Mémoire d encre et de cendres
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Mémoire d'encre et de cendres , livre ebook

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Description

Anne deviendra l’instrument involontaire d’une gigantesque conjuration destinée à créer le miracle johannique.


Elle devra convaincre le Dauphin Charles du bien-fondé de l’intervention d’une pucelle de Lorraine, au risque de sa vie et de celle de son nouvel amour.


L’auteure dénoue pour nous le mécanisme politique qui nous fit croire abusivement à l’intervention divine, à travers Jehanne la Pucelle.



Deuxième tome de cette grande saga historique en plein Moyen-Âge, entre XIVe et XVe siècles, de la Touraine aux terres de Bourgogne, commencée avec Mémoire froissée, et qui conte le Moyen-Âge de l'intérieur, au quotidien, avec les désirs, les frustrations, les émotions, les ambitions et les échecs d'une femme, à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance.


La saga se poursuit avec le tome 3, Mémoire d'exil.

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Publié par
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EAN13 9782374532783
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoire d'encre et de cendres
Tome 2
Christine Machureau
Les Éditions du 38
Personnages principaux
Anne Rameau, épouse Chauverson : C’est l’héroïne. Majeure et orpheline à quinze ans, elle va bâtir sa vie en fonction du destin de sa mère, herboriste et guérisseuse. C’est une jeune fille courageuse, habitée par la passion du savoir, de tous les savoirs. Bourgueil en Touraine, qui l’a vue naître, sera bientôt trop étroit pour elle… L’occasion va se présenter sous la forme d’un mystérieux livre, abandonné par un vieux juif érudit, médecin, venu d’Espagne. En femme forte et obstinée, elle part sur les routes dans ce XVe siècle ravagé par la Guerre de Cent Ans. Elle veut savoir ce que ce Livre contient, en faire traduire le contenu, l’étudier. Cette soif de connaissances est ce qui anime sa vie et le Livre va bouleverser le cours de son existence. Elle, qui se consacre à la santé des plus démunis va devoir affronter quelques personnages hauts en couleur et en pouvoir. Nicolas Flamel, Charles VII, la Duchesse de Bourgogne et d’autres encore. Elle en donnera un récit qui bouscule notre vision scolaire d’une Histoire bâclée.

Guillaume de Champlitte : C’est le séducteur. Par dérision, par déception… Il a traîné ses bottes bien loin de la France. Devenu chirurgien par tradition familiale, il exerce à Sens. Porteur d’un grand nom quelque peu terni, rien ne le projette dans l’avenir lorsque l’Amour (avec un grand A) donnera un sens à sa vie. Personnage surprenant, peu sympathique au départ, il se bonifie avec le temps, jusqu’à devenir attachant, loyal, courageux. Il participera à la première dissection du corps humain, autorisée par le Roi. Il nous fera partager l’intimité de Charles VI le Fol dans ses pires moments.

Louis Mauduis : C’est le domestique, celui qu’on voudrait tous avoir… Fidèle jusqu’au sacrifice, un peu roublard, opportuniste, totalement dévoué à sa maîtresse, Anne Rameau. Inculte, mais intelligent, il va patiemment tisser une toile qui fera de lui « l’indispensable Louis ». Il est devenu l’Intendant, puis l’homme de confiance… jusqu’à la mort. Il dévoile pour nous le paysage comico-utilitaire des dépendances des grandes maisons bourgeoises. Louis court… Louis sert… Louis veille…

Marcelline Gournai, épouse Champlitte : C’est l’ado rebelle, la résistante . Elle prend tous les risques pour choisir sa vie. Elle échappe à tout ! Au couvent, au mariage de convenance, à la révolte Cabochienne, à l’occupation anglaise. Elle ira jusqu’aux pieds d’Isabeau de Bavière pour faire approuver ses choix. Puis, le temps venu, elle tiendra sa maisonnée d’une main ferme. Anne Rameau, dont la sensibilité est tout autre, a tout de suite été séduite par cette jeune fille au déterminisme sans faille. Leur amitié perdurera leur vie durant.

Rémy Chauverson : De la difficulté d’être le fils unique de deux savants… Rivaliser est stérile, imiter reste frustrant. Une seule voie possible : la différenciation. Pour Rémy, l’architecture est une évidence. Là, cet enfant doué donnera sa pleine mesure. Il apprendra à ses dépens que les « Grands » ont des bassesses. Il tranchera dans le vif son lien le plus cher, à Bruges, qu’il a contribué à embellir.

Willemine von Hennenberg : Secrétaire de la puissante Duchesse Marguerite de Bourgogne, elle en est aussi la demi-sœur. C’est une femme de pure essence germanique. Une force à la fois morale et physique soutient une passion sans borne. Bonne vivante, elle a une haute conscience du pouvoir. Ce pouvoir, elle le fera sien à un moment donné avec un talent manipulateur. Ses habitudes, ses travers en font un personnage haut en couleur, qui ne passera pas inaperçu. Elle manie sa vie comme une lourde épée, à deux mains et à double tranchant.

