Célia de Monoceros - Tome 1, La mission
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Description

Le roi de Monoceros a une bien drôle d’idée… Il décide d’envoyer sa fille, la princesse Célia dite Lune-de-Cœur, à l’école du village pour moderniser la monarchie et effacer les tensions entre la famille royale et les villageois.
C’est du jamais vu! Célia ne connaît rien à la vie ordinaire. Ce n’est certainement pas son frère aîné, le prince Éric, qui lui viendra en aide. Bien au contraire, Éric fait tout pour lui empoisonner la vie. Cache-t-il quelque chose?
À l’école, la princesse rebelle est d’abord accueillie comme une célébrité. Malaise… Comment faire pour s’intégrer? Sa mission demande tact et élégance! Avec courage, curiosité et vivacité, Célia démasque l’ennemi et découvre des secrets de famille bien mystérieux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 février 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782924421659
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure aux éditions Caramello :
Histoires craquantes (coécrit avec Ginette Lareault), 2014
La grenouille qui repassait ses parapluies, 2017
Au revoir, les amis de la garderie (coécrit avec Ginette Lareault), 2019

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Célia de Monoceros / Anne-Marie Quesnel.
Nom : Quesnel, Anne-Marie, 1971 - auteur. | Quesnel, Anne-Marie, 1971 - Mission.
Description L’ouvrage complet comprendra trois volumes.
Identifiant : Canadiana (livre imprimé) 20190037385 | Canadiana (livre numérique) 20190037393 | ISBN 9782924421642 (couverture souple : vol. 1) | ISBN 9782924421659 (EPUB : vol. 1) | ISBN 9782924421666 (PDF : vol. 1)
Classification : LCC PS8633.U476 C45 2019 CDD JC843/.6—dc23

2019 Les Éditions Caramello www.editionscaramello.com
Éditeur : Jacques Cyr
Conception et montage graphique : Patrice Pronovost
Révision linguistique : Liara Brault
Conception et illustration de la page couverture : Samuelle Pronovost
Tous droits réservés
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2019
Imprimé au Québec
Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque procédé que ce soit, sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, de l’illustratrice et de l’éditeur, conformément aux dispositions de la loi sur le droit d’auteur.

Chapitre 1
M on père vient d’avoir une idée. Une idée « géniale et révolutionnaire », selon ses dires. Or, même si je peux concevoir qu’avoir une idée n’est pas automatiquement un événement apocalyptique, je vous assure que cette décision-ci va mettre mon univers sens dessus dessous.
Vous voyez, mon père à moi, c’est un roi. Première conséquence naturelle : je suis une princesse. Jusque-là, ça va. Je m’y suis habituée.
Houlala… Je suis tellement énervée que j’en perds le fil. Bon, je me concentre. Comment je pourrais vous expliquer ça ? On s’entend pour dire que les pères ont (habituellement) de l’autorité sur leurs enfants. Vous êtes d’accord ? Et quand un père prend une décision qui a le potentiel de changer la vie de son enfant, c’est supposé être pour le plus grand bien du petit, pas vrai ?
Permettez-moi de douter… Au château, la réalité peut être tout autre, parce que je peux vous assurer une chose : entre la façon dont mon père imagine son idée et la façon dont je la reçois, il y a un MONDE !
Voici comment ça se passe dans l’esprit de mon père…

Il était une fois, dans une contrée fort lointaine, un royaume fabuleux et fantastique dans lequel vivaient le roi et la reine de Monoceros. Ils avaient quatre beaux enfants. À la naissance du prince Éric, tous les sujets du royaume les avaient chaudement félicités. En effet, quelle chance que leur premier enfant soit un garçon, un héritier fort et puissant qui serait un jour roi à son tour et perpétuerait les traditions de Monoceros.
Ensuite était venue la princesse Célia, puis quelques années plus tard, les jumeaux Millium et William.
