Routes secondaires
141 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Routes secondaires

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
141 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Qui est Heather Thorne, cette jeune femme frappée d’amnésie qui ne sait plus si elle existe réellement ou si elle n’est que le double d’une inconnue croisée par un jour d’octobre ? Et qui est Andrée A. Michaud, cette écrivaine qui se demande si elle n’a pas usurpé la place d’une morte et si son véritable nom n’est pas Heather, Heather Thorne ? Regardant défiler les saisons depuis les fenêtres de son bureau, l’écrivaine tentera de déterminer de quel passé trouble a surgi la jeune femme qui l’obsède et menace de l’entraîner au cœur d’une forêt où elle sera dévorée par sa propre histoire.
J’essuie le miroir du plat de la main, approche mon visage du reflet embué qui cherche à me reconnaître, plonge mes yeux dans le regard inquiet que mon souffle embrume de nouveau, et murmure je m’appelle Heather, Heather Thorne. En même temps que mon reflet inquiet.
Heather Waverley Thorne est mon doppelgänger, dis-je enfin à celle qui me regarde, mon double, puis je me mets à rire, consciente qu’après m’être camouflée derrière tant d’autres doubles, je me trouve aujourd’hui devant l’exacte et fantomatique contrepartie de moi-même, issue de je ne sais quel univers fantasmatique, de je ne sais quel monde parallèle destiné à rencontrer le mien pour que, devant les miroirs, je demande lequel, de mon reflet ou de moi, détient une quelconque vérité. Et je ris, je ris, pendant que s’effritent les miroitements.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 juillet 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764432914
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Bondrée , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2014. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2016.
Prix littéraire du Gouverneur général 2014, catégorie « romans et nouvelles ».
Prix Saint-Pacôme du roman policier 2014.
Prix Arthur-Ellis 2015 du roman policier en langue française.
Prix du CALQ 2015 – Œuvre de l’année en Estrie.
Prix des lecteurs Quais du polar / 20 minutes 2017.

Rivière Tremblante , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2011. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2017.
Lazy Bird , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2009. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2016.
Mirror Lake , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2006. Nouvelle édition, coll. QA compact, 2013.
Prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec.

Le Pendu de Trempes , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2004.
Projections (en collaboration avec la photographe Angela Grauerholz), J’ai vu, coll. L’image amie, 2003, photos.
Le Ravissement , L’instant même, 2001.
Prix littéraire du Gouverneur général 2001, catégorie « romans et nouvelles ».
Prix littéraire des collégiennes et des collégiens 2002 (Collège de Sherbrooke).

Les derniers jours de Noah Eisenbaum , L’instant même, 1998.
Alias Charlie , Leméac, 1994.
Portrait d’après modèles , Leméac, 1991.
La Femme de Sath , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 1987. Nouvelle édition, coll. QA compact, 2012.


Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Pierre Monette
Révision linguistique : Sylvie Martin
En couverture : photomontage réalisé à partir de photographiesde unsplash.com et pixabay.com
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.
L’auteure remercie pour sa part le Conseil des arts du Canada pour son soutien financier.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Michaud, Andrée A.
Routes secondaires
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3227-3 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3290-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3291-4 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8576.I217R68 2017 C843’.54 C2016-942111-2 PS9576.I217R68 2017

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc. et Andrée A. Michaud, 2017.
quebec-amerique.com




À P., pour P. M.


T ous les personnages de ce roman ont vécu entre le 1 er mars 2014 et le 19 janvier 2017.



Let me call myself, for the present, William Wilson.
Edgar Allan Poe, « William Wilson »

J e dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.
Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather.
L’automne tirait à sa fin quand ces quelques mots se sont imposés à moi comme une injonction, une nécessité dont je mettrais toutefois en doute l’aspect définitif lorsque je serais en état d’y réfléchir plus calmement. Je marchais sur cette route de gravier qui m’est familière depuis l’enfance, guettant les mouvements furtifs dans le sous-bois, le froissement des feuilles, le craquement des branches sèches me signalant la présence d’un animal autre que moi dans le remuement des ombres. Tous les sens en alerte, j’imaginais un roman dans lequel je pourrais rendre la force obscure de ce sous-bois, quand je m’étais arrêtée au milieu de la route, ébahie, pour murmurer je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather.
Pendant quelques instants, je n’avais plus été que ces deux phrases interchangeables, je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather, comme si une certitude enfouie sous le poids des années avait refait surface dans la douceur du vent d’octobre, puis j’avais senti monter en moi cette forme de soulagement succédant à une longue attente et je m’étais enfin détendue. Je venais d’esquisser le début du roman que je cherchais dans le sous-bois.
JE NE SAIS COMBIEN DE TEMPS j’étais restée là, mais le soleil déclinait quand le bruit d’une voiture venant de derrière la côte m’avait obligée à reculer vers le fossé où des feuilles amollies suivaient le mince filet d’un ruisseau qui s’élargissait un peu plus loin.
Rendue à ma hauteur, la voiture avait ralenti, sa conductrice probablement intriguée par mon immobilité et soupçonnant un malaise, une situation qui aurait exigé qu’elle s’arrête pour me porter secours, là, près de cette forêt s’obscurcissant avec la fin du jour. Quand nos regards s’étaient croisés, j’avais tenté de lui rendre le sourire que j’avais senti monter en moi, empli de cette paix qui m’habitait enfin, mais le sourire s’était vite éteint, car les yeux qui me fixaient étaient les miens.
Bouleversée par la ressemblance, j’avais reculé d’un pas et avais levé les bras, dans le geste de toucher le visage dont je m’éloignais, de palper les traits, comme le font les aveugles, de la femme qui me détaillait de ses yeux exorbités, bleus, pareils aux miens. Puis, devant son air affolé, une biche fuyant une meute de loups, c’est l’image mille fois rebattue qui m’était venue à l’esprit, j’avais baissé les bras et lui avais fait signe qu’elle pouvait poursuivre son chemin, que tout allait bien. Quand sa voiture avait disparu dans le tournant, j’étais descendue jusqu’au ruisseau, les jambes molles sur le sol se désagrégeant, pour tenter d’y voir mon reflet. En m’agenouillant près du cours d’eau dont le faible débit ne pouvait refléter que ma peur, j’en avais touché la surface du bout des doigts et j’avais murmuré un nom, Heather, car j’avais compris, quand nos regards incrédules s’étaient reconnus, que cette femme s’appelait Heather, qu’elle devait s’appeler Heather, et que nos destins seraient désormais inextricablement liés.


