L’ ANTRE DU DIABLE
123 pages
Français

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L’ ANTRE DU DIABLE

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Description

Zachary aurait préféré rester en ville plutôt que d’avoir à suivre ses parents dans leurs chasses aux fantômes. Appelés à enquêter dans un hôtel sinistre et isolé, ils acceptent que l’adolescent soit accompagné par deux de ses amis. Dès son arrivée sur les lieux, l’adolescent se sent mal à l’aise, car l’ancien manoir renferme un passé sanglant. Mais quelque chose de bien plus dangereux rôde dans les parages. Quand une violente tempête risque les isole, ils vont vivre l’enfer.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782898121418
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Prologue
I ls crient.
Ils crient encore malgré le silence qui règne dans le manoir. Leurs hurlements d’agonie accompagnent les pas traînants de l’homme dans le couloir, le poussant vers l’avant tel un pantin. La lame de son couteau ne scintille plus sous le pâle éclat de sa lampe à huile. Elle est couverte de sang.
Il atteint la dernière chambre de sa ronde macabre.
Il pousse lentement la porte, dont les gonds grincent dans la nuit. Des dizaines d’yeux miniatures se posent sur la silhouette qui se tient immobile dans l’encadrement, la mettant au défi d’entrer et d’accomplir sa malédiction.
À l’extérieur, la tempête hurle ses encouragements. Les voix de ses prédécesseurs le convainquent d’entrer.
De légers ronflements émanent du lit. La forme emmitouflée sous une montage de couvertures dort à poings fermés, inconsciente du danger mortel qui rôde.
L’homme reste un long moment immobile à l’observer. Des boucles légères et blondes encadrent un visage apaisé par quelques rêves que même la lumière de la lampe ne vient pas perturber. Elle dort profondément. Elle se sait en sécurité.
Si elle se réveillait maintenant, elle ne reconnaîtrait sans doute pas le visage déshumanisé de l’individu qui se tient à côté de son lit. Pourtant, cet homme, elle l’admire pour son courage et l’aime plus que tout au monde. Et cet amour est réciproque. Dans un recoin minuscule de son cerveau, l’assassin le sait. Mais les ombres repèrent cette faiblesse et l’annihilent aussitôt, ne laissant plus qu’un amas grouillant de haine là où brillaient auparavant la joie, le pardon et l’espoir.
L’homme lève son couteau immense.
Le démon à l’intérieur de lui jubile. Il se nourrit d’obscurité et de colère. Il détruit toute forme d’amour pour ne laisser qu’un champ dévasté à chacun de ses passages.
Il est la panique de Pan et la puissance de Balam ; la sentence d’Alastor et la négation de Méphistophélès. Il est La Bête.
Quel que soit le nom qu’on lui prête, il est tout-­puissant en ce domaine.
Soumis à cette volonté qui n’est pas la sienne, l’homme abat son couteau avec force, mêlant le sang sur la lame à celui de sa dernière victime.