Gaétan de Tayac : Adoubé chevalier par Charles VI lui-même, rescapé de la déculottée d’Azincourt, c’est le fils cadet d’une grande famille d’Aquitaine des bords de la Dordogne. N’héritant de rien, car cadet, il prit le métier des armes à bras-le-corps. Son âge, certain, ne l’empêche pas de vouer au fils la fidélité jurée au père. C’est un partisan absolu de Charles VII et de Yolande d’Aragon. D’une austérité toute militaire, aussi raide de caractère que sa jambe droite blessée à Azincourt, son charme subtil le couronne d’une aura médiévale et pure. Il est le lien, le pivot des rencontres importantes à la cour de Chinon.

Marguerite de Bavière, Duchesse de Bourgogne : Elle est une des filles du Duc de Bavière. Toutes ses sœurs ont épousé des rois. Elle deviendra duchesse par son mariage avec Jean sans Peur, Duc de Bourgogne. Jean sans Peur rêvera toute sa vie de reconstituer « La grande Lotharingie ». C’est une des clés pour comprendre ce qui a uni ce couple mirifique. L’ambition était un ciment plus sûr, plus solide que l’amour. Pendant que Jean courait les routes pour faire ou défaire les alliances, Marguerite, telle l’araignée au centre de sa toile, à Dijon, gouvernait. C’est une administratrice hors pair. On dirait de nos jours : une femme de tête dont l’intelligence était au-dessus de la moyenne. Sans être reine, elle règne et rêve aussi de la grande Lotharingie, vaste territoire unissant la mer du Nord à la Méditerranée. À la mort de son époux, son fils, Philippe le bon, seul héritier, lui laisse l’administration de la Bourgogne, reconnaissant là son savoir, sa pratique, son sens politique. Elle est à l’origine de la Conjuration johannique.

Nous rédigeons une note toute particulière sur un personnage qui n’occupe que quelques pages, au début de ce fulgurant récit, mais sans qui rien ne serait arrivé… Il s’agit de :

Abraham ben Simon : Abraham, bien sûr, c’est le Juif Errant. Il apparaît là, à un moment charnière, comme la clé du Destin. Le Doigt de Dieu en quelque sorte. Fuyant l’Espagne, il traverse la France malgré tous les dangers, pour transmettre, croit-il, un mystérieux Livre à une nouvelle communauté juive à Amsterdam. Anne va reconnaître un Mage… Elle recueillera cet ouvrage et sa vie basculera, et pas seulement la sienne. Ce Messager continuera son mystérieux chemin, pas différent des chemins des Messagers de Dieu, le chemin des nuages.
« Il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen-Âge, de cet anachronisme si humain… de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant même, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui. » (Primo Levi. Se questo è un uomo. 1947)
I.
1424

Sommes-nous en guerre ? Où ne le sommes-nous pas ?
Une atmosphère de conflit fluctue autour de nous. Nous vivons dans une illusion de paix ou une alternative de guerre. Les Tricastins en cette année 1424 savent qu’ils sont anglais, mais, l’Anglais lui, ne sait plus qui il est ! De régence en régence, nous flottons sur la vague incertaine de pouvoirs illusoires.
Charles, notre Dauphin, à la mort de son père Charles VI le Fol, se fait appeler Charles VII. L’Anglais, lui, le nomme « le petit Roy de Bourges », ville où il s’est réfugié, sans argent, sans troupe et peu d’amis. La serre de l’aigle Lancastre se crispe sur plus de la moitié du Royaume et vaille que vaille, nous vivons.

Depuis deux ans, je maintiens du mieux que je peux la fortune de mon fils Rémy qui suit ses rêves de bâtisseur. Après beaucoup d’incertitudes, le bourgeois tricastin a vite compris le parti qu’il pouvait tirer de l’occupation anglaise et, petit à petit, le franc parisis s’est remis à circuler. Avec l’accord tacite des négociants, Maître Hennequin, Prévost, se fait de plus en plus seconder par son fils Estienne et le Conseil de la Ville se réunit toujours sous son égide malgré son âge avancé. À grands coups de muids de vin de Champagne, Georges Flemming approuve encore les décisions des notables. Disons qu’un équilibre… viticole nous laisse une large marge de liberté et peu à peu le courant des affaires reprend et s’amplifie. Le Duc de Bourgogne Philippe n’est pas moins dépensier que son père Jean et s’il soigne ses artisans, il n’a pas oublié les habitudes champenoises de son défunt père.
Il est le seul à vouloir encore guerroyer pour de bon et chercher noise au parti armagnac pourtant décapité et plus encore au Dauphin Charles qu’il rend responsable de la mort de son père Jean sans Peur, sur le pont de Montereau.
À cheval sur les trois gouvernances qui tiennent le Royaume, nous tirons les marrons du feu du mieux que nous pouvons. Seuls, pour l’instant, les aléas d’une campagne insécure causent des soucis de ravitaillement. Après deux hivers de famine, il fallut bien nous résoudre à fournir des gardes dans les environs de la ville afin que les maraîchers puissent cultiver la terre.

