Mali : le procès permanent
196 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Mali : le procès permanent

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
196 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Aujourd'hui, après deux décennies de multipartisme et de démocratie, et alors que le Mali s'apprête à fêter en grande pompe le cinquantenaire de son indépendance, tout porte à croire que les Maliens sont las, voire déçus par la classe politique, et peu intéressés à la politique et à l'avenir même de la démocratie et du multipartisme. Voici un état des lieux de cette expérience démocratique, de ses hauts et de ses bas, ainsi que des causes du désintérêt et du désenchantement des Maliens.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 81
EAN13 9782296262751
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MALI : LE PROCÈS PERMANENT
Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Aly Gilbert IFFONO, Résistance et survie, Un peuple de Guinée face aux colonisations : les Kissia (Guinée, Libéria, Sierra Leone) , 2010.
Kiatezua LUBANZADIO LUYALUKA, La religion Kôngo, Ses origines égyptiennes et sa convergence avec le Christianisme , 2010.
Kiatezua LUBANZADIO LUYALUKA, L’inefficacité de l’église face à la sorcellerie africaine , 2010.
Richard EYASU, Démocratie en Afrique francophone : une pure fiction , 2010.
Ambroise V. BUKASSA, Congo-Zaïre : étemel rebelle au consensus politique , 2010.
Arlète TONYE, Pratique juridique des financements structurés en Afrique , 2010.
Hugues MOUCKAGA, Les Bapunu du Gabon, communauté culturelle d’Afrique centrale , 2010.
Moïse LIDA KOUASSI, Témoignage sur la crise ivoirienne, De la lutte pour la Démocratie à l’épreuve de la rébellion , 2010.
Jean Damien MALOBA MAKANGA, Les précipitations au Gabon : climatologie analytique en Afrique , 2010.
Jean-Alexis MFOUTOU, Essai sur la traduction : Faits divers et lexique français-munukutuba , 2010.
Pierre-Marie METANGMO, Peut-on sauver le Cameroun ? , 2010.
Hygin Didace AMBOULOU, Le Droit des collectivités locales au Congo , 2010.
Tahirou Bah


MALI : LE PROCÈS PERMANENT
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12508-7
EAN : 978229612508

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
À Makiko Morel,

À tous les enfants qui ne pourront pas lire cet ouvrage du fait de l’absence d’un père ou d’une mère pour leur assurer une éducation,

À toutes celles et ceux qui souffrent du fait de l’absence d’une mère, d’un mari, d’un fils pour leur assurer protection et affection

À ma mère.
QUELQUES REPÈRES

Superficie : 1 241 238 km2
Population : 12 337 000 habitants
Densité de population : 9,9 hab. /km 2
Population urbaine : 32 %
Capitale : Bamako
Langues : français (langue officielle), une trentaine de langues dont le bambara, le bozo, le bomu, l’arabe hasanya, le fulfude, le malinké, le sénoufo, le dogon, le songhaï, etc.
Groupes ethniques : Groupe manding (Bambara, Malinké, Dioula), Groupe voltaïque (Mossi, Bobo, Minianka, Sénoufo), Groupe soudanien (Sarakolé, Songhaï, Dogon, Bozo), groupe nomade (Peulh, Touareg, Maures).
Religion : musulmans (90 %), animistes (9%), chrétiens (1 %)
Nature de l’État : république parlementaire.
Régime : présidentiel
Président depuis 2002 : Amadou Toumani Touré
Indice de développement humain (IDH) : 0,380 (173e sur 177)
Espérance de vie à la naissance : 54,5 ans
Probabilité de décéder avant 40 ans : 30,4%
Population de moins de 15 ans : 47,7%
Population de 65 ans et plus : 3,6%
Indice de fécondité (2005/2010) : 6,52 enfants par femme
Taux d’alphabétisation des adultes (15 ans et +) : 24%
Taux net de scolarisation dans le primaire : 51%
PIB par habitant : 392 $
Dépenses publiques pour l’éducation : 4,3% du PIB
Dépenses publiques pour la santé : 3,2% du PIB
Dépenses militaires : 2,3% du PIB
Aide publique au développement perçue par habitant : 51,1 $
Aide publique au développement : 13,0% du PIB
Service de la dette : 1,7% du PIB
Population privée d’accès à un point eau aménagé : 50%
Population vivant avec moins de 2 $/jour (1990/2005) : 72,1%
Population vivant sous le seuil de pauvreté (1990/2005) : 63,8%
Nombre de médecins pour 100 000 habitants : 8
Population souffrant de malnutrition (2002/2004) : 29%
Taux de mortalité infantile : 120‰
Taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans : 218 pour mille
Cas de paludisme pour 100 000 habitants (2003) : 11 925
Internautes (pour 1000 habitants) : 4.
Sources : Rapport mondial sur le développement humain PNUD 2007/2008 et État du monde, La découverte 2009.

Résumé de l’histoire récente : Pays d’Afrique de l’Ouest, indépendant depuis le 22 Septembre 1960, le Mali a connu trois régimes. La première république était dirigée par Modibo Keïta. Il a été renversé le 19 novembre 1968 par un coup d’État militaire opéré par le CMLN (Comité militaire de libération nationale) dirigé par le Lieutenant Moussa Traoré. Le CMLN a été dissout en 1978 pour laisser place à l’UDPM (Union démocratique du peuple malien). En 1991, après 23 ans au pouvoir Moussa Traoré a été renversé par le CTSP (Comité de transition pour le salut public) dirigé par le Lieutenant Colonel Amadou Toumani Touré (ATT). En juin 1992, Alpha Oumar Konaré a été élu Président de la république. Il a été réélu en 1997. En 2002 ATT a remporté l’élection présidentielle face à 24 candidats. Il a été réélu en 2002.
AVANT-PROPOS POURQUOI « MALI : LE PROCÈS PERMANENT » ?
Les questions traitées dans cet ouvrage concernent l’analyse de la situation politique et sociale du Mali, près de deux décennies après la chute de la dictature, et l’instauration de la démocratie.

Le lecteur non-malien, aura probablement quelques difficultés à comprendre certains éléments de cet ouvrage, ce dont nous nous excusons par avance. L’ouvrage voudrait en effet, s’adresser d’abord aux maliens.

En effet, la démocratie et le multipartisme intégral instaurés en 1991 n’auraient pu être possibles si les maliens n’étaient descendus comme un seul homme dans les rues, parfois au prix de leur vie pour affronter la répression. Ils ont cru aux promesses que les acteurs du Mouvement démocratique leur avaient fait miroiter avec malice. Le Mouvement démocratique avait laissé entendre que la chute du Dictateur suffirait pour que le « bien-être » des maliens soit assuré. Tous les maux dont souffrait le Mali (corruption, népotisme, clientélisme, gabegie, détournement du bien public…) étaient mis au compte de la dictature. Aujourd’hui, le constat est amer. Avec les soi-disant démocrates, le « bien-être » du peuple est loin d’être un acquis. Les maux d’antan perdurent et s’institutionnalisent.

