Printemps de force
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Description

L’année 2012 a vu émerger sur la scène politique québécoise un mouvement étudiant combatif, déterminé et uni. Or le Printemps érable, loin d’être un phénomène de génération spontanée, est le fruit d’une longue histoire dont les racines plongent jusqu’aux premiers jours de la Révolution tranquille.
Au croisement des influences des partis politiques, des groupes révolutionnaires et des syndicats, depuis plus d’un demi-siècle, le milieu étudiant a su à la fois faire entendre ses revendications, et développer ses propres stratégies et pratiques. Cet ouvrage raconte les multiples élans et conflits qui ont marqué le mouvement: les bras de fer engagés avec les autorités, mais aussi les rapports de force et tensions entre et au sein des associations nationales. Puisant dans de nombreuses archives et nourri d’une vingtaine d’entrevues, l’auteur nous fait découvrir l’étoffe de l’un des plus redoutables mouvements sociaux d’Amérique du Nord.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 avril 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967101
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L'auteur de cet essai est Arnaut Theurillat-Cloutier -->
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La collection « Mémoire des Amériques » est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection :
– David Austin, Nègres noirs, Nègres blancs. Raxe, sexe et politiques dans les années 1960 à Montréal
– Michel Chartrand, Charles Gagnon, Jacques Larue-Langlois, Robert Lemieux et Pierre Vallières, Le procès des Cinq
– André d’Allemagne, Une idée qui somnolait. Écrits sur la souveraineté du Québec depuis les origines du RIN (1958-2000)
– Front de libération du Québec, Manifeste d’octobre 1970
– Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique. Écrits politiques, volume I (1966-1972)
– Charles Gagnon, En lutte ! Écrits politiques, volume II (1972-1982)
– Charles Gagnon, La crise de l’humanisme. Écrits politiques, volume III (1982-2005)
– John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal
– Jean-François Nadeau, Bourgault
– Jean-François Nadeau, Robert Rumilly. L’homme de Duplessis
– Francis Simard, Pour en finir avec Octobre
– Howard Zinn, Une histoire populaires des États-Unis. De 1492 à nos jours
– Dave Zirin, Une histoire populaire du sport aux États-Unis
En couverture : Marche étudiante vers les bureaux de la CRÉPUQ à Montréal, le 27 mars 2012. © Mario Jean / MADOC
© Lux Éditeur, 2017 www.luxediteur.com
Dépôt légal : 2 e trimestre 2017 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (ePub) : 978-2-89596-710-1
ISBN (papier) : 978-2-89596-219-9
ISBN (PDF) : 978-2-89596-897-9
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition et du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
À tous ceux et celles qui ont défendu, qui défendent encore et qui défendront demain le droit à une éducation émancipatrice, libre et gratuite.
La démocratie n’est ni un type de constitution, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n’est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés. De ce pouvoir-là, on ne peut pas se débarrasser en dénonçant la tyrannie des majorités, la bêtise du gros animal ou la frivolité des individus consommateurs. Car il faut alors se débarrasser de la politique elle-même.
Jacques R ANCIÈRE , La haine de la démocratie
LISTE DES SIGLES, ACRONYMES ET ABRÉVIATIONS ADQ Action démocratique du Québec ADEESE-UQAM Association des étudiantes et étudiants de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM ADEPUM Association des étudiantes et étudiants en philosophie de l’Université de Montréal AECSL Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent AECSSP-UQAM Association étudiante des cycles supérieurs de science politique de l’UQAM AEHEC Association des étudiants de HEC AELIÉS Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures AEMSP Association étudiante modulaire de sciences politiques AEP Association des étudiants de Polytechnique AÉUM/SSMU Association étudiante de l’Université McGill / Students Society of McGill University AFE Aide financière aux études AFÉA-UQAM Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM AFELC-UQAM Association facultaire des étudiants en langues et communications de l’UQAM AFESPED-UQAM Association facultaire de sciences politiques et droit de l’UQAM AFESH-UQAM Association facultaire des sciences humaines de l’UQAM AFEUS Association fédérative des étudiants de l’Université de Sherbrooke AGE Association générale étudiante AGEBdeB Association générale des étudiants de Bois-de-Boulogne AGÉCA Association générale des étudiants d’Ahuntsic AGECAR Association générale étudiante du campus de Rimouski de l’UQAR (remplace l’AGEUQAR à partir de septembre 2006) AGECEM Association générale étudiante du Cégep Édouard-Montpetit AGECR Association générale des étudiants du Cégep de Rimouski AGECRo Association générale des étudiants du Collège de Rosemont AGECTR Association générale étudiante du Cégep de Trois-Rivières AGECVM Association générale étudiante du Cégep du Vieux-Montréal AGEECBC Association générale des étudiants et étudiantes du Cégep de Baie-Comeau AGEECC Association générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Chicoutimi AGEECJ Association générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Jonquière AGEECO Association générale des étudiants et étudiantes du Cégep de l’Outaouais AGEECV Association générale des étudiants et étudiantes du Cégep de Victoriaville AGEL Association générale des étudiants de l’Université Laval AGEsshalc-UQAM Association générale étudiante des secteurs des sciences humaines, arts, lettres et communications de l’UQAM AGEUM Association générale des étudiants de l’Université de Montréal AGEUQAH Association générale étudiante de l’UQAH AGEUQAM Association générale étudiante de l’UQAM AGEUQAR Association générale des étudiants de l’Université du Québec à Rimouski AGEUQAT Association générale étudiante de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue ALÉ Accord de libre-échange (Canada / États-Unis) ALÉNA Accord de libre-échange nord-américain AMI Accord multilatéral sur l’investissement ANEQ, Association nationale des étudiants (et étudiantes) du ANEEQ Québec ASÉ Action sociale étudiante ASSÉ Association pour une solidarité syndicale étudiante AVEQ Association pour la voix étudiante au Québec BNIR Bureau national d’information et de recherche (de l’ANEEQ) CADEUL Confédération des associations d’étudiants et d’étudiantes de l’Université Laval CADEUS Confédération des associations des étudiants de l’Université de Sherbrooke CAP Comité d’action politique CASSÉÉ Coalition de l’ASSÉ élargie CCTT Centre collégial de transfert de technologie CECPQ Conseil étudiant des collèges privés du Québec (de la FECQ) CEQ Centrale des enseignants du Québec CEREF Centre étudiant de recherche et de formation CIFSE Crédit d’impôt pour frais de scolarité et d’examen CIS Comité indépendance-socialisme CLAC Convergence des luttes anticapitalistes CNECP Conseil national étudiant des collèges privés (de la FECQ) CRÉPUQ Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec CSD Confédération des syndicats démocratiques CSN Confédération des syndicats nationaux CSQ Centrale des syndicats du Québec CSU Concordia Student Union CTCUM Commission de transport de la communauté urbaine de Montréal DEC Diplôme d’études collégiales DGEC Direction générale de l’enseignement collégial EZLN Ejército Zapatista de Liberación Nacional ( Armée zapatiste de libération nationale) FACSQ Federation of Anglophone Cegep Students of Quebec (de la FECQ) FAE Fédération autonome de l’enseignement FAECQ Fédération des associations étudiantes collégiales du Québec FAÉCUM Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal FAGECCQ Fédération des AGE des collèges classiques du Québec FAPCQ Fédération des associations de parents des cégeps du Québec FCBEM Fondation canadienne des bourses d’études du millénaire FCEE Fédération canadienne des étudiants et étudiantes FCEQ Fédération collégiale étudiante du Québec (ancêtre de la FECQ) FCSQ Fédération des commissions scolaires du Québec FECQ Fédération étudiante collégiale du Québec FEEQ Fédération des étudiants et étudiantes du Québec (ancêtre de la FEUQ) FEQ Front des étudiants du Québec FEUQ Fédération étudiante universitaire du Québec FEUS Fédération étudiante de l’Université de Sherbrooke FIO Frais institutionnels obligatoires FIQ Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec FLF Front de libération des femmes FLP Front de libération populaire FLQ Front de libération du Québec FRAP Front d’action politique FTQ Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec GAS Groupe action socialiste GGI Grève générale illimitée GMR Groupe marxiste révolutionnaire GST Groupe socialiste des travailleurs IPU Impôt postuniversitaire JEC Jeunesse étudiante catholique LSO Ligue socialiste ouvrière LOJIQ L’Organisation de la jeunesse indépendantiste du Québec LOR Ligue ouvrière révolutionnaire LC(ml)C Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada MAGE-UQAC Mouvement des associations générales étudiantes de l’Université du Québec à Chicoutimi MAJIQ Mouvement d’alliance des jeunes indépendantistes du Québec MCSS Macdonald Campus Students’ Society (Association étudiante du campus Macdonald) MDE Mouvement pour le droit à l’éducation MEEQ Mouvement des étudiants et étudiantes du Québec MEOUI Mouvement des étudiants pour le Oui MIS Mouvement pour l’intégration scolaire MLT Mouvement de libération du taxi MREQ Mouvement révolutionnaire des étudiants du Québec MSC Mouvement syndical critique MSP Mouvement syndical politique NPD Nouveau Parti démocratique OCDE Organisation de coopération et développement économique ODFA Organisation des femmes dans l’ANEEQ OMC Organisation mondiale du commerce ONU Organisation des Nations Unies ONU Organisation nationale universitaire OPM Organisation politique de masse PCC-ML Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) PCO Parti communiste ouvrier PCR Parti communiste révolutionnaire PEN Presse étudiante nationale PREC Projet de règlement des études collégiales PRPR Prêts remboursables en proportion du revenu RAEU Rassemblement des associations étudiantes universitaires RACSQ Regroupement des associations des cycles supérieurs du Québec REMDUS Regroupement des étudiantes et étudiants de maîtrise, de diplôme et de doctorat de l’Université de Sherbrooke RIN Rassemblement pour l’indépendance nationale RNE Rassemblement national étudiant RPR Remboursement des dettes d’étude proportionnel au revenu RUSH Réseau des universitaires en sciences et humanités RVSNEQ Regroupement pour un véritable syndicat national étudiant du Québec SAE Société aux étudiants SDS Students for a Democratic Society SDU Students for a Democratic University SET Syndicat étudiant thérésien SFPQ Syndicat de la fonction publique du Québec SOGEECOM Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve SPUQ Syndicat des professeurs de l’UQAM SPVM Service de police de la Ville de Montréal SQ Sûreté du Québec TaCEQ Table de concertation étudiante du Québec TAEU Tests d’aptitude aux études universitaires TPU Table des partenaires universitaires UCE Union canadienne des étudiants UCL Union des communistes libertaires UEQ Union étudiante du Québec UGEQ Union générale des étudiants du Québec UGES Union générale des étudiants du secondaire UNEF Union nationale des étudiants français UQ Université du Québec UQAC Université du Québec à Chicoutimi UQAH Université du Québec à Hull (devenue l’Université du Québec en Outaouais en 2002) UQAM Université du Québec à Montréal UQAR Université du Québec à Rimouski UQAT Université du Québec en Abiti-Témiscamingue UQTR Université du Québec à Trois-Rivières ZLÉA Zone de libre-échange des Amériques
INTRODUCTION
U N SPECTRE HANTE LE QUÉBEC . L’asphalte résonne de milliers de pas. On entend au loin les échos de la révolte et de l’espoir. Le printemps étudiant de 2012 est bien fini, les cours ont repris, la routine silencieuse du capital fait son œuvre, mais l’ombre de cette grève plane encore sur la caste libérale, sur les étudiantes et les étudiants atterrés, sur celles et ceux qui espèrent un autre printemps, sur les syndicalistes envieux de la détermination étudiante. Il faudra encore une bonne décennie pour que la poussière retombe, si elle devait vraiment retomber...
On a déjà beaucoup écrit sur cette grève étudiante de 2012. La lutte politique initiée à partir de l’opposition à la hausse des frais de scolarité se poursuit maintenant dans une lutte pour la mémoire historique. ­Victoire étudiante sur le gouvernement pour les uns, défaite annoncée pour les autres, espoirs de la révolution déçus pour les frondeurs de premières lignes... Nous ne serons jamais d’accord, et c’est bien ainsi. Mais contre le fantasme d’une grève insurrectionnelle née de la génération spontanée qui s’« en câlisse [ 1]  », contre la réduction de cet épisode à « un printemps rouge et noir [ 2]  », contre le mépris et la méconnaissance historique du mouvement étudiant en général [ 3] , nous avons le devoir de faire une réelle archéologie de ce mouvement pour constituer un récit fidèle, sans mythification ni jugements cavaliers.
Le mouvement étudiant québécois est assurément le mouvement social le plus dynamique du Québec, si ce n’est du Canada et des États-Unis réunis. Comme en témoigne la grève générale du printemps 2012, il est capable de rassembler plusieurs fois des centaines de milliers de personnes dans une action politique poussant le gouvernement dans ses derniers retranchements. Il est à l’avant-garde de la résistance au régime néolibéral imposé depuis plus de deux décennies. Comment le mouvement étudiant québécois a-t-il pu acquérir une influence si déterminante ? Comment a-t-il réussi à constituer et à conserver une force de frappe à en rendre jalouses les associations étudiantes des autres provinces canadiennes ? Comment expliquer qu’une grève générale contre la hausse des frais de scolarité ait eu autant de succès, alors que toutes les autres provinces ont procédé à des hausses substantielles sans affronter une réelle résistance étudiante ? Seule l’étude de ce mouvement peut nous permettre de comprendre sa particularité dans l’histoire du ­Québec et de saisir son apport significatif. Seules la fouille archéologique et l’écoute attentive de quelques protagonistes peuvent nous éviter de nous égarer ou de nous raconter des histoires, quand bien même nous ne parviendrions jamais à un récit scientifique et objectif.
On sait que le mouvement étudiant a fourni à la politique traditionnelle nombre de politiciens aguerris. Mais il serait réducteur de voir dans ce mouvement une simple « école » de jeunes politiciennes ou politiciens, ou un tremplin de carrière, de la même manière qu’il serait naïf de concevoir l’implication des militantes et des militants étudiants à l’image d’un pur dévouement désintéressé. Bien que plusieurs aient parfois instrumentalisé ce mouvement à des fins personnelles, il a été, en lui-même, une force de transformation sociale déterminante. En plus de suivre l’évolution du réseau d’éducation, son histoire se mêle autant à celle du syndicalisme ouvrier, des mouvements révolutionnaires et des mouvements sociaux qu’à celle des différents gouvernements et partis politiques de la province. Ainsi, connaître l’histoire du mouvement étudiant, c’est comprendre davantage ce que nous sommes et d’où nous venons en tant que peuple né du conflit sans cesse renouvelé, puisque cette histoire est indissociable du développement des institutions et des représentations qui constituent la société québécoise.
Le présent ouvrage esquisse les contours d’une cinquantaine d’années de syndicalisme étudiant au Québec. Il tente d’en dégager les grandes tendances en portant à la fois une attention aux moments de dissensions et aux échecs. Nous espérons qu’il contrecarrera le désintéressement, la résignation et le cynisme pour susciter la réflexion, l’enthousiasme et la volonté de poursuivre cette épopée étudiante. Son écriture est la concrétisation d’une conviction profonde : la mémoire du syndicalisme étudiant doit être préservée et l’étude de son histoire encouragée si nous voulons mieux déceler les possibilités réelles qui se dessinent dans les failles du présent. La gauche québécoise souffre déjà trop, et depuis trop longtemps, d’une fâcheuse amnésie générale. Ce livre se veut une modeste contribution au renversement de cette tendance. L’histoire n’est ni un réservoir de recettes politiques, bonnes en tout lieu et en tout temps, ni un portrait qui devrait susciter la nostalgie, ni un enclos limitant le champ des possibles. L’histoire nourrit d’abord et avant tout le présent. Non pas qu’elle ait pour fonction de confirmer le statu quo , mais plutôt de nous rappeler que l’ordre établi n’est pas une fatalité. Elle se construit au fil des contingences et des gestes posés par des individus socialisés qui prennent en charge collectivement leur avenir. L’histoire n’est pas un livre de chevet, mais une responsabilité à assumer.
Parmi les mouvements populaires, le mouvement étudiant a toujours été l’un des fers de lance des grands bouleversements sociaux. Plusieurs raisons sociologiques permettent d’expliquer ce phénomène. Relativement libérés des contraintes familiales, les étudiantes et les étudiants ne sont pas encore soumis complètement aux pressions du marché du travail [ 4] et n’assument pas, pour l’essentiel, encore toutes les responsabilités de la « vie adulte ». En général, elles et ils disposent d’une grande flexibilité pour gérer leur emploi du temps [ 5] . À une époque de grande accélération sociale [ 6] , le temps devient une ressource rare, mais indispensable à tout mouvement qui aspire à une transformation profonde de la société. Participer à des assemblées générales, écrire des journaux, distribuer des tracts, organiser des réunions, appeler à une manifestation, coordonner des lignes de piquetage, assurer la formation des nouveaux... tout cela demande un temps précieux, libéré par la condition étudiante. En outre, la configuration particulière des campus et la concentration des étudiantes et des étudiants dans de mêmes lieux favorisent les interactions sociales. Cette écologie des campus facilite la diffusion des idées critiques et des informations, de même que l’organisation et la mobilisation [ 7] . Comme nous allons le voir, depuis 1982, le mouvement étudiant québécois bénéficie également d’une loi qui assure le financement récurrent et stable des associations étudiantes. La perception obligatoire de cotisations à partir de la facture étudiante assure au mouvement étudiant des moyens de taille lui permettant de financer ses activités (impressions, recherches, autobus pour les manifestations, pancartes, déplacements pour les congrès, etc.).
En revanche, ces conditions temporelles, géographiques et financières ne sauraient expliquer à elles seules la persistance pendant plus d’un demi-siècle d’un mouvement étudiant fort et influent. C’est grâce à la fondation et au maintien d’associations étudiantes locales (de département, de faculté, de campus ou de cégep) et nationales que le mouvement étudiant a pu garantir une continuité dans son action. Malgré le caractère essentiellement éphémère du statut étudiant, ces associations ont cristallisé une mémoire militante et assuré par le fait même la transmission de connaissances et de savoir-faire propres au milieu étudiant, la constitution de ce que Charles Tilly appelait un « répertoire d’actions collectives [ 8]  ». Notre analyse de l’histoire du mouvement étudiant soutient que ce sont essentiellement les grandes associations nationales qui ont porté les luttes les plus déterminantes ou en ont à tout le moins toujours constitué le point de référence central. Pour comprendre comment ce mouvement a pu développer dans la durée d’importantes mobilisations et favoriser la politisation critique d’une large frange de la jeunesse sur un continent où le conflit social semble appartenir à un passé déjà oublié, notre regard se portera principalement sur ce qui a présidé à la fondation des associations nationales, sur les débats qui les ont animées, sur les tensions qui les ont traversées et sur les batailles qu’elles ont portées.
Notre grille d’analyse s’appuie en grande partie sur la conception des tendances syndicales élaborée par Jean-Marc Piotte [ 9] . Les éléments théoriques caractéristiques du mouvement syndical nous seront ici d’un précieux apport. En effet, comme plusieurs l’ont fait remarquer, l’évolution du mouvement étudiant a suivi de près celle du monde syndical. Ainsi, le syndicalisme étudiant s’est beaucoup inspiré du mouvement ouvrier, que ce soit pour ses structures, ses actions, ses moyens d’information [10] , voire pour son vocabulaire et sa conceptualisation des rapports sociaux. Le mouvement étudiant suivra le syndicalisme de « participation » propre à la Révolution tranquille, comme le virage vers la confrontation à partir de 1969, dans un geste de mimétisme avec ses alliés des syndicats d’enseignants et enseignantes. Notons cependant que, contrairement aux syndicats de travailleuses et de travailleurs, les syndicats étudiants ne forment pas un regroupement de classe homogène, bien que l’on puisse considérer que leurs membres possèdent une certaine communauté d’intérêts. De plus, comme nous le verrons, le mouvement étudiant a réussi à conserver jusqu’à aujourd’hui une tradition de lutte et de pratiques politiques que le mouvement syndical a pour l’essentiel abandonné à partir des années 1980. Néanmoins, le retour en grande trombe de la confrontation en 2012 semble avoir renversé les rôles, puisque c’est maintenant le mouvement étudiant qui porte le potentiel de renouvellement du mouvement syndical [11] .
Deux grandes tendances [12] semblent s’être dégagées à travers l’histoire du syndicalisme étudiant : le concertationnisme et le syndicalisme de combat. Ces orientations, bien que leurs catégories aient été fixées tardivement, ont difficilement cohabité dans toute l’histoire du mouvement étudiant québécois. Nous considérons que ces concepts sont dynamiques et peuvent difficilement être résumés à une liste de caractéristiques précises et figées. Néanmoins, nous tenterons d’en dégager certains traits généraux, avant d’en explorer leur traduction historique et leur possible transformation. Il faut ainsi se garder de concevoir ces deux positions dans une opposition dichotomique radicale pour plutôt les considérer comme deux pôles prenant place dans un même spectre jalonné de degrés. Notre attention privilégiera les moments dans lesquels émergent les débats qui traversent ces tendances autant dans le discours que dans les actes.
Comme nous allons le voir, dans les années 1960, le mouvement étudiant débattait surtout à savoir s’il devait s’organiser sous une forme syndicale ou une autre. Malgré cela, les tensions entre le mode collaboratif ou revendicatif faisaient déjà partie du portrait ; ce serait quelque peu anachronique d’employer déjà pour cette période les épithètes de « syndicalisme de combat » et de « concertationnisme ». Le vocabulaire de la confrontation et de la concertation commencera à être employé par les acteurs du mouvement étudiant au tournant des années 1980 et surtout à partir de la constitution du Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE) en 1995. L’absence de ces catégories auparavant n’enlève toutefois rien au fait que les principales idées qui les traduisent, notamment celles de « participation » et de « contestation », germaient déjà dans les conflits politiques des étudiantes et des étudiants.
Pour les avancées futures du syndicalisme étudiant, il nous semble primordial d’engager une réflexion ouverte sur les positions et les stratégies du mouvement étudiant. Pour reprendre les mots de Jean-Marc Piotte, « si le syndicalisme de combat des années 1970 suivait une ligne simpliste et unilatérale, la stratégie actuelle, axée sur le partenariat, est l’envers aussi simpliste d’une même problématique dogmatique [13]  ». En d’autres termes, aucune organisation étudiante analysée dans cet ouvrage ne nous semble aujourd’hui représenter la réponse pleinement adéquate aux enjeux auxquels nous avons été confrontés en cette période critique. Il ne faut pas perdre de vue que le succès des luttes étudiantes dépend aussi de la capacité du mouvement à renouveler ses pratiques et son discours ainsi qu’à faire son autocritique. Ce livre se veut une modeste contribution à cette nécessaire réflexion. Notre désir d’éclaircissements historiques se trouve ainsi surtout déterminé par la volonté de tirer des leçons pour le futur des luttes étudiantes et sociales en général. Notre propos, éminemment politique, n’en est pas moins soutenu par d’abondantes recherches historiques réalisées pendant plus de cinq ans [14] .
LE CONCERTATIONNISME ÉTUDIANT
La concertation peut se définir de manière abstraite comme un « processus volontaire et décisionnel d’élaboration et de mise en œuvre de stratégies et politiques économiques et sociales, auxquelles participent différents acteurs socioéconomiques et l’État [15]  ». Autrement dit, la concertation est la rencontre d’organismes de la société civile (syndicats, groupes de pression, patronat, etc.) et de représentants de l’État visant l’établissement d’un consensus sur les mesures politiques à développer.
