Québec sous la loi des mesures de guerre
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Description

En juillet 1917, voyant l’hécatombe se prolonger en ­Europe et sous la pression de l’Empire britannique, le premier ministre Borden vote la conscription. De nombreux Canadiens français refusent de s’y soumettre : l’armée canadienne est majoritairement anglophone et l’on sait de source sûre que les francophones, éparpillés, y endurent diverses brimades. Mais cette rébellion prend une tournure dramatique : elle vaut aux réfractaires l’intervention de l’armée fédérale, des perquisitions, des arrestations, la loi martiale.

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Publié par
Date de parution 25 novembre 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966081
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

québec sous la loi des mesures de guerre 1918 --> jean provencher --> --> Préface de Fernand Dumont --> LUX Éditeur --> -->
La collection « Mémoire des Amériques » est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection :
– Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux, Larue-Langlois, Le procès des Cinq
– André d’Allemagne, Le colonialisme au Québec
– Daniel Francis, Le péril rouge
– Front de libération du Québec, Manifeste d’octobre 1970
– Jean-François Nadeau, Adrien Arcand, führer canadien
– Jean-François Nadeau, Robert Rumilly. L’homme de Duplessis
– Francis Simard, Pour en finir avec Octobre


Photos de couverture : tirées du journal La Patrie , les 3, 4 et 6 avril 1918, collection numérique de BANQ .
© Lux Éditeur, 2014 www.luxediteur.com
Première édition : Les éditions du Boréal Express Ltée, 1971
Dépôt légal : 3 e trimestre 2014 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (ePub) : 978-2-89596-608-1
ISBN (papier) : 978-2-89596-192-5
ISBN (PDF) : 978-2-89596-807-8
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
À la mémoire d’Honoré Bergeron, d’Alexandre Bussières, de Georges Demeule et d’Édouard Tremblay
Nos pères ont rouspété pendant des siècles ; ils n’étaient pas ces moutons dociles que l’on nous a souvent décrits.
Fernand D UMONT , La Vigile du Québec
Il est difficile, même pour qui a prétendu pénétrer la mentalité des habitants du Québec, de comprendre pourquoi, sur trois générations, toute une race s’est trouvée profondément touchée par la pendaison d’un seul homme dans la lointaine Regina, bouleversée au point de provoquer un changement quasi total dans son allégeance politique, alors que ce même peuple, après un temps de quelques semaines seulement, a laissé sombrer dans le silence et l’oubli ce qui n’était rien d’autre, dans leurs esprits du moins, que le massacre impitoyable et brutal de citoyens désarmés au cœur de leur propre province.
Charles G. P OWER , Québec Riots , notes transmises à Pierre C HALOULT en 1962
AVANT-PROPOS À LA NOUVELLE ÉDITION

UNE HISTOIRE QUI NE CESSE DE VIVRE
M ON PREMIER EMPLOI fut celui de documentaliste à la Commission d’étude sur l’intégrité du territoire, mise sur pied par le premier ministre Daniel Johnson et présidée par le géographe Henri Dorion. Nous étions dans les années 1960. Plusieurs membres de cette petite équipe, dont moi-même, devaient passer en revue les archives des différents ministères du gouvernement du Québec depuis 1867, repérant les documents liés d’une manière ou d’une autre à l’histoire des frontières de la province. Un collègue et moi avions pour mandat d’explorer les dossiers du ministère de la Justice. C’est alors qu’un document ayant pour titre Enquête tenue devant le coroner pour le district de Québec le 8 avril et les jours suivants sur les causes de la mort de Honoré Bergeron, Alexandre Bussière, Georges Demeule et Édouard Tremblay nous est tombé entre les mains. J’ignorais tout à fait qu’une longue histoire, alors, démarrait.
La consultation de ce document, assortie de recher­ches aux Archives publiques du Canada à Ottawa, au service des greffes et des archives de la Ville de Québec, au presbytère de la paroisse Saint-Sauveur de Québec, et de la lecture d’imprimés et d’études, allait me permettre de rédiger un récit des émeutes de Québec ayant eu lieu en 1918. Le travail, préfacé par un de mes deux maîtres, le grand Fernand Dumont, serait publié aux Éditions du Boréal Express en 1971 sous le titre Québec sous la Loi des mesures de guerre 1918 .
L’ouvrage connut un certain succès critique. Le médecin et écrivain Jacques Ferron, par exemple, le qualifia d’«écrit sans vaine recherche et de main sûre».
Autrement dit, poursuivait Ferron, le style n’en est pas apparent et n’entrave pas le récit, rapide du commencement à la fin par l’incessante relance des trois temps, présent, passé, futur, relance en fonction du discours où ces temps équivalent à trois vitesses différentes et n’ont aucun rapport avec le tempo historique lui-même. Cela n’a pas le fringant de Michelet. Michelet ne cache pas sa passion. Provencher le fait. Cela ressemble plutôt à du Voltaire. En tous cas, l’air de rien, c’est rudement bien écrit.