Quant aux non-maliens qui pourront rester sur leur faim par rapport à certains détails manquants, nous les encourageons à rassasier leur curiosité en s’informant sur ces dits détails, souvent complexes, mais passionnants. Ils sont les parties invisibles de ce livre !

La complexité du cadre politique du Mali, qui nous amène à parler du dilemme malien , est très difficile à saisir de l’extérieur. Il faut la vivre de l’intérieur pour en discerner les différents ressorts. Nous nous efforcerons de les expliquer au mieux.

Par ailleurs, la situation politique du pays depuis les événements de 1991, échappe souvent à toute analyse. Les hommes politiques se sont en effet, ingéniés à brouiller les pistes, favorisant ainsi la diversion et la confusion. C’est pourquoi, les maliens ne parviennent plus à les suivre, de même que les Politiques ne comprennent plus le peuple malien, de telle sorte que le fossé devient de plus en plus grand entre l’homme politique et le citoyen. Pourquoi ?

Les deux camps se renvoient la responsabilité et s’accusent mutuellement de tous les maux. Pour la population, les hommes politiques sont des menteurs qui se soucient d’abord de leurs propres intérêts au détriment de ceux des maliens. Quant aux hommes politiques, ils voient la population comme ne s’intéressant qu’aux futilités : c’est-à-dire aux t-shirts, au thé, au sucre et aux billets de 1.000 FCFA…, distribués lors des campagnes.

Voter ne serait plus basé sur les programmes politiques, mais plutôt sur ce qui est donné en guise de cadeau par les différents candidats. Cela se résumerait donc à la politique du ventre pour les citoyens d’une part et de l’autre, pour les hommes politiques, à la politique de la charité bien ordonnée, celle qui commence par soi-même !

La crise de confiance entre les deux camps est patente, et le fossé s’est particulièrement creusé et agrandi depuis 2002, tant les aspirations nées des événements de mars 1991 étaient grandes. Elles ont fini par se transformer en désillusion, désenchantement, voire en désespoir. Le sentiment général des maliens est celui d’avoir été trahis par la classe politique. Les promesses de 1991 n’ont pas été tenues. Ce qui explique les comportements, et les ressentiments d’aujourd’hui, au point qu’en considérant la dégradation des conditions sociales et économiques, certains en viennent même à regretter le Dictateur d’antan.

Le Président de la république, ATT lui-même, a reconnu devant les Assises nationales des jeunes, et lors de sa dernière sortie télévisée annuelle, intitulée Baro {1} (causerie) que « rien ne serait plus facile et que la vie serait de plus en plus difficile » .

Nous ne cherchons pas ici, à incriminer les hommes politiques, ni à blanchir la population. Il s’agit pour nous, d’analyser et dire les choses telles qu’elles sont, sans fard, laissant le jugement à tous, filles, fils et sympathisants du Mali. La situation actuelle du pays interpelle tous, et la responsabilité commune est engagée. Ce sont les Politiques qui détiennent le pouvoir, soit. Mais il ne faut jamais oublier que le dernier mot revient au peuple souverain. Et personne ne luttera à sa place.

Pendant que les dirigeants alternent et se succèdent, le peuple malien lui, reste et demeure. La confusion qui règne sur les positions politiques, sociales, économiques et culturelles du pays mérite d’être combattue. Il y a nécessité d’une politique déterminée, claire et assumée.

Les partis politiques doivent jouer leur rôle de partis, dont l’objectif doit être la conquête et l’exercice du pouvoir, afin de traduire dans les faits leurs programmes, et projets de société.
Quant aux organisations de la société civile, elles se doivent d’assurer un réel contre-pouvoir indépendant des partis, l’éducation populaire et alternative des citoyens, afin que ceux-ci soient capables de comprendre les enjeux politiques, sociaux et économiques du pays. C’est cela même qui permettra la sauvegarde de la démocratie, et obligera au respect et à la crédibilité. Au lieu de cela, ces organisations de la société civile, sont de façon croissante, plus politiques que les partis. Elles sont dans une logique de montage des projets, de lobbying, de recherche des financements…
Elles sont également plus soucieuses de préserver leurs rapports d’amitié avec les partenaires techniques et financiers, qu’avec les populations qu’elles prétendent défendre. Elles se substituent à l’État en réalisant çà et là, la construction d’écoles et de Centres de santé pour les populations. Elles vont plus loin souvent en construisant des ponts et barrages. Certaines s’adonnent au folklore en pavant quelques ruelles à Bamako pour s’attirer, on ne sait quelle sympathie ! La presse doit être libre et impartiale, rapporter la vraie information au peuple. Les syndicats doivent également défendre les travailleurs, sans se laisser caporaliser par le régime et le patronat. La justice doit demeurer indépendante, autonome, impartiale et juste. Tous les hommes doivent être égaux devant la justice. L’État doit être un État de droit. La démocratie est un bien commun de l’humanité, chacun doit y avoir non seulement sa place mais surtout, la possibilité de s’assumer en tant qu’individu, groupe ou collectif, dans le respect strict de son prochain. Pour cela il sera nécessaire de clarifier les différentes positions politiques, faute de quoi la confusion qui en résulterait pourrait entraîner une crise de confiance, la peur de l’autre, la suspicion et autres conséquences.

Après une réflexion personnelle et collective avec toutes celles et ceux qui nous ont accompagné dans l’écriture de ces pages, nous avons décidé d’intituler ce présent ouvrage « Mali : le procès permanent ». Pourquoi ?

D’abord parce qu’il y a un procès permanent dans la marche de l’histoire des hommes. Tant que l’humanité verra de l’injustice en son sein, le procès, même symbolique, aura droit de cité dans la réflexion collective. Il est donc permanent. Il représente une dynamique indissociable du militantisme politique tel que nous le concevons.

S’il y a procès, même symbolique à faire, il doit commencer par celui de la gouvernance de notre pays. Il est nécessaire pour tous les maliens, qui ont cru aux promesses qui accompagnaient l’avènement de la démocratie et dont le résultat est aujourd’hui désillusion et désenchantement. Aussi, reconstruire sur des bases saines et redonner espoir en la politique passe impérativement par une introspection de ces deux décennies de démocratie.