Dans l’histoire du Québec, le syndicalisme de concertation trouve ses racines dans l’idéologie dominante des réformateurs de la Révolution tranquille. Durant la première partie des années 1960, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Fédération des travailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ) et la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) collaboraient avec le Parti libéral du Québec à l’édification de l’État québécois moderne. Sous la présidence de Jean Marchand, la CSN, dont le nombre de membres ne cessera de grandir au fur et à mesure de la mise en place des institutions publiques, organisait son congrès de 1964 sous le thème de la « participation ». Le projet humaniste et démocratique défendu par son successeur Marcel Pepin, dans son rapport moral de 1966, s’inscrivait également dans la lignée de l’idéologie de la « participation ». À partir de 1968, l’élargissement de l’action syndicale vers le front politique, la radicalisation des luttes sociales et l’échec du projet de participation de la Révolution tranquille inciteront les centrales syndicales à prendre la voie de la confrontation frontale avec « l’État bourgeois », culminant dans le fameux Front commun de 1972. C’est à la suite de cette période que s’est institutionnalisé le concertationnisme, avec la constitution de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD). La CSD a été fondée par des dissidents de la CSN, qui reprochaient à celle-ci son déficit démocratique, son manque d’indépendance face aux partis politiques et son discours marxiste. Pour la CSD, il était primordial de distinguer la lutte syndicale de la lutte politique globale et ainsi de renoncer à tout discours trop critique envers la société de marché qui n’était, selon elle, que l’apanage d’une fraction d’intellectuels activistes peu représentatifs des syndiqués. À la différence de la CSN, de la FTQ et de la CEQ de l’époque, les réformes exigées par la CSD étaient modestes, tout autant que ses moyens d’action. Au fondement de sa pratique, la CSD recherchait l’harmonie sociale, à une période où la majorité de ses membres étaient en position de faiblesse dans leurs petites entreprises durement frappées par la crise économique. La CSD cherchait à dépasser la stratégie de l’affrontement des autres centrales syndicales en proposant plutôt une concertation des travailleuses et travailleurs avec les patrons et le gouvernement. Elle participait donc tout autant aux organes de concertation patronaux et étatiques qu’elle invitait de la même manière des représentants patronaux et gouvernementaux à ses propres congrès. La CSD défendait l’idée qu’il était possible d’établir un compromis entre les diverses organi­sations pour réformer le capitalisme et ainsi limiter l’exploitation du ­travail [16] .
Dans une perspective étudiante, la concertation implique que l’organisation étudiante qui y adhère reconnaisse l’État non seulement comme acteur légitime, mais aussi comme dépositaire de l’intérêt général de la société. Dans ce type de relation avec l’État, les organisations étudiantes se voient attribuer un rôle public par ce dernier, qui, en contrepartie, leur délègue une partie de son autorité. Ces groupes bénéficient alors de ressources financières et symboliques (reconnaissance officielle) de l’État et s’abstiennent, en retour, d’exercer un rapport de force permanent face à lui. Ponctuellement, ces organisations peuvent mettre fin au climat de bonne entente et structurer des mobilisations.
Concrètement, la stratégie concertationniste mène l’organisation étudiante qui l’adopte à privilégier le dialogue constant avec le gouvernement, en considérant implicitement comme possible la négociation d’égal à égal. La principale activité d’une organisation de ce type consiste donc à démultiplier les rencontres avec les autorités visées, en s’appuyant sur des recherches qui ont pour but de les convaincre que les positions qu’elle défend rejoignent leurs intérêts. Si une telle organisation ne rencontre pas directement les représentants du gouvernement, elle va alors chercher des appuis dans les organisations qui peuvent avoir plus d’influence sur celui-ci. Sa stratégie repose ainsi en bonne partie sur les agissements d’autres acteurs sociaux, sans égard à leur position dans les rapports de domination de la société, qu’il s’agisse de syndicats, de patronats ou d’organisations publiques. Les associations concertationnistes limitent généralement leurs discours et leur répertoire d’actions aux questions strictement étudiantes (accessibilité, droits individuels, droits des associations, etc.), rarement aux questions sociales plus larges ou aux enjeux internationaux. Elles cherchent souvent, par la concertation, à établir davantage de lieux de concertation ou de participation où la voix étudiante peut se faire entendre, que ce soit à l’intérieur des institutions scolaires ou dans divers comités ministériels. Lorsque des conflits survien­nent avec le gouvernement, les organisations concertationnistes appel­lent parfois à la grève en dernier recours, mais toujours pour rétablir au plus vite un climat de bonne entente. La paix sociale est leur maître mot.
Dans cette optique, la « contribution » financière étudiante (frais de scolarité, frais afférents, etc.) est souvent considérée comme légitime dans la perspective d’une équitable répartition des coûts, et ce, tant que l’accessibilité aux études est préservée. Il semble en effet, selon la logique du concertationnisme, beaucoup plus facile de justifier un droit de regard, un pouvoir de cogestion, de concertation ou de participation dans les établissements scolaires dès lors que les étudiantes et les étudiants participent en partie aux finances de l’institution. C’est en tant qu’usagère et d’usager d’un service, plutôt que de « travailleuse ou travailleur intellectuel », que s’organise l’action politique concertationniste.
En conséquence, la mobilisation et la formation politiques de la communauté étudiante ne font pas partie des priorités des organisations concertationnistes. Leur travail politique s’appuie presque essentiellement sur des permanents et sur un conseil exécutif (souvent rémunéré) ne favorisant que rarement la participation de la population étudiante. Cette attitude au sujet des membres de la base de l’organisation engage souvent un processus de professionnalisation de l’action politique étudiante. Cette action est surtout le fait d’une poignée d’individus considérés comme des experts de leurs dossiers, qui multiplient les rencontres avec les différents acteurs de la société pour tenter de les rallier à leurs idées. Les étudiantes et les étudiants ne sont appelés dans l’action qu’en dernier recours dans le cadre de mobilisations contrôlées et limitées, souvent dans le but de faire valoir la force de l’organisation par la couverture médiatique favorable qu’elle obtient.
LE SYNDICALISME DE COMBAT ÉTUDIANT
D’inspiration marxiste, le syndicalisme de combat présuppose que les différentes parties ont des intérêts inconciliables vu la nature des rapports de domination inscrits dans les institutions économiques et sociales. La réalité sociale est traversée d’un conflit entre ceux qui font travailler des salariés pour alimenter la dynamique infinie de valorisation du capital, les capitalistes, et ceux qui travaillent pour les premiers afin de tenter de vivre dignement, les salariés. L’État, dans cette perspective, n’est pas considéré comme une institution neutre dépositaire de l’intérêt général ; s’il est certes autonome, il demeure d’une manière ou d’une autre l’expression politique de la domination capitaliste, dans la mesure où il est soumis à des dynamiques sociales qui le dépassent.
Dans l’histoire du Québec, c’est surtout la CSN qui a incarné, de 1968 aux années 1980, la tangente combative du syndicalisme. Certains éléments de la centrale articulaient un discours marxiste qui remettait ouvertement en question le système économique et politique de la province. Pour cette tendance, la lutte des classes devait se maintenir dans la société tant et aussi longtemps que survivrait le capitalisme. La pratique politique de la CSN devait donc viser, à court terme, à limiter l’exploitation par une action syndicale constante qui n’hésitait pas à employer un répertoire d’actions musclées (occupation, sabotage, grève sauvage, etc.) et, à long terme, à remplacer le système capitaliste par un socialisme autogestionnaire dont le modèle resterait à construire et à adapter selon les besoins de la société québécoise [17] . Le document phare de cette tendance – « Ne comptons que sur nos propres moyens » – n’a jamais été adopté par les instances officielles de la centrale, mais ce discours plus revendicateur n’en a pas moins eu des effets déterminants, plus de 75 000 exemplaires ayant été distribué à travers la province [18] . Dès 1968, outre la défense syndicale traditionnelle, la CSN misait déjà sur la constitution d’un « deuxième front » parallèle au Front commun de la fonction publique, dans le but de mener des luttes sociales, notamment grâce à la formation de comités d’action politique (CAP) dans les villes et sur les lieux de travail. Elle refusait également tout soutien à un parti politique, préconisant plutôt l’auto-organisation des travailleuses et des travailleurs dans diverses organisations sociales et politiques (locataires, groupes de consommateurs, coopératives, etc.). En 1972, sa pratique combative s’est renforcée lorsque son président, Marcel Pepin, et son secrétaire, Raymond Parent, ont invité les grévistes du Front commun à braver la loi spéciale et les injonctions en demeurant en grève, entraînant l’emprisonnement du président. C’est à cette période que la frange plus conservatrice de la CSN s’est dissociée pour fonder la CSD, considérant que les dirigeants de la CSN politisaient indûment les conflits de travail [19] .
Dans sa version étudiante, le syndicalisme de combat a pour présupposé une critique de l’ordre social et politique en place. L’élection d’un parti politique n’est pas considérée comme une source suffisante de légitimité de l’appui démocratique de la population, étant donné les rapports de force en présence dans la société. Même dans le cas où le parti au pouvoir promettrait de satisfaire les revendications étudiantes, la force de la mobilisation étudiante resterait la seule garantie que ces promesses ne tombent pas dans l’oubli. De surcroît, dans le cas où la réalisation des revendications étudiantes par un gouvernement élu porterait atteinte au système économique, le gouvernement, étant limité par les menaces des puissances économiques, aurait besoin de l’appui populaire pour mener ses transformations à bien. Par conséquent, seul l’établissement d’un rapport de force permanent face à l’État et aux pouvoirs économiques peut être en mesure de satisfaire les revendications étudiantes.
Cette tendance a eu pour principales revendications l’accessibilité universelle à une éducation de qualité, passant par la gratuité scolaire et un système de bourses (aussi appelé présalaire ou salariat étudiant) et la démocratisation des instances des institutions scolaires. À l’inverse du concertationnisme, le syndicalisme de combat prône une mobilisation et une information constantes des membres, selon le principe du par et pour les étudiantes et les étudiants, dans le but de donner corps à la force du nombre. La participation active des membres dans l’élaboration des revendications, des analyses et du discours, de même que dans l’organisation des manifestations et de diverses actions politiques, est vivement encouragée. Influencé – à divers degrés dans son histoire – par le courant libertaire, le syndicalisme combatif privilégie ainsi la démocratie directe, mode délibératif dans lequel les élus, simples mandataires, se doivent d’appliquer les décisions des membres, prises dans les assemblées générales de chaque association étudiante locale. Ultimement, il s’agit de bâtir et de maintenir un rapport de force face au gouvernement, en procédant par une escalade de moyens de pression qui envisage ouvertement dans son répertoire d’actions le recours à la grève générale illimitée, à des actions de perturbation, à la désobéissance civile et à l’action directe.
Les étudiantes et les étudiants sont ainsi considérés comme les protagonistes du changement social. Dans cette optique, la lutte étudiante n’est pas en relation de concurrence avec celles des autres mouvements sociaux ; elle leur est complémentaire. La solidarité sociale est ainsi encouragée dans un triple objectif : élargir le bassin d’alliés pour la lutte étudiante, s’assurer que les gains étudiants ne sont pas obtenus au détriment des autres groupes sociaux et participer à la transformation profonde de la société.
LES ORIGINES FRANÇAISES
Le syndicalisme étudiant québécois, inspiré du syndicalisme ouvrier, trouve aussi ses racines dans son pendant français. À ce titre, la charte de Grenoble fait figure de document fondateur du syndicalisme étudiant français. En 1946, année de sa rédaction, le mouvement étudiant français a amorcé un virage important dans la compréhension de son rôle social. En effet, bien que les associations générales étudiantes existent en France depuis la fin du XIX e siècle, elles ne se sont, pour la plupart, jamais inscrites dans une perspective syndicale. À l’origine, la création de ces regroupements était fortement encouragée par l’État dans le but de former les jeunes aux valeurs de la République et d’offrir des opportunités de socialisation à l’élite politique et sociale [20] . Cependant, les autorités voyaient d’un moins bon œil la formation d’une association nationale regroupant les Associations générales étudiantes (AGE) locales, redoutant l’émergence d’un mouvement « revendicatif [21]  ». C’est ainsi que se forme l’Union nationale des étudiants français (UNEF) en 1907.
L’historiographie traditionnelle a retenu trois grandes époques de l’UNEF : l’époque « folklorique » s’étendant de la fondation à la fin de la Première Guerre mondiale (1907-1918), l’époque « corporatiste » de l’entre-­deux-guerres (1918-1939) et l’époque « syndicale » inaugurée symboliquement par la charte de Grenoble de 1946 [22] .
La première époque aurait été un simple prolongement de celle des associations récréatives dans laquelle l’UNEF ne faisait qu’organiser « la convivialité des héritiers privilégiés qui peuplent alors quasi exclusivement les bancs d’Université [23]  ».
L’époque « corporatiste » a vu apparaître, à côté de considérations ludiques, des préoccupations pour le bien-être des étudiantes et des ­étudiants. La Grande Guerre, entraînant une paupérisation des classes moyennes, a poussé les associations étudiantes à se muer en organismes d’entraide. En revanche, toutes leurs activités étaient isolées du reste de la société et dans un esprit qui se voulait « apolitique ».
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, les classes moyennes dominaient statistiquement la communauté étudiante, alors que la population avait des conditions de vie difficiles. Au sein de l’UNEF est alors née l’idée d’une charte des droits et des devoirs étudiants, la fameuse charte de Grenoble, dans le but de fonder la légitimité des revendications étudiantes. Vidée de ses membres « collaborationnistes » et de la droite discréditée par le régime de Vichy, l’UNEF, animée d’anciens membres de la Résistance, a alors pris un tournant radical en travaillant à substituer l’assistance sociale qu’elle fournissait elle-même à une politique sociale prise en charge par l’État grâce à la reconnaissance des droits des étudiantes et des étudiants.
LA CHARTE DE GRENOBLE ET LA DÉFINITION DE « JEUNE TRAVAILLEUR INTELLECTUEL »
La charte de Grenoble, écrite dans le climat d’après-guerre où l’ensemble de la société était mobilisé pour la reconstruction, s’inspirait directement des principes de la Résistance. Empreinte de l’humanisme ambiant, l’UNEF désirait participer aux réformes politiques et sociales de l’après-guerre en proposant une redéfinition du rôle des étudiantes et des étudiants. La quasi-neutralité de l’organisation pendant la guerre, voire le soutien implicite au régime de Vichy, devait faire place à une prise de position ferme pour le progrès social. Le texte de la charte de Grenoble cristallise en ce sens la ligne de démarcation entre la tendance syndicale et la tendance apolitique traditionnelle qui s’affrontaient au sein de l’UNEF.
Cette charte a pour fondement la définition de l’étudiant selon une triple identité, soit celle d’un « jeune travailleur intellectuel [24]  » (article 1). Comme « intellectuel », il a non seulement le droit « à la recherche de la vérité et à la liberté », mais aussi le devoir de les promouvoir ; pour l’intellectuel, la défense de la liberté contre l’oppression constitue sa « mission la plus sacrée ». Ce principe implique directement une prise de position politique, puisqu’il faut préciser la nature de l’oppression à combattre. Définis à partir du travail [25] , l’étudiante et l’étudiant acquièrent avec cette charte un statut leur permettant de revendiquer le droit « au travail » (à l’éducation et par la suite à un travail salarié) et à des conditions matérielles et sociales favorables à la participation active à la société [26] . Ce second qualificatif confère aux étudiantes et aux étudiants le libre exercice de leurs droits syndicaux, y compris le recours à la grève [27] . Partie intégrante de la société, la communauté étudiante rencontre des problèmes reliés à ceux des autres travailleuses et travailleurs, avec lesquels elle peut donc se solidariser. En bref, selon la formule de l’UNEF, « il n’y a pas de problèmes étudiants, mais des aspects étudiants de problèmes nationaux [28]  ». Finalement, en tant que jeunes, les étudiantes et les étudiants ont droit à une protection sociale particulière et ont le devoir de s’intégrer au mouvement de la jeunesse nationale et mondiale.
C’est en vertu de cette charte que l’UNEF, investie d’un nouveau rôle social, a mené des luttes aussi diverses que celles pour la sécurité sociale, pour un présalaire étudiant et contre la guerre d’Algérie. Encore marquée par la Deuxième Guerre mondiale, au cours de laquelle elle n’avait pas pris le chemin de la Résistance, l’UNEF soulignait même dans ce texte qu’elle participerait à « l’insurrection populaire nationale » si les droits essentiels des citoyennes et des citoyens venaient à être violés. Ainsi, cette courte définition a eu de nombreuses implications politiques, car elle a provoqué une rupture avec le rôle précédent des étudiantes et des étudiants dans la société : ils ne sont désormais plus des jeunes dénués d’intérêts politiques et en dehors de la société, mais bien des citoyennes et des citoyens à part entière qui assument leurs responsabilités individuelles et collectives. Au Québec, cette définition a notamment été reprise par l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM), association qui a ouvert la voie au syndicalisme étudiant dans la province.
CHAPITRE 1

LA PRÉHISTOIRE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT (LES ANNÉES 1950)
DUPLESSIS, L’ÉGLISE ET L’ÉDUCATION
A VANT LES ANNÉES 1960, l’image du Québec reste associée à celle de son indétrônable premier ministre Maurice Duplessis, au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959. Pétri d’un conservatisme clérical, Duplessis dirigeait un État rachitique comparativement à la taille et à l’importance de l’Église, qui avait la mainmise sur l’éducation, les soins de santé et les services sociaux. Pendant que le gouvernement fédéral édifiait l’État-providence canadien, Duplessis demeurait farouchement opposé à l’intervention de l’État dans le domaine social et l’économie, à l’exception du développement rural du Québec. L’essentiel de l’exploitation des ressources naturelles et du développement économique était assuré par des entreprises privées américaines ou anglo-canadiennes, alors que les francophones étaient souvent marginalisés dans les domaines importants de la vie économique. Duplessis pratiquait une politique de main de fer, n’hésitant pas à recourir à la censure et à la répression contre les organisations dites « bolcheviques » ou « communistes », généralement opposées à son régime ou qui se portaient à la défense des travailleurs et travailleuses.
Le règne de Duplessis, figuré comme le « roi nègre » du Québec par André Laurendeau, n’est toutefois pas resté incontesté. Les signes de l’affaiblissement du conservatisme et du catholicisme étaient déjà perceptibles bien avant la fameuse Révolution tranquille. Les intellectuels, notamment issus de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, les ecclésiastiques progressistes du mouvement personnaliste, les jeunes, les syndicalistes, les féministes, les artistes, les écrivains – qui ont notamment signé le manifeste du Refus global en 1948 – et les coopératives agricoles remettaient en question ce modèle de société et engageaient le Québec sur la voie d’une mutation culturelle profonde, à saveur humaniste et libérale, dès la sortie de la Deuxième Guerre mondiale. Les intellectuels canadiens-­français rassemblés autour de L’Action nationale et du Devoir développeront au cours des années 1950 un néonationalisme tourné vers la vie urbaine, prônant un État laïque et interventionniste dans l’économie. Ils constitueront l’essentiel des perspectives idéologiques des subséquents gouvernements du Québec [ 1] .
À partir de la Grande Dépression, le milieu syndical a connu une croissance importante qui préfigurait le rôle social qu’il allait jouer dans les années 1960 : entre 1932 et 1952, le nombre de syndiqués a été multiplié par sept. De plus en plus regroupés par branche industrielle et non plus par métier, les syndicats étaient encore majoritairement sous l’influence de l’Église catholique. Ils articulaient un discours social natio­naliste et généralement corporatiste. Mais leur insistance sur la valeur absolue de l’autonomie de la personne humaine a favorisé la montée du militantisme et de la conscience sociale sur les lieux de travail. De nombreux conflits de travail, parfois violents et prolongés (Louiseville en 1952, Murdochville en 1957 et bien sûr Asbestos en 1959), vont rapidement faire du Québec « le centre syndical de l’action directe en Amérique du Nord [ 2]  ».
Dans le domaine de l’éducation, le Québec accumulait un retard important. Au tournant des années 1950, la très grande majorité des francophones n’avaient jamais fréquenté l’école secondaire. Les rares jeunes qui accédaient aux études universitaires appartenaient tous à l’élite et devaient passer par l’enseignement du collège classique axé sur les humanités gréco-latines. Dans le Québec duplessiste, on comptait autant d’universités anglophones que francophones, alors que la population était à 90 % francophone. Les universités francophones (Laval, Montréal et Sherbrooke) avaient pour mission la défense de l’orthodoxie catholique et la protection de la langue française, piliers du patrimoine national, alors que les universités anglophones (McGill, Bishop’s, Sir George Williams, qui deviendra une partie de l’Université Concordia) ont pu acquérir graduellement leur caractère non confessionnel et une autonomie face au pouvoir religieux. Pour le dernier surintendant, Omer-Jules Desaulniers, qui a dirigé le département de l’Instruction publique du Québec de 1948 à 1964, le système d’éducation québécois devait correspondre parfaitement à l’enseignement de l’Église et préconiser une formation intégrale de l’individu qui subordonnait la formation intellectuelle à la formation morale et religieuse [ 3] . Avant la création du ministère de l’Éducation en 1964, l’intervention de l’État dans l’éducation supérieure était marginale, l’essentiel étant assuré par l’Église. À partir des années 1950, le gouvernement a tout de même favorisé le développement des sciences, en particulier les sciences appliquées, qui ont acquis une place considérable dans les universités, à côté des facultés traditionnelles qu’étaient la médecine, la théologie et le droit. Duplessis tentait alors de lier le développement du Québec à l’expansion de l’agriculture de même qu’à l’exploitation forestière et minière [ 4] .
Sur une population de 5 millions d’habitants, seuls 23 000 jeunes étaient inscrits dans une université en 1962. À l’époque, l’éducation supérieure restait réservée à une petite élite, très majoritairement en provenance des classes aisées. Il faut dire que les frais de scolarité étaient passablement élevés et que seuls une soixantaine d’étudiants « méritants » recevaient des bourses d’études. Variables selon les disciplines et les universités, les frais de scolarité étaient en moyenne de 500 dollars par année et représentaient environ le quart du budget des universités. En revanche, certaines institutions avaient presque instauré un régime de gratuité scolaire : l’École de médecine vétérinaire ne facturait par exemple que 5 dollars par année en 1959.
LES PREMIÈRES ASSOCIATIONS, LE PERSONNALISME ET LES JEUNESSES CATHOLIQUES
Les premières associations étudiantes (McGill, 1908 ; Université Laval, 1919 ; Université de Montréal, 1922) ont vu le jour avec la volonté de « rassembler une communauté étudiante universitaire qui est divisée, voire isolée, au sein des différentes facultés [ 5]  ». Elles revendiquaient essentiellement la création de lieux de sociabilité et la participation des étudiantes et des étudiants à leur gestion. Ainsi, elles n’assumaient alors qu’un rôle d’animation étudiante et ne s’investissaient pas réellement dans le politique : il s’agit de la période « folklorique » du mouvement étudiant. Le discours tenu par les membres de ces associations faisait plus souvent référence à la religion catholique qu’à l’idée d’un pouvoir syndical étudiant. Les universitaires acceptaient alors leur soumission à l’autorité et se faisaient « missionnaires » pour le salut de l’humanité [ 6] .
