Renégats
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Description

Entre 1936 et 1939, près de 1 700 Canadiens ont défié la politique étrangère de leur gouvernement et se sont engagés comme volontaires dans la guerre civile espagnole. S’appuyant sur des archives de l’Internationale communiste rendues publiques récemment et sur les témoignages de vétérans qu’il a interviewés, Michael Petrou raconte l’histoire de ces hommes.

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Publié par
Date de parution 15 janvier 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966197
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0042€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

renégats
Les Canadiens engagés dans la guerre civile espagnole
Traduit de l’anglais par Véronique Dassas et Colette St-Hilaire
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La collection «Mémoire des Amériques» est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection:
– Norman Bethune, Politique de la passion. Lettres, créations et écrits
– Beverly D. Boissery, Un profond sentiment d’injustice. La trahison, les procès et la déportation des rebelles du Bas-Canada en Nouvelle-Galles-du-Sud après la rébellion de 1838
– Gilbert Boulanger, L’alouette affolée
– Laura Castellanos, Le Mexique en armes. Guérilla et contre-insurrection, 1943-1981
– Michel Cordillot, Révolutionnaires du Nouveau Monde. Une brève histoire du mouvement socialiste francophone au États-Unis, 1885-1922
– Martin Duberman, Howard Zinn. Une vie à gauche
– Daniel Francis, Le péril rouge. La première guerre canadienne contre le terrorisme, 1918-1919
– Eduardo Galeano, Mémoire du feu
– Jean-Pierre Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti
– Roy MacLaren, Derrières les lignes ennemies. Les agents secrets canadiens durant la Seconde Guerre mondiale
– Jesús Silva Herzog, Histoire de la Révolution mexicaine
– Howard Zinn, La bombe. De l’inutilité des bombardements aériens
© UBC Press, 2008 Titre original: Renegades. Canadians in the Spanish Civil War
© Lux Éditeur, 2015 www.luxediteur.com
Dépôt légal: 1 er trimestre 2015 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (epub): 978-2-89596-619-7
ISBN (papier): 978-2-89596-194-9
ISBN (pdf): 978-2-89596-919-8
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition et du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
ESPAGNE
Quand feuille et lumière redonnent vie à la branche nue Rappelez-vous que c’est pour elle qu’ils se battent, Pour les collines couvertes de brume et la cime verte et pointue Du pin qu’ils gisent dans la poussière suffocante du combat Vous, qui avez la beauté au bout des doigts Retenez-la, car les coups de feu déchirent Le front de vos camarades ; retenez-la au-dessus De leurs corps, barricades de sang et de mort Vous, qui vivez sous le soleil de la paix Et lisez les nouvelles après la prière du matin Pouvez estimer chère cette paix qui a mené Vos fils à se battre pour ce nouveau et sinistre paradis
Dorothy L IVESAY (Traduction de Jean Antonin Billard)
PRÉFACE

LA POUDRIÈRE ESPAGNOLE
À LA VEILLE DE la guerre civile de 1936-1939, l’Espagne était déchirée par de terribles conflits internes. Le vent de modernisation qui avait balayé pratiquement toute l’Europe n’était pas passé par ­l’Espagne: le pays était conservateur et arriéré, et la révolte grondait parmi les pauvres et ceux qui voulaient en finir avec le pouvoir de ­l’armée, de la noblesse terrienne et de l’Église catholique. En 1931, ces tensions forcèrent le roi Alphonse xiii à abdiquer et permirent le rétablissement de la démocratie sous la Seconde République. Le nouveau gouvernement de gauche s’engagea dans une série de réformes ambitieuses pour séculariser le pays et réduire le pouvoir des riches propriétaires terriens. Les conservateurs réagirent avec fureur, tandis que les paysans qui continuaient de croupir dans la pauvreté ne tardèrent pas à perdre leurs illusions. Une coalition de droite remporta donc les élections de 1933. L’année suivante, quelques groupes de gauche tentèrent de déclencher une grève et un mouvement révolutionnaire dans tout le pays. Ce fut un grand succès dans les mines de charbon des Asturies, dans le nord du pays, où la grève conduisit à un soulèvement armé. Les mineurs tinrent bon pendant deux semaines avant que le gouvernement ne fasse intervenir l’armée, avec bombes et obus. Après l’insurrection, la droite accusa ses adversaires de gauche de ne respecter le processus ­électoral que quand c’était eux qui l’emportaient.
La gauche, cependant, en tira des leçons de démocratie. Elle mit sur pied une vaste coalition de socialistes, de libéraux, de nationalistes ­catalans et d’anarchistes, qu’elle baptisa Front populaire, pour disputer les élections de 1936. Celui-­ci l’emporta sur la coalition de droite du Front national et, en mai 1936, Manuel Azaña fut élu président de la République. À ce moment-­là, cependant, les divisions dans le pays étaient devenues irréconciliables et le conflit déborda bientôt la sphère politique. Des églises furent incendiées, des personnalités de premier plan assassinées, et cela fit trembler le pays entier.
L’élite militaire commença à préparer un coup d’État pour déposer le gouvernement élu. Francisco Franco et d’autres généraux mirent le feu aux poudres dans la nuit du 17 juillet 1936 en organisant la révolte de l’armée coloniale au Maroc. Le lendemain, la rébellion s’étendit à ­l’Espagne continentale. Ce ne fut cependant pas un succès sur toute la ligne. Certaines garnisons restèrent fidèles à la République ; d’autres se rebellèrent, mais furent vaincues par des milices de citoyens. Presque tout de suite, l’Espagne se retrouva divisée entre les régions contrôlées par les forces favorables aux insurgés et celles qui restaient fidèles au gouvernement. Les rebelles l’avaient emporté presque partout dans le Nord-­Ouest. Cependant, et c’était crucial, le Pays basque et les Asturies avaient choisi le camp de la République. Traditionnalistes et farouchement catholiques, les Basques, comme les Catalans, voulaient plus ­d’autonomie ; ils avaient donc appuyé le gouvernement parce que c’est précisément cela qu’il leur avait promis. La République contrôlait presque tout l’est du pays, y compris ses deux plus grandes villes, Barcelone et la capitale, Madrid. Les deux camps commirent des atrocités contre leurs adversaires politiques réels ou imaginés. Ce qui ne fit que durcir les oppositions.
Les partisans du coup d’État redoutaient le changement, ils se battaient pour maintenir l’ancien ordre social et leur condition de privilégiés. Leur coalition comprenait des monarchistes, des conservateurs, des fascistes déclarés et de riches propriétaires terriens.
Parmi les opposants à la rébellion se trouvaient les socialistes, les anarchistes, les nationalistes des régions, les libéraux démocrates et les communistes. Pendant la guerre, de graves tensions marquèrent leur alliance improbable, parfois à la limite de la rupture. Elles ne concernaient pas leur opposition au fascisme ou au putsch de Franco, mais portaient sur la façon de conduire la guerre et sur le type de pays que devait devenir l’Espagne. Certains se battaient pour l’autonomie de leur région et pour leurs droits en tant que Basques ou Catalans. D’autres luttaient pour le communisme, pour le socialisme, d’autres encore pour la révolution anarchiste ou pour la démocratie libérale. Pendant presque toute la guerre, on parvint à concilier ces divergences, ou au moins à s’en accommoder. Mais elles provoquèrent également quelques incidents vio­lents entre ceux qui combattaient ensemble en Espagne [1] .
Dans certains cas, du côté des rebelles comme du gouvernement, on se battait à cause d’une simple question de géographie. La réalité tragique d’une guerre civile, c’est que beaucoup de gens se retrouvent pris au piège dans ce qu’ils considèrent comme un territoire ennemi.
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Craignant dès le début de la guerre de se faire battre, les rebelles espagnols sollicitèrent et obtinrent l’appui d’Adolf Hitler pour faire traverser le détroit de Gibraltar aux troupes d’élite de leur armée d’Afrique, dont la Légion étrangère, et de les ramener au sud du pays. De là, leurs colonnes lancèrent une offensive à première vue imparable vers le nord.
Par la suite, Hitler et son comparse, le dictateur italien Benito ­Mussolini, apportèrent leur appui à Franco en lui fournissant des chars, de l’artillerie, des avions, des pilotes, des instructeurs et des dizaines de milliers de soldats. La contribution de l’Allemagne a été estimée à quelque 600 avions, 200 chars, des pièces d’artillerie particulièrement efficaces et 16 000 hommes, dont des instructeurs civils [2] . L’Espagne servit de banc d’essai à la machine de guerre naissante de Hitler et fut en quelque sorte le terrain de jeu secret des jeunes aviateurs de la célèbre légion Condor des Allemands. Le pilote allemand Adolf Galand raconte qu’entre 1936 et 1939 une personne pouvait disparaître pendant six mois et soudainement refaire surface en Allemagne «de bonne humeur, bronzée, au volant de sa nouvelle voiture» et raconter aux copains ses aventures espagnoles [3] .
Benito Mussolini, autant par affinité idéologique avec Franco que par une extraordinaire vanité nationale, expédia 75 000 soldats et aviateurs, 800 pièces d’artillerie, 660 avions, 150 chars, ainsi que des moteurs d’avion, des bombes, des munitions, des fusils et autour de 7 660 véhicules automobiles. Les aviateurs italiens jouèrent un rôle très actif dans les bombardements et les combats aériens ; l’Italie engagea aussi dans la guerre des sous-­marins et des navires. Cependant, contrairement aux Allemands, les Italiens ne prirent guère plaisir à leur intervention. Les troupes italiennes furent malmenées sur le champ de bataille et perdirent plus de 4 000 soldats pendant le conflit. L’Italie perdit en outre plus du quart de l’équipement militaire qui avait été prêté à l’Espagne [4] .
Quelque 75 000 Maures du Maroc, une colonie espagnole en Afrique du Nord, vinrent grossir les troupes de Franco. Ces soldats compétents se révélèrent particulièrement efficaces dans l’avancée des troupes de Franco vers le nord à partir du détroit de Gibraltar et, avec leurs alliés allemands et italiens, jouèrent un rôle décisif dans la victoire finale. De petits contingents, entre autres certains soldats portugais et quelques volontaires privés venus d’Irlande, combattirent avec les rebelles, mais leur appui ne fut pas déterminant. On sait que deux Canadiens combattirent avec Franco. Warde Harry Phalen s’engagea comme pilote, mais il revint très vite au Canada, accusé d’avoir agressé un chauffeur de taxi [5] . Le deuxième individu, «Tug» Wilson, qui avait déserté d’un vaisseau de la marine britannique pour se joindre à la Légion étrangère espagnole, déserta à nouveau et quitta clandestinement le pays avec des volontaires irlandais pour aller défendre Franco [6] .
Le gouvernement sollicita lui aussi l’aide de l’étranger. La République ne put cependant acheter des armes sur le marché libre, les grandes ­puissances lui ayant imposé un embargo. Théoriquement conçu pour empêcher la guerre civile espagnole de se propager, le pacte de non-­intervention plaça le gouvernement espagnol élu sur le même plan que les rebelles responsables du coup d’État. L’accord servait en fait à faire illusion, à donner à la communauté internationale une aura de neutralité. Mais le blocus limitait quand même énormément la capacité de défense du gouvernement espagnol. Le Mexique passa outre et vendit des fusils, des munitions et des camions à l’Espagne, mais c’était du matériel de piètre qualité [7] . La France fournit également de l’équipement militaire et des avions, et la République put s’approvisionner auprès de marchands d’armes internationaux. L’Union soviétique, son fournisseur le plus important et le plus fiable, vendit à l’Espagne un millier d’avions et 900 chars, sans parler des munitions, du combustible, des pièces ­d’artillerie et des camions [8] . Le personnel soviétique en Espagne comprenait des pilotes, des conducteurs de chars d’assaut et des instructeurs, mais aussi des conseillers militaires et des agents du renseignement qui, compte tenu de l’aide apportée par leur pays, réussirent à faire pression et à exercer une influence sur l’armée et le gouvernement républicains. Les effectifs et la puissance du Parti communiste espagnol se développeront considérablement au cours de la guerre.
Les dirigeants soviétiques éprouvaient peut-­être quelque sympathie pour le gouvernement de gauche de l’Espagne, mais leur appui répondait également à des préoccupations de sécurité. Quand la guerre civile éclata, le gouvernement soviétique poursuivait une politique de rapprochement avec les démocraties occidentales pour contrer les puissances montantes de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Craignant une attaque allemande, l’Union soviétique se joignit à la Ligue des nations en 1934 et conclut un pacte avec la France en 1935. Moscou enjoignit aux partis communistes d’établir une stratégie de front populaire, de rechercher des alliances avec les mouvements «progressistes» ou antifascistes de leurs pays respectifs, y compris ceux qui rassemblaient des éléments de la bourgeoisie dite libérale. Les seuls antifascistes que les communistes se devaient de fuir à tout prix étaient les trotskistes, cette étiquette désignant les partisans de l’ancien rival et ennemi juré de Staline, Léon Trotski, mais aussi tous ceux qui paraissaient vouloir s’opposer à leur parti.
Après avoir rêvé pendant plus de dix ans d’exporter la révolution socialiste, le Komintern, l’Internationale communiste, dut donc remettre ce but à plus tard pour se concentrer sur la protection de l’Union soviétique. Le dictateur Joseph Staline redoutait une victoire nationaliste en Espagne: son alliée, la France, aurait alors été entourée de voisins hostiles sur trois flancs, et une Allemagne enhardie aurait alors facilement pu attaquer la Russie sans avoir à craindre des frappes françaises sur sa frontière occidentale [9] . Ces préoccupations s’exprimèrent le 3 novembre 1936 lors d’une rencontre entre Ivan Maisky, l’ambassadeur soviétique à Londres, et Anthony Eden, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères anglais. Selon Eden, Maisky lui aurait dit que le gouvernement de l’Union soviétique était convaincu qu’en cas de victoire du général Franco, ­«l’Alle­magne et l’Italie seraient enhardies et la menace d’une autre agression violente s’en trouverait d’autant rapprochée – cette fois, peut-­être, contre l’Europe centrale ou l’Europe de l’Est. C’était là une dynamique que la Russie voulait éviter à tout prix et c’était du coup son principal motif pour souhaiter une victoire du gouvernement espagnol dans la guerre civile [10] ». Laurence Collier, chef du service du Nord au ministère des Affaires étrangères, jugea que le compte rendu de Maisky était «fondamentalement juste [11] ».
Les Soviétiques n’engagèrent toutefois pas suffisamment de troupes et de matériel pour assurer une victoire rapide. Ils craignaient qu’une République espagnole victorieuse, et surtout ouvertement favorable à la révolution socialiste pût conduire à un conflit généralisé en Europe. Plus encore, ils redoutaient une France et une Angleterre neutres ou même, peut-­être, dressées contre la Russie. Son armée n’étant pas préparée à la guerre, Staline cherchait à préserver l’équilibre des forces à l’échelle internationale et à éviter de s’aliéner la France et l’Angleterre. Il souhaitait plutôt prolonger la guerre en Espagne, voir Hitler s’embourber loin des frontières de la Russie, et maintenir la République espagnole en vie aussi longtemps que possible, le temps pour l’ URSS de se réarmer et de se préparer à une inévitable confrontation avec l’Allemagne nazie [12] .
Grâce à l’Internationale communiste et aux partis communistes partout dans le monde, l’Union soviétique se chargea également de recruter et de mobiliser 40 000 volontaires internationaux qui allèrent se battre aux côtés du gouvernement républicain. La grande majorité des Canadiens qui prirent part à la guerre civile firent partie des fameuses Brigades internationales. Très vite après le début des hostilités, il devint clair que bon nombre de gauchistes et de démocrates partout dans le monde étaient désireux d’en découdre physiquement avec le fascisme. Dès le début de la guerre débarquèrent certains volontaires non organisés, mais prêts à participer au combat. L’Union soviétique vit là l’occasion de tirer profit du sentiment populaire et s’en saisit. Les Brigades internationales incarnaient l’idéal soviétique d’un large front populaire antifasciste. Bien que leurs assises fussent communistes, les Brigades jouissaient d’un large appui dans la gauche et même dans les milieux plus modérés ; sans être ouvertement liées à l’Union soviétique, elles étaient un symbole éclatant et tangible de l’appui international à la cause antifasciste. Réticent au début, le gouvernement espagnol donna son aval à leur création en octobre 1936, reconnaissant ainsi à la fois la valeur militaire et la force de propagande des volontaires internationaux, tout comme les bienfaits de l’aide militaire soviétique qui aurait pu se faire attendre si le gouvernement espagnol avait rejeté les Brigades.
Celles-­ci firent leur entrée en scène en tant que force de combat en novembre 1936, au moment où des colonnes de rebelles lançaient leur attaque sur Madrid. Pour tous ceux qui, partout dans le monde, croyaient que l’Espagne était au centre d’une lutte impitoyable entre le fascisme et la liberté, la capitale espagnole prit une importance symbolique singulière. On s’attendait à ce que la ville se rendît rapidement. Piètrement armés et désespérés, mais forts du slogan inscrit sur leur bannière ( «No pasarán» : Ils ne passeront pas), des milices progouvernementales et des civils repoussèrent les attaquants nationalistes. Les combattants de Madrid purent compter sur le renfort de volontaires allemands et italiens surtout, mais aussi de quelques Britanniques, quelques Français et quelques Polonais. Il n’y avait pas encore de Canadiens dans leurs rangs ; ils allaient arriver dans les mois suivants. Le médecin canadien Norman Bethune avait cependant déjà commencé son travail dans la ville assiégée, fournissant du sang aux soldats et aux civils blessés. Ensemble, les défenseurs de la cité stoppèrent l’avance nationaliste sur Madrid.
La capitale espagnole allait échapper à Franco jusqu’aux derniers jours de la guerre en mars 1939, au moment où la République espagnole, en ruines, fut finalement défaite. Des centaines de milliers de réfugiés affluèrent vers la France ou vers les ports espagnols, dans l’espoir, généralement vain, de quitter le pays avant que les troupes de Franco ne puissent les rattraper.
Leur peur était légitime: des soldats et des dizaines de milliers de personnes soupçonnés de sympathies républicaines furent emprisonnés, condamnés aux travaux forcés et exécutés dans les purges sanglantes qui ont suivi la victoire de Franco. Les volontaires internationaux qui avaient tenu le coup pendant les trois années précédentes avaient déjà quitté l’Espagne à ce moment-­là. Sachant que la prison, ou pire encore, les attendait dans leur pays d’origine, des milliers d’Allemands, d’Italiens et de Hongrois restèrent en France et bon nombre d’entre eux furent internés dans des camps de concentration. Les volontaires venus du Canada, des États-­Unis et d’Angleterre qui pouvaient rentrer chez eux en toute sécurité s’empressèrent de le faire.