C’était ma première œuvre, et ce mot fut mon encouragement à poursuivre en histoire jusqu’à aujourd’hui.
À la fin de 1972, le comédien et directeur artistique du Théâtre du Trident, à Québec, Paul Hébert, rêvant de refaire le grand succès de Charbonneau et le Chef, la pièce de John Thomas McDonough, m’a contacté pour que nous refassions au théâtre l’enquête du coroner qui avait suivi la tuerie du 1 er avril 1918. Je lui ai répondu que je n’avais jamais rédigé de pièce de théâtre, qu’il devrait plutôt penser à une adaptation du livre. «Non, non, il n’est pas question d’adapter le livre, m’a relancé Paul Hébert, mais d’y aller d’une reprise au théâtre de l’enquête du coroner.» Et c’est ainsi qu’est née la pièce Québec, printemps 1918. Paul a trouvé le titre. «Comme le début d’une lettre», me disait-il. Jouée au théâtre du Trident à 20 reprises en octobre 1973, elle a été la pièce qui attira le plus grand nombre de spectateurs au cours de la saison 1973-1974, avec un taux d’assistance de 86%.
Deux ans plus tard, le réalisateur Jean-Paul Fugère a remonté la pièce, en faisant un téléthéâtre dans le cadre des Beaux Dimanches, l’émission phare des dimanches soirs à la télé de Radio-Canada. Cette réalisation a remporté le prix Annik 1975, décerné au meilleur documentaire dramatique des réseaux français et anglais de la société d’État, et elle a été choisie par cette dernière pour la représenter au festival international de télévision de Venise, en septembre 1977.
Nécessitant 32 personnages et figurants, la pièce n’a pas été reprise par un théâtre professionnel. Toutefois, deux troupes de théâtre amateur l’ont remontée, La Limonade Rose, à Québec, au début des années 1980, et Théâtre en Ville, à L’Assomption, à la toute fin des années 1990. La troupe de L’Assomption s’est produite dans la salle de l’ancien palais de justice de l’endroit et au théâtre Hector-Charland, puis s’est rendue au Palais Montcalm, à Québec.
Traduite en anglais par l’écrivain américain Leo Skir, la pièce Quebec, Spring 1918 fut publiée en 1980 dans le numéro 28 de la Canadian Theatre Review, à Dowsview, Ontario. Skir, qui en avait vu la version française au ­Trident, trouvait qu’il y avait beaucoup de ressemblances entre la tuerie de Québec et celle de l’université d’État de Kent, dans l’Ohio. Le 4 mai 1970, quatre étudiants protestant contre l’intervention américaine armée au ­Cambodge avaient été tués par la garde nationale sur leur campus. «Comme à Québec, disait Leo, ils furent quatre à mourir chez eux, de la guerre, pour s’être opposés à la guerre.»
Par ailleurs, à Québec, peu après dans les années 1980, un groupe de férus d’histoire relevait qu’il était étonnant que l’événement de 1918 ne soit d’aucune façon souligné dans la capitale. Trois des quatre personnes tuées en 1918 étant des ouvriers, la Confédération des syndicats nationaux a fait fabriquer une plaque de bronze qu’elle a apposée sur la façade de son édifice du boulevard Charest, devenu aujourd’hui la Maison de la coopération.
Et l'histoire continue. En 1989, Louis Bélanger, du conseil d’administration du Comité des citoyens du faubourg Saint-Roch a pris l’initiative d’écrire au nouveau maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, pour demander à la Ville d’élever un monument à la mémoire de nos quatre assassinés. Bien que le maire fût sympathique à l’idée, il lui a répondu qu’il fallait plutôt qu’il s’adressât à la responsable du service des greffes et des archives, qui lui expliquerait la marche à suivre.
M. Bélanger est entré en contact avec moi, j’ai rencontré la responsable du service des greffes et des archives, et Louis et moi avons formé un comité pour lever des fonds. La tâche était ardue, mais finalement nous sommes arrivés à amasser la somme nécessaire de 80 000 dollars.
Nous avons alors ouvert un concours auprès des artistes des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. Soixante-sept personnes se sont montrées intéressées. Le jury en a choisi cinq et leur a demandé de préciser leur conception, de proposer une maquette. Finalement, nous avons arrêté notre choix sur le projet de Mme Aline Martineau, artiste à Québec. Nous espérions un monument sobre et seyant à l’endroit où il serait élevé, soit à la rencontre des rues Saint-Joseph, Saint-Vallier et Bagot, dans le quartier Saint-Sauveur, là où avait eu lieu la fusillade.
L’œuvre d’art commémorative signée Aline Martineau a été érigée en 1998, 80 ans après l’événement. Et, pour la circonstance, la Ville de Québec a créé la place du Printemps-­1918.
La suite de cette histoire ? Peut-être nous réserve-t-elle encore des surprises. Quoi qu’il en soit, la réédition chez Lux Éditeur de ce récit lui donnera un souffle nouveau.