I
Alors je rentrai dans la maison, et j’écrivis. Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas.
Samuel Beckett, Molloy

I l est de ces concours de circonstances qui changent une vie à jamais. La banalité de cette assertion, aussi convenue que l’image d’une biche affolée, ne la rend que plus vraie, particulièrement quand vous ne ressentez aucunement le désir de modifier le cours des choses et n’espérez ni hasard ni miracle susceptible de bouleverser votre quotidien. Vous n’attendez rien, vous reportez simplement un rendez-vous, vous regardez le ciel, mauvais temps, et vous sautez dans votre voiture pour aller vous enfermer dans une salle à demi vide pendant que des trombes d’eau s’abattront sur la ville. Et puis voilà, le mauvais temps vous rattrape, vous n’arrivez jamais au cinéma et ne voyez pas ce film auquel vous ne teniez pas tant que ça, un thriller que vous n’aviez choisi que pour vous octroyer le plaisir d’admirer les muscles luisants de sueur d’un acteur en vogue.
C’est ce qui s’est passé ce jour-là. Je suis allée au cinéma.
Mon travail stagnait, je tournais en rond et n’éprouvais aucun intérêt pour cet amas de mots alignés devant moi, ma pensée dérivant sans cesse vers le bleu des nuages. Au lieu de m’acharner sur une page trop raturée ou d’aider P. à réparer la clôture délimitant une partie de notre terrain, j’ai sauté dans ma voiture, exactement comme cette femme qui voulait s’enfermer dans une salle obscure avec Brad Pitt, Bruce Willis ou Clive Owen, et j’ai pris la direction du 4 e Rang, où je me suis garée dans un espace dégagé près de la première courbe du rang, celle au-delà de laquelle mon regard allait croiser celui de Heather.
Aurais-je aperçu Heather si j’étais arrivée dix minutes plus tard ou plus tôt, si j’avais décidé d’aller acheter les journaux avant ma promenade ou d’aller saluer un vieil ami ? Et l’aurais-je aperçue, cette rencontre aurait-elle eu le même poids et les mêmes répercussions ?
Je me suis souvent demandé, depuis ce jour d’octobre où j’ai quitté la maison sans la moindre attente, ce qui se serait produit si j’avais délaissé plus vite ce travail qui m’ennuyait ou si je m’étais rendue ailleurs, sur cette route nommée la Languette, par exemple, que j’avais empruntée tous les dimanches après-midi de l’hiver précédent, à l’affût des ombres dans le sous-bois, du craquement des branches sèches, et m’imaginant voir surgir de ces bois désolés un homme armé pour la chasse, l’un de ces hommes qui n’hésiterait pas à me transformer en victime d’un déplorable accident, dans ces bois désolés, l’un de ces personnages que l’on ne croise dans les romans que parce qu’ils existent dans la réalité.
La peur de cet homme, peut-être, dont la violence cadrait mieux avec l’automne, m’avait incitée à tourner à gauche à l’entrée du village pour foncer au-devant d’un autre destin et, qui sait, de ma propre violence. Car je ne sais pas encore où me mènera cette décision prise par un après-midi d’octobre où le temps me pesait, cette impulsion qui m’a poussée à sauter dans mon auto, à tourner à gauche, à me garer avant la première courbe du 4 e Rang, à descendre de mon véhicule pour sentir la terre sous mes pieds et à m’arrêter devant ce sous-bois derrière lequel s’élève une butte où abondent les bleuets en août.
Je l’ignore, car l’histoire commence à peine et sera inévitablement soumise à ces enchaînements dont je ne me méfierai pas, pour la simple raison qu’on ne peut tenir pour suspecte la moindre éclaircie inhabituelle, la moindre visite inattendue, au risque de ne plus savoir distinguer le vrai du faux. Je ne peux qu’anticiper les événements qui détermineront désormais le sort de la femme prénommée Heather, c’est-à-dire le mien, car je sais sans l’ombre d’un doute que l’histoire ne s’arrêtera pas là, que la mécanique est déjà en marche et que mes tentatives pour en stopper le mouvement n’auraient pour effet que d’attiser les contrecoups du sort et de provoquer, je le crains, des incidents aussi imprévisibles que désastreux.
JE N’AI JAMAIS REVU HEATHER au volant de sa voiture, une Buick d’un ancien modèle qui faisait voler la poussière en d’épais nuages stagnant dans l’air compact. Tous les après-midi, durant deux semaines, je suis retournée sur le chemin de gravier à la tombée du jour, prête à lever les bras en signe de reconnaissance dès que la Buick apparaîtrait au sommet de la côte, mais jamais Heather n’est repassée par là, jamais à cette heure où l’enténébrement des bois découpe le monde en deux univers contraires : celui où les autos filent vers le couchant, libres pour un temps encore, et celui où elles s’enfoncent dans la forêt.
Au terme du quinzième après-midi, sachant que je ne reverrais pas Heather s’enfuir dans la lumière du crépuscule, j’ai décidé que le moment était venu d’agir sur la destinée de cette femme qui avait déjà, du fait de sa seule existence, empiété sur la mienne.
Je suis retournée chez moi, j’ai fermé à double tour la porte de mon bureau puis, assise devant un carnet vierge, j’ai placé la voiture de Heather en travers de la route, à l’entrée du chemin de cabane qui s’enfonce dans la forêt près de la première courbe du 4 e Rang. Après quelques secondes d’hésitation, j’ai fermé les yeux pour retrouver le sourire affolé de Heather, une biche, j’ai fait glisser mon stylo sur le papier trop blanc, la Buick est apparue, et j’ai appuyé sur l’accélérateur.
À la radio grésillant dans l’habitacle, une jeune femme annonçait un temps resplendissant pour le lendemain, c’est le terme qu’elle a employé, resplendissant , comme le soleil dont les derniers rayons accrochaient le rétroviseur de la Buick pour aveugler Heather. C’est aussi le dernier mot qu’a entendu Heather, resplendissant , le dernier mot qu’elle a peut-être murmuré devant le spectacle du couchant, avant que les arbres s’inclinent pour faire place à sa voiture dérapant dans des éclats désordonnés de chrome, que les branches des sapins baumiers percutent son pare-brise dans le vrombissement du moteur et qu’un fracas de métal lui indique qu’elle était arrivée à destination, là où elle ne pouvait plus avancer ni reculer, au cœur de l’obscurité.
VOILÀ MAINTENANT DEUX HEURES que j’essaie de m’endormir mais, dès que je suis sur le point de m’assoupir, des bruits de tôle froissée me tirent brusquement de mon sommeil, traversés par la voix de Heather me rappelant qu’il fera demain un temps splendide. Resplendissant, souffle-t-elle, resplendissant… J’observe dans l’obscurité les chiffres phosphorescents de mon réveille-matin et m’interroge sur les motifs qui m’ont poussée à faire revenir Heather, à appuyer sur l’accélérateur de sa voiture et à l’abandonner dans les bois, la forçant ainsi à entreprendre une marche dont j’ignore où elle la conduira.
Plus la nuit avance et plus l’angoisse propre à l’insomnie me fait douter de la pertinence de mes choix. À la faible lueur de mon réveille-matin, la certitude contenue dans ces deux phrases, je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather, ne m’apparaît plus avec la même transparence qu’en cet après-midi à la fin duquel, en vertu de leur soudaineté, elles m’avaient semblé aussi claires que l’œil du chat qui m’observe depuis le pied du lit. Ce qui s’était d’abord présenté à moi comme un impératif, il faut que je m’appelle Heather, je n’ai d’autre choix que de m’appeler Heather, se dilue lentement dans l’imprécision du verbe pour ne devenir qu’une possibilité parmi d’autres, je dois m’appeler Heather, je crois que je m’appelle Heather, il est probable que je m’appelle Heather.
Je retourne ces possibilités dans tous les sens sans arriver à en dégager une vérité concrète, car aucune ne parvient à m’éclairer sur la nature de ma relation avec cette femme dont le nom m’a pourtant été révélé avant que le hasard scelle notre rencontre. Le rendez-vous auquel nous étions conviées devrait suffire à me convaincre, mais la nuit m’entraîne dans des réflexions peu propices au rapprochement que je dois établir avec Heather si je ne veux pas demeurer piégée dans l’immobilité de ce jour d’automne où j’ai décidé de m’engager sur la route du 4 e Rang.
Pour la centième fois, je me remémore la couleur du temps quand je suis descendue de la voiture, la lumière jaunâtre des bouleaux contrastant avec les ombres entassées sous les épinettes, le craquement à peine audible des branches, puis le silence qui m’a enveloppée quand, au milieu de la route poussiéreuse, j’ai murmuré je dois m’appeler Heather. Pour la centième fois, je répète à voix basse cette injonction qui me hante, je dois, je dois… et le calme s’ajoute enfin au silence.
Je ne me suis pas trompée. Je m’appelle bien Heather. Heather Thorne. Elle s’appelle Heather Thorne.