Cependant, la guerre rattrapa bientôt ces hommes, comme elle em­brasa le monde entier. La Seconde Guerre mondiale, un conflit que beaucoup de volontaires internationaux en Espagne avaient entrevu et qu’ils avaient voulu prévenir, éclata dans les mois qui suivirent la victoire franquiste. Les démocraties occidentales, qui avaient fermé les yeux sur la montée du fascisme en Europe et sacrifié l’Espagne dans une vaine tentative de l’apaiser, prirent tardivement les armes pour assurer leur propre défense.
Opérations militaires impliquant des Canadiens pendant la guerre civile espagnole.

Opérations militaires impliquant des Canadiens pendant la guerre civile espagnole, carte détaillée.
INTRODUCTION
D ANS LES ANNÉES 1930, les Canadiens n’avaient aucune raison particulière de penser que leurs vies et leurs destins pouvaient croiser ceux des Espagnols. L’Espagne, après tout, était bien loin. Ses habitants parlaient une autre langue. Très peu de Canadiens pouvaient faire remonter leurs origines à l’Espagne ou y trouver de la famille. Les deux pays auraient pu parfaitement appartenir à des mondes différents. Et pourtant, entre 1936 et 1939, près de 1 700 Canadiens ont choisi de participer à la guerre civile espagnole et plus de 400 d’entre eux y ont laissé leur vie. Pourquoi?
Ce livre a pour but de répondre à cette question, c’est-­à-dire d’établir qui étaient ces Canadiens et ces quelques Canadiennes qui ont risqué leur vie en Espagne, pourquoi ils se sont portés volontaires, et ce qui leur est arrivé au cours de cette guerre ainsi que dans les années qui ont suivi. L’accent y est mis sur la majorité de Canadiens qui ont servi dans les Brigades internationales et plusieurs chapitres sont consacrés aux gran­des campagnes auxquelles ils ont participé. Ce livre comprend aussi trois chapitres sur les Canadiens Bill Williamson, William Krehm et ­Norman Bethune, qui ont passé beaucoup de temps dans d’autres unités. Il s’agira ici de tenter une analyse approfondie de leurs parcours hors du commun. Deux chapitres portent sur la discipline, la morale et les sanctions au sein des Brigades internationales, des enjeux qui sont au centre des débats historiographiques actuels sur les volontaires internationaux en Espagne. Le livre analyse ensuite la réaction du gouvernement canadien et des services de sécurité devant l’engagement des Canadiens en Espagne et se termine avec le retour des volontaires, dans les années et les décennies qui ont suivi la guerre.
Faire l’histoire, et en particulier l’histoire d’une guerre, est toujours un exercice controversé et politique. Rarement cependant un conflit a-­t-il suscité autant de passion et provoqué autant de polémique que la guerre civile espagnole. À l’époque, il divisa pratiquement le monde entier, et de nos jours, plusieurs décennies plus tard, on se dispute toujours à propos d’anciennes ou de nouvelles dissensions, que ce soit dans les livres d’histoire, les films, les romans ou les revues spécialisées.
Les armes s’étaient à peine tues que la controverse commençait déjà: comment décrire la guerre civile? Comment l’évoquer? Pendant les quelque quarante ans de la dictature de Franco, on interdit aux historiens espagnols d’écrire sur la guerre civile d’une manière qui eût pu porter ombrage à la cause nationaliste ou au régime de Franco. Les historiens franquistes rejetèrent le blâme sur la gauche, communiste en général, des extrémistes qui poussèrent des hommes jugés modérés à se joindre à l’armée républicaine et à combattre pour l’Espagne. On décrivit dans le détail les atrocités commises par les républicains, en particulier les crimes contre l’Église catholique et le clergé ; on effleura à peine les crimes des nationalistes [1] .
Outre le besoin de légitimer son régime, Franco avait de bonnes raisons de présenter sa rébellion militaire comme une guerre de défense nécessaire et glorieuse. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux observateurs pensèrent que Franco allait bientôt connaître le sort de ses camarades d’antan, Adolf Hitler et Benito Mussolini. Mais alors que Berlin tombait aux mains des Alliés, un nouveau conflit – la guerre froide – divisa l’Europe. Le régime de Franco se retrouva alors du bon côté du rideau de fer et il voulut tirer parti de sa position de sentinelle de l’Occident dans sa lutte contre le communisme. Les historiens franquistes insistèrent sur une hypothétique clairvoyance du dictateur qui avait reconnu le danger du communisme et l’avait combattu. Franco fut réhabilité aux yeux de l’Occident et son régime allait durer sans encombre pendant des décennies.
Évidemment, les Espagnols ayant survécu à la guerre civile n’étaient pas tous nationalistes, et nombre de républicains tenaient aussi à s’exprimer sur le conflit. Ceux qui vivaient en Espagne, manifestement, en furent empêchés. Toutefois, des milliers de républicains trouvèrent asile à l’étranger. L’impossibilité d’avoir accès aux archives espagnoles les gêna. Pour quelques-­uns, les blessures de la guerre étaient aussi trop vives. Incapables de se mettre d’accord sur les raisons de leur défaite, les exilés républicains poursuivirent les débats entamés à l’époque du conflit sur la façon dont il aurait dû d’emblée être mené.
Comme il fallait s’y attendre, les problèmes entourant l’historiographie espagnole ont eu pour résultat qu’un grand nombre de travaux historiques importants sur le conflit ont été publiés à l’étranger [2] . On a reproché aux historiens étrangers d’avoir surestimé la dimension internationale de la guerre civile. Cette critique est fondée, jusqu’à un certain point. La guerre civile espagnole était profondément enracinée dans les divisions entre les classes et entre les régions d’Espagne. Le conflit s’est cependant répercuté sur la scène internationale. Des dizaines de milliers d’étrangers ont combattu dans les deux camps, et la diplomatie et les interventions internationales ont joué un rôle déterminant. Sans l’appui de l’aviation hitlérienne, qui a ramené l’armée d’Afrique de Franco en territoire espagnol, l’insurrection nationaliste aurait pu mourir dans l’œuf.
Les Brigades internationales témoignent aussi très nettement des dimensions mondiales de la guerre civile. Pour les nationalistes, les ­Brigades signifiaient que la menace du communisme international était devenue réalité. Ces étrangers qui se battaient pour la République apportaient aux nationalistes la preuve tangible qu’ils se battaient pour libérer l’Espagne des étrangers et des traîtres. Pour leurs partisans, les Brigades offraient l’exemple le plus parfait de la solidarité internationale. Elles ont toujours fasciné particulièrement les étrangers, qui ont écrit la plupart des livres sur le sujet [3] .
Les Canadiens n’ont cependant guère retenu l’attention. Ce livre n’est que le quatrième à paraître sur les Canadiens dans la guerre civile. Le premier, The Mackenzie-­Papineau Battalion, de Victor Hoar, n’a été publié qu’en 1969 [4] . Hoar a été gêné dans son travail par son incapacité à mettre la main sur certaines archives clés en Union soviétique. Il a néanmoins réuni une collection impressionnante de matériaux et de souvenirs recueillis auprès des vétérans survivants ; son livre reste une référence essentielle pour quiconque s’intéresse au sujet. Canadian Volunteers: Spain 1936-1939, de l’ancien volontaire William Beeching, célèbre les exploits des Canadiens en Espagne. S’il laisse beaucoup à désirer au niveau de l’objectivité de son analyse, il contient d’intéressants souvenirs d’anciens combattants qui vivaient toujours dans les années 1980 [5] . The Gallant Cause: Canadians in the Spanish Civil War 1936-1939, de Mark Zuehlke, affiche un style que l’auteur décrit comme de la «non-­fiction» littéraire [6] . Il s’agit d’une description vivante de la guerre du point de vue de ceux qui y ont pris part. On n’y trouve aucune référence. À ces livres portant sur l’ensemble du contingent canadien en Espagne, s’ajoutent les mémoires publiés de Douglas Padrig (Pat) Stephens, un récit attachant des expériences de l’auteur. Récemment, Greg Lewis a écrit une biographie courte et vivante de Bob Peters qui a émigré au Canada en 1931 et combattu plus tard en Espagne. La biographie du volontaire Jack Brent, né à Cobourg en Ontario et parti en Écosse quand il était encore enfant, a également été publiée il y a plus de cinquante ans [7] .
Ce livre se situe dans le prolongement des travaux d’autres auteurs, mais il innove de façon importante, entre autres parce qu’il s’appuie sur des documents récemment déclassifiés des archives de l’Internationale communiste à Moscou. Ces documents révèlent des détails fascinants sur la constitution du corps des volontaires, leur vie en Espagne, les batailles qu’ils ont livrées et l’influence du Parti communiste parmi eux [8] . Le parti évalua soigneusement les attitudes et l’engagement politique des volontaires canadiens, gardant des notes détaillées à ce sujet. Plusieurs d’entre eux, décrits comme des hommes braves et de bons soldats, furent accusés de ne pas être fidèles au Parti communiste. Ces évaluations nous aident à comprendre les avertissements du parti en Espagne et la réaction des Canadiens. La plupart affichèrent une volonté inébranlable, bien qu’irrévérencieuse, de continuer à lutter contre le fascisme. D’autres se rebellèrent contre le parti. Devant la mort de tant de leurs camarades et des conditions extrêmement éprouvantes, des dizaines de Canadiens tentèrent de fuir la guerre. Les archives du Komintern montrent comment ces hommes furent traités.
Les archives contiennent aussi des documents saisissants sur deux Canadiens, l’un célèbre, l’autre pratiquement inconnu, tous deux accusés injustement d’espionnage en Espagne. Le premier, le Dr Norman Bethune, s’était engagé dans une aventure amoureuse avec une femme que les autorités espagnoles soupçonnaient d’être une espionne ou une fasciste. Bethune quitta l’Espagne sans que sa vie ou sa réputation n’en fussent affectées. Le second, William Krehm, un jeune étudiant de l’Université de Toronto, fut accusé d’espionnage par la police secrète de la République, et, ne jouissant d’aucune renommée pouvant le proté­ger, il passa trois mois dans différentes prisons de Barcelone et eut la chance de sortir vivant d’Espagne. J’ai interviewé Krehm à son domicile de Toronto en 2004.
Bibliothèque et Archives Canada ( BAC ) à Ottawa héberge diverses collections sur les Canadiens dans la guerre civile espagnole, y compris de nombreux documents de la Gendarmerie royale du Canada ( GRC ) qui surveilla de près les volontaires canadiens pendant et après la guerre. J’ai obtenu d’autres matériaux de la GRC après avoir présenté des requêtes dans le cadre du programme d’accès à l’information du gouvernement [9] .
Les archives de la radio de Radio-­Canada à Toronto contiennent des dizaines d’interviews avec des vétérans canadiens de la guerre civile espagnole. Enregistrées dans les années 1960 et jamais diffusées, ces entrevues constituent d’excellentes sources [10] .
La bibliothèque de livres rares Thomas Fisher de l’Université de Toronto possède des matériaux sur le pasteur méthodiste, et communiste, Albert Smith, dont un carnet de notes qu’il gardait avec lui lors de ses visites aux Canadiens en Espagne. La bibliothèque a aussi un petit nombre de documents intéressants sur les organisations de gauche radicales opposées à Staline à Toronto dans les années 1930, entre autres la League for a Revolutionary Workers’ Party ( LRWP ) à laquelle appartenait William Krehm. Les archives personnelles de ce dernier constituent aussi une excellente source. Elles sont conservées chez lui et il faut bien sûr obtenir son autorisation pour les consulter.
Les archives sonores de l’Imperial War Museum ( IWM ) à Londres contiennent des enregistrements d’entrevues réalisées auprès de plusieurs anciens combattants canadiens qui ont vécu en Angleterre après la guerre. La section des archives du musée possède des lettres et des souvenirs du vétéran canadien Joseph Turnbull, et ses archives photographiques comprennent d’intéressants matériaux non publiés sur le Dr Norman Bethune. La Max Memorial Library à Londres, une véritable mine de documents sur les Britanniques dans la guerre civile espagnole, possède des matériaux utiles sur les Canadiens dans le conflit.
Douze anciens volontaires ont partagé leurs souvenirs avec moi au cours de cette recherche. Leurs observations sont inestimables. J’ai aussi visité les champs de bataille où les Canadiens se sont battus et où ils sont morts, ainsi que les villages où ils ont préparé leurs attaques et où ils se sont repliés quand ils n’étaient pas au front. Ils étaient là, les vétérans des Brigades internationales et les Espagnols, les civils et les anciens combattants, pour raconter ce qu’ils avaient vu et avaient vécu toutes ces années auparavant. En Espagne, on gratte un peu sous la surface et la guerre civile n’est jamais loin. Il suffit pour s’en convaincre de fouler le sol où elle s’est déroulée.
PREMIÈRE PARTIE

L’ORIGINE DES VOLONTAIRES
CHAPITRE 1

QUI ÉTAIENT LES VOLONTAIRES CANADIENS?
L E 17 JANVIER 1937, à peine arrivé à la base des Brigades internationales à Albacete, Thomas Beckett, un jeune homme de 22 ans de Moose Jaw en Saskatchewan, écrit à une fille du nom d’Audrey. Il lui dit qu’en voyant les jeunes Espagnoles, il pense à elle et il lui demande d’essayer d’expliquer aux autres au Canada pourquoi il est en Espagne. «Tu sais sans doute pourquoi je suis ici, écrit-­il. C’est parce que je suis ce que tu ne veux pas que je sois, un communiste. Mais même si je n’avais aucune conviction politique et n’étais pas communiste, j’aurais fait la même chose: la cruauté, la souffrance inutile, la violence, l’appât du gain et la tyrannie me font horreur… C’est vraiment comme si je te parlais et je voudrais continuer. Je pourrais écrire des pages et des pages, mais je dois m’arrêter ici, pour des raisons que je t’expliquerai peut-­être un jour, si tout se passe bien. Comme je le disais dans ma carte postale: “Tu me souhaites bonne chance?” [1] »
Les choses ne se passèrent pas au mieux pour le jeune Beckett. En février, avec quelque 40 autres Canadiens, il se joignit au bataillon Abraham-­Lincoln, essentiellement américain [2] . Le 15 février, les membres du bataillon s’entassèrent dans des camions et entreprirent dans le froid un long voyage nocturne jusqu’au village de Morata de Tajuña, juste ­derrière la ligne de front dans la vallée de Jamara, où les forces républicaines tentaient d’empêcher les nationalistes d’encercler Madrid. À l’aube, le convoi s’arrêta et on donna l’ordre aux nouvelles recrues de tirer cinq coups en direction d’une colline voisine. Le lendemain soir, alors que le bataillon se dirigeait vers le front, deux conducteurs de camions s’égarèrent et se dirigèrent vers les lignes ennemies. Plus de 20 hommes disparurent, dont Thomas Beckett, et on n’entendit plus jamais parler d’eux.
La mère de Beckett, Jessie, et son père, Reid, passèrent le reste de la guerre à chercher à se renseigner sur le sort de leur fils disparu. Ils s’adressèrent aux gouvernements canadien et britannique pour leur demander d’intervenir en leur nom. Les diplomates britanniques accrédités auprès de Franco firent leur enquête, mais on leur répondit que Beckett n’était pas aux mains des nationalistes [3] . L’amie d’un ami écrivit même à Franco pour obtenir des renseignements sur le sort de Beckett et on lui fit la même réponse: le gouvernement nationaliste ne possédait aucune information sur la présence de ce Canadien dans ses camps de prisonniers [4] . Les anciens camarades de Beckett échangèrent également avec ses parents. «Le monde me paraîtrait bien meilleur si je savais que Tom est vivant», écrivait Larry Ryan de son sanatorium à Hamilton. Ryan était à Jamara le jour de la disparition de Beckett. «Mais j’ai essayé d’être honnête avec vous, ajoutait-il, et je ne peux me permettre de trop espérer, car dans mon cœur je crois toujours ce que je vous ai dit [5] .»
Il faudra attendre pratiquement cinquante ans après la guerre pour être fixé sur le sort de Beckett. Le vétéran américain Carl Geiser retourna en Espagne et s’entretint avec un ancien sergent nationaliste qui avait vu les deux camions américains traverser la ligne de front. Le premier camion avait fait un tonneau sur le côté, et le second, qui le suivait de près, l’avait percuté. Les volontaires internationaux, indemnes, s’étaient emparés de fusils et étaient restés près des camions ou avaient couru pour s’abriter. Ils furent tous tués, sauf un, qui fut fait prisonnier et sans doute tué plus tard, puisqu’il ne semble pas avoir survécu à la guerre [6] . Thomas Beckett, qui était en Espagne depuis à peine deux semaines, devint le premier Canadien à mourir pendant la guerre civile, peut-­être même sans avoir tiré un seul coup sur les fascistes qu’il était venu combattre.
Au cours des 19 mois qui suivirent, plus de 400 Canadiens enrôlés dans les Brigades internationales suivirent Beckett dans la tombe. Pendant des dizaines d’années, on ne sut pratiquement rien de ces hommes ni de ceux qui avaient survécu. Friends of the Mackenzie-­Papineau ­Battalion, un groupe de soutien affilié au Parti communiste canadien ( PCC ), a établi des fiches sur près de 700 volontaires. Cependant, on n’y trouve guère plus qu’un nom, peut-­être une photo ou une ville d’origine, et une mention sur le sort final du volontaire. Après la guerre, l’organisation nota que 1 239 Canadiens s’étaient portés volontaires pour aller se battre en Espagne, mais on ne disposait pas de renseignements biographiques détaillés sur la plupart d’entre eux.

Thomas Beckett fut le premier Canadien à mourir en Espagne. Il perdit la vie en février 1937 lorsqu’un camion transportant des volontaires au front traversa les lignes ennemies.
Source: Bibliothèque et Archives Canada/Collection Bataillon Mackenzie-­Papineau/e007151970
Dans les années d’après-­guerre, des vétérans et des chercheurs s’efforcèrent d’établir la liste exacte des Canadiens qui avaient combattu en Espagne, mais la tâche n’était pas facile. En Espagne, certains volontaires avaient pu angliciser leurs noms ou les transformer pour leur donner une consonance espagnole. De plus, ils combattaient souvent au sein de différentes unités, parfois avec des étrangers d’autres pays, presque toujours avec des Espagnols, ce qui rendait difficile de les identifier immédiatement. C’est le cas en particulier des Canadiens. La plupart d’entre eux étaient des immigrants et ils se joignaient souvent aux bataillons formés de volontaires de leur pays d’origine. Ce n’est qu’à l’automne 1938, après qu’on eut retiré les volontaires internationaux de la ligne de front, que tous les Canadiens furent rassemblés en une seule unité, le bataillon canadien Mackenzie-­Papineau, connu comme le bataillon des Mac-­Pap. Mais à ce moment-­là, des centaines d’entre eux étaient déjà morts ou portés disparus.