1
L’hôtel hanté
Z achary soupire doucement et ferme le roman qu’il est en train de lire.
Édith s’est endormie il y a un moment. Sa tête a basculé sur l’épaule de l’adolescent, qui n’ose plus bouger depuis. Ce livre, c’est elle qui le lui a prêté avant leur départ. « Pour que tu ne meures pas idiot », lui a-­t-­elle dit en souriant.
Le problème, c’est que Zachary n’aime pas particulièrement l’horreur. Mais il ne peut pas le lui avouer. Il s’est inscrit au club de cinéma d’épouvante de son école secondaire en septembre en apprenant que les organisateurs préparaient une série de projections des films d’Alfred Hitchcock, le seul réalisateur du genre qu’il affectionne. Son œuvre se rapproche d’ailleurs davantage du thriller que de l’épouvante. Ensuite, il a rencontré Édith. Et il est resté.
Maintenant, l’année scolaire est terminée, et il aime encore moins ce genre cinématographique et littéraire. À vrai dire, s’il reste dans le club, c’est parce qu’Édith lui plaît. Et il se sent un peu piégé. Comment lui avouer qu’il ne partage pas sa passion sans la vexer ?
La minifourgonnette s’arrête. Édith sursaute et relève la tête. Son regard sombre croise celui de Zachary. Elle lui lance un sourire gêné.
— J’ai dormi longtemps ? demande-­t-­elle.
— Environ deux heures.
— Sur… ton épaule ?
Il hoche la tête.
— Désolée. Ça ne devait pas être confortable.
Son regard tombe sur le livre, posé sur les genoux de Zachary.
— Tu l’as fini ?
— Pas encore, répond le jeune homme.
— Et t’en penses quoi jusqu’à maintenant ?
— Hé ! Faut que vous voyiez ça ! lance Maxime, un autre membre du club, assis à l’autre bout de la banquette.
Sauvé in extremis ! songe Zachary en se penchant pour regarder par la glace.
Les faibles rayons du soleil parviennent à percer l’épaisse couche de nuages dans le ciel. Ils font briller les yeux de Maxime d’un éclat curieux. Zachary comprend vite pourquoi. Devant eux se dresse un grand bâtiment austère à la façade sombre.
Leur destination.
L’hôtel Hill’s Lake, en Ontario.
Seize heures de voyage depuis Montréal, comprenant quelques arrêts « logistiques », comme dit le père de Zachary, pour atteindre cet hôtel isolé, niché au sommet d’une colline couverte de forêts.
— Malade…
Zachary se retourne et fait face à son petit frère, assis à l’arrière. Les coudes posés sur les appuis-­tête, son sweat-­shirt rouge à capuche préféré sur le dos, Louis affiche un sourire extatique.
— Cet endroit est sinistre, dit-­il.
— C’est exactement pour cette raison qu’on y est, répond Zachary dans un soupir.
Tout le monde a l’air enchanté de se trouver là, sauf lui. Pourtant, pour la première fois depuis qu’il accompagne ses parents dans leur « travail », il a pu emmener ses amis. Maintenant qu’il a seize ans, il ne leur a pas donné le choix : soit il restait à Montréal, soit il se faisait accompagner. Il n’aura pas fallu longtemps pour convaincre ses amis passionnés d’épouvante de séjourner trois nuits dans l’un des hôtels réputés les plus hantés du pays.
— Allons aider tes parents à décharger les bagages, lance Édith.
Une fois dehors, Zachary reste quelques secondes immobile.
L’hôtel est plus grand qu’il y paraît sur les photos. Deux immenses tours carrées flanquent le bâtiment principal en pierres grises, de style victorien. Il comporte cinq étages, dont les trois premiers sont parcourus de galeries, plus des espèces de niches directement installées sous les toits pointus. Là, il n’y a pas de fenêtres.
Zachary réprime un frisson en songeant qu’il va passer les trois prochaines nuits dans cet endroit lugubre, loin du confort moderne de leur appartement en ville. Pourquoi ses parents ne sont-­ils pas comptables, dentistes ou vendeurs de voitures ? À la place, ils ont choisi une activité qui les oblige à séjourner régulièrement dans des lieux dignes des pires films d’horreur.
Chasseurs de fantômes !
Il n’existe même pas de cursus universitaire pour cette activité-­là.
Au moins, cette fois, Zachary aura un sujet d’étude intéressant : Édith. Il compte beaucoup sur ces trois jours pour se rapprocher d’elle. Et il sait qu’il a déjà marqué des points en l’emmenant dans cet hôtel dont la réputation ferait frémir le plus téméraire des Ghostsbusters 1 .


1 . En référence à SOS Fantômes , film américain de 1984.