Par une belle journée de fin d’été, le roi de Monoceros convoqua ses enfants dans le grand salon familial. Il ne faisait cela que lorsqu’il avait de longs discours sérieux à prononcer, pour donner des conseils, rappeler des traditions oubliées ou… radoter en racontant des anecdotes datant d’il y a plusieurs siècles.
La reine était assise à ses côtés, l’air à la fois fier et soumis, comme toute bonne femme.
— Mes chers enfants, comme vous le savez bien, le royaume de Monoceros est notre fierté à tous. Le respect des traditions nous a permis de nous rendre au XXIe siècle sans perdre trop de plumes, malgré les écarts de conduite de certains membres de la famille royale au fil des dernières générations.
La reine camoufla avec peine un petit cri honteux. Elle baissa rapidement les yeux quand le roi, son mari, lui jeta un regard sévère. Les frasques rocambolesques d’un des frères de la reine avaient jadis bien fait jaser, avant sa disparition mystérieuse alors qu’il n’était qu’un adolescent. On ne prononçait jamais son nom, comme pour effacer son existence.
Le roi soupira, sembla rassembler son courage, puis continua.
— Je vous mentirais si je vous disais que tout baigne. Nous savons de source sûre que les sujets du royaume ne sont pas tous heureux. Il y a dissidence dans les rangs et il est permis de croire qu’une menace sérieuse pèse sur nous. La communication avec le peuple est plutôt cahoteuse, peut-être même en voie de s’éteindre. D’ailleurs…
Le roi semblait vouloir se lancer dans une harangue interminable. Heureusement, la reine le ramena respectueusement à l’ordre d’une petite voix moutonne. Le roi reprit son discours.
— Les enfants, nous avons décidé qu’il était temps de moderniser la monarchie. Nous allons nous rapprocher de nos sujets pour vivre plus près d’eux. Nous procéderons par étapes, avec quelques projets-pilotes qui se déploieront l’un après l’autre. Le premier, qui est d’une importance capitale, sera porté par la princesse Célia.
Celle-ci ouvrit grand ses yeux émeraude, prête à se sacrifier pour sa famille, prête à tout pour protéger le royaume. Elle se jeta à ses pieds et lui dit, avec véhémence :
— Dites-moi, père, comment puis-je servir le royaume ?

Non, mais… nom d’une belette ! Balivernes et bouffonneries !
Je crois que mon père est encore coincé quelque part au XVIIIe siècle ! Et vous, pensiez-vous vraiment que vous étiez pour lire un conte de fées à l’eau de rose ? Que vous allez assister à l’histoire d’une pôôôvre princesse sans ressources qui attendra pendant des siècles d’être sauvée par un séduisant prince, avec qui elle partira pour devenir une noble manufacture à bébés ? Que la dernière phrase du bouquin se lira comme suit : Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…
Ne-non ! Il n’en est pas question ! Il faut évoluer, que diable !
On recommence. Voici MA version de l’histoire. Tout d’abord, les présentations. La princesse Célia, c’est moi. Ravie de faire connaissance !
C’est beaucoup mieux comme ça, politesse oblige.
Alors oui, le roi et la reine de Monoceros sont mes parents, mon frère aîné s’appelle Éric (lui, c’est un vrai petit prince, dans le sens que vous connaissez ; je vous en reparlerai) et j’ai deux jeunes frères (des jumeaux identiques), William et Millium. Oui, Millium. Vous avez bien lu. Moi aussi, je trouve ça ordinaire comme prénom.
C’est vrai aussi que mon père nous a réunis pour nous parler de l’évolution obligée de la monarchie. Malgré son looooong discours méga ennuyeux, j’avoue que je suis d’accord sur le fond : il FAUT qu’on se modernise. Ça presse ! Se promener dans les rues à bord d’un carrosse doré en faisant d’insignifiants be-byes d’une main gantée à tout le monde qui se tient sur le trottoir avec un petit drapeau de la monarchie, c’est pas mal dépassé.
Là où j’ai commencé à m’énerver (une princesse qui s’énerve… vous saviez que c’était possible ?), c’est quand il nous a annoncé, à travers sa barbe à la coupe impeccablement royale, que j’allais devenir l’idiote du village pour sauver le royaume. Ou est-ce l’idiote du royaume pour sauver le village ? Je ne sais plus…
Bon, j’avoue qu’il n’a pas présenté son idée avec les mêmes mots que moi, mais vous saisissez le truc.
Et contrairement à ce que le début de ce bouquin a pu tenter de vous faire croire, je n’ai pas du tout réagi comme une princesse docile, vêtue d’une majestueuse robe de dentelle ivoire et de taffetas rose avec des escarpins en satin.
Oh que non ! J’ai plutôt rué dans les brancards comme un mustang qu’on aurait attaché à un poteau.
Ben… respectueusement, quand même. J’ai beau bouillonner par en dedans, mon père, c’est tout de même le roi Cléridan IV de Monoceros. Mais mes yeux larguaient des éclairs quand j’ai appris ce qu’il voulait que je fasse. Du jamais vu ! Une grotesque farce ! Mon sang est royal, c’est vrai. Je suis une princesse, c’est vrai aussi. Peut-être un peu capricieuse et gâtée de temps à autre, je l’avoue. Mais là, Cléridan dépasse royalement (c’est le cas de le dire) les bornes !
Je vous le jure, je l’ai fait répéter :
— Tu veux que je fasse QUOI ?
Sans broncher, il m’a répété la même ânerie :
— Je veux que tu ailles à l’école avec les enfants du village.
Voyez-vous ça ? ! Pour qui il se prend, le roi ? Bon, enfin… il est le roi, je le sais, mais quand même ! Moi, la princesse Célia de Monoceros, dite Lune-de-Cœur, aller à l’école ? Passer mes journées dans une vulgaire école de village ? Pour apprendre quoi ? Des imbécillités ? Des nouveautés qui fondent comme neige au soleil ? Pour me salir les mains en tenant des crayons, me meurtrir les genoux en jouant au drapeau durant la récréation… Que sais-je de la routine d’une école ?
Pas la moindre chose, à part ce que j’ai lu dans des livres. Et j’entends bien ne jamais avoir à le découvrir. Ma vie est beaucoup trop occupée pour passer mes journées à apprendre mille et un trucs dont je n’aurai jamais besoin.
Vous voulez connaître mon emploi du temps ? Le lundi, il y a le masque capillaire à l’eau de rose, les jeux dans le jardin du palais et les interminables essayages de robes pour tous les banquets du mois. C’est absolument horrible ! Se tenir droite comme une tige de bambou des heures de temps pendant que la couturière prend ses mesures, ce n’est rien de moins qu’une torture.
Je pourrais bien vous détailler le reste de mon horaire, mais ça vous ennuierait.
Pourtant, la nouvelle traumatisante ne s’arrête pas là ! Mon père a décidé que sa seule victime serait moi. Ni Éric, ni William, ni Millium ne vont subir le même sort.
C’est là que j’ai crié à l’injustice. Haut et fort ! Et le match de tennis verbal entre mon père et moi a commencé.
— Pourquoi les gars n’y vont pas ?
— La réponse est dans ta question.
— Hein ?
— Répète ta question.
— Pourquoi les gars n’y vont pas ?
Silence dans le salon. Et mon père tambourine des doigts et hoche la tête en me fixant par en dessous, en attendant que ça clique.
La raison m’apparaît cruellement. Je m’exclame de plus belle.
— C’est parce que je suis une fille ? ! Tu me punis parce que je n’ai pas de pé…
Mon père m’interrompt durement.
— CÉLIA ! N’oublie pas à qui tu parles.
Mon père a beau tolérer quelques-uns de mes éclats rebelles, je sais quand je suis sur le bord du précipice. Je lève les mains en signe de capitulation, comme pour m’excuser, et je reprends sur un ton plus doux.
— Mais papa ! C’est pas juste ! Pourquoi moi et pas les gars ?
Avant de répondre, mon père demande à mes frères de sortir de la pièce. Les jumeaux partent en courant, heureux de pouvoir aller jouer ailleurs, mais Éric prend le temps de me faire une grimace dans le dos de mon père, ce qui ne fait rien pour calmer ma colère.
— Célia, j’ai besoin de toi. Je te fais confiance. Je sais que s’il y en a une dans la maison qui peut sauver le royaume en établissant de belles relations avec les sujets, c’est toi, avec tes grands talents de communicatrice.
C’est sur ces paroles que j’ai un petit moment de faiblesse. Le grand Cléridan IV de Monoceros s’appuie sur moi, sa fille, pour sauver le royaume ? Quel honneur ! Je me sens vraiment émue, les yeux rendus humides par l’émotion.
Je me prépare à me jeter dans ses bras en lui promettant de faire de mon mieux quand il me coupe dans mon élan.
Il se lève, ignorant mon geste, et se dirige vers la porte en disant ceci :
— De toute façon, Éric est le futur roi et est beaucoup trop important pour être sacrifié. Et les jumeaux doivent être protégés à tout prix. Il n’y a qu’une fille pour s’occuper des relations sociales.
Je demeure figée sur place.
Je ne suis qu’un pion. De la chair à canon.
Ma mère suit mon père sans dire un mot, comme un Corgi royal bien dressé.
Chapitre 2
I nutile de dire que j’ai très mal dormi, cette nuit-là. Dans mes rêves, j’étais toujours perdue, jamais au bon endroit au bon moment. Chaque fois que j’entendais une cloche, je ressentais comme un choc électrique dans tout mon corps. Une lourde roche semblait avoir remplacé mon cœur, mes mains étaient moites et j’étais habitée par une peur irrationnelle et constante. Je ne peux pas expliquer de quoi j’ai peur, c’est vraiment bizarre.
Instinctivement, je dirais que j’ai peur de TOUT, ce qui n’est vraiment pas dans mes habitudes. Mon père a plutôt tendance à dire que je suis téméraire, toujours avec son air réprobateur. Je dérange. Je déplace de l’air. Je dis ce que je pense.
… OH ! C’est peut-être ça, la solution ? Je ne réussirai jamais à garder ma langue dans ma poche si je côtoie des villageois quotidiennement. Et le roi aura honte de moi… de NOUS !
Eurêka, j’ai TROUVÉ !
Sans réfléchir, je me mets à courir dans le palais pour aller parler à Mister C (c’est le surnom que j’ai secrètement donné à mon père). À cette heure-ci, je sais qu’il est dans son bureau en train de lire tout le contenu de la boîte mauve qui lui est livrée chaque matin. Celle-ci contient tout plein d’informations provenant du premier ministre, du maire et des royaumes voisins, en plus des multiples demandes des citoyens pour obtenir des faveurs ou des permissions.
Évidemment, j’entre en coup de vent, sans décorum.
… Ce n’est pas une bonne idée.
Mister C lève la tête. Il n’est pas content. J’aperçois immédiatement les orages dans ses yeux. Je m’arrête d’un coup sec, trébuchant presque à cause de la violence de mon arrêt. Le tapis s’est même mis à onduler sous mes pas. Je commence immédiatement à m’excuser en reculant et en multipliant les révérences, cette salutation cérémonieuse que j’ai tant de difficulté à maîtriser, ce qui est très étrange quand on a du sang bleu.
C’était prévisible, je trébuche et tombe sur le dos. Mon cœur arrête de battre. Ça ne va pas bien se passer, j’en suis certaine. J’aurais vraiment dû attendre un peu, réfléchir, déjeuner, aller discuter avec grand-mère Cédiane pour élaborer un plan. Elle est toujours de mon côté.
Ô surprise ! Mister C éclate de rire. Il se lève, fait le tour de son bureau et vient m’aider à me relever, ce que j’apprécie parce que je me suis complètement empêtrée dans mes jupons.
— Bon, on dirait que c’est la pause clown du jour. Viens t’asseoir, ma grande. Qu’est-ce qui se passe ?
Mon père, c’est un homme mystérieux, imprévisible. Il habite son autorité avec grâce et bienveillance et peut nous surprendre par sa gentillesse. Mais pas toujours. Il est aussi intransigeant et sévère. C’est comme si en lui se trouvaient tous les traits humains qui existent. J’avoue que je suis heureuse d’être tombée sur mon tendre papa ce matin. Je lui expose donc ma pensée.
— C’est que… tu sais à quel point je suis maladroite ? Et impulsive ? Et combien j’ai de la difficulté à ne pas dire ce que je pense ? Penses-y, papounet. Je risque de gaffer si tu m’envoies à l’école. Gaffer fort ! D’une façon que le royaume ne pourra s’en remettre. Je ne crois pas être la bonne personne pour cette mission…
Plus je parle, plus l’expression de mon père change. Je suis certaine d’avoir vu un éclair de compassion traverser ses yeux, mais c’est finalement le roi Cléridan IV de Monoceros qui gagne la bataille et une vague de frimas recouvre mon cœur.
— Tu es capable. Tu vas le faire, et tu vas représenter le royaume avec toute la grâce, l’élégance et la compassion d’une princesse. Tu vas t’intégrer facilement et tu vas faire comprendre à tout le monde à quel point notre rôle est important. Notre survie en dépend.
À l’instar de ma mère, je baisse les yeux. Comme un Corgi royal bien dressé, mais le cœur rempli de tristesse.
Mon père retourne derrière son bureau. Je fais une dernière révérence avant de sortir de son bureau. Mon regard voilé de larmes ne quitte jamais le sol.

Je me dirige tout de suite vers les appartements de grand-mère Cédiane. Parfois, j’ai l’impression qu’elle est la seule qui me comprend.
Dès qu’elle me voit, elle me prend dans ses bras. Je ne sais pas ce qu’elle a de spécial, mais ses câlins ont le don de me redonner immédiatement toute ma confiance, tout mon aplomb. Je lui demande comment elle fait pour changer ma tristesse en courage aussi facilement. Elle m’offre un sourire vaguement énigmatique et me demande si je veux un peu de bonheur…
Ah ! Grand-mère et son thé ! C’est une tradition, quand je vais la voir. C’est vrai qu’il est bon son thé, qu’elle concocte elle-même à partir des plantes cultivées dans notre immense jardin royal. Elle me verse une tasse fumante de bonheur et on s’assoit sur son balcon, admirant les jardins majestueux du royaume et les montagnes au loin.
Je lui raconte la mission que mon père m’a confiée. Grand-mère m’écoute patiemment, en prenant des petites gorgées de bonheur. Elle sait à quel point mon père peut être têtu et intransigeant : c’est elle qui l’a mis au monde !
— Ton père est une jeune âme, je te l’accorde, ma belle Célia ! Mais il a un bon cœur. Un très bon cœur, même. Ses intentions sont pures et il a une vision. Son objectif est louable. Je sais qu’il va l’atteindre, malgré les embûches.
Bon, d’accord, je sais tout ça. Je ne dis pas que mon père est pourri, mais je préférerais que grand-mère soit un peu plus de mon côté. Je sens mon humeur maussade revenir.
— Mais… grand-mère… c’est pas juste…
Elle sourit avec tellement de bienveillance que je me sens mieux. C’est étrange, ce truc avec les émotions. On dirait presque qu’elle les ressent, qu’elle les contrôle. Son sourire s’élargit et ses yeux brillent davantage, d’un bleu si profond qu’ils paraissent violets, ce qui crée un contraste intéressant avec ses cheveux bouclés couleur platine.
Un silence s’installe pendant qu’on savoure notre bonheur, chacune dans nos pensées. C’est elle qui me tire de ma rêverie.
— Tu as raison.
Alors là, c’est la confusion qui m’envahit. J’ai raison ? À quel propos ? Je n’ai pas dit un mot, mais on dirait qu’elle m’entend penser. Elle éclate d’un rire cristallin.
— Mais oui, je t’entends. On surestime l’importance des paroles, si tu savais !
Au même moment, la cloche qui annonce la servante de grand-mère sonne. Notre entretien est terminé pour l’instant. Je dois me présenter pour recevoir mon masque capillaire et subir la longue séance d’essayage pour les banquets à venir. Après tout, on est lundi.
Avant de partir, ma grand-mère m’amène devant son coffre à bijoux, sur lequel sont sculptées les armoiries de Monoceros.
Elle en sort un écrin de velours mauve et je ressens aussitôt l’importance de ce moment solennel. Elle l’ouvre avec précaution et j’aperçois une délicate chaîne en or avec un superbe médaillon sur lequel sont gravés un cœur, la lune et une licorne, ornés de pierres d’améthyste. Les éclats de couleur ne sont pas sans rappeler ceux qui se trouvent dans mes yeux, dont l’iris rassemble diverses teintes d’émeraude, de bleu et de mauve.
Avec beaucoup de respect, elle attache la chaîne autour de mon cou. Avec grand-mère, tout peut prendre des allures de grandioses cérémonies. Certains diraient d’étranges cérémonies.
Grand-mère est… spéciale. Comme moi, on dirait.
— Pour ma petite-fille Célia, dite Lune-de-Cœur. Tu t’apprêtes à découvrir tes origines et toute l’importance de ton destin…
Puis elle se tait, ferme ses yeux, dépose ses mains sur son cœur, prend une grande inspiration et ouvre les bras, paumes vers le ciel, comme si elle allait recevoir un énorme ballon.
J’avoue que je ne sais trop quoi faire. Je suis émue par le précieux cadeau qu’elle vient de me faire, mais de plus en plus perplexe. Grand-mère serait-elle en train de perdre la boule ? On dirait qu’elle pousse un peu, aujourd’hui. Y avait-il trop de bonheur dans son thé ? Bref, mon intuition me dicte de fermer les yeux un moment. J’obéis, je prends aussi une grande inspiration, et une image apparaît instantanément dans mon esprit.
Je vois une femme à la longue chevelure platine chevauchant une licorne toute blanche. Une chasseresse, on dirait, à cause de son carquois. Et j’entends le mot Amazone …
Je ne comprends rien. J’ai l’impression d’être plongée sur le plateau d’un film.

Quand j’ouvre les yeux, je suis debout bien droite, les bras ouverts en croix. Je sursaute en criant « Aille ! », les sourcils froncés. La couturière, qui est aussi ma bonne, ma demoiselle de compagnie et bien d’autres choses encore, vient de me piquer pendant l’essayage de ma robe pour le prochain banquet. En baissant le regard, je remarque que la robe est vraiment très différente de ce que je porte habituellement. Elle n’a ni jupons, ni crinoline, ni dentelle, ni broderie et elle ne touche pas le sol. Elle a des manches longues, un petit col serré près du cou, et elle est grise.
— Annabelle ! Qu’est-ce que ce vêtement absurde ?
La couturière hoche la tête en signe de respect, puis elle m’explique.
— C’est votre robe pour aller à l’école, Mademoiselle Célia.
— Mais… c’est absolument horrible ! Est-ce que tous les élèves portent ça ?
— Euh… en fait… peut-être que… pas tout à fait, je crois… à vrai dire, n… n… non. Enfin… c’est que… pour tout dire… c’est plutôt… bref… pour être honnête… ce sont les consignes… de votre père… le roi.
Annabelle cherche ses mots. C’est pénible à écouter et à regarder ! Ses joues sont rouge pivoine. Elle est visiblement très mal à l’aise, la pauvre. Je sens immédiatement qu’un changement de ton s’impose. Je me reprends avec plus de douceur.
— Et toi, Annabelle, tu es allée à l’école du village quand tu étais plus jeune ?
— Oui, Mademoiselle.
— Quel genre de vêtements portais-tu ?
— Des… des robes, Mademoiselle.
— Comme celle-ci ?
— Oui… euh, non. À vrai dire, j’oublie, Mademoiselle.
Je sais qu’Annabelle est d’une loyauté absolue envers mon père. Elle ne veut pas me mentir, mais elle veut respecter les consignes qu’elle a reçues. En fait, elle bafouille. Dans la famille d’Annabelle, à peu près tout le monde a servi la royauté de Monoceros. Le protocole est profondément gravé dans son ADN.
Ce qui lui complique la tâche, c’est que moi, je ne respecte pas toujours les règles… ce qui l’oblige à improviser. Visiblement, ce n’est pas sa force, pauvre Annabelle ! En ce moment, je la sens déchirée : elle ne veut pas désobéir à son employeur, ça crève les yeux. Et moi, je suis Célia la téméraire, celle qui ose déranger et tout remettre en question. À bien y penser, ce sont probablement ces traits qui ont scellé mon nouveau destin d’étudiante.
Je veux bien respecter Annabelle parce que je l’apprécie. Et en même temps, j’ai besoin d’en savoir plus ! Je n’ai reçu aucune préparation pour la vie scolaire qui m’attend, moi qui sais pourtant sur le bout des doigts quoi faire et comment me comporter dans à peu près toutes les situations sociales dans lesquelles la monarchie peut me plonger.
Mais j’en connais moins sur l’école qu’un nouveau-né sur le pouvoir de ses pleurs.
Je débarque du podium d’un coup sec.
— Eh bien, moi, je veux voir des photos de toi à l’école. C’est décidé, on part à la chasse aux photos !
En me débarrassant de la robe grise hideuse, je me pique une fois de plus. Je grimace et j’entreprends d’enfiler mes vêtements habituels. Je me bats avec d’interminables couches de tissus et de jupons. J’ai chaud, je transpire, j’ai mal partout. Je voulais faire un effet dramatique, mais c’est raté.
Je dois me résigner à demander de l’aide à Annabelle. Elle se sent mal, c’est évident, mais elle arrive tout de même à boutonner tout ce qui se boutonne et à lacer tout ce qui doit l’être avec ses doigts agiles et expérimentés.
Dès qu’elle a terminé, je sors de la pièce d’un pas décidé en pointant la direction d’un index autoritaire.
— Allez, Annabelle, on s’en va à la chasse aux photos ! Immédiatement ! Je ne les trouverai pas toute seule !
Je me dirige rapidement vers la cour où attend toujours le cocher avec une des voiturettes électriques du royaume.
— Ah ! Ce cher Gontran. Que je suis heureuse de vous voir ! Allez, on s’en va tous chez Annabelle.
Gontran a l’air ahuri de celui qui ne comprend rien de ce qui passe.
— Chez Annabelle, mademoiselle ? Mais… monsieur le roi ne m’en a pas donné l’ordre. Et… et mademoiselle Annabelle n’est pas avec vous.
À ces mots, on entend un clic-clac aussi sec et pressé qu’inégal dans le hall d’entrée. Annabelle arrive, tout échevelée et hors d’haleine. J’ai encore oublié qu’elle a peine à me suivre à cause de son handicap. En effet, la jambe gauche d’Annabelle est un peu plus courte que la droite, ce qui la ralentit légèrement. C’est un défi dont elle parle rarement et qui ne change en rien son efficacité comme gouvernante. Je souris dès que je l’aperçois.
— La voici, justement. Allez, en route ! Je le veux !
Et j’embarque immédiatement dans la voiturette, Annabelle à mes côtés. Elle a un air vaguement honteux et tristounet.
Ce n’est qu’en traversant le village que je réalise quelque chose : il me manque un bout de la journée ! J’étais chez grand-mère… une tasse de bonheur… le médaillon… l’étrange cérémonie de grand-mère… l’image de la jeune chasseresse sur la licorne… puis le vide.
Mon prochain souvenir est celui de la robe grise et d’Annabelle qui me pique avec son aiguille.
Mystère ! Je devrai revoir grand-mère pour comprendre ce qui se passe. Il y a quelque chose de bizarre, ici…

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