L’ouverture des archives de Moscou a permis de reconstituer plus aisément les identités de ces Canadiens. Les responsables des Brigades internationales et les dirigeants du parti ont soigneusement pris des notes, enregistrant divers détails biographiques sur chacun des volontaires et documentant leur action et leur sort en Espagne. On a établi de nombreuses listes, procédé à des évaluations, saisi et classé des lettres échangées par les volontaires et leurs familles. Cependant, les véritables identités de certains volontaires restent obscures même dans ces archives que le parti et les Brigades ont pourtant voulues claires et précises. Non seulement trouve-­t-on divers noms d’emprunt, des noms de guerre ou des surnoms, mais certains volontaires ont pris l’identité d’un tiers avant d’aller en Espagne. L’Américain Eugene Cullen, par exemple, indique qu’il est entré en Espagne avec le passeport d’un camarade [7] . Un autre Américain, Israel Goldenberg, était connu en Espagne sous le nom de José et il avait voyagé avec les papiers d’un Américain nommé Joseph Budish [8] . Certains volontaires américains ayant servi dans les rangs du bataillon Mackenzie-­Papineau figurent sur les listes des Canadiens, et plusieurs Canadiens nés au pays, sur les listes des Polonais ou des ­Hongrois parce qu’ils ont appartenu à des unités formées de volontaires de ces pays.
Faire fonctionner une bureaucratie en pleine guerre n’étant pas facile, il arrivait parfois que l’on perde ou égare tout simplement les dossiers de certains volontaires. En octobre 1937, un responsable des Brigades rendit visite au Canadien Bob Kerr, responsable du Canadian Cadre Service qui devait suivre les Canadiens en Espagne. La plupart d’entre eux appartenaient à la 15 e brigade internationale. Kerr savait que certains combattaient avec d’autres unités – avec le bataillon hongrois Rakosi, par exemple, ou avec le bataillon Dombrowsky, majoritairement slave. Mais ces hommes étant aussi dispersés, ses registres n’étaient pas à jour. Kerr dit au responsable qu’il ne savait pas où se trouvaient 200 des 800 Canadiens alors présents en Espagne [9] . De nombreux volontaires furent tués ou capturés avant qu’on pût consigner quoi que ce soit à leur sujet.
À la fin de la guerre, la tenue des dossiers s’était quelque peu améliorée. Les dossiers personnels d’une majorité de volontaires canadiens ont donc survécu dans les archives du Komintern – bien qu’il ne s’agisse parfois que d’un nom griffonné sur un bout de papier. D’autres dossiers sont plus détaillés et contiennent des évaluations faites par les res­ponsables du parti et des notes sur les promotions, les rétrogradations, les hospitalisations, les tentatives de désertion et les sanctions. De nombreux Canadiens répondirent aussi à des questionnaires pendant leur séjour en Espagne. La commission historique des Brigades internationales en distribua aux membres du bataillon Mackenzie-­Papineau en août 1937, alors que la plupart d’entre eux ne s’étaient pas encore battus. Le commissariat à la guerre des Brigades internationales et le Parti communiste espagnol firent circuler d’autres questionnaires au printemps de 1938, puis en octobre et en décembre de la même année, au moment où les Canadiens attendaient d’être rapatriés à Ripoll, dans le nord de l’Espagne. On les interrogea sur leurs allégeances politiques, sur leur passé: quel rôle avaient-­ils joué dans le mouvement ouvrier au Canada? avaient-­ils été chômeurs, avaient-­ils fait de la prison? Quelles étaient leurs impressions sur l’Espagne et sur leurs camarades? leurs projets pour l’après-­guerre?
Les volontaires ne répondaient pas toujours avec l’honnêteté et la franchise voulues. Certains avaient déserté et avaient été emprisonnés par la suite, mais ils n’y faisaient que rarement allusion quand on leur demandait s’ils avaient subi des sanctions. D’autres semblent en avoir eu assez de ces interminables formalités. Priés d’écrire, «en utilisant au besoin une feuille séparée», ce qu’ils pensaient de la politique du Front populaire, des Brigades internationales ou du gouvernement du premier ministre espagnol Juan Negrín, des dizaines de volontaires répondirent par un seul mot: «bien», «OK». Certains couvraient leurs formulaires de phrases qui semblent tout droit sorties d’une brochure de propagande, tandis que d’autres étaient moins prolixes, mais peut-­être plus honnêtes. Un Américain du bataillon Mackenzie-­Papineau dit qu’il était venu en Espagne pour profiter du soleil. Un autre, interrogé sur ce qu’il avait trouvé de plus remarquable depuis qu’il avait quitté l’Amérique du Nord, signala quelques changements dans son transit intestinal [10] .
J’ai examiné ces rapports, ces listes et ces questionnaires provenant des archives du Komintern ou d’autres sources pour construire une base de données sur l’ensemble des Canadiens ayant combattu ou servi en Espagne [11] . On en trouvera une version abrégée en appendice de ce livre. Les informations contenues dans cette base de données ne sont pas exhaustives, mais elles tracent le profil biographique le plus exact et le plus complet qui existe sur les Canadiens en Espagne. La base de données contient les noms de 1 681 volontaires, dont 9 femmes.
L’ÂGE
Les Canadiens qui combattirent en Espagne étaient en moyenne plus âgés que leurs camarades d’autres pays [12] . En 1937, l’année où la plupart s’enrôlèrent, la moyenne d’âge était de 32 ans, les âges les plus fréquents étant 33 et 34 ans. Plus de la moitié avaient entre 30 et 40 ans, les 30 ans et plus formant près des deux tiers du groupe. Les plus jeunes volontaires avaient 16 ans, et les plus vieux, 57 [13] .
Les volontaires canadiens arrivèrent au monde à un bien mauvais moment et ils grandirent au milieu de bouleversements sociaux importants. La plupart naquirent entre 1895 et 1910. La Première Guerre mondiale et les troubles qui suivirent, les guerres civiles, la Révolution russe et autres tentatives de révolution socialiste mirent fin à la jeunesse de ceux qui vivaient en Europe et en Scandinavie. Incapables de trouver la paix et la prospérité en Europe, ils émigrèrent au Canada. Les volontaires nés au Canada, généralement plus jeunes que ceux qui étaient nés à l’étranger, avaient néanmoins grandi eux aussi dans une période ­d’in­certitude. Quelques-­uns combattirent dans la Première Guerre mondiale. D’autres naquirent trop tard pour profiter de la relative prospérité des années 1920. Ils parvinrent à l’âge adulte au moment où le Canada plongeait dans la Grande Dépression des années 1930.
LA SITUATION FAMILIALE
Il est plus facile à un célibataire qu’à un homme marié de choisir de risquer sa vie dans une guerre. Les Canadiens qui se sont battus en Espagne ne font pas exception. Le PCC préférait recruter des volontaires qui n’avaient pas de famille pour ne pas avoir à s’occuper des veuves et des orphelins en cas de décès de ses recrues. On connaît la situation de famille de 611 des volontaires canadiens: 492 étaient célibataires au moment où ils se sont portés volontaires, 103 étaient déjà mariés quand ils sont partis pour ­l’Espagne et 6 autres se marièrent pendant la guerre. Trois volontaires étaient divorcés ou séparés, six étaient veufs, dont l’infirmière Florence Pike, et un autre vivait en concubinage. Cinquante-­sept volontaires canadiens, y compris ceux qui étaient divorcés ou séparés, avaient des enfants.
L’EMPLOI
On a souvent interrogé les volontaires sur les emplois qu’ils avaient occupés avant la guerre. Ces informations apparaissent aussi dans les lettres, les mémoires et les entretiens accordés après la guerre. On possède des données sur l’emploi de 815 volontaires. Nombre d’entre eux ont déclaré plusieurs occupations, et quelques-­uns avaient peut-­être une formation ou une expérience dans certains métiers, mais ils étaient sans emploi.
Travailleurs manuels et travailleurs qualifiés
Mineurs: 136
Bûcherons: 111
Ouvriers des usines et des fabriques (incluant les machinistes, les métallurgistes, etc.): 74
Chauffeurs: 59
Mécaniciens: 57
Ouvriers du bâtiment (incluant les menuisiers, les couvreurs, les grutiers, etc.): 56
Fermiers et ouvriers agricoles (incluant les propriétaires de ranch et les cow-­boys): 42
Marins: 28
Peintres: 26
Cuisiniers: 20
Ouvriers de la voirie et cheminots: 20
Employés des hôtels, bars et restaurants: 17
Forgerons: 15
Électriciens: 12
Boulangers: 7
Barbiers: 7
Débardeurs: 6
Fourreurs et tanneurs: 5
Plombiers: 4
Trappeurs: 4
Pêcheurs: 3
Bouchers: 2
Pompiers: 2
Jardiniers: 2
Masseurs: 2
Prospecteurs: 2
Moniteurs sportifs: 2
Arpenteurs: 2
Télégraphistes et téléphonistes: 2
Boxeur amateur: 1
Épicier: 1
Dresseur de chevaux: 1
Jockey: 1
Facteur: 1
Photographe: 1
Technicien radio: 1
Ouvrier d’entrepôt: 1
Ouvriers: 110
Artisans
Cordonniers: 13
Tailleurs et ouvriers du textile: 13
Rembourreurs: 2
Cigarier: 1
Verrier: 1
Armurier: 1
Harnacheur: 1
Bijoutier: 1
Tailleur de cuir: 1
Serrurier: 1
Professionnels et étudiants
Comptables, teneurs de livres et employés de bureau: 23
Écrivains et journalistes: 19
Vendeurs: 15
Infirmières, autre personnel médical, préposés aux malades et autres employés d’hôpitaux: 13
Étudiants: 13
Enseignants: 8
Ingénieurs: 6
Médecins (y compris probablement un faux médecin): 4
Pilotes: 4
Chimistes: 3
Musiciens: 3
Pharmaciens: 3
Travailleurs sociaux: 2
Architecte: 1
Artiste: 1
Homme d’affaires: 1
Technicien de laboratoire: 1
Avocat: 1
Commis de bureau: 1
Fonctionnaire: 1
Secrétaire: 1
La majorité des volontaires canadiens étaient des ouvriers et bon nombre d’entre eux se sont inscrits simplement comme tels. Plus de 200 volontaires avaient effectué des travaux pénibles dans les mines ou les camps de bûcherons. Les autres étaient des travailleurs manuels ou semi-­qualifiés qui occupaient des emplois saisonniers ou temporaires. Quelques volontaires avaient eu un emploi stable, mais des centaines avaient dû se contenter de travailler dans des camps de secours où on les occupait à des travaux de voirie ou, au fond des bois, dans des projets d’aide à l’emploi. Certains hommes s’étaient inscrits comme travailleurs qualifiés, même si tout indique que leurs emplois les plus récents avaient été plutôt manuels. Danilo Gabrylyk, par exemple, se disait forgeron, mais il avait surtout travaillé dans des camps de bûcherons ou comme cheminot.
Quelques volontaires avaient occupé des emplois généralement associés à une éducation supérieure ou à un statut social élevé, mais il s’agissait vraiment d’une minorité. Il y avait des comptables, des étudiants, des pilotes, des enseignants, des chimistes, un homme d’affaires et au moins un fonctionnaire. Sept infirmiers et infirmières s’étaient enrôlés, dont cinq femmes, ainsi que quatre médecins, bien que l’un d’eux ait vraisemblablement été un imposteur [14] .
Les emplois des volontaires correspondaient souvent à des clivages ethniques. Tous les Croates, sauf deux, travaillaient comme ouvriers ou comme mineurs, le plus souvent dans des villes minières du nord de ­l’Ontario ou du Québec, comme Val d’Or, Timmins, Schumacher et Kirkland Lake. Un nombre disproportionné de Finnois travaillaient comme bûcherons, souvent à Silver Mountain et dans les villes de la tête des Grands Lacs, telles Port Arthur et Fort William. Les juifs étaient plus nombreux que les autres à avoir occupé des emplois qualifiés qui exigeaient souvent des études ou une formation quelconque. Près de la moitié des cuisiniers étaient des Macédoniens, originaires de Toronto en général.
Comme les Canadiens, les volontaires des autres pays étaient principalement des ouvriers. Les différences étaient cependant considérables. Le contingent britannique comprenait un petit groupe de volontaires des classes moyennes ou supérieures, souvent des écrivains et des intellectuels qui avaient parfois du mal à s’adapter à leurs compatriotes ouvriers [15] . Près de 500 volontaires américains étaient des étudiants ou de jeunes diplômés, venant souvent du City College de New York, un centre d’activité communiste important [16] . Beaucoup étaient également juifs. Ils formaient un groupe très uni et d’un niveau politique relativement élevé. L’un des volontaires canadiens dira d’ailleurs plus tard que la 15 e brigade internationale était sous la coupe d’«une clique de juifs new-­yorkais [de la Ligue de la jeunesse communiste] [17] ».
Mais même pour une armée d’ouvriers, les Canadiens avaient eu la vie particulièrement dure. Ils avaient eu à effectuer des travaux pénibles et dangereux. Les normes de sécurité existaient à peine dans les mines. Souvent les galeries s’effondraient et les mineurs y laissaient la vie. S’ils avaient pu trouver d’autres emplois, bien peu de travailleurs auraient choisi d’aller couper du bois en plein hiver canadien. La majorité des volontaires canadiens occupaient des emplois saisonniers ou temporaires, ce qui les obligeait à se déplacer continuellement pour trouver du travail, voyageant sur les toits des trains et dormant par terre. Selon certains d’entre eux, cette situation les plaçait dans une catégorie à part par rapport aux Américains avec qui ils ont le plus souvent servi. En par­lant de ses anciens camarades américains, Louis Teller dira plus tard: «Disons-­le, on aurait juré qu’aucun d’entre eux n’avait jamais couché à la belle étoile. La plupart seraient morts de faim dans une épicerie [18] .»
Selon différents questionnaires, entretiens ou lettres, quelque 130 volontaires canadiens auraient été au chômage avant la guerre, mais leur nombre réel est sans doute plus élevé. En décembre 1938, Edward Cecil-­Smith, commandant des Canadiens en Espagne, s’adressa à la commission des cadres étrangers du Parti communiste espagnol pour discuter de certains problèmes que posaient au parti les volontaires canadiens. Il affirmait que les Canadiens étaient très différents de leurs camarades de la 15 e brigade internationale: «La majorité de ces gars n’ont rien connu d’autre dans leur vie que des emplois précaires, temporaires… Ils n’ont jamais eu de toit sur la tête non plus, ils vagabondent depuis qu’ils ont quitté l’école [19] .»
L’ÉDUCATION
Dans l’ensemble, les volontaires canadiens n’avaient ni l’éducation ni la formation professionnelle qui auraient pu leur permettre d’échapper aux pires effets de la Grande Dépression. Seuls 32 volontaires canadiens semblent avoir bénéficié d’une forme ou une autre d’éducation supérieure, soit l’université, l’école de médecine ou le collège [20] . Ce nombre comprend six volontaires qui avaient fréquenté un collège communautaire, un qui avait étudié dans une faculté de pharmacie, et quatre qui étaient inscrits dans une école de médecine. Ces hommes et ces femmes n’avaient pas tous obtenu leur diplôme. Ces volontaires très instruits étaient presque tous nés au Canada et ils étaient souvent juifs.
La majorité des volontaires n’avaient cependant reçu qu’une formation rudimentaire, de niveau primaire ou, s’ils avaient eu de la chance, secondaire. La moitié des volontaires qui avaient fréquenté l’école secondaire ne l’avaient pas terminée ; nombre d’entre eux avaient décroché au début ou au milieu de l’adolescence. Ce qui était souvent déjà mieux que le niveau atteint par les volontaires immigrants dont l’éducation avait souvent été interrompue par la guerre et la révolution. L’un d’eux, un Canadien finlandais, déclara même qu’il travaillait depuis l’âge de 8 ans [21] .
LES ACTIVITÉS CRIMINELLES
On a interrogé les volontaires canadiens pour savoir s’ils avaient été arrêtés, poursuivis en justice ou détenus par la police avant de partir pour l’Espagne. Même si les enquêtes ne les ont pas tous rejoints, elles révèlent qu’au moins 105 d’entre eux avaient un dossier criminel quelconque au Canada ou au moins avaient déjà été détenus par la police.
La nature des crimes qu’on leur reprochait en dit autant sur l’attitude des autorités canadiennes envers les chômeurs temporaires et les militants politiques dans les années 1920 et 1930 que sur les volontaires eux-­mêmes. La plupart avaient été inculpés à l’occasion de manifestations et d’affrontements avec la police ou tenus responsables d’infractions dont les définitions étaient pour le moins élastiques: vagabonder, participer à des rassemblements illégaux, recueillir des fonds sans permis, ou encore monter sur le toit d’un train, un mode de transport courant durant les années 1930 pour les chômeurs qui cherchaient du travail. Quelques volontaires avaient cependant été accusés de délits plus graves. Bert «Yank» Levy avait passé six ans en prison pour vol à main armée [22] . Frank Whitfield, un militaire canadien vétéran de la Première Guerre mondiale, déclara avoir passé trois ans dans la tristement célèbre prison d’Alcatraz, mais son nom ne figure nulle part dans les registres du pénitencier [23] . Harry Rushton prétendait avoir été victime d’un coup monté et accusé d’avoir enlevé un représentant municipal pendant une grève [24] .
Rien n’indique vraiment que les Brigades internationales aient attiré de grands criminels ou que leurs dirigeants les aient accueillis à bras ouverts. Dans un rapport anonyme daté du 22 juin 1937, le volontaire Fred Walker est décrit comme un ivrogne impénitent qui avait été arrêté après s’être bagarré dans la rue avec des Espagnols du coin. «Cet élément a un passé problématique», peut-­on lire dans la note. «Il a fait trois ans de prison pour cambriolage ; la police a enquêté sur lui et il a été condamné sous le nom de Wilson Dan. Il dit que pour survivre au Canada, il faut prendre les dollars là où ils sont, mais il refuse de dire quels délits il a commis [25] .» On recommanda l’expulsion de Walker et il quitta l’Espagne en janvier 1938.
LES ORGANISATIONS ET ACTIVITÉS SOCIALES
Les responsables communistes, désireux de sonder la profondeur de l’engagement politique des volontaires, posèrent des questions aux Canadiens sur leur participation à des syndicats ou à des organismes communautaires. Selon les questionnaires et les rapports qui nous sont parvenus concernant plusieurs centaines d’entre eux, il est évident que la plupart étaient engagés dans des syndicats, des associations de leur communauté ou des organisations de travailleurs ou de chômeurs qui étaient parfois affiliées au Parti communiste ou lui servaient de façade.