2
Histoire macabre
Z achary rejoint le groupe à l’arrière de la voiture.
— Tiens, prends cette valise, lui dit sa mère en indiquant une grosse malle marron posée dans le coffre, au milieu de toutes leurs affaires.
L’adolescent s’exécute.
— Alors c’est ici qu’ont eu lieu les meurtres ? demande Maxime.
Zac coule un regard vers son ami, dont les yeux sont rivés au grand bâtiment qui leur fait face.
Antoine, le père de Zac, a passé une partie du voyage à leur raconter l’histoire de cet ancien manoir. Ça ne l’empêche pas de se répéter :
— D’après ce qu’on dit, un médecin avait racheté cet endroit pour en faire un dispensaire dans les années 1910. Il y vivait avec sa femme et ses deux filles. À l’origine, il voulait trouver un remède contre le cancer, mais la grippe espagnole a frappé le monde peu de temps après leur installation. Une partie de l’hôpital a été réquisitionnée pour y accueillir de nouveaux malades.
— J’ai fait quelques recherches. Beaucoup de gens sont morts ici, ajoute Maxime en sortant l’un des trépieds appartenant aux parents de Zachary. On raconte qu’il y a une annexe à la morgue du bâtiment. Elle se trouverait dans la cour arrière. J’ai hâte de voir ça !
— Et t’y feras quoi ? demande Édith.
— Je sais pas. On pourrait y allumer quelques bougies et organiser une séance de…
Zachary prie pour qu’il ne dise pas le mot fatal.
— … spiritisme.
Il l’a dit ! Cette simple évocation donne envie à l’adolescent de remonter dans la voiture pour fuir d’ici au plus vite. Franchement, invoquer des esprits juste pour se faire peur, quel est l’intérêt ?
Maxime s’approche de Zachary et lui chuchote à l’oreille :
— Imagine Édith, morte de peur, à tes côtés…
Puis il se redresse et lui fait un clin d’oeil.
Zachary le dévisage d’un air ahuri. Il n’a jamais parlé de ce qu’il ressent à personne.
Il tourne la tête vers Édith, qui contemple le manoir un peu plus loin. Au moins, elle ne semble pas avoir entendu la dernière phrase de Maxime.
— Vous savez que la grippe espagnole a fait des millions de morts dans le monde à la fin de la Première Guerre mondiale, en seulement quelques mois ? demande Antoine à l’attention des adolescents.
Il continue sans attendre leur réponse :
— En Amérique, elle a d’abord frappé des camps d’entraînement où les soldats s’entassaient en attendant de partir pour l’Europe. Puis la maladie a atteint la population civile. Elle était très contagieuse. Ce fut l’épidémie la plus meurtrière du vingtième siècle.
— La femme du médecin aurait été contaminée, renchérit Sarah, la mère des deux garçons. Fou de chagrin, persuadé qu’ils mourraient tous de cette maladie, l’homme aurait assassiné sa femme et ses filles avant de mourir de froid dans le labyrinthe qui se trouve derrière l’hôtel. Ça s’est passé en pleine tempête de neige.
Zachary n’avait pas encore entendu cette partie de l’histoire. Il dormait sans doute quand ses parents l’ont abordée durant le voyage. L’adolescent se redresse pour dévisager sa mère, qui n’a toutefois pas l’air de plaisanter.
Il soupire tout en récupérant la dernière valise, qui se trouve au fond du coffre.
L’un des propriétaires de ce manoir a décimé sa famille en pleine épidémie mortelle, dans un lieu complètement isolé. C’est sans aucun doute l’histoire la plus macabre à laquelle les parents des deux garçons se sont attaqués à ce jour.
Le jeune homme ne connaît pas encore cet endroit, mais séance de spiritisme ou pas, il le déteste déjà.