Jean P ROVENCHER
PRÉFACE À L’ÉDITION DE 1971
1 917, 1918. EN ONTARIO quelques années plus tôt, le Règlement 17 a attenté aux droits des écoles françaises. La guerre mondiale se poursuit, interminable. Le recrutement, la conscription font déferler, chez les anglophones canadiens, les vieilles haines raciales ; on réclame l’emprisonnement de ceux qui se sont opposés à la Loi du service militaire; on demande même la suppression du Devoir et l’« exécution » d’Henri Bourassa. Aux élections de 1917, les électeurs du Québec se sont opposés massivement au gouvernement conscriptionniste et se trouvent pratique­ment sans représentation au sein du pouvoir.
Des mouvements divers surgissent un peu partout. Des bagarres, des attentats ont lieu à Montréal. Ces manifestations ne se limitent pas à la métropole ; elles s’éten­dent à Shawinigan, par exemple. Et voilà que la ville de Québec est atteinte à son tour. Des agents fédéraux, policiers d’occasion pour plusieurs, traquent sans merci les jeunes gens assujettis à la conscription. Les méthodes utilisées ne sont pas toujours orthodoxes. Le maire ­Lavigueur, homme d’ordre et de sentiment rassis, dénonce lui-même au premier ministre du Canada « le manque de discrétion, de tact, de discernement de la part des agents responsables de l’application de la Loi sur le ­service militaire ». Les gens de la Basse-Ville, de Saint-Roch, de Saint-Sauveur et d’ailleurs s’expriment, sans doute, en des termes plus vigoureux ; certains le font bien voir dans les émeutes qui débutent dans la capitale au cours de la « semaine sainte » de 1918.
C’est l’histoire de ces journées que, dans ce livre, raconte minutieusement, et avec le plus grand souci de la documentation exacte, un jeune historien québécois. Jean Provencher a soigneusement inventorié les sources, comme on le verra. Il utilise largement, entre autres, les dépositions à l’enquête du coroner. On lira avec passion ce livre écrit pourtant avec la plus stricte objectivité.
On en tirera aussi de précieuses leçons. Cet ouvrage, et c’est ce qui lui donne sa force première d’interrogation, se présente d’abord comme une chronique. Mais il éclaire, comme le font les récits de toutes les crises, des dimensions essentielles de la société du temps. Je ne retiendrai que quelques traits, laissant au lecteur le soin de puiser dans sa lecture bien d’autres suggestions.
Dans ce drame, pourtant circonscrit dans le temps, c’est le vieil antagonisme des deux nations qui ressort tout d’abord. Il surgit des insondables profondeurs. On aurait tort de limiter le regard sur les événements ici racontés à un affrontement entre le pouvoir et le peuple. Par exemple, on s’attardera au passage sur cet extrait d’une lettre du colonel Wood, qui habite dans la Grande Allée à Québec, à son ami le premier ministre du Canada : « La majeure partie de la police, de la brigade d’incendie et des militaires canadiens-français sont plus ou moins sympathiques à la populace, craignant de poser quelque geste que ce soit qui pourrait les faire passer pour des ennemis aux yeux de leur propre peuple. » En voilà un qui croyait à la théorie des deux nations ! Il est vrai que, quand il supplie, dans la même lettre, qu’on « se prenne le taureau par les cornes », il ne songe sans doute pas à des conférences constitutionnelles… Dans le même sens, le lieutenant-colonel Harold Machin, dépêché sur les lieux par le gouvernement fédéral, écrit à Borden : « Les autorités provinciales et municipales ne feront rien et sont sympathiques aux gestes de la populace. »
La populace : ce terme revient souvent dans les textes cités ici. Il traduit le mépris fréquent des pouvoirs. Mais il n’est pas dénué d’exactitude. Ce qui frappe avant tout, dans ce livre, ce sont ces déferlements de foules – 15 000 personnes certains jours – sans chefs, sans organisation, sans stratégie un peu définie. Protestation qui venait du fond d’une pénible vie quotidienne, d’une rancœur entretenue au fil des ans, mais jamais vraiment dite, d’une servitude qu’il était impossible de traduire dans un mouvement proprement politique. On en verra le témoignage dans l’absence de concertation : les arrestations et les perquisitions qui ont suivi les fusillades auraient permis de trouver les chefs et les plans s’ils avaient existé. Que l’on écoute aussi les cris qui fusaient de ces foules et qui, dans leurs énoncés naïfs comme dans leur haletante colère, étaient des protestations sans espérance politique.
On ne manquera pas d’en tirer toutes sortes d’hypothèses sur l’histoire de la démocratie en ce pays.
Et l’on s’interrogera fatalement sur les raisons d’être de ce manque d’organisation. En cette conjoncture comme en tant d’autres, les Canadiens français auraient-ils été une masse informe, sans leaders véritables ? Le dossier de Jean Provencher force à méditer là-dessus. Car il évoque quelques représentants typiques des élites de l’époque.