L’un des organismes les plus importants dans le recrutement des volontaires était le Relief Camp Workers’ Union, qui deviendra le Relief Project Workers’ Union. Environ 20 % de tous les volontaires canadiens avaient appartenu à ce groupe qui défendait les centaines de travailleurs des camps qui allaient se retrouver en Espagne. Installés dans des régions reculées du Canada pour loger les jeunes chômeurs et les occuper à de petits travaux pendant les années 1930, les camps étaient faciles à infiltrer pour les membres du PCC . Ils devinrent des foyers de radicalisme militant. Quand, dans un questionnaire, on demanda à Thomas Aucoin comment il s’était engagé dans le mouvement ouvrier, il répondit: «Quand j’étais dans les camps de secours en Colombie-­Britannique au Canada [26] .» Bien des volontaires auraient pu dire la même chose.
Les futurs volontaires qui avaient eu la chance de décrocher un véritable emploi avaient adhéré aux syndicats en grand nombre. Le plus populaire était le Lumber and Sawmill Workers’ Union, dont les dirigeants étaient membres du PCC . Les syndicats de mineurs avaient attiré aussi nombre d’entre eux. Le plus important était le Mine, Mill and Smelter Workers’ Union. Les autres volontaires appartenaient en général à leur syndicat de métier. Plus de 60 volontaires déclarèrent avoir participé à des grèves ou à des manifestations.
Les associations communautaires à caractère ethnique, dont plusieurs étaient ouvertement politiques, jouèrent un rôle important dans la politisation des immigrants et des minorités ethniques, et on y recruta beaucoup de futurs volontaires. Les Ukrainiens de gauche militaient au sein de l’Ukrainian Labour Farmer Temple Association et de l’Association to Aid the Liberation Movement in Western Ukraine. Konstantin «Mike» Olynyk, un futur volontaire, était l’un des membres fondateurs de l’Association for the Defence of Bukovina and Bessarabia [27] . D’autres immigrants de l’Europe de l’Est s’étaient joints à des associations comme la Federation of Russian Canadians, le Maxim Gorky Club et divers clubs de gauche polonais, hongrois et russes. Des Finlandais de gauche avaient créé la Finnish Organization of Canada et divers clubs sportifs.
Plusieurs de ces associations possédaient des salles communautaires et publiaient des journaux dans leur langue ; elles pouvaient compter sur des réseaux dans tout le pays. L’une d’elles, l’Association to Aid the ­Liberation Movement in Western Ukraine, avait pris contact avec des communistes européens et son comité de direction comprenait des gens comme Peter Arsen (Krawchuk), un communiste qui avait milité dans la clandestinité en Europe de l’Est avant de venir au Canada. En 1932, l’association comptait 78 sections et 6 675 membres au Canada. En 1937, elle parraina une conférence du Dr Norman Bethune qui venait tout juste de rentrer d’Espagne pour promouvoir la cause républicaine [28] . Le journal de gauche ukrainien Narodna hazeta publiait régulièrement des reportages sur le conflit en Espagne et sur les volontaires ukrainiens qui venaient du Canada et des États-­Unis [29] .
Le PCC recrutait activement dans ces associations. Il en contrôlait même quelques-­unes, dont la Croatian Fraternal Union et l’Ukrainian Labour Farmer Temple Association. Et peu importe que le parti ait infiltré ou pas leur direction, les immigrants radicaux appréciaient les associations communautaires ethniques et ils aimaient s’y rassembler. Par exemple, Joe Juk, un volontaire canadien d’origine hongroise, avait pris contact avec la Ligue de la jeunesse communiste par l’intermédiaire des associations hongroises de Winnipeg [30] .
Les futurs volontaires pouvaient aussi appartenir à des organismes qui luttaient pour les chômeurs, comme la Single Men’s Unemployed Association ou la Canadian Labour Defence League, une couverture du PCC , comme l’étaient les Friends of the Soviet Union, la Workers’ ­Ex-­Servicemen’s League et la League Against War and Fascism. Ces organismes jouèrent un rôle important dans les efforts déployés par le PCC pour dépasser le cercle étroit de sa base radicale. Le responsable du parti, Zack McEwen, admettait sans détour cette stratégie: «Nous n’avons jamais fait de mystère du grand intérêt que le Parti communiste accordait à la promotion de ces associations. Nous savons que dans certains milieux sociaux au Canada et dans d’autres pays, il y a des gens… qui sont ouverts à différences causes, qui se consacrent à la défense de la paix, mais qui ne voudraient pas s’approcher à dix pieds de tout ce qui se dit communiste. Qu’est-­ce qu’on fait alors avec ces gens? Il faut envisager toutes les solutions et favoriser la création de structures organisationnelles dans lesquelles ils sentiront qu’ils peuvent travailler [31] .»
LA VILLE D’ORIGINE
Peu de futurs volontaires avaient vécu longtemps au même endroit [32] . Ils s’étaient souvent déplacés à la recherche d’un emploi dans les villes minières et forestières ou dans les fermes des Prairies. Certains ont déclaré connaître des dizaines de villes canadiennes, de Halifax à Vancouver. Ils avaient habituellement vécu parmi leurs compatriotes ouvriers ; beaucoup avaient cherché à s’installer dans des villes où se trouvaient déjà de nombreux immigrants ou des communautés ethniques bien établies.
Des centaines de volontaires étaient allés en Colombie-­Britannique, où les hivers sont doux, où le PCC était fort et le mouvement ouvrier actif. Vancouver était aux Canadiens ce que New York était aux Américains, un lieu de rencontre pour les militants radicaux, et les étendues sauvages environnantes comptaient des dizaines de cités ouvrières appartenant à de grandes entreprises et des camps de secours où s’entassaient de nombreux jeunes chômeurs désenchantés. Au moins 350 volontaires avaient habité la province et 300 d’entre eux avaient vécu à Vancouver. Les autres volontaires de Colombie-­Britannique avaient généralement résidé et travaillé dans des localités forestières et minières de l’intérieur de la province comme Fernie, Kamloops et Prince George. Deux volontaires au moins avaient habité le Yukon pendant un certain temps.
Mais ce sont les volontaires venant d’Ontario qui étaient les plus nombreux, au moins 780 d’entre eux y avaient vécu avant de se rendre en Espagne. Plus de 300 futurs volontaires, dont pratiquement tous les Macédoniens et tous les Bulgares, avaient habité Toronto, une ville qui attirait les nouveaux arrivants en grand nombre [33] . Les villes industrielles du sud-­ouest de l’Ontario aussi avaient accueilli plusieurs futurs volontaires. Au moins 47 avaient résidé à Hamilton et 42 à Windsor. En dehors des zones très peuplées autour du lac Ontario, certains futurs volontaires avaient vécu dans des centres miniers et forestiers du nord de la province, 37 à Sudbury et 32 à Timmins, par exemple. Des dizaines d’autres avaient habité de petits avant-­postes dans le Nord, comme Kapuskasing, Porcupine South et Kirkland Lake. Cependant, les localités ontariennes ayant envoyé le plus de volontaires, si on excepte Toronto, étaient les villes de Port Arthur et de Fort William, d’où venaient au moins 119 volontaires, pour la plupart des bûcherons d’origine finlandaise.
Au moins 150 des volontaires du Québec venaient de Montréal, et parmi eux se trouvait un bon nombre des volontaires juifs. En dehors de Montréal, peu de villes canadiennes-­françaises ont envoyé des hommes en Espagne, même si on en compte 6 de Québec. Les villes minières de Val d’Or, Rouyn et Noranda, dans le nord de la province, où travaillaient beaucoup de mineurs slaves, envoyèrent au moins 22 volontaires. Au total, quelque 200 volontaires venaient du Québec.
Environ 200 autres volontaires venaient du Manitoba, dont 150 de Winnipeg. Ces hommes étaient souvent des immigrants ukrainiens ou les descendants des immigrants venus s’établir dans les Prairies canadiennes au début du XX e siècle. Environ 180 volontaires venaient d’Alberta. Parmi eux, 62 étaient d’Edmonton, 41 de Calgary, 26 de ­Lethbridge et 16 de Drumheller. Ces chiffres comprennent quelques Canadiens ukrainiens, mais aussi de nombreux Hongrois qui, au lieu de s’établir à Toronto, Windsor ou Montréal, s’étaient installés dans des villes albertaines comme Lethbridge, Drumheller et Edmonton.
Relativement peu de volontaires provenaient des provinces de l’Atlantique: 31 au total de l’Île-­du-­Prince-­Édouard, de la Nouvelle-­Écosse et du Nouveau-­Brunswick. Terre-­Neuve, qui n’était pas encore entrée dans la Confédération, envoya au moins l’un de ses fils en Espagne. Dix-­neuf volontaires au moins venaient de la Nouvelle-­Écosse, dont cinq de Halifax ; la plupart des autres vivaient dans les villes minières du Cap-­Breton comme Waterford ou Glace Bay, qui comptait à elle seule six volontaires. Le contexte économique étant généralement difficile dans le Canada atlantique, peu d’immigrants voulaient s’y établir. Presque tous les volontaires venus de cette région étaient donc nés au Canada, et la majorité d’entre eux avaient voyagé dans différentes parties du pays à la recherche d’un emploi avant de décider d’aller combattre en Espagne.
L’EXPÉRIENCE MILITAIRE
Au moins 215 volontaires canadiens possédaient une certaine expérience militaire. La majorité de ceux qui prirent une part active aux combats en Espagne s’était déjà battue au cours de la Première Guerre mondiale ou des conflits civils qui avaient suivi en Europe. Bert «Yank» Levy, un volontaire canadien, aurait quant à lui formé des soldats au Mexique puis combattu aux côtés d’Augusto César Sandíno au Nicaragua [34] . La rumeur veut également que le futur commandant canadien Edward Cecil-­Smith ait combattu en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Ces hommes représentaient toutefois des exceptions. Le contingent canadien ne comptait ni soldats de métier ni mercenaires.
Trente-­cinq volontaires avaient servi dans l’armée de terre, la marine ou l’aviation canadienne et vingt-­trois d’entre eux avaient combattu lors de la Première Guerre mondiale. Vingt-­neuf autres volontaires avaient appartenu à la milice du Canada ou aux forces de réserve. Trois hommes avaient fait partie du corps-­école d’officiers canadiens de leur collège ou de leur université. Parmi les volontaires d’origine britannique, 25 étaient des vétérans de l’armée de terre, de la marine ou de l’aviation britanniques, et au moins 7 avaient combattu lors de la Première Guerre mondiale. Neuf volontaires canadiens avaient été membres de groupes armés en Irlande, en général de l’Armée républicaine irlandaise ( IRA ). Neuf autres avaient servi dans l’armée de terre, la marine ou la garde côtière américaines, ou avaient fait partie des cadets universitaires du corps d’officiers de réserve de l’armée américaine. Les autres volontaires canadiens avaient en général acquis leur expérience militaire dans une armée ou un groupe révolutionnaire en Europe.
Les volontaires canadiens possédaient en moyenne moins d’expérience militaire que ceux de nombreux pays européens où le service militaire obligatoire était chose courante [35] . Mais ils avaient participé à plus de combats que leurs compagnons américains de la 15 e brigade internationale, dont bon nombre avaient reçu une formation militaire, mais n’avaient aucune expérience des combats [36] . Les Canadiens n’étaient cependant pas tous préparés à ce qui les attendait en Espagne. Interrogés sur leur expérience militaire, plusieurs d’entre eux prétendirent, avec un mélange de bravade et de naïveté déconcertante, avoir l’expérience des bagarres de rue et des émeutes contre la police.
L’ORIGINE ETHNIQUE
La grande majorité des volontaires canadiens, 78 %, étaient nés à l’étranger. Avec la pauvreté, cette condition d’immigrants était ce qu’ils avaient presque tous en partage. Plus de 80 % des volontaires immigrants étaient arrivés au Canada entre 1925 et 1930 [37] . Ils étaient souvent célibataires, quelques-­uns avaient des familles. D’autres avaient laissé femme et enfants derrière eux, sûrs de gagner assez d’argent pour les faire venir six mois ou quelques années plus tard. Certains n’y sont jamais parvenus. Ils s’étaient arrachés à leur ordinaire et avaient misé sur un nouveau départ au Canada à peine un an ou deux avant que l’économie du pays ne s’effondre, ­frappant les pauvres et ceux qui n’avaient pas encore pris racine dans le pays.
La répartition exacte des volontaires canadiens selon leur origine ethnique, exception faite de ceux dont on ignore le lieu de naissance, se présente comme suit [38] :
Canadiens (25 juifs): 245
Ukrainiens (4 juifs ; au moins 80 vivaient dans des régions contrôlées par les Polonais avant de venir au Canada): 239
Hongrois (2 juifs): 135
Finlandais (1 juif): 116
Anglais: 100
Écossais: 69
Croates: 63
Polonais (3 juifs): 59
Canadiens français: 56
Irlandais: 42
Slovaques: 35
Tchèques (3 Tchécoslovaques): 23
Bulgares: 20
Macédoniens: 19
Américains (4 juifs): 18
Allemands: 16
Danois (1 juif): 12
Suédois: 12
Lituaniens (2 juifs): 11
Biélorusses (1 juif): 9
Russes (2 juifs): 9
Yougoslaves (identité particulière inconnue): 9
Juifs (lieu de naissance inconnu): 7
Serbes: 7
Suisses: 6
Gallois: 6
Grecs (au moins 1 Grec chypriote): 5
Slovènes: 5
Australiens: 4
Norvégiens: 4
Roumains: 3
«Slaves»: 3
Espagnols: 3
Autochtones (1 du Canada ; 1 de l’Alaska): 2
Belges: 2
Néerlandais: 2
Estoniens: 2
Arménien: 1
Autrichien: 1
Islandais: 1
Terre-­Neuvien: 1
Néo-­Zélandais: 1
Ruthène: 1
Certains groupes nationaux étaient surreprésentés parmi les volontaires venus du Canada, en particulier les Finlandais, les Hongrois, les ­Ukrainiens et les Polonais. Beaucoup de Slaves du sud de l’Europe s’étaient aussi portés volontaires. Si on additionne les Croates, les ­Macédoniens, les Bulgares, les Slovènes, les Serbes et les Yougoslaves, on obtient un total de 123 volontaires, alors que ce groupe d’immigrants représentait une proportion relativement faible de la population canadienne. De nombreux Écossais et Canadiens anglais se portèrent volontaires. Cependant, compte tenu de la forte proportion de Britanniques au Canada au cours de cette période, ce groupe ne se démarque pas.
Le contingent de volontaires canadiens comptait plus d’immigrants que n’importe quel autre. La France avait ses exilés des révolutions ratées. L’Angleterre avait envoyé un important contingent de juifs provenant pour la plupart du East End de Londres, ce qui faisait d’eux une sorte de minorité ethnique assez imposante. Au moins un tiers des volontaires américains étaient aussi juifs [39] . Enfin, une enquête réalisée dans les années 1980 auprès de 200 volontaires américains survivants révèle qu’un tiers d’entre eux étaient nés en Europe et que 80 % avaient au moins un parent né ailleurs qu’aux États-­Unis [40] . Mais plus des trois quarts des volontaires venus du Canada étaient nés à l’étranger et avaient émigré au pays. Cette situation créait quelques problèmes aux recruteurs du PCC qui, selon les enquêtes de la Gendarmerie royale du Canada ( GRC ), auraient aimé recruter des volontaires plus susceptibles d’avoir la faveur du grand public, en particulier des descendants des loyalistes [41] .
LES APPARTENANCES POLITIQUES
Soucieux de projeter l’image d’un front populaire rassemblant communistes, socialistes et libéraux contre le fascisme, les partis communistes nationaux minimisaient le nombre de leurs membres qui s’étaient portés volontaires pour aller se battre en Espagne. En Amérique du Nord, la propagande en faveur des Brigades internationales se réclamait non pas du communisme, mais du patriotisme et de la démocratie. Les bataillons portaient le nom de personnalités nationales comme Abraham Lincoln, George Washington, et, dans le cas des Canadiens, des chefs de la rébellion de 1837, Louis-­Joseph Papineau et William Lyon Mackenzie. «En défendant l’Espagne, ils défendent le Canada», pouvait-­on lire sur les banderoles des manifestations pendant la guerre.
Les responsables du parti considéraient cependant qu’il était d’une importance capitale de savoir exactement quels volontaires étaient communistes et de vérifier s’ils s’acquittaient bien de leurs devoirs de membres. Un certain nombre de listes et d’évaluations ont ainsi été conservées dans les archives de Moscou et elles représentent la source essentielle des informations dont on dispose sur les appartenances ­politiques des volontaires.
Près de 76 % des volontaires canadiens en Espagne étaient communistes, c’est-­à-dire des membres officiels du parti ou des membres de la Ligue de la jeunesse communiste [42] . Plus de 90 % de ces hommes et de ces femmes étaient devenus communistes dans les années 1930, le recrutement ayant atteint son apogée en 1935 et 1936, alors que le militantisme des chômeurs s’intensifiait au Canada et que le parti déployait sa stratégie de front populaire [43] . On ne sait pas très bien si certains futurs volontaires s’étaient inscrits au parti à cause de la guerre civile en Espagne, mais compte tenu des sommets atteints dans le recrutement en 1936 on peut penser que ce fut bien le cas.
Pour les recruteurs communistes, l’arrivée de volontaires non communistes était généralement accueillie comme la preuve d’un intérêt grandissant pour la cause antifasciste. Mais les volontaires potentiels qui ne connaissaient pas le parti évoluaient peut-­être dans d’autres milieux et ignoraient où et comment s’enrôler. Malgré tout, 176 volontaires canadiens, c’est-­à-dire environ 25 % de ceux sur qui nous détenons des informations, sont identifiés comme non communistes dans les dossiers du Komintern ou ailleurs. (Au moins dix d’entre eux prendront leur carte plus tard en Espagne.) Sept volontaires étaient membres de la Fédération du Commonwealth coopératif ( CCF ) ou de son aile jeunesse ; quatre appartenaient aux Industrial Workers of the World ( IWW ), les Wobblies, un syndicat de radicaux ; deux étaient inscrits au Parti libéral ; un autre était anarchiste. Au moins un volontaire était membre du Parti conservateur et un autre appartenait à la League for a Revolutionary Workers’ Party, une organisation marxiste radicale.
D’autres documents trouvés dans les archives de Moscou estiment plutôt que 65 à 80 % des volontaires canadiens étaient communistes. Vers la fin de la guerre, Helge Meyer, immigrant danois au Canada et membre respecté du parti en Espagne, écrivit aux responsables du parti pour leur demander ce que lui et ses camarades devaient faire de leurs cartes de membres du parti. «Nous risquons d’être fouillés minutieusement par les fonctionnaires de l’immigration canadienne à notre arrivée au Canada, écrivait-­il. D’une part, ce serait politiquement mauvais s’ils découvraient que 65 % des membres du bataillon Mac-­Pap étaient des “rouges”, d’autre part, nous ne voudrions pas perdre nos cartes [44] .» ­Sandor Voros, un communiste américain, tint tout au long de son séjour en Espagne un journal de bord où il exprimait sa déception devant la forte proportion de communistes parmi les volontaires. Il pensait qu’ils représentaient 70 % des effectifs, 80 % même dans certaines unités. Au Canada, malgré sa stratégie de front populaire, le parti avait du mal à recruter des volontaires non communistes pour l’Espagne. «L’objectif, écrivait-­on, est de recruter trois ou quatre fois plus de non-­communistes que de communistes [45] .»