3
Premier phénomène
U ne valise dans chaque main, Zachary grimpe la dizaine de marches qui conduisent à l’entrée de l’hôtel.
L’air est lourd autour de lui, comme avant un orage. Pourtant, même si on est en juillet, la chaleur n’est pas accablante. Cette sensation est peut-­être causée par les révélations de ses parents. Un triple meurtre et un suicide, ce n’est pas rien. Contrairement aux autres, Zachary ne prend aucun plaisir à enquêter sur ce genre d’événement morbide.
— Il y a de l’agitation, fait remarquer Édith.
Effectivement, des gens entrent et sortent de l’hôtel par intermittence. Quelqu’un décharge une fourgonnette blanche. Des employés vêtus élégamment transportent des boîtes vers l’arrière du bâtiment.
— C’est à cause de la fête qui aura lieu demain, mentionne Zachary.
Devant l’air interrogatif de ses amis, l’adolescent hausse les sourcils.
— Je ne vous l’ai pas dit ?
Ils secouent la tête.
— L’hôtel organise une méga fête sur le thème de l’horreur.
— T’es sérieux ? s’exclame Maxime.
— Complètement.
— Ça aidera peut-­être les propriétaires à redorer l’image de leur hôtel, ajoute Édith.
— Tu parles des vidéos ? demande Zachary.
— C’est quoi, ça ? interroge Maxime, visiblement agacé de n’être au courant de rien.
— Quelqu’un tente de décrédibiliser l’hôtel, explique Édith. Toujours sous pseudo. J’en ai regardé quelques-­unes avant de partir. Attends, je vais te montrer…
Elle sort son cellulaire de la poche de son jean et pianote dessus quelques secondes avant d’inviter les garçons à se pencher pour regarder avec elle.
La vidéo s’intitule : « La face cachée du Hill’s Lake ». Elle a été publiée sur YouTube par un certain Real’T. L’image bouge beaucoup, comme si la caméra avait été cachée dans un sac. Une voix off, trop grave pour être naturelle, explique que tout est fake dans l’établissement. Les prétendus « phénomènes » vendus par les propriétaires pour attirer les touristes ne seraient que des trucages. Elle continue :
— Certains clients ont été admis à l’hôpital à cause d’émanations toxiques dans la partie ouest de l’hôtel. Quant aux bruits qu’on peut parfois entendre la nuit, ils sont provoqués par les chauves-­souris qui nichent dans les combles et les mites qui infectent les meubles anciens et mal entretenus. Ça n’a rien de surnaturel. Les propriétaires vous mentent pour vous attirer dans leur piège. N’y allez pas !
— Sympa, l’ambiance, dit Maxime quand la vidéo se termine.
— Il y en a une vingtaine comme ça, indique Édith en rangeant son téléphone.
— Pourquoi faire ça ? demande Zachary.
— Je sais pas, répond l’adolescente. Et la personne ne s’identifie pas.
Louis les rejoint sur le perron de l’hôtel, mettant fin à leur conversation. Zachary est plutôt proche de son petit frère, mais, cette fois, il espère que Louis ne le suivra pas partout comme un petit chien.
— Vous avez vu mon nouveau détecteur EMF 2  ! Maman a bien voulu que je le sorte de la valise maintenant qu’on est arrivés ! s’exclame le cadet en exhibant un objet rectangulaire.
Louis a demandé un détecteur portable de rayonnement de champ électromagnétique pour ses dix ans. Ça sert à repérer les variations électromagnétiques, qui seraient associées à des vortex laissant passer les esprits.
Il attire aussitôt l’attention de Max et Édith, impressionnés par cet outil tout droit sorti de l’attirail d’un chasseur de fantômes. Louis redresse les épaules, fier d’être l’heureux propriétaire d’un objet aussi cool.
Maxime demande s’il peut lui emprunter l’appareil quelques minutes. Louis accepte, visiblement à regret.
Zachary détourne les yeux en secouant la tête quand son ami se met à crier :
— L’appareil s’emballe ! Il se passe quelque chose !
L’objet toujours dans la main, Maxime recule subitement, comme poussé par une force invisible. Son dos frappe l’une des colonnes en pierre qui entourent le perron.
Surpris, Louis laisse échapper un hoquet et bondit vers l’arrière. Le cœur de Zac semble s’arrêter.


2 . EMF pour ElectroMagnetic Field .