C’est dans cette atmosphère mitigée que je m’affaire jusqu’à l’épuisement pour oublier ma solitude. La librairie est subtilement achalandée grâce au Lorrain qui fut le second de Michel. Les terres rendent peu, mais pas plus mal que celles qui nous voisinent, sous la tenure de Guillaume de Champlitte, maître de la Commanderie de Payns. Médecin personnel de feu le Roi Charles VI, il loge avec sa famille dans un immeuble m’appartenant.

Après l’Angélus, nous mettons les volets sur le devant de l’échoppe et je reprends pied dans une réalité qui me désole. Rémy a quitté Troyes moins d’un an après la mort de son père et seul le travail me tire d’une torpeur qui recouvre ma vie d’un linceul.
Je conçois tout d’un coup l’injustice de cette sensation quand ma maisonnée fait tout pour me rendre le sourire. Je ne suis pas totalement esseulée, car ma domesticité dévouée vieillit doucement avec moi. Louis, mon fidèle Louis, rencontré sur la route qui me menait à Troyes, il y a vingt ans, n’a cessé d’être à mon service depuis ce jour. Notre très vieille Bertille, cuisinière de Michel depuis des lustres, surveille de très près les pots et les chaudrons, et dirige encore tout ce qui concerne le ravitaillement. Malgré le désir que j’en ai, je ne peux guère soulager ses jambes qui la portent à peine, usées par tant de jours et d’années passées devant un feu ronflant à tourner le fricot. Louis et Valériane ont eu un fils qui se destine à l’apprentissage de la menuiserie. Sa gouaille illustre avec éclat tous les menus ragots que son père n’hésite jamais à étaler dans la cuisine. Cathy la souillon, après une période de chagrins d’amour perpétuels n’a pu se résoudre à se marier et la voilà vieille fille, prenant de plus en plus la place de sa tante Bertille. Après l’Angélus, je rentre dans un logis, chauffé, éclairé, bruissant de vie avec une bonne odeur de potage. Pourtant ce soir encore je n’aurais pas le cœur de partager l’atmosphère chaleureuse de notre cuisine et me ferais servir dans ma trop grande chambre où trônent toujours, face à face, nos deux pupitres, celui de Michel et le mien. Il me semble parfois qu’à trop me distraire, je trahirais Michel… Je me sens coupable de vivre sans lui. Quelle est cette sorte d’amour qui vous empêche de vivre, simplement d’exister… ? Dans mon miroir d’argenture, des mèches blanches au milieu du châtain me renvoient l’image affligeante d’une femme sans âge. Mon regard se trouble et ma main tremble… ce miroir est un cadeau de mes fiançailles. Vais-je guérir de ce manque affreux ? Il serait plus simple d’en mourir. Seul l’espoir de revoir Rémy soutient mes efforts, mais voilà bien longtemps que je n’ai eu de lettre.
II.
– Madame Anne ce n’est pas raisonnable de continuer à souper toujours seule… heureusement que madame de Champlitte vous fait sortir le dimanche… vous allez tomber malade… que dirons-nous à Maître Rémy lorsqu’il rentrera ? Il nous reprochera de vous avoir laissé dépérir.
Il y a deux choses qui m’alertent dans le ton de mon brave Louis. La sincère désolation que je sens poindre et un fait que je trouve bizarre. C’est la première fois que je l’entends parler de Rémy avec le titre de Maître… cela me cause un choc… jusqu’ici Rémy n’était que Rémy, il n’y avait que Maître Michel… Sous l’étonnement je me laisse faire et sous la joie, Bertille en oublie son supplice. Cela fait tellement longtemps que cela n’était pas arrivé que chacun est un peu gêné. Bertille s’endort à table. Valériane et Cathy me disent leur soulagement, Bertille souffrant de plus en plus. Elles me découvrent ses jambes gonflées et violacées. Penchée sur ma propre douleur, je n’avais rien vu. Elle doit souffrir atrocement et je décide de faire appel à Guillaume dès demain avant son départ pour l’hospice Saint-Bernard. Je réalise que mon enfermement n’était qu’égoïsme.