En revanche, une certaine frange d’intellectuels catholiques partisans du personnalisme a largement inspiré une jeunesse à la fois religieuse et critique de la place de l’Église dans la société. Les personnalistes défendaient en effet la laïcisation de la société, pensant que la christianisation devait se faire par le « dedans » et non par une force qui brime les consciences, comme on l’observait sous le régime de Duplessis. Née à la suite de la Grande Dépression des années 1930, l’idéologie personnaliste témoignait d’un regain d’intérêt des catholiques pour les pauvres et les opprimés. Pour le personnalisme, l’origine véritable de la crise était morale et spirituelle. Le système capitaliste, jugé déshumanisant, devait être dépassé pour faire pleinement place à la dignité de la personne, synthèse de l’individu et du collectif. Les personnalistes, considérés comme des « catholiques de gauche », luttaient ainsi pour l’amélioration des conditions socioéconomiques de la classe ouvrière et invitaient les jeunes à prendre conscience de cette réalité. Ils ont eu une influence considérable – notamment à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval – sur les syndicats, sur la revue Cité libre et sur les jeunesses catholiques, premiers espaces où ont émergé les prémices d’une conscience syndicale étudiante.
Jusque dans les années 1960, les jeunes du milieu collégial [ 7] étaient principalement réunis dans la Jeunesse étudiante catholique (JEC) [ 8] , mais aussi dans l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française. Si ces organisations n’étaient pas à proprement parler « syndicales », elles démontraient, en raison de l’influence du personnalisme, un intérêt marqué pour la misère ouvrière (la « question sociale ») et revendiquaient une autonomie par rapport aux autorités cléricales [ 9] . Au cours des années 1950, l’Église catholique, craignant une radicalisation de ses membres les plus jeunes, a mis fin à cette tangente en canalisant les énergies de la jeunesse étudiante vers des condamnations morales (de la pornographie par exemple) et des œuvres de charité. Or en perdant graduellement leur autonomie, les organisations catholiques ont aussi perdu l’intérêt qu’elles suscitaient au sein de la jeunesse, qui a décidé de se tourner vers d’autres formes d’implications sociales. Soulignons tout de même que les mem­bres de la JEC ont continué de s’impliquer activement dans les journaux étudiants et dans les associations étudiantes où ils y exerçaient une influence non négligeable jusqu’à la contestation d’octobre 1968 [10] .
Cette expérience catholique des organisations étudiantes n’a pas été sans influence dans la formation du syndicalisme étudiant. Première forme d’affirmation de l’identité étudiante, elle a permis la sensibilisation de la jeunesse à la « question sociale » et l’a enrichie d’une culture d’autonomie de pensée et d’action [11] .
UN DÉBUT TIMIDE DE CONTESTATION
À partir des années 1950, le milieu étudiant a commencé à s’organiser en tant que mouvement politique autonome. Nicole Neatby fait remarquer dans sa thèse de doctorat que les étudiantes et les étudiants de cette époque se souciaient déjà des questions de société et posaient un regard critique sur le monde, écartant par le fait même la thèse historique selon laquelle la politisation du mouvement étudiant est essentiellement un phénomène des années 1960. Les leaders étudiants se faisaient généralement les défenseurs de la paix dans le contexte de la guerre froide, de la laïcisation des institutions et de l’amélioration de leurs propres conditions de vie [12] . Dès 1945, le journal étudiant de l’Université de Montréal, Le Quartier latin , défendait l’instauration de la gratuité scolaire. Cela dit, comme l’a remarqué Karine Hébert, l’identité étudiante montréalaise reste attachée à la conscience de faire part d’une élite privilégiée [13] .
Lors de la rentrée d’automne 1957, plusieurs associations étudiantes ont manifesté leur opposition à une augmentation importante des frais de scolarité. Par exemple, l’AGEUM a convoqué les médias pour dénoncer la volonté de l’administration de procéder à une hausse de 25 % [14] . Les associations exigeaient du gouvernement de Duplessis qu’il accepte les subventions fédérales dédiées aux universités, qu’il diminue progressivement les frais de scolarité [15] et qu’il augmente les bourses étudiantes plutôt maigres et inaccessibles. Duplessis a balayé du revers de la main ces revendications, refusant de reconnaître les associations étudiantes comme groupes de pression légitimes [16] . Le 6 mars 1958, les associations étudiantes de toutes les universités, à l’exception de l’Université de Sherbrooke [17] , ont alors tenu leur première journée de grève générale pour protester contre le refus de Duplessis d’accepter les subventions. Ce débrayage d’environ 21 000 étudiantes et étudiants prenait place dans un climat de contestation générale du régime duplessiste [18] . Plus de 2 000 grévistes ont défié le pouvoir duplessiste devant l’Assemblée nationale en demandant « justice », comme on pouvait le lire sur leurs pancartes. À la suite de cette grève, trois délégués de l’Université de Montréal (Francine Laurendeau, Jean-Pierre Goyer et Bruno Meloche) ont fait le pied de grue dans l’antichambre du bureau de Duplessis pendant trois mois afin de lui faire part des revendications étudiantes [19] . Cette démarche n’a finalement jamais porté ses fruits. Duplessis ne leur a jamais ouvert la porte, jugeant qu’il n’avait pas « le temps de recevoir des enfants mal éduqués qui veu­lent chaque jour forcer la porte de [son] bureau [20]  ». En parallèle, les étudiantes et étudiants ont organisé pendant l’été des assemblées populaires avec des professeurs, des syndicalistes et des personnalités locales pour expliquer leurs revendications. Duplessis a finalement accepté de recevoir les présidents des six associations étudiantes universitaires en décembre 1958, mais a balayé du revers de la main leurs revendications [21] . Les associations étudiantes ont continué de rédiger des mémoires et des études et de réclamer l’instauration d’une commission royale d’enquête sur l’éducation.
Même si on ne peut pas encore parler, dans cette période, d’un mouvement étudiant organisé comme force politique significative, on peut remarquer que les prémices de sa constitution y sont présentes. En effet, les jeunesses catholiques ont permis aux et étudiantes étudiants de se former une identité propre et leur ont offert un espace de réflexion et d’expression de leurs idées. Le personnalisme a ouvert leurs horizons aux enjeux de société, pour lesquels ils sont restés sensibles jusqu’à aujour­d’hui. La journée de grève générale de 1958 constitue, quant à elle, la première expression des préoccupations « syndicales » d’un milieu étudiant qui, pourtant, ne se considère pas encore comme tel. Néanmoins, les étudiants et étudiantes sont déjà à l’avant-scène de la contestation politique du régime duplessiste.

En 1958, Jean-Pierre Goyer, Francine Laurendeau et Bruno Meloche, trois étudiants de l'Université de Montréal mandatés par leur assemblée, se rendent à Québec, dans le but de rencontrer le premier ministre Maurice Duplessis et de lui remettre un mémoire sur l'accession à l'université. Ils se heurteront à une porte close.
Extrait de Jean-Claude Labrecque, L'Histoire des trois , ONF, 1990, Reproduite dans Jean-Pierre Boyer et al. À force d'imagination. Affiches et artéfacts du mouvement étudiant au Québec, 1958-2013, Montréal, Lux, 2013, p. 18.
CHAPITRE 2

PARTICIPER, CONTESTER, S’ORGANISER (1961-1973)
LA RÉVOLUTION TRANQUILLE, LE RAPPORT PARENT ET LA RADICALISATION POLITIQUE
L ES ANNÉES 1960 ont marqué un tournant dans l’histoire du Québec. Les intellectuels francophones issus des professions libérales formaient « une nouvelle classe moyenne bureaucratique » désireuse de rompre avec les valeurs traditionnelles de l’Église, au profit de la laïcisation et de l’étatisation des services publics [ 1] . On affirme souvent que la Révolution tranquille s’est en quelque sorte amorcée avec l’élection en 1960 de l’« équipe du tonnerre » du Parti libéral du Québec, inspirée par l’idéologie de « rattrapage » du retard du Québec. En revanche, il ne faudrait pas voir dans cette élection une rupture radicale. L’influence du clergé déclinait déjà depuis la Deuxième Guerre mondiale et, comme nous l’avons souligné, les syndicats affrontaient déjà depuis un certain temps les « big boss patroneux » et l’État. Plusieurs politiques attribuées au Québec « moderne », comme le droit de vote des femmes ou la création d’Hydro-Québec, dataient déjà du gouvernement d’Adélard Godbout [ 2] . Dès la mort de Maurice Duplessis en 1959, Paul Sauvé entreprenait de réviser les politiques de son prédécesseur, sans qu’il ait le temps d’accomplir des avancées significatives. Le Parti libéral défendait quant à lui un libéralisme keynésien reconnaissant le rôle de l’État dans la réduction des inégalités sociales et le développement économique. De nombreuses réformes sociales déterminantes ont ainsi été mises en branle afin que certaines activités soient prises en charge par l’État : déconfessionnalisation graduelle des écoles, mise en place de l’assurance maladie et d’une assurance automobile étatique, protection du consommateur, nationalisation générale de l’hydro-électricité, création de diverses sociétés d’État (dont la Caisse de dépôt et placement du Québec), etc. Le Québec s’est modernisé en bâtissant un État-providence soucieux de l’éducation de masse. Le slogan « Maîtres chez nous », si cher à Jean Lesage, conjuguait une politique de développement économique satisfaisant les aspirations populaires tout en assurant la création d’une bourgeoisie proprement québécoise. L’important était surtout de faire en sorte que les francophones rivalisent avec les anglophones dans les emplois qualifiés et acquièrent une large place dans la fonction publique croissante, car leur situation économique était catastrophique : « En 1961, un écart de 35 % sépare le revenu moyen des anglophones et des francophones, et les statistiques mettant en corrélation revenu et ethnicité révèlent que les francophones se situent alors au 12 e rang sur 14 groupes ethniques de la province [ 3] . » Pour mener à bien ses projets, le Parti libéral pratiquait une politique d’ouverture, invitant les centrales syndicales à participer aux décisions politiques par le biais d’organes de consultation, ce que refusait ardemment de faire le gouvernement précédent. Ainsi, les syndicats et le gouvernement marchaient souvent main dans la main, même si les premiers voulaient surtout réformer le capitalisme et le dernier cherchait plutôt à affirmer un nationalisme économique.
Durant cette période d’effervescence politique et sociale, une partie significative de la gauche défendait un projet d’émancipation nationale indissociablement socialiste (« socialisme et indépendance »). Elle portait le discours de décolonisation du tiers-monde voulant que les Québécois francophones soient les « Nègres blancs d’Amérique [ 4]  », les prolétaires colonisés à l’intérieur même de l’Empire [ 5] . Le nouveau nationalisme québécois se concentrait sur la question linguistique, et non plus sur la religion catholique et les institutions juridiques, comme l’articulait Maurice Duplessis. Les revues Parti pris et Révolution québécoise animaient le débat politique de gauche, de même que la création du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), du Parti québécois, du Front de libération populaire (FLP), du Front de libération des Femmes (FLF) et du Front de libération du Québec (FLQ). Beaucoup de gens ont témoigné de leur sympathie envers les objectifs du manifeste du FLQ après sa lecture à la télévision publique en octobre 1970 [ 6] , même s’ils condamnaient le kidnapping du ministre du Travail Pierre Laporte, dont la fin tragique est bien connue. Ces mouvements ont eu une influence certaine sur la jeunesse québécoise, imposante par son poids démographique. À l’époque, la moitié de la population avait moins de 25 ans, à quoi on pouvait ajouter le phénomène de « l’allongement de la jeunesse [ 7]  » dû au prolongement de la scolarisation. De surcroît, grâce à une campagne de la JEC et des journaux étudiants, l’âge de la majorité électorale est passé de 21 à 18 ans en 1964, faisant de la jeunesse une nouvelle force politique incontournable.
Ce double mouvement de modernisation de la province et de radicalisation des luttes politiques animées par la jeunesse qui fait sienne la pensée postcoloniale a fait du système d’éducation un lieu privilégié de transformations sociales. Le gouvernement Lesage a ouvert un immense chantier dans le monde de l’éducation dès 1961 avec la Grande Charte de l’éducation. Cette charte, rédigée par Paul-Gérin Lajoie, a mené à la promulgation de nombreuses lois, notamment l’obligation de fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 15 ans, la gratuité de l’enseignement du primaire au secondaire et la mise en place d’un système de bourses pour les études postsecondaires.
Le gouvernement Lesage a aussi mis en place la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, qui a accouché du fameux rapport Parent. Ce texte a été à l’origine de la création du réseau d’éducation public et du ministère de l’Éducation en 1964. Il recommandait une démocratisation de l’éducation dans le but de réaliser l’égalité des chances, de rendre l’éducation supérieure accessible et de préparer l’individu à la vie en société [ 8] . Le rapport considérait que l’éducation publique devait jouer un rôle central dans la formation humaniste des citoyennes et des citoyens ainsi que dans le développement économique national. Prescrivant l’ouverture des cégeps et des polyvalentes, le rapport Parent est devenu un document de référence pour le mouvement étudiant qui, durant les décennies subséquentes, y a trouvé un appui institutionnel à ses revendications historiques pour la gratuité scolaire et un régime de prêts et de bourses adéquat. En revanche, pour ce qui est du niveau universitaire, malgré la déclaration de principes du rapport Parent considérant que « la démocratisation véritable de l’enseignement suppose des mesures d’aide aussi bien que de gratuité », les commissaires ont recommandé que « les frais de scolarité soient maintenus [ 9]  », bien qu’ils reconnaissaient que la gratuité était souhaitable à long terme. C’est pourquoi les droits de scolarité ont été « gelés » à 500 dollars par année à partir de 1968. Quant aux nouvelles institutions collégiales, elles ont favorisé – et favorisent encore – l’accès à une éducation postsecondaire aux classes moins aisées (grâce à sa politique de gratuité) et aux personnes habitant dans les régions éloignées (grâce à leur répartition sur le territoire). Elles ont tranquillement remplacé les collèges classiques, réservés à une élite et contrôlés par le clergé, et les instituts techniques. Le gouvernement Lesage a ainsi réalisé la plupart des recommandations du rapport Parent en adoptant un slogan qui témoignait de l’importance croissante accordée à l’investissement dans l’éducation pour permettre l’ascension sociale des individus : « Qui s’instruit s’enrichit [10]  ! » Dans les décennies suivantes, ces politiques de démocratisation de l’éducation ont eu des résultats probants, du primaire à l’université, en particulier pour les femmes. Entre 1951 et 1968, la proportion des jeunes de 18 à 20 ans qui fréquentent l’université est passée de 4,4 % (20 700 personnes) à 11,3 % (82 600 personnes). Pour le secteur préuniversitaire, cette proportion est passée de 3,8 % (10 200 personnes) à 12,5 % (55 900 personnes) [11] .
En outre, la démocratisation du système d’éducation québécois s’opère sous le maître mot de la « participation ». Le rapport Parent préconise que les directions des nouveaux cégeps et des universités impli­quent les communautés étudiante et professorale dans l’élaboration et la mise en place des réformes afin d’éviter les potentiels conflits. Dans les faits, la place limitée accordée aux syndicats naissants et aux associations étudiantes sera à la source d’un processus de radicalisation politique et de confrontation.
À partir de 1966, le retour au pouvoir de l’Union nationale ralentit la consolidation de l’État québécois et, par ricochet, le développement du réseau d’éducation. Même si l’Union nationale n’obtient que 41 % des voix contre 47 % pour le Parti libéral, il remporte l’élection de 1966 en raison du mode de scrutin et grâce à une carte électorale favorisant les comtés ruraux. Le gouvernement de Daniel Johnson a mis un frein aux réformes accélérées entreprises par le gouvernement Lesage, se distanciant tout de même du conservatisme radical de Maurice Duplessis. Le climat de collaboration qui dominait durant les six premières années de la Révolution tranquille entre les syndicats, les associations étudiantes et le gouvernement allait maintenant laisser place à une atmosphère de tensions et de confrontations quant aux réformes sociales à entreprendre, accentué par le caractère illégitime de l’élection du gouvernement. Jus­qu’au milieu des années 1960, les centrales syndicales « participaient » à la politique de « rattrapage » du gouvernement Lesage, mais leurs attentes ont rapidement été déçues. Elles défendaient des réformes en profondeur de l’organisation économique de la société qui pointaient vers un projet socialiste. Les blocages institutionnels de l’État et du patronat ont favorisé l’éclatement d’affrontements majeurs. Selon l’historien Jacques Rouillard, les espoirs déçus de la Révolution tranquille ont ainsi provoqué une radicalisation du mouvement syndical qui s’est manifesté à la CSN dès 1966 et à partir de 1970 à la FTQ comme à la CEQ [12] .
Il faut dire que le contexte international n’inspirait pas autre chose qu’une remise en question profonde de la société. En 1968, un mouvement de révolte et de grève a enflammé nombre de pays occidentaux, provoquant des changements sociaux et politiques importants. La jeunesse se révoltait alors « contre le système » en place : elle remettait radicalement en question la famille, le travail, la sexualité et les rôles de pouvoirs. Mais surtout, l’heure n’était plus à la réforme rendue possible par le dialogue, mais à l’affrontement direct pour une révolution globale ; c’était le temps de la contestation permanente. Des heurts violents ont éclaté entre la population étudiante, les administrations et les gouvernements dans plusieurs pays, notamment en Italie, au Mexique, en Allemagne, en Angleterre, en Tchécoslovaquie et aux États-Unis. En France, la jeunesse étudiante se révoltait contre une société jugée oppressive, paternaliste et autoritaire. Le mouvement de Mai 68 a donné lieu à d’âpres affron­te­ments entre les manifestants et les forces policières. Il a été, au Québec, une source d’inspiration non négligeable. Dans le reste du Canada, des révoltes dans les high schools de l’Ontario ont fait craindre le pire tandis qu’au Nouveau-Brunswick, les nationalistes acadiens se sont attaqués aux élites jugées rétrogrades et ont réclamé la francisation de l’administration de la ville de Moncton [13] . C’était aussi l’ère de la contre-culture portée par une jeunesse au poids démographique imposant. Dans le cas particulier du Québec, les analogies possibles entre la condition des francophones et celles des noirs (et autres peuples opprimés) favorisent une curieuse récupération du discours postcolonial qui aura des effets déterminants [14] . Évidemment, c’est dans ce contexte qu’il faudra interpré­ter la contestation d’octobre 1968 au Québec.
Quant à la décennie 1970, elle a été marquée par de profonds bouleversements politiques et économiques. D’abord, une récession a frappé le Québec avec une rare ampleur. Le chômage important (10 % environ) – en particulier des diplômés – s’est combiné à une inflation fulgurante (de 3,3 % en 1970 à 12,5 % en 1974) touchant principalement le prix des denrées alimentaires. Cette nouvelle crise du capitalisme a favorisé une radicalisation des luttes ouvrières, encouragée par des discours syndicaux d’inspiration marxiste en provenance de la CSN, de la FTQ et de la CEQ [15] . Cette décennie a connu le plus grand nombre de grèves de tout le XX e siècle. Après la grève violemment réprimée de La Presse en 1971, l’année 1972 a vu naître le premier Front commun syndical de l’histoire du Québec. Cette coalition de la CSN, de la FTQ et de la CEQ a mené une grève générale dont la principale revendication était l’établissement d’un salaire de base de 100 dollars par semaine. Le gouvernement a répliqué par des injonctions, la suspension du droit de grève – prévoyant de fortes amendes pour ceux qui désobéiraient – et la fixation des conditions de travail pour une période de deux ans. Le Front commun a alors recommandé de défier la loi spéciale, mais s’est rapidement ravisé devant les lourdes conséquences et l’impossibilité de consulter ses 210 000 mem­bres. Les présidents des trois centrales syndicales, Marcel Pepin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau, ont malgré tout été condamnés à un an de prison pour avoir incité à braver les injonctions dans les hôpitaux. Cette répression, au lieu de calmer le jeu, a exacerbé la tension et a donné les armes nécessaires à une grève d’appui dans les secteurs public et privé. À Sept-Îles, les grévistes ont bloqué la ville pendant deux jours et pris le contrôle de la station radiophonique. D’autres villes ont connu des mouvements similaires, de Port-Cartier à Saint-Jérôme en passant, entre autres, par Gagnon, Hauterive, Baie-Comeau et Murdochville. Espérant reprendre les négociations avec le gouvernement, le Front commun a incité les grévistes à retourner au travail après une semaine de débrayage. Les injonctions, la loi spéciale et cet appel au calme ont réussi à faire fléchir la grande majorité des syndicats, isolant quelques résistants à Thetford Mines, Black Lake et en Mauricie. Même si le gouvernement libéral sera obligé de concéder plus tard des gains significatifs au mouvement syndical [16] , à l’époque, bien des gens interprètent les grèves de mai 1972 comme un échec. Cela dit, aucune autre région de l’Amérique du Nord n’a connu une politisation de classe aussi rapide et intense, devenant une source d’inspiration pour bien d’autres militants et militantes du continent [17] .
Au terme de cette chaude période, la CSN a été confrontée à une scission qui a donné naissance à la CSD, organisation regroupant surtout les travailleuses et travailleurs du textile. La CSD a été la première à adopter une position concertationniste, qu’elle croyait être une troisième voie entre le syndicalisme combatif de la CSN et le syndicalisme d’affaires de la FTQ. Quant à cette dernière, l’issue du Front commun l’aura forcée à une réorganisation importante, ayant notamment pour conséquence l’abandon du discours marxiste de la lutte des classes au profit d’un appui politique au Parti québécois [18] . Dès l’élection du gouvernement Lévesque en 1976, la FTQ a effectivement participé avec enthousiasme aux différents sommets et organes de concertation mis en place par l’État, inaugurant ainsi le virage concertationniste du syndicalisme québécois.
Sur la scène politique, les élections de 1970 ont donné lieu à des débats houleux et sont, pour une partie de la gauche, venues confirmer le blocage institutionnel de la société québécoise. Le Parti libéral, alors dirigé par Robert Bourassa, s’est fait élire en diabolisant le Parti québécois, qui participait pour la première fois au processus électoral. L’appui de bon nombre d’étudiantes et d’étudiants à ce nouveau parti était important. Il a entre autres bénéficié de l’implication de plusieurs d’entre eux, dont Gilles Duceppe et Louise Harel, de même que de la candidature de Claude Charron, ancien leader étudiant. Le Parti québécois n’a obtenu que 24,5 % des voix (et seulement sept sièges), mais a réussi à rassembler 40 % des votes étudiants [19] . Cet appui s’explique notamment par la forte prégnance du nationalisme au sein du mouvement étudiant depuis ses origines, de même que par l’espoir de voir émerger un parti qui aurait pu rompre avec l’intransigeance des autres. Mais l’échec du Parti québécois et l’élection de Bourassa ont été interprétés comme la preuve de l’inutilité de la voie électorale. Plusieurs se sont alors ralliés à la stratégie du FLQ, que la crise d’octobre 1970 a rendu célèbre. Dans ce climat social explosif, après avoir fait le bilan des luttes menées depuis octobre 1968, plusieurs militantes et militants se sont finalement tournés vers la formation du mouvement marxiste-léniniste et du courant trotskyste, qui ont sûrement été parmi les courants politiques de gauche les plus marquants des années 1970 et 80.