4
Menace dans le ciel
D evant leur tête ahurie, Maxime éclate de rire :
— Vous y avez cru ! s’esclaffe-­t-­il en rendant son appareil à Louis.
Le petit frère de Zachary semble hésiter entre rire et se fâcher devant cette mauvaise blague. Finalement, il rigole à son tour, mais moins fort que Maxime.
— T’es con ! l’insulte Édith en souriant malgré tout.
Zachary quant à lui garde le silence. Cette farce ne fait qu’accroître son malaise.
— Ça va ? lui demande la jeune fille.
— Ouais, répond-­il en se forçant à sourire.
Sur ce, il se détourne et entre dans l’hôtel.
Malgré la température clémente, un feu brûle dans la grosse cheminée en pierres, en plein milieu du vaste hall d’accueil. Quelques clients sont assis dans les gros fauteuils en cuir placés près de la cheminée et des fenêtres qui donnent sur l’extérieur.
— Un feu en plein été ! s’exclame Maxime. Ils sont dingues !
— Chut ! le reprend Édith en lui faisant les gros yeux.
— C’est bon, personne ne comprend le français ici, de toute façon, se défend leur ami en haussant les épaules.
— Ça, t’en sais rien, renchérit la jeune fille.
Ils sont vite rejoints par Antoine et Sarah, qui dirigent leur petit monde vers le riche comptoir en bois placé tout au fond du hall. Derrière, une femme habillée de façon distinguée leur sourit.
Pendant que ses parents récupèrent les clés, Zachary s’adosse au comptoir et inspecte les lieux. Il y a du bois partout, dans différentes teintes, aux murs, au plafond et même au sol. De lourds rideaux pendent de chaque côté des hautes fenêtres. Le mobilier semble tout droit sorti d’un château. L’hôtel est luxueux, mais la décoration donne un effet chargé à l’ensemble, ce qui est accentué par la forte chaleur qui émane du feu.
Le jeune homme a l’impression de se trouver à l’Overlook, le palace isolé du film The Shinin g 3 , que ses amis l’ont forcé à regarder il y a quelques semaines. Dans le long-­métrage, le père de famille devient fou et tente de tuer sa femme et son fils. Cette histoire résonne avec celle de l’hôtel Hill’s Lake. Zachary semble soudainement manquer d’air.
— Tu as entendu, Zac ?
Il sort de ses réflexions et tourne la tête vers sa mère. Sarah le regarde fixement, comme si elle attendait une réponse.
— Ouais… enfin, non. J’étais dans la lune.
— Une tempête approche, l’informe-­t-­elle. La pluie devrait commencer demain en fin de journée. On en aura sans doute pour deux jours.
— D’accord, répond-­il distraitement.
— J’espère que ça ne gâchera pas la fête, s’inquiète Maxime.
— Au pire, on enquêtera à l’intérieur, suggère Louis en brandissant son appareil dernier cri.
— Ça, on verra, bougonne Zachary.
Une fois les clés en main, Antoine s’éloigne du comptoir pour parler à ses fils et à leurs amis :
— Si vous voulez, vous pouvez souper au premier étage, dans la salle à manger. Il y a un buffet.
Au mot « buffet », les yeux de Louis se mettent à pétiller. Un sourire immense fend son visage.
— Vous ne venez pas ? demande Zachary.
— On voudrait installer le matériel dans la suite avant notre visite des lieux avec monsieur Lockwood, le propriétaire de l’hôtel, intervient Sarah.
Elle se penche en avant, comme pour leur confier un secret :
— Antoine et moi, on va dormir dans la chambre 228, celle où serait morte la femme du docteur Richardson. On dit qu’il s’y passe des choses très étranges.
— Et nous, on va dormir où ? interroge Zachary.
— Il y a une autre chambre dans la suite, avec deux grands lits. Les garçons, vous dormirez là. Édith, si ça ne t’embête pas, il reste le canapé-­lit du salon…
— C’est correct ! lance la jeune fille avec bonne humeur.
— On verra peut-­être des fantômes, cette nuit ! s’écrie Louis.
Zachary réprime un frisson. Devant l’enthousiasme général, il semble être le seul à se sentir comme un intrus entre ces murs.


3 . Film d’horreur de Stanley Kubrick sorti en 1980, d’après l’adaptation d’un roman de Stephen King.




5
Le labyrinthe interdit
L a salle à manger est une pièce très vaste, rectangulaire, avec une vingtaine de tables rondes couvertes de nappes blanches. Une grande baie vitrée offre une vue imprenable sur la forêt qui entoure les lieux. Après le repas, Édith propose qu’ils aillent y jeter un coup d’œil.
Une fois sur la terrasse, ils s’appuient à la rambarde.
— Wow ! Zac, regarde ! C’est le labyrinthe dont papa et maman nous ont parlé ! s’exclame Louis en tendant un index vers l’un des jardins de l’hôtel, en contrebas.
Un peu après la piscine extérieure s’étend un grand labyrinthe. Zachary doit avouer que sa curiosité a été piquée quand il a appris qu’il y avait ce genre d’attraction à l’hôtel. Mais il a vite déchanté…
— On raconte plein de choses à son sujet, mentionne Louis.
— C’est-­à-­dire ? fait Édith, intéressée.
— Des gens se seraient perdus à l’intérieur.
— Comment tu sais ça ? rétorque Zachary, peu impressionné par ce genre de rumeur.
— Papa en a parlé dans l’auto, lance le cadet en secouant la tête, comme si le désintérêt de son grand frère pour le paranormal lui semblait impossible à expliquer.
— Tu sais, Louis, les propriétaires de cet hôtel ont peut-­être inventé ces histoires.
— Pourquoi ?
— Parce que ça attire les touristes. Nous, par exemple.
— De toute façon, t’y crois pas, alors tu peux pas comprendre.
Maxime éclate de rire :
— J’adore ton petit frère, dit-­il en entourant les épaules de Louis de son bras massif.
Ne sachant pas quoi répondre, Zachary reporte son regard sur le paysage. Quelques secondes plus tard, Louis reprend :
— Tu crois qu’on pourrait aller y faire un tour ?
— Le labyrinthe est fermé. T’as pas lu la brochure de l’hôtel ? se moque Zachary en lançant un regard en biais à son frère.
Louis ignore le ton sarcastique de son aîné.
— Oh non ! T’es sérieux ? demande Édith, visiblement déçue.
— Des travaux y sont prévus, ou un truc dans le genre. Regarde à l’entrée du labyrinthe, il y a un cordon de sécurité et une pancarte.
— On pourrait peut-­être demander la permission d’y aller quand même, tente Maxime.
— Si le labyrinthe est fermé, c’est qu’il y a une bonne raison.
— Comme quoi ?
— Je sais pas, à cause des outils que les ouvriers utilisent. Peut-­être qu’il y a des trous dans les chemins.
— En creusant, ils ont peut-­être trouvé des cadavres ! le coupe Maxime à la blague.
— Vous pensez que c’est possible ? interroge aussitôt Louis.
— Ben non, répond Zachary en haussant les épaules. Sinon, la police aurait fermé l’hôtel.
— À condition qu’elle soit au courant, renchérit Max, apparemment encouragé dans son délire par la crédulité du jeune garçon.
Devant l’expression inquiète de Louis, il finit par rire de bon coeur. Édith secoue la tête d’un air dépité.
— N’empêche, ça aurait été cool de le visiter, soupire-­t-­elle avec une moue déçue.
Zachary se contente de lui sourire. La fatigue du voyage le rattrape. L’air autour de lui semble de nouveau trop lourd pour la saison. C’est une sensation désagréable, qu’il n’arrive pas à s’expliquer. Comme s’il se sentait constamment épié depuis leur arrivée.
Alors que les autres contemplent la vue, l’adolescent tourne lentement la tête.
Près de l’ouverture qui mène au salon, un homme passe le balai. Il porte une casquette grise qui cache en partie son visage. Pour une raison inexpliquée, Zachary a l’impression que cet employé est en train d’écouter leur conversation. Quand l’homme réalise qu’on le regarde, il bifurque et s’engouffre dans l’hôtel.
Zachary trouve cette attitude étrange, puis il se reprend. Son cerveau lui joue des tours. L’ambiance de cet hôtel et les récits qui l’entourent le rendent paranoïaque.
— On va voir notre chambre ? demande Louis.
Les autres acquiescent. Tous ont les traits tirés par la fatigue.
Avant de retourner à l’intérieur de l’hôtel, Zachary pose une dernière fois le regard sur le labyrinthe. Sous l’effet du soleil couchant, ses murs végétaux sont désormais recouverts d’une lueur rouge.
Comme du sang , ajoute sa petite voix intérieure.
Après avoir ressenti de la curiosité à son égard, Zachary le trouve inquiétant. Finalement, il n’est plus du tout certain d’avoir envie de le visiter.




6
Digne de Dracula
L ’hôtel n’a pas subi de rénovations majeures depuis des décennies. Tandis qu’il marche en direction de la chambre 228 avec le reste du groupe, Zachary remarque que la moquette bleue aux motifs symétriques ne cache pas totalement le vieux plancher de bois qui se trouve dessous. Celui-­ci dépasse de chaque côté. Du papier peint vieillot, rouge foncé, a été collé aux murs, entre des colonnes de bois sombre.
Zachary songe que ce Real’T n’a pas tort quand il dit que l’hôtel est très vieux.
Une fois dans la chambre 228, le jeune homme plisse le nez de dégoût.
Tout a été pensé pour plonger les visiteurs dans l’ambiance la plus glauque possible : lit à baldaquin en bois sombre, dessus de lit pourpre en velours, rideaux épais dans des tons de rouge très foncé et chaises datant du début du vingtième siècle. Même les murs ont été recouverts de tentures ocre et vermeil.
— Tu crois que c’est le mobilier de l’époque ? lui demande Édith, visiblement impressionnée par ce décor sinistre tout droit sorti du Dracula 4 de Francis Ford Coppola.
— Je connais pas grand-­chose en déco, mais ça y ressemble, répond-­il.
Il se garde d’ajouter qu’il trouve ça grotesque. Un vrai attrape-­touristes !
— Tiens, Zac, passe-­moi le ruban adhésif qui est sur la table de chevet, lui lance son père.
Ses parents ont déjà installé, de manière stratégique, trois des six caméras à vision nocturne qu’ils trimballent partout. Debout sur le lit à baldaquin, Antoine essaie de fixer une autre caméra à la structure de bois du lit. Quant à Sarah, sa mère, elle est assise derrière la petite table qui se trouve près de la fenêtre et pianote sur l’ordinateur portable, sans doute pour y connecter tous les appareils.
Zachary s’exécute tandis que Max et Édith inspectent les installations avec grand intérêt.
— On a recensé plus de cinquante témoignages de clients ayant vécu des expériences anormales dans cette pièce, explique Sarah. Je ne peux pas croire qu’il ne se produira rien ces trois prochaines nuits.
— Charmant, souffle Zachary.
— La plupart des phénomènes sont mineurs, le rassure Antoine. Si tu dors profondément, tu ne les remarqueras même pas.
Considérant qu’il en a assez entendu, l’adolescent récupère sa valise, montée par le service de chambre. Il la fait rouler jusqu’à la porte communicante qui mène au petit salon de la suite 230, collée à la chambre 228. Le battant a été déverrouillé pour leur permettre d’évoluer librement dans les deux espaces.
Là, il avise le canapé, près de la baie vitrée qui mène à la terrasse.
— T’es sûre de vouloir dormir ici ? demande-­t-­il à Édith quand elle entre à son tour dans le salon. Si tu veux, Max et moi, on te laisse nos places dans la chambre.
— Si je comprends bien, j’ai pas mon mot à dire, râle l’intéressé.
— Ça ira, affirme Édith. Même si j’aurais bien aimé vous voir tous les deux sur ce matelas tout petit, ajoute-­t-­elle à la blague.
Zachary ne peut s’empêcher de sourire en imaginant le mètre quatre-­vingt-­dix de Maxime dépasser du court matelas.
Les deux garçons rejoignent Louis dans leur chambre.
Le regard de Zachary s’arrête sur la coiffeuse placée contre un mur. Un miroir ovale y est fixé. Il y a de petites taches sombres sur sa surface.
— On dirait du sang, émet Maxime, qui regarde par-­dessus son épaule.
— Arrête de dire n’importe quoi, s’emporte légèrement Zachary en tirant sa valise au pied du deuxième lit, là où il dormira avec son frère.
— Oui, je te jure, insiste son ami. Comme si, en toussant, quelqu’un avait rejeté du sang qui aurait séché.
Non loin, Louis s’est figé. Il observe Maxime d’un air incertain.
— Il blague, lui dit Zachary en souriant. Tu connais Max…
Sur ce, il décoche un regard sombre à son ami.
— Ça va ! Il a dix ans, ton frère. C’est plus un bébé !
Louis secoue lentement la tête, toujours impres­­sionné.
Zachary soupire et retourne dans le salon. Édith est occupée à fouiller dans ses affaires. L’adolescent ouvre la porte vitrée qui mène à la terrasse.
Ils sont à l’étage juste au-­dessus du restaurant. Où que son regard porte, Zachary ne voit que des arbres.
Près de lui, une chaise à bascule, en bois, oscille lentement d’avant en arrière sous l’effet de la brise. Ce mouvement hypnotique donne à Zachary l’envie de s’y installer pour contempler le paysage.
Au moment où il se penche pour s’asseoir, quelque chose percute avec fracas la grande vitre qui mène à la chambre, dans son dos.
Zachary sursaute.
Toujours à l’intérieur, Édith pousse un cri terrifié.


4 . Film d’horreur sorti en 1992, tiré du roman de Bram Stoker.




7
Mauvais présage
C e sont des oiseaux !
La main sur le torse, Zachary observe les deux volatiles qui gisent sur la dalle de ciment. Un instant, il a cru que son cœur avait bondi hors de sa poitrine.
— J’ai eu tellement peur, lance Édith en le rejoignant. Ils sont morts ?
— Je sais pas.
— MAMAN ! ! !
Debout dans l’encadrement de la porte, Louis crie à tue-­tête. Alertés, Sarah et Antoine s’amènent à toute vitesse.
— Maman, regarde, il y a des oiseaux morts sur le balcon !
Les parents sortent sur la terrasse. Sarah esquisse une grimace à la fois peinée et écœurée.
— Ils ont frappé la vitre, explique Zachary.
— Pauvres bêtes, elles devaient aller vite pour s’assommer de la sorte. Vu l’angle anormal de leur corps, elles sont mortes sur le coup.
— J’appelle la réception ! s’exclame Antoine en retournant dans la chambre.
Les autres restent silencieux. Même Maxime ne trouve aucune blague à faire.
Zachary se sent bizarre. Cette irruption morbide lui fait un drôle d’effet, comme s’il s’agissait d’un mauvais présage. C’est la première fois qu’il ressent un tel mal-­être dans un lieu choisi par ses parents.
— Quelqu’un arrive, les informe son père en revenant.
En effet, quelques minutes plus tard, un employé frappe à la porte de la suite. Zachary reconnaît la casquette grise de celui qui semblait les écouter un peu plus tôt. Quand il voit les deux oiseaux immobiles sur la terrasse, l’homme lève sa casquette et passe une main dans ses courts cheveux.
— Ce sont des carouges à épaulettes, dit-­il dans un anglais mal articulé que Sarah traduit pour Louis.
Zachary et ses amis, quant à eux, se débrouillent suffisamment bien dans cette langue pour comprendre.
— Ils ont dû frapper fort. Ça arrive qu’ils paniquent à l’approche d’une tempête, parce qu’ils sont désorientés. Ne vous en faites pas, je vais ­nettoyer ça.
Sur ce, l’homme sort de la chambre.
— Eh bien, nous avons notre premier phénomène du séjour, lance Sarah dans un sourire sans joie.
Puis elle ébouriffe les cheveux de Louis et suit son mari à l’intérieur.
L’épisode « deux oiseaux morts au crépuscule » est déjà terminé pour eux. Il ne s’agit pas d’un phénomène inexpliqué, alors ce n’est certainement pas important à leurs yeux.
Zachary, lui, a l’estomac retourné. Le spectacle funeste à ses pieds le remue à l’intérieur.
L’employé revient avec une pelle et un ­sac-­poubelle. Pendant qu’il récupère les deux cadavres, les adolescents gardent le silence. Soudain, Louis lui demande, dans un anglais approximatif :
— Le labyrinthe, vous pensez qu’on peut y aller ?
L’homme fourre les deux oiseaux dans le sac et tourne la tête vers lui :
— C’est fermé, petit.
— Je sais, mais…
— Il y a une fontaine au centre du labyrinthe, le coupe l’homme avant de renifler nerveusement. Le conduit qui y amène l’eau s’est brisé cet hiver. Il a fallu creuser pour le déterrer. Les ouvriers n’ont pas fini. Il y a des trous et des outils partout.
Louis le regarde avec des yeux ronds. Cette fois, les explications ont été trop rapides pour lui. Zachary traduit, puis il sourit exagérément à son frère pour lui indiquer qu’il avait raison. Louis ­soupire et détourne les yeux, agacé.
— Écoute, petit, reprend l’homme, je comprends que t’aies envie d’y faire un tour. Mais c’est interdit, d’accord ? Qu’il ne te vienne pas à l’idée d’y entrer en cachette, surtout à la tombée de la nuit. T’y ­tiendrais pas dix secondes.
Il renifle de nouveau et quitte la terrasse, son paquet à la main.
Louis demande à Zachary de traduire. L’adolescent, tendu, cligne plusieurs fois des yeux. La dernière phrase de l’employé lui semble non seulement avoir un double sens, mais elle lui a aussi fait l’effet d’une menace.

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