Guillaume, averti par Louis, est là très vite après le déjeuner. Toujours grand, mince, osseux avec l’âge, ses cheveux négligemment attachés le suivent indocilement. Il réclame des chiffons que j’avais déjà préparés… il va « saigner » ces jambes près d’éclater. Un sang noir et épais coule à peine. Le soulagement sera de courte durée. La gangrène ne tardera pas. Il faudrait lui couper les deux jambes, mais au regard de son âge, cela n’aurait qu’un bref effet, si elle y survivait. Guillaume ne dit rien. Il sait que je sais.
– Nous lui donnerons de l’opium, beaucoup d’opium. Je repasse ce soir.
Il part. Impuissant. J’explique à Bertille que son travail est terminé, qu’elle restera dans la cuisine sur une paillasse que Louis va lui installer avec des coussins. Elle doit donner toutes ses clés à Cathy qui prend dès lors les rênes. Bertille tenait beaucoup à son trousseau de clés, symbole de son pouvoir en la maison Chauverson. À part la remise aux parchemins, elle avait accès à tout ce qui fermait à clé chez nous. Le passage est rude. C’est la seule façon de lui faire accepter qu’elle n’a pas à se tuer à la tâche. Bertille tremble et deux grosses larmes peinent à se frayer un chemin jusqu’au menton. Cathy embrasse sa tante sur le front et sanglote elle aussi. Je me détourne. Chacun a compris.
Dehors, happée par la foule affairée du matin, je pleure. Bertille elle aussi va nous quitter. Lors de mon amnésie au retour de Paris c’est vers elle que je me tournai instinctivement, vers son regard de tendresse assurée, vers sa généreuse expérience de la vie. Elle aussi part et c’est la rage au cœur que j’entre dans mon échoppe où le Lorrain attend les clercs.