LA PRISE DE CONSCIENCE SYNDICALE
Avant les années 1960, on ne peut pas réellement parler de syndicalisme étudiant au Québec. À l’exception de la journée de grève de 1958, le mouvement étudiant ne s’unissait que rarement pour défendre les droits étudiants. En 1961, l’adoption de la Charte de l’étudiant universitaire par l’AGEUM a concrétisé la rupture avec cette période corporatiste. Ce texte s’appuie sur l’idée d’un syndicalisme étudiant, vigoureusement défendue dans le journal étudiant Le Quartier latin et par les étudiantes et les étudiants de la Faculté de droit, dont l’illustre Bernard Landry, qui sera élu président de l’AGEUM en 1962. Il s’inspire des principes de la charte de Grenoble, reprenant mot pour mot la définition du « jeune travailleur intellectuel ». Comme l’affirmait un militant de l’AGEUM de l’époque, choisir le syndicalisme, c’est faire en sorte que « l’étudiant cesse d’être un parasite de la société revendiquant uniquement pour son confort personnel [et] se donne un rôle social à jouer [20]  ». Notons que cette charte québécoise comportait quelques originalités par rapport à sa source française. Elle réclamait notamment la cogestion des services aux étudiants, la démocratisation du système scolaire, la gratuité scolaire à tous les niveaux et un présalaire étudiant, sorte de revenu garanti ou de système de bourses accordées à tous les universitaires en vertu de leur participation à la société par leur « travail », c’est-à-dire leurs études. Elle demandait aussi à ce que les étudiantes et étudiants n’aient pas de travail salarié pendant l’année scolaire et que le travail durant les vacances soit « facultatif et non conditionné par des besoins financiers ». En contrepartie, la charte donnait aux étudiantes et aux étudiants le devoir de défendre l’autonomie de leur institution et la liberté d’enseignement de même que celui d’acquérir la maîtrise de leur discipline [21] . La charte de Grenoble inspirera également le milieu collégial quelques années plus tard. C’est dans le but de s’y conformer, notamment sous l’impulsion de la militante Louise Harel [22] , que l’Association générale étudiante du Cégep de Sainte-Thérèse devient, à partir de 1967, le Syndicat étudiant thérésien (SET). Plusieurs autres associations étudiantes collégiales adopteront cette dénomination syndicale.
Les étudiantes et étudiants allaient ainsi ­participer, durant toute la décennie, aux diverses luttes sociales qui ont traversé le Québec. La syndicalisation et la politisation du mouvement étudiant ont notamment été favorisées par la démultiplication des inscriptions en sciences sociales et en sciences politiques [23] . De la manifes­tation contre les propos racistes du président du Canadien National au « samedi de la matraque », journée d’émeute violemment réprimée à l’occasion de la venue de la reine d’Angleterre, en passant par les manifestations contre la guerre au ­Vietnam et la solidarité avec les travailleuses et travailleurs en grève dans divers lieux de travail, le mouvement étudiant est devenu peu à peu une force politique non négligeable. À travers ces expériences de lutte, plusieurs ont notamment pris conscience de la nature de l’exploitation capitaliste et ont commencé à articuler un discours critique, non sans inquiéter le gouvernement libéral de l’époque.
LES JOURNAUX ÉTUDIANTS, BERCEAUX DE LA RÉFLEXION SYNDICALE
Durant cette période mouvementée, les journaux étudiants ont joué un rôle d’« éveilleurs de conscience » pour le Québec. Faisant écho aux problèmes sociopolitiques contemporains, ils ont acquis un tel degré de professionnalisme que leur réputation dépassait même les frontières des campus : certains articles du Quartier latin , le journal étudiant de l’Université de Montréal, étaient reproduits dans Le Devoir ; les journalistes étudiants étaient régulièrement consultés par les télévisions et les grands journaux. En 1962, les différents journaux étudiants se sont regroupés au sein de la Presse étudiante nationale (PEN), qui est venue remplacer l’ancienne Corporation des Escholiers griffonneurs, contrôlée par les directeurs de séminaires et surtout intéressée à la littérature. Prônant un journalisme engagé qu’elle voulait voir naître dans toutes les institutions scolaires la PEN a joué le rôle de protagoniste dans la réflexion politique de l’époque. Ouvertement nationaliste, la PEN défendait l’implication étudiante pour le progrès social, politique et économique du Québec, tout en défendant la laïcisation de la société et la liberté de penser.
Les réflexions qui animaient les journaux étudiants de l’époque les ont naturellement conduits à appeler à la création d’un véritable syndicalisme étudiant. La PEN se faisait ainsi l’écho de la syndicalisation des différents corps de la fonction publique qui naissait avec l’État-providence. En 1962, à l’initiative de son président Robert Gratton [24] , elle s’est chargée de concentrer ses énergies sur la création d’associations étudiantes collégiales et de fédérations de ces dites associations [25] . Plusieurs associations générales étudiantes feront alors leur apparition dans les institutions scolaires, même si le mouvement de fondation restera circonscrit à ­Montréal et ses environs ainsi qu’au Saguenay–Lac-Saint-Jean, prenant plus de temps à pénétrer la région de Québec et les Cantons-de-l’Est. L’année suivante, la PEN a même lancé l’opération « Gratuité scolaire » visant l’abolition des frais de scolarité et une amélioration substantielle du régime de prêts et de bourses. Cette campagne a finalement culminé par une manifestation de 3 000 à 4 000 personnes à Québec le 1 er avril 1964. Enfin, en 1962-1963, la PEN a mené une importante campagne dans les journaux étudiants et la presse nationale pour le droit de vote à 18 ans, revendication satisfaite par le gouvernement Lesage, non sans que celui-ci espère récolter la faveur des jeunes.
LA FAGECCQ : ENTRE RESPECT DE L’AUTORITÉ ET PRÉOCCUPATIONS SYNDICALES
On nous reprochera par ailleurs de ne pas faire de syndicalisme et de pactiser avec les patrons. Mais qu’est-ce que le syndicalisme, sinon l’effort fourni par un groupe organisé afin de s’insérer à l’intérieur du milieu où il travaille ? C’est d’ailleurs dans ce sens que s’oriente de plus en plus le syndicalisme étudiant. De plus, le terme de « patron » ne signifie rien dans un collège : un collège n’est pas une usine, et l’on ne doit pas à priori fonder les relations étudiants professeurs-­autorités sur le principe des relations ouvrières.
FAGECCQ, « Cogestion et vie collégiale » présenté au camp de la FAGECCQ, 9 au 12 juin 1966, p. 6.
Comme nous l’avons vu, les débats sur la place des étudiants dans la société qui ont eu cours au milieu des années 1960 ont provoqué la création d’associations générales dans les collèges classiques. Les étudiantes et les étudiants ont ensuite cherché à se regrouper à l’échelle provinciale dans une organisation réunissant universitaires et collégiens. Ce projet s’est concrétisé par la création de l’Union générale des étudiants du ­Québec (UGEQ). Le 8 mars 1963, à la suite d’une invitation de l’AGEUM à une « journée syndicale d’information », les associations étudiantes réunies à l’Université de Montréal ont mandaté un conseil exécutif provisoire, présidé par Bernard Landry, et lui ont demandé de rédiger une ébauche de statuts et de règlements de la nouvelle formation et d’organiser un congrès de fondation. Mais assez rapidement, les débats ont divisé collégiens et universitaires. En effet, les collégiens considéraient qu’ils avaient un statut particulier par rapport aux universitaires et que cette distinction devait se refléter dans la structure de l’UGEQ. Selon eux, pendant leur passage par le collège classique, ils tentent d’acquérir une formation humaine générale, alors que les universitaires cherchent à maîtriser des compétences dans un domaine particulier [26] . Les associations collégiales appuyaient néanmoins l’idée d’un mouvement étudiant unifié, mais soutenaient que leurs intérêts devaient être entendus dans une structure propre au milieu des collèges classiques au sein de la future UGEQ. La journaliste Lysiane Gagnon rapporte que cette division s’expliquerait par la peur des collégiens de se voir submerger par les universitaires et de subir la répression des administrations des collèges [27] .

Caricature de Raoul Hunter, 1 er septembre 1964.
Source: BAnQ Québec/Fonds Raoul Hunter/ P716,S1P77-06-18.
Cette volonté a abouti, les 15 et 16 avril 1963, à la création de la Fédération des associations générales des étudiants des collèges classiques du Québec (FAGECCQ) en présence d’une cinquantaine de délégations collégiales [28] . Dans un premier temps, cette fédération s’est inscrite dans la voie tracée par l’AGEUM : elle a fait sienne la définition du « jeune travailleur intellectuel » en adoptant une Charte de l’étudiant similaire à celle de l’AGEUM. Elle se considérait comme une organisation syndicale dont les membres avaient pour devoir de défendre la liberté, la paix et l’épanouissement d’un « nouvel ordre social fondé sur la justice et la dignité de la personne humaine [29]  ». Dès ses origines, elle revendiquait, d’une part, l’amélioration de la condition étudiante : la gratuité scolaire, la sécurité d’emploi pendant l’été, l’amélioration substantielle du premier programme de prêts et de bourses, la mise en place d’un réseau d’éducation publique et la création d’universités publiques. D’autre part, elle exigeait l’instauration de services gérés par la collectivité étudiante : coopératives, assurance, activités culturelles et scolaires. Ses énergies ont surtout été consacrées à forcer le gouvernement à accélérer la création des cégeps et à l’empêcher de financer les institutions scolaires privées [30] .
Dans sa pratique politique, la FAGECCQ encourageait la « participation institutionnalisée » des étudiantes et des étudiants à leur propre éducation, c’est-à-dire aux différents organes de consultation des collèges [31] . C’est ainsi qu’elle reconnaissait le ministère de l’Éducation nouvellement créé comme une « autorité suprême devant présider à toute réforme » et comme un « arbitre désigné, lorsqu’éclate un conflit entre une corporation, [une] association, [un] syndicat et les administrateurs [32]  ». Elle semblait ainsi avoir une confiance absolue dans la capacité du gouvernement Lesage de représenter l’intérêt général et de mener à bien les réformes demandées. La collaboration avec les administrations et les représentants de l’État était ainsi monnaie courante pour la FAGECCQ. Gérald Larose, qui a fait ses premières armes comme militant de la FAGECCQ au milieu des années 1960, n’a d’ailleurs pas hésité à inviter dans son cégep le ministre de l’Éducation Paul Gérin-Lajoie pour débattre du rapport Parent [33] . Cette attitude de collaboration s’explique en bonne partie par l’espoir que l’État représentait un levier de transformation de la société québécoise, auparavant dirigée par les institutions cléricales.
À une époque où les tendances révolutionnaires faisaient leur apparition et confrontaient leurs idées au Québec, la FAGECCQ cherchait également à ce que les étudiantes et les étudiants soient considérés comme de bons « révolutionnaires », même si, paradoxalement, elle semblait accepter la soumission à l’autorité. Adoptant une posture libérale, elle considérait que les étudiantes et étudiants avaient le devoir de rechercher « la société idéale » en respectant le « pluralisme de pensées à l’intérieur de la communauté étudiante elle-même et dans la société ensuite [34]  ». Suivant cette logique, tout l’art du politique résiderait dans la recherche de l’harmonie sociale émergeant de l’équilibre d’acteurs aux idées différentes, mais sans intérêts contradictoires. Cette tendance concertationniste s’est notamment concrétisée dans sa revendication de la cogestion des institutions qui devait passer par une participation accrue d’étudiantes et étudiants « responsables » aux structures en place. En clair, elle définissait son action sociale comme un « syndicalisme de participation [35]  ». Ce type de syndicalisme lui semblait le plus approprié pour améliorer la condition étudiante, dans la mesure où elle considérait que les collèges classiques s’étaient débarrassés de l’autoritarisme traditionnel. Elle refusait ainsi de concevoir la société comme étant constituée de rapports de force, de classes sociales, d’inégalités. Son choix de la collaboration était tout à fait assumé :
Au départ, il y a un choix à faire : s’agit-il de revendiquer ou de collaborer ? En optant pour la revendication, il s’agirait de mettre sur pied un groupe assez fort pour s’imposer devant l’administration, assez représentatif pour que l’ensemble des étudiants s’en sente solidaire, et assez sérieux pour qu’au moins ses revendications soient prises en considération. Il correspondrait assez bien au syndicat ouvrier du monde nord-américain et, comme lui, refuserait de participer au processus de décision, de peur d’être impliqué par les décisions prises et de perdre ainsi une partie de son autonomie et de sa liberté de revendications. En optant pour la coopération, nous sommes automatiquement impliqués par les décisions prises, et ce, à deux niveaux : au Conseil des études et dans un conseil de vie collégiale. « Co-gestion » signifie étymologiquement « gestion en commun ». [...] Elle suppose, de toute façon, une reconnaissance réciproque des parties impliquées : il ne s’agit plus de voir l’ennemi en face de soi, mais le collaborateur [36] .
Son action politique se résumait alors à l’identification de problèmes précis et circonscrits et à l’élaboration de solutions « concrètes » soumises au gouvernement par le biais de leurs mémoires. Dans de très rares cas, elle reconnaissait la nécessité d’exprimer son mécontentement ; la grève ne devant être utilisée, quant à elle, que dans des situations extrêmes [37] .
Sa place privilégiée dans le milieu collégial l’a amenée à jouer un rôle déterminant dans la mise sur pied de l’UGEQ. Cherchant à y obtenir un pouvoir prépondérant tout en conservant son autonomie, elle a tenté de conserver un droit de véto sur les décisions de l’UGEQ pendant la première année de sa fondation [38] . Cela dit, la FAGECCQ s’est dissoute lors de son congrès de septembre 1967, bouleversée par la création des cégeps qui ont imposé une réorganisation complète du mouvement étudiant. Elle a persisté dans l’imaginaire de plusieurs militants et militantes comme une école de formation déterminante à la politique parlementaire traditionnelle, à ses procédures (le code Morin) et à l’art oratoire [39] .
La FAGECCQ a tenté de formuler une des premières conceptions de la stratégie du mouvement étudiant au Québec. Malgré son attachement aux termes « révolutionnaire » et « syndicalisme », elle représente dans l’histoire la première position assumée d’un syndicalisme étudiant qui se veut plus collaborateur que revendicateur, davantage participatif que contestataire. Elle traduisait peut-être à sa façon la posture adoptée par la plupart des syndicats de travailleuses et travailleurs de l’époque. À l’heure de la Révolution tranquille, les centrales syndicales collaboraient en effet avec le gouvernement Lesage à l’édification de l’État-providence, gage d’un certain progrès social. La FAGECCQ était toutefois plus encline à respecter l’autorité de l’État et des administrations qu’à exiger la réalisation de ses revendications par des moyens de pression. Par ailleurs, cette tension entre la collaboration et la confrontation a aussi travaillé de l’intérieur la centrale syndicale étudiante, l’UGEQ, cette fois-ci à l’avantage de la confrontation.
L’UGEQ : PREMIÈRE CENTRALE SYNDICALE ÉTUDIANTE
Le syndicalisme étudiant regroupant tous les cycles postsecondaires a pris forme en novembre 1964 avec la création de l’UGEQ. À l’instar de l’AGEUM, l’UGEQ a pris pour assise une charte des droits et des devoirs étudiants semblable à la charte de Grenoble, reconnaissant le « syndicalisme étudiant comme le principe directeur de toute sa pensée et de son action [40]  ». Résultat d’une longue réflexion des associations collégiales et universitaires, l’UGEQ rassemblait déjà 60 000 membres après seulement une année d’activité, soit plus de 60 % de la population étudiante [41] . Parallèlement à sa formation, on assistait à la désaffection des associations étudiantes québécoises de l’Union canadienne étudiante (UCE). Ce rejet de l’UCE s’explique par l’influence grandissante du nationalisme qué­bécois dans le milieu étudiant et par la nécessité reconnue par les étudiantes et les étudiants de lutter à l’échelle provinciale contre le ministère de l’Éducation nouvellement créé. L’UCE, association étudiante pan­canadienne datant de 1926 [42] , n’avait pas réussi, à travers sa réforme, à satisfaire les revendications de ses membres francophones critiques de la Confédération canadienne. Selon Alexandre Leduc, qui a consacré un mémoire à cette période du mouvement étudiant, l’UGEQ constituait ainsi le résultat de la convergence de deux trajectoires : celle du milieu préuniversitaire qui s’organisait grâce au journalisme étudiant et celle du milieu universitaire qui désertait l’UCE, constatant l’impossibilité de résoudre le conflit politique et linguistique au sein de cette union étudiante binationale.

En décembre 1964, le journal Le Quartier latin de l’Université de Montréal annonce la fondation de l’UGEQ.
Archives du Quartier latin , 8 décembre 1964. Reproduite dans Jean-Pierre Boyer et al. , Affiches et artéfacts du mouvement étudiant au Québec 1958-2013 , Montréal, Lux, 2013, p. 19.
L’UGEQ avait pour principe fondateur général la lutte pour « l’accessibilité générale des citoyens à l’enseignement supérieur [43]  ». Celle-ci devait essentiellement passer par la disparition des frais de scolarité et la création de nouvelles universités publiques de langue française. Elle revendiquait une bonification significative des prêts et des bourses, tout en exigeant la création d’espaces dans les institutions pour établir des coopératives étudiantes. Une de ses premières campagnes a mené en 1965 à la création de l’Action sociale étudiante (ASÉ), programme qui s’inspirait directement de l’idée de syndicalisme étudiant. Grâce à ce programme gouvernemental, plusieurs étudiantes et étudiants travaillaient pendant l’été dans des projets sociocommunautaires visant au relèvement éco­nomique des régions défavorisées. À travers cette expérience, les tra­vailleurs étudiants du Québec (TEQ), comme Louise Harel [44] , ont non seulement été mis en contact à la dure réalité de la condition ouvrière, mais ils ont aussi développé un réseau de relations sociales qui leur a été bien utile politiquement. La politisation importante favorisée par ce programme a finalement incité le gouvernement à reprendre les rênes de l’ASÉ et ultimement à l’abolir au tournant des années 1970. Inspiré par cette expérience, le troisième congrès de l’UGEQ a élaboré une proposition « donnant-donnant », par laquelle elle suggérait qu’en échange de la gratuité scolaire et du salariat étudiant, les étudiantes et étudiants s’engageraient à faire un stage pendant un an. Ce stage était ainsi considéré comme une sorte de service civique grâce auquel les étudiantes et étudiants pouvaient acquitter une partie de leur dette symbolique envers la société. Toutes ses revendications s’inscrivaient dans la lignée de l’idée du syndicalisme étudiant détaillée par la charte de Grenoble :
Le syndicalisme, c’est le stade où les étudiants, ayant pris conscience de leur passivité à l’intérieur de leur institution et de leur « quasi-inexistence » sociale comme groupe, décident de prendre en main leurs propres affaires et de s’affirmer sur tous les plans ; se définissant comme jeunes travailleurs intellectuels et comme citoyens responsables, ils entreprennent de lutter pour la réforme scolaire et la démocratisation de l’enseignement, réclament leur participation à la gestion de leur institution dans les affaires qui les concernent et déci­dent de s’intégrer à la vie de la société, par l’engagement social et politique, prenant ainsi intérêt à tous les problèmes de la nation et faisant connaître quand ils le jugent à propos, leurs prises de position [45] .
En phase avec le programme de Lesage, l’UGEQ adoptait une attitude de collaboration avec les pouvoirs publics, réclamant seulement une voix plus grande des étudiants et étudiantes dans les réformes sociales en cours et la mise en place d’instances de cogestion dans les universités. Elle participait ainsi avec enthousiasme aux trois comités consultatifs mis en place par le ministère de l’Éducation, soit le comité du plan d’accessibilité générale à l’éducation, le comité de révision des prêts et bourses et le comité sur la formation des maîtres. Il faut dire que près des deux tiers des étudiantes et des étudiants appuyaient le Parti libéral, selon les sondages de l’époque [46] . La manifestation du 1 er avril 1964, point culminant de l’opération « Gratuité scolaire » organisée par la PEN, visait d’ailleurs aussi à appuyer les revendications autonomistes de Jean Lesage, qui exigeait le rapatriement des sommes fédérales dévolues à l’éducation. À ses débuts, l’UGEQ adoptait ainsi une attitude d’ouverture et de dialogue avec le gouvernement Lesage qui consultait régulièrement la centrale étudiante. Le gouvernement profitait quant à lui de l’appui du mouvement étudiant pour consolider et accélérer la réforme scolaire contre ses détracteurs. La naissance de l’UGEQ fut d’ailleurs très bien accueillie par la presse, les politiciens et syndicalistes de l’époque.
Peu après sa fondation en novembre 1964, l’UGEQ devait tout de même déplorer l’absence d’écoute du ministère de l’Éducation. Plusieurs collèges avaient en effet décrété des hausses locales de frais de scolarité, sans que le ministère intervienne pour les annuler. L’UGEQ, qui réclamait le gel immédiat de ces frais, a alors dénoncé le manque de concertation de l’État dans une lettre menaçant l’emploi de moyens de pression : « Il est regrettable de voir qu’à l’heure où la coopération entre le ministère et le milieu étudiant devrait être des plus étroites, afin d’assurer la démocratisation de l’enseignement et l’application du rapport Parent, il faille en arriver à de telles confrontations qui illustrent combien votre ministère fait fi des principaux intéressés dans la réforme de l’éducation, les étudiants [47] . »
Comme l’a fait remarquer l’historien Alexandre Leduc, « cette situation constitue une forme de première rebuffade de l’UGEQ qui avait compté jusque-là sur un appui très fort des autorités en regard de la structuration du milieu étudiant. Plus globalement, il s’agit aussi des premières fissures dans les compromis entre syndicats et État québécois issus de la Révolution tranquille [48]  ». Cette affaire s’est finalement réglée en 1967 lorsque la gratuité scolaire a été accordée dans les cégeps nouvellement créés. Cette même année, l’UGEQ a cependant été incapable de mettre en œuvre un plan d’action pour contrer des hausses de l’ordre de 30 dollars dans plusieurs universités. Seule l’AGEUM a tenté une campagne de boycottage, qui s’est révélée un échec lamentable. Ce moyen d’action avait pour effet d’individualiser les conséquences négatives de la répression administrative, expliquant en bonne partie son échec.
Avec l’élection de Robert Nelson à la tête de l’UGEQ, l’organisation amorcera dès le printemps 1966 un virage politique. Prenant graduellement conscience de la nécessité de favoriser la participation active des étudiantes et des étudiants pour atteindre ses fins, l’UGEQ, inspirée par la méthode de l’animation sociale, a mis sur pied une stratégie reposant sur l’information constante de ses membres grâce à une mobilisation active et un journal syndical ( La Semaine à l’UGEQ) . En 1966, sa première campagne a débouché sur la création de la Loi sur les prêts et bourses, qui a apporté plusieurs améliorations au système mis en place en 1962. Ce dernier constituait la première forme d’aide financière réelle à la population étudiante. La loi qu’obtient l’UGEQ en 1966 a permis de doubler l’aide totale accordée en 1962 et d’élargir les critères d’admissibilité. Cette loi devait tempo­rairement remplacer l’abolition des frais de scolarité promise par le gouvernement Lesage pour 1972 [49] . Elle n’a finalement jamais été abolie et s’est transformée en Loi sur l’aide financière aux études (AFE) en 1990, alors que le Parti libéral confirmait l’abandon du projet d’instauration de la gratuité scolaire et procédait à une augmentation brutale (+ 140 %) des frais de scolarité.
LES OCCUPATIONS DE 1968 : « PARTICIPER, C’EST SE FAIRE FOURRER ! »
Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui.