L’importance des communistes parmi les volontaires canadiens correspond globalement à leur proportion dans les autres contingents. Plus de 70 % des volontaires américains étaient membres du Parti communiste ou de son aile jeunesse [46] . Environ 64 % des volontaires français appartenaient au parti ou à l’une de ses couvertures [47] . Les trois quarts des volontaires britanniques étaient communistes, si on comprend les membres de la Ligue de la jeunesse communiste [48] . Les Irlandais constituaient une exception. L’athéisme des communistes répugnait à la ­plupart des catholiques d’Irlande et relativement peu de volontaires irlandais étaient membres du parti [49] .
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Interrogé quelque trente ans après la guerre sur ce qui distinguait les volontaires canadiens, Irving Weissman, commissaire américain du bataillon Mackenzie-­Papineau, dit qu’ils avaient en moyenne cinq à sept ans de plus que leurs camarades américains et qu’ils se comportaient avec beaucoup plus de sérieux. «Je pense qu’ils étaient beaucoup plus prolétaires, dit-­il. Ils étaient vraiment très classe ouvrière. Pour la ­plupart d’entre eux – c’était écrit sur leur front [50] .» Carl Geiser, un autre commissaire américain qui avait servi avec les Canadiens dans le bataillon Mackenzie-­Papineau, se souvenait que plusieurs étaient bûcherons [51] . Les deux hommes ont raison, au sens propre et au sens figuré. Les Canadiens en Espagne formaient un groupe de rustres. Les citadins aux goûts raffinés et les apprentis poètes étaient rares dans leurs rangs. Ils étaient venus au Canada dans les années 1920, après avoir quitté une Europe ravagée par la guerre et la révolution. Pratiquement sans ressources ni éducation, ils avaient connu à leur arrivée une vie difficile. Des centaines d’entre eux étaient devenus bûcherons ou mineurs ou avaient travaillé sur des fermes ou dans la voirie. Ils avaient dû supporter des mois sinon des années de chômage. Voyageant dans des wagons de marchandises, passant la nuit dans des refuges ou dans les bois situés près des gares de triage, ils s’étaient dispersés dans tout le pays, le plus souvent dans l’Ouest, à la recherche d’un emploi.
Nombre de chômeurs s’étaient ainsi retrouvés dans des camps de secours, occupés à de vagues projets sociaux de lutte contre le chômage visant en fait à soustraire les pauvres et les affamés au regard de la bonne société. C’est dans ces camps, et dans les salles communautaires où ils allaient chercher du réconfort auprès de leurs proches, que des centaines de volontaires avaient connu le PCC ou encore des groupes comme la Single Men’s Unemployed Association ou le Relief Camp Workers’ Union et avaient joint leurs rangs. De plus en plus politisés et radicaux, ils s’étaient lancés dans des grèves, des émeutes et des affrontements avec la police. Les Canadiens, pour la plupart, n’étaient ni des adolescents naïfs ni des militants révolutionnaires, bien qu’on trouvât des uns et des autres parmi eux. La plupart n’avaient pas de formation. Ils étaient pauvres et souvent désespérés. Ce n’était pourtant pas des ignorants. Ils lisaient, assistaient à des réunions et à des cours, allaient à des conférences. Et s’ils étaient presque tous membres du PCC , ce n’était pas le parti qui les avait obligés à se battre. Ils en avaient fait le choix.
CHAPITRE 2

POURQUOI SE BATTAIENT-ILS?
Il y avait des gars qui fuyaient leurs femmes. Des gars qui en avaient assez de vivre de l’assistance publique. Des gars qui étaient des membres importants du Parti communiste. C’était ça, les Brigades internationales. Pas des gars qui criaient tous en chœur «Vive Staline!», «À l’assaut!» Bien sûr que non. C’était tout simplement vous, moi, lui et une quinzaine d’autres avec toutes sortes de raisons de s’engager dans une armée.
Hugh G ARNER , interview accordée à Mac Reynolds, CBC, archives radio de CBC et Bibliothèque et Archives Canada, c. 1965
J ULES PAIVIO S’APPROCHA de la cabane de son père et de sa mère avec une certaine appréhension. C’était l’hiver 1937. La neige recouvrait la forêt entourant le petit bâtiment en bois rond dans les faubourgs de Sudbury. En Espagne, de l’autre côté de l’Atlantique, les premiers ­Canadiens s’enrôlaient déjà dans les Brigades internationales. Paivio, encore adolescent, avait décidé de se joindre à eux et il voulait voir ses parents une dernière fois avant de partir. Mais debout devant sa mère, il fut tout bonnement incapable d’avouer qu’il partait à la guerre. Il se contenta de dire qu’il s’en allait pour un certain temps, histoire de prendre un peu de vacances.
En sortant de la cabane, cependant, Paivio fit signe à son père, Aku, de le suivre dehors. L’un en face de l’autre dans le froid mordant, les épaules voûtées et le menton contre la poitrine pour protéger leur visage du vent, les deux hommes se regardèrent. Paivio dit à son père, rédacteur en chef d’un journal de gauche finlandais, le Vapaus, qu’il partait pour l’Espagne. Ils s’étreignirent, puis Paivio fit demi-­tour et disparut dans les bois. Aku était fier de son fils, mais il avait le cœur gros. Il décrit ces moments dans un poème intitulé À mon fils en Espagne .
La perte d’un fils, une vie si jeune
Qui s’enfonce en moi
Peut-­être à jamais
Dans l’obscurité [1] .
On ne peut peut-­être pas comprendre vraiment pourquoi Paivio et près de 1 700 autres Canadiens ont décidé d’aller se battre en Espagne, sans examiner un par un le cas de tous les volontaires. Hugh Garner que l’on a cité plus haut a raison. La décision que prend un homme d’aller à la guerre lui appartient et c’est chacun à leur façon que les volontaires se sont engagés. On trouve cependant assez de similitudes entre eux pour voir se dessiner certains traits spécifiques – des caractéristiques et des expériences de vie qui reviennent assez souvent pour qu’on puisse en tirer quelques généralisations valides.
Nous savons que presque tous les volontaires étaient des immigrants. Ils venaient d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, des Balkans et de Finlande, les pays les plus durement touchés par la Révolution russe et les conflits civils subséquents en Europe. Ils étaient nombreux aussi à avoir émigré d’Irlande, d’Écosse et d’Angleterre. Les deux tiers d’entre eux au moins étaient membres du Parti communiste canadien ( PCC ) ou de la Ligue de la jeunesse communiste, et ils étaient pratiquement tous plus ou moins à gauche. La plupart avaient terriblement souffert au cours de la Grande Dépression. Ils étaient en très grande majorité célibataires et souvent sans emploi. Des centaines d’entre eux étaient itinérants, ne trouvant à se loger que de façon provisoire dans des baraques de bûcherons ou de mineurs ou, plus souvent, dans des camps de secours.
Ces facteurs conjugués avaient poussé de nombreux volontaires vers le militantisme politique. Il est naturel qu’un chômeur désespéré cherche à combattre le système politique qu’il juge en train de l’écraser ; qu’un immigrant à peine arrivé dans un pays inconnu lui offrant peu d’espoir cherche de l’aide et un milieu de vie dans des associations culturelles ethniques. D’ailleurs, plusieurs associations à l’époque étaient affiliées au PCC . Le contexte était tel que même les travailleurs canadiens promis à un bel avenir se politisaient. Les journaux ouvriers prospéraient, et ce, dans toutes les langues ; communistes et fascistes s’affrontaient dans les rues de Montréal ; dans les cinémas, les actualités filmées transmettaient les images de ce qui semblait être un nouveau conflit mondial, à l’autre bout du globe, en Abyssinie et en Espagne. Les bouleversements poli­­tiques et économiques des années 1920 et 1930 poussaient les ­Canadiens à s’intéresser à ce qui se passait au-­delà de leurs frontières comme jamais depuis la Première Guerre mondiale. Pendant leur tournée canadienne, Norman Bethune, André Malraux, écrivain français et commandant de la force aérienne de la République espagnole, et les délégués du gou­vernement espagnol prenaient la parole dans des salles et des théâtres bondées. Le monde semblait aller droit vers la crise.
«En 1936, je voyais la situation de façon très simple», dit le volontaire Maurice Constant qui demeura presque deux ans en Espagne. «Ce qui se passait à ce moment-­là, c’était une lutte extraordinaire, presque un Armageddon… Je voyais ça comme la première résistance armée de la gauche contre les forces de droite. En Espagne, c’était là que ça se passait. L’Armageddon se produisait exactement là-­bas [2] .»
Constant n’était pas communiste quand il se porta volontaire pour entrer dans les Brigades internationales au début de 1937, mais il se définissait clairement comme antifasciste. C’était le cas de la plupart des Canadiens en Espagne. Cependant, cela ne signifiait pas la même chose pour tous. Pour certains, cela voulait dire la vraie démocratie ; pour d’autres, c’était un euphémisme pour désigner le communisme soviétique. Dans l’esprit des volontaires canadiens, le fascisme pouvait avoir différents visages, depuis les rebelles franquistes en Espagne jusqu’aux nazis de Hitler, en passant par les Polonais qui occupaient certaines régions d’Europe de l’Est habitées par des Ukrainiens, les Britanniques en Irlande, et même le gouvernement canadien de l’époque.
Certains volontaires étaient complètement hors-­norme. Ainsi, les deux pilotes Frank Parker et Allan Felton disaient se moquer totalement de la politique de la guerre et être venus en Espagne simplement parce qu’on leur avait promis de voler. Dans une lettre datée du 18 juin 1938 et adressée à un responsable du Parti communiste, Parker rappelle que ­Felton et lui-­même reçurent l’assurance à maintes reprises qu’ils pourraient piloter des avions, «mais aussitôt arrivés en Espagne, on a compris que c’était une blague… Je ne sais trop comment, ils ont réussi à avoir Felton et il s’est ramassé dans l’infanterie. Je les ai traités de tous les noms, mais [William] Lawrence et [Bob] Kerr ont compris que c’était une bonne blague… et ça a été très drôle pour nous que d’essayer de rentrer au pays». Parker dit que cela ne l’intéressait absolument pas de se battre et de mourir pour la démocratie et il demanda que le PCC , que Felton et lui avaient sans doute d’abord contacté pour aller en Espagne, les aidât à rentrer chez eux. Il écrivit que d’autres volontaires lui avaient suggéré de passer la frontière et il indiqua que certains volontaires qui avaient demandé à être rapatriés avaient été jetés en prison ou envoyés au front. «Personne ne nous a dit que le Parti communiste dirigeait l’Espagne. Felton et moi considérons qu’il est du devoir de votre parti de corriger sa foutue erreur au plus vite au lieu de nous laisser pourrir ici [3] .» Ni Felton ni Parker n’obtinrent la permission de quitter l’Espagne avant leurs compatriotes, en janvier 1939.
Un Montréalais qui avait passablement trempé dans le milieu des gangs de New York avait décidé de rallier les Brigades internationales parce qu’il craignait pour sa vie s’il restait en Amérique du Nord [4] . Arne Knudsen, pourtant un homme de gauche, disait que c’était d’abord son désir de quitter le Danemark – où on l’avait conscrit de force dans la marine – et de rentrer à Vancouver dans son pays d’adoption, qui l’avait motivé à s’engager dans les Brigades internationales [5] . Frank Woods aurait prétendu s’être porté volontaire pour l’Espagne simplement pour faire payer à quelqu’un d’autre son voyage en Angleterre [6] .
On trouve aussi quelques aventuriers et quelques alcooliques parmi les volontaires, mais le seul fait de se rendre en Espagne posait de si terribles difficultés que leur nombre est demeuré relativement faible. Ron Liversedge estima plus tard qu’environ 20 % des Canadiens en Espagne étaient des aventuriers qui s’étaient engagés pour faire la guerre et voir le monde. Liversedge était toutefois un membre dévoué du PCC qui avait travaillé pendant longtemps auprès des nombreux chômeurs des camps de secours de la Colombie-­Britannique, et il est possible qu’il ait porté un jugement sévère sur les volontaires qui n’étaient pas des militants aussi convaincus que lui. Selon Liversedge, certains de ces aventuriers avaient déserté, d’autres s’étaient politisés en Espagne, et d’autres encore étaient restés apolitiques tout au long de la guerre, mais avaient tout de même fini par aimer les Espagnols et choisi de rester et de se battre pour eux [7] .
Mais certains volontaires restaient irrécupérables. Au début de la guerre, l’Américain Steve Nelson écrivit au dirigeant communiste canadien Jack Taylor (Muni Erlick), qui ira plus tard en Espagne comme agent de liaison des Friends of the Mackenzie-­Papineau Battalion. Dans sa lettre, Nelson se plaint de la qualité des premiers volontaires américains. Il insiste pour que Taylor dise aux recruteurs canadiens de ne pas commettre la même erreur que les Américains qui ont envoyé seulement des chômeurs «parce qu’on peut facilement se passer d’eux». Il faut «adopter une approche plus sérieuse de la question du sacrifice afin de recruter de meilleurs éléments, écrit-­il, et nos camarades doivent éviter de donner l’impression qu’une fois parvenus en Espagne, les gars peuvent faire la noce, se souler et violer les filles. Il faut plutôt leur inculquer l’idée qu’en ce domaine comme dans n’importe quel autre, ils doivent se comporter en communistes. C’est important, car les gens peu instruits ont l’impression qu’ils peuvent faire ce que la force expéditionnaire ­amé­ricaine a fait en 1917, boire jusqu’à tomber et violer toutes les femmes qu’ils voient. En passant, nos gars à la base font figure de modèles sur ces questions. Cela doit continuer».
Nelson indique que deux volontaires ont récemment été renvoyés. Le premier avait des problèmes cardiaques et le second, un Canadien, était un ivrogne dégénéré. «Au fait, écrit Nelson, cet ivrogne ne connaissait rien de la situation et avait quitté le Canada simplement parce qu’il en avait assez d’être là [8] .»
LES SOLDATS DE LA GRANDE DÉPRESSION
Faute de se représenter le monde dans lequel ils vivaient durant les années 1930, il est impossible de comprendre pourquoi autant de ­Canadiens choisirent d’aller se battre en Espagne. La Grande Dépression avait dévasté le Canada. La prospérité du pays reposait sur l’exportation de ressources naturelles et de produits semi-­transformés, comme le poisson et le bois. Le prix du blé, qui représentait 25 % des exportations totales du Canada, offre un bon exemple de la tendance qui allait toucher l’ensemble des secteurs de l’économie canadienne fondée sur les ressources naturelles. En 1928, le boisseau de blé du nord n o 1, la catégorie supérieure de blé de printemps, se vendait 1,03 $. Quatre ans plus tard, le prix était tombé à 0,29 $ [9] . L’onde de choc se propagea à l’économie canadienne tout entière et s’intensifia au moment où la sécheresse frappa les Prairies.
À l’automne 1932, après une autre récolte désastreuse, environ 100 000 Canadiens étaient sans abri, parcourant le pays sur le toit des trains de marchandises ou au fond des camions. Autour d’un million de Canadiens vivaient de l’aide publique, tandis que le taux de chômage continuait à grimper, jusqu’à atteindre un sommet de 30 % au début de 1933 [10] . Des baraques où vivaient des vagabonds, qu’on appelait des «jungles», se multiplièrent aux abords des villes et des villages dans tout le pays, en général près des gares de triage. Les hommes qui s’aven­turaient dans les villes s’entassaient dans les maisons de chambres ­surpeuplées des quartiers pauvres, mais peu d’entre eux restaient longtemps au même endroit.
Le premier ministre canadien Richard Bennett créa les premiers camps de secours à l’automne 1932. Le programme connut des débuts modestes, avec 2 000 hommes, mais plus de 170 000 finirent par y transiter. Les camps devaient offrir à ces hommes le gîte et le couvert, et une certaine rémunération en contrepartie du travail manuel effectué dans le cadre de projets de travaux publics, souvent dans les parcs nationaux ou la voirie. Alors qu’officiellement, on entrait dans ces camps de son propre gré, les camps fonctionnaient dans les faits comme des prisons. Ceux qui voulaient de l’aide devaient y rester et travailler pour une bouchée de pain – en général 0,20 $ par jour –, coupés du reste du monde. Sinon, il fallait mendier ou chercher du travail dans une économie qui n’en ­proposait pas.
On attendait aussi des camps quelques avantages supplémentaires. Bennett était très inquiet: un fléau étranger, le communisme, menaçait la société canadienne. Il pensait que les camps pouvaient isoler et soumettre les éléments subversifs. Ce fut le contraire. Le PCC envoya des agitateurs dans les camps, souvent sous des noms d’emprunt, pour ­inciter à la révolte et tenter de discréditer le système des camps et le capitalisme lui-­même. Ces agitateurs rassemblèrent les travailleurs dans le Relief Camp Workers’ Union ou le Relief Project Workers Union et les incitèrent à déclencher la grève. Le message du parti fut bien reçu. On vit se multiplier les grèves et les manifestations et, au cours des quatre années d’existence des camps, plus de 17 000 hommes en furent expulsés pour indiscipline [11] . Le PCC avait déjà profité des licenciements massifs et du chômage pour lancer des campagnes vigoureuses et rallier les travailleurs et les chômeurs. Les camps ne firent que servir sa cause. L’influence et le pouvoir du parti décuplèrent pendant la Dépression, des milliers de chômeurs canadiens étant arrivés à la conclusion que lui seul pouvait parler en leur nom.
«L’avenir était sombre devant nous, se rappelle le volontaire Frank Roden, tout ce qu’il y avait, c’étaient ces camps.» Pour lui, la situation misérable des hommes qui vivaient et travaillaient dans les camps les «obligeait pratiquement» à s’engager dans le syndicalisme et le militantisme. «On ne savait pas ce que les gouvernements allaient faire pour nous. Tout semblait si désespéré. On a donc adopté cette position. C’est comme ça que la plupart des jeunes, donc, sont devenus des militants ouvriers. Ce n’est pas plus compliqué que ça [12] .»