LA NUIT ÉTAIT ENTIÈRE quand Heather Thorne est sortie des limbes où l’avait propulsée l’impact. Devant elle, l’horloge phosphorescente du tableau de bord, seul élément la reliant au monde d’où elle vient, indique minuit quinze, mais elle ne comprend pas davantage la nature de ces chiffres lumineux que celle du sang maculant le pare-brise. Momentanément, Heather Thorne est devenue amnésique. Momentanément, elle n’est que pure mécanique et ne doit qu’au battement du sang dans ses veines le peu de conscience affleurant à la surface du regard qu’elle pose sur la nuit.
Le regard que je pose quant à moi sur l’obscurité est empreint de mollesse, des étoiles tombantes s’accrochent aux motifs imprécis des rideaux emportés par le vent et je sombre dans un sommeil paisible, le chat à mes côtés, pendant qu’au loin se taisent les froissements de tôle que survolent quelques cris d’oiseaux noirs.
Il est sept heures quinze quand l’odeur du café me tire de la forêt où Heather, coincée dans l’habitacle de sa voiture, observe une horloge phosphorescente issue de ma nuit d’insomnie. L’esprit serein, je descends rejoindre P., qui s’affaire au comptoir de la cuisine. Je dépose un baiser dans son cou, salut, mon chum, je me verse un café et, après avoir englouti trois tranches de pain de mie tartinées de fromage, je sors voir le soleil. La journée, en effet, sera resplendissante.

U n bombyx ou un sphinx, je ne m’y connais guère en papillons nocturnes, se frappe à la seule lampe éclairant mon bureau. Il est minuit quinze et je viens d’écrire cette phrase : « Pourquoi “Heather” ? »
Je la relis : « Pourquoi “Heather” ? »
Sur son fauteuil, le chat guette le bombyx ou le sphinx, maintenant prisonnier de l’abat-jour auquel il se heurte dans un froissement d’ailes désespéré, du moins est-ce ainsi que je perçois cette forme d’agitation liée à ce qu’on nomme l’instinct de survie, comme une manifestation du désespoir. Ailes déployées, il se frappe aux parois de l’abat-jour avec cette force qui pousse le vivant loin de tout ce qui pourrait constituer pour lui un danger, avant qu’un désir plus puissant que la fragile volonté de durer l’y ramène et le fasse rebondir sur l’ampoule où je crois presque entendre le bruit de friture brûlant ses pattes.
Pourquoi Heather ?
À cause de la sonorité de ce prénom, à cause de la chaleur que je lui prête, heat , to heat , heat up , quand il devrait plutôt m’évoquer une lande, heath , un champ couvert de bruyère, heather . Les flammes léchant ce prénom qui m’est apparu dans la froideur d’octobre ne sont qu’illusion, je sais, et je me plais à maintenir l’illusion, à imaginer l’étincelle embrasant la bruyère pendant que le vacarme du brasier recouvre les cris portant mon premier prénom, Andrée, dont l’ambivalence fait de moi un être à la fois mâle et femelle, une androgyne à la nature mitigée dont la féminité ne tient qu’à une voyelle qui ne s’entend pas.
C’est la trompeuse chaleur de Heather qui m’a attirée, ainsi que la lumière a leurré le bombyx qui vient de s’écraser sur mon bureau, ses pattes battant l’air dans un léger mouvement convulsif. Au matin, je le trouverai mort au même endroit.
J’ENTENDS P. RONFLER DERRIÈRE LA CLOISON , P. qui ignore qu’il n’est plus seulement mon conjoint, mais également celui d’une femme nommée Heather Thorne. Je ne le lui dis pas. Il s’en rendra compte bien assez vite, quand Heather, des tessons de verre accrochés à sa chevelure mouillée, reviendra de la minuscule clairière où s’est immobilisée sa voiture, si toutefois elle revient, et qu’il me verra converser avec elle, deux femmes identiques assises face à face à mon bureau, où elles dessineront leur avenir en agitant les bras vers les nuages.
Ce soir le ciel est clair et je n’arrive pas à dormir. Je compte les fissures du plafond tout en me demandant si mon intervention aurait pu sauver le bombyx et s’il m’est encore possible d’épargner à Heather une nuit de douleur et d’épouvante. Je pourrais bien entendu déchirer la page où je propulse sa Buick dans la forêt et la laisser filer vers le couchant, mais il me faudrait pour cela vouloir revenir sur mes pas.
C’est la prérogative de l’écrivaine que de pouvoir effacer ses empreintes si celles-ci s’engluent dans des terres glaiseuses, mais cela est un faux-fuyant ne profitant qu’au lecteur qui ne verra pas le bombyx sous les semelles boueuses. Sur mon bureau, il y aura toujours un papillon mort, couché sous l’amas d’autres créatures que je n’aurai sauvées d’une fin certaine qu’en détruisant la page sur laquelle elles agonisaient. Ce type de sauvetage n’est qu’apparence. Dans la corbeille, l’agonie se poursuit. Dans la forêt, Heather tâte sa tête endolorie en attendant que je remette le temps en marche et permette au soleil de se lever.
Sur l’étendue de son territoire, l’écrivain règne en maître, abusant d’un pouvoir dont il ne sait parfois que faire, tel un dieu en proie au doute mais n’en conservant pas moins la nécessaire cruauté des dieux.