Slogan de Mai 1968 à Paris, inspiré de Raoul Vaneigem
Dans les instances de l’UGEQ, les premiers débats déchiraient les associations étudiantes sur l’attitude à adopter face au gouvernement Lesage. Une minorité « maximaliste » (Université de Montréal, Université de Sherbrooke) exigeait la réalisation de la gratuité scolaire immédiatement, alors qu’une majorité « étapiste » était prête à la voir instaurée sur une période de cinq ans, faisant valoir que le gouvernement Lesage était déjà bien engagé dans de grandes réformes en éducation. Finalement, les membres de l’UGEQ ont réussi à s’entendre et à adopter pour premières revendications le financement et le contrôle publics des institutions d’éducation privées – en particulier des universités –, le gel des frais de scolarité dans la perspective de réaliser la gratuité à court terme et la reconnaissance par l’État de l’étudiant comme « jeune travailleur intellectuel » dans le but de lui assurer une rémunération pendant ses études.
À ses débuts, l’UGEQ cherchait surtout à être reconnue comme interlocutrice légitime du mouvement étudiant auprès du gouvernement. Sous la menace d’un boycottage des frais de scolarité et d’une grève générale, le gouvernement de l’Union nationale de Daniel Johnson a créé, en 1966, un comité tripartite (gouvernement, syndicats, UGEQ) dévoué au « plan à l’accessibilité générale à l’éducation », légitimant du même coup la nouvelle organisation étudiante. Ce comité d’inspiration syndicale inscrivait clairement l’UGEQ dans une « logique de négociation propre au syndicalisme institutionnel ainsi que dans la logique de concertation avec l’État issue de la Révolution tranquille [50]  ». Les recommandations de ce comité, favorables aux revendications du mouvement étudiant [51] , ont mené à quelques modifications du régime de prêts et de bourses. Le gouvernement a toutefois refusé de se prononcer sur les autres mesures, notamment sur la diminution des frais de scolarité universitaires.
L’UGEQ, partiellement satisfaite, a alors décidé d’augmenter la pression d’un cran. Plusieurs actions-surprises dans des bureaux de ministres et quelques manifestations ont été organisées pour presser le gouvernement d’instaurer la gratuité scolaire. Déjà, la collaboration commençait à faire place à la contestation. Alors que le mouvement étudiant avait pu compter sur le gouvernement libéral pour engager la modernisation du système scolaire, il se butait maintenant à un gouvernement unioniste qui retardait la cadence de l’adoption des réformes exigées. Celui-ci prétendait ne pas avoir les moyens de financer la gratuité scolaire ou d’améliorer le système de prêts et de bourses, faisant valoir que ce serait une mesure peu équitable, car les travailleuses et travailleurs se retrouveraient à contribuer davantage au financement d’une éducation encore réservée à l’élite de la société.
La création du réseau des cégeps en 1967 allait considérablement bouleverser le système d’éducation en multipliant les inscriptions à l’université, alors qu’une seule université francophone était prête à accueillir ces jeunes à Montréal. L’UGEQ pressait le gouvernement de poursuivre la démocratisation de l’éducation et notamment d’ouvrir une nouvelle université de langue française à Montréal.
Le mouvement de la jeunesse de 1968 se préparait au Québec à partir de la session d’hiver. Alors qu’en janvier, une manifestation de l’UGEQ pour la démocratisation de l’éducation rassemblait 1 500 personnes, la publication, en février, du manifeste « Université ou fabrique de ronds de cuir », tiré à 3 000 exemplaires, ouvrait un autre champ de réflexion au mouvement étudiant. Ce texte, rédigé par Roméo Bouchard et signé par une dizaine d’étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal issus des départements de sociologie et de philosophie, dont Louise Harel, développait une critique virulente de l’université avec un ton ironique, satirique et parfois brutal, à l’image de l’enflure verbale propre à cette époque [52] . D’abord et avant tout, il s’agissait d’un appel à l’action, d’un document théorique qui se voulait déjà pratique : « Nous pensons que parler c’est déjà agir, si la parole contribue à é-motiver et à motiver . » C’est dans ce pamphlet qu’on lisait pour la première fois que les étudiants et étudiantes devaient passer à l’action, car « à force de dialoguer on finit par se faire fourrer » et que, de toute manière, on les faisait participer « à ce qu’on a déjà tout décidé d’avance, ou sur des questions non fondamentales ». On y attaquait les pratiques pédagogiques traditionnelles (« l’enseignement abstrait, théorique et livresque »), en particulier les cours magistraux qui, dans la relation entre les « professeurs-magnétophones » et les « esclaves » étudiants, reproduisent la relation dominant-dominé qui traverse la société et produisent des individus conformistes. On réclamait la mise en pratique des sciences sociales dans le but de les soumettre aux besoins des travailleuses et des travailleurs. On parlait aussi de « faire éclater » l’université, qui ne fait que, disait-on, former les futurs exploiteurs, les futurs cadres de la bourgeoisie technocratique. L’université était ouvertement considérée comme une institution abrutissante, aliénante, répressive et reproductrice des inégalités sociales :
L’Université, plus que jamais maintenant que le savoir est devenu le pôle de la croissance d’un pays, est une vaste industrie qui tente de produire en série, à coût de production minimum, les milliers de fonctionnaires bornés dont la société industrielle et consommatrice a besoin. L’Université n’est pas révolutionnaire : elle alimente la machine occidentale. Elle n’est pas autonome : elle a les mêmes patrons que la société, à savoir une poignée de financiers, d’industriels, de notables ou de politiciens, et, comme eux, elle manipule et asservit sans scrupules les masses humaines qui cherchent à s’exprimer. Elle n’est pas non plus désintéressée : elle a les buts de ses patrons : le prestige, le confort, l’ordre, l’argent, le contrôle du peuple.

En février 1968, le manifeste Université ou fabrique de ronds de cuir , rédigé par une dizaine d’étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal – parmi lesquels figu­rent Louise Harel et Roméo Bouchard –, propose une critique virulente de l’institution universitaire et de son approche traditionnelle de la pédagogie. Il obtient un large écho dans les départements de sciences sociales de l’Université de Montréal, qui déclenchent une grève de plusieurs semaines. Illustration de Dupras.
Source : Archives de l’AGECEM.
On déplorait aussi la médiocrité des relations sociales à l’intérieur de l’université, l’anonymat des grands amphithéâtres et l’absence de lieu de communion. On y attaquait même les associations étudiantes, incapables de stimuler la participation et de faire avancer leurs revendications. Pour transformer l’université afin qu’elle devienne l’affaire de toutes et de tous, le manifeste invitait à mettre en place un « système mobile de guérilla académique » adapté à la réalité locale, à l’image du mouvement Free Speech de l’université californienne de Berkeley, qui a conquis la liberté d’expression sur son campus dès 1964. Le temps du dialogue était bel et bien terminé : « On ne s’attaque pas au pouvoir en le discutant. On fesse dedans [53] . »
Ce brûlot a mis le feu aux poudres à l’Université de Montréal où la Faculté des sciences sociales a tenu une journée de grève générale le 19 février, puis une grève tournante dans ses départements affiliés. Une délégation étudiante a été chargée de remédier à certains problèmes pédagogiques (limitation des admissions en maîtrise, reconnaissance des crédits, promotion par matière et enseignement magistral [54] ). Les contestataires les plus motivés, issus des départements de sociologie et de philosophie, ont amorcé, quant à eux, une grève d’occupation au mois de mars. L’université a réagi fermement, mais a tout de même ouvert un comité qui a précipité la fin des occupations. Pour la première fois, certains militants et militantes ont alors remis en question l’utilité des luttes internes à l’université et envisagé plutôt une lutte contre « l’université bourgeoise comme telle [55]  ». Nous verrons que cette tendance n’est devenue majoritaire parmi les militantes et les militants étudiants qu’après la contestation d’octobre 1968, dans la vague de dissolution des associations étudiantes.
À la même période, entre mars et août 1968, la JEC a également publié, dans la foulée de la réforme scolaire, des textes de réflexion sur l’éducation. Le texte intitulé « Une école pour aujourd’hui » a exercé une influence déterminante sur les réflexions pédagogiques dans les cégeps. Quant au document « Le pouvoir étudiant s’organise », il énonçait déjà les griefs qui ont mené à l’éclatement d’octobre 1968 : absence de préoccupations sociales dans les cours, examens inadéquats, mirage de la participation, manque de débouchés vers l’université et le monde du travail. Il recommandait d’actualiser le contenu de l’enseignement, de décloisonner les cours et d’aiguiser l’esprit critique, car « les intellectuels et les étudiants ont à remplir d’une façon particulière, sans toutefois prétendre la monopoliser, une fonction de contestation à l’intérieur de la société [56]  ». Ce discours critique des institutions scolaires n’était donc pas l’apanage de quelques révolutionnaires marxisants, mais était aussi répandu chez les jeunes activistes catholiques.
Le manifeste de l’Université de Montréal trouvait toutefois écho à l’UGEQ, qui a adopté plusieurs de ses recommandations lors de son congrès de février 1968. Ce congrès symbolise aussi la fin des relations cordiales avec le gouvernement, notamment par l’élection – par acclamation – d’un conseil exécutif déterminé à organiser la confrontation. Cette nouvelle équipe composée notamment de Louise Harel, Gilles Duceppe et Claude Charron, a pris en effet pour devise le slogan du manifeste « Université ou fabrique de ronds de cuir » : « Participer, c’est se faire fourrer [57]  ! » Confirmant le virage contestataire de l’organisation, cette équipe articulait une critique virulente de la collaboration et exigeait que le syndicalisme étudiant sorte « des bureaux [58]  ». Elle défendait aussi le rapproche­ment du mouvement étudiant avec le mouvement populaire, organisant notamment des manifestations de solidarité avec les travailleurs et travailleuses en grève. Elle engageait l’UGEQ dans la lutte contre « l’impérialisme américain » et pour l’étatisation des uni­versités québécoises. Mais ce qui la déterminait essentiellement, c’était son influence libertaire, de type spontanéiste, refusant toute organisation trop rigide, hiérarchisée, et l’idée de la représentativité politique. Il faut toutefois souligner qu’avant la vague d’occupations d’octobre 1968, l’UGEQ, de même que l’AGEUM et la PEN, était dans une situation passablement précaire. Dans le milieu étudiant, on considérait que ces structures étaient artificielles et que c’étaient essentiellement les leaders à la tête des organisations qui menaient le bal, sans que la masse étudiante soit réellement bien informée et activement impliquée dans leurs campagnes :
En effet, alors que la théorie syndicale étudiante prônait « la participation » de l’étudiant à la société en tant que citoyen à part entière, cet étudiant même n’était pas consulté et ne participait pas aux grandes décisions des syndicats étudiants. Le pouvoir, en pratique, reposait entre les mains de quelques étudiants, les leaders qui formaient les exécutifs des syndicats étudiants. L’étudiant, pour sa part, ne connaissait même pas l’existence de son syndicat parfois, et ne s’en préoccupait guère. [...] les étudiants de la masse ne participaient pas à l’élaboration et à la réalisation des politiques du syndicat ; ils déléguaient tous leurs pouvoirs aux exécutifs et appuyaient « les objectifs des leaders » [59] .
Les leaders étudiants étaient conscients de ce manque de représentativité et articulaient conséquemment déjà une critique de leurs propres associations [60] .
Selon Jean-Philippe Warren, cette radicalisation de la contestation universitaire au Québec est moins due au mouvement de Mai 68 français qu’à l’influence politique de la jeunesse des États-Unis. Cette influence trouvait sa voie d’accès au Québec par l’Université McGill où près de 1 000 étudiantes et étudiants provenaient du pays voisin. Les militantes et militants anglophones adoptaient l’idéologie de l’organisation américaine Students for a Democratic Society (SDS), à l’origine des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam. Réunis dans la Students for a Democratic University (SDU), ils critiquaient essentiellement l’isolement de l’université par rapport au reste de la société. Ils acceptaient ainsi la modernisation des universités visant à orienter la recherche vers un savoir scientifique utile, mais ils reprochaient toutefois aux centres de recherches de servir des intérêts privés, plutôt que le peuple dans son ensemble. La SDU préconisait l’action directe pour faire valoir ses revendications contre les administrations autoritaires [61] . Avant celle de la ­Sorbonne, la révolte de Berkeley pour la liberté d’expression en 1964 avait attiré les regards québécois en raison de la résonnance des questions sociales américaines au Québec : « Le combat contre l’impérialisme américain, contre le racisme des “Blancs” envers les “Noirs” et contre le paternalisme institutionnel a été largement traduit, ici, en termes de combat pour la décolonisation de la province, pour le relèvement des “Nègres blancs d’Amérique” et pour l’autogestion dans les établissements scolaires [62] . »
À McGill, le SDU rassemblait bon nombre de militantes et militants des départements de sciences humaines et sociales, dont le charismatique chargé de cours de science politique Stanley Gray. Ils luttaient surtout pour la démocratisation de l’institution qui devait s’opérer par la mise en place de comités paritaires et d’organes de cogestion permettant à la communauté étudiante d’avoir un poids dans l’administration de l’université. Pour arriver à leurs fins, ils favorisaient la confrontation afin que la nature autoritaire du pouvoir soit dévoilée aux yeux de tous. Leur coup le plus fumant a sûrement été la publication, en novembre 1967, d’un article satirique dans le McGill Daily , décrivant une scène de nécrophilie sur le corps de John F. Kennedy. L’administration n’a alors pas tardé à sévir : elle a intenté un procès à l’éditeur et aux deux journalistes, en plus de les menacer d’expulsion et d’interdire la publication du journal. En réponse, le département de science politique a déclenché une grève, avant qu’un sit-in n’ait lieu dans le bâtiment de l’administration. La répression policière qui a suivi a marqué profondément les esprits et radicalisé bon nombre de militantes et militants.
Tandis que la révolte faisait rage en France et ailleurs dans le monde, au Québec, la session d’hiver se terminait sur une mauvaise note : 3 600 étudiantes et étudiants attendaient toujours leurs prêts et leurs bourses. L’émeute de la Saint-Jean-Baptiste la même année, à laquelle plusieurs étudiantes et étudiants avaient activement pris part, annonçait déjà le climat explosif de l’automne. Anticipant ce vent contestataire, le gouvernement a alors créé au ministère de l’Éducation un comité de crise dirigé par Bernard Landry, membre fondateur de l’UGEQ, rapidement passé de l’autre côté du ring. Dans les médias, une campagne de peur s’était installée disant qu’une vague de « violence » s’instaurerait dans les campus du Québec à la rentrée, en raison de la pénétration « d’idéologies importées » dans le milieu étudiant. Les associations étudiantes envisageaient la venue du président de l’UNEF, Jacques Sauvageot, lors de la semaine syndicale de l’UGEQ [63] . Le président de la Fraternité des policiers de Montréal soutenait même qu’il y aurait « des morts dans les rues de Montréal » et qu’il faudrait appeler l’armée pour « protéger les policiers de Montréal [64]  ». Au début de la session d’automne, l’AGEUM a même tenu une conférence de presse pour dénoncer le climat de panique monté de toutes pièces par les médias. Elle a aussi fait remarquer la présence importante des forces policières dans les institutions scolaires, de même que la disparition des cailloux sur le campus de l’Université de Montréal [65]  !
Il faut dire que cette année 1968 contenait tous les ingrédients ­permettant d’anticiper une explosion sociale : vague de chômage, fermeture d’usines, retour au pouvoir de l’Union nationale – dont le discours laissait attendre des reculs importants par rapport aux réformes de la Révolution tranquille –, radicalisation du mouvement syndical face à l’intransigeance du gouvernement, propulsion de la jeunesse (baby-boomers) à l’avant-scène du débat politique. Mais, surtout, la réforme du système d’éducation réalisée en mode accélérée était minée de problèmes structurels. Les cégeps, nouvellement créés, étaient encore empreints du modèle des collèges classiques et peinaient à intégrer le secteur technique. Le défi du manque de débouchés était aussi sur toutes lèvres. On craignait que l’Université de Montréal ne puisse accueillir les diplômés des cégeps, tout autant qu’on doutait de la capacité du marché du travail d’offrir les places nécessaires à la foule de nouveaux diplômés multipliés par la démocratisation du système scolaire. Dans son mémoire portant sur cette période de transition, Charles Larochelle explique l’insatisfaction étudiante par la « croissance rapide des effectifs [qui] va mettre en lumière les lacunes des nouvelles structures d’accueil mises en place et l’inaptitude du système socioéconomique à répondre aux aspirations suscitées par la scolarisation. Le mouvement d’occupation des cégeps à l’automne 1968 est en partie le produit du caractère dysfonctionnel du système d’enseignement québécois, perturbé par un rythme accéléré de réformes [66] . » Pour plusieurs étudiantes et étudiants, plongés dans l’angoisse d’un avenir incertain, la tension s’est muée en impasse explosive.
OCTOBRE 1968 : LE « POUVOIR ÉTUDIANT » EN ACTE
Avant la rentrée, l’UGEQ organisait une semaine de formation syndicale à Sainte-Anne-de-Bellevue préfigurant, à bien des égards, les grands thèmes et les tensions de la révolte d’octobre. Sous le thème du « pouvoir étudiant », les 500 participants prenaient part à des ateliers ouverts où la forme magistrale des conférences était évidemment exclue. Cette session de formation mettait l’accent sur « la mise au rancart des cadres et des structures officielles de représentation au profit d’une “participation de la base” de tous les instants [67]  ». En raison du climat de peur créé par les médias appréhendant une révolte étudiante, des tensions se sont formées entre deux tendances. L’une, plus modérée, accusait les animateurs d’être des « révolutionnaires » qui voulaient entraîner les étudiants dans une « contestation du système », tandis qu’elle préconisait plutôt l’élaboration de revendications liées à la condition étudiante. L’autre, révolutionnaire, soutenait, quant à elle que les « modérés » étaient là pour faire dérailler la semaine syndicale. C’est finalement cette dernière tendance qui va dominer dans le mouvement étudiant et colorer les occupations d’octobre.
Le climat, déjà propice à la confrontation, est devenu plus menaçant pour le gouvernement lorsque la Conférence des recteurs et des principaux d’universités (CRÉPUQ) a informé la population que 4 119 personnes qualifiées avaient été refusées à l’uni­versité, en grande majorité dans les trois établissements francophones, faute de places et de professeurs disponibles [68] . L’AGEUM, reprenant des chiffres des hauts fonction­naires du ministère de l’Éducation, parlait quant à elle de 20 000 personnes refusées sur les bancs des universités [69] . Ces chiffres n’apprenaient rien de nouveau aux associations étudiantes, mais venaient surtout accentuer leur indignation en plus de légitimer une fois de plus leur demande d’une nouvelle université francophone à Montréal.
La rupture a finalement eu lieu le 4 septembre : suivant les réflexions issues de la semaine syndicale, l’UGEQ s’est retirée des trois comités consultatifs sur l’éducation, mettant fin à l’ère de la « participation ». La centrale étudiante expliquait son geste en faisant valoir que le gouver­nement n’avait pas tenu sa promesse de gratuité scolaire ni celle de la conversion des prêts en bourses [70] . Elle considérait qu’il s’agissait de comités « pseudo consultatifs » et, de surcroît, « inefficaces », qui ne faisaient que donner l’impression que le mouvement étudiant cautionnait la politique du gouvernement. Les divers comités locaux et provinciaux mis en place pour la réforme du système d’éducation n’étaient, selon l’association nationale, que des « apparences de participation » qui n’avaient aucune commune mesure avec la « participation réelle » que voulaient instituer les étudiantes et étudiants. Si deux jours plus tard, l’UGEQ a accepté de rencontrer le ministre de l’Éducation, M. Jean-Guy Cardinal, en imposant la présence des journalistes, ce n’était que pour une « simple séance d’information mutuelle ». L’UGEQ affirmait qu’elle n’allait dès lors plus rien « demander » ni « revendiquer », mais bien « prendre », en conformité avec l’idée du pouvoir étudiant [71] . L’exécutif de l’UGEQ a profité de l’occasion pour expliquer au ministre Cardinal que le conseil exécutif de l’UGEQ n’était pas « représentatif » des étudiantes et étudiants et que, en conséquence, le ministre devait « cesser de faire croire au public qu’il consulte régulièrement les étudiants, sous prétexte qu’il rencontre périodiquement leurs dirigeants [72]  ». Les principes de la participation et de la représentativité, qui avaient été au cœur même de la fondation du syn­dicalisme étudiant, étaient désavoués ; c’était l’heure de la contestation générale et de l’affirmation du pouvoir de la base étudiante.
Le 8 octobre, une occupation débutait de façon tout à fait impromptue au Collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse. Au cours du printemps précédent, le SET avait déjà formulé plusieurs griefs : taux d’échec alarmant, lenteur dans la construction d’une deuxième université francophone à Montréal, dégradation du régime de prêts et de bourses, manque de débouchés [73] . Face à ses doléances, l’administration du cégep restait de marbre. Le SET a ainsi délaissé la collaboration, abandonnant les commissions où il siégeait pour passer à la confrontation. Son assemblée générale a alors voté pour l’occupation de l’institution (509 voix contre 313) et une délégation est allée annoncer au directeur de l’établissement qu’il devait plier bagage. Le « pouvoir étudiant » prenait le contrôle du cégep : divers comités d’occupation ont été mis en place ; on laissait entrer les professeurs dans l’établissement, mais en aucun cas le personnel administratif. Ce que revendiquaient les occupants n’était pas très clair, et c’est précisément pourquoi ils jugeaient nécessaire de prendre le contrôle de leur institution, car ils avaient besoin de temps pour réfléchir [74] . L’occupation de Sainte-Thérèse, comme bien d’autres qui ont suivi, visait en effet à libérer du temps et de l’espace afin de tenir des réunions d’étude en commission ou en plénière pour analyser les problèmes du système scolaire et préciser les revendications, le tout dans une ambiance contre-culturelle festive ponctuée d’activités artistiques en tout genre.
Cela dit, l’action étudiante s’expliquait par un malaise bien réel. En effet, la moitié des étudiantes et étudiants s’attendaient à être refusés à l’université en septembre prochain faute de place. Ils cherchaient ainsi à savoir quelles étaient les suites quant à l’ouverture promise d’une ­deuxième université de langue française à Montréal. Les étudiants et étudiantes faisaient également part de leur insatisfaction générale quant au système de prêts et de bourses, Le Devoir ayant par ailleurs rapporté des coupes faisant passer le budget de 44 millions de dollars à 39 millions de dollars [75] .
La mise en application du « pouvoir étudiant » se voulait la critique incarnée d’une société hiérarchisée et aliénante. Réal Valiquette, étudiant à Lionel-Groulx, évoquait, dans un texte qui a circulé dans le milieu collégial avant la contestation, les tenants et aboutissants de ce fameux « pouvoir étudiant » : « Nous avons à nous libérer d’une société sécurisante, englobante, impersonnelle et hiérarchique, d’une société où la machine ordonne à l’homme. » Le syndicalisme étudiant n’était pas épargné par cette critique. On lui reprochait de décider au nom de la collectivité sans impliquer celle-ci dans le processus, au nom du principe de représentativité politique : « Le syndicalisme étudiant, tel que connu, fut l’un des complices de cette société aliénante. » Les occupants proposaient, pour sortir de ce carcan hiérarchique, un bouleversement global de la structure collégiale. Selon eux, l’essentiel du pouvoir devait être accordé aux départements dirigés par les étudiants et étudiantes et les professeurs. Dans cette nouvelle structure, un chef de département pourrait être élu, mais ne ferait que coordonner les décisions prises par la communauté étudiante et professorale. La commission pédagogique serait quant à elle vidée de son pouvoir, mais deviendrait un lieu « de confrontation, de réflexion et d’orientation pédagogique ». Enfin, tous les organes de direction seraient soumis au « tribunal populaire » étudiant. Pour arriver à cette fin, Réal Valiquette soutenait qu’il fallait accepter une certaine violence, non pas comme objectif en soi, mais comme « moyen souvent incontrôlable d’un milieu qui prend subitement conscience de sa ­puissance [76]  ».