Au-delà, nous entendons par procès permanent, celui que se livre tout homme qui se révolte contre les méfaits du système actuel. Le capitalisme, la course effrénée au profit ont un écho particulièrement cruel dans notre pays et en Afrique en général. L’injustice du capitalisme ne peut que frapper violemment, tant la misère qu’il provoque est grande de ce côté-ci du globe. Pourtant mondialisation et capitalisme ont fait leur entrée. Mais d’autres aussi sont passés par cette même porte !

Des multinationales néocolonialistes et « des prédateurs des richesses d’autrui », selon Sékou Diarra de Helvétas Mali, pillent les richesses nationales avec la complicité de notre élite dirigeante, compradore et corrompue. L’aide au développement est certes apparue, mais il faut en comprendre les rouages pour se rendre compte à quel point elle est perverse et néfaste. La corruption des élites nationales mine le chemin vers un réel développement. En outre, tant que cet argent sera conditionné par la mainmise économique des multinationales étrangères, comment pouvoir changer les choses en profondeur ? Quelle peut être dans ces conditions notre marge de manœuvre ?

Le communisme, qui, jadis prétendait défendre les peuples en quête de liberté, les masses laborieuses, les travailleurs, les ouvriers, les paysans, n’a-t-il pas été utilisé comme moyen d’autoritarisme et de dictature ? Ce qui a causé sa perte. De même, le capitalisme, dont l’échec est patent, ne justifie t-il pas sa sale besogne par les mêmes procédés ?

À les croire, seul compte l’intérêt de l’humanité. Mais force est de constater que les moyens, et les chemins qu’ils se donnent ou se sont donnés jadis, sont loin d’être conformes à l’intérêt commun, et au bien-être de l’humanité. La réalité est que les peuples ne voient guère leurs conditions de vie changer significativement. Au contraire, elles se dégradent et l’environnement, avec.

Le monde est en mouvement perpétuel, infini et permanent. Après les grands empires (Romain, Perse, du Mali, du Ghana…), les grands royaumes (Bambara de Ségou, Zoulou d’Afrique du Sud, Français, Anglais…) et les régimes dictatoriaux en tous genres (le régime soviétique, le régime nazi, le régime de Vichy, le régime franquiste, ceux de Bongo, de Sassou, et les généraux d’Amérique latine), on se rend compte que les démarches et les résultats sont presque les mêmes, mais seulement à des niveaux, ampleurs et degrés différents. En dépit de tout cela, l’homme citoyen, doit-il rester indifférent face à son sort, à ce qu’il subit ? Certes non !

Le dernier rebondissement de ce procès permanent pour l’Homme en général, et pour les africains en particulier, n’est-ce pas l’arrivée d’un certain Barack Obama à la tête de la plus grande puissance du monde ? Au regard des espoirs placés en cet homme, parviendra-t-il à clore ce procès ? Probablement pas. Mais son symbole redonne espoir. Et c’est un message d’espoir auquel nous croyons, que nous soutenons, et que cet ouvrage cherche humblement à relayer.

Pour redonner espoir au peuple malien, et surtout à la jeunesse de plus en plus désespérée et laissée pour compte, nous proposons dans cet ouvrage des éléments de réponse, et au moins des pistes de réflexion sur lesquelles nous pouvons débattre et construire.

Il est possible de changer les choses au Mali et en Afrique. Encore faut-il être courageux et honnête devant nos faiblesses, les regarder en face pour pouvoir les affronter ensemble.

Espérant qu’un jour, Le procès permanent représentera un espoir permanent pour toutes celles et ceux qui ne renonceront jamais à se battre, nous poursuivrons notre effort.

« J’ai appris une chose et je sais en mourant qu’elle vaut pour chacun ;
Vos bons sentiments, qu’en est-il si rien n’apparaît au dehors ;
Et votre savoir s’il reste sans conséquence ;
Je vous le dis, souciez-vous en quittant ce monde non d’avoir été bons, cela ne suffit pas, mais de quitter un monde bon »

Bertolt Brecht

Tahirou Bah

Bamako, le 03 avril 2010
PREMIÈRE PARTIE LA GRANDE DÉSILLUSION
1991, LE VENT DE LA DÉMOCRATIE AU MALI

À la fin de l’année 1990, le peuple malien découvrait deux grandes formations associatives :
L’ADEMA-Association (Alliance pour la démocratie au Mali), créée par les intellectuels progressistes, les professeurs, les enseignants, les anciens militants du PMT (Parti malien du travail) et certains petits cadres en disgrâce sous la dictature ;

Le CNID-Association (Congrès national d’initiative démocratique) créé par les jeunes avocats, les jeunes magistrats, les jeunes intellectuels, les étudiants et les artistes progressistes.

Ces deux organisations politiques, avec l’AMDH (Association Malienne des Droits de l’Homme), la Centrale syndicale (Union Nationale des Travailleurs du Mali), l’AEEM (Association des Élèves et Étudiants du Mali) et plusieurs petites associations, se sont regroupées plus tard au sein d’une alliance nommée « Mouvement démocratique » (MD), pour faire front commun face à la dictature.

Le MD rassemblait des hommes et femmes d’horizons politiques divers : opposants pourchassés par la dictature, mécontents du parti unique, petits fonctionnaires en manque de promotion, socialistes déchus de 1968, étudiants réprimés en 1981, et syndicalistes en rupture de banc !

Le MD revendique et promet : « De libérer le Mali du joug dictatorial, de faire naître cette démocratie tant enviée, tant rêvée et tant attendue et faire respecter les droits de l’Homme jusqu’alors méprisés. Maliens , une fois la dictature tombée , vous aurez le pain, le sucre, le thé et le riz doux. La vie sera belle, et meilleure. Vous verrez le Mali, notre Mali connaîtra l’essor, le développement.

Les femmes seront soignées, les enfants iront à l’école ventre plein. On prendra soin de vos maris dans les usines. Les salaires seront augmentés. Le pays sera désenclavé, vous aurez de grandes routes, des ponts et des barrages ».

À ces appels politiques d’espoir et de changement après vingt-trois années de dictature, et de parti unique, beaucoup de maliens répondirent favorablement, et avec engagement : « À bas la dictature, la gabegie, le népotisme, le clientélisme » . Le réveil, et le prix à payer par la suite, n’en furent que plus douloureux. C’est dans ce contexte que se déroulèrent les événements de mars 1991 qui furent portés par le peuple galvanisé, encouragé par ces formations d’apparence révolutionnaire. Nombre de morts : 215, un millier de blessés, un lourd tribut pour permettre à un certain Amadou Toumani Touré (ATT), et ses compagnons d’armes de faire tomber le régime du Général Moussa Traoré (GMT), et de s’autoproclamer à la tête du pays.