Quelques jours ont passé et mes paroles rassurantes sur « le repos qui arrange tout » ont fait long feu… je serais prise pour une menteuse si Bertille dans son infinie sagesse ne m’avait déjà pardonnée, entre deux prises d’opium qui l’assomment littéralement. Ce soir avant l’angélus, le chapelain de Saint-Bernard est venu lui donner les Saints Sacrements. L’odeur de ses jambes a changé. La dose d’opium devrait être conséquente et Guillaume qui connaît mon attachement pour ma cuisinière lui administrera lui-même. Nous ne dirons rien à qui que ce soit. Nous nous sommes compris et nous risquons gros à soulager les douleurs intolérables de la gangrène.
Le lendemain matin, inconsciente, Bertille respire toujours, sa couche est souillée. À midi tout est fini. Compte tenu de l’état du corps, l’enterrement est pour le jeudi. Cathy et Valériane mettront deux jours à tout nettoyer, à tout passer au vinaigre. Le soir suivant, au souper, bravant le couvre-feu, nous sommes visités par le frère aîné de Cathy qui tournant et retournant son chapeau dans ses mains calleuses arrive enfin à nous dévoiler le motif, l’objet de sa visite.
– Ma pauv’tante… depuis l’temps qu’elle travaillait ici, nourrie par Maîtresse Chauverson, devait bien avoir quelques sous…
Vu l’aspect que devait prendre la suite de la conversation, je fis signe à Cathy qu’elle emmène son frère dans l’antichambre, le reste ne nous regardant pas.
Louis bien sûr se mit en embuscade dans le couloir des fois que… il y eut un éclat de voix. La porte claqua et Cathy revint avec ces seuls mots :
– Cela m’étonnerait qu’on le revoie !
Quelque chose vraiment manquait encore dans cette maison… mais nous étions soulagés de ne plus voir souffrir une personne aimée. J’avais dû me secouer pour aider cette vieille amie à faire face. Il avait fallu sa disparition pour que je relève la tête. Le souper rituel du dimanche après l’office chez les Champlitte dont j’étais l’invitée régulière, m’apparut plus léger qu’à l’ordinaire, je m’y surpris à rire, sans aucun regret, sans culpabilité. Marcelline me dit son soulagement et me confia sa peur depuis quelques mois de me voir sombrer dans une mélancolie pernicieuse. Chacun se réjouit et je ressentis une légèreté qui me fit penser à une renaissance. Il était temps. Une bizarre histoire m’attendait.
III.
J’épongeais ma peine à grands coups d’habitudes, en tâches répétitives et assommantes. Mes jours s’étiraient à la limite du crépuscule dans un brouillard épais d’indifférence morbide. Chaque matin me voyait au scriptorium même si le travail ne s’y pressait pas. Je m’étais réservé un pupitre au fond de la salle voûtée, éclairée de deux arches vitrées donnant sur la rue. Sauf lorsqu’une enluminure particulière retenait toute son attention, c’était ordinairement Le Lorrain qui allait à la boutique lorsqu’un ou une visiteuse se présentait. Ce matin-là, un mardi, je décidai de reprendre mes prérogatives et m’installai sur le comptoir de l’échoppe afin de recevoir nos clients, un livre de comptes devant moi. La matinée s’avançait et le soleil de début d’automne jouait à travers les carreaux donnant à la pièce une couleur de miel. Les affaires courantes ne me retenant pas, je voulus aller dîner chez Blanche Hennequin comme elle le souhaitait depuis plusieurs jours. Blanche n’avait jamais eu la vivacité de sa mère Jehanne Gournai, femme de grande bonté qui m’avait accueillie, ainsi que son époux, à mon arrivée à Troyes. Mais Blanche en avait la rondeur et la gaîté.
On ne pouvait s’empêcher de la gourmander de sa gourmandise qui prenait avec l’âge des proportions inquiétantes. Sa table était copieuse, riche, et son mari, Prévost de fait, si ce n’est en titre, un homme affable. J’avais partagé un des moments les plus difficiles de leur vie, lors de la gésine de Blanche, à la naissance d’un enfant mort-né. Notre amitié avait eu des froideurs, mais nous avions trop d’intimités pour ne pas passer outre. C’est donc avec légèreté que je quittais la boutique en la laissant sous la garde de mon premier clerc.
Le nez au vent j’arrivais à l’hôtel Hennequin lorsque Le Lorrain me rattrapa.
– Dame Chauverson, dès votre départ un cavalier est arrivé de la cour de Bourgogne avec un message de madame la Duchesse mère. Il ne veut remettre sa missive qu’en vos mains…
Ronchonnant contre ces coursiers qui se pensent investis de missions toujours capitales, je fis demi-tour. C’était une estafette tout ce qu’il y a de plus ordinaire, avec un cheval aux armes de Bourgogne, seule.
– Vous êtes bien Dame Anne Chauverson ?
– Oui, je lui ressemble assez.
Mon ton un peu cassant ne pouvait faire penser à beaucoup de patience. Il me tendit de suite un léger paquet et une feuille de parchemin scellée à la cire.
– Marguerite de Bourgogne, la Duchesse mère m’a ordonné de vous remettre ceci contre reçu.
Contre reçu… En plus ! J’ouvris la missive. Une écriture haute, fine, parsemée de lignes gothiques, à l’encre très noire, m’informait de la nécessité de réparer le petit Livre d’Heures de voyage qui était l’œuvre de Maître Chauverson, commandé jadis par Le Duc Jean de Bourgogne. Suivait le prénom « Margaret », orné du sceau à la cire rouge.
J’ouvris le léger paquet et apparut, non sans émotion, un ouvrage sur lequel j’avais vu travailler Michel. Le volume, relié par une couverture de cuir souple, dont la fabrication, très reconnaissable, n’appartenait qu’à Urbain Canson, était juste patiné. Apprenti de Michel dans le passé, grand voyageur et négociant de fournitures pour libraires, Urbain, outre l’excellence de sa marchandise, était novateur en matière de reliure à Rheims. Il tenait de son père le travail du cuir, mais la finesse extrême des finitions n’émanait que de lui. Je priais le Lorrain de faire le reçu, rangeais précieusement le livre et m’en fus à mon dîner avant que l’émotion ne me submerge encore une fois.
Blanche, Estienne et leurs trois enfants, prévenus, m’avaient gentiment attendue. Je leur racontais tout de go ce qui m’avait retardée et la conversation de rouler sur la cour de Bourgogne.
– Malgré l’avènement de son fils Philippe, Marguerite de Bourgogne a encore la haute main sur l’administration de cette contrée, la plus riche de cet Occident. Je ne la connais pas, mais on dit que c’est une femme très particulière, aux capacités de gouvernement supérieures à beaucoup d’hommes. Il est vrai que lorsque l’on est la petite-fille d’un Empereur Romain Germanique… Le Duc Philippe a sans doute eu raison de lui laisser faire ce qu’elle sait si bien faire. Mais on dit qu’en matière de politique, la Duchesse Marguerite désavoue, en privé, son fils. Elle se méfie de l’Anglais et pense que cette alliance est contre nature. Du temps de Jean sans Peur déjà…
Puis nous parlâmes des vendanges qui approchaient et semblaient meilleures que l’année précédente. Les Hennequin avaient plus de grains que de vignes et c’est le frère de Blanche, Eudes Gournai, qui s’occupait de vendre mon vin.
– Toujours pas de nouvelles de Rémy, Anne ?
– Non, mais Blanche, si j’en attendais tous les jours, je deviendrais folle. Il reviendra sans doute sans même avoir écrit. Et puis les courriers et estafettes ne sont pas si nombreux sur de longues distances…
Blanche n’en finissait plus de manger et même Estienne commençait à s’impatienter. Tout d’un coup, il se leva, s’inclina et prit congé. Il avait à peine vieilli. Ses cheveux grisonnaient, mais il avait toujours cet air martial qui faisait l’admiration de Blanche dans sa jeunesse. Sa taille moyenne n’était pas un obstacle à l’ascendance qu’il avait naturellement sur tout interlocuteur. Une parfaite courtoisie en toutes circonstances, des yeux vifs et pénétrants achevaient son portrait.
Blanche émergea de ses dentelles dont elle avait pris le goût de sa mère pour quitter enfin son assiette et me sembla un peu somnolente… je pris congé également. J’avais envie de revoir à satiété le petit Livre d’Heures de la Duchesse.
IV.
C’est le cœur battant que je rentrai à l’échoppe et m’installai confortablement dans une cathèdre que j’avais disposée dans un coin, pour flatter certains personnages qui nous faisaient l’honneur de leur visite. L’après-midi fila comme renard courant. Je tournais les pages et Marguerite de Bourgogne n’existait pas, seul le lien avec Michel perdurait à travers les enluminures. Je constatais une fois de plus l’excellence du savoir-faire qui avait rendu célèbre notre scriptorium. Plus ! Il ne manquait pas une parcelle d’or et la fraîcheur de la tempéra, quoiqu’un peu pâlie, reflétait la lumière de cet après-midi d’automne. Quelques ombres ternissaient le vélin ivoirin. Par endroits, le pouce de Marguerite de Bourgogne avait laissé sa trace. Les motifs sur fonds diaprés et les rinceaux s’étalaient paisibles, hors de l’outrage du temps. En feuilletant le volume d’une main rêveuse, j’arrivai aux dernières pages sans avoir décelé la réparation à y faire. Cela m’intrigua dans un premier temps. Je doutais de ma sagacité et demandais pour le lendemain midi l’avis du Lorrain. En attendant, je repris les feuillets un par un pour ôter les traces de doigts d’un simple frottement de mie de pain. Un ultime examen de la reliure ne m’apprit rien de plus.
Midi n’avait pas sonné que le Lorrain pointa son air ahuri au sortir de l’atelier. Un brunissoir dent-de-chien planté sur son oreille, il écarta les bras en signe d’incompréhension.
– Je ne sais pas Dame Anne, l’état du Livre d’Heures de Madame la Duchesse est très satisfaisant et ne nécessite pas un travail quelconque. Ce n’est pas de ces productions hâtives et bon marché que l’on voit fleurir maintenant. Contrairement à ce que je pensais, les reliures souples ne dommagent pas les pages. Voulez-vous que je repasse les ors moulus au brunissoir ?
– Vous avez autre chose à faire que des choses superflues. Passez toute la reliure à la cire d’abeille, emballez-le, je le renverrai.
Très déconfit, comme si notre incapacité à détecter l’imperfection pesait sur lui, il partit la tête basse.