Manifestants dans la côte d’Abraham à Québec, vers 1960. Sur les pancartes, on peut notamment lire « L’université aux étudiants », « Pouvoir étudiant », « Université à tous ». Photographe inconnu.
Source : BAnQ Québec/Fonds L’Action catholique/P428,S3,SS1,D26,P7.
Comme on le comprend, la contestation qui a d’abord éclaté à Lionel-­Groulx ne visait rien de très « précis » ni de « négociable », comme l’aurait bien préféré le gouvernement de l’Union nationale de l’époque. La contestation était globale et « permanente [77]  » et attaquait l’ensemble de la société de consommation uniformisante et ses formes hiérarchi­ques. À l’instar de la CSN, qui ouvrait à ce moment un « deuxième front » porté sur les questions sociales, le nouveau syndicalisme étudiant qui s’incarnait dans les occupations se voulait l’expression d’une préoccupation pour les problèmes de pauvreté, d’exploitation et d’inégalité [78] . Comme dans les rues de Paris quelques mois plus tôt, on déclarait que « l’imagination prend le pouvoir » et que l’on ne veut plus « d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de périr d’ennui [79]  ».
Dès le lendemain de l’occupation à Lionel-Groulx, les étudiantes et les étudiants de trois autres cégeps interrompaient leur cours pour tenir des assemblées générales ou des sessions d’étude. Le mouvement s’étend rapidement à toute la province : le 10 octobre, sept cégeps étaient occupés [80] et les départements de science politique et de sociologie à l’Université de Montréal débrayaient, tandis que le 11 octobre, les étudiants de sept autres cégeps [81] faisaient la grève pour tenir des journées d’étude, rejoints aussi par le département de philosophie de l’Université de ­Montréal. Parallèlement, l’UGEQ votait un appui aux occupations, mais refusait de « recommander » aux autres associations de faire de même – pour éviter une attitude paternaliste, justement dénoncée par les acteurs des occupations –, préférant plutôt « inviter » les associations à tenir des assemblées générales pour décider des moyens d’actions à entreprendre.
Trois jours après le déclenchement de l’occupation à Lionel-Groulx, le ministre de l’Éducation Jean-Guy Cardinal, indifférent à la contestation étudiante, annonçait publiquement que l’Université du Québec ouvrirait bel et bien ses portes en septembre 1969 [82] . Cette déclaration n’a aucunement refroidi les ardeurs des contestataires, tandis que 11 cégeps étaient maintenant occupés en plus de l’école secondaire Mont-de-LaSalle. L’expansion du mouvement, malgré cette annonce, témoignait du fait que la contestation dépassait la seule question d’une deuxième université francophone.
Les 700 étudiantes et étudiants réunis en assemblée générale à l’Université de Montréal ont décidé, quant à eux, de tenir une journée d’étude dans toutes les facultés, la tendance minoritaire de la ligne « dure » n’ayant pas réussi à faire adopter le déclenchement d’une grève générale immédiate. La contestation a été particulièrement forte à la Faculté de théologie, qui a tenu cinq semaines de grève. Tous les jours, de 8 h 30 à 13 heures, près de la moitié des 500 étudiantes et étudiants de la faculté se rencontraient pour incarner le « pouvoir étudiant ». Ils révisaient tout le contenu idéologique des cours, évaluaient tous les professeurs et décidaient du congédiement de ceux jugés incompétents ou idéologiquement désaxés [83] . Au Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu, la participation à la journée d’étude du « conseiller en contestation » du ministère de l’Éducation, Bernard ­Landry, n’a pas empêché les contestataires de voter une occupation immédiate de 48 heures [84] . À l’Université Laval, l’assemblée a décidé de ne pas tenir d’occupation, mais quelques dizaines de protestataires ont malgré tout pris l’initiative d’occuper le bureau du recteur. Le département de sociologie a quant à lui opté pour la grève et décidé d’être plus précis et pragmatique dans ses revendications, en réclamant notamment l’établissement de la gratuité scolaire et d’un présalaire étudiant.
Au point culminant de la protestation, 15 cégeps sur les 23 créés l’année précédente participaient d’une manière ou d’une autre au mouvement (occupation limitée ou illimitée, grève limitée, journée d’étude), en plus de quelques départements universitaires, de l’École des beaux-arts de Montréal et de quelques écoles secondaires. Les diverses occupations bénéficiaient de la stratégie conciliatrice de Landry qui cherchait à éviter d’envenimer la situation. Le Mai 68 français semblait avoir fourni un enseignement pratique au gouvernement : la répression d’un mouvement social n’a pas toujours l’effet attendu par les dominants et, plutôt que de lui donner le coup de grâce, peut au contraire alimenter l’ardeur des contestataires.
Au moment où la contestation a atteint son apogée, le gouvernement se disait prêt à dialoguer, voire à négocier certains griefs avec les leaders étudiants. Mais l’UGEQ refusait précisément de passer pour « l’interlocuteur valable » des occupations, d’autant plus qu’elles s’attelaient justement à définir la volonté étudiante. La vice-présidente Louise Harel rappelait de plus que la contestation ne saurait s’arrêter à une série de « griefs négociables [85]  ». Cette situation a fait dire avec raison au journaliste du Devoir et ancien militant étudiant, Gilles Gariépy, que la situation se muait en « impasse ». Pour ce vétéran de l’UGEQ et de la PEN, le mouvement d’occupations n’avait plus rien à voir avec le syndicalisme que pratiquait l’UGEQ à ses débuts.
N’ayant pas d’interlocuteur qui lui permettrait de mettre fin à la vague d’occupations et de débrayages, le ministre Cardinal a décidé de proférer une menace : le 15 octobre, il annonçait que la session d’automne pourrait être annulée si les débrayages ne prenaient pas fin le lundi 21 octobre. Ce même jour, le mouvement marquait ses premiers signes d’essoufflement : les cégeps de Rosemont et Bois-de-Boulogne, ayant été dans la première vague à suivre Lionel-Groulx, rentraient en classe. De plus, les nouveaux venus dans le bal étaient moins nombreux qu’à l’habitude ; seuls le Collège Stanislas et la Faculté des sciences sociales à l’Université de Montréal se joignaient au mouvement d’occupations [86] . On ne peut cependant pas attribuer ces premiers retours en classe à l’efficacité de la menace du ministre Cardinal, puisqu’ils avaient été votés avant cette déclaration. En revanche, le lendemain, l’occupation cessait également dans trois autres cégeps, confirmant le reflux graduel du mouvement.
Le 18 octobre, même s’il ne restait que cinq cégeps en grève, l’UGEQ a appelé à trois manifestations simultanées à Montréal, Québec et Chicoutimi pour dénoncer la tactique répressive du gouvernement visant à annuler la session. La manifestation avait également pour objectif de rassembler les grévistes qui occupaient séparément leurs institutions et de démontrer la solidarité entre les mouvements étudiant et ouvrier. À l’instar du Mai 68 français, plusieurs tentatives de rapprochement avec le mouvement ouvrier s’étaient opérées, mais sans succès significatif. Lors de l’annonce de la manifestation, l’UGEQ a tenu à rassurer les autorités en précisant que la manifestation serait « pacifique », ayant même pris soin d’éviter l’heure de pointe, question de ne pas trop déranger la population.
Les manifestations de Chicoutimi et de Québec n’ont compté que 250 personnes chacune. Par contre, la manifestation de Montréal a rassemblé 10 000 personnes (7 000 selon la police), établissant un nouveau record dans l’histoire naissante du syndicalisme étudiant. Dans une ambiance survoltée, les manifestants chantaient haut et fort : « Octobre, c’est le mois des cégeps, c’est le mois le plus chaud [87] . » Plusieurs des slogans prônant une solidarité entre les contestataires ouvriers et étudiants sont restés lettre morte, les promesses d’appui massif des syndiqués ne s’étant jamais réalisées. La manifestation s’est terminée devant l’Université de Montréal, où Claude Charron, aux côtés du syndicaliste Michel Chartrand, a harangué la foule en expliquant à nouveau pourquoi le dialogue avec le gouvernement était impossible : « Le dialogue, ça suppose la confiance. Il ne peut s’installer que dans une croyance à la volonté du partenaire d’en tirer loyalement les conséquences pour l’action. [...] Or, c’est la confiance qui n’existe plus. Le dialogue est ruiné. [...] Négocier avec le gouvernement en place, ce serait lui reconnaître une légitimité qu’au fond nous contestons. Ce n’est ni Johnson, ni Bertrand, ni Lesage, ni Cardinal que nous contestons. C’est plutôt le système qui leur permet d’exister, d’exercer le pouvoir, au nom du peuple, mais au profit d’un petit groupe de profiteurs [88] . »
Entre temps, les étudiantes et les étudiants du Cégep Édouard-Montpetit et du Collège de Maisonneuve ont décidé de poursuivre la lutte en retournant en classe dans le but de réaliser l’autogestion de leur institution par la communauté étudiante et professorale. L’administration de Maisonneuve a interrompu les cours sous prétexte que la contestation avait dépassé ses objectifs premiers. Elle a aussi restreint – puis interdit – la tenue des assemblées générales, suspendu les émissions de la radio étudiante, le journal étudiant et la distribution de tracts, menaçant de renvoi les contrevenants à ces mesures d’exception. Elle se disait prête à négocier le retrait des mesures au moment où un nouveau conseil étudiant serait dûment élu selon les modalités du conseil de la vie étudiante, composé de professeurs, d’étudiants et étudiantes. L’administration cherchait ainsi à imposer le principe de représentativité contre l’idée du « pouvoir étudiant » défendue par les contestataires. L’association étudiante de Maisonneuve désapprouvait évidemment les mesures d’exception, mais a refusé d’entreprendre des moyens d’action avant d’élire un nouveau « comité de coordination de l’assemblée des étudiants ». À l’encontre des vœux de l’administration, l’assemblée s’est aussi dissociée des deux « représentants » étudiants du CA, leur demandant de démissionner.
À Édouard-Montpetit, les étudiants et étudiantes admettaient de nouveau l’administration à l’intérieur des bâtiments de l’institution, mais précisaient que les cadres ne disposeraient d’aucun pouvoir relatif aux domaines pédagogiques et disciplinaires et que la conception des cours relèverait maintenant du corps étudiant et professoral. Après d’âpres débats avec les contestataires étudiants qui se sont soldés par une impasse, l’administration a décrété la levée des cours pour une durée indéterminée.
Le 23 octobre, le Collège Lionel-Groulx, qui avait été l’étincelle de ce mouvement, reprenait les cours. Seuls restaient quelques irréductibles occupants : ceux de la « République » de l’École des beaux-arts, des facultés des sciences sociales et de philosophie de l’Université de Montréal et du bureau du recteur de l’Université Laval [89] .
Le 7 novembre, l’École des beaux-arts, occupée depuis le 11 octobre dans le but de mettre « l’art au service des masses », acceptait à majorité, dans une assemblée de 500 personnes, de négocier la mise en place d’une structure interne de cogestion quadripartite (étudiantes et étudiants, personnel technique, administrateurs, conseillers pédagogiques). Depuis le début de la contestation, 250 étudiantes et étudiants avaient pris d’assaut l’institution et y avaient installé un drapeau rouge à son entrée, sur la rue Sherbrooke. Ils revendiquaient l’autogestion et, inspirés par Paul-Émile Borduas, affirmaient vouloir poursuivre « dans la joie leur sauvage besoin de libération » par le sabotage généralisé, la diffusion de faux commu­niqués de presse et, de manière générale, la contestation de toutes les disciplines et de tous les règlements [90] . Finalement, le 21 novembre, la « République des beaux-arts » prenait fin, après que Bernard Landry eut menacé d’abolir l’institution si les grévistes ne reprenaient pas les cours.
Pendant ce temps, une nouvelle vague de contestations avait vu le jour au Saguenay. Contrairement aux premières occupations où les administrations avaient été plutôt conciliantes avec les occupants, reconnaissant même parfois la légitimité de leurs préoccupations, ce nouveau soubresaut de la contestation a vu apparaître plus clairement une volonté répressive visant à mettre fin à la « crise des cégeps ». Le 11 novembre, à la suite de l’annonce du renvoi de sept militantes et militants du Cégep de Chicoutimi en raison de leurs nombreuses absences, des centaines d’étudiantes et d’étudiants de Chicoutimi et de Jonquière ont occupé le cégep. Au passage, ils ont brisé des carreaux, enfoncé des portes et badigeonné les murs de peinture, incitant l’administration à forcer un lock-out en raison du « climat défavorable à la poursuite des études ». Le lendemain, c’était au tour du Cégep de Jonquière d’être occupé. Les forces policières ont rapidement vidé le cégep, permettant à l’administration de décréter là aussi un lock-out et d’expulser dix étudiantes et étudiants de l’institution. Quant à celle de Chicoutimi, elle a décrété des restrictions sur la tenue des assemblées et la diffusion des informations dans le cégep, tout en acceptant de réviser, par le biais d’un conseil de discipline, trois des sept renvois.
D’autre part, à Lionel-Groulx, bien que les cours avaient repris depuis plusieurs jours, les protestataires ont tenu à souligner à leur manière leur solidarité envers leurs camarades du Saguenay. Le 12 novembre, 400 étudiantes et étudiants se sont réunis, faisant fi de l’interdiction des assemblées générales, pour envoyer un ultimatum à leur administration. Ils exigeaient la remise des cotisations étudiantes à l’association et l’abolition du système de contrôle des présences, principaux objets du litige à Chicoutimi et à Jonquière, ainsi que la remise du pouvoir décisionnel aux départements constitués de professeurs et d’étudiantes et étudiants [91] . Le lendemain, les protestataires réitéraient leurs revendications par l’entremise d’un sit-in devant les bureaux de l’administration, qui décidait de fermer le cégep jusqu’à nouvel ordre. Les cours n’ont repris que le 9 décembre.
Pour dénoncer les mesures répressives imposées dans les cégeps, l’UGEQ a organisé un sit-in devant le ministère de l’Éducation jusqu’à ce que ce dernier élimine la règle obligeant à ne pas s’absenter à plus de 10 % des cours. Le sit-in a finalement été levé deux semaines plus tard, après que Bernard Landry se fut engagé à convaincre les administrations collégiales de lever les mesures répressives [92] .
DÉCONFITURE GÉNÉRALE
Le gouvernement n’a fait aucune concession immédiate et concrète durant la grève de 1968, à l’exception de sa confirmation de l’ouverture de l’UQAM pour l’automne 1969. Pour les militantes et militants étudiants, le mouvement d’occupations ne semblait pas avoir atteint ses objectifs en comparaison de leur espoir d’assister à des transformations sociales radicales. Il faut dire que la révolte a atteint ses limites aux portes de l’université : la communauté étudiante n’a que très peu participé au mouvement, celle de l’Université de Montréal se satisfaisant même d’un règlement imminent avec l’administration après la crise du printemps. Cherchant à expliquer la fin de l’effervescence après cet automne agité, Jean-Philippe Warren soutient que la révolte étudiante aurait été menée par une minorité dont les coups d’éclat trouvaient un large écho à l’extérieur des campus, mais bénéficiaient d’un appui mitigé au sein de la population étudiante [93] . En outre, tout au long du mouvement de l’automne, le milieu étudiant était relativement divisé entre les partisans des occupations qui voulaient ébranler l’ordre établi et les éléments qui défendaient des revendications plus pragmatiques (amélioration du régime de prêts et de bourses, création d’une deuxième université francophone à Montréal, etc.) et refusaient les occupations.
À plusieurs reprises au cours du long du conflit d’octobre 1968, les militantes et militants étudiants ont tenté de se lier au mouvement ouvrier, comme l’avaient tenté leurs camarades français quelques mois plus tôt. Au Collège Lionel-Groulx, on y a, par exemple, invité des travailleuses et travailleurs à venir parler de la condition ouvrière et de la révolution prolétarienne avec les occupants. Mais l’événement le plus marquant de ces initiatives étudiantes de solidarité reste sans aucun doute l’émeute contre la compagnie de taxi Murray Hill, organisée par le Mouvement de libération du taxi (MLT). À l’époque, les chauffeurs de taxi contestaient la Murray Hill qui détenait le monopole des places de taxi aux abords des hôtels et à l’Aéroport Montréal-Dorval. Le 30 octobre, des étudiantes et étudiants des cégeps et de l’Université de Montréal, en particulier des sciences sociales et de philosophie, sont venus démontrer leur solidarité avec les chauffeurs de taxi en grève, réunis alors au centre social de l’Université de Montréal. Après un discours de Louis Gendreau de l’UGEQ et d’Andrée Ferretti du Front de libération populaire (FLP), qui tous deux insistaient sur la nécessité d’une alliance entre les mouvements étudiant et ouvrier pour mener des actions révolutionnaires, les 2 500 étudiantes et étudiants présents se sont engouffrés dans 500 taxis. Arrivés à l’aéroport, ils ont affronté les policiers à coup de cocktails Molotov, renversant et incendiant également des voitures. De retour au centre-ville, les manifestants ont incendié deux limousines et un autobus appartenant à Murray Hill, de même qu’ils ont saccagé le poste de taxi [94] . Cet événement était le premier d’une longue série d’actions similaires inspiré par la nouvelle stratégie des contestataires qui avaient quitté les associations étudiantes dans le but d’intensifier les affrontements avec l’ordre établi. Mais, de manière générale, les militantes et militants étudiants ont dû reconnaître que la sainte alliance révolutionnaire entre les mouvements ouvrier et étudiant ne s’est jamais réalisée à une large échelle au cours de l’automne 1968.
Par ailleurs, on peut considérer, avec Jean-Philippe Warren, que la mobilisation de 1968 ne constitue pas le point culminant de la contestation étudiante dans l’histoire du Québec, au contraire : « Il faut [...] sortir du “mythe primordial” d’une génération de l’après-guerre dorée, tout à la fois bohème et revendicatrice, mythe qui est “devenu la jauge du degré d’engagement et de politisation des jeunes” depuis 40 ans, et ce, non pas pour minimiser l’effort de mobilisation des années 1968, mais au contraire pour objectiver l’étonnante vitalité politique de la jeunesse contemporaine [95] . »
Les grèves de 2005 et de 2012 tendent, de fait, à renverser la perspective de ce « mythe primordial ». À notre avis, cet enseignement sur octobre 1968 peut s’étendre à bien d’autres époques. Par exemple, comme nous allons le voir, la période d’hégémonie de l’Association nationale des étudiants et étudiantes du Québec (ANEEQ) [96] ne constitue pas nécessairement un « âge d’or » à l’aune duquel le mouvement étudiant actuel devrait être jugé.
À posteriori, pour l’histoire du syndicalisme étudiant, la contestation de 1968 n’est cependant pas sans apports significatifs. Pour la première fois, le mouvement étudiant se constituait comme contre-pouvoir autonome ayant la capacité de secouer l’ordre établi. Le syndicalisme étudiant n’était plus un simple appendice de l’État technocratique de la Révolution tranquille, mais devenait une force de mobilisation politique.
Cet automne 1968 a aussi consacré le recours à la démocratie directe comme principe de décision dans la communauté étudiante. Durant la grève, c’est dans les assemblées générales que se votaient les revendications, les occupations ou les journées d’étude. L’assemblée générale est ainsi devenue l’expression du « pouvoir étudiant », ce pouvoir ne se trouvant désormais plus dans les seules mains de quelques représentants attablés avec le ministre. Cette nouvelle expérience démocratique a même incité les occupants de l’École des beaux-arts à pousser l’audace jusqu’à accueillir Bernard Landry, afin qu’il vienne négocier directement avec l’assemblée générale étudiante [97] .
De plus, la création du réseau de l’Université du Québec le 18 décembre 1968 et l’ouverture de l’UQAM en septembre 1969 n’ont pas été étrangères à cette grève. Alors que l’UQAM était déjà en construction depuis le mois d’octobre 1968, la grève a forcé le gouvernement à s’engager à accélérer les travaux. De même, la pédagogie, les structures administratives et les activités des cégeps se sont rapidement transformées afin de répondre en partie aux critiques des contestataires. Même Warren, qui tente par son livre de remettre en question le caractère mythique de la révolte d’octobre 1968, reconnaît l’importance décisive de cette révolte étudiante : « Ceux qui s’imaginent que les mouvements étudiants des années 1968 n’ont eu aucun impact sur la suite des choses, ou même qu’ils ont provoqué un braquage académique qui fut, en somme, préjudiciable à leurs causes, ne comptent pas que sans eux, l’éducation québécoise n’aurait sans doute pas aussi vite basculé de l’univers des collèges classiques à celui des cégeps [98] . » La démocratisation des structures universitaires, certes timides et insuffisantes aux yeux des étudiantes et étudiants, a répondu en partie à leurs exigences. Il s’agissait d’une avancée non négligeable pour les droits individuels et collectifs des étudiantes et des étudiants. La modernisation du Québec n’a donc pas été le seul fait de gouvernements progressistes : dans le domaine de l’éducation, la Révolution tranquille a en grande partie été alimentée par le mouvement étudiant qui a changé durablement le visage du Québec en revendiquant bien plus qu’une simple politique de « rattrapage ».
UN MOUVEMENT SANS ORGANISATION : LE HARA-KIRI DES ASSOCIATIONS ÉTUDIANTES
Paradoxalement, l’« échec » de 1968 a mené tant à une radicalisation politique qu’à une démobilisation étudiante. Pour plusieurs, le gouvernement, intraitable, devait tomber par la révolution prolétarienne, seule solution aux problèmes structurels du Québec. En contrepartie, on assistait à la dissolution des associations générales étudiantes francophones [99] et, ultimement, à celle de l’UGEQ. Assaillies par des problèmes financiers et une crise de représentativité, l’AGEUM et l’Association générale des étudiants de l’Université Laval (AGEL) se sont dissoutes au printemps 1969 dans la plus grande indifférence, à la suite du désir de plusieurs militantes et militants de vouloir réanimer la « spontanéité des masses » en provoquant des affrontements qui auraient radicalisé les masses étudiantes. Les leaders de l’AGEUM considéraient qu’aucun consensus n’était possible en milieu étudiant et qu’il était par conséquent plus sain et normal de favoriser la polarisation des tendances. De même, ils voulaient, par cette dissolution, remettre le pouvoir à la base, c’est-à-dire dans les départements et les facultés, rejetant ainsi les principes de la « démocratie de représentation » qui animaient l’AGEUM [100] . À l’automne 1968, l’AGEUM avait déjà cessé de croire à la possibilité d’une réelle cogestion en milieu universitaire. De fait, la disparition de l’association pan­campus ne signifiait pas celle des associations départementales (droit, chirurgie dentaire, sciences) ou des écoles affiliées (HEC Montréal, Polytechnique) qui, ayant quitté l’AGEUM en raison de la radicalisation de son discours et de ses pratiques, ont continué d’être actives, mais essentiellement pour les activités sociales et festives. Quant aux cégeps, ils ont vu non seulement leur association se dissoudre, mais aussi leurs militantes et militants déserter les bancs d’école ; c’est le phénomène des décrocheurs [101] . On estime que 15 à 20 % de la population étudiante a abandonné les études pour des raisons idéologiques, jugeant le milieu étudiant inadapté à ses objectifs révolutionnaires [102] .