Commençons par en haut, par Armand Lavergne, nationaliste, anticonscriptionniste, écouté des foules et ami de bien des gens en place. Le dupe de l’affaire. Médiateur auprès du peuple, officieusement délégué à cette fin par les pouvoirs, il réussit effectivement à disperser la foule en promettant que l’armée se retirera le lendemain. Rabroué ensuite par ceux qui l’ont délégué, suivi pas à pas par un agent de police, il doit rester à l’écart pendant que des innocents se rendent à une assemblée qu’ils croient avoir été convoquée par lui ; au lieu des discours, des fusils et des mitrailleuses les accueilleront. On remarquera l’intervention de Lavergne au procès qui suivit les émeutes, quand il rétorque à l’avocat Barclay, qui aurait voulu qu’on effaçât des comptes rendus des audiences de la Cour les injures des soldats anglophones convoqués pour mater la population de Québec : « Il y a trois ans que cela s’écrit dans les journaux de l’Ontario. »
D’autres personnages encore. Le maire de Québec, honnête homme, vite dépouillé de toute initiative par le pouvoir militaire. Des bourgeois apeurés, raisonnables ou plus ou moins complices. Le général Landry, qui a été relevé de ses fonctions à la veille de partir outre-mer pour faire place à un anglophone, et qui, faute de mieux, fait la guerre à ses compatriotes dans la capitale québécoise. François-Louis Lessard, major général, qui a acquis une riche expérience dans la répression de la grève de 1878 (à Québec justement), contre les Métis de Riel, contre les Boers de l’Afrique du Sud ; une expérience à qui il ne manquait plus que la répression des émeutiers de la capitale. Fidèle serviteur de l’Empire et de la grande nation canadienne qui répète sans cesse à Armand Lavergne qu’il a la force et qu’il s’en sert…
Il faut mentionner aussi Alleyn Taschereau, membre d’une grande famille qui a illustré, comme on sait, la politique et bien des postes de commandement de la province québécoise. On constatera la duplicité du personnage aux pires moments de la crise. C’est lui aussi qui tire le rideau après la tuerie, les perquisitions et les arrestations arbitraires. Même si le juge Langelier a parlé d’arrestations « sommaires », M. Taschereau – qui fait la guerre comme représentant juridique du ministère de la Milice à Québec – n’en conclut pas moins :
Aucune autorité, militaire ou autre, ne doit être blâmée pour les arrestations non justifiées qui ont pu être faites au cours des émeutes alors qu’il était difficile de discerner les coupables. Le seul fait que ces personnes étaient dans la foule les rendit susceptibles d’être arrêtées. Les autorités sont anxieuses de voir le calme se rétablir et elles regret­tent les erreurs commises. Tout a été fait dans l’intérêt public, avec le seul désir de faire régner la paix de nouveau, de façon à ce que les récents événements ne se répè­tent pas.
Voilà donc, grâce à ce Canadien français qui s’est trouvé là fort à propos, une affaire terminée. Que l’on n’en parle plus, même si les humbles familles des quatre Québécois tués par l’armée n’ont jamais reçu les réparations pourtant exigées par une décision judiciaire.
Que l’on n’en parle plus ? On sera reconnaissant à Jean Provencher d’en reparler. L’histoire ne doit pas ressusciter des haines mortes ; un peuple adulte ne ressasse pas sans cesse, dans les eaux saumâtres du ressentiment, les injustices du passé. Mais l’historien est voué à la mémoire collective ; ce qui n’en fait pas fatalement un fabricant de linceuls. Les peuples non plus ne doivent pas accepter que l’on relègue à l’oubli les témoignages anciens de leur servitude.
Fernand D UMONT
CHRONOLOGIE
1896
Élections fédérales. Le Parti libéral, dirigé par Wilfrid Laurier, est porté au pouvoir. Henri Bourassa est élu député libéral du comté de Labelle.
1899
Laurier décide d’une participation canadienne à la guerre que livre la Grande-­Bretagne aux Boers, en Afrique du Sud. Bourassa, en désaccord complet avec le premier ministre canadien, démissionne de son poste de député libéral de Labelle. Il rejette l’impérialisme de la Grande-­Bretagne et s’oppose, par principe, à une participation canadienne à toute guerre de l’Empire. À compter de ce moment, Bourassa devient l’adversaire acharné de Laurier au Québec et l’orateur le plus écouté des francophones.
1903
Le journaliste Olivar Asselin fonde la Ligue nationaliste, mouvement qui préconise un nationalisme bourassien et qui canalise le mécontentement de la jeunesse québécoise contre les « vieux partis ».
1904
Réélection d’Henri Bourrassa à Ottawa et élection d’Armand Lavergne, jeune avocat, à titre de député libéral fédéral de Mongtmagny.
1908
Élection d’Henri Bourassa et d’Armand Lavergne à la législature québécoise sous l’étiquette de « nationalistes ».
1910
Fondation du journal Le Devoir par Henri Bourassa.
1910
Fondation de l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario pour veiller au bon fonctionnement du système scolaire des Franco-Ontariens.