IL PLEUT À VERSE DEPUIS L’AUBE et je ne peux m’empêcher, devant la grisaille qui m’entoure, de parler de la pluie et de l’orage, de la tempête, de ces événements climatiques qui exerceront, je n’en doute pas, une profonde influence sur le cours du récit, puisque pas un jour ne passe sans que les changements incessants de la température en ce pays aient quelque conséquence sur ma façon de réagir au monde, c’est-à-dire sur mes humeurs, c’est-à-dire sur la cruauté, la bonté ou la compassion, parfois, dont je peux faire preuve.
L’été précédant ma rencontre avec Heather fut d’ailleurs un été de pluie. Tous les jours des nuages. Tous les jours des averses. Toute cette pluie serait-elle pour moi ? m’étais-je stupidement demandé un matin où je demeurais hypnotisée par l’eau débordant des gouttières, pareille à l’exaltée croyant que l’orage n’a éclaté que pour répondre à son impérieux besoin d’opposer d’autres forces à son déchirement.
Et pourtant la pluie était calme. Et pourtant je n’étais pas folle. Je considérais simplement cette eau comme un cadeau largué du haut des nuages, un présent que quiconque pouvait attraper pour peu qu’il aime sentir le ruissellement du ciel et de l’été sur son visage. Mais il y avait les autres, ceux que le ruissellement étouffait, et ma joie se mêlait de honte dès que je jetais un coup d’œil au jardin inondé, au basilic exsangue n’arrivant pas à prendre racine dans toute cette vase, dès que je pensais aux sabots pourrissants des bêtes dans les ornières des champs infertiles, aux plaies que l’humidité enflamme. Se pourrait-il que toute joie ait pour envers sa part de destruction : je ne suis heureuse qu’au prix de la souffrance d’autres que moi ?
L’EAU CANALISÉE PAR LES GOUTTIÈRES a creusé des sillons dans la terre, là où le trop-plein se déverse, formant un réseau de rigoles qui serpentent vers la route, se rejoignent en certains endroits, puis se séparent de nouveau quand quelque obstacle les force à dévier de leur cours. J’essaie de déterminer si l’une des rigoles deviendra fleuve, si les autres, suivant la déclivité du terrain, finiront par s’y jeter, augmentant du même coup son débit et repoussant ses rives. Fascinée par ce déferlement qui s’enfle et se gonfle, devient fleuve au regard de cette reproduction miniature du monde, je fais des paris, prédis que le sol s’effondrera à deux mètres des cèdres, favorisant la formation d’une cataracte d’eaux furieuses qui déracinera les arbres.
Je joue à être Dieu, à me réclamer de sa cruauté, c’est ce que je dis à P., qui feuillette un journal derrière moi. Je peux me permettre cette apparente hérésie, puisque les dieux sont de simples inventions à l’image de l’homme, dont la vraie nature se manifeste davantage dans la guerre et l’abomination que dans l’allégresse.
Je joue, puisque je sais que les dieux de bonté n’existent pas, que ce sont encore là des chimères obligeant les croyants à leur imaginer des desseins derrière lesquels se dissimulerait une miséricorde infinie, qui ne serait cependant perceptible qu’à ceux aptes à percer les desseins en question, c’est-à-dire personne, c’est-à-dire ces dieux mêmes recouvrant leur bonté de fléaux.
Les yeux rivés sur la rigole que ses affluents ont transformée lentement en un fleuve vrombissant, j’ajoute que si les dieux n’étaient pas cruels, la littérature n’existerait pas, car il n’y aurait rien à raconter que la béate satisfaction de l’homme comblé, puis, à travers le grondement du courant, j’entends les mots lieux , cruauté des lieux , prononcés par la voix de P. qui contemple la pluie, et je reste là, sur le pas de la porte par où passent tous les vents d’hiver et de tempête s’immisçant dans mes paysages, à m’interroger sur la nécessaire cruauté des lieux où doivent dormir et marcher ceux que je crée pour mon plaisir, et ceux encore, parfois, que je croise au gré d’une promenade et qui me suivent parce qu’ils n’ont d’autre choix, parce qu’ils ne peuvent exister que si j’existe, et vice versa.
CES DIEUX QUE J’ÉVOQUE , ces eaux dévastatrices, ces regards ensorcelés par les messages contenus dans l’eau ruisselant sur les vitres, toutes ces images me viennent en partie d’un film dont j’ai presque tout oublié, hormis les yeux trop fixes de l’homme croyant que les gouttes bifurquant sur une fenêtre grise annonçaient le déluge ou la catastrophe qui s’abattrait sur sa maison. Je suis cet homme fou. Je suis Heather Thorne.