Quelques jours plus tard, il remit l’incident sur le tapis. Il ne se résolvait pas à laisser cette énigme en suspens. Sa bonne humeur en pâtissait et quelque peu excédée, j’intervins :
– Mais enfin Lorrain, que proposez-vous ? Qu’y a-t-il à y faire ?
– Dame Anne, vous pourriez peut-être faire une lettre à Madame la Duchesse…
– Et que dirait cette lettre ?
– Elle demanderait que Madame la Duchesse ait la bonté de nous préciser la nature des travaux…
– Ah ! Mais Lorrain, elle nous traiterait d’incapables ou pire s’offusquerait de devoir s’expliquer. Vous n’y pensez pas, j’espère !
Penaud, il s’en fut.
Son insistance avait quand même eu l’avantage de m’intriguer et, moi aussi, je commençai à me poser des questions. Marguerite de Bourgogne n’était ni une capricieuse, ni une tête de linotte. Il y avait sûrement une raison, bonne ou mauvaise, pour retourner l’ouvrage chez l’artisan. J’examinai la lettre qu’elle avait jointe à son envoi. Quelques termes laconiques, sans relief particulier, ne purent m’en apprendre plus. Je commençai à concevoir l’inconvenance de rendre le livre d’une façon aussi plate.

Le dimanche et son rituel repas d’après messe chez les Champlitte qui, depuis mon veuvage tenaient à ma visite, arriva. Dans la conversation, je racontai l’étrange démarche de la Duchesse et mon hésitation à lui renvoyer l’ouvrage tout de go. Marcelline et Guillaume me le confirmèrent, la Duchesse n’était pas connue pour ses farces. Nous en étions là sans conclusion aucune quand Marcelline m’apostropha :
– Mais Anne, portez-le vous-même ce livre ! Vous découvrirez la Duchesse, la Bourgogne, Dijon ! Il est temps de vous replonger dans le courant de la vie ! Cela vous fera le plus grand bien ! On dit que la cour de Bourgogne est très… Saxonne !
Le mot faisait rire à Paris. Mais depuis la Régence de Lancastre, le rire était grinçant. D’après nous, le terme « saxon » recouvrait une certaine balourdise doublée d’une épaisse naïveté. L’idée fit son chemin. Je préparai mon départ.

Les vendanges tiraient à leur fin. Je voulais voyager avant la grande froidure et être de retour avant Noël. Le Lorrain se rengorgeait de savoir que Madame de Champlitte lui donnait raison et Louis, qui m’accompagnait, était tout revigoré d’une pareille aubaine. La route jusque Dijon était réputée sûre et je partis en petit attelage, avec des marchands de Sens qui négociaient des fourrures.
V.
Nous fûmes surpris par une timide gelée au matin du départ. Mais le soleil brunissait les forêts entourant les vignes dépouillées. La caravane marchait bon train et le premier soir nous vit à Mussy l’Évêque. Nous étions encore en Champagne et l’incroyable multitude de cours d’eau et lacs en faisait un endroit où les vignes disputaient le terrain aux bois peuplés de fées.
La fatigue m’annihilait. Heureusement, car j’aurais été plus sensible à la grande misère que Louis ne manquait pas de souligner à chaque traversée de hameau. Ce côté de la Champagne semblait abandonné de Dieu et des hommes. Nous n’avions cessé de traverser bourgs et autres lieux-dits désertés.
Nul cri d’enfants, tous vaincus sans doute par la famine ambiante. Nul vieillard. Quelques êtres hagards aux regards malveillants pour les riches voyageurs qui passaient à toute allure, sans même une obole. Seules résonnaient nos roues ferrées sur un sol dur et gelé qui ne nourrissait plus ses habitants. Plus le village semblait désert, plus la vitesse du convoi augmentait. L’apparition de quelques bougres précipitait le chef de convoi au bord de la panique.
L’arrivée à Mussy ne fut pas plus joyeuse. Deux granges appartenant à l’Évêché de Langres nous furent attribuées par le curé de l’Église Saint-Pierre, dont les plaintes nous lassèrent vite. Quelques dons bien appuyés nous en débarrassèrent. Le palais des Évêques était vide.
Je remarquais un grenier à sel, tout neuf. Après ce que nous venions de traverser, je m’étonnais du soin qu’avait pris l’Évêque de Langres à protéger un bien qui devait se faire rare.
– Vous avez raison, me dit Bastien Legrand, un des pelletiers de Sens, il est vide ! Construit juste après le Traité de Troyes donnant la France à Lancastre, il n’a jamais vu le moindre grain de sel !
En temps de paix, Mussy, entre vignes et bosquets, niché dans un creux de coteaux face à une très belle forêt, devait respirer la joie de vivre. Je découvrais la France exsangue. La faim, la misère, l’impôt et les exactions de toutes sortes ravageaient le pays. Contrée tellement miséreuse que l’on n’y apercevait pas la queue d’un Godon !
Cela faisait bien longtemps que je n’avais dormi dans la paille ! Mes douleurs de la veille ne s’en portaient pas mieux. J’appris que ce jour nous devions passer la frontière de Bourgogne et que le voyage y gagnerait en confort.

Le milieu de la matinée nous vit à Châtillon en Bourgogne. C’est à la nuit tombée que nous atteignîmes Aignay le duc. Cette journée me fut encore très pénible, car des tiraillements lancinants dans le dos ne me laissaient guère de répit. Pourtant, la Bourgogne s’offrait enfin. Les villages, plus peuplés, ne débordaient pas d’enfants, mais les êtres s’activaient, les cheminées fumaient, quelques odeurs de soupes d’herbes s’échappaient des masures et même, à mesure que nous avancions, la campagne elle-même s’ordonnançait dans une rigueur toute vigneronne. La craie affleurait partout. Le froid persistant laissait les chemins durs et secs, les dernières feuilles roussies tombaient comme à regret, ce n’était déjà plus l’automne, nous étions le seize octobre. Aignay était un gros bourg fortifié et nous nous y sentîmes à l’abri. Peu de vignes, mais beaucoup de champs de gaude qui servaient à la teinture des toiles dont le pays se faisait une spécialité… cela me rappelait l’amour du jaune qu’avait Jean sans Peur pour s’habiller ! Là nous eûmes droit à trois salles au château qui, austère et solitaire, n’intéressait plus, depuis deux générations, la Cour de Bourgogne. Glacée, je m’allongeais sur une paillasse, face au feu de la cheminée qui ne s’éteindrait qu’au matin.
La course du jour ayant été presque aussi longue que la veille, mon dos me faisait toujours souffrir. Je ris en voyant que Louis avait de la difficulté à monter mon bagage par les escaliers raides…
– C’est plus la peine de jouer les jeunots ! Hein Louis ?
– Dame Anne, je n’ai jamais vu des fous furieux comme ces pelletiers ! Nous voyageons comme si nous avions le diable aux trousses !
Il lui fallait soigner nos deux mules, le cheval, et rejoindre les pelletiers qui voulaient voir les conducteurs de charrois et les quatre hommes d’armes qui nous accompagnaient. Il revint tard, l’air soucieux, pour savoir si j’avais encore besoin de ses services. Je l’envoyai se reposer.