1910
Wilfrid Laurier, le premier ministre du Canada, présente à la Chambre des communes un projet de loi visant à créer une marine canadienne qui apporterait sa contribution au renforcement de la flotte impériale britannique. Les anglophones du Canada auraient préféré une contribution financière à la flotte anglaise, alors que les nationalistes québécois s’opposent totalement à toute participation canadienne aux guerres européennes.
1911
Élections fédérales. Le Parti libéral de ­Wilfrid Laurier est défait ; les conservateurs de Robert Borden, alliés aux nationalistes du Québec, l’emportent avec une forte majorité.
1912
Après un voyage en Angleterre, le premier ministre Borden propose le don d’une
somme de 35 millions de dollars qui serviraient à la construction de trois vaisseaux de guerre devant s’ajouter à la flotte anglaise. Le Sénat, d’allégeance libérale, l’empêche de mener à terme cette politique. On ne parlera plus, dès lors, d’une contribution directe du Canada à la flotte impériale.
1912
Le Parlement ontarien adopte un règlement connu sous le nom de Règlement 17, visant à restreindre l’usage du français dans les écoles bilingues. À compter de ce moment, les catholiques francophones de l’Ontario et du Québec livrent une dure lutte en vue de l’abrogation de cette loi, qu’ils jugent inique.
1912
L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario commence la bataille pour la protection des droits scolaires de la minorité française de cette province.
1914 (28 juin)
Assassinat du prince François-Ferdinand, archiduc héritier d’Autriche-Hongrie.
1914 (4 août)
Invasion de la Belgique par l’Allemagne et déclaration de guerre de la Grande-­Bretagne au pays envahisseur. Henri ­Bourassa déclare que l’Empire ne peut imposer au Canada l’obligation constitutionnelle d’aller combattre sur les champs de bataille européens.
1914 (6 août)
Le Parlement canadien décide de soutenir la cause de l’Empire et vote un crédit de 50 millions de dollars pour l’organisation de l’armée canadienne.
1914 (22 août)
Sanction de la Loi ayant pour objet de conférer certains pouvoirs au Gouverneur en Conseil et modifiant la Loi d’immigration, citée sous le n om de Loi sur les mesures de guerre, 1914.
1914 (sept.)
Le ministre de la Milice, Sam Hugues, est chargé de veiller au bon fonctionnement de l’armée canadienne.
1914 (3 oct.)
Le premier bataillon de soldats canadiens traverse l’Atlantique.
1914 (20 oct.)
Création à Saint-Jean, au Québec, du 22e Bataillon d’infanterie, qui deviendra le Royal 22e Régiment.
1917 (févr.)
Départ du premier ministre canadien, Robert Borden, pour la Grande-Bretagne où il assistera à la Conférence impériale.
1917 (avr.)
Les États-Unis déclarent la guerre à ­l’Allemagne.
1917 (avr.)
424 000 hommes se sont enrôlés dans l’armée canadienne depuis le début de la guerre. Le Canada compte alors une population de 8 millions d’habitants.
1917 (mai)
Retour au Canada du premier ministre Borden avec l’idée d’augmenter les effectifs militaires. Il songe à décréter la conscription.
1917 (24 juill.)
Le Parlement canadien adopte la Loi du service militaire, appelant sous les armes tous les hommes célibataires ou veufs sans enfant, de 20 à 35 ans.
1917 (été)
Des manifestations hostiles à la conscription se succèdent à un rythme inimaginable dans tout le Québec, pendant que les anglophones des autres provinces deman­dent au gouvernement canadien de mettre le Québec au pas.
1917 (oct.)
Le premier ministre canadien, Robert B ­orden, annonce la tenue d’élections générales, après avoir formé un « gouvernement d’union » des conservateurs et des libéraux partisans de la conscription.
1917 (13 oct.)
Appel des premiers conscrits et création des tribunaux d’exemption.
1917 (17 déc.)
Le gouvernement d’union obtient une majorité de 71 sièges au Canada, mais le Québec vote en bloc contre ce gouvernement, à l’exception de trois circonscriptions anglophones de Montréal.
1917 (fin déc.)
Joseph-Napoléon Francœur, député libéral à l’Assemblée législative de Québec, dépose une motion souverainiste : « Que cette Chambre est d’avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif, si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’union, au progrès et au développement du Canada. »
1918 (23 janv.)
La motion Francœur a fait l’objet de longs débats. Sous les conseils du premier ministre libéral du Québec, Lomer Gouin, le député de Lotbinière retire sa motion
en disant qu’il a atteint son but, soit établir que le Québec détient des droits que les autres provinces doivent respecter.
1918 (mars et avr.)
Émeutes de Québec.
1918 (4 avr.)
Arrêté ministériel du gouvernement fédé ral suspendant les libertés civiles à Québec.
1918 (19 avr.)
Un amendement à la Loi du service militaire rejette les demandes futures d’exemption et permet au gouvernement fédéral d’ordonner l’enrôlement obligatoire d’un plus grand nombre de citoyens.
1918 (11 nov.)
Armistice.
1919 (28 juin)
Ratification du traité de Versailles.
1927
Abrogation, par le Parlement ontarien, du Règlement 17.
LES PROTAGONISTES
B ERGERON , Honoré
Né en 1869 dans la paroisse Saint-Sauveur de ­Québec. Marié à Séraphin Brien et père de six enfants. Menuisier. Membre de l’Union des charpentiers-menuisiers. Tué dans les rues de Québec par les troupes fédérales le 1 er avril 1918. Habitait le 529, rue Saint-François Ouest, à Québec, au moment de sa mort.
B ORDEN , Robert
Né en 1854. Avocat. Député conservateur fédéral de la circonscription d’Halifax de 1896 1904. Défait en 1904. Député conservateur de Carleton de 1905 à 1920. Premier ministre du Canada de 1911 à 1920. Quitte la politique en juillet 1920. Mort en 1937.
B USSIÈRES , Alexandre
Né en 1893 dans la paroisse Saint-Malo de Québec. Marié à Régina Ferland. Mécanicien à l’emploi des Canadian National Railways. Tué dans les rues de Québec par les troupes fédérales le 1 er avril 1918. Habitait le 1118, rue Saint-Vallier Ouest, à Québec, au moment de sa mort.
D EMEULE , Georges
Né en 1903. Fils de Léandre Demeule et Lumina Bérubé. Cordonnier-machiniste dans une manufacture de chaussures en 1913. Tué dans les rues de Québec par les troupes fédérales le 1 er avril 1918. Habitait le 149, rue Saint-Sauveur, à Québec, au moment de sa mort.
J OLICŒUR , Georges William Lachaine dit
Né en 1859 dans la paroisse Saint-Roch de Québec. Médecin. Échevin de la Ville de Québec pour le quartier Saint-Vallier de 1890 1894. Coroner pour le district de Québec à compter de 1904. Préside l’enquête du coroner sur les deux chutes du pont de Québec et sur les « émeutes de Québec ».
L ANDRY , Joseph-Philippe
Né en 1870 à Saint-Pierre de Montmagny. Fils de ­Philippe Landry. Cours de droit à l’Université McGill. Diplôme d’avocat en 1896. Aide de camp du duc de Connaught, gouverneur général du Canada. En 1915, nommé colonel dans l’armée canadienne. En septembre 1915, alors qu’il s’apprête à quitter le pays pour la France à titre de commandant de la cinquième brigade de la seconde section, Sam Hugues, le ministre de la Milice, le relève de ses fonctions au profit d’un colonel anglophone, David Watson. Landry est relégué au poste d’inspecteur général des camps d’Angleterre. Ce remplacement mécontente une partie de l’opinion québécoise, qui finit par croire qu’Hugues réserve les plus hauts commandements aux anglophones. Par la suite, nommé brigadier général et commandant du cinquième district militaire, soit celui de Québec. À ce titre, il sera le chef des forces armées à Québec au début des « émeutes ».
L AVERGNE , Armand
Né en 1880 à Arthabaskaville. Cours de droit à l’Université Laval de Québec. Député libéral fédéral de Montmagny de 1904 à 1908. Député « nationaliste », à Québec, du même comté de 1908 à 1916. Puis exerce la profession d’avocat à Québec. À l’enquête du coroner sur les « émeutes de Québec », il représente les intérêts de la famille Demeule. Député conservateur fédéral de Montmagny de 1930 à 1935. Mort en 1935.
L AVIGUEUR , Henri-Edgar
Né en 1867 à Québec. Fonde en 1892 la maison ­Lavigueur & Hutchison, spécialisée dans les instruments de musique. Échevin du quartier Saint-Jean de 1904 à 1916. En 1916, élu par acclamation maire de la ville de Québec. Député libéral fédéral de ­Québec-Montmorency de 1917 à 1930. En 1920, délaisse la politique municipale pour la politique fédérale. À nouveau maire de Québec de 1930 à 1934. Père de 23 enfants. Mort en 1943.
L ESSARD , François-Louis
Né en 1860 à Québec. Cours à l’Académie commerciale de Québec. En 1878, soldat dans les Queen’s Own Canadian Hussars. À ce titre, il fait partie des militaires qui interviennent, en juin 1878, contre les ouvriers grévistes chargés de la construction du parlement de Québec. En 1879, lieutenant dans la Quebec Garrison Artillery. En 1885, décoré pour services rendus lors de la rébellion des Métis dans l’Ouest canadien. En 1887, nommé capitaine dans les Royal Canadian Dragoons. En 1894, accède au rang de major. De 1900 à 1901, commande les ­Dragoons en Afrique du Sud. En 1912, nommé major général dans l’armée canadienne. En 1914, nommé inspecteur général des troupes de l’Est. En mars 1918, envoyé d’urgence à Québec par le gouvernement fédéral. Mort en 1927 à Meadowvale (Ontario).
M ACHIN , Harold Arthur Clement
Né en 1875 à Rochester dans l’État de New York. Son père : un pasteur anglican d’origine britannique. Encore jeune, il déménage à Saint-Jean (Terreneuve), puis à Port-Arthur (Ontario). Cours secondaire en Angleterre de 1885 à 1893. Puis, retour à Kenora (Ontario) où il pratique la profession d’avocat. Part à titre de simple soldat pour l’Afrique du Sud en 1899. Prospecteur dans la région de Chibougamau et Mistassini, au Québec, de 1904 à 1907. Député conservateur à la législature ontarienne de 1908 à 1916. Part pour l’Angleterre en 1916 où il est nommé lieutenant-colonel. À son retour, en 1917, nommé directeur du Conseil du service militaire. En mars 1918, envoyé à Québec à titre d’enquêteur du gouvernement fédéral.
T REMBLAY , Joseph-Édouard
Né en 1895 à La Malbaie. Étudiant à l’École technique de Québec. Tué dans les rues de Québec par les troupes fédérales, le 1 er avril 1918. Habitait le 42, rue Durocher, à Québec, au moment de sa mort.
CHAPITRE 1

LA CONSCRIPTION ET LES QUÉBÉCOIS : 1914-1918
E N AOÛT 1914 , l’Allemagne envahit la Belgique. Sans que la population mondiale n’en soit trop consciente, c’est bien le début de la première grande guerre. Le gouvernement canadien, qui soutient la cause de l’Empire britannique, vote un crédit de 50 millions de dollars pour la mise sur pied d’une armée canadienne.
Dès le mois d’août, Henri Bourassa, directeur du Devoir, s’oppose à la politique de recrutement des soldats mise de l’avant par le gouvernement d’Ottawa. Et il entreprend une campagne contre le gouvernement central par la voix de ses éditoriaux. Omer Héroux, également rédacteur au Devoir, craint l’adoption de la conscription quand il n’y aura plus de volontaires. « Dans l’ensemble, l’opinion canadienne-française tendait à l’approuver, à mesure que l’enthousiasme du début diminuait et que le mépris des Canadiens anglais pour le faible enrôlement dans le Québec et que la question des écoles en Ontario produisaient leurs effets [ 1] . »
En décembre, Bourassa prédit que la politique suivie par Borden finira par la conscription. Durant les premiers mois de 1915, le Québec s’intéresse plus à la question du Règlement 17 qu’à la guerre en Europe. Le Parlement ontarien vient d’adopter une loi, connue sous le nom de Règlement 17, visant à restreindre l’usage du français dans les écoles bilingues. Les catholiques francophones de l’Ontario et du Québec livrent alors une dure lutte en vue de l’abrogation de cette loi qu’ils jugent inique.
À l’été 1915, le gouvernement fédéral, par personnes interposées, commence une campagne au Québec en faveur de la conscription. Des officiers militaires pren­nent la parole ou livrent des entrevues dans les journaux, souhaitant ou prédisant la conscription. Une telle campagne répond à l’essoufflement que connaît le recrutement volontaire. En septembre 1915, le ministre de la Milice, le colonel Sam Hugues, offre à Armand Lavergne, rude adversaire de la conscription, le commandement d’un bataillon qu’il recruterait lui-même. Ce dernier refuse en adressant une longue lettre ouverte à Hugues, que Le Devoir publie le 2 novembre. « Je me suis toujours opposé dans la presse et sur les hustings de la province de Québec et de l’Ontario à toute participation du Canada aux guerres étrangères, sauf pour la défense de notre territoire [ 2] . » En décembre, les qualificatifs à l’égard du directeur du Devoir, dans le monde anglophone, pleuvent. On le surnomme « Von Bourassa » ou « Herr Bourassa ». Selon l’historien Mason Wade, c’est une « tempête d’injures » qui s’abat sur Bourassa.
Deux mois plus tard, les orangistes à la Chambre des communes demandent l’arrestation d’Henri Bourassa et la suppression du Devoir. On propose même d’échanger le directeur du Devoir et Armand Lavergne contre un prisonnier québécois enfermé en Allemagne depuis le début de la guerre. Les campagnes écrites et parlées de ces deux leaders ne plaisent guère aux anglophones. En février également, le gouvernement central publie les chiffres officiels du recrutement depuis le début de la guerre.
Les chiffres officiels du 15 février 1916 montrèrent que, sur un total de 249 471 alors enrôlés, 62% étaient de souche britannique, 30% de souche canadienne, les autres représentant 8%. Les difficultés croissantes du recrutement étaient dues à ce que les hommes de souche britannique et d’âge militaire s’étaient pour la plupart enrôlés dès les premiers jours de la guerre ; la population urbaine qui n’était pas encore enracinée avait été en grande partie absorbée ; les Canadiens de naissance montraient encore de l’hésitation à combattre pour « la civilisation » ou « l’Empire », qui étaient les slogans de recrutement (il n’y eut aucun appel spécifiquement canadien). Les régions rurales restaient indifférentes à la guerre [ 3] .
À ces causes du faible recrutement, s’ajoute le sentiment d’appartenance des Québécois à un territoire donné, sentiment assurément plus grand que celui des anglophones arrivés de fraîche date. « L’Empire » représente peu pour le Québécois.
