués depuis des temps immémoriaux annonçaient déjà la montée du capitalisme et son essor. Il est certain que pour en arriver à un tel résultat, c’est-à-dire à la « ῀ société commerciale ῀ », ou au capitalisme, l’évolution de l’histoire fut longue, ardue, et que plusieurs obstacles l’ont freinée. Mais d’après les mêmes analystes, l’ascension du capitalisme a néanmoins suivi un cours naturel inéluctable. Lorsqu’on expose les choses de cette manière, il suffit d’expliquer comment les obstacles ont été levés – tantôt de manière progressive, parfois plus abruptement et avec une violence révolutionnaire –, pour expliquer son émergence.
Dans la plupart des études sur le capitalisme et sur ses origines, on ne trouve en fait aucun point de départ précis. Comme si le capitalisme avait toujours existé quelque part, sous une forme ou sous une autre. Comme s’il avait suffit de le libérer de ses entraves, celles du féodalisme notamment, pour le laisser croître puis évoluer de lui-même. En général, on estime que ces entraves étaient de nature politique ῀ : pouvoirs parasitaires du seigneur, par exemple, ou restrictions imposées par des États autocratiques. Parfois, les obstacles étaient davantage de nature culturelle ou idéologique, et dans certains cas ils étaient peut-être inspirés par la foi en une mauvaise religion. Mais, invariablement, ces facteurs limitaient la libre circulation des acteurs économiques et la libre expression d’une rationalité économique. Ici, le terme « ῀ économique ῀ » renvoie aux échanges commerciaux et aux marchés. Et c’est là qu’on peut trouver l’hypothèse selon laquelle les ferments du capitalisme existaient déjà dans les formes d’échanges les plus archaïques, dans n’importe quelle forme de commerce ou n’importe quelle activité de marché. Cette hypothèse est habituellement associée à une autre supposition selon laquelle le développement technologique aurait suivi une évolution quasi naturelle au cours de l’histoire. D’une manière ou d’une autre, le capitalisme aurait vu le jour plus ou moins naturellement, lorsque les marchés atteignirent un bon niveau de croissance, et dans les pays où les développements technologiques étaient suffisants, ce qui permettait qu’on accumule assez de richesses pour les réinvestir tout en réalisant des profits. Plusieurs auteurs marxistes en viennent, pour l’essentiel, aux mêmes conclusions, non sans ajouter que les révolutions bourgeoises ont contribué à lever les contraintes.
Ces explications visent à établir un lien direct, une continuité , entre les sociétés non capitalistes et celles qui le sont devenues, mais aussi à nier, ou à masquer, la spécificité du capitalisme. Certes les échanges commerciaux existent depuis toujours, ou peu s’en faut, mais on présente ici les choses comme si le marché capitaliste fonctionnait de la même manière et ne se distinguait en rien de ces échanges anciens. D’après ces analystes, le besoin propre et exclusif au capitalisme, qui consiste à modifier en profondeur et constamment ses forces productives, ne serait en fait qu’un prolongement et une accélération de tendances naturelles, universelles, et présentes dans toute l’histoire de l’humanité. De sorte que l’industrialisation ne serait que la conséquence inévitable des inclinations humaines les plus fondamentales. Ainsi, le capitalisme découlerait en ligne droite des plus anciens marchands de Babylone, des burghers [1] de l’époque médiévale et des premiers bourgeois de l’ère moderne, pour déboucher sur le capitalisme industriel [2] .
On trouve des descriptions qui suivent une logique similaire dans certains ouvrages marxistes, bien que dans les versions les plus récentes, les auteurs estiment généralement que le changement eut lieu à la campagne, plutôt qu’à la ville, et qu’il fut le fait de petits producteurs ruraux, non pas celui de commerçants urbains, c’est-à-dire de fermiers plus ou moins importants, qui attendaient l’occasion de se transformer en purs capitalistes. D’après les tenants de cette thèse, les petites productions de biens essentiels et de première nécessité, libérées des contraintes féodales, versèrent plus ou moins naturellement dans le capitalisme à force de prospérer, et de petits producteurs locaux, pour peu qu’ils en eussent l’occasion, empruntèrent la voie du capitalisme.
Au cœur de ces analyses assez traditionnelles, on trouve plusieurs hypothèses, implicites ou explicites, portant sur la nature humaine et sur la manière dont les êtres humains se conduisent dès qu’on leur en donne l’occasion. Ainsi, en effectuant leurs échanges, les hommes saisiraient toujours l’occasion de maximiser leurs profits et, donnant libre cours à leurs inclinations naturelles, ils trouveraient invariablement des moyens d’améliorer leur organisation du travail et leurs outils de production, afin d’accroître la productivité du travail.
D ES OCCASIONS OU DES IMPÉRATIFS ῀ ?
Selon les thèses traditionnelles, le capitalisme serait ni plus ni moins qu’une occasion à saisir, là où elle se présente et chaque fois qu’elle s’offre à nous. Cette idée d’occasion à saisir est absolument essentielle pour bien comprendre le système capitaliste tel qu’on l’enseigne habituellement ῀ ; on la retrouve d’ailleurs dans nos conversations quotidiennes. Considérons un moment l’usage qu’on fait du mot marché, qui est au cœur du capitalisme. Dans presque toutes les définitions, le marché connote l’idée d’une offre . Qu’on le voie comme une boutique de quartier ou une institution, le marché est un lieu qui offre la possibilité de vendre et d’acheter. Même dans son sens le plus abstrait, le marché offre donc une occasion de vendre. Ainsi, les biens « ῀ trouvent un marché ῀ », et on dit qu’il existe un marché pour tel bien ou tel service là où se trouve une demande pour ce bien ou ce service ῀ ; cela signifie que ce bien peut être vendu et qu’il le sera. Les marchés sont « ῀ ouverts ῀ » à ceux qui désirent vendre quelque chose. Le marché nous donne l’occasion de vendre et d’acheter. La notion même de marché implique donc qu’il y a une offre et un choix .
Dans ce cas, en quoi consistent les « ῀ forces ῀ » du marché ῀ ? La force n’implique-t-elle pas une contrainte ῀ ? Or, selon l’idéologie capitaliste, le marché n’est jamais contraignant, mais bien libre. Et cette liberté est assurée par un certain nombre de mécanismes qui garantissent une « ῀ économie rationnelle ῀ », où l’offre rencontre la demande. Le marché propose des biens et des services que la clientèle choisit en toute liberté. Ces mécanismes seraient les « ῀ forces ῀ » impersonnelles du marché et si, d’aventure, elles s’avèrent contraignantes, c’est dans le sens où elles obligeraient les acteurs économiques à agir de façon rationnelle, afin d’accroître l’offre et le choix. De semblables définitions laissent entendre que le capitalisme, suprême société commerçante, favorise les meilleures conditions d’offre et donne les meilleures occasions de choisir. Plus on offre des biens et des services, plus les gens sont libres de les vendre, ou d’en profiter, plus ils sont libres de choisir parmi ce qui leur est offert et d’acquérir ces biens ou ces services.
Alors, qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans cette analyse ῀ ? Un socialiste répondrait que certains éléments essentiels sont occultés ici, à savoir la marchandisation des forces du travail et de l’exploitation de certaines classes sociales. Fort bien. Cependant, même dans les analyses socialistes, on oublie souvent de préciser que la caractéristique dominante du marché capitaliste n’est pas l’occasion ou le choix, mais bien la contrainte. Au sein d’un système capitaliste, la vie matérielle et la « ῀ reproduction sociale ῀ » sont entièrement médiatisées par le marché, de sorte que les individus doivent, d’une façon ou d’une autre, nouer des relations marchandes pour avoir accès à leurs moyens de subsistance. Cette dépendance, absolument unique, fait en sorte que les conditions mêmes du marché – ses impératifs de concurrence, l’accumulation, la maximisation des profits et l’accroissement de la productivité du travail – règlent et régulent non seulement les transactions économiques, mais les rapports sociaux dans leur ensemble. Comme les rapports entre les êtres humains sont réglés par le système d’échanges de biens, les relations sociales s’apparentent à des rapports entre des choses, ce qui rappelle le « ῀ fétichisme de la marchandise ῀ », pour reprendre la formule de Marx.
Certains lecteurs peuvent faire valoir que ce sont là des choses que tous les socialistes, ou du moins les marxistes, savent déjà depuis longtemps. Mais, comme nous le verrons plus loin, les caractéristiques principales du capitalisme, notamment les impératifs de son marché bien plus que les choix qu’il prétend offrir, se brouillent peu à peu au point de disparaître, même dans les études marxistes portant sur lui. Le marché capitaliste, considéré comme une structure sociale déterminée, perd son caractère spécifique lorsque les auteurs présentent la transition des sociétés précapitalistes en sociétés purement capitalistes, comme un phénomène plus ou moins naturel, comme le développement, ou l’épanouissement de structures sociales déjà existantes, même si ce développement fut souvent contrarié. Autrement dit, on suppose qu’il s’est élargi et non pas qu’il a changé de nature. On en fait un phénomène purement quantitatif et non pas d’ordre qualitatif.
Cet ouvrage traite des origines du capitalisme et des controverses, tant historiques que théoriques, qu’il a soulevées au fil des ans. La première partie donne un aperçu des analyses les plus importantes et des débats qu’elles ont suscités. Il y est question, en particulier, du développement capitaliste le plus connu, celui dit du « ῀ modèle de la commercialisation ῀ », et de ses nombreuses variantes, puis des principales objections qu’il a rencontrées. Les 2 e et 3 e parties relatent l’histoire d’une autre manière, en évitant, je l’espère, certains pièges habituels dans lesquels tombent les chercheurs qui s’appuient sur des pétitions de principe. On y lira, en outre, des réflexions sur les débats soulevés dans la première partie, et particulièrement sur les études qui remettent en question les idées dominantes. La présente édition, enrichie et révisée, comprend également de nouveaux chapitres et de nouvelles sections où j’approfondis des sujets qui n’avaient été qu’esquissés dans l’édition initiale, à propos du commerce non capitaliste, par exemple, des origines de l’impérialisme capitaliste, et des rapports entre le capitalisme et l’État-nation.
On aura sans doute remarqué que nous avons ajouté un sous-titre à la présente édition. Par cette formule, je n’entends pas seulement que cette nouvelle version est plus longue que la précédente, mais aussi que je veux placer le capitalisme et ses conséquences dans une perspective à plus long terme. En premier lieu, je veux remettre en question l’idée selon laquelle le capitalisme serait conforme à des lois naturelles, propres à l’espèce humaine ῀ ; j’entends expliquer en quoi il constitue une structure sociale bien particulière dans l’histoire, et comment il a rompu avec les régimes précédents. Cet essai est à la fois un ouvrage d’érudition et un ouvrage politique. Le fait d’assimiler le capitalisme à des lois naturelles, en oblitérant du même coup les caractéristiques qui lui sont propres, de même que les longs et douloureux processus qui ont marqué son développement, limite notre compréhension du passé. Ce faisant, on réduit nos espoirs et nos attentes vis-à-vis de l’avenir. Car si le capitalisme était bel et bien l’aboutissement naturel de l’évolution de l’histoire, il serait impensable d’en venir à bout, ou d’imaginer de meilleures structures sociales que celles-là. La question de l’origine du capitalisme peut sembler sibylline, mais elle s’attaque à des hypothèses profondément ancrées dans notre culture, elle vise à réfuter des croyances largement répandues et dangereuses, à propos d’un soi-disant « ῀ libre marché ῀ », de ses bienfaits pour l’humanité, à propos de ses filiations idylliques avec la démocratie, la justice sociale, voire même l’écologie durable. Pour concevoir d’autres voies que le capitalisme, on doit revoir les analyses que l’on en a fait.
P REMIÈRE PARTIE
Histoires de la transition
CHAPITRE 1
Le modèle de la commercialisation et son héritage
L’ EXPLICATION la plus courante portant sur l’origine du capitalisme présuppose que ce système émane naturellement de mœurs et de coutumes presque aussi anciennes que l’espèce humaine elle-même. Il nous suffisait de lever les obstacles qui l’empêchaient d’éclore pour qu’il s’épanouisse pleinement. Ce genre d’explication qui, soit dit en passant, n’en est pas une mais qu’on retrouve sous diverses formes, constitue ce qu’on a nommé « ῀ le modèle de la commercialisation ῀ » du développement économique, et on peut affirmer, sans risque de se tromper, qu’il est toujours dominant. Il l’est même pour ses critiques les plus sévères. On en trouve encore des traces dans les modèles démographiques qui soutiennent l’avoir remplacé, et même dans des analyses marxistes très partisanes.
L E MODÈLE DE LA COMMERCIALISATION
L’enseignement classique – tel qu’il est professé dans les traités d’économie politique traditionnels, ou formulé par les idées sur le progrès du siècle des Lumières, ou comme on le retrouve dans de nombreux essais plus récents – présente le phénomène de la manière suivante. Qu’il s’agisse ou non d’un penchant naturel pour le « ῀ troc, le paiement en nature et l’échange ῀ », pour paraphraser Adam Smith, les individus rationnels, soucieux de leur intérêt, se sont toujours prêtés à des formes d’échanges commerciaux depuis la nuit des temps. Ces échanges se sont accrus et diversifiés à mesure qu’on subdivisait le travail, c’est-à-dire à mesure qu’on créait de nouveaux métiers spécialisés, et qu’on améliorait les outils ou les instruments de production. Dans plusieurs de ces thèses, les auteurs avancent que l’amélioration de la productivité pourrait, en fait, avoir été l’objectif premier à l’origine de la spécialisation du travail, de sorte qu’il existerait un lien étroit entre le développement du commerce et une sorte de déterminisme technologique. Ainsi, le capitalisme, ou la société commerciale, la forme la plus évoluée du progrès, ne serait en somme que le résultat de pratiques commerciales ancestrales (et d’avancées techniques), parvenues à leur degré de maturité normal, affranchies des contraintes politiques et culturelles qui freinaient leur évolution.
Sans admettre du tout que le marché s’est transformé en un système capitaliste à partir du moment où il est devenu obligatoire, ces analyses laissent plutôt entendre que le capitalisme a pris son essor quand on a libéré le marché de certaines contraintes archaïques, et lorsque, pour une raison ou pour une autre, les occasions de faire du commerce se sont multipliées. Pour ces théoriciens, le capitalisme n’a pas modifié la nature des échanges commerciaux d’antan ῀ ; ces derniers ont simplement pris une ampleur considérable. En définitive, il s’agirait d’un accroissement des marchés – accroissement d’ordre strictement quantitatif donc – et d’une commercialisation massive de la même vie économique.
Ces auteurs estiment que seuls les Occidentaux auraient pris les moyens de supprimer définitivement toutes ces contraintes. Autrefois, dans le bassin méditerranéen, la société commerciale était déjà bien implantée, mais son évolution aurait été interrompue par des événements contre nature – l’époque féodale et plusieurs siècles d’errance, au cours desquels l’économie fut entravée par des pratiques irrationnelles, ou des obstacles politiques, conçus par le pouvoir seigneurial.
Les tenants de la thèse classique imputent aux invasions barbares, qui ont provoqué la chute de l’Empire romain, la période de stagnation qui a suivi, mais il existe une autre explication beaucoup plus récente, formulée par l’historien belge Henri Pirenne, qui s’est gagné depuis lors de très nombreux adeptes. Pirenne pensait que c’est plutôt l’invasion arabe, postérieure aux invasions barbares, qui a interrompu le développement du vieux système commercial, en sabordant l’ancien réseau et en fermant les routes méditerranéennes empruntées par les commerçants, entre l’Orient et l’Occident. Ainsi, une « ῀ économie d’échanges ῀ » en croissance, dirigée par une classe de marchands professionnels, aurait été remplacée par une « ῀ économie de consommation ῀ », celle des rentiers de l’aristocratie féodale [3] .
Plus tard, selon Pirenne toujours et ses prédécesseurs, le commerce aurait retrouvé sa vigueur à mesure que les villes se développaient et que les marchands acquéraient plus d’autonomie. Et nous abordons ici l’une des hypothèses les plus courantes concernant le modèle de la commercialisation, qui consiste à établir un lien direct entre le capitalisme et les villes. On suppose que les villes étaient, dès le début, et par leur nature, des terrains propices au capitalisme. Pirenne soutenait qu’au début de l’ère moderne, les villes ont joui d’une autonomie particulière, sans précédent, et qu’elles se sont consacrées au commerce sous la gouverne d’une bourgeoisie indépendante qui allait s’affranchir une fois pour toutes des vieilles contraintes culturelles et politiques imposées par le régime seigneurial. Cette libération de l’économie urbaine, de l’activité commerciale et de la raison mercantile, alliée à l’amélioration inéluctable des techniques de production, laquelle procédait évidemment de l’émancipation du commerce, suffirait à expliquer la montée du capitalisme moderne.
Toutes ces explications se basent sur certaines hypothèses ayant trait à la continuité du commerce et des marchés qui observeraient des règles similaires, depuis les plus anciennes pratiques d’échanges, jusqu’aux formes évoluées du capitalisme industriel qu’on connaît aujourd’hui. L’ancienne pratique commerciale qui consistait à réaliser un profit en « ῀ achetant bon marché puis en vendant cher ῀ » ne diffère pas énormément, selon ces auteurs, des échanges capitalistes, ni du principe d’accumulation, fondé sur l’appropriation de la plus-value.
Vue sous cet angle, l’arrivée du capitalisme ou de la société commerciale ne constituait pas un bouleversement social majeur, mais plutôt un accroissement d’ordre quantitatif. Le commerce s’est répandu un peu partout en offrant toujours plus de marchandises diverses. Il a créé aussi plus de richesses – et là nous touchons une idée chère à l’économie politique classique, selon laquelle le commerce et la rationalité économique qui en résulte (soit la prudence et la parcimonie dont font preuve des acteurs économiques rationnels, engagés dans leurs transactions commerciales) favorisent l’accumulation de richesses suffisantes pour qu’on puisse les réinvestir ensuite. Donc, lorsqu’elle atteignit une masse critique suffisante, l’« ῀ accumulation primitive ῀ », ou « ῀ préalable ῀ », entraîna le commerce vers la prospérité, au sein d’une société commerciale en bonne santé. Cette notion – que Marx soumet à une analyse rigoureuse dans le premier livre du Capital , la qualifiant de « ῀ soi-disant accumulation primitive ῀ » –, deviendra, on le verra plus loin, le pivot du changement majeur expliquant l’origine du capitalisme.
Une autre figure apparaît souvent dans ces diverses présentations du capitalisme, celle du bourgeois considéré comme un agent du progrès. Nous sommes tellement habitués à rapprocher les mots bourgeois et capitaliste, que les préjugés inhérents à cet amalgame ne retiennent même plus notre attention. Le burgher et le bourgeois sont, par définition, des citadins. Mais par la suite, on s’est mis à employer ce mot, surtout dans sa forme française, pour désigner un homme n’appartenant pas à la noblesse qui, pour subvenir à ses besoins, évite généralement de se salir les mains et qui compte, pour gagner sa vie, sur ses facultés intellectuelles plutôt que sur sa force physique. En fait, l’usage ancien de ce mot ne nous apprend rien sur le capitalisme, puisqu’il désigne tout autant un individu exerçant une profession libérale, qu’un officier public, un intellectuel, ou encore un commerçant. L’amalgame qui assimile capitaliste à bourgeois s’est répandu dans la culture occidentale par certaines notions de progrès, qui associent le développement économique en Grande-Bretagne à la Révolution française, ce qui forge une image pour le moins composite de ces changements historiques. Ce glissement de sens, rapprochant citadin et capitaliste par l’entremise du marchand, et qui réunit le tout sous l’appellation de bourgeois, nous permet néanmoins de mieux saisir la logique du modèle de la commercialisation ῀ : l’ancien résident de la ville serait devenu un bourgeois médiéval qui, à son tour, se serait tout naturellement transformé en un capitaliste. Comme le disait, non sans ironie, un fameux historien décrivant le phénomène ῀ : l’histoire est le récit de l’ascension sociale perpétuelle des classes moyennes.
Nous ne prétendrons pas que les historiens soutenant ces thèses ont tous omis de reconnaître que le capitalisme constituait une rupture historique importante, ou un changement profond de telle ou telle nature. Il est exact que certains d’entre eux ont tenté de retrouver des traces, non seulement de commerce, mais de capitalisme aussi, à travers les âges, notamment dans l’antiquité grecque et romaine ῀ ; soit des formes embryonnaires de capitalisme, qui attendaient pour éclore qu’on lève des obstacles extérieurs. Mais même pour ces auteurs-là, le changement majeur est celui qui a permis à la nouvelle rationalité de la société commerciale de rompre avec les principes économiques du féodalisme. Ils font souvent État, par exemple, de la transition qui a mené l’économie « ῀ naturelle ῀ » à l’économie monétaire, ou de la production pour usage plus ou moins immédiat à une production destinée aux échanges. Pourtant, même si ces chercheurs font État d’un bouleversement majeur, celui-ci ne modifiait en rien, à leurs yeux, la nature du commerce, ni celle des marchés. Ils estiment que le changement s’est produit dans les sphères du pouvoir et dans les institutions – politiques, juridiques, culturelles, idéologiques, comme technologiques d’ailleurs – lesquelles entravaient jusque-là l’évolution naturelle du commerce et empêchaient les marchés de connaître un meilleur rendement.
D’après ces auteurs, c’est le féodalisme qui fut avant tout responsable d’une rupture historique qui a contrarié l’évolution naturelle de la société marchande. Et la reprise de l’activité commerciale, qui débuta dans les interstices du féodalisme avant d’écarter tous les obstacles, est considérée comme un changement fondamental de l’histoire européenne, mais aussi comme la reprise d’un phénomène qui avait été temporairement détourné, quoique de manière radicale et sur une assez longue période de temps. Ces auteurs s’entendent généralement pour estimer, et il s’agit là d’un point important, que les villes et le commerce étaient, par nature, antithétiques à l’esprit féodal, de sorte que leur croissance, quelle que soit la manière dont elle s’est produite, aurait miné les fondements mêmes du système féodal.
Cela dit, le féodalisme, toujours selon les mêmes auteurs, a sans doute entravé l’essor de la société marchande, mais la logique intrinsèque du marché, elle, n’aurait pas changé de manière significative. On sous-entend par là que, depuis le début, des individus rationnels, soucieux de leurs intérêts, ont fait en sorte de tirer le meilleur parti de leurs services, en vendant des biens pour obtenir des profits chaque fois qu’ils avaient l’occasion de le faire. Cela aurait entraîné une plus grande division du travail et une plus grande spécialisation, exigeant elles-mêmes des réseaux d’échange plus développés, et surtout une amélioration toujours croissante des forces productives, afin de baisser les coûts, tout en augmentant les profits. On pouvait rompre avec cette logique de diverses manières. On pouvait même la combattre en tout ou en partie ῀ ; les seigneurs, par exemple, empêchaient qu’elle s’applique en s’appropriant les richesses, non pas pour les réinvestir dans des échanges rentables, ni en améliorant les techniques de production, mais en exploitant le travail forcé, et en extorquant aux paysans leurs surplus au moyen de pouvoirs coercitifs. Mais, en principe, la logique du marché demeurait inchangée ῀ : il s’agissait, dans tous les cas, d’une occasion à saisir, laquelle contribuait invariablement à la croissance économique, à l’amélioration des forces productives, et qui mena naturellement au capitalisme industriel qu’on connaît aujourd’hui, pour peu qu’on la laissât suivre sa logique et son cours naturels.
En d’autres mots, le modèle de la commercialisation ne reconnaît pas les impératifs propres au capitalisme, ni les mécanismes particuliers du marché, qui forcent les gens à pénétrer le marché pour y réinvestir leurs surplus et produire de façon rentable, en améliorant la productivité du travail. En somme, il ne reconnaît pas les lois de la concurrence, celles de la maximisation du profit et de l’accumulation du capital. De cela, il résulte que les défenseurs de ce modèle n’éprouvent absolument pas le besoin d’expliquer les rapports sociaux de propriété propres à ce système, ni le mode d’exploitation particulier qui instaure ces mécanismes.
En fait, pour les tenants du modèle de la commercialisation, il est inutile d’expliquer comment le capitalisme est né, puis comment il s’est développé. Ces gens tiennent pour acquis que le capitalisme a toujours existé, du moins sous une forme embryonnaire, depuis la nuit des temps, et qu’il serait à la limite inhérent à la nature et à la raison humaines. On estime que chacun, pour peu qu’il ait eu la chance de le faire, a toujours suivi les principes de la raison capitaliste en recherchant un profit et, ce faisant, a toujours cherché des moyens d’améliorer la productivité du travail. Bref, l’histoire elle-même n’a fait qu’appliquer depuis toujours les lois du développement capitaliste afin d’assurer la croissance économique, grâce au développement des forces productives, à l’exception de quelques époques importantes qui ont interrompu ce processus. La seule explication qui vaille pour décrire l’émergence de l’économie capitaliste s’attache aux obstacles qui se sont dressés sur son chemin, retardant son essor naturel, et la manière employée pour lever ces obstacles.
Bien entendu, on rencontre là un profond paradoxe. Le marché est invariablement présenté comme un lieu offrant un vaste choix, et la société marchande comme un champ de liberté absolue. Toutefois, cette conception du marché semble faire fi de la liberté humaine. On l’associe généralement à une conception de l’histoire selon laquelle le capitalisme moderne est l’aboutissement d’un processus presque naturel et inéluctable ayant suivi lui-même certaines lois universelles, présentes dans toute l’histoire et immuables. Certes, il serait possible de contrecarrer ces lois, du moins temporairement, mais non sans en payer un prix considérable. Le libre marché est un mécanisme impersonnel qu’on peut régler ou réguler dans une certaine mesure, mais qu’on ne saurait contrarier sans encourir inutilement les dangers auxquels on s’expose en violant les lois de la nature elle-même.
L ES SUITES DU MODÈLE CLASSIQUE DE LA COMMERCIALISATION
Depuis Max Weber jusqu’à Fernand Braudel, plusieurs chercheurs ont tenté de raffiner le modèle initial [4] de la commercialisation. Weber n’a certes pas manqué de remarquer qu’un capitalisme donnant son plein rendement a pu voir le jour dans certaines circonstances historiques bien précises et pas dans d’autres. Il souhaitait ardemment trouver l’existence de certaines formes de capitalisme dans les temps anciens, même dans l’antiquité grecque. Mais il en vint au bout du compte à distinguer l’Europe du reste du monde et, bien entendu, à mettre l’accent sur le caractère unique de la ville occidentale et de la religion européenne, pour expliquer l’évolution particulière du capitalisme occidental. Le problème, cependant, réside en ceci que Weber était toujours enclin à parler des facteurs qui ont entravé le développement du capitalisme ailleurs dans le monde – en rappelant leurs ressemblances, les traditions religieuses de ces sociétés, les formes de pouvoir et de domination qu’on y exerçait, etc. –, comme si la croissance naturelle et sans entraves des villes et du commerce, de même que l’affranchissement des villes et des classes bourgeoises auraient forcément mené ces sociétés au capitalisme. Weber également, il est important de le noter, partageait avec plusieurs autres chercheurs l’hypothèse selon laquelle l’évolution du capitalisme fut un phénomène balayant toute l’Europe (du moins l’Europe occidentale). Il ne se contentait pas d’estimer que certaines circonstances furent nécessaires pour que le capitalisme s’impose en Europe ῀ ; il considérait que tout le continent, malgré des caractéristiques locales, emprunta, pour l’essentiel, une seule et même voie.
Plus récemment, certains auteurs ont remis sérieusement en question le modèle de la commercialisation dans son ensemble, et la thèse de Pirenne en particulier, qui n’a plus guère la faveur des spécialistes. Parmi les thèses les plus influentes, il y a celles qui retiennent le modèle démographique, lequel attribue le développement économique européen à certains cycles indépendants de croissance et de déclin démographiques. Mais même ceux qui critiquent l’ancien modèle avec le plus de virulence ne parviennent pas à nous convaincre que les présupposés fondamentaux des explications démographiques soient si éloignés du modèle classique, qu’ils le prétendent.
La prémisse sous-jacente du modèle démographique stipule que la transition entre petites sociétés marchandes et sociétés capitalistes fut provoquée par les lois de l’offre et de la demande [5] . Il se pourrait que ces lois soient déterminées d’autres façons plus complexes que le modèle de la commercialisation ne pouvait l’expliquer. Elles seraient moins liées aux phénomènes sociaux entourant l’urbanisation ou la croissance du commerce, mais davantage à des cycles de croissance et de déclin démographiques, ou encore à certaines restrictions analogues à celles prônées par Malthus. Cela dit, le passage au capitalisme est toujours ici une conséquence de lois universelles et historiques, celles de l’offre et de la demande. Mais la nature même du marché, ni celle de ses lois, ne sont jamais vraiment remises en cause.
Certes, le modèle démographique critique l’hypothèse dominante selon laquelle l’essor du commerce serait le facteur déterminant dans le développement économique de l’Europe. Ce modèle ne rejette pas, du moins pas explicitement, l’idée qu’il existe une différence qualitative entre les marchés des sociétés non capitalistes et le marché capitaliste, plus vaste et plus inclusif.
Une autre explication qui s’est gagné beaucoup d’adeptes est parfois associée à la théorie du « ῀ système-monde ῀ », notamment lorsqu’elle croise la théorie de la « ῀ dépendance ῀ », selon laquelle le développement économique, au sein d’une économie mondiale, repose essentiellement sur des échanges inégaux entre régions, entre le centre et la périphérie, et tout particulièrement sur l’exploitation des colonies (y compris l’exploitation postcoloniale) par les puissances impérialistes [6] . Si on en croit certaines applications de cette théorie, le capitalisme aurait vu le jour au début de l’ère moderne, voire avant cela, lorsque des réseaux commerciaux couvraient le globe, créant du même coup une sorte d’économie mondiale. Ceux qui soutiennent cette thèse avancent une idée importante selon laquelle même les civilisations les plus évoluées du monde non européen, dont le développement commercial et technologique était bien supérieur à celui des Européens (alors sur le point de verser dans le capitalisme à part entière), furent empêchées de se « ῀ convertir ῀ » à ce système en raison d’un déséquilibre entre les degrés d’avancement des diverses civilisations. Leur capacité d’accumuler des biens était freinée par l’inégalité des échanges et par l’exploitation impérialiste, tandis que les bénéficiaires européens de ces rapports inégaux pouvaient accumuler des richesses de façon disproportionnée, et furent du même coup capables de franchir le dernier pas vers le capitalisme, notamment dans sa forme industrielle, en investissant ces richesses.
Les principaux défenseurs de la théorie du système-monde laissent entendre aussi que l’Occident présentait d’autres avantages. Ainsi, le féodalisme, avec ses gouvernements régionaux, puis les États qui l’ont suivi, tout en favorisant le développement d’une division du travail basée sur le commerce, n’ont freiné ni le commerce ni l’accumulation sans fin. En revanche, les États impérialistes des grandes civilisations non européennes sapaient la richesse commerciale et empêchaient son réinvestissement.
Cette explication partage plusieurs idées propres à l’ancien modèle de la commercialisation. L’accroissement du commerce est l’indice premier du développement capitaliste, lequel prend son essor grâce à la croissance de l’activité commerciale et à l’accumulation primitive qui s’ensuit. L’économie négocie le virage capitaliste à partir du moment où l’essor du commerce et l’accumulation de biens commerciaux sont libérés de toute entrave. L’ancien modèle considérait l’ascension de la société marchande comme un phénomène plus ou moins naturel privé d’obstacles ῀ ; or cette théorie du système-monde partage le même point de vue dans une bonne mesure, ou simplement prend son contrepied. En effet, si certaines économies déjà bien avancées ne parvinrent pas à déboucher sur un capitalisme de plein rendement, c’est qu’elles en étaient empêchées par des obstacles dressés contre lui.
Certains chercheurs, inspirés par l’ancien modèle de la commercialisation, avancèrent l’idée que le capitalisme était la conséquence d’un autre processus encore, selon lequel le centre de gravité commercial s’est déplacé au cours des âges, de certaines parties de l’Europe vers d’autres parties – des villes-États italiennes aux Provinces-Unies, ou aux villes de la Hanse, et depuis l’expansion coloniale espagnole jusqu’à l’Empire britannique en passant par d’autres formes d’impérialisme – chacun de ces pôles profitant des progrès réalisés par le précédent. Mais alors, on ne se contentait pas d’étendre le commerce européen, on raffinait aussi ses méthodes, comme les techniques de comptabilité en partie double mises au point en Italie, ou en procédant à diverses innovations financières et à des améliorations dans les techniques de production, notamment aux Provinces-Unies, le tout culminant avec la révolution industrielle anglaise. Le résultat de ce « ῀ processus à valeur ajoutée ῀ » (peut-être avec le concours des révolutions bourgeoises) serait le capitalisme moderne qu’on connaît aujourd’hui [7] .
D’une façon ou d’une autre, que ce soit par le processus d’urbanisation et de la croissance du commerce, ou par les cycles de croissance démographiques, la transition vers le capitalisme dans toutes ces explications fut une expansion d’ordre quantitatif de l’activité commerciale, et le résultat de l’application plus systématique des lois ancestrales et universelles du marché. Inutile de dire que les économistes néo-classiques n’ont rien fait pour corriger ces hypothèses, d’autant plus qu’ils ne s’intéressent généralement pas à l’histoire. Les historiens d’aujourd’hui, qui étudient les phénomènes de longue durée ont tendance à retenir les hypothèses de l’école démographique, à moins qu’ils ne s’intéressent davantage aux mentalités ou aux discours qu’aux processus économiques. D’autres encore, notamment dans les pays anglo-saxons, se méfient généralement des processus à long terme et se penchent plus volontiers sur des phénomènes locaux ou épisodiques, et sur des causes plus immédiates. Ils ne remettent pas vraiment en question les théories sur le développement à long terme qu’on leur présente, préférant les écarter de la main ou les esquiver [8] .
Les penseurs de la nouvelle sociologie historique ne voient pas les choses de la même manière. Dans leurs études sur les changements sociaux, ils s’intéressent bien sûr et avant tout aux processus à long terme. Même eux cependant ont tendance à faire des pétitions de principe de diverses façons. Par exemple, dans l’un des ouvrages les plus importants de cette discipline, Michael Mann emprunte sans détour ce qu’il appelle le « ῀ biais téléologique ῀ » selon lequel le capitalisme industriel était d’une certaine façon déjà inscrit dans les rapports sociaux de l’Europe médiévale [9] . Malgré ses complexités, cette hypothèse attribue sans surprise l’essor du développement européen à « ῀ l’accélération des pouvoirs intensifs de la praxis économique ῀ » et à « ῀ la croissance extensive des réseaux de circulation de marchandises ῀ » soit, en d’autres mots, aux progrès technologiques et à l’expansion du commerce [10] . Mais, une fois encore, cette explication se fonde sur l’absence de contraintes ῀ : le capitalisme a pu se développer librement en Europe, parce que le continent était régi par une organisation sociale essentiellement « ῀ acéphale ῀ » (le régime politique décentralisé et parcellaire du féodalisme), ce qui permit à certains acteurs, notamment aux marchands, de jouir d’une appréciable autonomie (aidés par le « ῀ rationalisme ῀ » et l’ordre normatif que leur offrait le christianisme). Par la suite, la propriété privée put devenir une propriété capitaliste, car aucune communauté ni organisme de classe ne possédait les pouvoirs d’un monopole. En bref, non seulement l’émergence du capitalisme s’explique par la levée des contraintes, ou par leur absence, mais son évolution apparemment inévitable vers sa forme industrielle s’explique de la même façon. Dans ce cas, le modèle de la commercialisation traditionnel, ne serait-ce que par défaut, prédomine encore ici, soit en surface, soit de manière plus discrète.
U NE VOIX ISOLÉE ῀ : K ARL P OLANYI
Dans son célèbre ouvrage La grande transformation (1944), de même que dans d’autres essais, l’historien de l’économie et anthropologue Karl Polanyi soutient qu’avant l’ère moderne, le désir de réaliser un profit individuel dans un échange de marché n’était pas le principe fondamental de l’activité économique [11] . Même dans les régions où les marchés étaient déjà bien implantés, écrit Polanyi, il faut établir une nette distinction entre les sociétés ayant des marchés, comme il en a toujours existé dans l’histoire, et la « ῀ société de marché ῀ » à proprement parler. Dans toutes les sociétés primitives, les rapports et les pratiques « ῀ économiques ῀ » faisaient partie de relations non économiques – de parenté, communales, religieuses et politiques –, elles y étaient en quelque sorte intégrées, enchâssées. L’activité économique n’était pas aiguillonnée par les seules motivations du profit ou la recherche de gains matériels ῀ ; d’autres facteurs comme l’obtention d’un statut et la quête du prestige, ou de manifester une solidarité de groupe y concouraient aussi. Certaines façons de régler l’activité économique, autres que les seuls mécanismes du marché, entraient donc en ligne de compte, tels les principes dits de « ῀ réciprocité ῀ », par exemple, et de « ῀ redistribution ῀ », soit des obligations de réciprocité bien définies par le système de parenté, notamment, ou encore l’appropriation « ῀ légitime ῀ » des surplus par une sorte de pouvoir central, politique ou religieux, qui se chargeait de les redistribuer.
Polanyi remet sans détour en question les hypothèses d’Adam Smith à propos de l’ homo œconomicus et de sa « ῀ propension naturelle ῀ » au troc, au paiement en nature et à l’échange, en soutenant que cette propension n’a pas joué le rôle prépondérant que Smith lui attribue avant son époque, et qu’elle n’a pas régulé l’économie avant le XIX e siècle, soit un siècle après la naissance de Smith. Dans les sociétés antérieures à la société de marché, les marchés, même s’ils occupaient une place importante et disposaient d’un vaste réseau, demeuraient un facteur secondaire de l’activité économique. De plus, ces marchés-là, même rattachés à des systèmes commerciaux fort évolués, complexes et largement répandus, observaient une logique très différente de celle qui caractérise le marché capitaliste moderne.
Dans les économies précapitalistes, l’un des aspects les plus frappants de ces marchés – qu’ils fussent locaux, ou intégrés au commerce au long cours – est qu’ils n’obéissaient pas à des impératifs concurrentiels au premier chef (et qu’ils étaient encore moins, aurait-il pu ajouter, poussés par la concurrence). Ces formes de commerce, entre la ville et la campagne dans un premier temps, puis entre les hémisphères du globe dans un second temps, étaient beaucoup plus complémentaires, d’après Polanyi, que concurrentielles. Et cela, bien sûr, même lorsque cette « ῀ complémentarité ῀ » était biaisée par des relations de pouvoir inégales. Le commerce extérieur consistait simplement à commercer sur de longues distances. Le travail du marchand se résumait à déplacer des biens depuis tel marché vers tel autre, et le commerce local, toujours selon Polanyi, était délibérément réglementé et protégé. En général, on éliminait sciemment la concurrence car elle avait tendance à désorganiser le commerce.
Polanyi souligne que seuls les marchés intérieurs nationaux – système récent, contre lequel les marchands locaux et les gouvernants des villes autonomes des centres commerciaux les plus évolués d’Europe se sont longtemps battus – allaient être régis selon les principes de la concurrence. Cela dit, même les marchés intérieurs des États européens du début de l’ère moderne formèrent pendant quelque temps un ensemble assez décousu de petits marchés municipaux indépendants, reliés entre eux par un réseau semblable, en principe, à celui du commerce effectué sur de longues distances et par-delà les mers. La formation d’un marché intérieur intégré n’était pas l’aboutissement d’une évolution naturelle des formes ancestrales du commerce, qu’il fût local ou réalisé sur de longues distances. Elle a été en fait, soutient Polanyi, une création de l’État interventionniste. Même en ce cas, dans une économie basée essentiellement sur la production de petits paysans vivant en autarcie, travaillant pour assurer leur subsistance, la régulation de l’État continua de prendre le pas sur les principes de la concurrence.
En fait, d’après Polanyi toujours, on ne trouve un intérêt économique indépendant, des institutions et des rapports économiques indépendants, c’est-à-dire détachés des rapports non économiques, que dans la « ῀ société de marché ῀ » moderne. C’est parce que les êtres humains et la nature – entendre ici le travail et la terre – y sont considérés comme des marchandises (même de façon abstraite) dans un système de marchés autorégulé, soumis au mécanisme des prix, que la société elle-même a été subordonnée au marché. Une économie de marché ne peut exister qu’au sein d’une « ῀ société de marché ῀ », soit une société où les rapports sociaux sont modelés par l’économie, au lieu que cette dernière ne soit subordonnée aux rapports sociaux.
Polanyi ne fut pas le seul, bien entendu, à souligner le rôle secondaire que jouait le marché dans les sociétés précapitalistes. Tout anthropologue, n’importe quel historien de l’économie ayant quelque compétence est forcé de reconnaître l’existence de nombreux principes du comportement économique, extérieurs au marché, mais qui régissaient de telles sociétés, depuis les plus « ῀ primitives ῀ » et égalitaristes, jusqu’aux civilisations les plus évoluées, hiérarchisées, ayant mis au point les méthodes d’exploitation les plus raffinées. D’autres historiens de l’économie (moins nombreux qu’on pourrait l’imaginer toutefois) ont également observé certains changements apportés aux principes du commerce. Il n’en demeure pas moins que la thèse de Polanyi se distingue en ceci qu’elle fait clairement État d’une rupture entre la société de marché et les sociétés non commerçantes qui l’ont précédée, même celles qui possédaient des marchés. Il met en lumière, non seulement les différences qui caractérisaient leurs logiques économiques, mais il rappelle aussi les bouleversements sociaux que ce passage de l’une à l’autre a engendrés. L’implantation d’un système de marché autorégulé fut à ce point bouleversante, écrit-il, non seulement pour les rapports sociaux mais également pour la psyché humaine, ses conséquences sur la vie des gens furent si terribles, qu’en relatant cette histoire, il faut aussi conter celle des mécanismes de défense mis au point au cours des âges pour contrer ses ravages. Car sans ces contre-attaques, déclenchées le plus souvent par l’État tenu d’intervenir, la société se serait désintégrée [12] .
Sur bien des points cette thèse se démarque radicalement des explications courantes portant sur le développement économique, lesquelles établissent un rapport de continuité (plus ou moins prononcé), allant du commerce à l’ancienne jusqu’à l’économie capitaliste moderne, et cela, même lorsqu’elles font État d’un antagonisme entre les principes commerciaux ou capitalistes, et la logique économique (ou anti-économique) du féodalisme. Toutefois, à certains égards non négligeables, la thèse de Polanyi présente des affinités significatives avec certaines histoires de l’économie plus conventionnelles. Les principaux problèmes à ce chapitre touchent son explication sur les conditions dans lesquelles la société de marché a vu le jour, le processus ayant rendu son éclosion possible, et tout ce que cela implique quant à sa conception du marché comme structure sociale. Mais nous n’entrerons pas ici dans une analyse détaillée portant sur la nature de la tenure féodale en Angleterre, ni sur le mercantilisme, la loi de Speenhamland [13] , ou sur d’autres questions historiques, même si les spécialistes d’aujourd’hui auraient des raisons d’en débattre avec Polanyi. Ce qui nous intéresse en l’occurrence, c’est l’importance de sa thèse, radicalement singulière, et ses conséquences sur notre manière de concevoir le capitalisme moderne.
D’abord, on trouve davantage qu’un simple déterminisme technologique dans sa théorie. L’idée principale qui s’en dégage montre comment la révolution industrielle a débouché sur une société de marché, et comment, dans une telle société, l’invention de machines sophistiquées a transformé « ῀ la substance naturelle et humaine de la société en une marchandise [14] ῀ ». étant entendu que les machines sophistiquées coûtent cher, elles ne sont rentables « ῀ qu’à condition de produire de grandes quantités de biens ῀ », écrit-il. Et pour en arriver là, c’est-à-dire pour atteindre ce seuil de rentabilité, la production doit être ininterrompue. Il importe donc, pour le marchand, que « ῀ tous les facteurs impliqués ῀ » dans le processus soient mis en vente [15] . Pour créer les conditions nécessaires à cela, autrement dit pour instaurer la société de marché que requiert la grande production mécanisée, le dernier pas à franchir, et le plus désastreux, consiste à transformer le travail en un simple « ῀ facteur ῀ » de production, soit en marchandise.
Ici, la relation de cause à effet est primordiale. La révolution industrielle « ῀ n’était que le début ῀ » d’une révolution « ῀ extrême et radicale ῀ » qui allait bouleverser la société en transformant l’homme et la nature en marchandises [16] . C’est donc dire que cette transformation était la conséquence du progrès technologique. Au cœur de ce phénomène, on trouve « ῀ une amélioration presque miraculeuse des instruments de production [17] ῀ ». Tout en modifiant la société en profondeur, ce phénomène était lui-même l’aboutissement des premiers progrès réalisés par la productivité, à la fois sur le plan des techniques, mais aussi sur celui de l’utilisation des terres, notamment la mise en place du système des enclosures en Angleterre.
Bien que Polanyi s’oppose à l’idée d’un « ῀ progrès spontané ῀ », il ne semble pas douter un instant que de telles innovations soient inévitables, du moins au sein de la société marchande occidentale, pourvue d’« ῀ institutions libres ῀ », notamment dans ses communes urbaines indépendantes ῀ ; il ne doute pas non plus de l’expansion du commerce, qu’il nomme « ῀ la tendance au progrès économique de l’Europe de l’Ouest [18] ῀ ». Ce qu’il soutient, à l’encontre des idées traditionnelles sur le progrès spontané, se résume à dire qu’elles ne tiennent aucun compte du rôle de l’État qui entravait, mais surtout retardait, le cours du changement (comme les Tudors et les premiers Stuarts ont retardé la mise en place de l’enclosure). Sans de telles interventions de l’État, « ῀ le rythme de ce progrès aurait pu être ruineux et orienter le processus lui-même ῀ » dans un sens beaucoup plus néfaste que constructif. D’ailleurs, la révolution industrielle elle-même eut besoin des interventions de l’État pour que soit préservé le tissu social [19] .
Dans ses grandes lignes donc, l’explication de Polanyi demeure assez conforme à l’ancien modèle de la commercialisation. Ainsi, l’essor des marchés et le progrès technologique se sont développés de concert, pour déboucher ensuite sur le capitalisme industriel moderne. Et si ce processus atteignit son apogée en Angleterre, il s’agissait néanmoins d’un phénomène concernant toute l’Europe. À ce propos, il semble que le processus menant de la commercialisation à l’industrialisation, puis à la société commerciale, soit une évolution plus ou moins naturelle, dans un monde de plus en plus mercantile, et que cette évolution se soit complétée en Europe parce que certains obstacles non économiques ne l’auraient pas entravée. Comme l’expliquait l’un des étudiants de Polanyi dans un compte rendu de ses conférences sur l’Histoire générale de l’économie, l’universitaire hongrois soutenait que, contrairement à ce qu’on observe dans les régions d’Orient aussi développées commercialement, les liens de parenté, claniques ou tribaux en Europe occidentale à l’époque féodale n’étaient pas aussi étroits ni solides que là-bas. En conséquence, « ῀ lorsque les liens féodaux se sont affaiblis, avant de disparaître, fort peu de chose empêchait les forces du marché de s’imposer ῀ ». Et quand on demanda aux gouvernements de créer des marchés de facteurs de production, « ῀ le développement de l’économie de marché contribua à défaire entièrement les institutions économiques et politiques féodales [20] ῀ ».
Il manque ici une analyse qui nous expliquerait comment une transformation radicale des rapports sociaux a précédé l’industrialisation. Un tel changement des forces productives présuppose qu’il y ait eu une transformation des rapports de propriété et une modification des formes d’exploitation, lesquelles ont suscité un besoin unique dans l’histoire d’accroître la productivité du travail. Autrement dit, cela présuppose aussi la diffusion progressive des impératifs capitalistes, que sont la concurrence, l’accumulation et la maximisation des profits. Il ne s’agit pas seulement de reprocher à Polanyi d’avoir mis la charrue avant les bœufs. Le point fondamental ici, c’est que sa relation de cause à effet omet de considérer le marché capitaliste comme une structure sociale bien particulière. Les impératifs propres au marché capitaliste – le besoin d’accumuler et d’accroître la productivité du travail – ne sont pas vus ici comme le résultat de rapports sociaux particuliers, mais plutôt comme la conséquence des améliorations technologiques qui semblent plus ou moins inévitables, du moins en Europe de l’Ouest.
Il n’en demeure pas moins que La grande transformation présente l’histoire de la transition d’une toute autre manière, très éloignée des sentiers battus et des explications conventionnelles. Et il est surprenant qu’un ouvrage si important ait peu ébranlé le modèle dominant, même s’il semble exister aujourd’hui un regain d’intérêt pour les travaux de Polanyi. Mais, pour l’essentiel, nous en sommes toujours au même point. Soit la question du capitalisme et celle de ses origines ne sont pas posées, soit, quand elles le sont et qu’on cherche à savoir pourquoi ou comment le capitalisme a pris son essor dans tels et tels cas précis, on a tendance à répondre par une autre question ῀ : pourquoi n’a-t-il pas pris son essor en d’autres circonstances ῀ ? Certains lecteurs ont peut-être entendu parler des « ῀ transitions manquées ῀ », lorsqu’on décrit ce qui s’est produit (ou a manqué de se produire) dans les villes-États marchandes du nord de l’Italie ou dans les Provinces-Unies. Cette expression résume tout à elle seule.
L’ ANTI-EUROCENTRISME
On retrouve des traces de pétitions de principe au sujet de l’ancien modèle de la commercialisation là où on ne s’attendait certes pas à en rencontrer. En effet, plusieurs critiques qui reprochent aux historiens, notamment aux marxistes occidentaux, de se montrer trop eurocentristes en arrivent parfois, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à reprendre mot pour mot les hypothèses qui font du modèle de la commercialisation le plus eurocentriste de tous les modèles.
Ce modèle, rappelons-le, était fondé sur une prémisse selon laquelle l’Europe a su, fort heureusement, lever les obstacles freinant le développement naturel du capitalisme, permettant du même coup qu’il donne son plein rendement, depuis qu’il a vu le jour dans la société urbaine, grâce au commerce. Signalons que certains critiques anti-eurocentristes remettent tout de même en question le rôle prépondérant de l’Europe à cet égard. Mais on saisit mal l’intérêt qu’il y a à avancer que les sociétés non européennes, ayant des réseaux commerciaux et urbains plus évolués, étaient beaucoup plus proches de connaître l’essor capitaliste que ne l’admettent les versions eurocentristes de ce modèle. Cela semble une curieuse et bien inefficace façon de remettre en cause l’ancien modèle et son adoption du capitalisme que d’accepter d’emblée sa prémisse initiale. De tels arguments tendent plutôt à renforcer le point de vue eurocentriste bien enraciné, selon lequel l’absence de capitalisme serait, d’une certaine manière, un échec historique. Bref, pour des gens qui entendent critiquer le capitalisme, voilà une façon de procéder allant à l’encontre du but recherché.
D’abord, il est périlleux de réunir sous la même appellation d’eurocentristes un grand nombre d’auteurs différents, comme s’ils considéraient tous l’Europe de la même manière et comme s’ils partageaient le même dédain à l’endroit des peuples non européens [21] . Car, parmi les défenseurs de l’eurocentrisme, on trouve pêle-mêle des racistes, estimant que les Européens sont tout naturellement supérieurs aux Asiatiques, aux Africains et aux Amérindiens, des nationalistes étriqués, trop attachés à leur propre culture et croyant, pour une raison ou pour une autre, que l’Occident est parvenu à un niveau de développement culturel plus évolué, que la « ῀ rationalité ῀ » des Occidentaux leur a donné un avantage à tous égards ῀ ; on trouve aussi des déterministes environnementaux, pensant que l’Europe possédait certains avantages d’ordre climatique, mais aussi des historiens qu’on ne saurait qualifier de racistes, qui négligent ou sous-estiment le rôle de l’impérialisme occidental dans l’histoire européenne, et enfin des marxistes, qui ne sont ni racistes, ni trop attachés à leur culture, ni des déterministes écologiques, ni enclins à sous-estimer les fléaux de l’impérialisme, mais croyant que certaines conditions historiques bien particulières en Europe, n’ayant rien à voir avec une quelconque suprématie européenne, ont produit certains résultats, comme l’essor du capitalisme.
Cela étant dit, personne ne niera l’existence d’une « ῀ arrogance culturelle ῀ » européenne, et nous admettrons qu’il y a suffisamment de raisons de remettre en cause certaines descriptions de l’histoire qui placent les Européens au centre du monde, au détriment des autres civilisations, voire en les excluant toutes. On peut certes juger excessive l’idée de l’eurocentrisme, mais nous ne devrons pas oublier que plusieurs personnes la partagent et il faudra s’en méfier. Aussi, il est très surprenant de voir que certains historiens anti-eurocentristes basent leurs analyses de l’histoire du capitalisme sur les hypothèses les plus eurocentristes qui soient.
Comme nous l’avons vu, le capitalisme, selon l’ancien modèle de la commercialisation si profondément implanté dans la culture occidentale, est considéré comme l’aboutissement plus ou moins naturel de pratiques ancestrales pour ainsi dire universelles, celles des échanges commerciaux, qui auraient vu le jour, non seulement dans les villes depuis des temps immémoriaux, mais également dans les sociétés agricoles. Chez certains chercheurs étudiant ce modèle de commercialisation, ces pratiques sont vues comme des dispositions naturelles de l’homme au troc, au paiement en nature et à l’échange. En d’autres mots, le capitalisme, selon ces mêmes chercheurs, n’a tout bonnement pas de point de départ et son essor n’a pas connu de véritable transition, d’un mode de production à un autre, de nature totalement différente. Ils ont tendance à tenir le capitalisme pour acquis, à estimer qu’il existait sous une forme latente depuis la nuit des temps et, dans le meilleur des cas, ils expliquent son développement en décrivant comment les obstacles dressés contre lui, freinant sa progression naturelle, ont été levés dans certaines régions du monde et pas dans d’autres.
Bien entendu, selon ces mêmes auteurs, l’Occident a réussi, plus que les autres parties du monde, à briser les nombreuses entraves qui freinaient le développement économique. Les Européens, par exemple, auraient remplacé certaines structures politiques et juridiques « ῀ parasitaires ῀ », comme le féodalisme et certaines formes de monarchie, par de nouvelles structures assurant plus de liberté politique, depuis la monarchie constitutionnelle jusqu’à la démocratie libérale. Les Européens auraient en outre renoncé aux préjugés et aux superstitions pour épouser le « ῀ rationalisme ῀ », ce qui comprend tout, depuis la philosophie des Lumières jusqu’aux avancées scientifiques et technologiques modernes, y compris la rationalité économique. Mais, par-dessus tout, les Européens auraient affranchi les agents du progrès, c’est-à-dire les marchands ou les bourgeois, dépositaires de la raison et de la liberté, qui attendaient seulement qu’on brisât leurs chaînes féodales, pour permettre à l’histoire de reprendre son cours naturel, en suivant un chemin établi à l’avance.
Dans ce cas, en quoi les historiens anti-eurocentristes se distinguent-ils de ceux qui défendent les hypothèses classiques sur l’origine du capitalisme ῀ ? Ils adoptent généralement l’une ou l’autre des explications suivantes, voire les deux à la fois. D’abord, ils rejettent l’idée d’une supériorité de l’Europe, puis mettent l’accent sur l’importance, même sur la prépondérance des économies non européennes et sur celle de leurs réseaux commerciaux dans la plus grande partie de l’histoire humaine. Puis ils mettent aussi en valeur le niveau de développement technologique auquel certains acteurs clés étaient alors parvenus. Ou encore, ils signalent le rôle majeur qu’a joué l’impérialisme européen dans la montée du capitalisme. Souvent, ils s’intéressent au rôle de l’impérialisme britannique, notamment aux profits que les Anglais tiraient des plantations de sucre à l’étranger et du trafic des esclaves, éléments essentiels à leurs yeux dans le développement du capitalisme industriel ῀ ; toutefois, 1492 demeure à leurs yeux une date charnière, marquant l’une des premières avancées du capitalisme. Parfois, on rapproche ces deux explications pour dire que les plus importantes puissances commerciales non européennes ont bel et bien versé dans le capitalisme, mais que celui-ci fut ensuite empêché ou, à tout le moins, on estime que le capitalisme aurait pu et aurait dû voir le jour en ces contrées si les impérialistes occidentaux ne les avaient dépouillées de leurs richesses.
À l’évidence, aucun historien sérieux de nos jours ne nie l’importance du commerce et de la technologie en Asie, de même que dans d’autres parties du monde à l’époque, en dehors de l’Europe. D’ailleurs, à cet égard, on admet généralement qu’avant l’apparition du capitalisme, les Européens connaissaient un niveau de développement plutôt modeste. Aucun historien non plus, à plus forte raison ceux qui se trouvent à gauche du spectre politique, ne niera l’importance de l’impérialisme dans l’histoire européenne, ni les désastres qu’il a engendrés. Mais la question demeure ῀ : tout ceci a-t-il quelque chose à voir avec le capitalisme ῀ ? Or, à ce chapitre, les thèses anti-eurocentristes ont tendance à tomber précisément dans les pièges que les auteurs devaient pourtant éviter.
Ce qui retient l’attention ici, c’est que les critiques de l’eurocentrisme se fondent sur les mêmes prémisses que celles des thèses eurocentristes les plus courantes, sur le même modèle de la commercialisation, et le même concept d’accumulation primitive. Les marchands et les commerçants, partout dans le monde, seraient des capitalistes en puissance, ou des capitalistes de fait. À mesure qu’ils étendent leurs activités, leurs réseaux, et qu’ils prospèrent, ils s’engagent résolument dans la voie du développement capitaliste. Vu sous cet angle, plusieurs régions de l’Asie, de l’Afrique et des Amériques allaient adopter le capitalisme avant que l’impérialisme européen ne leur bloque la voie, d’une manière ou d’une autre.
Aucune de ces critiques ne semble nier le fait que l’Europe, à un certain moment, emprunta un chemin différent de celui suivi par les autres parties du monde, mais on associe souvent ce virage à la révolution bourgeoise ou à l’arrivée du capitalisme industriel – parfois aux deux –, dès que les Européens eurent accumulé assez de richesses par l’entremise du commerce et de l’expropriation par les puissances impérialistes. étant entendu que des réseaux commerciaux sillonnaient déjà les autres parties du globe, l’impérialisme fut donc l’élément majeur qui distingua l’Europe du reste du monde, car il procura aux puissances européennes la masse critique de richesses qui allait faire la différence entre la puissance commerciale européenne et les autres.
Ces thèses laissent à penser que, non seulement le développement en Europe coïncida avec la prise progressive du pouvoir par la bourgeoisie, mais aussi que les civilisations non européennes, évoluées et prospères, ont interrompu leur développement – qu’elles en fussent responsables ou pas –, car aucune révolution bourgeoise ne les aida à briser leurs chaînes. De plus, ces thèses laissent entendre que, tout comme dans l’économie politique traditionnelle avec sa notion d’accumulation primitive, le bond vers le capitalisme moderne eut lieu parce que la bourgeoisie avait réussi, d’une façon ou d’une autre, à accumuler suffisamment de richesses.
Comme nous l’avons vu, l’accumulation primitive dans les thèses traditionnelles est l’accumulation préalable de capital, qu’on ne peut distinguer ici de tout autre forme de richesse ou de profit. Et le capitalisme est, au fond, essentiellement la même chose, puisqu’il permet de réinvestir ces richesses ou ces profits. L’accumulation primitive est primitive dans le sens où elle représente l’accumulation d’une masse de richesses suffisante pour que la société marchande donne son plein rendement. À ce titre, elle est en tout point semblable à la conception anti-eurocentriste, faisant État, elle, d’une accumulation de capital préalable, rassemblant une masse critique suffisante et rendant du même coup possible l’instauration d’un capitalisme de plein rendement (ou, pour reprendre la terminologie de l’économie politique traditionnelle, l’instauration d’une « ῀ société commerciale ῀ »). Mais, tout comme les économistes de l’école classique, les historiens anti-eurocentristes se gardent de parler d’une transition au capitalisme, car ils présupposent que celui-ci existait dans les structures sociales antérieures.
Nous en parlerons plus longuement dans le prochain chapitre, mais la critique de l’économie politique par Marx ébranla en profondeur le modèle classique et sa notion d’accumulation primitive, en définissant le capital, non pas seulement comme une richesse ou un profit, mais également comme un rapport social, et en mettant l’accent sur la transformation des rapports sociaux de propriété qui sont, d’après lui, la véritable accumulation primitive. Toutefois, les critiques de l’eurocentrisme en sont plus ou moins revenus à l’ancienne notion. Même sur la question qui les oppose le plus aux défenseurs des thèses eurocentristes traditionnelles, à propos de l’impérialisme européen considéré comme l’obstacle majeur qui empêcha les sociétés non européennes de se développer pleinement, ils ne font qu’inverser les termes d’un vieux principe eurocentriste. Ainsi, dans les anciennes thèses, l’Europe aurait surpassé toutes les autres civilisations en levant les obstacles qui entravaient le développement naturel de la société commerciale ῀ ; l’inversion à laquelle procèdent les historiens anti-eurocentristes consiste à dire que si les civilisations non européennes n’ont pas réussi à compléter le processus de développement dans lequel elles étaient déjà bien engagées, c’est en raison des obstacles que l’impérialisme occidental leur a créés.
Mais, encore là, il ne semble pas qu’on conçoive le capitalisme comme une structure sociale particulière, instaurant des rapports sociaux de production particuliers eux aussi, forçant les agents économiques à se comporter de telles ou telles façons, et qui crée des mécanismes bien spécifiques. Une fois de plus, on ne fait État d’aucune transition véritable. À l’instar des anciennes thèses eurocentristes, qui tenaient le capitalisme pour acquis, celle-ci se garde bien de décrire l’origine de cette structure sociale particulière ou, pour être plus précis, elle ne reconnaît pas que cette structure soit particulière et, du même coup, elle élude la question de son origine, estimant qu’elle existait déjà (ce qu’on appelle parfois le « ῀ proto-capitalisme ῀ » sans parler des formes de commerce et d’activités mercantiles plus anciennes). On n’explique pas non plus comment cette nouvelle structure sociale a vu le jour. Au lieu de cela, on décrit l’histoire du capitalisme comme un phénomène au cours duquel des pratiques sociales fort anciennes, sans origines historiques, se sont développées naturellement et donnèrent peu à peu leur plein rendement, à moins que leur développement et leur essor n’aient été entravés par des obstacles internes ou externes.
Il existe, bien entendu, des variantes remettant en question les anciennes explications, notamment celles qui concentrent leurs attaques sur l’impérialisme. Il y a aussi des auteurs apportant des nuances telles que l’idée de révolution bourgeoise, mais même cette idée, quelle que soit la manière dont la terminologie marxiste l’expose, n’est pas fondamentalement différente de celle qu’on retrouve dans les thèses bourgeoises fidèles à l’eurocentrisme, qui assimilent les bourgeois à des agents du progrès et leur attribuent le mérite d’avoir su lever les contraintes féodales qui entravaient ce progrès. Cela dit, malgré toutes les variantes apportées à cette explication, le capitalisme, au fond, ne serait qu’une forme plus prononcée de ce qui existait déjà dans le proto-capitalisme, voire bien avant, c’est-à-dire plus d’argent, plus d’urbanisation, plus de commerce et toujours plus de richesses.
Certains auteurs anti-eurocentristes laissent entendre aussi que le fait de se pencher sur le caractère du capitalisme, sur sa nature particulière, et sur son origine historique spécifique, serait le signe qu’on partage certaines thèses propres à l’eurocentrisme, ou du moins qu’on les reconnaîtrait sans s’en rendre compte. Pourtant, il n’existe pas de moyen plus efficace de saper le « ῀ complexe ῀ » de supériorité occidental, que de remettre en cause sa croyance triomphaliste, selon laquelle le développement historico-économique qu’a connu l’Occident était un processus inévitable et naturel. Il semble qu’on aille à l’encontre du but recherché lorsqu’on cherche à ébranler ce triomphalisme en retenant ses hypothèses les plus fondamentales sur la nature du capitalisme. Et il est certainement encore plus retors de reconnaître (à son corps défendant) la supériorité du capitalisme en le considérant comme l’étalon universel de progrès et de valeur. C’est comme si l’Europe, en affirmant que le capitalisme lui est propre, s’appropriait tout ce qui est bon et progressif, comme si tout autre évolution historique représentait un échec, et comme si on jugeait la valeur des autres sociétés en fonction seulement de leur aptitude à développer le capitalisme (ou du moins le proto-capitalisme). Cela revient à prétendre que ces autres sociétés auraient pu et su prendre le virage capitaliste si l’histoire dans ces parties du monde avait suivi son cours naturel.
Certes, il y a encore beaucoup à dire sur les liens qui unissent le capitalisme et l’impérialisme. Mais il faut comprendre d’abord (si on veut mener une lutte efficace contre l’indifférence avec laquelle les partisans de l’eurocentrisme traitent l’impérialisme occidental) que ces liens exigent que nous prenions en compte les circonstances très spéciales dans lesquelles les formes de colonialisme traditionnelles sont devenues des formes capitalistes d’impérialisme. Pour cela, il nous faut reconnaître les conséquences très particulières des rapports sociaux de propriété capitalistes. Nous étudierons cette question dans le sixième chapitre.

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