Comme nous l’avons souligné plus tôt, l’automne 1968 a consacré la démocratie directe comme lieu d’expression de la volonté étudiante. En même temps, si les assemblées générales ont marqué l’imaginaire politique des décennies suivantes, l’expérience des AGE a aussi cultivé la méfiance envers ce lieu de démocratie au sein des universités. La restructuration de l’Association générale des étudiants de l’Université de ­Sherbrooke (AGEUS) en fédération de même que le choix d’un modèle fédératif pour remplacer l’AGEUM à l’Université de Montréal ne sont pas étrangers à cet épisode de démocratie directe. Alors que les AGE avaient pour instance suprême une assemblée générale regroupant ­l’ensemble des membres, ces nouvelles fédérations ont pris pour pouvoir central un conseil qui réunissait les délégués de différentes associations départementales du campus. À l’Université de Sherbrooke, il faut dire que la communauté étudiante s’était tenue bien loin de la mobilisation de l’automne 1968. Bien que l’AGEUS ait appuyé en assemblée générale la revendication exigeant une deuxième université francophone à Montréal, elle s’était toutefois prononcée contre la gratuité des cours et du matériel scolaire. En 1969, elle s’est transformée radicalement en abandonnant l’assemblée générale comme instance suprême pour établir un modèle fédératif, centralisant le pouvoir politique dans un cercle restreint de représentants d’associations facultaires [103] . De la même façon, lorsque la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) s’est mise en place en 1976, ses fondateurs ont rejeté l’idée de créer une assemblée générale pour l’ensemble de son campus, comme en organisait la défunte AGEUM dans les années 1960, précisément parce qu’ils craignaient que cette instance puisse être contrôlée par une « poignée d’étudiants très militants, mais peu représentatifs [104]  ». Il faut dire que certains vices de procédures des assemblées d’octobre 1968 avaient laissé plusieurs étudiantes et étudiants amers [105] .
Paradoxalement, les militantes et militants étudiants de tendance révolutionnaire et leurs opposants, les partisans de la démocratie représentative et du modèle fédératif, ont participé ensemble à délégitimer les assemblées générales pancampus : les premiers ont déserté les AGE pour s’investir dans des groupes affinitaires qu’ils croyaient plus adéquats pour faire avancer la révolution prolétarienne, tandis que les seconds ont reconstruit des structures étudiantes en cherchant à neutraliser l’emprise politique des éléments plus radicaux. D’une part, on a donc assisté à la création de groupes politiques affinitaires ouvertement révolutionnaires et, d’autre part, à la lente édification d’associations étudiantes fédératives, structurellement modérées.
L’UGEQ, critiquée pour sa gestion « bureaucratique [106]  », s’est donc trouvée profondément affaiblie par la perte de sa base militante. Elle était en proie à de graves problèmes financiers, n’étant plus en mesure de percevoir les cotisations des associations maintenant dissoutes. La désaffiliation des universités anglophones Sir George Williams et McGill, en réaction aux positions politiques tranchées de l’exécutif à propos de l’indépendance du Québec et de l’incendie du centre d’informatique de Sir George Williams, ont laissé l’UGEQ exsangue et ont forcé le congédiement de ses permanents [107] . En fait, elle était déjà profondément déstabilisée avant la grève à cause de la mise en place du réseau des cégeps. Les associations collégiales déjà présentes devaient fusionner en raison du regroupement des collèges classiques, tandis que d’autres devaient être créées de toutes pièces lors de l’ouverture d’un nouveau cégep. Ce travail a ralenti les activités de l’UGEQ et mis en péril la FAGECCQ. Ce processus a occasionné plusieurs remises en question du modèle syndical de l’UGEQ [108] .
Pendant la grève de 1968, l’UGEQ a signé sa mort politique en raison de l’ambiguïté de sa position dans le conflit. En décidant de se cantonner dans un rôle de soutien plutôt que proactif et en refusant de porter les revendications étudiantes devant le gouvernement, le conseil exécutif a renoncé à faire la preuve de l’utilité d’une organisation comme l’UGEQ. Il a été incapable de mettre en pratique une autre culture politique que celle du modèle « représentatif » tant décrié. Quelques semaines après le débrayage, le président de l’UGEQ, Paul Bourbeau, a démissionné en critiquant ouvertement le caractère « autoritaire » du poste qu’il occupait. Les autres membres de l’exécutif semblent plutôt l’avoir forcé à démissionner en raison de son incapacité à organiser la lutte et à motiver les étudiantes et les étudiants. Bien que l’attitude de l’exécutif pendant le conflit ait par ailleurs été motivée par une critique du modèle hiérarchique traditionnel au nom du pouvoir étudiant, cette décision a placé l’UGEQ dans une position intenable : d’une part, l’État ne savait plus à qui s’adresser pour répondre aux demandes étudiantes et, d’autre part, la masse étudiante en colère n’avait aucune instance de coordination en mesure de faire aboutir ses revendications [109] . La grève était, en quelque sorte, vouée à la révolution ou... à l’échec. Au-delà des divisions politiques entre les différents groupuscules, la source profonde de la crise du syndicalisme étudiant, selon Warren, se situe dans la tendance « libertaire [110]  » qui animait le mouvement d’occupation d’octobre 1968 : « En retournant vers ce syndicalisme la critique qu’il adressait lui-même à l’école ou à la société, l’idéologie libertaire des années 1968 a provoqué [...] la chute du seul véhicule un tant soit peu structuré sur lequel les étudiants pouvaient compter pour élaborer, puis acheminer leurs demandes [111] . » Les occupations se voulaient la négation en acte du premier syndicalisme étudiant québécois. Comme nous l’avons vu, le modèle représentatif de l’UGEQ était vertement critiqué au nom de la démocratie directe des cégeps occupés. En revanche, cette critique de la représentativité en est venue à balayer le syndicalisme étudiant dans son entièreté, incapable d’en imaginer une autre forme potentiellement adéquate aux aspirations démocratiques.
L’avenir de l’organisation s’est finalement joué au congrès tenu du 12 au 16 mars 1969. Signe de l’effritement du modèle syndical dans le milieu étudiant, plus des deux tiers des congressistes étaient présents à titre individuel et défendaient une position révolutionnaire. Leur ­présence s’était même fait remarquer par l’accueil réservé à Michel ­Chartrand, alors président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (affiliés à la CSN). Invité par l’UGEQ, il s’est fait huer par les militantes et militants, sous prétexte que la CSN était un syndicat ­d’affaires qui ne s’occupait que de ses intérêts propres [112] , interprétation plutôt étonnante à l’égard d’une organisation qui adoptait à l’époque une analyse marxisante et qui tentait de transformer radicalement la société par l’ouverture du « deuxième front » hors du monde ouvrier.
Au moment des élections, trois tendances s’affrontaient. D’une part, on retrouvait les membres du Mouvement syndical politique (MSP), ouvertement socialiste et indépendantiste. Ce regroupement voulait faire de l’UGEQ une organisation révolutionnaire et préconisait l’adhésion individuelle ou, en d’autres mots, l’abolition de la cotisation syndicale obligatoire [113] . Il était critique de toutes formes de représentativité, de mandat ou de délégation de pouvoir qu’il jugeait être une entrave bureaucratique à l’action contre l’élite capitaliste [114] . Pour Réal Valiquette, membre important du MSP, les grèves d’occupation de 1968 signifiaient la volonté d’en finir avec le modèle de la représentation syndicale : « Une chose me semble assurée : jamais plus les étudiants du collège n’accepteront cette ancienne formule de délégation de pouvoir qu’organisait pour eux l’exécutif du syndicat [115] . » Ce groupe rassemblait exclusivement des membres des cégeps, à l’exception de la Faculté de philosophie de l’Université de Montréal [116] . On disait d’eux qu’ils étaient toutefois les plus nombreux, les plus déterminés et les plus organisés [117] . Le MSP incarnait en quelque sorte la continuité de l’idée du pouvoir étudiant développée à l’automne 1968. Dans son manifeste intitulé « On veut vot’ peau », la conclusion se terminait par un appel à l’action des plus explicites : « Désorganisez vos CÉGEP et universités, en faisant disparaître documents essentiels, sabotant les cours, falsifiant les bulletins de notes, détruisant les cartes de comptabilité, en amenant des éléments extérieurs qui obligent le professeur à s’intéresser socialement et à s’engager, sonnez de fausses alarmes, appelez le plus souvent possible la police [118] . »
D’autre part, des militantes et militants proches de l’équipe sortante, dont Gilles Duceppe, considéraient qu’il était possible de changer la société par l’école et prônait le retour vers le modèle syndical et représentatif, avec des associations générales étudiantes. Cette tendance avait pris pour nom le Mouvement syndical critique (MSC). Opposé à toute négociation avec le pouvoir établi, le MSC voulait conserver le modèle traditionnel de l’UGEQ tout en le régionalisant dans le but d’en faire un organe qui permette de changer les mentalités pour renverser le capitalisme [119] . Il unifiait la grande majorité des délégations universitaires, ainsi que quelques-unes collégiales. La troisième tendance, liée à la mouvance trotskyste, désirait « affirmer et renforcer le rôle de coordination [120]  » de l’UGEQ. Toutefois, aucune de ces trois tendances n’a convaincu un nombre suffisant de délégations pour obtenir la majorité.
De peur d’assister à l’élection du MSP, le MSC a proposé de remettre en fonction l’équipe sortante dans le but d’organiser un nouveau congrès d’élections. Le MSP, outré par une certaine hostilité de l’assemblée et constatant aussi l’ampleur du déficit financier qu’il aurait à redresser s’il était élu, a alors quitté le congrès en invitant les autres à se joindre à lui. Selon le militant étudiant de l’époque Pierre Beaudet, le MSP ne voulait pas, à vrai dire, « se réinventer dans le syndicalisme étudiant » : « C’est trop mou pour nous [121]  », soutenaient ses partisans. Le congrès d’élections prévu n’a finalement jamais eu lieu, faute d’intérêt. L’UGEQ est morte de facto . Certains ont pris le chemin du « spontanéisme », tandis que d’autres, comme Claude Charron, Louise Harel et Gilles Duceppe, ont plus tard rejoint le Parti québécois de René Lévesque, croyant que les changements sociaux pourraient trouver une voie institutionnelle.
DU SYNDICAT ÉTUDIANT À LA MINORITÉ AGISSANTE
Malgré l’« échec » de la grève de l’automne 1968 et la désaffection des associations étudiantes, les étudiantes et les étudiants étaient de retour au combat dès 1969. Sous l’influence du MSP, les militantes et militants étudiants essayaient de multiplier les affrontements, espérant que d’émeute en émeute, le peuple québécois se réveillerait de son sommeil apathique. On ne croyait plus à la possibilité d’un compromis avec les éléments les plus modérés, jugés amorphes et passifs, mais bien à l’action directe avec les plus radicaux pour secouer le Québec. Le pessimisme quant aux espoirs de transformations radicales à travers le syndicalisme étudiant appelait au renouvellement des formes d’organisations politiques. Les militantes et militants les plus actifs ont déserté les associations générales étudiantes et l’UGEQ pour se tourner vers des luttes au caractère exclusivement politique grâce à la formation de groupes affinitaires appelés les comités d’action politique (CAP). On y faisait le constat que la « classe étudiante » n’en était pas une, que le milieu étudiant n’était pas homogène et que l’action politique recevait difficilement l’assentiment de la majorité. Acceptant cet état de fait comme une fatalité, ils assumaient dès lors leur rôle de minorité agissante, comme le fait remarquer un journaliste du Thérésien, le journal étudiant du Collège Lionel-Groulx : « [D]epuis octobre [1968], on a pu observer chez les forces dynamiques du milieu étudiant cette acceptation d’agir comme minorité devant une situation donnée. Ce phénomène a provoqué et continue de provoquer la formation de différentes cellules d’action qui, loin de se retrancher de la réalité, font ressortir les conflits d’un milieu et agissent en fonction de ce milieu, par différents types d’action [122] . »
Dans les cégeps et les universités, on a alors vu apparaître une série de CAP qui ont remplacé les associations générales étudiantes en tant que lieu de politisation étudiante. Les CAP étaient autonomes et vivaient de l’implication individuelle de leurs membres, à l’inverse d’un syndicat qui regroupe l’ensemble de la population étudiante. Partageant généralement une analyse marxiste visant à convaincre les étudiantes et les étudiants de la nécessité de la révolution, les CAP étaient néanmoins divisés en quatre grandes tendances. Certains, liés à d’autres CAP établis dans les usines et les quartiers (Saint-Jacques, Maisonneuve), cherchaient à former une « avant-garde » étudiante qu’ils jugeaient indispensable aux luttes subséquentes et à une politisation étudiante en regard des luttes ouvrières. On les retrouvait notamment à l’Université de Montréal et au Cégep du Vieux-Montréal. D’autres, dont celui du Cégep Édouard-Montpetit, tenaient à créer des mobilisations de masse dans des luttes anticapitalistes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des murs des établissements scolaires. On distinguait aussi une tendance « ouvriériste », présente notamment à l’UQAM, qui, contrairement aux autres, délaissait les questions étudiantes pour canaliser ses énergies à démontrer une solidarité avec les luttes ouvrières. Cette frange s’est par la suite cristallisée dans le Mouvement révolutionnaire des étudiants du Québec (MREQ) en 1971, qui a été en partie à la source de la création de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada (LC[ml]C). Finalement, dans une moindre mesure, on observait aussi une faction dite « anarchisante [123]  », entre autres parmi les journalistes du Quartier latin de l’Université de Montréal, qui tentait de subvertir l’école « bourgeoise » par une mobilisation étudiante en dehors de toute structure.
L’INCENDIE À SIR GEORGE WILLIAMS
Sous l’impulsion des CAP, une série d’actions a bouleversé le milieu ­étudiant et la province dans les années suivant l’automne 1968. Malgré l’influence limitée des CAP, plusieurs coups fumants ont marqué durablement l’histoire du Québec dans une escalade qui a trouvé son terme dans la crise d’octobre 1970.
Le 29 janvier 1969, c’est à l’image de la stratégie des CAP et du MSP qu’a lieu un événement unique dans l’histoire du mouvement étudiant, à l’Université Sir George Williams, ancêtre de l’Université Concordia. Les propos et la notation discriminatoires du professeur de biologie Perry Anderson ont provoqué la colère des étudiantes et étudiants originaires des Antilles. Après plusieurs mois de controverses, les universitaires, aidés par des cégépiennes et cégépiens francophones, ont décidé d’occuper le centre informatique de l’établissement pour dénoncer l’inaction du recteur dans cette situation. Au 14 e jour de l’occupation, le 11 février, peu avant que la police ne procède à leur éviction, les occupants ont lancé des documents par les fenêtres et mis le feu à l’étage, causant des dommages s’élevant à plus de deux millions de dollars. Une centaine de personnes, en majorité blanches, ont par la suite été arrêtées, faisant face à de graves accusations [124] . Rosie Douglas et Anne Cools, considérées comme les meneuses de l’action, purgeront une lourde peine de prison. L’événement sera largement diffusé dans les médias nationaux et internationaux, provoquant des manifestations contre les symboles du pouvoir canadien d’un bout à l’autre des Antilles, ébranlant même sérieusement le gouvernement de Trinidad. Cette affaire a mis en lumière la discrimination à laquelle les Noirs de Montréal étaient soumis quotidiennement. L’épisode Sir George Williams a provoqué une renaissance du mouvement noir à Montréal, invitant ses protagonistes à adopter le black power – cette volonté d’affirmation des priorités et besoins propres à la communauté noire – comme cadre de réflexion [125] . Dans le milieu étudiant, cet événement a incité l’association étudiante de Sir George Williams à se désaffilier de l’UGEQ, en bonne partie en raison de son appui aux revendications des occupants. Plusieurs radicaux, à l’exemple de Roméo Bouchard, appuyaient en effet les étudiantes et étudiants noirs, car ils faisaient valoir que la lutte des étudiantes et étudiants de langue française, celle des « Nègres blancs d’Amérique », était similaire. Ils considéraient que les dommages allégués contre le centre informatique, symbole de la modernité capi­taliste, étaient risibles au regard des dommages sociaux causés par le racisme institutionnalisé.
L’OPÉRATION « McGILL FRANÇAIS»
Deux mois après les événements de Sir George Williams, c’était l’opération « McGill français ». Tandis que, dans les années précédentes, les mouvements ouvrier et étudiant se tenaient à distance, se côtoyant à l’occasion dans les manifestations et sur les lignes de piquetage, ils se rapprocheront enfin plus étroitement au cours des mois précédents la marche sur McGill. Ce mouvement de contestation revendiquait la francisation de l’université anglophone et a culminé dans une grande manifestation le 28 mars 1969. Anticipant un retard dans l’inauguration de l’Université du Québec, la gauche étudiante continuait la mobilisation amorcée en 1968 afin que la prestigieuse université anglophone ouvre ses portes aux cohortes francophones issues des cégeps. La mobilisation a favorisé une convergence inédite du mouvement étudiant, syndical [126] , indépendantiste et socialiste. La campagne était organisée par plusieurs groupes étudiants, dont la Radical Students Alliance (RSA), qui avait remplacé la SDU à McGill, le MSP, l’Université libre d’art quotidien, l’Union générale des étudiants du secondaire (UGES) et divers comités d’actions étudiants (Université de Montréal, École normale, UQAM, Ahuntsic, Bois-de-Boulogne, ­Mortagne, Édouard-Montpetit, Maisonneuve, Rosemont et Vieux-­Montréal). Du côté ouvrier, le FLP [127] , le Comité indépendance-­socialisme (CIS) et les comités ouvriers de Rosemont et de Sainte-Marie faisaient également partie des organisations impliquées. Quant aux nationalistes, ils étaient organisés dans le Mouvement pour l’unilinguisme français au Québec, la Société nationale populaire ou, encore, le Mouvement pour l’intégration scolaire (MIS).
L’Université McGill, dont les racines plongent dans le colonialisme britannique du XIX e siècle, représentait la chasse gardée de la bourgeoisie montréalaise. Ses liens étroits avec le complexe militaro-industriel américain étaient aussi dénoncés. L’enjeu était de taille : franciser McGill signifiait l’abolition d’un symbole marquant de la domination socioéconomique des anglophones sur les francophones. Dans ce qui constituait en quelque sorte le manifeste du mouvement signé par les organisateurs, les statistiques parlaient d’elles-mêmes : trois universités sur six sont francophones, alors que les francophones représentent 83 % de la population ; les anglophones occupent 42 % des places dans les institutions universitaires et reçoivent 30 % des subventions de l’État ; McGill possède un budget de recherche équivalent à celui de l’Université de Montréal et de l’Université Laval combinées, impose des frais de scolarité de 200 dollars plus élevés et décerne régulièrement des doctorats honorifiques à des financiers anglo-américains [128] . Pour préparer la manifestation, le McGill Daily a également publié une édition spéciale, entièrement en français, tirée à 100 000 exemplaires et distribuée dans toute la province, qui développait un discours anticolonialiste aux accents socialistes. Une tournée de conférences a également été organisée à travers le Québec afin de débattre des enjeux de cette lutte. Lors de ces interventions publi­ques, on y déplorait que l’Université McGill, bien qu’elle soit située au Québec, ne serve pas les intérêts de la province et soit contrôlée par des sociétés capitalistes anglophones qui dominaient la majorité francophone. On dénonçait aussi la discrimination que les francophones subissaient quant à l’accès à l’université et aux subventions que grugeaient les universités anglophones relativement au poids démographique de la minorité linguistique qu’elles desservaient [129] .
Les organisateurs de la marche formulaient ainsi leurs revendi­­cations en sept points : 1) enseignement en français ; 2) admission d’une partie des 10 000 cégépiennes et cégépiens dès septembre 1969 ; 3) parité des droits de scolarité avec l’Université de Montréal (200 dollars) en attendant la gratuité ; 4) abolition du Centre d’études canadiennes-­françaises, qui traitait les Québécois comme des indigènes ; 5) ouverture au grand public de la bibliothèque qui contenait la plus grande collection des œuvres canadiennes-françaises ; 6) priorité aux intérêts nationaux dans la recherche ; 7) représentation tripartite au conseil des gouverneurs (communauté étudiante, personnel enseignant et non enseignant, représentants du peuple québécois) [130] .
L’agitation sur les campus et dans la population était importante. Les autorités craignaient des affrontements entre les manifestants et les forces policières, à tel point que le Parti québécois a refusé de s’y associer en raison du « tournant possible de l’événement [131]  ». Pour répondre au mouvement de protestation qui prétendait pouvoir rassembler 5 000 personnes lors de sa manifestation du 28 mars, la direction de McGill a proposé de hausser les inscriptions de francophones de 7 à 20 %, de rendre bilingue son administration, de créer une banque de cours en français dans toutes les facultés et d’autoriser les étudiantes et étudiants à faire leurs examens en français. Pour les militantes et militants de McGill français, ces propositions étaient insatisfaisantes. Le 28 mars 1969 s’est alors tenue la plus grosse manifestation politique à Montréal depuis la Deuxième Guerre mondiale, plus imposante même que celles de ­l’automne 1968. Rassemblant plus de 10 000 personnes (7 000 selon les journaux anglophones, 15 000 selon les journaux francophones), la manifestation s’est terminée paisiblement aux grilles de McGill. Mais après que les organisateurs eurent invité les manifestants à se disperser, des altercations ont eu lieu entre des anglophones, qui chantaient par provocation God Save the Queen , et des manifestants. L’escouade antiémeute est alors intervenue. Repoussés par les policiers, les manifestants ont pris d’assaut les rues commerciales du centre-ville, non sans fracasser au passage quelques vitrines et allumer des feux de poubelles.
Si cette manifestation reste un événement éphémère, comme beaucoup d’autres des années 1960, elle contribuera grandement à recentrer le débat politique sur les questions unissant les enjeux de langue, de pouvoir, d’économie et d’éducation, créant une atmosphère propice à la contestation de la loi 63 à l’automne 1969 [132] .
ÉMEUTE CONTRE LA MURRAY HILL
Par la suite, on a essayé de créer « un, deux, trois, quatre McGill » (Stanley Gray), comme Che Guevara appelait à deux, trois, plusieurs Vietnam. La manifestation lors d’un congrès de l’Union nationale à Québec du 22 juin 1969 a tourné à l’émeute. Une autre action du MLT à l’automne témoigne du climat explosif de l’époque. Le 7 octobre 1969, profitant d’une grève des policiers et des pompiers de Montréal qui créait un désordre incroyable au centre-ville (incendies, vols de banques, etc.) [133] , le MLT a pris d’assaut les garages de la Murray Hill une nouvelle fois, avec l’appui de nombreux étudiantes et étudiants. Les 200 manifestants ont mis le feu à l’édifice, aux voitures et aux autobus qui s’y trouvaient à l’aide de cocktails Molotov. Les agents de sécurité de la compagnie tiraient à balle réelle sur les manifestants à partir du toit de l’édifice [134] . On a dénombré 21 blessés et 1 mort, qui se trouvait être en fait un agent provocateur de la Sûreté du Québec. Quelques centaines de policiers de la Sûreté du Québec et les soldats de l’armée canadienne avaient en effet été appelés en renfort. Dans la soirée du 7 octobre, le gouvernement provincial a voté en catastrophe une loi d’urgence pour assurer aux citoyennes et citoyens la protection des services de police et d’incendie en forçant le retour au travail des policiers et des pompiers dès le 8 octobre à 00 h 01.
MANIFESTATIONS CONTRE LA LOI 63
Quelques mois plus tard, lors de l’automne 1969, la lutte contre la loi 63 a réanimé les tensions linguistiques avec encore plus de force. Promulguée par l’Union nationale sous la pression des anglophones, cette loi offrait la liberté de la langue d’enseignement dans les écoles. Elle a soulevé l’ire des francophones, qui y voyaient les prémices de la disparition de leur langue nationale. Si certaines institutions collégiales, comme le Collège de Maisonneuve, ont voté officiellement la grève en réponse à cette loi, plusieurs autres, dont le Cégep de Victoriaville, celui de Drummond­ville ainsi que le Collège Jean-de-Brébeuf, ont tout simplement cessé leurs activités, en raison d’un absentéisme étudiant généralisé. Lors des grandes journées de mobilisation, plusieurs facultés universitaires ne dispensaient également plus aucun cours et la moitié des écoles secondaires de Montréal étaient vides. Le mouvement contre la loi 63 a été l’occasion de nombreuses manifestations populaires, la plus grande rassemblant 30 000 personnes à Montréal le 29 octobre. Deux jours plus tard, ils étaient près de 20 000 devant l’Assemblée nationale à Québec. La mobilisation était surtout le fait de comités d’action ad hoc, comme en octobre 1968, consacrant une fois de plus la mort des AGE en milieu étudiant [135] . Pourtant, malgré l’ampleur de l’indignation, le gouvernement a fait adopter la loi sans modification significative.
Cet échec politique a provoqué une importante remise en question dans le milieu étudiant [136] , qui oscillait alors entre la voie électoraliste sous la bannière du Parti québécois, le « passage à l’action » avec le FLQ ou tout simplement le confort et l’indifférence. Plusieurs militantes et militants proches du FLQ ou considérés comme socialistes, comme Gilles Duceppe, se sont joints à la campagne du Parti québécois en avril 1970. Mais les résultats électoraux décevants de ce dernier (sept députés pour un quart des voix) ont, pour plusieurs, fait la démonstration que la voie électorale était un piège de la démocratie bourgeoise. Dans cette escalade sans fin de coups d’éclat, certains ont ainsi décidé d’emprunter la voie armée du FLQ.
LA CRISE D’OCTOBRE ET LA REMISE EN QUESTION
Le 5 octobre, la cellule Libération enlevait le diplomate britannique James Richard Cross. Comme on le sait, elle a été suivie, cinq jours plus tard, par la cellule Chénier qui a kidnappé le vice-premier ministre et ministre du Travail Pierre Laporte. La lecture du manifeste du FLQ sur les ondes de Radio-Canada le 8 octobre a toutefois suscité une certaine vague de sympathie dans la population du Québec qui, bien qu’elle jugeait généralement illégitimes les moyens employés, comprenait les objectifs poursuivis par les activistes. Le soir du 15 octobre, plus de 3 000 personnes se sont même rassemblées au Centre Paul-Sauvé, à ­l’appel du Front de libération populaire (FLP), en solidarité avec leurs revendications. Bon nombre d’étudiantes et d’étudiants, en particulier de l’Université de Montréal, y étaient. Dans la journée, en quelques heures, les militantes et militants des sciences sociales de l’Université de Montréal ont convoqué une assemblée et voté la grève en appui aux revendications du FLQ, rapidement rejoints par les départements de sciences politiques, lettres, théologie, psychologie et architecture [137] . À l’UQAM, on a observé un phénomène semblable. Le 15 octobre, une assemblée générale rassemblant 800 personnes a voté, sans opposition, un appui aux revendications du FLQ. Bien qu’on y ait voté un débrayage général, seule une centaine d’étudiantes et étudiants ont occupé l’université durant les jours suivants. L’agitation sur les campus était telle que les autorités craignaient un réel soulèvement du milieu étudiant. L’administration de l’UQAM a même décidé de fermer l’institution le temps que le calme revienne. Il n’est d’ailleurs pas exclu que l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre par le gouvernement Trudeau durant la nuit du 16 octobre ait été en partie motivée par crainte du milieu étudiant, notamment au regard des précédents coups d’éclat auxquels il avait participé.
L’insurrection appréhendée n’a finalement jamais eu lieu, la Loi sur les mesures de guerre et les centaines d’arrestations qui ont suivi ayant accompli leur effet d’intimidation dans les groupes contestataires et le mouvement étudiant. Malgré la vive dénonciation du recul des droits et des libertés, le mouvement d’occupation à l’UQAM et la grève à l’Université de Montréal se sont rapidement estompés. Il faut aussi dire qu’aucune association nationale étudiante n’existait pour coordonner la contestation.
Enfin, la mort du ministre Pierre Laporte a sévèrement diminué les appuis populaires au FLQ. Cet événement a secoué durablement les esprits dans la société québécoise. Les récentes références à la « violence » durant les grèves de 2005 et 2012 peuvent raisonnablement apparaître comme un appel stratégique aux sentiments pour rappeler, comme un lointain écho, cet épisode traumatisant de l’histoire du Québec. Le premier ministre Jean Charest, en 2012, disait que l’utilisation de la « violence » ne faisait pas partie des gestes politiques conformes aux « valeurs québécoises » communément admises.
L’échec de la gauche aux élections municipales de Montréal a été le premier effet politique immédiat de la crise d’Octobre. Dans la foulée de la création des CAP dans les institutions scolaires, la CSN avait encouragé, sous le thème du « deuxième front », la création d’un parti politique municipal représentant les intérêts des salariés. Divers comités citoyens, qui luttaient pour l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers de Montréal, se sont ainsi réunis dans le Front d’action politique (FRAP) en mai 1970. Celui-ci se voulait à la fois un parti politique municipal et un mouvement de gauche social-démocrate tentant de fédérer les luttes syndicales, politiques et citoyennes. Lors de l’automne 1970, peu après la crise d’Octobre, le FRAP a subi un échec difficile. Dépourvu d’expérience politique, mal enraciné dans les quartiers et diabolisé par le maire Jean Drapeau qui le considérait comme un organe officieux du FLQ, il n’a obtenu que 8 % des voix [138] .
Pour les membres du MSP et du FLP, de même que pour les organisations d’extrême gauche qui ont suivi, la rupture avec la stratégie spontanéiste du FLQ, qui croyait pouvoir provoquer une révolution par des coups d’éclat, était consommée à jamais. Les membres des CAP se mettaient également à remettre en question leur propre stratégie de coups d’éclat, qui s’inscrivaient en fin de compte dans la même lignée que les actions plus musclées du FLQ. Dressant un bilan critique du MSP et du FLP, Stanley Gray remarquait : « [Nos organisations sont de] redoutables machines à manif aussi efficaces techniquement que nulles politiquement. Notre mouvement flotte de crise en crise, de bordel en bordel, sans construire une organisation de base structurée, sans stratégie cohérente. L’image du FLP n’est pas celle d’un mouvement socialiste, mais plutôt celle de nationalistes extrémistes qui aiment la violence et organisent des émeutes [139] . »
En revanche, la crise d’Octobre aurait démontré, selon les militantes et militants, que la démocratie québécoise servait avant tout les intérêts des élites et que, par conséquent, il serait illusoire de penser pouvoir avancer sur la route de la révolution par la voie électorale. En outre, on aurait aussi compris la faiblesse des organisations politiques sans réel appui militant en regard du pouvoir militaire et politique [140] . C’est ainsi qu’en quelques années, la gauche étudiante a pris conscience de la nécessité de « s’organiser » dans un groupe révolutionnaire solidement implanté dans les masses populaires, selon les enseignements de Marx, Lénine et, surtout, Mao.
NAISSANCE DES ORGANISATIONS D’EXTRÊME GAUCHE [141]
Ainsi, réorientant leur stratégie, nombre de militantes et militants étudiants ont fini par participer activement à la formation du courant de gauche le plus important au Québec dans la période post-Révolution tranquille. Il s’agit du mouvement marxiste-léniniste (ou maoïste, appelé aussi « ML » ou « mao ») et, dans une moindre mesure, du mouvement trotskyste. Jean-Philippe Warren résume bien la transition de cette période : « Succédant à “participer” (1966), “contester” (1968) et “passer à l’action” (1970), le nouveau mot d’ordre incontournable, le sésame, pour ainsi dire, des militants qui rompent avec l’activisme utopiste, c’est “ organiser” [142] . » Les idées, les discours et les pratiques de ce mouvement d’extrême gauche ont eu une influence importante sur le mouvement étudiant entre 1974 et 1982 et, à certains égards, ont laissé ses traces jus­qu’à aujourd’hui.
À l’origine, les ML s’organisaient sur la base d’une critique du spontanéisme, notamment celui qui aurait mené à la grève de 1968. Ils considéraient que les actions du courant spontanéiste n’étaient que de vulgaires feux de paille qui n’avaient pas su ébranler durablement l’ordre établi. Ils cherchaient ainsi à mettre en place un parti d’avant-garde qui aurait à définir la « ligne juste » grâce à laquelle les luttes populaires trouveraient leur sens dans leur chemin vers la révolution. Comme nous l’avons vu, les luttes étudiantes, ouvrières et nationalistes avaient inciter beaucoup d’étudiantes et étudiants à conclure qu’il ne fallait plus réclamer un ­réaménagement de l’État et de l’école, mais bien plutôt lutter pour une transformation radicale, pour la révolution.
De manière générale, le maoïsme se voulait la doctrine, appelée la « science », de Mao Tsé-toung. Pour ces nouveaux marxistes, les traditionnels partis communistes, y compris le Parti communiste du Canada, avaient trahi la pensée originelle de Lénine et de Marx. Ils considéraient que l’URSS était devenue une forme de capitalisme d’État qui n’avait donc plus rien à voir avec l’idéal communiste. Ils prétendaient ainsi, par un travail théorique assidu de lectures et de débats, renouer avec l’authenticité de la science révolutionnaire du marxisme-léninisme, revue par les lunettes de Mao. Ces militantes et militants étaient en effet fascinés par la Révolution culturelle chinoise qui développait le projet d’un socialisme antibureaucratique, que d’ailleurs plusieurs ont eu l’occasion d’observer de leurs propres yeux grâce à de nombreux voyages organisés à l’époque. Selon le maoïsme, seul le prolétariat, guidé par un parti d’avant-garde, peut être le moteur de la lutte pour le socialisme, qui doit inévitablement passer par la dictature du prolétariat. Le Parti prolétarien doit quant à lui être organisé selon le principe du « centralisme démocratique », selon lequel la minorité doit se soumettre à la décision de la majorité, et doit également chercher à être l’unique source de direction des luttes populaires. En outre, au Québec, les ML refusaient de concevoir la question nationale comme égale ou supérieure à la question sociale. Ils considéraient que la lutte pour l’indépendance du Québec divisait les forces prolétaires, ne constituant qu’un voile à la lutte des classes. Ils soutenaient par le fait même que le Parti québécois était un parti bourgeois, anti­ouvrier et réactionnaire. Sa position contre l’indépendance du Québec a d’ailleurs été, selon Jean-Philippe Warren, une des principales limites à son expansion.
Dans le paysage maoïste québécois, on rencontrait essentiellement trois organisations : le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) (PCC-ML), l’équipe du journal En lutte ! et la LC(ml)C, aussi appelée la Ligue. Le PCC-ML a été la première organisation d’orientation maoïste à se former au Québec en mars 1970. Dirigé par un certain Hardial Bains, ce parti a eu une influence limitée, ne pouvant compter que sur un peu plus d’une centaine de membres et de sympathisants. Dans les années 1970, il était réputé « pour son sectarisme et son hostilité aux autres ­factions de l’extrême gauche [143]  ». On disait même que ses membres arrivaient souvent dans les manifestations dans le but de confronter les policiers, armés de gourdins et coiffés de casques de football [144] . Malgré cette piètre réputation, il ne faudrait pas négliger l’implication importante des militantes et militants du PCC-ML dans la formation de l’ANEEQ, à l’époque où les autres organisations ML jugeaient la formation d’un parti prolétarien comme prioritaire à la fondation d’une association étudiante nationale [145] .
Deux ans plus tard, dans le contexte du Front commun de 1972, c’était au tour du journal En lutte ! de se créer, notamment grâce au dynamisme de Charles Gagnon ainsi que des membres des CAP de Saint-Jacques et de Maisonneuve. Si ces militantes et militants n’ont pas rejoint le PCC-ML et ont créé une nouvelle organisation, c’était parce qu’ils ne pensaient pas pouvoir fonder immédiatement un parti prolétarien, comme le souhaitait le PCC-ML. Plus prudents, les membres d’En lutte ! martelaient la nécessité de réunir les conditions favorables à la fondation d’un tel parti en organisant d’abord une avant-garde en « préparti » qui devait s’atteler à définir théoriquement la « ligne juste ». Ce groupe, qui est devenu plus tard l’Organisation marxiste-léniniste du Canada En lutte !, tentait, par son journal, d’influencer les masses par « l’agitation-­propagande » (agit-prop) dans le but de résorber la contradiction entre la combativité importante du mouvement ouvrier québécois et son faible niveau de conscience de classe. L’organisation, surtout implantée au Québec et en particulier à Montréal, distribuait son journal hebdomadaire aux portes des usines, avec un tirage variant entre 1 000 et 10 000 exemplaires. Elle pouvait compter sur la pleine disponibilité de 350 mem­bres et de 500 sympathisants actifs, dont plusieurs étaient des étudiantes et étudiants ayant abandonné les CAP de leur établissement scolaire.
La Ligue s’est quant à elle fondée en 1975. Jugeant qu’En lutte ! était trop axé sur le débat idéologique, elle considérait qu’il fallait surtout créer une force organisationnelle de travailleuses et travailleurs. Sa fondation est le résultat de la convergence de la Cellule ouvrière révolutionnaire, de la Cellule militante ouvrière et du MREQ, tous trois directement issus de la stratégie des CAP. Le MREQ s’était d’ailleurs formé à partir d’une scission du PCC-ML au lendemain d’une importante grève des professeurs de l’UQAM en 1971 et était surtout concentré à McGill, à l’UQAM et à Concordia. La Ligue, qui s’est transformée en Parti communiste ouvrier (PCO) en 1979, favorisait la lutte immédiate des masses par « l’implantation » dans les milieux de travail. Plusieurs étudiantes et étudiants, comme Roger Rashi, Gilles Duceppe et Marc Laviolette, sont ainsi passés des bancs d’école aux chaînes de montage ou aux chambres d’hôpital, dans le but de provoquer des débats polémiques. À son apogée, elle a pu compter sur 500 membres et entre 500 et 1000 sympathisants actifs. Elle menait une compétition féroce avec sa rivale En lutte !, notamment par le biais d’articles publiés dans son journal hebdomadaire intitulé La Forge, tiré jusqu’à 15 000 exemplaires . Bien qu’elle ait cherché à exercer une influence dans les associations étudiantes, il ne s’agissait pour elle que d’une priorité de troisième ordre, derrière le mouvement ouvrier et le mouvement populaire. Elle considérait notamment que la lutte étudiante était une lutte « corporatiste » qui n’avait pas de réel potentiel révolutionnaire [146] .
Dans les milieux où ils étaient bien implantés, les ML ont acquis une forte influence, étant souvent les seuls à consacrer autant d’ardeur à leur cause. Les militantes et militants devaient en effet se dévouer corps et âme à leur organisation, ne disposant que très rarement de liberté pour pratiquer des loisirs ou voir leur famille et leurs amis. Si les ML ont réussi à s’implanter dans une diversité importante de milieux de travail, c’est surtout dans les syndicats du réseau de la santé qu’ils ont obtenu le meilleur écho. Selon Jean-Philippe Warren, le PCO aurait, à son apogée, réussi à introduire près de 200 de ses membres dans les instances de la CSN et de la FTQ.
Quant aux partisans de la tendance trotskyste, ils étaient essentiellement regroupés autour du Groupe socialiste des travailleurs (GST), mais aussi, à une moindre échelle, autour du Groupe marxiste révolutionnaire (GMR) et de la Ligue socialiste ouvrière (LSO), qui ont fusionné en 1977 pour constituer la Ligue ouvrière révolutionnaire (LOR). Pour parvenir à leurs fins, les « trots » proposaient la formation d’un parti ouvrier autonome à partir des structures syndicales, parti qui, grâce à son influence, pourrait plus tard adopter une posture révolutionnaire. Ainsi, ils prônaient une vision plus graduelle de leur action politique devant mener vers le communisme. Ils considéraient que la lutte pour des revendications immédiates, améliorant les conditions de vie, constituait « objectivement une lutte contre le capitalisme et pour le socialisme », car elle présupposait que le régime en place était en lui-même incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires des masses populaires [147] . Contrairement aux ML, les trotskystes étaient également pour l’indépendance nationale du Québec (mais pas pour le modèle de la souveraineté-association proposé par René Lévesque) qu’ils considéraient comme une « dimension fondamentale du combat de la classe ouvrière contre l’État bourgeois au Canada [148]  ». Concrètement, les trotskystes ont beaucoup travaillé à l’unité des différentes centrales syndicales du Québec et à la formation d’un réel parti des travailleuses et travailleurs à l’intérieur de la section québécoise du Nouveau Parti démocratique (NPD), en plus d’avoir eu une influence certaine dans le mouvement étudiant, en particulier à l’Association générale des étudiants de l’UQAM (AGEUQAM).
Évidemment, les trotskystes et les ML s’affrontaient régulièrement dans les syndicats et les associations étudiantes, parfois de façon très intense. Les ML considéraient en général les trotskystes comme des opportunistes qui versaient dans la compromission, en raison de leur volonté de transformer les syndicats et le NPD de l’intérieur, tandis que les trotskystes reprochaient aux ML leur manque de culture démocratique et leur sectarisme. Si ces débats nous importent ici, c’est qu’ils ont constitué la toile de fond de plusieurs tensions survenues au sein de l’ANEEQ dès sa fondation, et ce, jusqu’à sa dissolution.
FIN DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE : VERS UN RENOUVEAU SYNDICAL OUVRIER ET ÉTUDIANT
Confrontés à cette radicalisation des positions, plusieurs étudiantes et étudiants cherchaient plutôt à revenir vers un mouvement étudiant avant tout syndical. Leurs initiatives seront graduellement favorisées par le contexte de confrontation qui persistera sur les campus dans la période post-68, en particulier avec la vague de constitution des syndicats d’enseignantes et d’enseignants et d’employés de soutien.
Au lendemain des occupations d’octobre 1968, un comité de fonctionnaires du ministère de l’Éducation, soutenu par un groupe de sociologues, a tenté de répondre à ce phénomène. Dans une série de cahiers intitulée « Le mouvement étudiant au Québec : bilan et prospective », il suggère de répondre à la contestation par une meilleure intégration et participation des étudiantes et étudiants dans les structures institutionnelles. Dans les cégeps, cette intégration devait passer par les services aux étudiants (SAE). Financés par des cotisations étudiantes obligatoires, ces SAE étaient devenus, après la dissolution des AGE, les principales organisations structurant la vie étudiante sur les campus, coordonnant diverses activités parascolaires (journal, radio, vie spirituelle, etc.) et organisant des « happenings » créatifs. Ils étaient sévèrement critiqués par les CAP étudiants, qui y voyaient une tentative de pacification et de censure de la révolte étudiante [149] .
Dans le milieu universitaire, c’est la structuration de l’UQAM qui devait servir de réponse à la contestation. Cette nouvelle institution publique était appelée à devenir l’université de la participation. Son conseil d’administration, son assemblée des gouverneurs et sa commission des études s’ouvraient à une plus grande représentation étudiante et professorale, contrairement au modèle traditionnel prévalant à l’Uni­versité de Montréal. Là aussi, les militantes et militants étudiants ont dénoncé l’illusion de la participation et déserté ces instances, en raison de la représentation toujours minoritaire de la voix étudiante. Ils ont plu­tôt privilégié l’implication dans les modules, seules instances paritaires composées uniquement des communautés professorale et étudiante. Ainsi, la désillusion face aux nouvelles structures de participation, que ce soit les SAE dans les cégeps ou les nouvelles instances de l’UQAM naissante, a incité les militantes et militants à adopter une posture de confrontation face aux administrations locales et à l’État [150] .
Au tournant de l’année 1970, la désillusion face aux structures de participation a favorisé la réunion du corps professoral et des employés de soutien en syndicats accrédités. Dans de nombreux cégeps, des confrontations ont éclaté en raison des pouvoirs, jugés abusifs, des directions générales et des conseils d’administration (renvois d’enseignants, contrôle sur la pédagogie, etc.). À partir de 1971, le conflit dans les cégeps a progressivement quitté les instances officielles pour se muter en rapport de force opposant syndicats et conseils d’administration. Dans ce contexte, au Cégep Édouard-Montpetit et au Cégep du Vieux-Montréal notamment, les luttes syndicales se sont métamorphosées en conflit politique réunissant la communauté étudiante, le corps enseignant et le personnel de soutien contre les directions d’établissement. Les conflits étaient d’une telle intensité qu’ils auraient été à l’origine du départ de 40 % des directeurs généraux des cégeps [151] . À l’UQAM, l’échec de l’université de la participation a créé un phénomène similaire. En janvier 1970, les professeurs de l’UQAM ont fondé le Syndicat des professeurs de l’UQAM (SPUQ) et, en s’affiliant à la CSN, sont devenus les premiers en Amérique du Nord à rejoindre une centrale ouvrière. En octobre 1971, ils ont également été les premiers professeurs universitaires du continent à entrer en grève. C’est dans cette période de fortes confrontations que le milieu étudiant a commencé à se reconstituer, dans une collaboration de plus en plus étroite avec le mouvement syndical. Par mimétisme, le mouvement étudiant tentera lui aussi de se doter d’organisations autonomes des structures officielles et d’adopter par le fait même une posture ­combative.
Ultimement, c’est la préparation du Front commun de 1972 qui a favorisé la renaissance tranquille du syndicalisme étudiant dans une perspective nationale. Peu avant ce mois de mai historique de 1972, une manifestation violente en appui au lock-out des employés de La Presse s’était soldée par la mort d’une militante étudiante du Cégep du Vieux-Montréal, Michèle Gauthier, également impliquée dans le FLF. Ses funérailles avaient rassemblé des milliers de personnes, tandis que les trois chefs syndicaux – Marcel Pepin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau, un travailleur de La Presse , un étudiant du Cégep du Vieux Montréal et une représentante du FLP – avaient porté son cercueil. Ce tragique événement a radicalisé le mouvement syndical et mis la table pour la confrontation inédite du mois de mai 1972 [152] .
L’appui de nombreux campus à la lutte des syndiqués a permis la réorganisation des étudiantes et étudiants. Plusieurs associations générales étudiantes tentaient alors de renaître de leurs cendres. En janvier 1972, des étudiantes et étudiants se sont regroupés pour former le Front des étudiants du Québec (FEQ) à l’initiative de militantes et militants du Collège de Rosemont. Plus de 150 personnes provenant de 40 cégeps et universités étaient présentes au congrès de fondation tenu à Trois-Rivières en janvier 1972. Sous l’influence d’Hubert Wallot, de l’Association de la fédération étudiante de l’Université de Sherbrooke (AFEUS), le FEQ se réclamait de l’héritage politique et syndical de l’UGEQ et se positionnait ouvertement pour un Québec indépendant et socialiste

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