Au printemps, les résultats de la bataille d’Ypres, en Belgique, permettent de révéler d’étranges sentiments du Canada anglophone à l’égard des Québécois. « Une réaction se produisit bientôt, parce que le Canada français, disait-on, ne portait pas sa juste part du fardeau de la guerre. La perte d’un fils ou davantage, dans une petite famille canadienne-anglaise moyenne, laissait peut-être un vide plus sensible que dans la famille canadienne-française, plus nombreuse [ 4] . » La « revanche des berceaux » jouerait-elle maintenant contre le Québec ? Bourassa et Lavergne continuent à parcourir le Québec en faveur des Franco-Ontariens et contre la conscription. En avril, face à des accusations de profits scandaleux et de favoritisme dans les forces armées, le premier ministre conservateur canadien, Robert Borden, doit nommer une commission royale d’enquête. Bourassa ne manque pas de s’en prendre au gouvernement fédéral. L’enquête ébranle à la fois la position de Sam Hugues et celle de Borden et « laiss[er]a, dans l’esprit du public, la fâcheuse impression qu’un grand nombre de patriotes en paroles s’enrichissaient frauduleusement [ 5] » à Ottawa.
Au Québec, le mécontentement grandit et le recrutement volontaire ne connaît pas de hausse. Le ministre de la Milice en est conscient. Le 11 juin, il rend visite au cardinal Louis-Nazaire Bégin, à Québec, pour lui demander son appui au sujet du recrutement de soldats québécois. Celui-ci ne tarde pas à le lui fournir, par la voix d’un communiqué en provenance de l’archevêché [ 6] . Dans Le Devoir du 5 août, Henri Bourassa donne son explication pour le piètre enrôlement des Québécois dans l’armée. « La vérité, c’est que l’abstention des Canadiens français ne tient pas plus à l’attitude actuelle des nationalistes qu’à celle des libéraux en 1896, ou des conser­vateurs en 1911. Elle tient à des causes plus profondes : l’instinct atavique, les conditions sociales et économiques, une tradition nationale de trois siècles […] fortifiées (sic) de l’enseignement constant de tous nos chefs politiques et sociaux […] [ 7] . » C’est dire, en d’autres termes, que les Québécois forment un groupe distinct du monde anglophone au Canada.
Le 23 août 1916, se produit le premier incident violent au Québec. Le gouvernement central avait établi un poste de recrutement sur la place d’Armes, à Montréal. Les sergents recruteurs des Irish Canadian Rangers lançaient des injures aux passants. L.-N.-J. Pagé, un coiffeur doué de talents oratoires, convoque une assemblée pour protester contre cette provocation. « Nous nous ferons peut-être écraser, mais nous n’accepterons jamais la conscription. Notre peuple est insulté tous les jours. Canadiens français, il est temps de nous faire respecter et de ne plus permettre que l’on nous écrase comme en Ontario [ 8] . » La foule qui approuve Pagé manifeste et force les soldats à se retirer de la place d’Armes.
Le 23 octobre, le premier ministre, Robert Borden, lance une campagne en vue d’accroître le nombre de ceux qui pourraient faire leur service militaire. Il parcourt ainsi le Canada et le Québec durant quatre mois. Pendant ce temps, Henri Bourassa, Armand Lavergne, Tancrède Marcil et Roch Lanctôt tiennent au Québec assemblée sur assemblée. La presse anglophone ne se contente plus de demander l’arrestation de Bourassa ; elle exige maintenant sa pendaison.
Le 15 novembre, à la suite du rapport de la commission royale d’enquête, Borden force Hugues à démissionner. Ce dernier laisse aller son fiel à l’égard des Québécois et exprime ainsi les sentiments qui l’animaient alors qu’il était ministre de la Milice. En 1914, il avait en effet mécontenté une bonne partie de la population québécoise, parce qu’il « anglicisait » l’armée et donnait la préférence aux officiers canadiens-anglais. L’instruction des soldats au camp Valcartier s’était alors faite dans un chaos invraisemblable. Il entreprend alors de parcourir le monde anglophone pour transmettre son désir : la soumission du Québec.
Il faut préciser que durant la Première Guerre mondiale, la ville de Québec, comme celle d’Halifax, était un lieu de rencontre pour les soldats canadiens qui devaient s’embarquer vers l’Europe. Lors de l’enquête du coroner sur les émeutes de Québec, le chef de police, Émile Trudel, a raconté certains incidents qui se seraient passés à ­Québec en 1916 [ 9] . Par exemple, un soir, une centaine de militaires en état d’ivresse se promenant dans les rues de la ville provoque une vague de plaintes, émises par les taverniers, au bureau du chef de police. Les soldats s’en prennent notamment aux jeunes Québécoises, ce qui n’a pas l’heur de plaire aux Québécois. Le chef Trudel est obligé de téléphoner au major Williams, « Prevost Marshall » au camp Valcartier, pour faire évacuer les soldats ivres, et ce « nettoyage des rues de Québec » est achevé en cinq minutes selon lui [10] . Ce type d’incidents n’accroît pas la sympathie des Québécois pour les forces armées.

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