H eather a réussi à sortir de la voiture malgré la portière enfoncée, côté gauche, et l’inclinaison du véhicule, côté droit, sur le versant sud de la colline où s’étale une minuscule clairière. Elle a pris la hache laissée sur le siège arrière par quelque main secourable ou par un homme dont elle a oublié jusqu’à l’existence, un amant, un père, un frère, puis elle a soulevé l’outil à l’horizontale, tranche devant elle, et a frappé de toutes ses forces pour ensuite se glisser à l’extérieur à travers les morceaux de verre formant une constellation de minuscules éclats accrochés au cadre de la vitre, telle une toile d’araignée brisée en son centre, que prolonge un tesson en forme de V qui s’accroche à sa chevelure. Par réflexe, elle rentre la tête dans les épaules, craignant qu’un autre tesson se fiche dans son cou et lui tranche la jugulaire, avant de s’engager dans l’espace étroit par lequel pénètre le vent de la nuit, chargé d’odeurs d’épinette et d’automne, feuilles mortes, eau quasi stagnante, urine de proies en fuite.
Ces odeurs lui sont venues comme une nuée de réminiscences dans lesquelles elle a cru percevoir un indice susceptible de lui apprendre qui elle est et d’où elle vient, si toutefois elle vient d’autre part que de cet amas de tôle froissée d’où elle s’est extirpée. À peine a-t-elle conscience d’être d’une espèce qui a appris à se nommer. Momentanément, Heather Thorne n’est que pur instinct, à l’affût des senteurs qui l’entourent et éveillent en elle cette animalité qui la prend au creux du ventre et lui intime de ne pas faire de bruit, de guetter le moindre mouvement pouvant troubler la noirceur immobile. Momentanément, Heather Thorne n’est qu’un esprit égaré dans un corps dont la souffrance s’estompe au profit de la déroute.
Elle lèche les plaies ouvertes sur ses mains, puis les recouvre de mousse et de terre noire. Ce geste machinal, qu’elle accomplit sans y penser, la relie cependant à une forme de savoir qu’on lui aurait inculqué dans ce passé qui lui échappe. Il en va de même lorsqu’elle se met debout, un animal à deux pattes qui se déplace péniblement dans une direction que seul l’instinct lui commande encore d’emprunter. Puis elle perçoit une lueur derrière la colline, qui s’avance vers elle, suivie d’un autre animal à deux pattes portant un long bâton de bois et de métal. Fusil, pense-t-elle. Et c’est dans le faible éclat de la lune sur le métal noir qu’elle se souvient. L’animal que je suis est une femme, un être cachant sa nudité sous des peaux ne lui appartenant pas. L’animal qui s’avance est un homme, un chasseur solitaire, un être comme on en voit dans les romans.
L’AUTOMNE ET SES BRUMES ont fait place à l’hiver. Les rigoles ont gelé, le froid a repris ses droits et, dans une heure ou deux, les nuages poussés par le vent d’ouest éclateront, parachutant sur nos têtes une dizaine de centimètres de neige qui nous obligeront, P. et moi, à creuser un sentier jusqu’à la route, puis d’autres sentiers, derrière la maison, qui nous relieront à la forêt.
« HEATHER THORNE NE DOIT SA SURVIE qu’à cette logique voulant qu’une héroïne ne meure pas avant le véritable début de son histoire, elle me la doit à moi, au besoin que j’ai d’elle pour continuer à inventer des arbres, et des femmes avançant entre ces arbres, des personnages dont le destin se conclura dans l’encre noire figeant l’ennui des jours de froid. »
J’écris ces phrases pendant qu’une tempête fait rage et recouvre lentement les sentiers que j’ai creusés avec P. dans la neige. Avant la tombée de la nuit, les sentiers auront disparu. On n’en devinera le tracé, ici et là, qu’à certaines courbes polies par le vent, qu’à certaines lames de neige durcie s’accrochant à leurs bords.
La colline du 4 e Rang est également couverte de neige, mais là où se trouve Heather Thorne, c’est encore l’automne, c’est encore la nuit, et le chasseur se tient toujours devant elle, sa lampe braquée sur le visage de cette femme qui vient de se rappeler ce qu’implique d’être femme. Pas un mot n’a été échangé entre le chasseur et Heather. Pas une nouvelle feuille n’a touché le sol. Pas un geste n’a été posé. L’homme et Heather attendent l’affrontement, dirait-on, quand en réalité ils n’attendent rien. Leur temps est arrêté, un temps au cœur duquel ils ne vieillissent pas, ne pensent pas, ne respirent pas. Un tableau peint par une immortelle nuit d’automne.
À partir de ce tableau, mille scénarios sont possibles. Je devrai n’en choisir qu’un, et suivre l’un des multiples méandres où coulera l’encre noire. Selon le tracé du méandre, il est possible que je doive rebrousser chemin pour retourner aux origines de la forêt dans laquelle Heather ne respire pas. Je crains toutefois que l’encre stagne et imbibe les bords cornés de la page, m’obligeant à précipiter les événements et à modifier l’angle du récit en vue de transporter Heather dans la Languette, où je n’aurai d’autre choix que de lui confier le premier rôle de ce drame d’horreur dont j’ai jeté les bases l’hiver dernier, alors que je passais mes dimanches après-midi à arpenter cette route isolée et ne savais pas que je m’appellerais bientôt Heather.
Dans l’une des scènes de ce drame inachevé, une femme dont je ne pouvais percevoir le visage marchait devant moi, une femme à laquelle il me serait maintenant impossible de donner un autre nom que le mien, Heather. Sa démarche était vive et ses longs cheveux blonds prolongeaient sa tuque rouge en glissant sur son dos. J’en entendais le léger chuintement sur la toile de son manteau, alternant avec le crissement de ses bottes sur la neige rendue luisante par le passage de véhicules dont les chenilles avaient creusé un damier inégal, un réseau de stries entrelacées la forçant parfois à ralentir le pas pour ne pas perdre pied sur la luisance.
Puis deux motoneigistes étaient arrivés, qui ne savaient pas qu’ils croiseraient une jeune femme sur la piste et qu’ils perdraient la tête en la voyant, qu’ils lui arracheraient son manteau de toile et devraient vivre avec les contrecoups de cette folie jusqu’à la fin de leurs jours, sans personne à qui avouer leur crime, à qui raconter leurs cauchemars, sauf cet autre homme, ce compagnon à l’origine des cauchemars, qu’ils se prendraient à détester et ne pourraient plus supporter qu’en ces soirs désœuvrés où l’alcool les réunirait dans la molle vulgarité de leurs blagues éculées ou, au contraire, dans l’impétueuse nécessité des insultes que leur arracherait leur passé coupable.
Le scénario classique, celui où il ne reste de la jeune femme que quelques traces de sang sur la neige, celui où l’on ne voit plus que les bottes des motoneigistes recouvrant rageusement ces traces en se demandant ce qui s’est produit, tabarnak ! Gilles, dis-moi que ça s’est pas passé, câlisse, dis-moi qu’on a pas fait ça !
C’est le type de situation où je pourrais éliminer Heather sans que l’histoire s’effondre, puisque celle-ci se poursuivrait dans son sillage. Les motoneigistes prendraient le relais, puis d’autres personnages, qui se lanceraient à la recherche de Heather, partie marcher alors que s’annonçait une tempête et qui n’était pas rentrée pour le souper, pas rentrée alors que les aiguilles de l’horloge se jetaient au cœur de la nuit en amplifiant la trop régulière scansion du temps.
La question qui s’ensuit peut être fatale pour Heather Thorne, car ai-je vraiment besoin d’elle ? Ai-je besoin de Heather vivante ?
UN ÉCUREUIL BLESSÉ a grimpé tout à l’heure dans la mangeoire en forme de cabane qui se balance devant la porte vitrée de mon bureau, d’où je peux aussi observer l’agitation des cèdres par les jours de grand vent. L’écureuil a laissé des traces de sang sur le bois blond. Une patte écorchée par l’hiver, par la dureté de l’hiver.
Je devrai nettoyer ce sang, tantôt, dont la seule vue provoque un lourd engourdissement dans mes jambes, comme si je ressentais la douleur de l’écureuil nommé Ti-Boutte, ainsi que tous les écureuils roux se promenant du matin au soir des érables à la mangeoire, de la mangeoire aux cèdres, et des cèdres à la clôture que P. et moi allons solidifier au printemps pour qu’elle ne s’écroule pas sous le poids des églantiers.
Je devrai enfiler mes gants et nettoyer le sang, mais son empreinte restera là, ainsi que celle du bombyx sur mon bureau, où une fine couche de poudre brune dessine la forme évanescente d’un insecte aux ailes déployées. La marque de la blessure s’incrustera dans la mémoire du bois, passera du rouge au brun puis à l’invisible, mais n’en fera pas moins se contracter les muscles de mes jambes chaque fois que je regarderai la mangeoire se balancer dans le vent.
Le sang de Heather ne m’atteint pas aussi cruellement, probablement parce que ce sang est aussi le mien et que Heather ne saigne que si je saigne. Le sang des autres m’est insupportable. Je n’accepte que celui coulant des blessures que je m’inflige, lesquelles ne sont rien au regard de la souffrance des êtres meurtris par l’hiver.
C’EST ÉTRANGE . Il me semble soudain avoir des souvenirs appartenant à Heather, une petite robe bleue, un chien nommé Jackson, un matin de neige duveteuse, qui s’entremêlent à mes propres souvenirs. J’appelle le chien courant dans la neige folle, Jackson, Jackson my love, j’observe le paysage à travers les rideaux de ma chambre bleue, puis j’entends un jappement venu de l’enfance oubliée de Heather, aussitôt suivi d’un cri d’épouvante qui me jette face au sol. Le cri de la Languette. Le dernier cri de Heather Thorne.
Quand je reprends mes esprits, la petite robe bleue est toujours là, posée sur le lit d’une chambre également bleue, la chambre de Heather par un matin d’été, dans la lumière filtrée de laquelle se faufile une question lancinante : mon passé deviendra-t-il celui de Heather Thorne ?
Je referme mon manuscrit pendant qu’une neige duveteuse virevolte dans l’air frais. Sur son fauteuil le chat m’observe. Il n’a pas bougé depuis ce matin, n’a pas mangé son poisson, n’a pas bondi sur le rebord de la fenêtre quand un geai bleu s’y est posé. Est-ce le chat de Heather ?
LA NUIT A ÉTÉ LONGUE ET NOIRE et j’en émerge tant bien que mal, ma pensée encombrée des rêves épars où ne domine plus que le gris des matins confus. Les rideaux sont également gris, les murs, le ciel que je devine chargé dans la pénombre de la chambre. J’ignore toutefois quelle heure il est, quel jour nous sommes, quelle saison réglera mon humeur une fois que j’aurai tiré les rideaux. Je m’extirpe des draps froissés et jette un œil à l’extérieur.
P. est dehors, au milieu d’un sentier dont les bords lui arrivent à mi-cuisse. À chaque pelletée que soulève son corps arqué, la buée de son souffle l’enveloppe et j’imagine les muscles de son dos se contractant, la chaleur de sa peau, la sueur imprégnant la laine malgré le froid mordant. Nous sommes en plein hiver. Je répète : nous sommes en plein hiver. Seule Heather Thorne vit encore à l’heure de l’automne.
L’HOMME A FAIT UN PAS DE PLUS vers elle et Heather Thorne recule, vite bloquée par l’enchevêtrement des branches. Elle scrute nerveusement les alentours en vue d’y trouver une issue, une brèche par laquelle elle pourrait se faufiler sans avoir à avancer à demi courbée, offrant ainsi son dos vulnérable au chasseur.
Acculée au rempart que forment les arbres du côté nord de la clairière, Heather se demande pourquoi elle craint intuitivement cet homme. Elle devrait au contraire se réjouir de son arrivée inespérée au cœur de cette forêt qu’il doit bien connaître pour s’y promener en pleine nuit. Si elle renonce à s’enfuir, il pourra l’aider à retrouver son chemin et lui offrir son bras pour qu’elle s’y appuie, car une douleur cuisante déchire sa cuisse droite, là où son pantalon est également déchiré et laisse entrevoir le sang séchant sur la peau blanche. Une douleur que l’homme a dû percevoir à sa bouche crispée et à son boitillement. Elle attend donc qu’il lui tende son bras, lui offre un peu d’eau de sa gourde, tire un mouchoir propre de l’une de ses poches pour qu’elle essuie le sang qui se coagule lentement sur sa joue droite, toutes choses naturelles lorsqu’on tombe sur une femme blessée.
Pendant un moment, Heather retient son souffle, car l’évocation de ces femmes affaiblies par de trop visibles blessures ramène à son esprit une image qui se perd dans le flou de la nuit, celle d’une femme debout près d’un fossé, l’air hagard, c’est cela, effaré, comme si elle venait de comprendre une équation dont le sens lui avait toujours échappé, de se rappeler où elle avait rangé cet objet, un bijou, une lettre, qu’elle cherchait en vain depuis des semaines.
Heather a oublié les détails de cet événement, mais elle se souvient du sourire de la femme quand elle était passée près d’elle, un sourire qui lui avait signifié de poursuivre son chemin, et qui s’était ensuite figé, comme le reste du corps, tétanisé par un étonnement qui avait soudain fait place à l’effroi et ne pouvait être lié qu’à elle, qu’à son passage sur cette route déserte.
Pour un instant, l’homme n’existe plus. Dans la nuit qu’éclaire une lune aux trois quarts pleine, d’autres images s’imposent à Heather Thorne, le sourire médusé de l’inconnue, son blouson de cuir pourpre, le faible débit d’un ruisseau se perdant dans les fougères, la ligne d’horizon hachurée par la cime vibrante des arbres, et des mots se bousculent à travers les images, Gilles, dis-moi qu’on a pas fait ça, tabarnak. Puis, dans la résonance trop crue du tabarnak , Heather Thorne est frappée par une certitude que confirme le regard de la femme au blouson de cuir pourpre : je suis une femme blessée et je m’appelle Heather, je dois m’appeler Heather. À son tour paralysée, elle se laisse aller contre le tronc d’un arbre et répète je m’appelle Heather, Heather Thorne.
À ces mots, l’homme dirige sa lampe sur le visage de Heather Thorne, qui lève instinctivement les bras, aveuglée par la lumière et n’apercevant derrière le halo jaune que la silhouette noire de l’homme armé. Le temps s’est de nouveau arrêté et ils se jaugent, deux animaux dont l’un a empiété sur le territoire de l’autre, deux fauves ne pouvant partager le même espace. Puis un souvenir nébuleux traverse le champ de vision de Heather à la vitesse de l’éclair, un souvenir qu’elle ne peut rattraper, pareil à un rêve dont les couleurs s’estompent. Je connais cet homme, se dit-elle, de cette lointaine mémoire à laquelle ne peuvent avoir accès les présents troubles. Elle ébauche un sourire, pour que l’homme ne perçoive pas son malaise, et se met à avancer.
Sur le sol, à quelques pas du chasseur, repose la hache de Heather, dont la lame scintille sous les reflets de la lune.


II

S ix mois ont passé depuis ma rencontre avec Heather, six mois durant lesquels j’ai regardé tomber la neige avec un sentiment d’oppression toujours plus intense. Cet hiver allait-il avoir une fin ou l’hémisphère Nord était-il entré dans une ère glaciaire que n’avaient pas prévue les scientifiques ou dont ils nous auraient sciemment caché l’avènement avec la complicité de nos gouvernements, craignant les mouvements de panique et d’exode, l’invasion des pays situés au sud de l’équateur par une horde de nantis qui décimeraient les populations locales, l’augmentation prévisible du taux de morts volontaires parmi ceux n’ayant pas les moyens de fuir, et le morbide et conséquent spectacle des pendus dont les corps givrés se balanceraient dans les vents glacials de juillet ?
Je ne peux empêcher ces scènes macabres d’envahir ma pensée quand je prends conscience de l’inaltérable puissance du froid et de ma totale impuissance à en contrer les effets mortels. J’observe l’accumulation des jours de neige, des nuits qui auront raison de la résistance d’un autre écureuil, Ti-Boutte Côté ou Ti-Boutte Chouinard, de deux ou trois autres sizerins, de moins en moins nombreux dans les mangeoires, et j’anticipe le balancement de mon corps bleui dans l’érable sans feuilles, sans plus jamais de feuilles, incapable d’imaginer que ma vie puisse se dérouler dans un perpétuel hiver, que la maison puisse conserver sa chaleur et que nos moyens de subsistance soient suffisants pour lutter contre ces murs de glace qui recouvriront lentement toute chose vivante.
Les seules saisons qui n’exacerbent pas mon inquiétude sont ces saisons transitoires où nul extrême ne peut constituer une menace, comme cet automne, par exemple, où j’ai abandonné Heather en attendant la venue des jours qui me prouveraient que l’ordre des saisons n’avait pas été perturbé par quelque phénomène atmosphérique ou quelque dérèglement dû à l’imbécile convoitise des hommes.
Ces jours sont lentement arrivés et voilà qu’aujourd’hui, il me semble possible de croire au printemps, au retour des merles et des hirondelles. Malgré la fonte des ruisseaux, je pourrais reprendre mon récit là où je l’ai interrompu et poursuivre cette scène dans laquelle P. creuse le sentier, de la neige à mi-cuisse, mais les odeurs de l’été à venir sont à ce point pénétrantes que je ne peux me résoudre à feindre un hiver dont j’ai tant attendu qu’il s’achève.
Ce récit, j’en ai décidé ainsi quand je me suis levée ce matin, se déroulera en temps réel. J’entends par là que je n’y prolongerai pas l’hiver pour simplement éviter ces trop longues ellipses dues à l’obligation dans laquelle je me trouve, parfois, d’interrompre l’écriture de ces pages pour m’occuper des oiseaux, des chats, de la douleur ou de la joie des miens, de tout ce qui réclame qu’on pose son stylo et qu’on regarde ailleurs.
Il me reste trop peu de vie pour ne pas jouir des déplacements de la lumière jusque dans les mots que je trace à l’encre noire : « soleil et encore soleil, anémones et violettes, rires, pieds nus sur le bois brûlé ». Quant à l’existence de Heather, elle se déroulera aussi selon un tracé régulier, au cœur d’un automne qui s’écoulera parallèlement aux saisons des autres hommes.
HIER, P. ET MOI AVONS ENFIN RÉPARÉ LES CLÔTURES . Nous avons redressé les montants, solidifié les traverses, enlevé les parties trop abîmées et remplacé les perches cassées par d’autres récupérées dans les sections sacrifiées. Nous avons imposé notre présence à ce bout de terrain se repliant dans le désordre, mais cette domestication n’est qu’apparente puisque, dans quelques semaines, d’autres perches auront cédé sous le poids des intempéries, des herbes indociles auront poussé sur le monticule couvrant cette fosse qu’il nous a fallu faire creuser pour le traitement des eaux usées, de même que la mousse et l’herbe, malgré nos efforts, auront progressé sur le dallage prolongeant l’escalier de la maison, entraînant avec elles le sol où elles auront pris racine.
Il faut si peu de choses, si peu de temps pour que les constructions des hommes se dégradent, s’effondrent et disparaissent. Elles n’ont pas la pérennité des arbres, qui ne demandent ni à être réparés ni à être solidifiés et peuvent très bien se débrouiller sans nous. Elles n’ont pas cet acharnement des églantiers, sur lesquels je me suis égratigné les bras en redressant la clôture avec P. dans cette portion de terrain donnant sur la route, dont la légère pente est couverte de ces buissons épineux d’une beauté rose et foisonnante dès que les fleurs éclosent, vers la mi-juin, mais dont nous devrons stopper la multiplication si nous ne voulons pas qu’ils rejoignent la maison et la prennent d’assaut, comme la mousse et l’herbe sur le dallage, comme dans ces films apocalyptiques où le béton craque sous la poussée des racines, où les murs s’inclinent devant le poids des arbres et retournent tranquillement à la terre.
Je fais part de mes réflexions à P. pendant que je nettoie les blessures qui ont infecté mes bras, en insistant sur la coupure en forme de M qui marque l’articulation de mon poignet droit, que j’ai dû me faire en ramassant des tessons de verre dans ce qui devait être un dépotoir domestique derrière l’ancienne grange. Cette marque creusant ma chair ressemble d’ailleurs à la blessure que s’est infligée Heather en s’extirpant de la voiture et qui s’est remise à saigner alors que le chasseur s’avance vers elle et vers la hache tombée au sol, dont le tranchant luit sous les reflets de la lune.
L’intention de Heather est de s’emparer de cette hache et de frapper, si besoin est, ou de s’en servir comme moyen de dissuasion si l’homme se transforme subitement en agresseur, comme dans ces images confuses qui l’assaillent, dis-moi qu’on a pas fait ça, tabarnak, et où une jeune femme est allongée près d’un sentier enneigé. L’homme a cependant perçu le regard furtif que Heather a jeté sur la hache, l’intention contenue dans ce regard, et il attrape la hache pour l’envoyer valser dans les bois, derrière lui.
Sans un mot, il se rapproche ensuite de Heather, dont il scrute le visage comme s’il essayait d’y reconnaître le sien, puis il lui offre sa gourde d’une main tremblante, lui tend un mouchoir, et la regarde droit dans les yeux en murmurant : vous n’êtes pas celle que vous croyez, vous n’êtes pas Heather Thorne. Détournant vivement le regard, il ajoute qu’il va appeler des secours, pour la voiture, pour ses blessures, mais Heather refuse. La Buick fait désormais partie du paysage et il ne servirait à rien d’essayer de l’en déloger. Elle voit déjà les ronces y prendre racine, les rongeurs s’y réfugier, la carcasse se démanteler et la rouille se mêler à la glaise.
Heather Thorne ne veut pas de secours. Elle veut savoir qui est cet homme qui lui semble surgi d’un passé que recouvrent également les ronces, et pourquoi il prétend que ce nom surgi du visage effaré d’une autre ne lui appartient pas. Elle demeure donc là, les bras ballants, perdue dans l’odeur de l’haleine de l’homme, chargée d’un léger parfum de genièvre lui rappelant les joies de l’enfance.
C’EST DE NOUVEAU L’HEURE DES BOMBYX . Après la nuit où l’un de ces insectes a agonisé sur mon bureau, j’ai essayé de me plonger dans l’univers nocturne des papillons, me disant qu’un écrivain doit savoir nommer ce qui meurt sous ses yeux, mais cet univers est si complexe et mon ignorance si grande que je renonce à identifier celui qui se frappe présentement à ma lampe et peut aussi bien être un notodonte triangulé qu’une sorcière noire, dont le nom évocateur pourrait m’entraîner dans l’une de ces histoires où la mort tient à un battement d’ailes.
De toute façon, j’ai appris au fil de mes lectures aussi partielles que désordonnées que le terme bombyx désigne avant tout un genre regroupant divers papillons pouvant eux-mêmes appartenir à différentes familles allant des lasiocampidés aux notodontidés et qu’il existe probablement autant de types de bombyx qu’il a existé de nuits de juillet depuis ma naissance.
Je baisse donc les bras et me résous à l’ignorance, préférant cette imprécision à une volonté de nommer qui pourrait me mener à l’obsession et occuper mes nuits de recherches qui me distrairaient de mes principales préoccupations, à savoir Heather Thorne et l’homme qu’elle a croisé dans les bois. Depuis cette rencontre, je ne cesse de me répéter les quelques mots prononcés par l’homme à l’adresse de Heather : vous n’êtes pas celle que vous croyez, vous n’êtes pas Heather Thorne. Ces paroles proférées par un inconnu dont je n’avais pas prévu l’apparition me déconcertent autant qu’elles ont pu bouleverser Heather, car elles remettent en cause ma propre identité et, plus encore, affectent ma faculté de nommer quiconque entre avec moi dans mon bureau dès que vient l’heure des bombyx.
Se pourrait-il que je me sois trompée, que la femme que j’ai aperçue au volant de sa Buick dans le 4 e Rang ne soit pas Heather Thorne et que j’aie emprunté l’identité d’une femme sans nom ? Se pourrait-il que Heather Thorne soit un imposteur ?
J’observe mon reflet dans la fenêtre, au-delà du fauteuil du chat, la forme imprécise de mon visage, mes lèvres pâles arrêtées sur les mots de l’homme, vous n’êtes pas celle que vous croyez, et me demande si ce reflet est vrai, s’il est celui de la femme que je crois être. Je me rapproche, me penche sur mon image et, mon front contre la vitre froide, je souris à la femme qui s’efface dans la buée de mon souffle fiévreux.
L’HOMME AU FUSIL VIENT DE SORTIR de la forêt et il est assis dans sa camionnette, de la même couleur que sa chemise, rouge, les deux mains appuyées sur le volant et le regard perdu dans les premières lueurs de l’aube, qui pointent derrière la côte au-dessus de laquelle plane un épervier. Je m’appelle Heather, avait dit la femme blessée en s’appuyant contre un arbre, Heather Thorne. Mais l’homme sait que cela est impossible. Il n’a connu qu’une Heather Thorne, une jeune fille à la peau tavelée des mille soleils qui réchauffaient jadis les flancs de la montagne surplombant le village, et celle qui prétend être Heather Thorne ne peut être cette jeune fille.
P ATERSON , DE WILLIAM CARLOS WILLIAMS , repose sur la table noire jouxtant mon bureau. Un signet, placé au milieu du livre, me rappelle que je n’ai pas terminé cette lecture commencée durant l’hiver, le chat sur mes genoux, alors qu’une neige mêlée de grésil se frappait aux fenêtres et que je pensais à Heather chaque fois que mes yeux quittaient la page. J’ouvre le livre à la page 48, là où un autre signet, placé en travers de la page, attire mon attention sur une lettre signée E. D., dont la finale me semblait de nature à alimenter mes réflexions sur ma relation avec Heather : « Pour toi, prétend E. D., le livre est une chose, l’homme qui l’a écrit en est une autre. La conception du temps dans la littérature et les chroniques encourage les gens à faire de telles séparations, qui sont ineptes. »
J’ignore qui est E. D., Williams ne prenant pas la peine de nous éclairer sur l’identité de ses correspondants, et cela m’importe peu, car les deux phrases attribuées à E. D. m’indiquent que c’est Williams qui parle, toujours et encore Williams, qui se sert de paroles puisées à d’autres sources pour les faire siennes et leur redonner vie au sein de l’architecture de Paterson . Dans le cas présent, ce ne sont donc ni E. D. ni Williams qui s’expriment à travers les deux phrases que j’ai reproduites, mais moi, Andrée A. Michaud, qui ne fais qu’une avec mon livre, moi, Heather Thorne.
LE VENT POUSSE COMME UNE POUDRERIE l’épais brouillard s’élevant de la terre gorgée d’eau. Les cheveux collés aux tempes, j’avance dans ce brouillard où disparaissent devant et derrière moi arbres et champs. Seule au milieu d’un noyau de pâle clarté dont la forme mouvante se déplace avec moi, il m’est impossible de deviner ce qui m’attend au-delà de la côte, pas plus qu’il ne m’est possible de toucher les ombres furtives se glissant dans les plis du rideau de bruine retombant sur mes pas.
Je marche ainsi depuis l’aube, fermant de temps à autre les yeux pour tenter d’apercevoir le visage de l’homme au fusil dans le silence mouillé apaisant mes pensées. Un regard m’effleure parfois, le bleu d’un œil dont je soupçonne l’intensité, puis le bleu se dilue dans le gris, emportant avec lui le reste du visage.
À l’approche d’un véhicule dont je discerne faiblement les phares sans pourtant arriver à déterminer la distance qui nous sépare, je quitte la route pour m’approcher des cris d’un huard s’élevant du lac de La Martinique , un ancien bar-restaurant que ne fréquentent plus que les souvenirs. Sur le chemin broussailleux qui contourne le lac, je m’assois sur une chaise de bois abandonnée là par quelque fêtard, peut-être, venu prendre l’air du large au bord d’un plan d’eau entouré de forêt, et essaie de reprendre le cours des événements à partir du moment où l’homme au fusil apparaît dans le tableau, mais je n’y arrive pas.
Je remonte donc le fil du texte et le récris jusqu’à ce que le mot fusil claque sur le clavier et que le huard s’envole. « Fusil, pense- t-elle… » Fusil… Dans la forêt, Heather observe le long bâton de bois et de métal accroché à l’épaule de l’homme qui s’avance vers elle, incapable, cependant, de distinguer son visage, car celui-ci ne forme qu’un ovale noir derrière le halo de sa lampe de poche. Il lui faut attendre qu’il se rapproche pour apercevoir le front haut, les cheveux lissés vers l’arrière, les rides dessinant deux pommiers secs sur les tempes grisonnantes, et pour qu’un sentiment furtif la convainque qu’elle connaît cet homme.
Ce sentiment se précise lorsque l’homme rive son regard dans le sien et que le bleu de l’iris cerclé de jaune, conjugué à la chaleur de l’haleine chargée par contraste d’odeurs fraîches, s’accroche aux franges d’une mémoire ancienne. Je cherche à prolonger ce regard, à déceler ces odeurs ancrées dans l’enfance de Heather Thorne, mais la magie se rompt brutalement dès que l’homme détourne la tête. Le visage se brouille, les parfums de l’enfance se dissipent dans un flou sans attaches et Heather redevient cette femme seule que la peur paralyse.
Dans la brume se détachant du lac en fines volutes que percent les premiers rayons de soleil, je ne vois quant à moi que les ailes déployées d’un oiseau d’aube et de crépuscule effrayé par le claquement trop vif d’un clavier.
J’AI SORTI MON PAPIER À DESSIN pour tenter de tracer le portrait-robot de l’homme au fusil. Le visage que j’ai devant moi est celui de Jeff Bridges dans The Big Lebowski , ce qui est parfaitement ridicule, à moins que Heather n’éprouve comme moi une attirance particulière pour cet acteur vieillissant et qu’elle ait substitué ses traits à ceux de l’homme au fusil pour contrôler sa peur ou se donner l’illusion qu’elle se trouvait dans un univers fictif où tous les rêves étaient possibles, pareille à cette femme qui voulait aller au cinéma par un jour désœuvré.
Or la fiction ne peut davantage reposer sur l’illusion que la réalité, au risque de s’effriter dès qu’un murmure trop tangible la secoue. Ce qu’il me faut rechercher, ce sont les traits d’un homme subitement perturbé par une rencontre inattendue au cœur d’une forêt d’automne, et qui se demande peut-être, comme moi, ce qui l’a poussé dans cette forêt.
Je déchire le portrait de Bridges, ouvre mon manuscrit pour en relire les dernières pages, et saisis mon stylo.
TOUJOURS ÉBRANLÉE PAR LES PAROLES de l’homme et préférant ne pas le suivre de trop près, Heather Thorne a de nouveau appliqué de la boue sur ses blessures, sur ses mains, sur sa cuisse, puis à l’articulation de son poignet droit, dans ce repli où sa veste de cuir aurait dû la protéger mais où une large entaille, apparue elle ne sait comment, lui rappelle sa présence chaque fois qu’elle bouge le bras. Elle est ensuite retournée se réfugier dans son véhicule, parmi les arbres qui y prendraient bientôt racine et la puanteur déjà présente de la rouille. Il fait maintenant jour et elle ressort de la forêt en boitillant, à l’endroit exact où elle s’y était enfoncée pendant qu’une femme, à la radio, annonçait pour le lendemain un temps resplendissant.
Le soleil vient de se lever derrière la colline et elle doit cligner des yeux pour affronter cette lumière trop vive au regard de la pénombre des bois. Elle baisse la tête et aperçoit au sol le cadavre d’une chenille orange et noir, l’une de ces chenilles au corps duveteux que les enfants nomment parfois minous , mais Heather Thorne n’a en tête que les mots de son âge adulte. Pyrrharctia isabella , murmure-t-elle, Isia isabelle, puis elle prend au creux de sa main le cadavre de l’insecte et balaie du regard le chemin de gravier sur lequel trois autres chenilles, deux se dirigeant vers l’ouest, la troisième vers l’est, poursuivent leur lente progression sur les cailloux.
L’exode des chenilles, qu’en d’autres temps elle aurait nommé la migration des chenilles, leur longue et téméraire marche vers l’hibernation. Mais le temps, aujourd’hui, lui semble plus propice à la catastrophe qu’au déplacement saisonnier de certaines espèces. Heather sait que les Isia isabelle cherchent un endroit où passer l’hiver, mais elle ne peut s’empêcher d’imaginer un cataclysme imminent devant la marche funeste de ces insectes qui mourront probablement écrasés par les roues des véhicules, comme des milliers d’autres Isia isabelle s’engageant en ce moment même sur les routes au-delà desquelles elles croient pouvoir trouver refuge contre le froid.
Heather flaire le drame dans le silence trop parfait s’opposant au faible vent charriant l’humidité de la saison. Elle le devine aussi aux marques laissées sur la chaussée par le véhicule de l’homme – vous n’êtes pas celle que vous croyez –, dans lesquelles reposait tantôt le corps de la chenille, Pyrrharctia isabella .
« À L’INSTAR DE HEATHER , j’ai toujours été fascinée par la migration de ce

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents