Balade avec les Astres
600 pages
Français

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Balade avec les Astres , livre ebook

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Description

Une forêt maléfique s'est répandue aux abords des frontières de Vimula. Isolé du reste du monde, le pays subit une dictature sans précédent. Considérées comme de simples marchandises, les femmes y sont réduites en esclavage par un sort puissant. Pourtant, une jeune fille parvient à se rebeller. Jusqu'où ira sa soif de liberté ?
Entre complots et magie, sillonnez un nouvel univers : bienvenue sur Astheval !


Retrouvez le même univers dans le one shot La vengeance sans nom.


Chroniques :
— Nisa Lectures : "La plume de Jeanne Sélène m’a tellement emportée dans cette épopée fantasy que j’ai dévoré la trilogie complète en un weekend. [...] Vous l’avez compris, j’ai A-DO-RÉ !"
— Vieux Informaticien : "L'interpénètration des divers dimensions en fait un des meilleurs livre de fiction fantastique que j'ai lu."
— ML : "Une de mes premières rencontres avec le monde de la Fantasy... Un gros coup de coeur !"


Autres romans pour adultes de la même autrice :
— La vengeance sans nom (fantasy)
— La Route des chiffonniers (feel good))
—Le sablier des cendres(dystopie-fantastique et horrifique)
— Child Trip (feel good)


TW : violences faites aux femmes (physiques et psychologiques).

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782955105481
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TABLE DES MATIÈRES
Balade avec les Astres
Romans de la même autrice :
Le monde connu d’Astheval
Première partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Deuxième partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Troisième partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Épilogue
Remerciements
Glossaire
Jeanne SELENE














Balade avec  les Astres
Romans de la même autrice :




Balade avec les Astres — Livre1 : Un souffle de liberté


Balade avec les Astres — Livre2 : L’héritage des dieux


Balade avec les Astres — Livre3 : Le vent du nord


La vengeance sans nom


La Route des chiffonniers


Le sablier des cendres


Child trip


(Aussi disponibles aux formats numériques)






Ouvrages jeunesse à retrouver sur :


jeanne-selene.fr
« Point de blanc, point de noir, dugris ! »


Livre II du Sage d’Astheval
Le monde connu d’Astheval
Première partie


UN SOUFFLE DE LIBERTE
Chapitre 1


Elle


Les yeux perdus dans levague, elle pensait. Elle pensait au dehors, par-delà l’étroite fenêtre, là oùle Solénon du temps froid brillait et faisait étinceler une rosée givrée.


À l’intérieur, un rai delumière blafarde parvenait avec peine à s’infiltrer, éclairant faiblement sacellule : quatre murs gris, une couche munie d’une fine couverture, untabouret. En Vimula, le pays du dieu Rebelle, on ne gaspillait pas d’argentpour les femelles.


Installée sur le trépied,ses maigres genoux repliés sous le menton, la jeune fille brune regardait laliberté, de l’autre côté de la meurtrière : ces vertes prairies quis’étendaient à perte de vue. Si proches et si lointaines à la fois. Sur lechemin de terre un cheval lancé au galop apparut soudain. Affolés, quelquesoiseaux s’envolèrent pour faire place au cavalier et à sa monture. Points noirsà peine discernables, ils s’égailleraient vers de nouveaux horizons. Elleaurait tant aimé leur ressembler et, d’un coup d’ailes, s’enfuir au loin.


Allons, ton sort n’est pas si tragique , se raisonna-t-elle.


La plupart de sesconsœurs passaient leur vie enfermée dans des shalgas. Toutes conçues selon lesmêmes plans, ces maisons se composaient de chambres minuscules ouvertes sur uncloître encadrant un jardin intérieur à ciel ouvert. Au centre de ces joyaux deverdure trônait une fontaine réservée à la toilette des captives. Chaque soir,les hommes affluaient, choisissant une femme avec laquelle passer un bout denuit. Des femmes muettes, soumises. De simples animaux dépourvus de volonté,incapables même d’apprendre à parler. C’était ainsi depuis toujours. Ou dumoins depuis que le Rebelle avait pris le pouvoir. Aucune n’avait jamaisprotesté contre ce traitement, preuve de leur totale bêtise. Elles n’étaientqu’utérus et vagins. Des machines à enfanter et à donner du plaisir, à peinevivantes. Lorsqu’une prisonnière de shalga attendait un enfant, on espéraitvivement un mâle, qui serait alors vendu à tout homme désirant un fils. Mais sic’était une femelle, on pestait. Sa vie était parfois épargnée, rarement. Ellerestait alors auprès de sa génitrice jusqu’à ses cinq temps fleuris avantd’être monnayée ou échangée.


Au moins suis-je la propriété d’un seul homme…


La jeune fille soupira,le regard irrésistiblement attiré par l’extérieur. Un jour, elle gagnerait saliberté, elle en avait fait le serment.


Les autres femmes nepensaient pas ainsi, elle l’aurait parié. Elle était différente. Depuis sanaissance, elle brillait par sa singularité : affrontant le regard deshommes, babillant puis— sacrilège — acquérant la parole.


Est-ce par peur que sonpropriétaire avait épargné sa vie ? Une femelle capable de penser auraitdû être éliminée et pourtant, elle vivait. Ou plutôt, elle survivait. Car leplus souvent, elle se conformait aux règles : silence, soumission,obéissance. C’était une petite mort que d’être une simple marionnette.


Parfois elle s’autorisaità braver la loi du silence. Les coups de fouet tombaient alors, mais elle lesrecevait sans ciller. Ce n’est qu’une fois seule, dans sa chambre, qu’ellelaissait les larmes couler, maudissant les hommes et son existence misérable.


La porte s’ouvrit dans ungrincement. Elle reconnut le souffle de son géniteur et tressaillit.Qu’allait-elle encore subir aujourd’hui ? Elle resta assise sans bouger.La tête penchée sur le côté, docile.


De sa voix grave etprofonde, il lança d’un ton sec et cassant :


— Je m’en vais dansdeux jours en voyage d’affaires. Tu partiras avec ta mère dès demain pour lashalga de Sinex.


Son cœur manqua unbattement. Elle avait été vendue ! Pourquoi ? Mue par une paniqueirrépressible, elle se retourna précipitamment et se jeta aux pieds de sonpère, agrippant ses jambes de ses deux bras menus.


— Je vous ensupplie, gémit-elle, pas ça !


— Démone !Profane ! Ravale tes mots ! J’aurais dû t’égorger à la naissance…


D’un geste brusque, il lasaisit par le bras et l’entraîna à sa suite. Déséquilibrée par sa rudesse, ellechuta sur les dalles pavées. Un élancement vif vrilla son épaule dontl’articulation peinait à suivre le mouvement. Sa hanche heurta la pierrefroide. Elle ne parvenait pas à se redresser. La poigne de l’homme seresserrait et elle dut se résoudre à se laisser traîner comme un vulgaire sacde marchandise. Elle aurait voulu lutter, mais à quoi bon ?


Enfin arrivé dans sonbureau, il la lâcha pour rejoindre le cabinet adjacent. Elle se recroquevilla,réprimant un sanglot. Le visage en partie enfoui contre les cuisses, elleguettait son retour. Elle savait qu’il reviendrait vite, trop vite, et lesmains chargées : une statuette à l’effigie de son immortel favori àgauche, un fouet à multiples lanières à droite. Cette scène s’était répétéetant de fois… Le corps tendu à l’extrême, elle attendait que les coups tombent.Sa propre respiration, rendue bruyante par la peur, masquait tout autre bruit.Submergée par une vague d’émotions, elle ferma les yeux. Une partie de sonesprit espérait que cela suffirait à faire disparaître son environnement. Quandle premier coup s’abattit sur son dos, la brûlure fut cuisante. Le claquementdes lanières de cuir emplissait désormais ses oreilles. La voix psalmodiantquelque obscure prière restaitincompréhensible. Elle sentait le fin tissu de sa robe se déchirer en mêmetemps que sa peau diaphane. Serrer les dents, il fallait serrer les dents. Nepas laisser échapper sa souffrance, ne pas lui accorder ce plaisir… La torturedura un temps infini, ou quelques souffles à peine, elle n’aurait su dire.Quand il s’arrêta, satisfait d’avoir vengé son dieu, elle resta longtempsseule, prostrée au milieu de la pièce. Le sang coulait lentement le long de sondos qu’elle sentait poisseux. Au même rythme, les larmes mouillaient ses joues.Il fallait bouger maintenant, malgré la douleur qui en serait amplifiée. Ellese déplia lentement, laissant échapper un bref gémissement. Son corps n’étaitplus que flammes. L’image de la shalga s’imposa à son esprit et la plainte sefit plus sonore. Elle serra les poings. Elle aurait voulu saisir le moindreobjet à proximité pour le détruire, hurler à pleins poumons, tuer de ses mainsson géniteur… Au lieu de quoi, elle quitta la pièce en silence.


À pas lents, elle sedirigea vers la grande fontaine du domaine. Le Solénon se couchait et lesombres prenaient possession du jardin. On entendait à peine le chant d’unoiseau et ce calme pesait comme une chape de plomb. Doucement, elle décolla engrimaçant le tissu qui avait adhéré à ses blessures et enleva sa robe enloques. Le tissu, autrefois beige, oscillait entre le rouge et le brun. Elle lelaissa tomber au sol et enjamba la margelle pour se glisser dans l’eau glacée.Ce contact raviva les brûlures un instant puis son corps s’engourdit, chassantla douleur pour ne plus laisser place qu’à un froid intense.



Blottie dans sacouverture, elle repensait à toutes ces tortures subies depuis sa naissance. Leplus souvent parce qu’elle avait parlé, manquant de respect aux dieux, brisantleur loi… C’est quand on avait découvert sa capacité à lire et écrire qu’elleavait enduré les pires sévices. Une femme ayant ce privilège ! Impensable,elles n’étaient que des animaux ! De ce jour, elle gardait une longue balafredans le cou.


C’est en suivant ensecret les cours de son frère aîné, cachée dans un coin de la pièce, qu’elleavait appris cet art. Consciencieusement, elle s’était entraînée des chiffresdurant, seule dans sa chambre, avec une branche brûlée dérobée en cuisine. Lecharbon lui permettait de laisser des traces sur le sol, traces qu’elle sehâtait d’effacer pour ne pas être prise en faute. Puis on avait découvert sonsecret malgré toutes ses précautions.


La colère de son géniteurl’avait presque tuée. Le visage rouge, les poings serrés, il avait frappé commejamais.


Pourquoi l’avoirgraciée ? Elle aurait mille fois mérité la mort et pourtant, il neparvenait jamais à commettre l’irréparable. Souvent, elle souhaitait qu’ilmette fin à ses jours, la libérant de cette existence inutile. Elle aurait dûavoir le courage de s’en charger elle-même… Si ce n’était l’espoir, l’espoird’un avenir.


Un sanglot nerveuxs’échappa de ses lèvres.


L’espoir d’un avenir…Quelle blague !


C’est dans une shalga que se trouve ton avenir,sombre idiote.


Elle dut serrer les dentspour ne pas se remettre à pleurer. Ses nuits ne seraient plus que viols àrépétition. Son enfance était un paradis en comparaison de ce qui l’attendait.


Impossible de dormir.Elle chercha à se retourner sur son lit, mais la douleur de son dos lacéré l’enempêcha. Agacée, elle se leva et avança d’un pas lent vers l’étroite fenêtre.


Dans le ciel nocturne,les deux lunes rouges éclairaient les environs. Chacun de ces deux demi-cerclesparfaits représentait un dieu de l’ancienne mythologie vimulienne. L’un semontrait aux humains sous la forme d’un homme et l’autre sous ceux d’une femme.On racontait qu’avant, à l’époque où on les honorait encore, ils ne formaientqu’une seule et unique lune argentée, toujours pleine. Puis, les dieuxs’étaient battus, mais aucun n’avait gagné le combat. Ils n’avaient réussi qu’àse séparer et à teinter la lueur nocturne de leur sang.


Un jour, les deux lunesse réuniraient pour réparer leurs torts. C’est une histoire que la jeune filleavait inventée un soir et elle y croyait dur comme fer, comme s’il s’agissaitd’une antique prophétie. Alors, les dieux se rencontreraient plusieurs fois parcycle, le temps d’une nuit où ils éclaireraient le monde de leur douce lueurd’antan… Comme ce serait beau et doux !