Au lever du jour, nous étions presque prêts. Je sentais comme une tension ambiante. Je devinais que Louis me cachait quelque chose lorsqu’il m’aborda :
– Dame Anne, je dois changer Lolotte avec une mule du village, car je n’en suis pas sûr. Elle a de l’âge et semble bien fatiguée.
– Faites mon bon Louis, faites.
Nous récupérerions Lolotte au retour, car je tenais à mes bêtes, même âgées. Mais il n’était pas quitte pour autant. La nouvelle mule, plus jeune, était nerveuse. Il la fit rentrer dans l’attelage. Bastien Legrand s’approcha et vérifia que nous étions prêts.
– Dame Anne vous serez contente aujourd’hui, l’étape sera plus courte, mais nous avons des précautions à prendre. Nous traverserons une maladrerie et les consignes sont strictes. Nous les avons arrêtées hier. Les trois conducteurs de charrois ont été chapitrés, Louis était présent. Tout se passera bien, on va vous placer entre les deux charrois de fourrures. Allons ! En route !
Jeune, alerte et décidé, il transpirait une assurance due à sa grande expérience sans doute. Longer une maladrerie ne me semblait pas si dangereux que cela et je me félicitai d’avoir des compagnons de voyage si prudents. Toujours aussi froid, mais toujours aussi sec, le chemin nous tendait les bras. Louis était content de sa nouvelle mule. Calée dans mes coussins, je me promettais enfin une journée plus calme, je jouais à la voyageuse avertie… qui parait-il en vaut deux. En moitié de matinée, nous fîmes un arrêt dans un hameau. La Margelle comptait quatre feux. Dès notre pose, un paysan nous offrit de l’eau. Je descendis de notre carriole pour me dégourdir les jambes. Louis me demanda de ne pas m’éloigner, ce que je fis « naturellement » pour satisfaire un besoin naturel. Ces paysans affables n’eurent pas à regretter leur accueil et moult aumônes leur furent octroyées. Nous repartîmes de bonne humeur.
VI.
Ordinairement, nous sommes toujours bien encombrés de nos ladres. La communauté de Troyes a choisi un moindre mal. Emboîtant le pas du commun du peuple, nous les écartons le plus possible de nos lieux de vie. Et même s’il leur est interdit de se mêler à la foule, de toucher ce qu’ils veulent acheter, d’entrer dans les auberges, de fréquenter foire et marchés, d’entrer dans une église, de se laver ailleurs qu’à leur propre puits, les lépreux font peur. Il leur reste seul le droit de respirer un air que personne ne réussissait à leur soustraire. Il court à leur sujet les pires bruits. Lubricité, vols, assassinats, rien ne leur est épargné. Entre mutilations et déformations, leur aspect même, d’une pénibilité extrême, en fait les repoussoirs d’une humanité implacable. Toutes épidémies leur sont imputées. Ils sont ainsi victimes des fureurs populaires et subissent souvent d’abominables persécutions. Caste maudite, rayée du monde des vivants, on les bastonne pour le moindre écart jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Nous avons à Troyes la chance d’en voir le nombre stable. À quelques lieux des remparts, une enceinte au milieu d’une terre par eux cultivée contient un puits et diverses cabanes. Pour quelques sous qu’ils mendient au pied des murs, la Ville leur octroie une brouettée de pains une fois par mois et une carriole de charpies, deux fois l’an, pour tout soin. Certains partent, d’autres arrivent, mais une partie vient des environs et, tant que la famille paie leur écot, ils sont le noyau fixe qui permet une certaine discipline. Ils élèvent leurs poules et un ou deux cochons. Légumes et fruits proviennent du champ cultivé touchant le fossé. C’est le statu quo. Tout le monde s’en arrange et si quelques troubles parviennent du fond de l’enceinte, au mieux on ferme les yeux, au pire, on se félicite. J’en avais longuement parlé avec Guillaume de Champlitte qui s’y était rendu une fois, il y a de cela quelques années pour leur faire un discours sur l’hygiène.
Il regrettait de n’avoir aucun traitement. L’Arabie et les Croisades qui nous avaient fait ce cadeau empoisonné ne soignaient pas la lèpre. L’horrible réputation qui précédait un lépreux venait d’une rumeur selon laquelle du sang humain frais pouvait seul le guérir, et si ce sang était celui d’un enfant, la guérison était assurée. Des accouplements entre des êtres n’ayant plus figure honnête, couverts de charpies pleines d'humeurs fétides, la pourriture rongeant le nez, les doigts, les bras, les jambes, boursouflant des bouches monstrueuses, donnaient lieu à des sabbats dignes de l’apocalypse parait-il. Nous ne voulions pas voir et nous n’en parlions pas. À tel point même que j’ignorais ce qui se passait pour eux dans d’autres contrées. J’en étais là de mes réflexions lorsque le convoi s’arrêta.
Bastien Legrand nous proposa de nous rafraîchir et sortit d’un seau, pour Louis et moi, une toile imprégnée de vinaigre à mettre sur notre visage. Nous devions le nouer à l’approche...

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