À l’été de 1935, l’agitation était à son comble: près de 2 000 hommes déclenchèrent la grève dans les camps de secours de l’Ouest et leurs manifestations bruyantes envahirent les rues de Vancouver. Les chômeurs quittèrent les taudis de la ville pour se joindre à eux. Ils montèrent sur les trains de marchandises qui allaient vers l’est dans l’espoir de porter leurs revendications devant le premier ministre à Ottawa. Mais la Marche sur Ottawa fut stoppée à Regina, où la Gendarmerie royale du Canada ( GRC ) dispersa à coups de matraque les marcheurs pacifiquement rassemblés en plein air. Une émeute éclata et la police tira dans la foule, blessant des dizaines de personnes. Dressant des barricades pour se protéger des policiers à cheval de la GRC , les marcheurs leur lancèrent des pierres et divers projectiles. Un policier en civil, le détective Charles Millar, fut battu à mort avec une pelle et un gourdin. Le manifestant Nick Schaack, battu par un policier à cheval qui avait chargé et renversé sa barrière de fortune, mourut trois mois plus tard, vraisemblablement des suites des blessures subies au cours de l’assaut [13] . Ron Liversedge, qui participa à l’organisation de la marche et partit plus tard pour l’Espagne, estimait que 500 de ces hommes y étaient allés eux aussi [14] .
La Marche sur Ottawa et les émeutes de Regina sont les exemples les plus patents du gouffre qui séparait l’État canadien et ses citoyens sans emploi, mais il ne s’agit pas là d’incidents isolés. Sur un échantillon de 115 volontaires canadiens ayant répondu à un questionnaire à l’été de 1937, près de la moitié avaient été arrêtés ou emprisonnés, généralement parce qu’ils avaient voyagé dans des wagons de marchandises, distribué des tracts, s’étaient battus avec la police ou avaient participé à une émeute – ce qui reflète bien à la fois leur militantisme et, dans le cas de ceux qu’on avait arrêtés pour vagabondage ou distribution de tracts, l’ardeur de la police à harceler les éléments subversifs et les laissés pour compte [15] . «Nous étions vraiment pleins d’amertume», se souvient Harvey Hall [16] .
Pour beaucoup de ces hommes, l’Espagne offrait l’occasion de riposter à la police et au gouvernement canadien. La plupart savaient qu’il n’existait aucun lien véritable entre les forces de sécurité au Canada et la rébellion contre Franco en Espagne. Mais pour les futurs volontaires, les deux situations relevaient d’un vaste système, un système mondial d’oppression. Comme le dit Ron Liversedge, les pauvres et les chômeurs du Canada voulaient aller en Espagne «parce que l’occasion leur était offerte d’aller réellement combattre les individus, le même genre d’individus, qu’ils croyaient responsables de leur situation, et qui les opprimaient ici au Canada [17] ».
Nick Elendiuk qui, avant la guerre, travaillait à l’occasion comme dresseur de chevaux dans les ranchs des Prairies, considérait que la lutte qu’il menait pour trouver du travail au Canada rejoignait celle des ­Espagnols contre le fascisme en Europe. Il avait pris part à la Marche sur Ottawa et à différentes manifestations au Canada, mais il considérait qu’il s’agissait là de demi-­mesures. «J’étais sacrément dégoûté de tout ce qui se passait ici. Tout ça était d’une telle insignifiance, dit Elendiuk, et quand j’ai entendu et lu que des gens en Espagne avaient pris position et se battaient contre Franco et les fascistes, cela m’a intéressé tout de suite. Je me suis dit que ceux qui avaient le courage de faire ça méritaient toute l’aide que je pouvais leur apporter [18] .»
Les effets de la Grande Dépression sur les jeunes Canadiens dépassaient la simple radicalisation. Plier bagage et aller se battre dans une guerre étrangère n’aurait peut-­être pas été une si bonne idée si, au lieu d’être sans emploi, et en général sans femmes ni enfants, les futurs volontaires avaient eu la perspective d’une vie prospère auprès de leurs proches. La Dépression leur avait fait couper les ponts avec le Canada avant même leur départ du pays.
Frank Hadesbeck disait être allé en Espagne parce qu’il en avait tout simplement ras le bol du chômage. «À ce moment-­là, je ne savais pas ce que le terme “antifasciste” signifiait», dit-­il. Mais il avait entendu dire qu’il y avait une guerre en Espagne et que «la paie était censée être bonne, les conditions plutôt intéressantes, et de fil en aiguille… Si je suis parti là-­bas, c’est surtout à cause des conditions ici au Canada. Je voulais améliorer mon sort, et ces gens offraient une porte de sortie» [19] . Hadesbeck passa plus d’un an en Espagne. Malgré le peu de convictions politiques qu’il avait en partant et les conditions difficiles qu’il eut à affronter, rien dans les archives ne laisse croire qu’il ait été autre chose qu’un bon soldat.
Il est peu probable que beaucoup de Canadiens se soient enrôlés pour l’argent, mais quelques-­uns l’ont certainement fait. (En 1937, la GRC indiqua qu’on avait dit aux volontaires canadiens que leur salaire en Espagne serait équivalent à celui d’un soldat de l’armée américaine, un revenu important pendant la Dépression. Mais cette affirmation n’est confirmée nulle part ailleurs et les volontaires en Espagne reçurent beaucoup moins [20] .) Une fois en Espagne, peu de soldats canadiens se plaignirent de leur solde. Les motifs ne manquaient pas pour inciter un homme à s’engager, et la pauvreté et le chômage ne firent que les exacerber et leur donner du poids.
Quelque trente ans après la fin de la guerre, deux vétérans, Ed ­Shirley et John «Paddy» McElligott, se retrouvèrent autour d’un verre pour ­évoquer quelques souvenirs. Shirley tenta d’expliquer à un chercheur présent pour l’occasion pourquoi il s’était porté volontaire: «Cette histoire se présente, la guerre civile espagnole. Je traversais une période difficile. Je n’avais rien. J’avais des idées en tête. J’étais un idéaliste… Si quelqu’un me demandait: pourquoi es-­tu allé en Espagne? C’était pour les idéaux ou c’était pour l’argent? Sincèrement, je ne pourrais pas répondre. C’était un peu des deux. Je n’avais rien. Et je n’avais aucune perspective. J’avais des idéaux… C’était un foutu mélange [21] .» L’idée que Shirley eût pu s’engager pour de l’argent sembla offenser ou agacer McElligott. «Je n’y crois pas», dit-­il. Il incita Shirley à expliquer son choix d’aller combattre en Espagne en lui demandant: «Quels sont tes idéaux?
– Les mêmes chances de vivre pour tous, répondit Shirley.
– Et voilà [22] !» dit McElligott, satisfait de la réponse.
McElligott et Shirley étaient sincères tous les deux. Pour un homme proche du désespoir, l’Espagne offrait une porte de sortie, et ils étaient nombreux à désespérer pendant la Grande Dépression. Et puis, le message du PCC voulant que le capitalisme soit un système fini passait mieux pendant la Dépression, car aux yeux de ces hommes le système les avait laissés tomber. Nombre d’entre eux s’étaient retrouvés enfermés dans de vraies prisons perdues dans la nature, ou sans abri, vagabondant, sans jamais pouvoir trouver d’emploi permanent. Les rares à détenir un emploi savaient qu’ils pouvaient le perdre. C’était un temps de grande crise sociale et politique. Interrogé soixante-­cinq ans plus tard sur les raisons de sa participation à la guerre, Fred Kostyk ne fait pas de sentiment: «C’était dur dans le temps. Je me suis donc cherché quelque chose à faire. C’était difficile de trouver du travail. Je me suis dit, tiens… les journaux annoncent qu’on cherche des volontaires pour la guerre civile espagnole. Mon frère m’a dit: “Eh bien, pourquoi tu n’y vas pas? Ce sera une expérience. Tu vas aider les Espagnols”… Bon, il n’y avait rien d’autre à faire autour de Winnipeg. Pas de travail. Comme j’ai dit, c’étaient des temps difficiles. Je me suis dit que je pourrais plutôt faire quelque chose d’utile. C’est donc pour ça que je me suis porté volontaire [23] .» Kostyk était favorable à la République espagnole et, selon les questionnaires qu’il a remplis en Espagne, à l’idée de la révolution. Mais il sentait aussi qu’il y avait trop peu à attendre du Canada pour le retenir au pays.
Jules Paivio évoque des souvenirs du même genre. «C’était en partie que j’étais insatisfait de l’absence de tout objectif réel et c’était aussi une occasion de me donner cet objectif dans la vie», dit-­il en 1965 [24] . Paivio était un jeune homme intelligent et idéaliste, mais il savait que sa famille ne pouvait se permettre de l’envoyer à l’université. Il appartenait à la Ligue de la jeunesse communiste et était un antifasciste engagé. Le sentiment d’impuissance associé à la Dépression le poussa lui aussi vers l’Espagne.
UNE ARMÉE D’IMMIGRANTS
En 1928, depuis sa Pologne natale, Walter Gawrycki s’était laissé attirer au Canada par l’espoir d’un bon salaire et d’un emploi immédiat. Son plan était d’émigrer, de travailler quelques années au Canada et, les poches et les valises bourrées d’argent, de rentrer en Europe, de s’acheter des terres et de vivre comme un homme riche. «Ils avaient promis que je gagnerais 16 dollars par jour, que le gîte et le couvert me coûteraient 0,50 $, et que je mangerais mieux que le jour de Pâques [25] .»
Le Nouveau Monde n’offrit pas à Gawrycki la vie qu’il avait prévue. Il y avait bien un peu de travail pendant les récoltes, mais le salaire ne représentait qu’une fraction des 16 dollars par jour qu’il avait espérés. Il parcourut le pays dans tous les sens, s’installant souvent à Vancouver avec les milliers de chômeurs itinérants qui y gravitaient. Il trouva du travail ­surtout dans des camps de bûcherons, avec des immigrants ukrainiens et finlandais. Quelques années après son arrivée, Gawrycki pouvait à peine se nourrir, encore moins acheter un lopin de terre en Europe. «Je me suis senti roulé comme jamais [26] », dit-­il.
Gawrycki n’était pas le seul. La vie des nouveaux immigrants était ­particulièrement difficile pendant la Grande Dépression. Ils devaient se disputer les rares emplois disponibles avec des Canadiens de souche qui maîtrisaient mieux la langue et possédaient des contacts et une expérience de travail. Beaucoup d’entre eux se retrouvaient déracinés et sans emploi, entassés dans des camps de secours dans des régions reculées ou condamnés à vivoter dans les refuges pour indigents des grandes villes. Dans ce contexte, les hommes cherchaient à fréquenter les clubs ouvriers ethniques ou d’autres organisations de gauche qui étaient souvent affiliés au PCC .
De nombreux volontaires canadiens immigrants s’étaient cependant déjà radicalisés en Europe. Les conflits et les tensions qu’ils avaient laissés derrière eux avaient bien entendu leurs spécificités, mais beaucoup parmi eux se retrouvaient liés par leur appui ou leur opposition à l’Union soviétique et à la révolution socialiste. Dans l’entre-­deux-­guerres, il était difficile de rester neutre. À certains moments, l’Europe semblait sur le point de sombrer dans la guerre civile et plusieurs des immigrants canadiens qui iraient par la suite se battre en Espagne s’étaient retrouvés au point de départ de la crise.
En Europe de l’Est, les Ukrainiens avaient subi plusieurs guerres dans le sillage de la Révolution russe et de la dissolution chaotique de l’Empire austro-­hongrois à la fin de la Première Guerre mondiale. En 1922, la Pologne et l’Union soviétique se partagèrent une grande partie de leur territoire et l’Ukraine devint une des républiques constitutives de cette dernière. Les Ukrainiens vivant sous domination polonaise étaient victimes d’une certaine discrimination ethnique et ils étaient nombreux à appuyer secrètement le communisme et à chercher leur libération du côté de l’Union soviétique. D’autres, sous domination russe ou polonaise, aspiraient à l’indépendance. Ces divisions se retrouvaient parmi les immigrants ukrainiens au Canada. Il faut souligner que beaucoup de volontaires canadiens d’origine ukrainienne étaient nés à proximité ou dans des villes tombées sous domination polonaise après la Première Guerre mondiale, comme Stanislaviv, Ternopol et Lviv. Dans les années 1920 et 1930, les Ukrainiens de Bucovine, sous domination roumaine, rongeaient eux aussi leur frein devant la marginalisation de leur langue et de leur culture. Certains crurent que les Soviétiques pourraient les aider. Des milliers d’Ukrainiens de Bucovine émigrèrent au Canada.
Les Finlandais étaient à cette époque tout aussi divisés après la guerre civile de 1918 entre les «rouges», soutenus par l’Union soviétique, et les «blancs», soutenus par l’Empire allemand. La paix fragile conclue après une victoire des «blancs» ne contribua guère à atténuer les très vives dissensions politiques régnant en Finlande ou parmi les immigrants finlandais et leurs descendants au Canada. Dans son enfance, Jules Paivio avait entendu parler de la défaite de la gauche pendant la guerre civile en Finlande et il craignait que la même chose ne se produise en Espagne. «Tout ça nous touchait sur le plan affectif, dit-­il. Et ça ne m’a jamais quitté [27] .»
La défaite et la désintégration des empires ottoman et austro-­hongrois n’avaient apporté ni paix ni sécurité dans les Balkans. Les groupes ethniques de la région étaient tiraillés de tous côtés par de ­nouveaux nationalismes souvent teintés d’idéologies politiques. Quant à l’Internationale communiste, elle était consciente du potentiel que représentait cette instabilité, même si ses dirigeants avaient été lents à en comprendre et à en mesurer la complexité. Au départ, le Komintern apporta son appui à une Yougoslavie unie, de sorte qu’il n’y eut pas de partis séparés pour les différents groupes slaves du Sud. Mais la situation changea en 1934, l’année où le Komintern créa des partis pour la ­Macédoine, la Slovénie et la Croatie, tous affiliés au Parti communiste de Yougoslavie [28] . La nouvelle politique permit au parti de miser sur le nationalisme ethnique pour étendre la portée de son influence.
Le parti disposait de bases solides sur lesquelles il pouvait bâtir. Beaucoup de Croates et d’autres Slaves des Balkans étaient indignés de l’attitude de l’Italie qui, après la Première Guerre mondiale, avait annexé la péninsule d’Istrie, une région pluriethnique, mais en grande partie slave, et avait réprimé la culture des Slaves et forcé leur italianisation. La colère suscitée par ces évènements s’exprimait dans l’antifascisme farouche et le soutien à l’Union soviétique de certains Croates et d’autres Slaves méridionaux de la région [29] . Ils apportaient leur soutien à la République espagnole pour une raison tout à fait pratique: elle menait la lutte armée contre leur ennemi commun, l’Italie, auprès de qui Franco se ­procurait soldats, avions et autres armes.
Les immigrants croates d’Amérique du Nord étaient très engagés dans ces conflits politiques. Ils étaient 500 000, dont beaucoup de célibataires ou d’hommes qui avaient laissé leur famille derrière eux en Europe. Ce nombre représentait environ 12 % de tous les Croates dans le monde. Les Croates d’Amérique du Nord étaient bien organisés. Ils avaient appuyé les syndicats dès le début et créé aussi la Croatian Fraternal Union, qui comptait plus de 80 000 membres au milieu de l’année 1937 [30] .
Beaucoup de Croates étaient favorables à l’indépendance de leur patrie et ils associaient cette cause à celle de la République espagnole. En janvier 1937, on pouvait lire dans Radnicki glasnik, un journal croate publié aux États-­Unis, que les Basques et les Catalans, comme les Croates eux-­mêmes, «ont aussi été assujettis pendant longtemps à une dictature monarchique». On se battait en Espagne, y lisait-­on encore, «non seulement pour la liberté de la Catalogne et de l’Euskadi en Espagne», mais aussi pour «la libération nationale de la Croatie… Si le fascisme ­l’emporte en Espagne, il sera renforcé en Yougoslavie, ce qui signifie un esclavage plus grand encore pour les Croates» [31] . Le journal croate ­ Slobodna misao, contrôlé par le Parti communiste, ira plus loin encore. Dans un article intitulé «Les Croates et la guerre d’Espagne» de l’édition du 18 mai 1937, on pouvait lire que l’issue de la guerre en Espagne déterminerait si «la situation internationale [est] favorable à la libération du peuple croate». Le Radnicki glasnik reviendra à la charge le 21 juillet 1937 en affirmant que les volontaires croates en Espagne symbolisaient en fait la défense de Zagreb contre les fascistes [32] .
L’appui des Croates du Canada aux républicains de la guerre civile espagnole était cependant loin d’être unanime. Certains s’inquiétaient du traitement réservé aux catholiques dans l’Espagne républicaine et d’autres pensaient que cette guerre ne les concernait pas. Selon Hrvatski glas, le journal du Croatian Peasant Party au Canada, les Croates canadiens auraient mieux fait de se préoccuper de ce qui se passait en Croatie plutôt qu’en Espagne [33] .
Au moins 42 des volontaires canadiens qui ont combattu en Espagne étaient des immigrants irlandais. On serait tentés de présumer que chez eux, comme c’était le cas sans doute chez les volontaires canadiens ori­ginaires du Royaume-­Uni, l’appartenance de classe et les allégeances ­politiques passaient avant l’origine ethnique. L’Irlande, cependant, avait connu elle aussi une révolution et une guerre civile au cours des décennies précédant la guerre civile espagnole, et les Irlandais étaient toujours divisés au moment où cette dernière éclata. La majorité des volontaires irlandais des Brigades internationales avaient appartenu à un moment ou à un autre à l’Armée républicaine irlandaise ( IRA ) [34] . La guerre civile espagnole offrait aux républicains irlandais l’occasion symbolique de revenir sur leur guerre d’indépendance et de porter un coup à un ennemi qu’ils se plaisaient à imaginer semblable à l’impérialisme britannique. En 1976, le volontaire irlandais Bob Doyle expliqua qu’il espérait que «chaque balle tirée serait une balle contre les propriétaires et les capitalistes de Dublin [35] ».
L’existence de l’unité d’Eoin O’Duffy, formée d’Irlandais combattant aux côtés des forces nationalistes, ajoutait une autre dimension spécifiquement irlandaise à la décision de certains volontaires d’aller se battre aux côtés des républicains (bien que leur expérience eût peut-­être des échos chez les antifascistes allemands viscéralement opposés aux nazis dans leur pays). Avant d’aller en Espagne avec ses hommes, Frank Ryan, chef du contingent irlandais des Brigades internationales, déclara à la presse que leur départ représentait «une réponse à l’intervention des fascistes irlandais dans la guerre contre la République espagnole, intervention qui, si on ne s’y opposait pas, ferait la honte de notre peuple [36] ». En Espagne, les volontaires irlandais, franquistes comme républicains, continuèrent de puiser dans leur propre guerre civile leur cri de ralliement dans la lutte. Eoin O’Duffy avait été général dans l’Armée nationale au cours de la guerre civile irlandaise. Frank Ryan se rappela un jour en Espagne où la rumeur courut parmi ses hommes que les troupes de O’Duffy étaient de l’autre côté du no man’s land où ils se trouvaient. «Vous auriez dû voir nos gars passer à l’attaque, dit-­il. “Debout la ­République”… résonna sur tout le front [37] .»
Ces sentiments étaient restés tout aussi vifs, semble-­t-il, parmi les émigrants irlandais. L’Irlandais américain Thomas William O’Malley, qui s’est battu dans le bataillon Mackenzie-­Papineau, prétend que sa colère contre le contingent de volontaires d’Eoin O’Duffy est l’une des raisons qui l’ont poussé à combattre aux côtés des républicains [38] . Plusieurs volontaires canadiens avaient combattu dans l’ IRA avant d’émigrer au Canada. John McElligott dit qu’il avait 13 ans lorsque les Black and Tans, une unité paramilitaire probritannique, avaient tué son père et son jeune frère. McElligott et son frère aîné s’engagèrent dans l’ IDA et furent finalement capturés et emprisonnés. McElligott s’enfuit et se réfugia au Canada en 1929, où il fit du travail d’organisation dans les camps de secours et les syndicats avant de se porter volontaire pour aller se battre en Espagne. Paddy O’Daire avait apporté au Canada son répertoire de chansons et de ballades révolutionnaires et il en fit profiter les ouvriers engagés dans des conflits de travail dans l’Ouest canadien [39] . Il en fit sûrement autant en Espagne.
Pendant la guerre on crut généralement que peu de Canadiens ­français s’étaient portés volontaires pour aller se battre en Espagne, une allégation souvent étayée par la thèse de l’influence de l’Église catholique, hostile aux républicains [40] . The Book of the XV Brigade, publié par les ­responsables de la brigade pendant la guerre, accuse nommément la «puissante Église catholique du Canada français» de diffuser de fausses informations sur la cause républicaine [41] . Les médias du Québec et les élites politiques et culturelles de la province – surtout ceux qui souhaitaient que le Québec se sépare du Canada – étaient en général plus ­catholiques, conservateurs et favorables aux nationalistes de Franco que ne l’étaient les Canadiens ailleurs au pays au cours des années 1930 et, à première vue, la répartition des volontaires selon l’origine ethnique semble confirmer la théorie selon laquelle les Canadiens français étaient sous-­représentés. On a dénombré à peine 56 volontaires canadiens-­français, la plupart venant du Québec. Cependant, si on considère que seuls 302 des 1 383 volontaires étaient nés au Canada, la participation canadienne-­française ne semble pas si disproportionnée. Beaucoup de volontaires canadiens-­français avaient quitté leur foyer pour chercher du travail en Ontario et dans l’Ouest canadien, où l’influence de l’Église catholique n’était pas aussi importante qu’au Québec et où l’hostilité envers la République espagnole n’était pas aussi répandue.
La cause républicaine espagnole trouvait écho parmi de nombreux immigrants canadiens parce qu’elle avait quelque chose de tout à fait familier. Art Siven, un juif finlandais qui avait émigré au Canada en 1929, disait connaître le fascisme «parce qu’on l’a connu en Finlande [42] ». S’appuyant sur leurs propres expériences en Europe, ces hommes croyaient reconnaître les souffrances infligées au peuple espagnol par la rébellion de Franco. Ils pensaient que tous ceux qui vivaient contre leur gré sous des régimes fascistes ou autoritaires, où que ce fût, partageaient une même cause. Tout coup porté contre le fascisme en Espagne serait un coup porté contre les nazis en Allemagne, les Polonais en Ukraine occidentale ou les «blancs» en Finlande. De nombreuses anecdotes relatées par les volontaires canadiens immigrants reflètent le caractère généralisé des perceptions qu’ils avaient de ces liens.
Konstantin «Mike» Olynyk disait que les politiques de Franco en Espagne lui rappelaient la façon dont les représentants du gouvernement et les gendarmes roumains opprimaient les Ukrainiens dans sa patrie, la Bucovine. C’est en écoutant des récits du conflit lors de réunions et d’activités de collecte de fonds au Canada qu’il avait compris clairement les similitudes, avant son départ pour l’Espagne: «Quand ils ont commencé à parler de fascisme, j’ai compris comment nous avions été traités en Roumanie. J’ai décidé de faire le saut.» Walter Gawrycki disait que ­beaucoup de volontaires canado-­ukrainiens avaient servi dans l’Armée rouge pendant la guerre civile en Russie et avaient par la suite émigré au Canada. Ils jugeaient que les fascistes espagnols étaient du même genre que ceux qu’ils avaient combattus en Europe [43] .
William Krysa, émigrant ukrainien lui aussi, établissait un lien direct entre la cause républicaine et la lutte des Ukrainiens en Pologne. Depuis l’Espagne, Krysa correspondait avec les journaux ukrainiens au Canada. Dans l’une de ses missives, il relate la visite d’un Ukrainien et son récit des mauvais traitements infligés aux Ukrainiens vivant sous domination polonaise: «Son discours fut accueilli par des applaudissements nourris et, à la fin, nous avons juré de continuer la lutte contre les fascistes jusqu’à ce qu’ils soient vaincus. Quand nous en aurons terminé avec les fascistes en Espagne, nous irons en Pologne aider les Ukrainiens dans leur lutte contre le régime fasciste. Nous en avons fait la promesse [44] .»
Dans un formulaire qu’il a rempli à Albacete, le Canadien d’origine finlandaise Hugo Lehtovirta expliquait ainsi les raisons de son engagement: «Au moment de la révolution de 1918 en Finlande, j’ai décidé de saisir la première occasion d’aller me battre et de venger le meurtre de ma sœur et de tous les autres [45] .»
L’un des vétérans, d’origine allemande, disait que sa décision d’aller se battre en Espagne avait été influencée par son sentiment à l’égard du nazisme en Allemagne. Cet homme était venu au Canada entre autres parce que sa famille était persécutée en Allemagne. «Je suis allé en Espagne parce que je croyais à la cause, disait-­il. Je connaissais les ­fascistes allemands. Quand je vivais en Allemagne et que j’allais à l’école, il y avait la Jeunesse hitlérienne. Ils étaient bruyants, querelleurs, ils se battaient et attaquaient les gens sans arrêt. C’est là que j’ai commencé à les haïr [46] .» Un autre volontaire a raconté qu’il avait décidé d’aller combattre en Espagne pour venger son père tué par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale. Ironie du sort, les seuls Allemands qu’il rencontra en Espagne furent ses camarades des Brigades internationales [47] .
Le volontaire Isaac Schatz évoquait le judaïsme avant tout pour expliquer son engagement. «En tant que juif, ma haine du fascisme était si grande qu’elle m’a poussé à quitter un foyer agréable et à aller me battre contre ces salauds», lit-­on dans le questionnaire qu’il a rempli à Albacete [48] . Ethel Magid, épouse du médecin canadien Aaron Magid, disait que la persécution des juifs était aussi à l’origine de l’engagement de son mari en Espagne: «Eh bien, nous entendions toutes sortes de choses sur ce qui arrivait aux juifs en Allemagne, nous voulions combattre les fascistes, et c’est ce que nous avons fait [49] .» Les juifs canadiens s’enrôlèrent en très grand nombre, mais pas tout à fait autant que les juifs américains. Les juifs canadiens étant en général plus instruits et occupant de meilleurs emplois que les autres volontaires, on peut raisonnablement penser que la religion et l’origine ethnique pesèrent davantage que l’appartenance de classe dans leur décision de s’enrôler [50] . Les juifs étaient également fortement représentés dans le PCC , d’où le grand nombre d’entre eux parmi les volontaires canadiens.
Bien sûr, Lehtovirta n’a jamais pu venger sa sœur en Espagne, et les forces de Franco n’avaient rien à voir avec les soldats roumains qui occupaient la Bucovine natale d’Olynyk, ni avec les autorités polonaises qui dominaient les Ukrainiens en Europe de l’Est. Les antifascistes allemands avaient au moins la possibilité d’affronter les nazis sur le champ de bataille en Espagne ou dans l’espace aérien qui le surplombait, et l’anti­sémitisme ne manquait pas d’attrait pour certains nationalistes espagnols. Mais les raisons personnelles évoquées par ces hommes s’enracinaient dans des conflits survenus loin d’Espagne. Ce qui n’avait aucune importance pour ces volontaires et pour nombre de leurs compatriotes immigrants. La révolution en Europe avait semé les germes de leur radicalisation politique qui s’était épanouie dans les camps de secours et les clubs ouvriers ethniques du Canada, là où les nouveaux Canadiens luttaient pour s’établir au beau milieu d’une dépression économique terrible. Aux yeux de ces volontaires immigrants, l’Espagne représentait à la fois la source et le reflet des injustices qu’ils avaient subies, et une façon d’y mettre fin. On les avait écrasés et ils cherchaient désespérément une ­occasion de riposter. La guerre civile espagnole leur offrait cette occasion.
UNE ARMÉE COMMUNISTE
Le PCC a recruté et financé pratiquement tous les volontaires canadiens ayant servi en Espagne. Les Canadiens étaient bien trop loin de ce pays pour s’y rendre par leurs propres moyens, et la planification était complexe, les coûts du voyage, prohibitifs. Le parti offrit aux Canadiens la possibilité d’aller se battre en Espagne et, sans lui, malgré leur détermination et leur engagement, la plupart des volontaires potentiels seraient restés coincés du mauvais côté de l’Atlantique.
Ce qui ne signifie pas que le PCC ait appelé ses hommes sous les drapeaux pour combattre en Espagne comme un gouvernement aurait déployé ses soldats outre-­mer. Au Canada, le parti ne pouvait pas exercer autant de pression sur ses membres que ne pouvait le faire un parti comme, par exemple, celui du Pays de Galles où, selon Hywel Francis, «la frontière entre recrutement et enrôlement était mince [51] ». Les communistes canadiens n’étaient pas organisés de façon aussi rigoureuse. Il semble que seuls quelques membres en vue soient partis pour l’Espagne à la demande du parti [52] . Certains membres subirent sans doute quelques pressions, mais la plupart prirent eux-­mêmes la décision d’aller se battre.
Cependant, avant que l’Internationale communiste n’eût donné son aval aux Brigades internationales, le PCC avait écarté toutes les propositions de ses membres désireux d’aller se battre en Espagne. Ed Jardas, Canadien d’origine croate, dit qu’il avait approché le dirigeant communiste canadien Sam Carr en août 1936 pour lui demander ce qu’il pensait de l’idée de permettre à un groupe d’immigrants slaves d’aller combattre en Espagne. Sam Carr, selon Jardas, aurait rejeté cette proposition jugée «abstraite et risquée» et «fondamentalement anarcho-­syndicaliste» [53] . Mais à Moscou, l’Internationale communiste changea bientôt d’idée et le PCC suivit les nouvelles directives. En septembre 1936, Tim Buck, secrétaire général du parti au Canada, participa à une conférence à Bruxelles à laquelle assistaient de nombreux communistes et où il annonça que le Canada pouvait envoyer et entretenir 250 volontaires [54] . Il se rendit ensuite à Paris, à Moscou et en Espagne même, avant de rentrer au Canada le 10 novembre [55] . On ne sait trop à quelle date précisément le parti commença à recruter officiellement des volontaires. Les premiers Canadiens envoyés par le parti quittèrent le Canada avant la fin de ­l’année et partirent de New York pour se rendre en Espagne début 1937.
Le PCC poursuivait ses objectifs propres en envoyant des Canadiens en Espagne. Certains d’entre eux rejoignaient les visées de Moscou: ­protéger l’Union soviétique et renforcer le Front populaire antifasciste mondial. Mais le parti entendait bien élargir et renforcer sa présence et son influence, et former ses membres en vue du travail à faire au Canada. L’Espagne offrait cette possibilité, mais elle présentait aussi un dilemme. Le parti était déchiré entre le besoin de former de futurs cadres et celui de protéger ses membres les plus prometteurs. Steve Nelson, cité précédemment, admit qu’au début de la guerre on avait envoyé surtout des chômeurs et des hommes en difficulté parce qu’ils avaient peu de valeur aux yeux du parti et qu’on pouvait se passer d’eux. Il semble que l’on soit revenu sur cette politique. Dans un rapport du PCC sur le Canadien Francis Harold Parsons, on mentionne que ce dernier était un nouveau venu dans le mouvement révolutionnaire à Calgary, mais «qu’on l’avait envoyé en Espagne pour le rendre fort et lui faire acquérir de la maturité [56] ». Ce qui laisse penser que l’Espagne constituait une sorte de banc d’essai pour des camarades moins en vue.
De son côté, le Canadien français Robert Martineau était entré au parti et voulait désespérément aller en Espagne. Le parti refusait toutefois de le laisser partir, car, les Canadiens français étant rares dans ­l’organisation, Martineau était trop important pour qu’on risquât de le perdre à la guerre. On lui permit finalement de s’en aller, mais, alors qu’il était déjà à New York en route pour l’Espagne, le parti changea d’idée et le rappela au Canada. Martineau était furieux: «Je leur ai dit qu’ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient pour me retenir, j’irais quand même [57] .» Le parti revint sur sa décision. Martineau alla en Espagne et survécut à la guerre.
Les dirigeants du parti en Espagne évaluaient soigneusement les volontaires en vue du travail à accomplir une fois qu’ils seraient de retour au Canada. On leur demandait s’ils étaient connus comme communistes au Canada et on notait s’ils avaient de l’expérience ou des aptitudes dans les domaines du journalisme, de l’enseignement, de l’organisation ou des activités illégales [58] . Les responsables du parti préparaient leurs évaluations indépendantes des volontaires, qu’ils fussent membres du parti ou pas, et les envoyaient aux comités locaux dans les régions où les volontaires retourneraient. Le comité central du PCC recevait des évaluations du même genre. Beaucoup de listes d’évaluations commencent par cette introduction: «Même si le parti peut profiter considérablement du retour de la majorité des camarades, il faut s’attendre à certains ­problèmes avec les mauvais éléments, ceux qui sont démoralisés. Il faudra procéder avec doigté et éviter toute approche qui pourrait les pousser dans les bras de nos ennemis. On doit leur permettre autant que possible de trouver leur place sans les accueillir dans les rangs du parti ni leur confier un poste de confiance dans le mouvement ouvrier. Il est probable que les adversaires trotskistes du parti tenteront d’en gagner certains à leurs propres objectifs. Il faut, autant que possible, les en empêcher [59] .» ­Généralement, on procédait ensuite à une classification des volontaires: cadre, formation politique souhaitable, bon, passable, faible ou mauvais.
On a souvent interrogé les volontaires canadiens nouvellement arrivés sur ce qu’ils comptaient faire une fois la guerre terminée [60] . Beaucoup se sont vu demander expressément quelles étaient les habiletés militaires et politiques qu’ils avaient acquises en Espagne et dont ils pourraient faire profiter les organisations antifascistes de leur pays. La plupart répondaient par des commentaires généraux sur l’importance de l’unité de la classe ouvrière, par exemple. Mais le volontaire canadien d’origine finlandaise Untamo Makela signala son habileté à manier divers types d’armes et à fabriquer des explosifs [61] . Hryhori Vasylchyshyn et David Watchman répondirent que ce qu’ils avaient appris en Espagne comprenait le tir au fusil et la maîtrise du mortier et de la mitrailleuse, ce qui pourrait être mis à profit au Canada [62] .
Rien ne prouve que le PCC ait vraiment eu l’intention de se servir au Canada des talents militaires développés par les volontaires en Espagne. Mais c’est ce que craignait la GRC , qui consacra beaucoup d’efforts à espionner et à infiltrer le PCC au cours des années 1930. Ses observations étaient communiquées au cabinet et aux hauts fonctionnaires dans un bulletin de sécurité publié toutes les semaines ou toutes les deux semaines. Dans l’un d’entre eux, daté du 6 janvier 1938, la GRC transmit des informations détaillées sur un grand rassemblement tenu le 7 décembre à Moose Jaw en Saskatchewan. À cette occasion, le cadre du parti Albert E. Smith avait évoqué les Canadiens en Espagne: «Ces gars qui servent en Espagne sont pour ainsi dire en train de se former, ce qui leur sera très utile quand cette guerre prendra fin… Une fois rentrés au pays, les Canadiens qui sont là-­bas en ce moment deviendront importants dans le contexte social et politique du Canada… À chaque unité de combat sont rattachés des commissaires politiques qui appartiennent à une importante organisation aux ramifications internationales. Le peuple espagnol avance sous la direction éclairée de ces commissaires et les Canadiens devront aussi, tôt ou tard, lutter pour leur liberté ; ils devront, eux aussi, être bien dirigés par notre organisation ; ils seront eux aussi galvanisés par le genre de formation qui a fait des miracles en Espagne, ce qui ne manquera pas d’arriver ici le moment venu [63] .» Smith ne présentait pas ainsi la politique officielle du parti en prévision d’une révolution armée au Canada. Mais même si l’on tient compte de ses ­exagérations rhétoriques, ses observations démontrent que le parti avait des plans pour les volontaires, au-­delà de la lutte en Espagne.

Infirmières américaines et aides-soignantes espagnoles posant devant une ambulance offerte par le Parti communiste canadien ( PCC ).
Source: Edward K. Barsky Photographs Collection (ALBA.PHOTO.125), Tamiment Library and Robert F. Wagner Labor Archives, New York University
Les volontaires envoyés en Espagne représentaient aussi un atout important pour l’Union soviétique, qui s’intéressait aux intrigues ­politiques et à l’espionnage international. Tous les volontaires internationaux en Espagne ont dû renoncer à leurs passeports, lesquels, dans beaucoup de cas – sinon dans la plupart des cas –, ne leur furent jamais rendus. Les responsables des Brigades internationales s’en saisissaient pour les utiliser à diverses fins, sans que les détenteurs de passeport fussent consultés ou informés de la chose. Ramón Mercader, l’assassin de Léon Trotski, aurait d’ailleurs voyagé en Amérique du Nord avec le passeport falsifié d’un volontaire canadien mort sur le front d’Aragon [64] . Nous savons également, grâce à la défection au Canada d’Igor Gouzenko, un préposé au décryptage à l’ambassade soviétique à Ottawa, que les Soviétiques avaient introduit un agent permanent aux États-­Unis en employant l’identité d’un émigrant polonais vétéran de la guerre civile espagnole nommé Ignacy Witczak. Croyant que le véritable Witczak avait été tué pendant la guerre, les Soviétiques s’étaient appropriés son identité pour l’un de leurs agents, mais Witczak avait survécu et était de retour au Canada. Le passeport volé venant à échéance en 1945, les Soviétiques risquaient de brûler leur espion s’ils le renouvelaient. Le ­service de renseignement militaire soviétique ordonna à Sam Carr ­d’offrir 3 000 dollars à un fonctionnaire canadien pour le soudoyer. Le pot-­de-­vin fut bel et bien versé, mais la défection de Gouzenko éveilla l’attention des autorités canadiennes sur cette affaire. Le faux Witczak, dont l’identité reste incertaine aujourd’hui encore, échappa aux autorités américaines et disparut [65] .
L’Union soviétique, par l’intermédiaire du nkvd , son agence de ­renseignement, recrutait des espions et des agents potentiels parmi les volontaires internationaux. Les transcriptions de Venona, des messages décryptés envoyés par les agences de services secrets soviétiques et déclassifiés récemment par le gouvernement américain, révèlent que pas moins de dix vétérans américains de la guerre civile espagnole auraient par la suite fait de l’espionnage aux États-­Unis pour le compte des Soviétiques [66] . Les agents soviétiques en Espagne ciblaient aussi les volontaires canadiens. Le Canadien Jules Paivio raconte qu’un homme, peut-­être un ­Américain, l’avait interrogé quant à la possibilité d’aller en Union soviétique pour un «travail spécial», ce que Paivio avait interprété comme des activités d’espionnage au Canada ou aux États-­Unis. À son grand soulagement, il n’avait pas été choisi. «Heureusement, je n’ai pas eu à ­décider… Je n’étais pas un communiste pur et dur. Je ne l’ai jamais été…», dit-­il [67] .
On ne sait trop si les Soviétiques réussirent à recruter d’autres membres canadiens des Brigades internationales. Ron Liversedge, qui a travaillé pendant un moment au Canadian Cadre Service à Albacete, mentionne que son compatriote Jack Lawson et lui s’étaient vu confier la tâche de dresser un fichier de tous les Canadiens appartenant à différentes unités partout en Espagne. «Nous recevions de temps en temps des requêtes du Brigade Estado Mayor [quartier général] demandant si nous avions un ou des hommes possédant certaines qualités pour effectuer un travail spécial, se souvient-­il. On ajoutait une description des exigences au niveau physique, linguistique, au niveau de la volonté de voyager en Europe, etc. Je n’ai jamais su si on s’était servi d’un de ces hommes, car quelque 600 Canadiens ne sont jamais revenus [68] .»
Selon Elizabeth Bentley, espionne américaine travaillant pour l’Union soviétique puis informatrice pour le fbi , le Canadien Hazen Sise, de l’unité mobile de transfusion sanguine de Norman Bethune en Espagne, aurait dit avoir été approché par des agents soviétiques en Espagne qui lui avaient ordonné d’aller rencontrer un contact à Paris. Sise aurait fait ce qu’on lui avait demandé, mais le contact ne se serait jamais présenté [69] . Bentley a aussi prétendu que Sise lui avait transmis des ragots politiques qu’il tenait de son ami Lester B. Pearson, diplomate de l’ambassade canadienne à Washington et futur premier ministre du Canada. Selon Bentley, Sise savait vraisemblablement que l’information qu’il lui donnait serait transmise aux Soviétiques. Elle ne savait pas si Pearson en était aussi conscient, bien que le FBI eût dit plus tard n’avoir aucune information indiquant que Pearson était impliqué dans l’es­pionnage ou dans toute autre activité de ce genre [70] . Au moment où les allégations de Bentley furent rendues publiques, Sise nia l’avoir jamais connue [71] .
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Le PCC et le Komintern avaient beaucoup à gagner à organiser les ­Brigades internationales, mais cela n’explique en rien pourquoi autant de Canadiens, même ceux qui étaient membres du parti, se sont portés volontaires. Pour le comprendre, il faut connaître le degré de dévotion des volontaires canadiens par rapport au parti. Fort heureusement, des centaines d’évaluations des volontaires effectuées par les responsables du parti en Espagne portent parfois exclusivement sur le profil politique ou la discipline des volontaires. Elles révèlent une profonde insatisfaction vis-­à-vis de l’engagement politique des Canadiens et de leur loyauté envers le parti, même chez ceux que les fonctionnaires du parti jugeaient altruistes et courageux au combat.
Dans un exemple typique de ces évaluations, celle d’Harry Fenton, on lit qu’il est un bon camarade, «mais qu’il ne semble pas trop s’intéresser aux questions politiques [72] ». John McElligott est décrit comme «­courageux au front», mais indiscipliné. Le «secrétaire du district devra avoir un entretien sérieux avec lui avant de le réadmettre au parti». Frank Tierney est «un bon soldat», mais «il ne s’intéresse pas trop au travail politique». Harvey Hall est qualifié de volontaire honnête qui n’a même jamais été «proche» du parti avant l’Espagne et qui a servi dans l’armée canadienne. «Il… peut être formé pour devenir l’un de nos éléments les plus avancés», conclut l’évaluation [73] .
Tout aussi révélatrice est la description des Canadiens que fait Edward Cecil-­Smith devant des responsables du parti troublés par le comportement indiscipliné de ses compatriotes. «La composition sociale du contingent des volontaires canadiens est très différente de celle des volontaires américains», dit-­il avant de poursuivre:
Alors qu’un grand nombre d’Américains sont des camarades de la LJC [Ligue de la jeunesse communiste] formés à la discipline d’une structure de ville industrielle, le groupe le plus important de Canadiens vient des camps de travaux forcés de la Colombie-­Britannique…
Du fait de leur situation et du genre de luttes qu’ils ont menées au Canada, ils gardent beaucoup des traditions que l’Ouest a héritées des Wobblies.
Dans l’armée, ces traditions s’expriment surtout par un mélange de glo­rification de la base et d’une sorte de théorie de la spontanéité. Beaucoup n’arrivent toujours pas, même aujourd’hui, à se défaire de l’idée que les chefs apparaîtront au moment voulu, et qu’autrement, on peut s’en passer.
On le voit aussi dans leur refus d’accepter des mandats permanents. On a vu des situations où certains d’entre eux qui avaient été de bons officiers au combat ont tout laissé tomber une fois dans la réserve. D’autres ont eu maintes occasions d’assumer des postes de commandement, mais ils ont résisté et résistent toujours.
Malheureusement, dans les Mac-­Pap, les délégués politiques et les orga­nisateurs du parti, choisis pour la plupart parmi les camarades des villes industrielles des États-­Unis, ont trouvé très difficile de travailler avec ces camarades compte tenu de cette incompréhension mutuelle [74] .
Dans une lettre envoyée au comité de Vancouver du PCC , Cecil-­Smith développe encore ce thème. «Quant aux gars de Vancouver, il ne faut surtout pas oublier que beaucoup d’entre eux viennent des camps de secours, écrit-­il, et que leurs tendances anarchistes, leur manque de discipline et ainsi de suite, sont le résultat de ces antécédents. Cependant, la plupart des hommes qui viennent de Vancouver finiront sans doute par représenter un atout [75] .»
Les dirigeants américains du parti ont semblé être frappés par le manque d’orthodoxie politique et de réflexe d’obéissance chez les volontaires canadiens. L’Américain Irving Weissman, du bataillon Mackenzie-­Papineau et secrétaire du Parti communiste espagnol, écrivit au sujet des volontaires canadiens: «Les cadres canadiens, sans exception, auraient bien besoin d’éducation politique ; c’est maintenant le moment, dans la foulée de leur expérience en Espagne, de leur inculquer quelques notions essentielles de marxisme-­léninisme. Biens formés, certains d’entre eux deviendront sans aucun doute de grands dirigeants.» Weissman continua à s’intéresser aux volontaires canadiens de Vancouver:
Ces camarades, tous de bons combattants au front, désintéressés et dévoués, illustrent de façon particulière tout le mal qui découle d’un manque d’éducation politique. Il est difficile pour eux de comprendre que le pouvoir du Front populaire est entre leurs mains et qu’ils se doivent de le construire, qu’il n’a rien à voir avec le pouvoir de l’État capitaliste qu’ils ont cherché à détruire dans leurs luttes au Canada.
C’est ce qui explique leur «anarchisme» apparent. Cependant, quand le parti les encadre correctement, cet obstacle peut en grande partie être surmonté. Mais c’est ce qui explique que ces gars, par ailleurs de bons soldats, se soient «mutinés» et aient refusé de participer à une manœuvre parce que la nourriture était mauvaise [76] .
Les évaluations individuelles rédigées par Weissman vont dans le même sens. Le Canadien James Lucas est «excellent au front», mais politiquement attardé. «Il a des tendances anarchistes», écrit Weissman, qui reproche à Lucas son manque de bons principes politiques [77] . Une note anonyme griffonnée au bas d’un autre rapport sur James Lucas témoigne de l’attitude d’une grande partie de la direction des Brigades envers les volontaires canadiens: «L’essentiel des problèmes de ce camarade et de tant d’autres Canadiens, c’est la piètre direction et le manque d’éducation politique au Canada [78] .»
Les faiblesses politiques et les attitudes antiparti présumées des volontaires canadiens n’étaient pas généralisées. Il y avait en Espagne des Canadiens totalement dévoués au parti. Le volontaire Maurice Constant qualifie les plus dogmatiques de stalinistes: «Je les détestais. La plupart étaient stupides. Je parle d’une stupidité idéologique au niveau de la théorie marxiste. Ce qui était bien avec eux – comme avec les Jésuites –, c’est qu’ils étaient disciplinés. Et c’est pourquoi ils étaient efficaces. C’étaient des soldats. Ils faisaient tout ce qu’on leur disait de faire, bon Dieu. C’est pourquoi les intellectuels ne pouvaient les supporter. Je n’ai jamais pu les accepter.» Selon Constant, ces hommes étaient parmi les meilleurs combattants des Brigades internationales: «Je vais vous dire, ils étaient efficaces. S’il s’agissait de mener une grève, je préférais me retrouver dans un groupe stalinien, une unité stalinienne, plutôt que dans une unité socialiste. Ils avaient du courage. Ils étaient capables de se battre. Et ils étaient organisés [79] .»
Même si on excepte les prétendus staliniens, beaucoup de membres canadiens du parti restèrent des communistes fidèles tout au long de la guerre, comme en témoignent des dizaines d’évaluations individuelles réalisées par les dirigeants du parti et des Brigades. Certains volontaires étaient venus en Espagne, du moins en partie, parce qu’ils sentaient que c’était là leur devoir en tant que communistes. Interrogé en août 1937 quant à ses projets une fois la guerre terminée, Oleksander Melnychenko répondit: «Je prendrai les ordres du parti et ils décideront de mes actions futures [80] .» Dans le même questionnaire, Joseph Bélanger disait espérer construire un Canada soviétique après la guerre [81] . Percy Hilton disait être venu en Espagne «pour se battre dans le camp du parti [82] ». Ses opinions semblent avoir changé cependant à la fin de la guerre. Il fut fait prisonnier par les nationalistes et, dans un rapport sur l’engagement politique des Canadiens détenus par les forces de Franco, on le décrit comme un élément antiparti «pas du genre malveillant, mais absolument pas fiable [83] ».
Peu importe l’influence qu’aient pu avoir leurs allégeances politiques dans leur décision de s’enrôler, les lettres envoyées à leurs familles et à leurs commissaires suggèrent qu’une fois en Espagne, les volontaires se souciaient bien davantage des problèmes de courrier, de nourriture et de cigarettes que des questions politiques. «Merde, nous étions presque tout le temps dans les tranchées», répondit Fred Kostyk quand on ­l’interrogea sur l’engagement politique des volontaires. «On se battait tout le temps [84] .»
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Comme l’indiquait Cecil-­Smith, les volontaires canadiens rejetaient toute autorité ou structure, même celles du PCC . La plupart des com­munistes canadiens en Espagne étant entrés au parti dans les années 1930, ils en étaient membres depuis peu de temps quand ils se sont enrôlés pour l’Espagne, entre un et trois ans à peine en général. Le cas du volontaire Louis Tellier en offre un exemple typique. Dans un rapport daté du 3 juin 1938, on lit: «Il a adhéré au PCC au cours d’une grève de chômeurs au Canada en 1935. C’était un chômeur itinérant qui avait occupé des emplois précaires et n’avait jamais été associé au parti avant cette période. Il ne restait donc jamais longtemps dans une ville ou un endroit quelconque [85] .» Avec une vie pareille, on imagine mal comment Tellier aurait pu assimiler plus que les rudiments du dogme du PCC .
Les Canadiens avaient donc mené des vies souvent très dures avant de partir pour l’Espagne, mais cette expérience leur avait donné un niveau d’indépendance que ne connaissaient pas les communistes américains membres des cellules du parti à New York. Même les emplois qu’ils avaient occupés – du travail saisonnier à couper du bois et à déboiser – leur avaient permis de cultiver un sentiment d’indépendance à l’égard de tout pouvoir organisé. Au moins quatre des volontaires canadiens étaient des trappeurs. L’un d’eux, Earl Rose, avait passé tellement de temps dans les régions sauvages du nord de l’Alberta qu’il avait appris la langue crie. Interrogés sur leurs plans après la démobilisation, certains volontaires avaient écrit qu’ils souhaitaient poursuivre la lutte au Canada, ou même en Chine ou en Union soviétique ; Rose, lui, avait répondu que son but était de retourner à Cold Lake, près d’Edmonton, pour pêcher et trapper [86] .
Les membres du parti étaient de simples camarades, pas des cadres. L’appartenance au parti à elle seule n’aurait pas suffi à inciter la majorité des Canadiens à se porter volontaires. Beaucoup de volontaires canadiens avaient rejoint les rangs du parti parce qu’il avait défendu leurs intérêts au Canada et qu’il combattait le fascisme partout dans le monde. Le PCC semblait incarner l’essence de leur propre antifascisme. Mais quand le parti demandait davantage, ou autre chose, de ses volontaires en Espagne, leur engagement envers lui faiblissait.
UNE ARMÉE ANTIFASCISTE
Maurice Constant était étudiant à l’Université de Toronto au moment où la guerre civile éclata. Vif et intelligent, Constant avait déjà lu à 14 ans l’essentiel des classiques de la littéraire occidentale. Avec ce qu’il décrira plus tard comme l’arrogance de la jeunesse, Constant avait décidé qu’il n’avait plus rien à apprendre du programme d’arts et lettres de l’université et il s’était inscrit en sciences. Il passait néanmoins tous ses temps libres à la bibliothèque à lire et à étudier la philosophie politique, jusqu’à en arriver peu à peu à croire au socialisme. «Je n’appartenais personnellement à aucun parti. Je n’aime pas faire partie d’un groupe. Je ne suis pas ce genre de gars, raconte-­t-il. Mais j’étais à gauche, très à gauche en fait, parce que j’étais antifasciste [87] .»
Constant était fasciné par l’écrivain français André Malraux, alors commandant dans l’aviation républicaine espagnole. En avril 1937, Malraux prit la parole au nom de la République espagnole au théâtre Hart House de l’Université de Toronto. Constant se souvient de l’opposi­tion radicale qui existait à l’université entre les adversaires et les partisans de la République espagnole. La rumeur voulait même qu’il se trouvât des partisans de l’Italie fasciste ou encore de l’Allemagne nazie parmi les membres du personnel.
Constant était arrivé à la Hart House en début d’après-­midi pour attendre Malraux. De la salle bondée du théâtre, sans fenêtres et au ­plafond voûté, se dégageait une atmosphère à la fois oppressante et électrisante. La tension entre les groupes opposés semblait vouloir exploser. «Quand je suis arrivé pour prendre un siège, l’endroit était noir de fumée, raconte Constant. Les drapeaux flottaient. Les gens se regardaient de travers. On se demandait si une émeute n’allait pas éclater.» Il n’y eut pas d’émeute. Malraux, accompagné d’une superbe blonde, décrivit le siège de Madrid et l’héroïsme du peuple espagnol pour défendre la ville. L’Espagne, dit-­il simplement, a besoin d’aide. Malraux s’interrompit ensuite pour la pause et sortit griller une cigarette avec la belle ­Française [88] .
Constant le suivit. Debout sur le porche près des deux vieux canons qui gardaient l’entrée de la Hart House, ils parlèrent de l’Espagne, Malraux fumant cigarette après cigarette. Constant était tout aussi fasciné par Malraux que par la femme qui l’accompagnait. Il incarnait pour lui l’antifascisme. «J’admirais cet homme, je le voyais comme un modèle, parce que c’était à la fois un intellectuel et un homme d’action, rappelle Constant. Je suis sorti et je lui ai dit que j’allais y aller. C’était décidé. Il fallait faire quelque chose. C’était une période où les intellectuels, les écrivains, partout en Amérique du Nord devaient se lever et passer à l’action [89] .» À l’été, Constant s’engagea comme volontaire pour aller se battre en Espagne, mais sa décision n’a pas tout à fait le caractère d’une épiphanie comme il y paraît de prime abord. Constant avait été inspiré par Malraux, mais il était déjà décidé à lutter contre le fascisme. Il avait même commencé à se préparer à la guerre en s’engageant dans le corps-­école des officiers canadiens de l’Université de Toronto. «Je savais trop bien qu’il y aurait une guerre et je voulais y être préparé», dit-­il [90] . De nombreux Canadiens pensaient, comme Constant, que la confrontation mondiale avec le fascisme était inévitable et que plus vite elle serait déclenchée, moins elle serait meurtrière. «On essayait d’éviter une ­deuxième guerre mondiale. On pensait vraiment y arriver», dira Ron Liversedge des années plus tard. «Et on croyait aussi qu’en nous opposant à ce moment-­là à l’invasion fasciste en Espagne – c’est bien ce que c’était, en fait –, nous pourrions rallier le soutien des gens dans nos pays d’origine, jusqu’à ce qu’ils réagissent politiquement et qu’ils poussent leurs gouvernements à stopper le courant fasciste, ainsi que l’expansion fasciste et l’invasion fasciste de l’Espagne [91] .»
Liversedge faisait depuis longtemps du travail d’organisation parmi les chômeurs canadiens et il était membre du PCC . Maurice Constant n’était ni l’un ni l’autre, mais il croyait lui aussi que l’Espagne offrait l’oc­casion d’arrêter le fascisme avant qu’il ne se répandît comme un ­cancer encore plus loin en Europe. Il était parvenu à cette conclusion indépendamment de tout parti ou organisation politique [92] . Il était étudiant et bien qu’il eût sans doute ressenti l’atmosphère de la Dépression, il avait pu se payer le luxe de passer sa jeunesse à étudier plutôt qu’à dépérir dans un camp de secours. Mais ses convictions étaient assez solides pour qu’il fût prêt à se battre pour les défendre.
Constant n’était pas le seul. Si pratiquement tous les volontaires canadiens étaient ouvriers et généralement communistes, les positions de Constant sur l’Espagne rejoignaient néanmoins des Canadiens de tous horizons, même s’ils n’étaient pas prêts à aller se battre là-­bas. Les syndicats ouvriers non communistes apportèrent un appui financier à l’Espagne et organisèrent des campagnes pour boycotter les produits qui venaient d’Italie, d’Allemagne et d’Espagne nationaliste.

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