Mais il n’y avait guèreplus qu’elle pour prier les lunes. Les hommes avaient délaissé ces immortels etélevé au rang de divinités les héros de la Grande Guerre du Rebelle. Même lafille des premiers dieux— comme on les appelait autrefois — n’étaitplus honorée. Chaque jour, au moment du deuxième repas, cette déesse passaitdevant le Solénon, son amant, et en filtrait les rayons. La lumière devenaitalors bleutée et délicate. Comme cet instant était doux ! Le front appuyé contrela pierre glacée, la fillette pouvait encore sentir la tendre caresse del’union entre la lune bleue et le Solénon. Elle appréciait tant s’étendre alorssur l’herbe douce et fraîche du jardin…


C’en est fini de ces instants de grâce. Une foisenfermée dans ta shalga, tu n’auras même plus ce plaisir-là.


La notion de plaisir larenvoya quelques cycles plus tôt. Elle avait eu une amie autrefois, une jeunefille qui, comme elle, appartenait à son père. Ce dernier l’avait vite vendueen prenant conscience de cette amitié contre-nature. Puisque la parole leurétait interdite, elles s’étaient inventé un langage avec les mains qu’ellesseules comprenaient. C’était rudimentaire, mais si libérateur. La jeune filleeut un sourire fugace en se remémorant la tendresse qui les unissait.


Puis, sa sœur d’âme étaitpartie.


Dépossédée de sa seuleraison de vivre, elle s’était enfermée dans un comportement autodestructeur,enchaînant les blasphèmes et les punitions. Il aurait dû la tuer.


Si seulement…


J’attends la mort depuis si longtemps, mais jesuis trop lâche pour agir seule.


Une shalga…


Il ne peut rien arriver de pire. Je ne peux pasaccepter cet avenir.


Pour la énième fois, elleimagina mille scénarios pour mettre fin à sa vie. Pourtant, une étincellerésistait en elle, comme toujours. Puis une voix souffla dans les tréfonds deson âme…


Il faudrait environ sixjours de charrette à cheval pour rejoindre la shalga la plus proche.


Oui !


Six jours hors des mursde sa prison.


Six jours !


Un espoir plein denaïveté commença à germer en elle…


Personne ne monterait lagarde la nuit, les brigands étaient si rares en ce pays. Quant aux femmes,elles ne seraient pas attachées puisque aucune ne s’était jamais rebellée.


Lorsque tout le monde dormira, il sera facile deramper jusqu’au buisson le plus proche avant de courir le plus loinpossible ! Oui, tu es capable de ça, n’est-ce pas !


Elle repassa mille et unefois cette scène dans son esprit avant de s’endormir enfin. Elle rêva deliberté, sa liberté. Vivre sans se poser de question, ne faire qu’une avec lanature. Comme elle avait hâte !



***



L’amant de la lune bleuela réveilla très tôt le matin. Il baignait de sa douce lumière le paysage, leteintant d’une couleur rouge orangé. Une légère brise balançait au loin lesbranches des grands arbres où, un à un, les oiseaux se mettaient à chanter dansune joyeuse pagaille. Par son éclat magnifique, le prince Solénon faisait toutrayonner, magnifiant la campagne avoisinante. C’était la dernière fois qu’ellecontemplait cette vue.


Son dos, encore meurtripar les coups de fouet, rendait le moindre déplacement difficile. Elle devraitoublier ses douleurs pour mettre son plan à exécution. Le jeu en valait lachandelle, bientôt, elle serait libre. Derrière son fin visage couvert debleus, on pouvait deviner un sourire et ses yeux argentés qui pétillaient.


Argentés.


Ses yeux arboraient cettecouleur inhabituelle.


Étrange, murmuraientcertains. Pour d’autres, en particulier les chamans, c’était un signeincontestable : cette fille était une sorcière. Tout en elle le disait.Son physique singulier inspirait la méfiance. Outre ses iris improbables, sescheveux se révélaient plus noirs qu’une nuit sans lune excepté une mèche qui,comme ses yeux, brillait de l’éclat du métal. Elle était grande aussi, plus quela majorité des hommes et cela suffisait à la rendre inquiétante.


Un jour qu’elle étaittrès malade, son géniteur avait fait venir un chaman, de peur qu’elle necontamine toute la maisonnée. Le guérisseur n’avait pu trouver son mal audébut. Il avait invoqué ses dieux, brûlé dans la chambre toutes ses réservesd’herbes sèches… Sans succès. Puis, pendant un délire dû à la fièvre, elles’était mise à parler dans une langue que personne ne connaissait. Personne,sauf lui, Elidu. C’était la langue de la magie, celle que tous ceux de saclasse utilisaient pour puiser le pouvoir. Plus de doute, il avait en face delui une ensorceleuse ! Ils’était alors souvenu de cette maladie, il l’avait lui aussi contractée aprèsavoir accepté l’ âme lors de ce jourfantastique…
Chapitre 2


Elidu


Bottes de cuir souple,pantalon large couleur bois et chemise blanche à manches amples ; il avaitrevêtu ses plus beaux habits pour l’occasion. Sa dague pendait sur sa hanchegauche, plus lumineuse que le Solénon lui-même tant il l’avait frottée. Seslongs cheveux châtains rassemblés avec un ruban rouge assorti à sa ceinturelaissaient échapper un effluve suave. Fin prêt, Elidu tremblait de joie etd’impatience à la perspective de cette journée.


Après s’être miré unedernière fois sous toutes les coutures, il sortit de sa maisonnette en courantet faillit renverser une femelle qu’il ne manqua pas d’insulter. Excellentmoyen de décompresser… Il sella ensuite son vieux cheval gris pommelé. L’animalétait lui aussi propre comme un sou neuf : brossé, sabots noirs de graisseet harnachement briqué pour l’occasion. Ils auraient fière allure, assurément.Elidu mena la bête jusqu’à l’extérieur et grimpa à la hâte. Sans prendre letemps de détendre sa monture, il la lança au galop sur la piste. Son cœurs’emballait soudain à l’idée d’arriver en retard.



***



Quand Elidu pénétra dansla cité de Sham, il avait finalement des chiffres d’avance. Il en profita pourprendre soin de son cheval qu’il attacha dans les boxes du temple. Il lui ôtaselle et filet avant de le bouchonner. Le jeune homme l’avait tant poussé surla route qu’il était blanc de sueur et ses naseaux restèrent dilatés un longmoment avant que sa respiration ne retrouve un rythme normal.


Les mains d’Elidu furentrapidement collantes de la transpiration du pommelé et, en passant devantl’abreuvoir, il les lava soigneusement avant de remettre un peu d’ordre dansses vêtements. Il aurait dû mesurer davantage sa vitesse, son vieux hongre neméritait pas un tel traitement, mais les circonstances exceptionnellesmettaient à mal sa raison.


Plus il se rapprochait dugrand bâtiment de pierre et plus son cœur battait la chamade dans sa poitrine.Il allait enfin recevoir le don de magie, après tous ces cycles d’études.Depuis sa plus tendre enfance, il passait son temps à lire les œuvres desgrands chamans de Vimula. Tout ce qui se rapportait à leur art le passionnait.Il s’imaginait, jetant des sorts plus complexes les uns que les autres, luttantaux côtés des meilleurs contre des êtres maléfiques désireux de renverser leculte du Rebelle.


Et aujourd’hui, aprèsavoir réussi ses études et montré ses connaissances, il allait recevoir l’âmequi lui permettrait d’utiliser la magie.


Il prit une ample boufféed’air frais, suspendit ses gestes l’espace d’un souffle, puis poussa la lourdeporte grinçante pour pénétrer dans l’obscurité du temple. À l’intérieur, uneodeur poussiéreuse et âcre persistait, c’était celle du prix de la magie. Sespas le menèrent devant l’immense statue du dieu des chamans. Elidu s’arrêta letemps d’une génuflexion. La vision du visage sculpté le remplit d’allégresse.Il ferma un court moment les yeux et ses lèvres formèrent une prièresilencieuse. Rempli d’une profonde sérénité, il se dirigea sur le côté gauchede l’édifice au plafond haut taillé à même la roche. Un peu plus loin, ils’assit en tailleur face au mur et, tête penchée sur le côté, entra enméditation.


Après quelquesmi-chiffres, il sortit de sous sa chemise un sachet de toile et, dans le creuxd’une dalle, là où tant d’autres avant lui l’avaient fait, il disposa selon undessin complexe des herbes enchanteresses.


Satisfait de sa rune,Elidu murmura une incantation et alluma les simples en leur centre. Il plaçason visage sur le chemin de la fumée et inspira à pleins poumons. Sa têtecommença à tourner, il la rejeta en arrière et, paumes vers le plafond oùtrônait le dieu Chamani, il chanta ses louanges au divin. Plus la fuméel’enveloppait et plus son ton descendait dans les graves. Sa voix, au débuttremblante, prenait de l’assurance. Les mots coulaient de sa bouche avec unefluidité sensationnelle. Puis, après avoir hurlé une dernière fois le nom deChamani, il s’écroula face contre terre.


On vint rapidement lechercher. Deux hommes le traînèrent le long de couloirs sinueux. Lorsqu’ilouvrait les yeux quelques instants, il apercevait sur les murs des fresquescolorées représentant cette même scène qu’il vivait. Dessins et réalités semêlaient et s’entremêlaient, laissant son esprit au bord de la folie.


On le déposa sur un autelde pierre gelé. Après l’avoir dévêtu, les prêtres versèrent sur son corps l’eauvenue de la terre. Elle était brûlante. Les sensations de fraîcheur dans le doset de chaleur sur sa poitrine emplirent son être d’une vibration étrange etenvoûtante. Il frissonna de plaisir. Il allait devenir un chaman, il avaitpeine à le réaliser pleinement.


Sur un second autel depierre, face à Elidu, on apporta le corps inanimé d’un jeune enfant. Il seraitsa réserve. Les prêtres arracheraient au jeune innocent son âme. Ils laglisseraient ensuite dans une pierre qu’Elidu porterait à jamais autour de soncou. Elle renfermerait sa puissance, sa possibilité d’exercer la magie. Si l’onracontait des légendes d’hommes nés avec un don et pouvant utiliser la magie àvolonté, sans besoin d’aucune âme, Elidu savait bien que ce n’était quemensonges pour ravir les petits le soir.


Le donneur s’éveillabrusquement dans un cri de terreur, il se tortillait maintenant sur l’autelavec le vain espoir de s’enfuir. Vendu par sa famille en mal d’argent, il avaitété emmené de force jusqu’ici. Il allait perdre sa vie et, pire que tout, sonâme. Jamais il ne pourrait rejoindre l’Après-Monde ni se présenter devant lesdieux. Son essence resterait prisonnière d’Astheval pour toujours. Un tristeavenir en perspective.


Mais son sacrifice neserait pas vain, il permettrait à Elidu de pratiquer son art, l’enfant seraitsa réserve. Il puiserait en son esprit le précieux pouvoir !


D’autres prêtres serapprochaient du garçon. Il gisait, pieds et poings liés, sur la pierre griseet glaciale. Le doyen des vicaires portait, posée sur ses mains tendues, unelame fine comme une feuille. C’est ce couteau sacré qui ouvrirait bientôt lecrâne du sacrifié. Seule la magie des trois chamans restés légèrement en retraitgarderait l’enfant en vie.


Comme Elidu avaithâte !


Le Grand prêtre plongeal’arme dans l’eau de la terre en entonnant un charme. Puis, il se retourna etappliqua la pointe contre le front du pauvre enfant hurlant de terreur. Vêtusd’or, les trois autres murmuraient pour maintenir le corps en fonction. Leursatours brillants les auréolaient d’une grâce divine. Cette scène était si bellequ’une larme d’émotion perla au coin des yeux de l’aspirant chaman.


Enfin, le doyen incisa etle sang coula, l’enfant hurla de plus belle pendant que la lame brisait soncrâne. Une vapeur dorée s’échappa de l’interstice. Un nouveau chaman vint seplacer à droite du doyen et positionna la réserve de façon à capturer l’âme.Dès que la vapeur entra en contact avec la roche polie, les prêtres cessèrentde chanter et le corps retomba sans vie, la bouche grande ouverte sur undernier râle.


— Par la puissancedu dieu Shaman, j’accepte en mon sein Elidu.


Le Grand chaman saisit lapierre d’ambre dans laquelle dansait encore la précieuse fumée. Avec unmouvement solennel, il pivota. Elidu tendait son esprit vers cet objet tantconvoité qui contenait tout son avenir ; un avenir radieux fait dedomination. Après quelques pas lents accompagnés de psalmodies, le doyen levala pierre d’ambre au-dessus de lui et prononça les mots qui lieraient lenouveau chaman à sa réserve.


Quand il sentit lacordelette autour de son cou, Elidu poussa un cri de joie et les larmescoulèrent sur ses joues sans plus de retenue. Après un dernier regard vers lareprésentation de son dieu, il s’évanouit. Il avait désormais le pouvoir aveclui.



À son réveil, Elidu setenait couché dans un lit étroit, le corps recouvert d’un mince drap blanc. Unmal de tête abominable vrillait ses tempes et ses yeux le démangeaient tantqu’il fut obligé de les refermer sitôt ouverts. Il se sentait glacé àl’exception de son cou où pendait la pierre qui semblait de feu.


C’était la maladie quetous développaient en passant de l’état d’homme normal à celui de chaman. Elledurerait plusieurs jours et mettrait sa vie en péril…



***



Si étrange que celapuisse paraître, c’était cette maladie, si caractéristique, qui affaiblissaitla jeune femelle. Elle ne portait pourtant aucune pierre, comment l’aurait-ellepu en tant que femme ? Et s’il avait affaire à une sorte de chaman innécapable de pratiquer la magie sans utiliser d’autre âme que la sienne ?Cette possibilité le terrifiait. Quoi qu’il en soit, il n’existait pasd’alternative : cette fille devait mourir. Il fallait la brûler avantqu’elle n’apprenne à utiliser cet éventuel pouvoir.


Contre toute attente, sonpropriétaire n’avait rien voulu savoir. Il ne croyait pas en l’existence d’unefemme magicienne.


— Allons bon Elidu,les femelles n’ont aucune forme d’intelligence !


Ne pas se sentir pris ausérieux avait vexé le chaman au plus haut point. Se retrouver ainsi ignoré,malgré sa condition, était inhabituel. D’autant plus que la maladie n’était pasla seule particularité de cette fille… Il y avait aussi, plus troublant encore,cette chose qui n’aurait pas dû être là, ou plutôt, qui aurait dû s’y trouver,mais qui n’y était pas…
Chapitre 3
Elle

Bien entendu, personnen’avait pris la peine de lui expliquer quoi que ce soit après cet épisodefiévreux. Elle avait cru à un mal du froid, fréquent en cette période du cycle.Même si elle côtoyait peu d’autres humains, elle n’était pas à l’abri desmaladies…
La jeune fille chassa ceslointains souvenirs. Le passé n’avait plus d’intérêt, un nouvel avenir sedessinait désormais. Son plan d’évasion esquissé, il lui restait encore às’organiser concrètement. Trop déchirée suite à la bastonnade de la veille, sarobe ne lui serait plus d’aucune utilité. Elle enfila prestement la secondequ’elle possédait. Cela ne suffirait pas… Elle avait aperçu un vêtement de samère en train de sécher dans le jardin. Cette femme soumise n’aurait sûrementpas la présence d’esprit de la prendre, il fallait sauter sur l’occasion.
La main légèrementtremblante, elle tourna la poignée de sa porte et jeta un œil dans le couloir.Personne.
Vite…
Elle rasait les murs, lesoreilles aux aguets. Si son géniteur la voyait, il soupçonnerait peut-être unmauvais tour, risquant de la faire surveiller.
Des inconnus n’imagineront pas une quelconquerébellion de la part d’une femme.
Mais lui , il ne la connaissait que top bien.
Un bruit sur sa droite lafit sursauter. Elle se figea le temps d’un souffle.
Les cuisines… Les domestiques s’activent déjà àpréparer les repas.
Pour rejoindre le jardin,elle devait passer devant cette pièce, pas d’alternative. Elle s’approcha surla pointe des pieds. Les sons venaient de l’autre extrémité, près de l’âtre.Elle devait se lancer. Plus elle attendait et plus elle risquait d’êtresurprise.
Elle retint sarespiration, comme si cela pouvait l’aider à passer inaperçue, et traversa lazone à découvert en courant le plus silencieusement possible.
Elle s’arrêta finalementderrière une colonne de granit qui encadrait l’accès au jardin. Ses poumonss’emplirent enfin d’air, lui faisant légèrement tourner la tête.
La robe tant convoitéeétait là, à quelques longueurs, voletant dans une brise molle. Après s’êtreassurée que personne n’approchait, la jeune fille se glissa subrepticemententre les végétaux.
Sur le fil pendaientd’autres affaires, elle devrait s’en saisir et trouver une solution pour lesemporter également.
—… les portes, dépêchez-vous !
Mince, on vient par ici !
Paniquée, la jeune fillesaisit la robe de sa mère et se mit à courir vers la maison, s’éloignant par làmême de la voix. La panique l’empêchait de réfléchir, elle traversa le couloirsans aucune précaution, ne comptant plus que sur sa bonne étoile.
Sa main libre chercha lapoignée avec fébrilité pendant d’interminables souffles. Elle s’attendait àsentir la poigne puissante de son père s’abattre sur son épaule à tout instant.
Enfin, le bouton tournaet elle s’engouffra dans sa chambre avant de refermer la porte précipitamment,sans se retourner. Son dos heurta le panneau de bois, lui arrachant un cri dedouleur.
Tais-toi idiote , se morigéna-t-elle.
Elle demeura pétrifiée unlong moment avant de se détendre enfin. Personne ne l’avait suivie. Un rirenerveux lui échappa.
Tout ça pour une robe !
Le tissu était épais etles manches longues, cet habit serait appréciable en cas de froid. Elle ne possédaitaucun sac pour le ranger, elle devrait le dissimuler sous le sien. Elle le nouasur ses hanches et redescendit les pans de sa toilette.
Pas terrible…
Avec la bosse bien tropvisible, son camouflage était complètement raté.
Je ferais peut-être mieux de les superposer ?
Elle s’exécuta et le résultat lui parut plus discret.Pour mener à bien son plan, elle aurait aussi besoin de nourriture. Il faudraitjeûner aujourd’hui et garder un maximum d’aliments pour sa fugue.
Le déjeuner arriva un peu plus tôt que d’habitude. Onouvrit sa porte. Comme les quelques autres femmes de la maisonnée, elle sortitdans le couloir et déroula son tapis devant son assiette. Un serviteur vintdéposer le frugal repas avant de s’éloigner. Elle cacha en vitesse le quignon depain dans les plis de sa robe. Grand luxe, il y avait aujourd’hui un morceau desucre ! Plutôt que de le mettre à dissoudre dans l’eau, elle l’envoyarejoindre le pain. Comme unique repas, elle se contenta de boire l’eau troubleoù flottaient quelques herbes suspectes.
Elle rangeait avec soinson tapis dans le coin de sa chambre quand la porte s’ouvrit sur un domestique.
— Voici une capepour le voyage.
Il la posa délicatementsur le lit et sortit sans un mot de plus. À quoi bon parler davantage à une femme ?Elles étaient trop stupides pour comprendre !
La jeune fille grinça desdents. Elle avait hâte de ne plus avoir affaire à tous ces hommes. Dès que laporte se referma, elle s’en alla examiner le manteau. Noir et relativementépais, il comportait une grande capuche et deux manches larges. L’intérieurétait doublé d’un tissu plus fin.
Quel magnifique vêtement ! Il tombe à pic, je vaispouvoir glisser mes réserves et peut-être même macouverture et ma robe déchirée dans la doublure !
Elle décida de découdrequelques points en haut pour pouvoir passer la nourriture et le drap. Encoupant le pain en morceaux et en répartissant au mieux les étoffes, on nevoyait presque pas d’épaisseur anormale sur le manteau. C’était plutôt du bontravail !
*** ...

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