Très rapidement les acteurs du MD commencent le partage du butin de guerre, obtenu au prix de la sueur et du sang du peuple. Les élèves et étudiants, fer de lance de la démocratie, exigent leur place au CTSP (Comité de Transition pour le Salut Public). Le CNID, dirigé par un jeune avocat brillant, s’autoproclame défenseur des masses et des pauvres, en tenant un discours patriotique. L’ADEMA, plus maligne, plus opportuniste fait profil bas, et attend de voir l’orientation du vent nouveau avant de se positionner.

Quant aux maliens …
Satisfaits des immenses sacrifices, ils réclamèrent immédiatement la tenue des promesses. « Patientez maliens ! Cette période s’appelle la transition, elle a pour tâche d’élaborer les textes fondamentaux du nouveau Mali, d’organiser la Conférence nationale et les élections générales. Elle durera quatorze mois. Une courte période au regard des décennies de dictature ! » . C’est du moins l’argument qu’utilisèrent les acteurs du MD, et de faire planer la menace d’un retour du dictateur GMT, comme prétexte au calme. Cela permettait en effet, de faire passer la pilule !


GUERRE DE POSITIONNEMENT ET DE SUCCESSION
Après la chute de la dictature, les alliés d’hier initient alors la guerre de positions et de succession. Ils transforment leurs associations en partis politiques en gardant les mêmes noms pour cultiver la confusion, et commencent la constitution du bétail électoral pour les futures batailles politiciennes.

Me Mountaga Tall, Président du CNID-Association, devenue Parti – CNID, commence alors à rêver, et pousse le bouchon plus loin en s’adjugeant le rôle de porte-parole des aspirations, et des espoirs nés de la lutte au prix du sang. Il lance avec ses alliés étudiants ce fameux slogan Kokadjè (transparence) pour faire table rase du passé, et faire la révolution. Des pseudos révolutionnaires qui se prennent pour des nouveaux Che et Sankara !

Pour les Adémistes, pas question de laisser passer ces slogans des jeunes gens agités. Eux qui ont participé, voire même cogéré le pouvoir avec le Dictateur à un moment donné de leur vie ! L’ADEMA-PASJ (Alliance pour la démocratie au Mali-Parti Africain pour la solidarité et la justice), dont tous les dirigeants avaient des comptes à rendre, est restée silencieuse, et à l’écart des débats dits stériles des brebis égarées.

Son objectif était de prendre le pouvoir et de combler le vide, rien de plus. Son argument : « Il faut être responsable, et ne pas trop révolutionner le système sous peine de chaos » .

Au niveau des vrais meneurs (ATT et les militaires) du coup d’État, c’est la panique à bord. Entourés de jeunes loups, de vieux révolutionnaires, de syndicalistes en rupture de banc et de quelques modérés, tout porte à croire que les militaires sont pressés de remettre le pouvoir aux acteurs du Mouvement démocratique, eux qui ont encouragé le peuple et l’ont incité à descendre dans la rue pour déstabiliser le Dictateur, et faciliter ainsi le coup d’État.

Les militaires pouvaient-ils faire autrement s’ils avaient un minimum de sens de responsabilité ? Certainement non ! Ce coup d’État est en fait le leur ! En 1992, après quatorze mois de transition, l’ADEMA-PASJ remporte l’élection présidentielle. Les responsables arrivent, telle une tornade, en force et en courant, affamés et assoiffés de pouvoir.

Le CNID, irresponsable, accepte le fait accompli, le couteau sous la gorge. Depuis ce jour-là, de concession en concession, Me Mountaga Tall finit par abandonner son rêve, et se vider de son contenu pour vivre dans cette nouvelle réalité. L’AEEM (Association des élèves et étudiants du Mali), mélancolique, part se consoler dans l’alcool en devenant un rat de bar, et en se prostituant au dernier venu de la vie politique !

Les maliens, boucs émissaires de l’avènement de la démocratie, sont alors meurtris, humiliés, trompés, manipulés. Ils se contentent de la « liberté d’expression », de cette pseudo-démocratie faite de votes et d’élections truquées. On oublie vite le riz, le pain, le sucre, le lait, et le thé ! On regarde de travers les rêves, les espoirs, les illusions. On se souvient de temps en temps de ces grands moments qui ont fait vibrer l’existence du malien. On prend beaucoup de thé {2} , avec de la menthe si possible. Les plus faibles, mélancoliques et désespérés, préfèrent l’alcool. On fume, on boit et on discute en souvenir des beaux moments !


AOK ET LA MAINMISE DE L’ADEMA-PASJ
Avec l’arrivée au pouvoir en juin 1992 d’Alpha Oumar Konaré (AOK), ancien Ministre de la jeunesse du Dictateur dans les années 70, la nouvelle élite ne perd pas de temps. Elle foule au pied les aspirations de mars 1991.

Les droits d’auteur de la démocratie au Mali se limitent à la célébration du passé par de grands discours qui sonnent creux, des dépôts de gerbes sur la tombe du soldat inconnu et non du martyr inconnu à la Place des martyrs, devant l’ambassade de France, le 26 mars de chaque année.
Pour sa démocratie et sa bonne gouvernance, le Mali est félicité par les partenaires techniques et financiers. Il est cité en exemple par la communauté internationale. De l’intérieur, le constat est moins idyllique. Tous les cinq ans, les élections sont organisées. On prend à témoin la communauté internationale. Des touristes déguisés en observateurs débarquent à Bamako. Quelques tours de 4x4, quelques pages de rapports dressés dans les hôtels climatisés suffisent. « Les élections ont été libres et transparentes » affirment les observateurs. La curieuse communauté internationale s’en réjouit, félicite et s’en félicite !

Chers bailleurs, chers partenaires techniques et financiers, « Il n’y a plus rien qui nous reste. Avec sa mauvaise gestion, le Dictateur avait fermé la machine, mais rassurez-vous, chers bailleurs, le Mali regorge d’agneaux ». On invite les loups (bailleurs-partenaires) pour admirer les agneaux (les maliens). C’est la coopération, le développement, le Co-développement, le partenariat bilatéral et multilatéral entre bailleurs-loups et maliens-agneaux. Que le dîner soit servi !

Les maliens terrifiés, crient auprès de nos meneurs à l’abattoir. Non !… ce sont des « partenaires-investisseurs, ils investissent pour votre bien » ! Nous rassurent nos vaillants et braves dirigeants. « Ils vont vous faire des routes, des ponts, des puits. Ils vous assurent le développement, vous construisent des écoles, un village, une école. Les Centres de santé seront également mis en valeur à travers le pays. » . Votre procès ne fait que commencer, ne vous inquiétez pas ! Car trop c’est trop, vous aurez un procès permanent certainement équitable ! L’histoire nous le dira.

« L’Afrique n’est pas prête pour la démocratie » disait-on avec mépris de l’autre côté de l’hexagone. N’est ce pas Monsieur le Président Jacques Chirac ? Le Président Alpha Oumar Konaré pense bien au développement du pays, mais avant cela, c’est la caisse noire qui le préoccupe. Dix milliards de FCFA par an pour le développement présidentiel ! (le budget présidentiel au temps d’Alpha Oumar Konaré était de 10 milliards de FCFA par an). AOK, devenu seul maître à bord après avoir fait taire les élèves, et remis à leur place ses anciens alliés du MD qui se croyaient intouchables, promet à Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), son Premier Ministre, et l’homme fort du moment, le gouvernail du bateau. Il lui demande de préparer ses muscles pour tenir la barre du pays en 2002. Vous serez un bon timonier IBK ! suggère-t-il au lauréat. « Il faut vous montrer sans pitié, et sans remords vis-à-vis des maliens. Le pouvoir ne doit pas trop réfléchir, mais plutôt agir » . Encouragé, IBK occupe toutes les places. « Lui laisser la sale besogne et, au moment opportun, le mettre de côté », mijote Alpha. IBK s’investit bec et ongles, et avec honnêteté dans ses tâches. Se donnant les ailes du chef, il utilise tous les moyens : corruption, clientélisme, détournement des deniers publics… La nouvelle élite n’a fourni aucun effort pour la réussite de sa mission !

On dénombre alors les nouveaux milliardaires du Mali. Le peuple découvre un nouveau style de gestion du pays, différent de celui du Dictateur : faire des affaires et prendre sa commission. Les messieurs 5% et 10% se multiplient dans tout le pays. Les fonctionnaires deviennent des entrepreneurs, les élèves font du business à l’école. Mali Djara (tout va bien au Mali) ! Résultat : déchéance, désespoir et désillusion.

L’ADEMA-PASJ, devenue presque Parti unique à la fin des années 90, nomme et dénomme. L’Administration est minée par les hommes du tout puissant Parti bienfaiteur. Les militaires loyaux sont nommés officiers au bon vouloir des Politiques. « On fait de la politique » se justifient-ils. Citoyennes et citoyens, à nous la politique !

Il n’y a plus de Sociétés ou d’Entreprises nationales qui fonctionnent au Mali. Les Adémistes ont ouvert toutes les marmites fermées par le Dictateur. Ils se comportent comme de vulgaires voleurs affamés et assoiffés. « Il faut prendre sa revanche sur l’histoire. Nous allons rattraper le temps perdu. Nous n’étions que des acteurs de second rôle pendant la dictature » pensent-ils. Ces petits cadres en disgrâce de l’ancien parti unique, ces petits fonctionnaires de l’ancienne administration, ces officiers mécontents de l’armée, aujourd’hui maîtres des eaux et forêts du Mali, se comportent avec arrogance vis-à-vis des aspirations légitimes de notre peuple.

L’objectif est clair : être une nouvelle élite compradore sous le soleil tropical de la démocratie. Cette nouvelle élite découvre alors les palaces luxueux de la côte d’Azur, les retraites dorées de l’hôtel Foundara dans la forêt tropicale sikassoise. L’envoi des épouses et enfants pour le shopping, les soins et les études à l’étranger avec l’argent détourné du contribuable et de l’aide au développement, connaissent un essor fulgurant.

Le Pr Victor Sy {3} souligne que « La mainmise de la pieuvre ADEMA-PASJ sur toutes les ressources de financement n’est plus à démontrer, on assiste à présent à cette magouille économique qui a toujours caractérisé le régime de Moussa Traoré » .

Au lieu de se préoccuper des produits de première nécessité qui manquent, des promesses de mars 1991 non tenues, on s’engouffre dans des dépenses de prestige. Par exemple, la tour d’Afrique est construite, les statuettes de Modibo Keïta, de Nkrumah, de Cabrai, de Lumumba, sont confectionnées à coup de milliards et plaquées sur les grands boulevards de Bamako pour donner l’image d’un pays qui bouge.

L’« Alliance pour la Destruction du Mali » -ADEMA-a tiré la sonnette d’alarme du malheur : « Maliens, l’heure du malheur a sonné. À genoux, les aspirations du peuple, et ses droits fondamentaux » .

Les Adémistes se spécialisent alors en science de l’hypocrisie. Ils disent une chose et font le contraire. C’est chose commune en politique. Il ne faut jamais les prendre au mot, mais plutôt voir leurs actes, difficile de les cerner : diversion sur les positions politiques, absence de morale, etc. Pour les Adémistes, le maître mot en politique est l’opportunisme et la survie : opportunisme, de par le soutien au Général ATT, et survie au travers d’un principe de soutien au prince du jour AOK aujourd’hui, et lequel demain ?

Si leur intérêt commun est en péril, ou si le bateau risque de chavirer, les Adémistes organisent le spectacle. Ils se renvoient la responsabilité et se divisent. Ils s’insultent souvent pour brouiller les pistes, et semer la confusion. Une fois que le bateau adémiste passe la tempête, l’heure est à l’union sacrée. Au moment des élections, c’est le combat des coqs et une fois celles-ci terminées, la paix dite des braves s’instaure sans complexe.

C’est alors que les prétendus adversaires d’hier font circuler eux-mêmes les rumeurs de conciliation et de réconciliation. La machine d’escroquerie se met en marche. Certains journalistes et journaux à la solde, sont mobilisés pour faciliter le jeu. On fait appel à la morale, aux valeurs traditionnelles et culturelles « Ha ! Comme ils sont braves » disent les uns. « Ils n’hésitent pas à se remettre en cause » répondent les autres.

Dans ce cercle machiavélique, les maliens se perdent, perdent leur latin, mais les Adémistes, eux, récidivent. Combien de femmes et d’hommes ont cru au grand sursaut, et ont suivi les Adémistes pendant la lutte interne des tranchées ?
« La vie est ainsi faite, la pilule ne sera pas aussi difficile à avaler, on se fait avoir tout le temps » se consolent les déçus !
L’ADEMA-PASJ continue, et ATT incarnera la deuxième partie de cette pièce théâtrale que les metteurs en scène Adémistes nous font voir avec cruauté et lâcheté. Au delà des autres organisations du Mouvement démocratique, l’histoire retiendra que l’ADEMA-PASJ a été la principale fossoyeuse des aspirations nées de mars 1991. Lors du 20 ème anniversaire du journal Les Échos en mars 2009, Mme Sy Kadiatou Sow {4} disait avec finesse et simplicité que : « l’ADEMA doit faire le bilan de ses dix années passées au pouvoir » . Mme Sy oublie que pour le commun des maliens, ce Parti n’a jamais quitté le pouvoir. Ceci explique le fait que l’ADEMA soit toujours au sommet, même si aujourd’hui, un certain ATT se trouve être le locataire du palais de Koulouba.

Pour insulter davantage notre intelligence, Mr Ousmane Sy le mari de Mme Sy Kadiatou SOW, et ancien Ministre, soulignait que : « l’objectif du Parti en 2012 est la reconquête du pouvoir ».

Comprendre les Adémistes est un jeu extrêmement difficile. Pour autant, les combattre est un devoir pour chaque malien. Assez pleuré, maintenant, il est grand temps de lutter pour le pain, le lait, le sucre, le riz, le mil ; bref pour les droits sociaux et culturels.


« Et c’est la soie rouge qui brûle, mais tes vertèbres se sont brisées ;
O mon pauvre et merveilleux siècle, avec un sourire insensé, tu te retournes comme un fauve jadis sur les traces de tes propres pas »

Ossip Mandelstam
DEUXIÈME PARTIE AMADOU TOUMANI TOURÉ (ATT)
Dans les premières pages du célèbre ouvrage ATTcratie {5} , l’auteur souligne qu’ATT est considéré comme un homme de caste. Pour notre part, nous rejetons toute conception de caste ou de classe dans la société. Tous les hommes sont égaux et naissent libres. Nous pensons également que ces considérations, malheureusement ancrées dans notre société malienne ne sont pas constructives. Elles doivent être combattues sans complexe et avec la dernière énergie.

Notre démarche n’est pas de faire une critique personnelle ou physique de l’homme, ni de fouiller dans son passé pour régler des différends ou des comptes avec quiconque. Au contraire, le choix de consacrer quelques pages à l’homme du 26 mars, s’explique par une volonté de déceler les ressorts de sa politique pour en percevoir avec plus de pertinence les conséquences. Analyser le cadre politique actuel du Mali, et les enjeux qui en découlent, passe en premier lieu par la compréhension de l’homme qui a lié son nom à la démocratie, et qui en tient et tire les ficelles. Nous voulons par ces lignes, analyser et comprendre la politique de l’homme et son système, qui, par ailleurs disparaîtra avec lui. On ne peut pas faire en effet d’ ATTcratie sans ATT.

ATT n’est pas dupe des opportunismes de chacune des forces en présence comme l’ADEMA-PASJ (Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice), le CNID (Congrès national d’initiative démocratique), le MPR (Mouvement patriotique pour le renouveau), l’URD (l’Union pour la république et la démocratie), et le Mouvement Citoyen. Il sait que sa popularité auprès des partis politiques n’est que de façade. On ne le soutient pas par conviction. Seul l’opportunisme explique ce soutien politicien. Alors, qui manipule qui ? Ces partis et ces associations pensent que ce sont eux qui bernent l’homme, mais en réalité, c’est bel et bien ATT qui tient les ficelles et les tire à souhait. Pour se maintenir à la tête de l’État, il utilise les moyens à sa disposition, à savoir ces soutiens opportunistes et politiciens. Car c’est bien lui qui fait et défait les chefs, les Partis et les Associations. Ces opportunistes qui rôdent autour de lui comme des charognards se mettent le doigt dans l’œil. Combien de ses soi-disant partisans font les beaux jours et profitent de son nom sans qu’il le sache ?

Pour tous ces politiciens de circonstance, ces opportunistes et ces Partis vieillis et sans vergogne, ATT est considéré comme la vache à lait. Il est parfaitement conscient de cela, mais il les laisse faire. L’homme est très rusé, voire excellent stratège dans ce sens.

À l’instar de Charles De Gaulle, il a su se mettre au dessus des formations politiques. Ce sont pour lui des pions et des mercenaires. Dès que le contrat est honoré, il les met à l’écart. La question dès lors, est de comprendre l’homme qui se cache derrière le Chef d’État. Comment est-il parvenu au pouvoir suprême ?


SES ORIGINES ET SON ASCENSION
Amadou Toumani Touré est né le 4 novembre 1948 à Mopti où il fréquenta l’école fondamentale. Entre 1966 et 1969, il est inscrit à l’école normale secondaire de Badalabougou à Bamako afin de devenir instituteur. Mais c’est l’armée qu’il intègrera finalement, à l’école interarmes de Kati, au sein du corps des parachutistes. Après plusieurs stages en URSS et en France, il devient Commandant des commandos. Il a gravi les échelons de la hiérarchie militaire après l’arrestation de Kissima Doukara et Tiécoro Bagayogo, les hommes forts du CMLN (Comité militaire de libération nationale) {6} .

ATT n’est pas un homme de décision, il a tendance à la tolérance excessive que l’on pourrait appeler laxisme. Ce caractère va contribuer, quelques années plus tard, à ce qu’il devienne l’artisan le pivot d’une politique de compromis, de consensus et d’alliance. C’est cette politique qui lui permettra, de se maintenir au sommet de l’État sans peine et avec une large marge de manœuvre.


ATT, L’ARBITRE DE MARS 1991
Dans la nuit du 25 au 26 mars 1991, l’Armée malienne intervient enfin dans le bras de fer meurtrier, qui oppose le Président honni et le Mouvement démocratique. Au petit matin, un homme (ATT était alors lieutenant-colonel), jusqu’ici méconnu du grand public s’apprête à entrer dans l’histoire du Mali, sans avoir pourtant joué un rôle politique important durant les vingt-trois années de dictature du Général Moussa Traoré.

Avec le coup d’État de mars 1991, une page de l’histoire du Mali est tournée. Ceux qui ont su s’adapter au changement et regarder l’avenir en prédateurs ont pu tirer leur épingle du jeu. C’est le cas des Adémistes.

Les jeunes du CNID, de même que les étudiants de l’AEEM, souhaitaient une révolution en profondeur, avec une volonté de vengeance parfois, et du moins de justice. Ils voulaient des procès, mais il en fut tout autrement, ATT lui, n’avait pas ces ambitions. La révolution n’est pas dans son vocabulaire et il comprenait bien le risque d’un tel choix.

ATT a très bien compris les rouages du fonctionnement de la société malienne. En particulier, il a bien intégré le fait qu’il ne pouvait y avoir de révolution sans révolutionnaires. Il fallait donc trouver un compromis. L’ancien système battu en brèche, l’important pour lui était de satisfaire le plus grand nombre parmi les acteurs du MD, de sauver la tête des anciens dignitaires de la dictature, de calmer les ardeurs des agités, et de remettre le pouvoir aux modérés. C’était là l’objectif réel du CTSP sous l’égide d’ATT, qui lui, avait probablement de la suite dans les idées. Tout au long de sa carrière, l’homme a su calculer ses alliances, parler et se taire lorsqu’il le fallait. Un instinct de survie politique en somme, une évaluation assez perspicace de la température politique ambiante. Pendant la dictature, s’il a pu être soupçonné de dissidence, il n’a pas réveillé les critiques assassines, car personne ne parvenait à déceler ses réelles intentions. Il obéissait et exécutait les ordres en donnant satisfaction, il ne polémiquait jamais lors des réunions. Il écoutait surtout. Cet art de se tenir à équidistance, fut une tactique et une véritable réussite qui lui permit de traverser ces années de plomb. Il a su évoluer entre divers courants politiques et les utiliser à ses fins. Son succès a été de maintenir des liens affectifs avec les opposants de la dictature, les anciens clandestins de l’USRDA, afin qu’ils se rallient à lui au moment opportun. Prudence, patience et « attendre son heure » sans faire trop de bruit. Agir au bon endroit, au bon moment, avec la bonne dose si possible, voilà la tactique du Stratège et un principe de vie de l’homme.

Un des opposants lui demande d’opérer un coup d’État dans les années 80. Il lui fait savoir que l’heure n’a pas sonné, et qu’il faut attendre que le peuple désavoue le système. Sa réponse était sage et très calculée. Il a servi en bon soldat le Dictateur, sans que son nom soit lié aux crimes et aux dérives du régime. Il a toujours su qu’un jour le peuple se réveillerait et prendrait son destin en main. Pour lui, c’était une question de temps.

Commandant de la plus prestigieuse élite de l’Armée malienne, aimé et respecté de ses hommes, il pouvait à tout moment prendre le pouvoir. Il a pris le pouvoir en 1991 parce qu’il ne pouvait en être autrement. Il ne voyait pas d’autre alternative, le temps le pressait comme un fait accompli. L’instauration de la démocratie, voulue par l’ancien colonisateur était une fenêtre politique, et du pain béni pour ces contestataires éléments déclencheurs des événements de mars 1991. Quant au dictateur Moussa Traoré, il sous-estimait ce mouvement. Ne se fiant qu’à sa longévité au pouvoir, il pensait que ce serait une révolte de plus qui s’essoufflerait rapidement ou serait réprimée comme en 1981.

La donne avait changé au niveau international. Le mur de Berlin était tombé, l’Est était disloqué, l’Union Soviétique agonisait. Une nouvelle ère de décolonisation s’imposait sur le décolonisateur.

Le régime, vieillissant et retranché sur lui-même, n’a pas su apprécier combien, à l’échelle internationale les temps avaient évolué. Les faiseurs de rois en Europe avaient désormais pour objectif que les peuples africains tant meurtris aient une forme d’espace de liberté. Certains dictateurs africains l’ont bien compris, tels que les Eyadema (Togo) et les Bongo (Gabon).

Mais Moussa Traoré, même s’il se doutait que le Mouvement démocratique était inspiré et encouragé de l’extérieur, a refusé jusqu’au bout de se plier à cette tendance, quitte à tout perdre. Pas question pour lui de se laisser humilier, comme en témoigne sa réaction lors de la conférence de la Baule en 1990, où il critiqua ouvertement François Mitterrand. Le discours du Chef de l’État Français, lui, était limpide : une nouvelle ère colonialiste était ouverte, l’aide française serait désormais conditionnée à l’ouverture démocratique et politique. Le Dictateur, lui, avait sa propre conception de la démocratie.

Il faut reconnaître que le Mouvement démocratique était lui-même divisé entre ceux qui voulaient une réforme du régime, et ceux qui voulaient tout simplement le départ du Dictateur et l’instauration du multipartisme et de la démocratie. Ce qui explique que l’ADEMA a tenté de négocier avec le Dictateur au moment le plus crucial de la lutte, pendant que le CNID et l’AEEM se faisaient tirer dessus à balle réelle dans les rues, avec les femmes et les enfants.

Des slogans élaborés avec intelligence tels que an tè korolen fè fo kura (on ne veut pas de l’ancien, vive le nouveau) s’imposaient et rassemblaient les luttes. Les maliens ont répondu à ces appels, descendant chaque jour dans les rues au prix de leur vie. Tout dialogue était alors difficile voir impossible entre les deux camps.

Le moment était propice et unique, il ne fallait pas le manquer pour en finir avec la dictature et régler ses comptes avec elle. Dans ce jeu infernal entre les pions sur le damier, et les metteurs en scène, le peuple est le bouc émissaire et c’est son sang qui coule à flot, pas celui des leaders, ni des faiseurs de rois : l’immeuble Sahel vert prend feu, les rues de Bamako sont prises d’assaut par les manifestants, les leaders du MD se cachent comme ils peuvent, car des rumeurs d’assassinat courent. On ne sait plus très bien, qui tue qui, des rumeurs en tout genre circulant librement dans la capitale.

Le Dictateur, isolé dans son palais, se fie aux rapports de ses services de renseignements qui atténuent en sous évaluant la réalité des événements. On emploie les moyens et les coups les plus bas : complots, mensonges, etc. L’essentiel est de vaincre l’adversaire. Le Parti unique l’UDPM (Union démocratique du peuple malien) ne sait plus à quel Saint se vouer. Toutes les Sections de l’UDPM sauf une (en 1991 on en comptait dix-huit mille, sur tout le territoire) optent pour la démocratie. Moussa Traoré le sait, mais il souhaite que ce soit par l’instauration d’un congrès, décidé par lui, que le pluralisme voie le jour. C’est sans compter sur le MD. Le congrès, prévu fin mars, n’eut jamais lieu. Si tel avait été le cas, l’histoire du Mali aurait-elle été différente ?

C’est dans ce contexte épineux et meurtrier que survient le coup d’État. Dans la nuit du 25 au 26 mars 1991, ATT et ses hommes s’emparent du Palais, de la radio nationale et des points stratégiques de Bamako. Ils arrêtent le Dictateur, sa femme, son fils et quelques ministres présents au Palais, ainsi que tous les dignitaires. La chute du Dictateur est annoncée sur la radio nationale : un moment historique, de liesse, fêté par les maliens, la fin de vingt-trois années de dictature !

LA TRANSITION, 26 MARS 1991-8 JUIN 1992
Les défis sont désormais de taille, et la transition s’annonce difficile : rétablir l’État dans ses fonctions régaliennes, instaurer la démocratie, le pluralisme, rendre justice aux maliens, refaire l’École malienne, organiser les premières élections libres et transparentes depuis 1960. L’homme fort du moment, ATT, a conscience que la tâche sera laborieuse. Mais comment satisfaire tout le monde dans ce contexte de forte demande économique, sociale et politique ? D’autant plus que les artisans de la transition se querellent et se divisent sur la marche à suivre. Certains souhaitent même le départ d’ATT, d’autres prônent une transition lente permettant ainsi de jeter les bases solides de la démocratie. Le Pr Victor Sy regrette depuis cette précipitation opportuniste de certains acteurs du moment. Selon lui « le Mali est comme un malade. Il aurait donc d’abord mérité d’être diagnostiqué puis dans un second temps mis sous traitement et en observation » Mais il semble que ce vieux routier de la vie politique, patriote convaincu, n’ait pas saisi les enjeux de l’époque. Ces artisans de la transition voulaient avant tout le pouvoir, et non un réel changement. Comment dès lors aurait-il pu en être autrement ?

Aujourd’hui, dix-neuf ans après, ces mêmes hommes se battent toujours entre eux, ils créent les partis avec les mêmes noms, les mêmes illusions, les mêmes clientélismes, tout en affichant vis-à-vis de notre peuple une arrogance certaine.

En 1991, ATT ne pouvait tenir la barre. Il savait que l’Armée ou du moins les mercenaires avaient tiré sur le peuple. Quant aux étudiants, ils se voyaient pousser des ailes. Ils furent propulsés à des postes et responsabilités trop élevés par rapport à leurs carrures. Manipulés, ils y voyaient surtout un moyen de passer du vélo ou des 2 roues au 4x4. Dans cette lutte pour le pouvoir, ce sont les étudiants qui ont été les premiers manipulés.

La manipulation des élèves était un moyen de pression des uns contre les autres. ATT, s’il a su ramener au terme de la transition l’Armée dans les casernes, n’a pas eu la volonté, le courage et la sagesse de faire comprendre aux élèves « qu’ils devraient retourner dans les classes pour étudier » . Les étudiants ambitieux avaient bel et bien compris cela. Il fallait qu’ils jouent, eux aussi, pour avoir leur butin de guerre, et faire carrière plus tard dans la politique.

Mars 1991 a réveillé tous les appétits. L’homme de Ségou croyait lui aussi, que son heure avait sonné. Président de l’association la plus audacieuse et la plus combative, disait-on, vis-à-vis de la dictature, Me Tall, originaire de Ségou, se prenait pour le Toussaint Louverture du Mali. Puisqu’il s’est battu avec ses camarades dans les moments les plus difficiles de la lutte, il se croyait investi d’une mission divine. Après la chute de la dictature, il a cru que la route de Koulouba lui était grande ouverte. Ne ménageant aucun effort, il n’a reculé devant rien, pour se montrer à la hauteur des tâches présidentielles. Me Tall est passé maître dans l’art de manipuler, en se donnant des ailes de Chef ; manipulation de ses hommes mais aussi de l’opinion publique malienne.

Dans ce jeu, l’homme du 26 mars (ATT) ne pouvait agir autrement, dans ses alliances. Par manque de courage politique, il n’a pu empêcher l’entrée des élèves dans le CTSP, il n’a pas non plus soutenu le CNID dans sa croisade. ATT s’est alors tourné vers ceux qui ont prôné sous la dictature la participation responsable, et fait d’eux ses alliés de l’ombre.

Dans ces années tumultueuses de l’histoire du Mali, seul ATT et ses alliés savaient où ils allaient. Les brebis égarées du CNID et les étudiants ambitieux de l’AEEM passaient leur temps à débattre des questions (Kokadjè, procès, etc.), qui, au demeurant étaient jugées inutiles et corollaires par les gourous de la « participation responsable » sous la dictature.

Pendant que ces pseudo-révolutionnaires étudiaient les points et les virgules des pages de l’histoire et cherchaient la direction à donner à la révolution, les Adémistes œuvraient pour qu’il n’y ait pas de chasse aux sorcières, en s’imposant ainsi dans l’opinion publique comme « les gens responsables ». ATT, a bien compris cette logique, et surtout que l’intérêt de l’establishment se trouvait du côté des Adémistes. C’est ainsi qu’il va faire en sorte que le pouvoir leur soit transféré en 1992, avant de se retirer, avec l’espoir calculé qu’un jour on se souviendra de lui pour ses services rendus. En quittant le pouvoir en 1992, il savait donc qu’il reviendrait tôt ou tard. Non par la porte du Mouvement démocratique, trop divisé, mais par celle de l’establishment. L’heure pour lui n’avait pas sonné, la situation était trop agitée.

Aussi, force est de constater qu’ATT n’entre pas dans un jeu, à moins qu’il soit sûr de remporter la partie ultime. Il a joué en 1991 pour gagner en 2002. En 2002, il a compris que toutes les chances seraient de son côté, ce qui explique son audace à se présenter à la présidentielle. Il était sûr de gagner. De même, en 1991, il est intervenu car il savait que les révoltes lui en offraient l’opportunité. Ce qui n’était pas le cas dix ans plus tôt, en 1981. L’homme n’est certainement pas un aventurier en politique. C’est un calculateur politique prudent. Il n’a pas participé au coup d’État de 1991, non par conviction politique ou idéologique, mais parce qu’il savait qu’il n’était pas menacé. L’homme ne se fie qu’à son instinct. Avant 1991, c’était trop risqué, il ne fit rien.


LA GRANDE QUERELLE POLITICIENNE : 1992-2002
C’est à ATT, en tant que Chef de l’État pendant la transition, qu’incombait la charge d’organiser la Conférence nationale, qui s’est déroulée du 29 juillet au 12 août 1991. Mobilisation générale, l’euphorie et le folklore politique étaient au rendez-vous.

Le MD faisait alors semblant de se montrer uni, une lune de miel ! Les débats étaient concrets, les femmes, les jeunes, les paysans, les ouvriers, pouvaient s’exprimer sans crainte et participer ainsi à la mascarade ambiante.

Le ton de la démocratie à la malienne était donné : « Dire tout ce qu’on veut, faire tout ce qu’on veut…, le chaos ! Les enfants insultent les parents, les élèves menacent les enseignants et les frappent au besoin, personne ne respecte plus personne. Les travailleurs ne viennent plus à l’heure, les ouvriers dorment dans les usines, les commerçants prennent les consommateurs en otage, les policiers ne respectent plus l’ordre, les médecins volent les médicaments et dépouillent les malades » . C’est la démocratie tant attendue !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents