Comment apprivoiser une bête en sept jours
294 pages
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Description

En tant que Choisie des dieux – une personne dotée de pouvoirs magiques à la naissance – la belle et innocente Luciana échappe à une mort certaine après que son père l’a cachée sur l’Île de la Lune. Maintenant, 19 ans plus tard, son père est réapparu avec une terrible demande. Il sera exécuté à moins que Luciana retourne sur le continent et épouse un homme que tous craignent: une brute terrifiante qu’on appelle la
Bête.
Luciana accepte son sort et consent à épouser la Bête – le seigneur Léo – pour sauver son père. Elle apprend bientôt que son fiancé est aussi Choisi des dieux. La terrible puissance de
Léo, capable de maîtriser les éclairs, sème la peur dans le coeur des hommes… et son simple
contact peut mettre fin à la vie d’une femme. Mais Luciana ne peut nier la passion qui fait rage entre eux. Comment peut-elle résister à l’homme qui embrase son âme et la fait sentir ivre de désir – même si le fait de lui céder pourrait les détruire tous les deux?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 juin 2019
Nombre de lectures 64
EAN13 9782898035425
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Éloges au sujet de Kerrelyn Sparks
« Un livre profondément satisfaisant qui vous fera délicieusement tomber en pâmoison. Une intense histoire d’amour remplie de vulnérabilité et de tendresse. »
— Publishers Weekly (critique élogieuse)
« Sparks imprègne habilement ses récits d’une fine intelligence. »
— Booklist
« Sparks écrit si brillamment qu’elle fait évoluer ses personnages de façon magistrale en plus d’être une excellente conteuse. Un autre succès pour Sparks ! »
— RT Book Reviews
« Kerrelyn Sparks possède un immense talent pour raconter des histoires et construire des univers. »
— Fresh Fiction
« Remarquablement bien écrit et tout à fait unique en ce qui concerne l’intrigue, les personnages et l’humour toujours présent. »
— Night Owl Review (premier choix !)
« Un véritable délice ! »
— Lyndsay Sands, auteure à succès du USA Today
« Entremêlant histoire d’amour paranormale et humour, Sparks a manifestement un style qui lui est propre et que les lecteurs adorent. »
— Blogue Happy Ever After du USA Today

Copyright © 2017 Kerrelyn Sparks
Titre original anglais : How to Tame a Beast in Seven Days
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée avec l’accord de St. Martin’s Paperbacks edition.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Guy Rivest
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-540-1
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-541-8
ISBN ePub : 978-2-89803-542-5
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Comment apprivoiser une bête en sept jours / Kerrelyn Sparks ; traduction, Guy Rivest.
Autres titres : How to tame a beast in seven days. Français | Comment apprivoiser une bête en 7 jours
Noms : Sparks, Kerrelyn, auteur. | Rivest, Guy, traducteur.
Description : Mention de collection : Choisis des dieux ; tome 1 | Traduction de : How to tame a beast in seven days.
Identifiants : Canadiana 20189430931 | ISBN 9782898035401
Classification : LCC PS3619.K47 H6914 2019 | CDD 813.6—dc23
À Michelle Grajkowski, je te suis reconnaissante d’être mon agente et honorée d’être ton amie. Tu t’es battue pour ce livre. Merci, Princesse guerrière.
Prologue
À une autre époque, dans un autre monde appelé Aerthlan, il existe cinq royaumes. Quatre de ces royaumes s’étendent sur tout un continent. Là-bas, les quatre rois sont assoiffés de guerre.
Le cinquième royaume se trouve dans le grand océan de l’Ouest et est formé de deux îles du nom de Lune et Brouillard. Là, les pêcheurs et les commerçants se fient aux deux lunes dans le ciel nocturne pour guider leurs navires en toute sécurité jusqu’au port. Au fil du temps, les insulaires ont commencé à prier les déesses des lunes jumelles, Luna et Lessa, et maintenant, ils croient qu’elles veillent sur eux. Les insulaires et leur reine vivent sur la plus grande l’île, Lune. Une seule personne vit sur la petite île de Brouillard : le Prophète.
Les rois sur le continent refusent de s’incliner devant des déesses. Ils adorent le Soleil, un dieu masculin. Ils nomment leur dieu la Lumière, et leur peuple, les Éclairés. Quiconque renie leurs dieux est mis à mort.
Deux fois par année, les lunes s’alignent dans le ciel nocturne. Les enfants nés pendant les alignements seront dotés d’une puissance surnaturelle. On appelle ces enfants les Choisis des dieux. Ils sont à l’abri sur les îles, mais en danger sur le continent. Personne n’a le droit de posséder un pouvoir que les rois n’ont pas, alors ces derniers envoient des assassins tuer les Choisis des dieux nouveau-nés. Les parents qui veulent sauver leur enfant mentent à son propos au moment de sa naissance ou l’envoient en secret à l’île de la Lune, où il ou elle sera en sécurité.
Ainsi commence notre histoire sur l’île de la Lune, au Couvent des deux lunes, où cinq jeunes filles ont été élevées. Elles ignorent tout de leurs familles. Tout de leur passé. Tout de ce que le destin leur réserve.
Elles savent seulement qu’elles sont des Choisies des dieux.
Chapitre 1
Rouge comme le sang. Noir comme la mort.
L’image vint à l’esprit de Luciana à l’instant où elle remarqua les cailloux rouges et noirs dans sa main. Même la troisième pierre, marquée du chiffre deux, lui sembla soudain tout aussi menaçante. Deux morts ? Elle referma vivement le poing autour des pierres divinatoires pour éviter que ses compagnes les voient.
— Venez, maintenant
Assise à sa droite, Gwennore lui adressa un sourire compatissant.
— Ça peut pas être si mauvais, dit-elle.
— Bien sûr, acquiesça Brigitta. C’est qu’un jeu. Tu t’souviens de la semaine dernière, quand j’ai ramassé la pierre qui portait le chiffre sept et que t’as dit que sept prétendants se disputeraient ma main ? Ç’avait pas de sens, mais j’ai bien aimé l’entendre.
— Ouais, laissa tomber Sorcha avec dédain. Tu l’as plus aimée qu’ma prophétie.
— Celle qui prédisait qu’il allait me pousser sept poils sur le menton ? Je remercie les déesses qu’ça soit pas arrivé.
— J’ai pas non plus sept prétendants.
Les yeux de Sorcha brillèrent d’espièglerie quand Brigitta rechigna et la frappa sur le bras.
— Ç’a pas d’importance, intervint Maeve. Pourquoi n’importe laquelle d’entre nous voudrait avoir sept prétendants quand nous sommes là l’une pour l’autre ?
Gwennore tapota la cuisse de Maeve.
— T’as seulement 15 ans. Dans un an ou plus, tu pourrais changer d’avis.
— Te voilà encore à me traiter comme un bébé. Je vais avoir 16 ans dans quelques semaines et à ce moment-là, je s’rai seulement d’un an ta cadette.
Elle la regarda d’un air de défi.
— Ça changerait rien si j’avais 100 prétendants. J’vais rester au couvent avec vous toutes jusqu’à la fin d’mes jours.
— Ouais, marmonna Sorcha. Nous pourrions attendre jusqu’à la fin d’nos jours avant que Luciana nous montre les pierres qu’elle a ramassées.
Luciana soupira, hésitant encore à ouvrir sa main. Sur la quarantaine de cailloux que contenait le bol de bois, un seul était peint en noir. Et seulement deux, en rouge. Elle et ses amies avaient peint la plupart des cailloux de jolies couleurs arc-en-ciel ou de simples chiffres. Comme les cailloux étaient censés leur prédire leur avenir, elles avaient été assez rusées pour mettre les chances de leur côté.
— Pourquoi ce visage inquiet ? demanda Gwennore. Est-ce qu’une seule de nos prédictions s’est réalisée ?
— La tienne, si, lui rappela Maeve. Une fois, j’ai pris trois pierres, une rose, une jaune et le chiffre trois, et alors t’as dit que j’allais trouver trois coquillages roses par une journée ensoleillés. C’est arrivé dès le lendemain matin.
Gwennore renifla.
— Parce que t’es allée à leur recherche sur la plage. J’arrête pas de l’dire : c’est nous qui faisons notre propre avenir.
— C’est pas toujours vrai, opposa Sorcha en fronçant les sourcils. Aucune d’entre nous n’a demandé qu’on nous laisse ici quand nous étions enfants, rejetées par nos familles.
Luciana grimaça à ce souvenir. Comme les autres filles, elle n’avait été qu’un bébé quand on l’avait laissée au couvent. D’après mère Ginessa, elles étaient toutes des orphelines. Mais ce fait signifiait-il qu’elles n’avaient aucune famille ?
Les cheveux blond-platine de Gwennore, ses yeux bleu lavande et ses oreilles légèrement pointues indiquaient clairement qu’elle possédait du sang d’elfe. Avait-elle de la famille dans le royaume elfe de Woodwyn ? Sorcha avait une chevelure rousse flamboyante comme les féroces guerriers de Norveshka. Brigitta ressemblait aux gens du royaume côtier de Tourin.
Luciana soupçonnait qu’elles avaient été abandonnées parce qu’elles étaient des Choisies des dieux. Mais qu’elles aient une famille ou non, elles se trouvaient quand même ensemble, alors à un jeune âge, elles avaient déclaré qu’elles étaient sœurs. Elles représentaient leur propre famille, et la seule prophétie sur laquelle elles s’étaient entendues, c’était celle selon laquelle le Couvent des deux lunes serait à jamais leur foyer.
Chaque jour, les nonnes avaient réservé l’heure précédant le dîner à une méditation tranquille. Luciana et ses sœurs avaient essayé quand elles étaient jeunes, mais chaque fois qu’elles avaient formé un cercle sur le plancher de leur chambre pour essayer méditer, l’une d’entre elles prenait une expression comique et les autres se mettaient à rire. Bientôt, les oreillers commençaient à voler et l’air était rempli de plumes d’oie.
Luciana, huit ans et la plus âgée à cette époque, s’était fait dire qu’elle et ses sœurs devraient inventer un jeu paisible qui laisserait leur chambre en ordre et ne dérangerait pas les nonnes qui méditaient tout près.
Comme le couvent était situé sur l’île de la Lune, il y avait plusieurs plages à proximité. Tôt un matin, les filles avaient accompagné quelques nonnes à la plage la plus proche, où elles avaient cherché des palourdes dans le sable. Pendant qu’elles travaillaient, elles avaient parlé de la dernière prédiction du Prophète. Il avait prédit qu’il y aurait plus de guerres sur le continent. Davantage de mort et de destruction.
Rien d’étonnant, avait songé Luciana. Depuis sa naissance, elle n’avait jamais entendu parler de paix sur le continent. Heureusement, les quatre royaumes étaient tellement occupés à se battre que le continent insulaire était pratiquement oublié. Les deux îles, Lune et Brouillard, ne se faisaient jamais la guerre. À quoi une guerre servirait-elle ? Il n’y avait qu’un seul habitant sur la petite île du Brouillard : le Prophète.
C’était à ce moment que l’idée lui était venue. Pourquoi ne pas inventer un jeu où elle et ses sœurs pourraient faire semblant d’être des prophètes ? Après avoir ramassé 40 cailloux, elle les avait ornés de couleurs et de chiffres. Puisque la plupart des nonnes passaient leurs journées dans l’atelier à traduire et à illustrer des livres, il y avait toujours à portée de main amplement de peintures de diverses couleurs.
Les nonnes leur avaient donné un vieux bol de bois provenant de la cuisine. Après que la peinture avait séché, les filles avaient déposé les cailloux dans le bol, puis l’avaient recouvert d’un linge. Pour jouer, chacune des filles glisserait la main dans le bol, prendrait quelques pierres divinatoires, et se verrait prédire son avenir.
Maintenant, 11 ans plus tard, Luciana serrait 3 des cailloux dans sa main tandis qu’un frisson lui parcourait l’échine. Pourquoi trois cailloux inoffensifs l’inquiéteraient-ils ? Elle n’avait pas le don de prophétie. Ou de malédiction, comme elle était plus encline à le dire.
— Dépêche-toi, la pressa Sorcha. J’veux avoir mon tour avant que les cloches du dîner sonnent.
Brigitta répéta les paroles qu’elles prononçaient avant chaque prédiction :
— Ô grande prophète, révèle-nous les secrets des pierres divinatoires.
Luciana ouvrit la main pour montrer les cailloux. Deux de ses compagnes froncèrent les sourcils. Les deux autres grimacèrent.
Comme ses sœurs, Maeve adopta rapidement une expression remplie d’espoir.
— Peut-être qu’la pierre noire est liée à ta magnifique chevelure noire.
— J’crois que c’que les pierres disent est malheureusement évident, commença Luciana tandis que ces paroles suscitaient l’inquiétude dans le visage de ses sœurs.
Elle dissimula un sourire radieux.
— Le chiffre signifie que dans deux semaines, j’vais rencontrer un bel et grand étranger.
— Évidemment ! s’exclama Brigitta en applaudissant.
Luciana indiqua du doigt la pierre rouge. Pas du sang .
— Il aura des…
— Taches de rousseur ? l’interrompit Sorcha en plissant le nez. Comme moi ?
— Des cheveux roux. Superbe comme les tiens.
Luciana indiqua d’un geste la pierre noire.
— Et il aura un…
Cœur noir ? Elle écarta cette pensée et déposa les pierres sur le plancher.
— Un cheval noir.
— Excellent ! s’exclama Gwennore. Qui est la suivante ?
— Moi.
Sorcha glissa une main sous le linge. Les cailloux cliquetèrent les uns contre les autres pendant qu’elle fouillait dans le bol. Quand elle retira sa main qui serrait fermement quelques pierres, le vent se leva à l’extérieur.
Maeve ferma brièvement les yeux.
— Une tempête se prépare sur le grand océan de l’Ouest et se dirige vers nous.
C’était là une prédiction dont Luciana était certaine qu’elle allait se produire, car Maeve était en quelque sorte liée à la mer.
— Nous devrions fermer les volets.
— Mais tu dois d’abord m’dire mon avenir, insista Sorcha en ouvrant la main pour montrer quatre cailloux.
— Ô grande prophète, révèle-nous les secrets des pierres divinatoires.
Jaune, vert, un et trois.
— Dans un an, tu vas rencontrer un beau et grand étranger, commença Luciana.
Maeve grogna.
— Pourquoi nous fais-tu toujours rencontrer de grands et beaux étrangers ?
— Préférerais-tu qu’ils soient petits et laids ? demanda Gwennore.
Maeve regimba.
— Pourquoi devons-nous même rencontrer un homme ?
— Parce que j’ai pas tellement envie d’épouser un écureuil, marmonna Sorcha.
— Nous allons pas nous marier, argumenta Maeve. Nous allons toujours demeurer ici comme des sœurs.
— J’sais, avoua Luciana. J’aime seulement faire semblant que nous allons vivre des aventures palpitantes et connaître l’amour véritable.
Sorcha brandit les quatre cailloux.
— Alors ?
— Il aura les cheveux blonds et les yeux verts, reprit Luciana.
Sorcha inclina la tête.
— Très bien. Et le trois ?
Luciana se mordit la lèvre, réfléchissant.
— Il aura trois…
— Dents, proposa Gwennore, une lueur espiègle dans les yeux.
Sorcha la foudroya du regard pendant que les autres souriaient.
— Il te donnera un collier serti de trois pierres précieuses pour te montrer son amour et sa dévotion, termina Luciana.
Sorcha sourit.
— Tu donnes toujours la meilleure prédic…
Une rafale s’engouffra à travers les fenêtres, faisant voler le linge du bol de pierres divinatoires. Des gouttes de pluie entrèrent et s’éparpillèrent sur le plancher de bois.
— J’vais fermer le volet, annonça Luciana en se mettant sur pied.
— J’vais t’aider.
Sorcha remit les cailloux dans le bol et se leva.
Quand Luciana souleva le loquet de la porte, une bourrasque l’ouvrit toute grande. Sorcha l’aida à la refermer tandis qu’elles entraient dans le portique couvert qui bordait le côté est de la cour. Le vent fouetta leurs cheveux tressés et pressa leurs longues jupes contre leurs jambes.
Luciana sortit dans la cour pour jeter un coup d’œil aux épais nuages gris. Même s’il restait quelques heures d’ensoleillement, le ciel s’assombrissait à toute vitesse. Une grosse goutte de pluie lui frappa la joue, puis soudainement, les nuages relâchèrent un déluge.
— Dépêchons-nous !
Elle se précipita sous le portique pendant que Sorcha courait à la fenêtre du côté droit de la porte.
Un coup de tonnerre résonna au loin alors que Luciana se précipitait à la fenêtre de gauche. Un instant, elle aperçut ses sœurs à l’intérieur qui allumaient des chandelles et séchaient le plancher.
La cloche du couvent retentissait bruyamment, la distrayant de sa tâche. Au début, elle crut que le bruit était provoqué par le vent, mais le cri d’un homme se fit entendre derrière l’épais portail de bois. Un visiteur ? Maintenant ? C’était peut-être un pauvre voyageur qui cherchait refuge contre l’orage.
Deux nonnes s’empressèrent de traverser la cour pavée pour aller à la rencontre de l’étranger, leur robe de laine crème déjà trempée au moment où elles atteignaient le judas grillagé dans le portail. Le vent qui sifflait empêcha Luciana d’entendre leurs paroles. Quand les nonnes ouvrirent le portail, un homme tirant un cheval pénétra rapidement dans la grande cour.
Il était grand et arborait un large chapeau baissé sur son front pour se protéger de l’orage. Sous la lumière pâle et la forte pluie, Luciana ne pouvait bien le voir, mais il bougeait comme un vieillard qui portait un lourd fardeau sur ses larges épaules. Pendant qu’il attachait son cheval au poteau le plus proche, une charrette couverte franchissait lentement le portail.
Après avoir refermé le portail, les deux nonnes coururent vers le portique sur le côté ouest de la cour jusqu’à ce qu’elles atteignent la dernière porte qui menait au bureau de mère Ginessa, la directrice du couvent.
C’est étrange, songea Luciana. Les marchands qui venaient chercher les livres terminés arrivaient habituellement le matin, et jamais ils ne viendraient sous la pluie quand l’eau pourrait détruire les livres magnifiquement recopiés et illustrés qui faisaient la renommée des sœurs. Leurs livres, transcrits dans les quatre langues du continent, étaient considérés comme des trésors dans tout le monde connu, et l’argent ainsi récolté gardait le couvent bien entretenu et les nonnes, bien nourries et habillées.
Deux hommes descendirent du banc du conducteur, et l’homme au chapeau leur parla pendant qu’ils se rendaient à l’arrière du chariot.
Une soudaine agitation reporta l’attention de Luciana sur la chambre de mère Ginessa. Les deux nonnes en étaient sorties et, apparemment, se précipitaient vers les cuisines situées au-delà de la chapelle et du cimetière.
Mère Ginessa sortit de sa chambre et se dirigea rapidement vers le portique où l’homme attendait. Il retira son chapeau en signe de salutation et, à la surprise de Luciana, mère Ginessa fit une révérence. Ce n’était donc pas un marchand. Il devait être un noble.
Un éclair zébra le ciel, permettant à Luciana de mieux voir l’homme complètement vêtu de noir.
Noir. Un coup de tonnerre retentit au-dessus de leurs têtes, projetant encore plus de pluie sur Luciana. Elle tourna le dos. Ne t’en fais pas , se réprimanda-t-il. Beaucoup d’hommes portaient du noir.
Elle ferma les volets, puis les retint d’une main pendant qu’elle refermait de l’autre le crochet qui les maintenait en place. D’habitude, c’était facile, mais le vent poussait tellement contre les volets qu’elle referma trop vivement le crochet et s’écorcha le pouce.
En grimaçant, elle recula d’un pas et regarda la goutte de sang qui s’élargissait. Rouge.
Un bruit soudain la fit se retourner. Son cœur s’arrêta un moment quand elle constata ce que les deux hommes venaient de retirer du chariot et de déposer dans la cour. Un cercueil noir.
Rouge comme le sang. Noir comme la mort.
— Viens !
Sorcha souleva le loquet de la porte de leur chambre, et le vent l’ouvrit avec une telle force qu’elle alla frapper contre le mur.
Luciana la suivit à l’intérieur, et ensemble, elles poussèrent sur la porte pour la refermer et remirent le loquet. Maintenant que les volets étaient clos, la pièce était plus sombre. La lumière des quatre chandeliers projetait des ombres mouvantes sur les murs blanchis à la chaux.
— Ouf.
Sorcha écarta de son visage ses mèches rousses trempées et Brigitta tendit des serviettes aux deux filles. Luciana se sécha le visage, puis grimaça en apercevant les taches de sang qu’elle avait laissées sur le tissu crème.
— T’es blessée ? demanda Gwennore.
— C’est qu’une égratignure sur mon pouce.
Luciana pressa la serviette contre la petite blessure.
Un éclair apparut à l’extérieur, rapidement suivi par le roulement du tonnerre.
Sorcha séchait ses cheveux avec la serviette.
— J’me demande si les visiteurs vont se joindre à nous pour le dîner.
Les trois filles qui étaient demeurées à l’intérieur la dévisagèrent.
— Des visiteurs ? demanda Gwennore. Qui est-ce ?
Sorcha haussa les épaules.
— Je les ai jamais vus. Il y avait un responsable et deux serviteurs.
Maeve fronça les sourcils.
— J’espère que ce sont pas tes beaux grands étrangers.
— C’est un noble, ajouta Luciana. Mère Ginessa lui a fait une révérence.
Les autres filles restèrent bouche bée. D’habitude, seuls les marchands de livres venaient au couvent.
— Les serviteurs conduisaient un chariot couvert, poursuivit Sorcha, qui baissa soudain la voix sur un ton dramatique. Et vous croirez pas c’qu’il y avait à l’intérieur : un cercueil !
Les autres filles écarquillèrent les yeux au moment même où résonnait un coup de tonnerre au-dessus de leurs têtes.
— Puissent Luna et Lessa nous protéger.
Brigitta leva les mains à hauteur de sa poitrine, les pouces pressés contre ses index pour former deux cercles en un geste de supplication à l’endroit des déesses jumelles des lunes.
Pendant que les autres filles faisaient le signe des lunes, Luciana jeta un coup d’œil à son pouce blessé. Le saignement s’était arrêté et elle en remerciait les déesses, mais elle devenait de plus en plus nerveuse. L’arrivée d’un cercueil ne présageait rien de bon. Il y avait trois ans qu’aucune nonne n’était décédée. Trois années depuis que son don maudit l’avait laissée en paix.
On frappa fortement à la porte et toutes se retournèrent.
— Ouvrez la porte, s’il vous plaît, fit la voix à l’extérieur. C’est sœur Fallyn.
Sorcha tira le loquet puis ouvrit la porte en s’écartant prudemment tandis que le vent l’envoyait encore frapper le mur.
La robe de sœur Fallyn était trempée et sentait l’agneau mouillé.
— Venez vous protéger de la pluie, l’exhorta Brigitta.
La jeune nonne secoua la tête.
— Je ne dois pas m’attarder. Je dois conduire Luciana au bureau de mère Ginessa.
Luciana retint son souffle. Le noble s’y trouvait.
Sœur Fallyn la regarda de la tête aux pieds et claqua la langue.
— Divines déesses, tes cheveux sont complètement en désordre. Tu devrais les tresser de nouveau avant de rencontrer…
Son visage se crispa.
— Rencontrer…
Luciana serra la serviette tachée de sang tandis qu’elle était envahie par un mauvais pressentiment. Quelque chose était sur le point d’arriver, quelque chose qu’elle n’était pas certaine de vouloir.
Sœur Fallyn jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers le bureau de mère Ginessa.
— Je devrais peut-être le lui dire tout de suite pour lui éviter un terrible choc…, marmonna-t-elle pour elle-même.
Luciana recula d’un pas. Le tonnerre gronda et elle sentit l’air autour d’elle chargé de tension. Les cheveux se dressèrent sur sa nuque.
Sœur Fallyn se tourna vers elle.
— Oui, c’est préférable de te le dire maintenant. L’homme qui vient d’arriver est ton père et il est venu te chercher.
Luciana en eut le souffle coupé. La serviette tomba de ses mains sur le sol. Un père ? Elle regarda ses sœurs, et son cœur se serra à la vue de leurs expressions étonnées. Elles devaient avoir entendu la même chose qu’elle. Même alors, elle ne voulait pas y croire.
— Non. J’ai pas de père.
— C’est vrai ! s’exclama Maeve en s’accrochant au bras droit de Luciana. C’est une orpheline. Nous l’sommes toutes. Mère Ginessa l’a dit.
Brigitta agrippa le bras gauche de Luciana.
— Elle part pas. Sa place est avec nous.
Sœur Fallyn soupira.
— Je sais à quel point vous êtes proches les unes des autres, mais on n’y peut rien. Le père de Luciana a le droit de l’emmener.
Luciana déglutit difficilement.
— Comment j’pourrais avoir un père ?
— Mère Ginessa nous a menti, murmura Sorcha en grimaçant.
Les autres filles restèrent bouche bée et sœur Fallyn leva rapidement les mains.
— Ne la jugez pas durement. Elle ne faisait que ce que le père de Luciana lui avait demandé. Il voulait qu’elle soit élevée comme une orpheline pour qu’elle n’attende pas pendant toute sa vie une rencontre qui ne se produirait jamais.
Luciana se raidit comme si elle venait de recevoir une gifle.
— Vous voulez dire qu’il avait l’intention de jamais revenir me chercher ?
Sœur Fallyn grimaça.
— Je ne fais qu’empirer les choses. Viens pour que nous puissions entendre ce que ton père a à dire.
Ainsi, avec quelques paroles de son père, tout serait réglé ? Pendant toutes ces années, son père avait été vivant. Dix-neuf ans. Comment 19 ans à n’être pas désirée pouvaient-ils soudain disparaître comme s’ils ne s’étaient jamais passés ? Elle sentit la colère monter en elle.
— Pourquoi j’devrais le voir ? Il m’a abandonnée.
— C’est vrai, intervint Maeve en resserrant sa poigne sur le bras de Luciana. Elle reste avec nous.
— C’est ton père, dit sœur Fallyn avec un geste impatient. Viens maintenant. Montre un peu de respect. Ne le fais pas attendre.
Respect ? La colère de Luciana lui nouait les entrailles. Comment pouvait-elle respecter un père qui n’avait jamais prévu de revenir la chercher ? Elle devrait le rejeter tout comme il l’avait rejetée. Il devrait éprouver la douleur…
Un sentiment de honte l’envahit. Depuis quand infligeait-elle délibérément de la souffrance à autrui ? Elle avait été mieux élevée. Même si ce n’étaient pas ses parents qui l’avaient fait.
— Ma mère est vivante aussi ?
Sœur Fallyn poussa un soupir.
— Je l’ignore. Tu devras le demander à ton père.
— Elle ira pas le voir, s’écria Brigitta. Elle va pas nous quitter.
Les yeux de Luciana se remplirent de larmes. Comment pouvait-elle ne pas rester avec ses sœurs ? Elle les aimait tellement ! Mais si elle refusait de voir son père, il pourrait partir et ne jamais revenir. Elle pourrait rater la seule occasion de le rencontrer.
— T’es pas curieuse de l’connaître ? demanda Gwennore.
Elle était curieuse, mais que pourrait-elle dire à un père qu’elle n’avait jamais connu ? Pourquoi tu n’as pas voulu de moi ? Était-ce parce qu’elle était une Choisie des dieux ? L’avait-il envoyée ici pour la protéger ? Mais pourquoi lui faire croire qu’elle était orpheline ? Il aurait pu venir lui rendre visite. Il aurait quand même pu être un père pour elle. Mais il l’avait complètement rejetée.
Pourquoi voulait-il soudainement l’emmener ? C’était la seule vie qu’elle avait connue. Ses sœurs étaient sa famille.
— Est-ce que nous sommes toutes des orphelines ? interrogea Sorcha. Ou est-ce que c’était aussi un mensonge ?
Sœur Fallyn pâlit pendant qu’elle hésitait.
— Je l’ignore, mais je sais que si mère Ginessa nous a menti, c’est qu’elle avait une excellente raison de le faire.
— Peut-être qu’elle nous protégeait, suggéra Gwennore. Parce que nous sommes des Choisies des dieux.
Sorcha rechigna.
— Je me fiche d’la raison pour laquelle elle a pu le faire, j’aime pas qu’on me mente !
Luciana prit une profonde respiration, sa décision prise.
— J’vais savoir la vérité.
Peu importe à quel point je pourrais en souffrir.
Quand elle fit un pas vers la porte, Maeve et Brigitta lui lâchèrent les bras à contrecœur. Elle s’arrêta sur le seuil et regarda ses sœurs adoptives. Sorcha paraissait encore fâchée. Gwennore tenta de sourire pendant que Brigitta reniflait. Maeve paraissait si jeune et désorientée avec les larmes qui ruisselaient sur son visage que Luciana pensa que son cœur allait se fendre. Étant la plus âgée, c’était elle qui avait séché les larmes de Maeve quand elle s’était éraflé un genou ou qui l’avait serrée contre elle au milieu de la nuit quand elle avait fait un cauchemar.
— Chee-ana, murmura Maeve en utilisant sa version abrégée du nom de Luciana quand elle avait été trop jeune pour prononcer correctement le nom.
— J’vais revenir, leur assura-t-elle.
Elle allait trouver une façon de convaincre son père de ne pas l’emmener. Elle devait rester avec la seule famille qu’elle avait jamais connue.
Chapitre 2
Pendant que sœur Fallyn se précipitait à travers la cour, Luciana la suivait plus lentement sans se soucier des lourdes gouttes de pluie qui s’abattaient sur sa tête et ses épaules. Elle allait sûrement ressembler à un rat noyé au moment où elle allait rencontrer son père.
Ce qu’il allait penser d’elle avait-il de l’importance ? Son côté rebelle aurait voulu répondre non, mais elle se connaissait mieux. Qu’il s’agisse de son attitude naturelle ou que ce soit le résultat du fait d’avoir grandi en dépendant de la générosité des nonnes, elle l’ignorait, mais elle avait toujours été le genre d’enfant qui tenait à plaire. Elle détestait simplement décevoir.
Le vent semblait se moquer d’elles, les faisant reculer d’un pas à tous les quatre qu’elles franchissaient. Elle détourna le visage de la pluie cinglante et s’arrêta quand elle aperçut les deux serviteurs portant le cercueil dans la chapelle.
Un éclair zébra le ciel si brillamment qu’elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, un mouvement et un bref reflet de couleur attirèrent son attention vers le cimetière. À travers le rideau de pluie, elle vit une femme qui marchait à travers les pierres tombales, la tête recouverte d’un voile noir transparent. Sa robe de brocart rouge semblait dispendieuse.
Le tonnerre résonna au-dessus de sa tête au moment même où Luciana comprenait soudain que même si la femme semblait aussi concrète que sœur Fallyn, sa jupe ne bougeait pas avec le vent. Sa robe rouge et son voile noir étaient secs. Rouge comme le sang. Noir comme la mort.
L’occupante du cercueil n’était pas demeurée à l’intérieur.
Luciana prit une profonde respiration. Son don ne l’avait pas quittée.
— Luciana ! lui cria sœur Fallyn. Pourquoi donc restes-tu comme ça debout sous la pluie ?
Elle jeta un coup d’œil à la nonne qui avait atteint l’abri du portique, puis se retourna vers la femme en rouge. Le fantôme devait avoir entendu sœur Fallyn, car il s’était tourné vers elles. La femme leva son voile pour découvrir son visage.
Luciana retint son souffle.
C’était son propre visage. Instinctivement, elle leva les mains pour faire le signe des lunes jumelles. Puissent les déesses la protéger. Comment se pouvait-il que cet esprit lui ressemble en tous points ? Était-ce une sorte de prémonition selon laquelle elle allait bientôt mourir ?
Mais non, le fantôme paraissait réel.
— Dépêche-toi ! lui cria de nouveau sœur Fallyn, et Luciana releva ses jupes trempées pour courir vers elle.
La nonne secoua la tête d’un air réprobateur.
— Juste Ciel, on dirait que tu viens de nager dans l’océan.
— Je… j’vais bien.
Luciana se tourna de nouveau vers le cimetière. Le fantôme qui lui ressemblait tant était heureusement parti.
Sœur Fallyn frappa à la porte de mère Ginessa, puis l’entrouvrit.
— Je l’ai amenée.
Le cœur de Luciana battait si fort qu’elle ne put entendre la réponse de mère Ginessa.
Sœur Fallyn ouvrit la porte.
— Rentre, maintenant.
Le moment était venu. Luciana écarta les mèches de cheveux mouillés qui s’étaient collées à ses joues et les accrocha derrière ses oreilles. Rassemblant son courage, elle entra. La pièce était sombre, éclairée seulement par une chandelle sur le bureau de mère Ginessa et par le faible feu dans le foyer de pierre qui illuminait le bas du corps d’un homme costaud. Ses épaules et son visage se trouvaient encore dans l’ombre, mais Luciana l’entendit retenir soudain son souffle.
Elle essaya de faire une révérence, mais comme elle n’avait jamais eu de raison de le faire auparavant, son exécution était un peu maladroite.
— Luciana, murmura une grave voix masculine.
Elle se figea. Il connaissait son nom ? L’avait-il toujours su, ou mère Ginessa le lui avait-elle dit quelques minutes plus tôt ?
— C’est renversant, affirma-t-il. Tu ressembles exactement à ta sœur.
Sa sœur ? Était-ce le fantôme ? Luciana frissonna.
— Pour l’amour du ciel, mon enfant, tu es trempée jusqu’aux os, remarqua mère Ginessa en la rapprochant du foyer. Et tes mains sont gelées. Nous ne pouvons pas nous permettre que tu attrapes un rhume.
— Je vais nourrir le feu, offrit l’homme en se tournant vers le foyer et en y ajoutant quelques bûches.
Mère Ginessa déposa un châle de laine sur les épaules de Luciana, puis se servit des coins pour assécher son visage.
Leurs regards se croisèrent. Pourquoi ne me l’avez-vous jamais dit ? lui demanda silencieusement Luciana.
Mère Ginessa pressa ses mains chaudes contre les joues froides de la jeune femme.
— Tout ira bien. Maintenant, assois-toi près du feu. J’ai un peu de vin chaud sur le brasero.
Luciana grimpa sur un tabouret recouvert de cuir tandis qu’elle jetait un regard timide vers l’homme. Il était penché et attisait le feu à l’aide d’un tisonnier. Les flammes illuminaient son visage. Un long nez droit, des rides autour des yeux comme s’il avait passé trop de temps sous un soleil éclatant, une barbe taillée plus grise que noire. Ses cheveux, presque entièrement gris, étaient retenus par une bandelette de cuir sur sa nuque.
Il continua d’attiser le feu comme s’il savait qu’elle avait besoin de temps pour s’ajuster à sa présence. Elle essaya de sentir un lien quelconque avec lui… mais c’était un étranger.
Il s’installa dans un fauteuil devant elle, se pencha vers l’avant et posa ses coudes sur ses genoux. Ses yeux étaient d’un bleu vif, comme si l’âge n’avait pas amoindri sa vue ou son intelligence.
— S’il te plaît, permets-moi de me présenter. Je suis ton père, Lucas Vintello, du royaume d’Eberon, où je détiens le titre de duc de Vindalyn.
Luciana se raidit si soudainement qu’elle faillit glisser de l’étroit tabouret dont sa robe trempée avait rendu le cuir glissant. Elle se redressa avant qu’il puisse la retenir. C’était un duc ? Lucas ? Lui avait-on attribué un nom d’après le sien ?
Il retira sa main quand il vit qu’elle était maintenant stable.
— Je ne doute pas que mon arrivée ait été un grand choc pour toi.
Il serra ses mains si fort que ses jointures blanchirent.
Il est nerveux aussi , songea-t-elle, et elle se sentit plus à l’aise en le comprenant. Elle leva la tête pour le regarder dans les yeux. Ils luisaient de larmes retenues.
— Luciana, prononça-t-il doucement. Je tiens à ce que tu saches que je t’ai toujours gardée dans mon cœur. J’ai prié pour toi chaque jour et je suis tellement… heureux de te revoir.
Son cœur se remplit d’un désir qui menaçait d’effacer sa rancœur. Mais pas entièrement. Car pourquoi un père aimant abandonnerait-il une enfant ?
— Mère Ginessa m’a dit à quel point tu réussissais bien en classe, poursuivit-il en jetant un coup d’œil à la nonne qui s’affairait à remplir deux gobelets. Elle dit que tu maîtrises bien les quatre langues du continent. Et je sais à quel point tu peux bien écrire et dessiner.
— C’est bien vrai, acquiesça mère Ginessa pendant qu’elle leur tendait un gobelet de vin chaud. Tu te souviens de ton étonnement quand quelqu’un a acheté le premier livre que tu as transcrit et illustré ?
Luciana referma ses mains autour du gobelet chaud et regarda le duc d’un air interrogateur. Elle avait terminé son premier livre deux années plus tôt. Comme c’était dans le cadre d’un exercice, il avait été nettement inférieur aux travaux qu’avaient produits les nonnes plus expérimentées au couvent.
Il hocha fièrement la tête.
— J’ai tout ce que tu as fait. Même les dessins que tu as réalisés quand tu étais enfant. Mère Ginessa me les envoyait avec les rapports concernant tes progrès.
Son sourire s’évanouit.
— Évidemment, ajouta-t-il, je devais les garder secrets.
Pourquoi ? Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ? Luciana prit une gorgée de vin et faillit s’étouffer. Il était beaucoup plus fort que le vin mélangé d’eau qu’elle et ses sœurs buvaient habituellement.
— Ça va ? demanda le duc.
— Si.
Elle posa le gobelet sur le plancher de pierre avec un claquement.
— Non, ça va pas, se corrigea-t-elle en levant le menton pour lui faire face. Je pige pas pourquoi mon existence est secrète. Pourquoi m’avoir envoyée ici quand j’étais qu’un bébé ? Si vous vous souciez vraiment d’moi, pourquoi vous êtes jamais revenu me chercher ?
— Luciana, la réprimanda mère Ginessa, tu ne devrais pas…
Le duc leva une main pour la réduire au silence pendant qu’il lui adressait un regard irrité.
— Pourquoi a-t-elle un accent ? Elle est de sang noble, mais elle parle comme une insulaire.
Luciana grimaça. C’était la première fois qu’elle ouvrait la bouche et elle était déçue. Pourquoi vous devriez vous soucier de moi ? siffla une petite voix rebelle dans son esprit. Tu vas pas partir avec lui .
— Elle a été élevée ici, maugréa mère Ginessa, exaspérée. Évidemment qu’elle parle comme une insulaire. Préféreriez-vous qu’elle ait grandi en paraissant différente sans jamais en connaître la raison ?
Le duc soupira et posa son gobelet sur une table à proximité.
— Vous avez là un bon point, mais je n’avais pas prévu ce problème. J’ai supposé qu’elle parlerait comme une habitante d’Eberon puisque les îles et Eberon partagent la même langue. Elle devra perdre cet accent dans les deux prochaines semaines. Peut-elle le faire ?
Mère Ginessa inclina lentement la tête.
— Oui, je le crois. Elle est brillante…
— Et j’suis ici, ajouta Luciana, de plus en plus agacée qu’on parle d’elle comme d’une morue au marché.
— Vot’ Grâce…
— Tu devrais m’appeler père.
Elle ouvrit la bouche, mais ne put se résoudre à le dire.
— J’apprécie que vous vous souveniez d’moi après 19 ans, mais j’vois aucune raison de changer. J’parle comme une insulaire parce qu’ici, c’est chez moi. J’ai aucun désir de partir.
— Luciana, commença mère Ginessa, mais elle se tut quand le duc leva une main.
— Je peux comprendre pourquoi tu es quelque peu… méfiante puisque tu dois avoir l’impression que je t’ai abandonnée. Mais je ne t’ai jamais oubliée, Luciana. À aucun moment.
Ses yeux étincelaient d’émotions diverses tandis qu’il pressait un poing contre son manteau humide.
— Quand je t’ai laissée ici, c’était comme si je m’arrachais le cœur de la poitrine, termina-t-il.
Il semblait si sincère que Luciana dut retenir ses larmes.
— Alors, pourquoi ? Pourquoi vous être débarrassé d’moi ?
— Ma chère enfant, dit-il en lui prenant les mains, je n’ai jamais voulu me débarrasser de toi. Même quand ta mère m’a supplié de t’envoyer ici, c’était la chose la plus dure de ma vie.
— Ma mère ? Elle est vivante ?
Le duc parut soudain triste. Il lâcha sa main et tourna vers le feu des yeux hagards.
Tu l’as tuée.
La douce voix avait traversé la pièce comme une petite brise. Luciana tourna vivement la tête vers elle. Là, derrière le bureau de mère Ginessa, se tenait celle qui ressemblait à un fantôme. La femme en rouge lui rendit son regard tandis que sa bouche se tordait en une grimace rusée.
— Alors, tu peux m’entendre aussi.
Luciana regarda mère Ginessa et le duc. Ils ne semblaient pas conscients de la nouvelle présence dans la pièce.
— Ne fais pas semblant que tu ne peux pas me voir ni m’entendre.
Le fantôme se rapprocha, ses pas glissant silencieusement sur le plancher de bois.
— De toute évidence, tu as le même don que j’avais, souligna-t-elle, puis elle haussa les épaules. Cela n’a rien d’étonnant puisque nous sommes jumelles.
Luciana déglutit avec peine. Pas étonnant, donc, qu’elles soient pratiquement identiques. Mais comment pouvait-elle avoir partagé un utérus avec une autre âme sans le savoir ? N’aurait-elle pas éprouvé une terrible perte dans son enfance ? C’était peut-être la raison pour laquelle elle était si férocement attachée à Brigitta, qui n’était que de six mois sa cadette. Aussi pourquoi elle se sentait si proche de toutes ses sœurs adoptives. Elle avait eu besoin de remplir un vide.
Sa sœur éclata de rire.
— Tu l’ignorais, n’est-ce pas ? Que nous étions deux.
Deux . Luciana se souvint de la troisième pierre divinatoire.
— Je suis née la première, poursuivit le fantôme. C’était moi que père voulait garder. Tandis que toi…
Elle plissa le nez de dégoût.
— Tu as été envoyée dans ce fichu trou à rats, continua-t-elle. Je dirais que c’était un juste châtiment pour avoir tué notre mère.
Ne sachant comment réagir, Luciana resta simplement immobile. Après avoir été élevée dans un couvent qui préconisait la paix et l’harmonie, elle n’était pas habituée à être l’objet de telles paroles cruelles. Se pourrait-il qu’elle ait pu, d’une manière ou d’une autre, contribuer à la mort de sa mère ?
Elle ne savait trop que croire, mais une chose était certaine : elle ne pouvait converser avec sa sœur décédée sans faire connaître son don. Mère Ginessa était au courant, mais Luciana n’était pas certaine de ce que le duc en savait. De plus, que pourrait-elle lui dire ? J’viens de faire la connaissance de ma sœur et elle me déteste ?
Elle se pencha vers le duc, qui fixait encore le feu d’un air triste, apparemment perdu dans des souvenirs douloureux.
— Vous avez mentionné tout à l’heure que je ressemblais à ma sœur.
Il se couvrit la bouche pour réprimer un sanglot.
— Pauvre Tatiana.
Luciana jeta un coup d’œil à sa sœur. Même leurs noms se ressemblaient.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? questionna Luciana.
Tatiana la regarda d’un air dédaigneux.
— Je suis morte, de toute évidence. Tu n’es pas trop futée, n’est-ce pas ?
Les épaules affaissées, le duc essuya les larmes sur son visage.
— Pauvre, belle Tatiana. Être morte si jeune.
— Tu vois ? lança Tatiana en s’approchant. Tu vois comme il me pleure ? C’est pour moi qu’il a de l’affection.
Mère Ginessa se croisa les bras.
— Il fait froid, tout à…
Elle cligna des yeux, puis adressa un regard interrogateur à Luciana, qui hocha discrètement la tête. La nonne promena des yeux inquiets autour de la pièce puis fit le signe des deux lunes.
— Comment ma sœur est morte ? demanda Luciana au duc.
— Frappée par une épidémie, grogna-t-il. Le roi avait exigé que nous nous rendions à son palais d’Ebton. Pendant le voyage, nous sommes restés à une auberge dans le port de Ronsmouth. Tatiana et moi étions tous deux malades, mais elle souffrait beaucoup plus que moi. Nous devions garder nos identités secrètes, alors j’ai loué un vaisseau pour nous conduire à l’île de la Lune. En correspondant avec mère Ginessa, j’avais appris que vous aviez au couvent une guérisseuse de talent.
— Oui, acquiesça mère Ginessa. C’est un fait.
Une autre larme glissa sur la joue du duc.
— Il était trop tard. Ma pauvre Tatiana est morte pendant le voyage.
Luciana éprouva un élan de compassion pour lui. De toute évidence, il aimait sa fille.
— J’suis désolée pour vot’ perte.
Il lui adressa un sourire triste et lui tapota la main.
— Tu devrais te sentir désolée pour moi !
Tatiana frappa du pied, mais ne provoqua aucun bruit.
— C’est terriblement injuste, se plaignit-elle. J’avais tellement hâte de montrer mes nouvelles robes à la cour.
— Je suis navré que tu n’aies pas pu faire sa connaissance, dit le duc à Luciana. Tu l’aurais adorée.
Luciana regarda la moue sur le visage de sa sœur, puis décida de changer de sujet.
— Vous pouvez me parler d’ma mère ? Comment elle était ?
Il regarda au loin, sans voir.
— Elle était mon univers. Bien sûr, c’était un mariage arrangé, ordonné par le roi, mais Ariana était si intelligente, si adorable, si gentille et d’un cœur si pur que je n’ai pu m’empêcher de tomber follement amoureux d’elle.
Luciana sourit.
— Ainsi, lâcha-t-il en la montrant du doigt, les yeux luisant de larmes. Elle souriait exactement ainsi. Et elle avait une magnifique chevelure noire et des yeux émeraude. Toi et Tatiana lui ressemblez énormément même si vous avez toutes deux les yeux bleus comme moi.
— Il est évident que j’ai hérité de la plus grande part de leur intelligence, se vanta Tatiana.
Luciana ignora sa sœur.
— Pouvez-vous m’dire ce qui est arrivé à ma mère ? s’enquit-elle.
Il ferma brièvement les yeux.
— Elle est morte. Deux jours après vous avoir donné naissance. Toi et ta sœur êtes nées la nuit où les lunes se sont alignées, mais évidemment, nous ne voulions pas que quiconque l’apprenne. Même si Ariana a beaucoup souffert, elle a résisté deux jours de plus pour que nous puissions convaincre tout le monde que vous étiez nées plus tard. Sa dernière demande a été que je vous envoie ailleurs…
— Pourquoi ?
Luciana grimaça en entendant sa sœur rire d’un ton moqueur.
— Ma chère enfant, répondit-il en lui prenant les mains. Nous avons fait de notre mieux pour cacher le moment de votre naissance, mais il n’y avait aucun moyen de dissimuler le fait que vous étiez deux.
— Sur l’île, on considère les jumelles comme une bénédiction, expliqua mère Ginessa, mais je crains que ce ne soit très différent sur le continent.
— On considère les jumeaux comme une abomination causée par les deux lunes. C’est encore pire en ce qui concerne les jumelles, car elles représentent les déesses elles-mêmes, précisa le duc en serrant les mains de Luciana. La seule façon de vous garder toutes les deux en vie était de vous séparer. Nous ne pouvions laisser personne savoir que vous étiez jumelles.
— Alors, vous m’avez envoyée ici pour me protéger ? soupira Luciana. Mais pourquoi me laisser croire qu’vous étiez mort ? Vous auriez pas pu venir me rendre visite ?
— Des visites répétées auraient provoqué les soupçons des espions du roi. Je ne pouvais pas prendre le risque qu’ils apprennent la vérité sur vous parce que cela aurait signifié votre mort.
Elle grimaça.
— C’est vraiment dang’reux à ce point ?
— J’en ai peur, répondit-il. Au cours de tes études, as-tu appris des choses sur la religion des habitants d’Eberon ?
Luciana inclina la tête.
— Ils vénèrent le dieu soleil qu’ils appellent Lumière, alors on les appelle les Éclairés. Le roi d’Eberon s’trouve à la tête de l’Église.
— Précisément. Ainsi, quiconque refuse d’adopter la religion du roi est considéré comme un blasphémateur et exécuté.
Luciana parut indignée.
— Il tuerait quelqu’un pour la seule raison qu’il vénère les déesses ? Pourquoi ? Luna et Lessa sont utiles. Elles guident les marins vers le port.
Mère Ginessa leva les mains pour faire le signe des lunes.
— Les habitants d’Eberon ne comprennent pas l’affection que nous prodiguent les déesses.
Le duc émit un rire amer.
— Cela n’a rien à voir avec l’affection ou la compréhension. Il s’agit de pouvoir. Tant que le roi se trouve à la tête de l’Église, lui seul peut décider qui a offensé son dieu et mérite la mort.
Luciana regarda le duc d’un air curieux.
— Alors, vous adhérez pas à sa religion ?
— Oui, en fait, rétorqua-t-il avec un sourire ironique. Comme tous les gens d’Eberon qui tiennent à garder leur tête sur leurs épaules. Tu le devras aussi, quand tu vas revenir avec moi.
Luciana se raidit.
— Vous vous attendez à c’que j’change mes croyances ?
— Je ne vais pas te dire quoi croire, mais pour ta propre sécurité, tu devras au moins faire semblant d’être Éclairée.
— Non, refusa-t-elle en secouant la tête. J’peux pas y aller. J’devrais abandonner mes croyances, mon foyer et même mes sœurs.
Il pencha la tête de côté.
— Tes sœurs ?
— Oui. J’ai quatre sœurs ici, déclara Luciana tandis que ses yeux se brouillaient de larmes. Ma place est avec elles. Nous avons fait l’serment de rester ensemble pour toujours.
Le duc la regarda d’un air triste.
— Tu… ne désires vraiment pas venir à la maison avec moi ?
— Ma maison est ici. J’peux pas abandonner ma foi ni mes sœurs. J’suis la plus âgée. Elles ont besoin de moi.
Il passa une main sur son front, sourcils froncés.
— Et si j’avais besoin de toi ?
Tatiana émit un rire méprisant.
— Pourquoi père aurait-il besoin de toi ? Tu es aussi grossière qu’un paysan et ton accent est tout simplement horrible.
Luciana soupira.
— Croyez pas que j’suis pas reconnaissante pour vot’ visite. J’espère que vous reviendrez souvent.
Il se pencha vers elle en la regardant de près.
— As-tu été heureuse ici ? Je priais chaque jour pour que tu le sois.
Elle réprima ses larmes.
— Oui. J’ai été très heureuse.
Mère Ginessa lui posa une main sur l’épaule.
— Luciana et ses sœurs ont été un ravissement pour nous qui n’espérions jamais avoir nos propres enfants.
Luciana lui sourit.
— Nous avons eu la chance d’avoir un foyer aimant.
Le duc soupira lentement pendant qu’il se laissait aller contre le dossier de sa chaise.
— D’accord, dans ce cas. Je vais te laisser ici.
Un grand sourire se dessina sur les lèvres de Luciana.
— Merci !
Mère Ginessa recula d’un pas, de toute évidence stupéfaite.
— Mais… mais Votre Grâce. Vous m’avez dit plus tôt que vous aviez besoin d’elle…
— Non. Elle est heureuse et en sécurité ici, répliqua-t-il en se levant. Je maintiens ma décision. Quand la terre sera sèche, nous enterrerons Tatiana, puis je vais partir.
Luciana se leva, de plus en plus inquiète en voyant le regard agité sur le visage de mère Ginessa.
— Qu’est-ce qui va pas ?
Le duc lui prit les épaules et la regarda avec des larmes dans les yeux.
— Luciana, je veux que tu aies une vie longue et heureuse pour moi. C’est tout ce que je demande.
— Vous r’viendrez m’voir, si ?
Elle sentit son cœur se serrer quand il abaissa ses mains et détourna le regard. Allait-elle encore être rejetée ?
Mère Ginessa traversa son bureau, puis se retourna d’un air de défi.
— Non. Je ne vais pas accepter cela. Vous allez dire à votre fille…
— C’est effectivement ma fille, gronda-t-il. Cela signifie que la décision me revient.
— Non, c’est sa décision ! riposta mère Ginessa en pointant un doigt vers Luciana. Nous ne sommes pas sur le continent ici, où les hommes régentent les femmes. Votre fille est bien éduquée et parfaitement capable de prendre elle-même une décision.
— Je ne peux pas lui demander de faire cela pour moi !
Mère Ginessa émit un rire dédaigneux.
— Vous ne voyiez pas les choses ainsi il y a une heure.
— J’avais tort ! rétorqua-t-il en grimaçant et en serrant les poings. Je pensais pouvoir le faire, mais je n’ose pas. J’ai perdu une fille et je ne peux pas courir le risque de perdre l’autre.
— Pourquoi me perdriez-vous ? demanda Luciana, mais il secoua la tête, refusant de répondre.
Mère Ginessa le regarda d’un air moqueur.
— Il est évident que vous ne comprenez pas la façon dont votre fille a été élevée. Ici, au Royaume de la Lune et du Brouillard, c’est une reine qui nous dirige. Les femmes s’occupent du marché aux poissons pendant que leurs maris vont pêcher. Les femmes s’occupent des boutiques pendant que leurs hommes se trouvent au loin sur leurs navires commerciaux. Vous allez dire à votre fille tout ce qu’elle a besoin de savoir, puis elle va prendre la décision…
— Je ne vais pas la mettre en danger, insista-t-il.
— Alors, vous allez vous mettre vous-même en danger ! cria la nonne. Si vous retournez sans elle, ils vont vous exécuter.
Luciana resta bouche bée. Le duc serra les dents.
— Vous allez trop loin, madame.
Mère Ginessa souleva à peine les épaules.
— Mon couvent, mes règles.
— Ma fille, ma décision.
— Non, intervint Luciana en levant le menton. Vous allez m’le dire. J’ai l’droit de savoir.
Il soupira.
— Tu ressembles tellement à ta sœur, répondit-il avec un sourire ironique. Tout aussi entêtée.
— Entêtée ? Ha ! s’exclama Tatiana en tournant le dos.
Luciana se rassit sur le tabouret.
— Dites-moi tout.
Il poussa un grognement et s’installa de nouveau dans le fauteuil.
— Bien, alors. Que sais-tu d’Eberon ?
— Parmi les quatre royaumes du continent, c’est l’plus près des îles, commença Luciana. Son nom lui vient d’ses deux principaux fleuves, l’Ebe au nord et le Ron au sud. Sa capitale est Ebton, qui s’situe sur l’Ebe…
— Très bien, l’interrompit-il. Et son histoire ?
— Il y a 70 ans, les nobles s’sont rebellés contre un roi qui opprimait son peuple. Leur chef était l’comte de Benwick. Il est devenu roi et a fondé la maison royale de Benwick.
Le duc acquiesça.
— Puis, le roi a récompensé ceux qui l’avaient aidé en leur donnant des terres. Son plus fidèle allié, Allesandro Vintello, est devenu le duc de Vindalyn. Il a reçu un vaste territoire loin au sud.
— C’était vot’ ancêtre ? s’enquit Luciana.
Le duc sourit.
— Le tien aussi. Cette terre était considérée comme étant trop sèche et trop éloignée de la cour royale à Ebton. D’habitude, les nobles préfèrent être plus près, mais Allesandro était un homme sage. Il a planté des vignes et des oliviers. Après des années de dur labeur, Vindalyn est devenue célèbre pour son vin et son huile d’olive. Le château de Vindemar sur la mer Méridionale est une des forteresses les plus solides du royaume. Maintenant, Vindalyn est le duché le plus riche et le plus sécuritaire d’Eberon.
Luciana baissa les yeux sur son gobelet. Le vin qu’elles buvaient au couvent provenait de Vindalyn. Pendant toutes ces années, elle en avait bu sans savoir qu’il venait de la terre de son père.
— Malheureusement, poursuivit le duc, la maison de Benwick est maintenant aussi corrompue que le tyran qu’elle avait renversé. Que sais-tu du roi actuel ?
— C’est le roi Frederic, répondit-elle. Il règne depuis presque 30 ans. Il a un fils, son héritier, le prince Tedric.
— Exactement, acquiesça le duc en la regardant d’un air désabusé. Mais tes livres n’ont certainement pas mentionné à quel point Frederic est cruel et impitoyable. Il déteste les nobles qui possèdent tant de terres et à qui tant de vassaux prêtent allégeance. Alors, il a imaginé plusieurs moyens de leur reprendre les terres. Un de ces moyens consiste à refuser l’autorisation à un noble de se marier. S’il n’y a pas d’héritier légitime, la terre revient à la Couronne.
Luciana prit un air interrogateur.
— C’est pour ça que vous vous êtes pas remarié ?
Le duc inclina la tête.
— Il ne veut pas que j’aie un héritier mâle. Frederic convoite mes terres depuis des années.
Luciana se mordit la lèvre. Tatiana morte, elle était la prochaine sur la liste des héritiers.
— Une autre façon qu’a le roi de voler les terres est d’ordonner à un noble d’accomplir une tâche pour lui. Si le noble n’y parvient pas, il est déclaré traître à la Couronne et est exécuté avec toute sa famille. Sans héritiers vivants, la terre revient au roi.
Luciana grimaça. Nul doute que le roi était un tyran.
Le duc se pencha vers l’avant et appuya ses coudes sur ses genoux.
— Il y a un mois, le roi a décrété que Tatiana devait épouser son neveu, le seigneur Leofric de Benwick, le lord-protecteur du royaume.
— Beurk, fit Tatiana en frissonnant. La Bête de Benwick. Cela suffit pour que je sois reconnaissante d’être morte.
— On m’a ordonné de l’amener à la cour, précisa le duc.
— Vous seriez pas excusé si vous expliquiez que vot’ fille est morte ? demanda Luciana.
— Il n’y a aucune excuse pour désobéir à un ordre royal. Frederic est impatient de me qualifier de traître et de saisir mes terres, soupira le duc. Alors, mon peuple tout entier tomberait sous sa gouverne et devrait subir son dur règne.
Et vous s’rez exécuté , songea Luciana. Mais le duc n’avait pas mentionné ce fait. Il semblait se préoccuper davantage du bien-être des gens qui dépendaient de lui. Il avait prévu de retourner chez lui sans l’informer du danger qui le menaçait. Il l’aimait réellement. Il l’aimait tellement qu’il était prêt à se faire exécuter afin qu’elle reste en sécurité.
Voilà , se dit-elle tandis qu’une douleur se répercutait dans sa poitrine. C’était là le genre d’amour dont elle avait toujours rêvé. C’était là le lien, la ressemblance. Elle aimait ses sœurs du même amour qu’il avait pour elle.
Son cœur se gonfla de tristesse. C’était l’homme qu’elle voulait pour père. Il avait besoin d’elle.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— C’est pour ça qu’vous avez besoin que j’vous accompagne. Pour pouvoir amener une fille à la cour royale comme on vous l’a ordonné.
Il acquiesça.
— Il me reste encore deux mois avant la fin du délai. Malheureusement, je ne peux pas te présenter à la cour en tant que Luciana. Quand le roi va comprendre que tu es une jumelle…
Elle serait tuée. Un frisson lui parcourut l’échine.
— Alors, j’dois faire semblant d’être ma sœur ?
Il la regarda tristement.
— Je le crains.
Tatiana émit un rire méprisant.
— Quelle idée ridicule ! Jamais personne ne te prendrait pour moi.
— Et si on découvrait le subterfuge, nous serions tous deux exécutés pour avoir trompé le roi, ajouta son père.
Luciana déglutit avec difficulté. C’était trop. Comment pourrait-elle arriver à faire une telle chose ? Elle tressaillit quand sa sœur éclata soudain d’un grand rire.
— Je viens juste de comprendre ! s’exclama-t-elle en se frappant silencieusement la cuisse pendant qu’elle continuait à rire. Oh, c’est trop drôle. Maintenant, tu vas devoir épouser la Bête de Benwick !
Luciana restait bouche bée. Elle éprouva un élan de panique. Comment pouvait-elle épouser un homme qu’on qualifiait de bête ? Inconsciemment, elle fit le signe des lunes.
Le visage de son père se crispa.
— Ce seul geste te ferait exécuter.
Elle pressa ses mains contre sa poitrine et sentit son cœur battre sous ses paumes.
— Je vois bien à quel point tu as peur, reconnut son père en lui tapotant l’épaule. N’aie crainte, mon enfant. Je ne vais pas te demander cela. Le roi ignore ton existence ici. Aussi longtemps que tu vas demeurer au couvent, tu seras en sécurité.
Comment pouvait-elle rester ici en sachant que son inaction coûterait la vie à son père ?
— Je… j’peux pas rester ici.
— Réfléchis, Luciana, insista son père en lui agrippant les mains. Si jamais le roi apprend que nous l’avons trompé, nous allons mourir. Un seul glissement avec ton accent, un signe des lunes, une erreur, et tu vas mourir. Tu dois demeurer ici, où tu es à l’abri.
Elle retint les larmes qui menaçaient de déferler. Comment pourrait-elle dire au revoir à ses sœurs ? Si elle partait, elle devrait abandonner davantage que son foyer, ses sœurs et ses croyances : elle perdrait son identité.
Mais comment pouvait-elle renvoyer son père seul alors que de le faire signifierait son exécution ? Comment pourrait-elle vivre avec elle-même alors ?
— J’vais vous accompagner.
— Luciana.
Les yeux de son père étaient luisants de larmes.
Elle lui serra les mains.
— Ensemble, nous allons réussir.
Ou ensemble, ils allaient mourir.
Deux morts. Les pierres divinatoires se moquaient d’elle.
Rouge comme le sang. Noir comme la mort.
Chapitre 3
C INQ JOURS PLUS TARD …
Parmi tous les ennemis d’Eberon, c’était les fichus elfes qui n’avaient pas de sens.
En tant que lord-protecteur du royaume, Leofric de Benwick était habitué à combattre les trois royaumes voisins d’Eberon. Au nord-est, le royaume côtier de Tourin était facile à comprendre. Le pays était parsemé de voleurs et de pirates avides. Qu’ils envahissent par terre ou par mer, leur objectif demeurait toujours le même : voler des métaux précieux et des joyaux.
Au nord-ouest, les terres montagneuses de Norveshka s’étendaient très loin dans le nord glacé. Quand les guerriers de Norveshka passaient en masse la frontière, ils volaient du bétail. Ou pire.
Puis, à l’est se trouvait le royaume elfe de Woodwyn. Quand les elfes attaquaient, ils arrivaient sans prévenir et repartaient les mains vides. Leo secoua la tête. Cette méthode n’avait vraiment pas de sens. Pour ce qu’il en savait, les salauds à grandes oreilles aimaient simplement tuer.
Il se tenait au sommet d’une colline et observait la frontière de Woodwyn. Derrière lui, l’armée montait le camp pour la nuit. À côté de lui, un phare s’élevait de la crête de la colline. Au fil des années, les anciens lords-protecteurs avaient mis au point un système de détection à distance pour se tenir informés de toute incursion le long de la frontière. On avait érigé une longue série de phares qui s’étendait le long de la frontière de 1 600 km et débutait au grand océan de l’Ouest, puis s’étirait vers l’est, passé Tourin et Norveshka, et tournait ensuite vers le sud le long de Woodwyn pour se terminer finalement à la mer Méridionale.
Leo avait autorisé l’armée à faire halte tôt aujourd’hui, car il savait que ses hommes étaient encore fatigués à la suite d’une bataille avec les elfes deux jours plus tôt. Lui et ses troupes avaient infligé des dommages à l’armée elfe avant qu’elle batte en retraite de l’autre côté de la frontière. Après y avoir laissé quelques soldats pour monter la garde, il avait conduit le reste de son armée au nord, voyageant près de la frontière de Woodwyn pour surveiller les elfes.
Un mur de pierre délimitait la frontière. Haut d’à peine un peu plus d’un mètre, il était facile à franchir. La forêt de l’autre côté servait davantage à dissuader les intrus. Épaisse et impénétrable, sombre et mortelle, elle inspirait nombre de récits d’horreur, tard le soir autour des feux de camp. Les mères eberonnaises menaçaient leurs enfants de les envoyer dans la forêt des elfes pour s’assurer que leurs jeunes restent sages.
De ce côté-ci de la frontière, les Eberonnais avaient abattu les arbres pour créer des terres vouées à l’agriculture et au pâturage. L’opération avait demandé quelques siècles, mais maintenant, l’effet était renversant. Aucun arbre, seulement des terres agricoles verdoyantes, puis bang ! Un solide mur forestier.
— Hé ! cria quelqu’un derrière lui.
Leo se retourna et aperçut Nevis qui grimpait la colline en courant.
— Tu vois quelque chose ? hurla Nevis.
— Non.
Leo porta de nouveau son regard vers la forêt. Personne ne voyait jamais les elfes jusqu’à ce qu’ils franchissent le mur.
Nevis le rejoignit et regarda la frontière.
— Crois-tu qu’ils sont là ? Je ne vois rien d’autre que des arbres.
Leo adressa à son ami un coup d’œil ironique.
— C’est un problème courant avec les forêts, mais il faut avouer qu’elles sont magnifiques.
— Qu’est-ce qu’ils mangent ?
— Les arbres ?
— Non, les elfes. S’ils ne défrichent pas leurs terres, comment s’y prennent-ils pour faire pousser des récoltes ou élever du bétail ? Qu’est-ce qu’ils mangent ?
Nevis haussa les épaules.
— Je n’y ai jamais pensé. Quand l’un d’eux se dirige vers moi en levant son épée, je me préoccupe plus de mon prochain repas que du sien.
Leo regarda le ventre bien arrondi de son ami.
— Cela ne te ferait pas de mal de manquer un repas.
En maugréant, Nevis se frappa l’estomac du poing.
— C’est du muscle solide.
Leo grogna.
— Ils mangent quelque chose.
— Peut-être qu’ils se nourrissent de glands comme une bande d’écureuils. Cela pourrait expliquer leurs oreilles pointues.
Nevis regarda la forêt d’un air inquiet, puis haussa la voix.
— Sans vouloir vous froisser !
— Ils ne peuvent pas nous entendre. Nous sommes trop loin.
— Comment peux-tu en être sûr ? demanda Nevis. Ils ont peut-être une ouïe fantastique avec ces fichues grandes oreilles. Sans vouloir vous froisser .
Il baissa la voix.
— Nous devrions peut-être reculer. Certains d’entre eux peuvent tirer des flèches vraiment loin.
— Je pense que nous sommes à l’abri pour le moment.
Leo sourit à son ami. Nevis avait veillé sur lui depuis leur tout premier combat à l’âge de 14 ans. Quand Leo avait été nommé lord-protecteur 7 ans plus tôt à seulement 19 ans, le roi espérait de toute évidence que la fonction entraîne sa mort.
Le roi Frederic avait réussi à se débarrasser de son jeune frère Cedric en le nommant lord-protecteur. Cedric était mort à 35 ans, laissant derrière lui une femme et Leo, son fils. Quand Cedric était finalement mort au combat, Frederic avait rapidement mis en œuvre un complot pour tuer son fils.
Leo avait huit ans quand les assassins étaient arrivés au domaine de la famille. Il avait survécu. Sa mère, non. Le meilleur ami de son père, le général Harden, s’était lancé contre les assassins et les avait tués. Quelques minutes trop tard pour sa mère. Puis, le roi avait feint l’innocence, affirmant n’être aucunement au courant de l’affaire.
Pendant quelque temps, Leo avait vécu dans une espèce de brouillard, voyageant et s’entraînant avec l’armée. Le général Harden avait été nommé nouveau lord-protecteur, la manière pour le roi de souhaiter sa mort. Maintenant que Leo se trouvait sous la protection du général, le roi avait dû remettre à plus tard ses projets d’assassiner son neveu.
Le fils du général, Nevis, de quelque mois plus âgé que Leo, avait été choisi pour être son partenaire d’entraînement. Ils devinrent bientôt les deux meilleurs amis du monde, Nevis déclarant qu’il serait toujours là pour surveiller les arrières de Leo.
Maintenant, des années plus tard, Leo regardait son ami. Sous la chevelure brune ébouriffée qui ornait le front de Nevis se camouflait une cicatrice irrégulière qui allait de son sourcil jusqu’à sa tempe gauche. D’habitude, Nevis la cachait pour éviter de rappeler à Leo qu’il en avait été la cause. Non pas que Leo puisse jamais l’oublier. Il serra les poings, et le cuir de ses gants s’étira contre ses jointures.
Nevis se balança d’un pied sur l’autre.
— Je suis venu t’avertir. Tu étais tellement occupé à regarder vers l’est que je me suis dit que tu ne l’avais pas remarqué…
Leo tourna vivement la tête vers l’ouest. Il y avait une ligne sombre à l’horizon. Un orage.
Son corps se tendit immédiatement. Le mélange familier de peur et d’anticipation courut dans ses veines. La peur de la douleur qui allait venir. L’anticipation du pouvoir.
Nevis la toisa d’un air inquiet.
— J’espère qu’il n’y aura pas d’éclairs.
— J’espère qu’il y en aura.
— Merde, maugréa Nevis. Est-ce que cela t’amuse de courtiser la mort ?
— Bien sûr que non. Mais il s’est écoulé quatre mois depuis le dernier orage d’éclairs. Mon pouvoir a grandement diminué.
Leo baissa les yeux sur ses mains gantées.
— Je pourrais toucher quelqu’un maintenant.
— Bien. Tu pourrais vivre une vie normale pour faire changement.
— Je ne suis pas normal et je ne le serai jamais.
— Tu n’as jamais essayé !
Une rafale écarta les cheveux de Nevis de son front, révélant sa cicatrice.
Leo serra les dents.
— Il n’y a pas moyen d’y échapper. J’ai essayé de me cacher dans des maisons, des châteaux et même des donjons. Le subterfuge n’a jamais marché. Quand l’éclair vient, il me trouve toujours. Il brûle les maisons et détruit les immeubles pour m’atteindre.
— As-tu pensé à une grotte ? Cela pourrait marcher.
— C’est assez !
Leo serra de nouveau les poings, puis les desserra lentement.
— Je suis ce que je suis.
Un monstre.
— Au moins, mon pouvoir effraie tant les gens que personne n’a essayé de me tuer parce que je suis un Choisi des dieux. D’autres n’ont pas cette chance.
— Cela t’a causé trop de douleur.
— Cela m’a maintenu en vie. Il est souvent arrivé au cours d’une bataille que mon pouvoir me sauve la vie. La tienne aussi.
— Je sais, grommela Nevis. J’en suis reconnaissant. Mais cela m’enrage que tu continues d’absorber tout ce pouvoir pour protéger les gens et qu’ils ne te remercient jamais. Au contraire ! Ils s’éloignent de toi et t’insultent.
Leo haussa un sourcil.
— Alors, je devrais les laisser mourir ? C’est mon boulot de protéger les gens d’Eberon.
— À quel prix ? Chaque fois qu’un éclair te touche, tu absorbes davantage de pouvoir qu’auparavant. Plus de pouvoir que tu peux en maîtriser. Un jour, ce sera trop et tu vas…
— Exploser en une boule de feu, l’interrompit Leo. Je l’ai déjà entendu. Peut-être que je devrais me trouver chanceux. Est-ce que tout le monde ne voudrait pas partir dans un grand flamboiement ?
— Tu penses que c’est une blague ?
— Je pense que c’est une théorie. Tu n’as aucune preuve…
— Alors, je suis censé attendre que tu exploses pour pouvoir te dire que je te l’avais dit ?
Nevis lui jeta un regard incrédule, puis secoua la tête en soupirant d’un air résigné.
— Merde, Leo. J’essaie seulement de te garder en vie.
— Je sais.
Leo ne voulait pas avouer qu’au plus profond de lui-même, il soupçonnait que la théorie de Nevis était correcte, mais il n’y avait rien à faire. Chaque fois qu’apparaissait un éclair, ce dernier le cherchait. Il se frayait un chemin en brûlant le bois, progressait en s’agrippant à la pierre pour le trouver. Puisqu’il n’y avait aucune échappatoire, tout ce qu’il pouvait faire, c’était l’accepter. Se servir de son pouvoir pour protéger son peuple.
Il passa ses mains gantées à travers sa chevelure. Il pouvait déjà sentir sur son crâne l’approche de l’orage. À un moment ou l’autre, ses cheveux roux bouclés allaient se dresser, ses mèches crépitant d’énergie comme si elles attiraient l’éclair vers lui.
Nevis soupira.
— Je ne sais pas qui te tuera en premier, l’éclair ou le roi. Tu vas t’attirer de gros ennuis, tu sais, en désobéissant à ses ordres. Encore.
Leo haussa les épaules. Il avait décidé qu’il était plus important de protéger le pays que de se rendre à la cour pour rencontrer sa nouvelle fiancée. La dernière femme que son oncle avait choisie pour lui s’était enfuie dans le Tourin, préférant la vie d’une pauvre réfugiée au fait d’épouser la Bête de Benwick.
— Pourquoi devrais-je me soucier de plaire au roi ? Il souhaite ma mort depuis des années et rien ne va le faire changer d’avis.
— Il est vraiment emmerdant, marmonna Nevis. Sans vouloir te froisser.
— Pas de problème.
Nevis renifla l’air.
— Je sens le dîner. À plus tard.
Il se précipita le long de la colline vers la cuisine.
Leo sourit. Nevis ne manquait jamais un repas. Son père, le général Harden, avait presque fini de monter le camp. Après avoir perdu ses deux parents à huit ans, Leo considérait le général comme son second père. Un père dur, parce que le général avait toujours su que Leo devait devenir un excellent soldat s’il voulait survivre. Le général les avait tellement poussés à la limite, lui et Nevis, qu’à l’âge de neuf ans, ils l’appelaient entre eux le général Dur-à-cuire.
Les années avaient été dures pour le général aussi. Il boitait à cause d’une hache qui s’était enfoncée dans une de ses jambes pendant une bataille. Une cicatrice rouge courait le long de son visage, coupant en deux un sourcil et plissant la peau de sa joue avant de disparaître dans son épaisse barbe grise.
Un jour, à l’âge arrogant de 13 ans, Leo avait clamé qu’ils pourraient traquer un ennemi la nuit si seulement le général retirait son casque, parce que son crâne chauve brillait sous le clair de lune. La plupart des soldats avaient peur de toucher Leo, mais le général Dur-à-cuire n’avait pas hésité à lui infliger une correction.
C’était le bon temps , songea Leo avant de tourner le regard vers la ligne d’horizon de plus en plus sombre. Déjà, le vent d’ouest s’accélérait. Il pouvait voir les drapeaux claquer au sommet des tentes où l’armée avait dressé le camp. Au-dessus de lui, les nuages remplissaient le ciel, cachaient le soleil et faisaient paraître les champs d’un vert plus sombre, plus émeraude.
Il allait devoir se trouver seul quand les éclairs arriveraient. Au fil des années, il avait appris que souvent, quand un éclair le frappait, il se divisait en projetant des zébrures dans toutes les directions. C’était ainsi que Nevis avait reçu sa cicatrice. La plupart de ceux qui venaient trop près étaient tués.
Ces morts lui étaient attribuées. La Bête.
Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque et son crâne se mit à picoter. Il allait y avoir des éclairs avec cet orage. Il pouvait déjà sentir le grésillement d’énergie dans l’air. Merde, il était un monstre. Il savait que cette puissance allait lui être douloureuse, mais même s’il la détestait, il la recherchait aussi intensément.
Le son d’un cor attira son attention et il aperçut une petite bande de soldats armés à cheval qui pénétrait dans le camp. Ils étaient vêtus de l’uniforme de la garde royale et le soldat de tête portait une bannière royale. L’entourage accompagnait un émissaire du roi.
Leo poussa un grognement et se dirigea vers sa tente. En chemin, un gros chien tacheté de noir et de blanc courut vers lui.
— Brody !
Leo sourit au chien, et il aurait pu jurer que l’animal lui rendait son sourire. Son visage était presque blanc, sauf pour son museau et une tache de fourrure noire autour de l’œil gauche. Ses pattes étaient enduites de boue et sa fourrure, encore humide.
— Tu as dû voyager sous la pluie ? As-tu accompagné l’émissaire royal ?
Lorsque le chien hocha la tête, Leo continua :
— Va te laver et t’habiller. Je veux connaître les nouvelles que tu as apprises.
Le chien s’éloigna vers la tente de Nevis. Tout le monde tenait pour acquis que c’était l’animal domestique de Nevis, mais en vérité, ce dernier ne faisait que garder les vêtements de Brody pour que le chien ait un endroit discret où reprendre sa forme humaine.
Comme il pouvait se métamorphoser en chien, Brody était le meilleur espion de Leo. Sous sa forme canine, il pouvait se joindre à d’autres chiens dans n’importe quelle forteresse du pays. Puis, quand il faisait semblant de dormir, il entendait toutes sortes d’ententes et de négociations secrètes.
Leo atteignit sa tente en même temps que l’émissaire et son entourage. Leurs vêtements étaient complètement trempés et leurs plumes dégoulinantes de pluie pendaient sur leurs casques. L’émissaire descendait de cheval et faisait une révérence au moment même où arrivait le général Harden. Leo les invita à l’intérieur et trouva son écuyer occupé à polir son épée. Edmund avait déjà mis de l’ordre dans la tente. Des chandelles brûlaient d’un éclat vif sur son bureau.
— Bon travail, Ed.
Leo passa derrière son bureau et regarda l’émissaire.
— Vous avez des nouvelles ? demanda-t-il.
— Sa Majesté le roi Frederic le Grand vous offre ses salutations, commença l’émissaire d’une voix aiguë, pleurnicharde. Puisse la Lumière luire à jamais sur sa magnificence.
Leo se mordit la lèvre pour s’empêcher de rire. Derrière l’émissaire, le général faisait un geste grossier.
— Les nouvelles ?
En faisant une grande révérence, l’émissaire tendit à Leo un morceau de parchemin roulé portant le sceau royal imprimé dans la cire.
— Sa Majesté Royale vous a fait l’honneur de vous adresser quelques mots de sa glorieuse sagesse. Vous êtes sûrement béni.
Leo brisa le sceau et déroula le parchemin.
Cher neveu,
Foutu bâtard. Le fait que tu ne sois pas venu à Ebton a été noté et ajouté à ta liste d’infractions. Heureusement pour toi, ta fiancée tarde aussi à faire son apparition. Voici tes nouveaux ordres : rends-toi directement à Vindalyn. Trouve le foutu duc et sa fille, et escorte-les jusqu’au palais royal à Ebton. Je t’accorde deux mois. L’échec signifie la mort.
À grand renfort de fioritures, la signature de Frederic occupait la moitié inférieure de la page.
Leo déposa le parchemin sur son bureau et trempa une plume dans un encrier. Tout au bas de la page, il écrivit :
Cher oncle,
Votre ordre a été noté et ajouté à votre liste de commandements. Je vous verrai dans deux mois. Soit dit en passant, je suis plus difficile à tuer que mon père. Les assassins ne vont pas réussir. L’échec signifie la mort.
Il ne restait d’espace que pour signer un simple Leo .
Il fouilla dans le tiroir de son bureau jusqu’à ce qu’il trouve la bague armoriée. D’habitude, il ne la portait pas puisqu’il devait mettre des gants épais. À ce moment, l’encre était sèche, alors il roula de nouveau le parchemin, y laissa tomber quelques gouttes de cire de chandelle et l’estampilla avec sa bague.
— Voilà.
Il remit le message à l’émissaire, puis se tourna vers son écuyer.
— Edmund, conduis-les à la cuisine pour qu’ils puissent prendre un repas avant de repartir.
— Vous vous attendez à ce que nous repartions aujourd’hui ? se plaignit l’émissaire, dont la voix était devenue encore plus aiguë et pleurnicharde. Mais milord…
— Aujourd’hui, l’interrompit Leo. Sa Majesté mérite de recevoir une réponse aussitôt que possible, ne croyez-vous pas ?
— Mais l’orage…
— Vous laisseriez un peu de pluie diminuer votre loyauté envers le roi ? Je détesterais que mon oncle soit mis au courant de votre attitude.
L’émissaire écarquilla les yeux de panique.
— N’ayez crainte, milord ! Je vais livrer ce message avec la plus grande diligence.
— Heureux de l’entendre, déclara Leo en souriant. Vous pouvez partir.
Ramenez avec vous vos foutus espions.
— Oui, milord.
L’émissaire recula vers l’entrée de la tente en effectuant maintes révérences. En sortant, il heurta Nevis et Brody qui entraient.
— Par ici, monsieur.
Réprimant un sourire, Edmund le conduisit à l’extérieur.
Le général Harden pouffa de rire pendant qu’il se versait une coupe de vin.
— Apparemment, tu as effrayé un autre émissaire, remarqua Nevis en se dirigeant vers son père. Versez-m’en une coupe aussi.
— À moi aussi, ajouta Brody. Je suis affamé.
— Tiens, dit Leo en lui tendant l’assiette de nourriture qu’Edmund avait laissée sur son bureau. C’est un long voyage pour venir d’Ebton.
— Merci.
Brody prit une grosse bouchée de la miche de pain.
— Fatigué comme un chien ? le taquina Nevis en lui tendant une coupe.
Brody grogna.
— Je suis en meilleure forme que toi.
Nevis se frappa le ventre du plat de la main.
— C’est du muscle !
Le général acquiesça en tendant à son fils une autre coupe.
— J’ai toujours pensé qu’un peu de poids en surplus aide un soldat à mieux rester en selle pendant une bataille.
— Exactement ! s’exclama Nevis avant d’avaler d’un trait sa boisson.
Leo sourit. Évidemment, tous les deux le croyaient. Ils avaient le même corps trapu. Brody, quant à lui, était grand et mince. Son visage pâle contrastait fortement avec sa longue chevelure noire. Il avait les mêmes yeux bleus que sous la forme d’un chien, mais la tache de fourrure noire autour de son œil gauche était maintenant une tache sombre au coin de sa paupière.
Nevis tendit à Leo une coupe de vin.
— Alors, quelles nouvelles l’émissaire a-t-il apportées ?
As-tu des ennuis ?
— Un peu, confirma Leo avant de prendre une gorgée. Je ne suis pas le seul qui prenne son temps. Le duc et sa fille ne sont pas encore arrivés non plus.
— Peut-être qu’elle s’est enfuie comme la dernière dame que tu étais censé épouser.
Quand son père se racla la gorge, Nevis ajouta :
— Sans vouloir te froisser.
— Je doute que le duc de Vindalyn s’enfuie en sachant qu’il perdrait toute sa terre et toutes ses richesses, opposa Leo en s’assoyant derrière son bureau. Nous avons de nouveaux ordres. Maintenant, nous devons nous rendre à Vindalyn et escorter le duc et sa fille jusqu’à la cour.
Le général Harden but une gorgée de vin.
— Nous pouvons lever le camp à l’aube. Ou plus tard, si l’orage n’est pas passé.
Les trois hommes jetèrent un regard inquiet à Leo.
— J’ai voyagé sous l’orage en venant ici, affirma tranquillement Brody. Il y avait des éclairs.
Leo hocha la tête.
— Je vais quitter le camp avant qu’il commence. Nous ne voulons pas qu’une des tentes prenne feu.
Il serra les mâchoires tandis que les trois hommes continuaient de le regarder avec des expressions inquiètes.
— Je vais bien aller. Quelles nouvelles as-tu, Brody ?
Brody avala un peu de vin, puis commença :
— J’ai entendu le roi parler à son principal conseiller. Le duc et sa fille se sont mis en route pour Ebton. Mais quand ils sont arrivés à Ronsmouth, il y avait une épidémie de peste.
— De peste ? répéta le général Harden.
Leo grimaça, puis fit signe à Brody de poursuivre.
— C’est à partir de là que les nouvelles deviennent vagues. Il y a des rumeurs selon lesquelles le duc et sa fille seraient morts. D’après d’autres, ils se seraient embarqués sur un navire. Personne ne semble savoir ce qui s’est passé.
Leo plissa les yeux, pensif.
— Alors, le roi soupçonne qu’ils sont vivants et qu’ils sont retournés à Vindalyn en bateau.
— Tu as des nouvelles à propos de l’épidémie ? demanda le général Harden.
Brody secoua la tête.
— Aucune.
— C’est étrange, marmonna Nevis.
Étrange, en effet , songea Leo. Ronsmouth, à l’embouchure du fleuve Ron, était le port le plus achalandé d’Eberon. Si une épidémie s’était déclenchée là, elle se serait propagée.
— Brody, va à Ronsmouth pour enquêter. Tu pourras voyager avec nous une partie du chemin puisque nous nous dirigeons vers le sud.
— Oui, milord.
Brody mordit dans un morceau de fromage.
— Ne rapporte pas de puces, le taquina Nevis.
Brody continua de manger, mais répondit par un geste obscène.
— Tu soupçonnes quelque chose ? vérifia le général.
Leo pianota sur son bureau.
— Nous savons pourquoi oncle Fred veut me marier à l’héritière de Vindalyn. Il veut cette terre depuis des années, et une fois la fille mariée à moi et son père décédé, cette terre m’appartiendra. Alors, le roi n’a qu’à attendre que je meure pour l’acquérir. Mais qu’arriverait-il s’il avait décidé de ne pas vouloir attendre ?
Nevis acquiesça.
— S’il tue le duc et sa fille, alors la terre lui revient automatiquement.
Leo se laissa aller contre le dossier de sa chaise.
— Et si le roi n’avait jamais prévu que le mariage se fasse réellement ? Cela pourrait être une ruse pour obliger le duc et sa fille à quitter Vindalyn.
— Je vois ce que tu veux dire, souligna le général en caressant sa barbe. On dit que la forteresse de Vindemar est imprenable. La manière la plus facile pour le roi d’attaquer le duc et sa fille est de les attirer ailleurs.
— Puis de les tuer alors qu’ils sont en route pour la cour, ajouta Nevis.
Leo inclina la tête.
— Ils pourraient courir un grave danger.
Brody posa son assiette vide sur le bureau.
— Pratiquement personne à la cour n’a vu la fille, mais d’après les commérages, elle est vraiment très belle.
Leo se figea pendant un moment, puis constata que les trois hommes le regardaient en réfléchissant. Il avala le reste de son vin et posa la coupe sur la table avec un bruit mat.
— Nous partons pour Vindalyn à l’aube, et Brody…
Une cloche résonna à l’extérieur et il bondit sur ses pieds.
— L’alarme du phare.
Nevis se précipita vers l’entrée de la tente au moment même où un soldat arrivait.
— Au rapport, ordonna Leo.
— Le phare du Nord a été allumé, annonça le soldat. Trois bouffées de fumée.
La première alerte provenait donc du troisième phare plus loin au nord. De la frontière avec Norveshka. Leo serra les poings.
— De quelle couleur était la fumée ? s’informa le général.
Le visage du soldat se crispa.
— Rouge.
Leo retint son souffle. Les guerriers de Norveshka se servaient de leur arme la plus redoutable.
— Nevis, rassemble tes meilleurs hommes. Nous partons vers le nord. Tout de suite.
Nevis se précipita hors de la tente.
— Qu’en est-il de Vindalyn ? se renseigna le général Harden.
— Vous irez, lui intima Leo en attachant sa ceinture d’épée. Prenez l’armée. Nous allons vous rattraper quand nous aurons terminé.
— Je vais préparer ton cheval, indiqua Brody, puis il sortit rapidement.
Leo jeta sur son dos un plein carquois de flèches et attrapa son arc.
— Bonne chance, fils, dit le général Harden.
Il allait en avoir besoin. Les guerriers de Norveshka avaient sous leur commandement de terribles créatures. Leo quitta la tente à grandes enjambées.
Nevis et ses soldats s’affairaient à préparer leurs chevaux. Brody amena le cheval noir de Leo. Celui-ci l’appelait Intrépide parce que c’était le seul cheval qui ne craignait pas son pouvoir. Toutefois, il fallait le couvrir de la tête à la queue d’un matériau noir matelassé pour empêcher qu’il soit foudroyé par un éclair.
Leo grimpa sur son cheval.
— Allons tuer quelques dragons.
Chapitre 4
La pluie débuta pendant que Leo et ses compagnons chevauchaient vers le nord, et le paysage de monticules verts céda la place à des collines de plus en plus hautes. Leurs chevaux couraient au grand galop, s’empressant d’avancer avant que la pluie transforme le chemin de terre en une mer de boue.
Au moment où ils dépassèrent le deuxième phare, la pluie s’abattait sur eux par torrents. Les collines étaient devenues des montagnes et les troupeaux de moutons se blottissaient les uns contre les autres dans les vallons étroits où quelques arbres pouvaient les abriter.
Le tonnerre gronda au-dessus d’eux et Leo aperçut le premier éclair à l’est. Bien . Il allait avoir besoin de tout le pouvoir qu’il pourrait obtenir. Les gens normaux n’avaient aucune chance devant les créatures ailées qui crachaient du feu. Les gens comme son père.
Leo avait souvent entendu l’histoire autour de feux de camp. Son père avait mené sa dernière bataille contre les Norveshkiens. Cedric avait taillé en pièces une dizaine de leurs fiers guerriers, mais quand un dragon avait attaqué, toute sa bravoure et son expérience ne lui avaient été d’aucune utilité.
Un autre éclair, un peu plus près cette fois. Leo allait bientôt devoir se séparer du groupe. Comme ils s’approchaient du village, une montagne apparut sur leur droite, faite de falaises escarpées et surmontée d’un phare. C’était le mont Baedan dont le village portait le nom. Il vit une falaise qui surplombait le village. C’était l’endroit parfait.
— Milord, l’interpella Nevis en attirant son attention sur un cavalier qui filait vers eux.
Un éclaireur.
Leo et ses compagnons ralentirent, puis s’arrêtèrent.
— Au rapport, cria-t-il assez fort pour se faire entendre malgré la pluie torrentielle.
L’éclaireur le salua d’un hochement de tête et une flaque de pluie se déversa du rebord de son chapeau sur sa poitrine.
— Quatre dragons de Norveshka ont attaqué le village de mont Baedan.
— Et des guerriers ? demanda Leo.
— Aucun, milord. Seulement les dragons. Ils ont foncé sur la vallée et mis le feu au village pour obliger les gens à quitter leurs maisons. Pendant que les villageois couraient jusqu’à une grotte voisine, des dragons ont capturé deux jeunes enfants et se sont enfuis en volant.
Leo se raidit, serrant les poings sur les rênes pendant que les hommes autour de lui juraient à voix basse. Dix ans auparavant, les dragons avaient commencé à enlever les moutons. Maintenant, ils en étaient rendus à prendre les petits enfants.
Il regarda vers l’ouest en espérant voir un autre éclair zébrer le ciel. Il avait besoin de puissance maintenant.
— La pluie a éteint les feux, poursuivit l’éclaireur. Les villageois ont commencé à quitter la grotte. Un groupe d’hommes s’est précipité à cheval dans l’espoir de secourir les deux enfants.
Leo déglutit avec difficulté tandis que la bile lui montait à la gorge. La tentative de sauvetage serait vaine. Les hommes à cheval ne pouvaient pas traverser les montagnes aussi rapidement que les dragons pouvaient voler.
Le tonnerre éclata si fort au-dessus d’eux que les hommes tressaillirent.
— Chevauchez jusqu’au village, leur hurla Leo. Les deux derniers dragons pourraient encore se trouver dans les parages. Je vais m’occuper d’eux et vous protégerez les gens.
Il fit pivoter son cheval et s’engagea sur la pente du mont Baedan.
Son cheval grimpa de plus en plus haut, mais le sentier devint finalement trop boueux. Leo mit pied à terre et caressa le cheval, son tissu matelassé complètement trempé maintenant
— Va rejoindre les autres.
Il claqua l’arrière-train de l’animal, qui commença à redescendre la montagne.
Leo abandonna le sentier boueux qui zigzaguait sur le flanc de la montagne. Il grimpa plutôt directement sur la pente rocheuse. Il se trouvait à mi-chemin du sommet quand un éclair frappa le sol à une trentaine de mètres, réduisant un rocher en pièces.
Oui ! L’éclair l’avait trouvé et cherchait à le cibler. L’énergie provoquée par l’impact déferla vers lui, le recherchant par vagues qu’il ne pouvait voir, mais qu’il pouvait ressentir. Sa peau picotait. Ses cheveux, plaqués contre sa tête par la pluie, se dressaient maintenant.
Le tonnerre gronda de nouveau, envoyant une autre vague d’énergie vers lui. Elle se glissa sous ses vêtements trempés, et il éprouva une légère décharge. Puis, une augmentation de la puissance. Ensuite, de la vitesse. Il fila le long de la montagne plus vite que n’aurait pu le faire n’importe quel humain.
Il sentit monter en lui le plaisir anticipé quand il atteignit la première série de falaises. Un autre éclair déchira le ciel et frappa cette fois le sol à seulement cinq mètres de lui. Il fit voler en éclats les rochers, et la falaise s’effondra. Au moment où le rebord sous ses pieds commença à trembler, il courut et bondit.
Il atterrit sur l’autre falaise deux mètres plus loin tandis que le tonnerre grondait et que la première falaise s’écroulait le long du flanc de la montagne. Une autre poussée d’énergie l’envahit et il grimpa plus haut. Plus vite. En une course contre le prochain éclair.
Il atteignit la plus haute falaise. Tout près, au sommet de la montagne, la tour du phare se dressait, désertée pendant l’orage, sa flamme depuis longtemps éteinte par la pluie. Le village se nichait au fond de la vallée. Il aperçut des maisons de pierres avec leurs toits de chaume calcinés et la chapelle de l’Illumination partiellement détruite. La tour de guet du village s’élevait aussi haut que le clocher de la chapelle et n’était occupée que par un seul villageois. Nul doute qu’il surveillait les deux derniers dragons.
Nevis et ses soldats arrivèrent, et les villageois s’empressèrent de venir les accueillir. Leo grimaça à la vue de petits enfants qui couraient alentour. Merde, Nevis, ramène-les dans la grotte.
Un grondement se répercuta à travers la vallée, semblable à celui du tonnerre, mais Leo n’était pas dupe . C’était le battement d’ailes des dragons. Les deux derniers dragons avaient attendu que les gens reviennent.
Leo arracha ses gants et les jeta par terre de même que son arc et son carquois. Puis, il tira son épée et la pointa vers le ciel.
— Maintenant !
L’éclair fendit les nuages sombres, se dirigeant à toute vitesse vers lui. Il écarta les jambes et se prépara à l’impact. L’éclair frappa son épée et se fractura en une dizaine de petites zébrures qui éclatèrent en un cercle autour de lui.
La majeure partie de l’éclair glissa le long de son épée, impatiente d’atteindre sa chair. Elle frappa sa main nue et le fit sursauter au point où il tomba à genoux et laissa tomber l’arme. La dizaine de fragments d’éclairs rebondit, attirée vers lui comme un aimant. Ils s’abattirent sur lui, l’agitant d’un côté et de l’autre. Le tonnerre gronda tellement fort au-dessus de sa tête que ses oreilles bourdonnèrent.
La puissance surgit en lui, si ardente qu’il songea que sa peau allait fondre, ses entrailles, bouillir et sa tête, éclater comme un épi de maïs tombé dans un feu de camp. Il ne pouvait plus faire la différence entre la puissance et la douleur. Il savait seulement qu’il les désirait, voulait les absorber, se laisser baigner en elles et se les approprier complètement. La terrible torture se calma et fit place à une chaude, vibrante sensation, et il se retrouva à quatre pattes, cherchant son air. Combien de fois avait-il enduré cette torture ? C’était encore horriblement douloureux. Il se redressa sur ses genoux et étala ses mains devant lui. Des étincelles volaient autour de ses doigts comme un essaim de lucioles.
Bien, mais insuffisant. La Bête exigeait davantage.
Il attrapa son épée et se remit sur pied.
— Encore plus, merde !
Il leva son épée dans les airs.
L’éclair frappa de nouveau, le projetant sur ses genoux et faisant voler son épée. Il cria quand la douleur et la puissance le traversèrent. Nevis avait raison. Un jour, il exploserait.
Le tonnerre craquait autour de lui comme s’il était devenu le centre de l’orage. Son ouïe s’engourdit et il n’entendit plus que le bourdonnement de l’énergie qui pulsait autour de son corps. Cette fois, quand il examina ses mains, de petits éclairs se projetaient à quelques mètres. Pas suffisamment pour tuer un dragon.
Il tâtonna une fois de plus pour trouver son épée. La question de Nevis lui revenait sans cesse en tête, se répercutant dans son crâne. Est-ce que cela t’amuse de courtiser la mort ? Au fil des années, il s’était aperçu qu’il pouvait absorber davantage d’énergie chaque fois, mais quelle était la limite ? Comment saurait-il quand ce serait trop ?
Il se redressa de nouveau et leva lentement l’épée. Quand l’arme se trouva seulement à hauteur de sa taille, l’éclair le frappa encore. Comme un amant désespéré, il fondit sur lui sans même attendre qu’il soit complètement debout. Il le frappa durement, le projetant contre le mur derrière lui. Sa tête heurta la pierre, et il s’effondra sur lui-même.
La pluie lui éclaboussait le visage et le gardait conscient. La douleur était un modeste prix qu’il devait payer pour la capacité de protéger son peuple. La douleur serait passagère, mais le pouvoir allait durer des mois.
Il se remit sur pied. S’il avait été normal, il aurait eu quelques contusions et des os brisés. Merde, s’il avait été normal, il serait mort, mais il débordait plutôt de force et de puissance. De minuscules éclairs tournaient si rapidement autour de lui qu’il paraissait briller.
Il marcha à grands pas jusqu’au bord de la falaise pour voir ce qui se passait. Les dragons volaient bas, probablement pour éviter les éclairs. Ils fonçaient sur les villageois hurlants, les rassemblant loin de la grotte pour faire d’eux des proies plus faciles.
Grâce à la vitesse extraordinaire qu’il possédait maintenant, il tira une longueur de corde enroulée à sa ceinture d’épée et l’attacha à un arbre profondément enraciné dans le mur rocheux de la falaise, puis il attacha l’autre bout à une de ses flèches de métal. Il attrapa son arc métallique, y accrocha la flèche et leur insuffla une partie de son énergie. Ainsi, quand il tirerait la flèche, elle allait voler plus vite et plus loin.
Il visa la tour de guet et lâcha la flèche. Elle siffla dans l’air, frappa la poutre de bois au sommet de la tour et s’enfonça profondément. Continuant à réagir à toute vitesse, Leo tendit le câble, passa son arc et son carquois sur son épaule, remit son épée dans son étui, puis attacha la ceinture d’épée sur le câble. Il courut jusqu’au bord de la falaise et sauta.
Pendu à sa ceinture, il descendit le long de la corde. Juste avant de frapper la tour, il souleva ses jambes au-dessus de la porte et atterrit sur la plate-forme du haut. Le villageois resta bouche bée en la regardant.
— Va-t’en ! lui cria-t-il.
Avec les éclairs qui grésillaient autour de lui comme un nuage argenté, il n’eut pas à le dire deux fois.
Le villageois se précipita sur l’échelle en criant que la Bête était arrivée.
Après avoir laissé tomber sa ceinture sur la plate-forme, Leo s’empressa d’encocher une autre flèche et tourna sur lui-même à la recherche des dragons. Même s’il lui était possible de simplement projeter un éclair avec sa main, il avait appris d’expérience que la puissance brute n’allait pas toujours exactement où il l’aurait voulu. Comme il risquait de frapper des spectateurs innocents ou d’embraser leurs maisons, il préférait se servir d’une flèche de métal imprégnée de son pouvoir de manière à en maîtriser la force et la trajectoire.
Devant lui, à travers un épais rideau de pluie, une paire d’yeux rouges et brillants le fixaient d’un air furieux. Le dragon était perché sur le clocher de la chapelle. Il se dressa sur son derrière et gonfla sa poitrine, un signe évident qu’il était sur le point de cracher du feu.
Leo relâcha assez d’énergie pour provoquer des étincelles et un grésillement autour de la flèche. Quand il la tirerait, elle volerait avec suffisamment de vitesse et de puissance qu’elle percerait la peau écaillée du dragon et provoquerait une onde de choc à travers le corps tout entier de la créature.
Il visa la poitrine du dragon, mais au moment même où il lâchait la flèche, celui-ci s’éleva et vola droit sur lui. Le feu surgit de sa gueule, forçant Leo à se jeter par terre sur la plate-forme. Les flammes passèrent au-dessus de lui, le ratant de quelques centimètres. Pendant ce temps, la flèche frappait la hanche du dragon.
Elle provoqua des étincelles et fit sursauter le dragon dans les airs. Il émit un grand cri, puis s’envola dans le ciel et tourna au nord vers Norveshka. Leo enclencha une autre flèche pour tirer de nouveau, mais des bruits sous lui attirèrent son attention.
Le deuxième dragon avait attrapé un enfant.
— Nevis ! cria Leo. Attrape-le !
Nevis éperonna son cheval et galopa à la suite du dragon, qui prenait de l’altitude, plus haut maintenant que le toit des maisons.
Leo envoya une poussée d’énergie dans son arc et sa flèche, puis visa en essayant de garder une distance sécuritaire de l’enfant. La flèche fila à travers les airs et atteignit la queue du dragon. Des étincelles explosèrent autour de la blessure, s’étendirent sur le corps de la créature qui sursauta en criant de douleur et laissa tomber l’enfant. Une robe s’agita dans le vent. C’était une petite fille.
Nevis fonça tandis qu’elle tombait du ciel en tourbillonnant. Les villageois hurlèrent, puis se mirent à pousser des acclamations quand Nevis réussit à l’attraper.
Le dragon s’éloigna en emplissant le ciel d’un grondement rageur.
Leo abaissa son arc et sa flèche, puis regarda à travers la pluie les villageois qui se rassemblaient autour de Nevis. Il déposa en toute sécurité la petite fille dans les bras de sa mère en pleurs. Ensuite, il regarda Leo et dressa son pouce en signe de victoire avant d’être tiré de son cheval par une horde de joyeux villageois.
En poussant des hourras, ils conduisirent Nevis et ses hommes dans la grotte. Les garçons rapportèrent les chevaux, y compris celui de Leo, dans les écuries. Les femmes se précipitaient dans leurs maisons pour y prendre des tasses ainsi que des pichets de bière et du vin. Quelques hommes coururent vers un enclos voisin pour abattre un agneau. Leo ne savait trop si les villageois fêtaient le sauvetage d’une enfant ou noyaient leur chagrin d’en avoir perdu deux, mais de toute évidence, ils avaient l’intention de partager leur nourriture et leur boisson. Plus évidemment encore, c’était une célébration à laquelle il ne pouvait pas participer.
Il regarda ses mains. Des étincelles volaient encore autour de ses doigts. Un faux mouvement, et l’éclair jaillirait de ses doigts, tuant possiblement quelqu’un. Il avait été tellement pressé qu’il avait laissé ses gants sur la falaise. En soupirant, il ramassa sa ceinture d’épée, puis l’attacha.
La pluie se déversait encore sur lui, alors il descendit l’échelle jusqu’à une deuxième plate-forme juste en dessous. Des gouttes de pluie dégoulinaient entre les planches de bois, et le vent en soufflait davantage sur lui, mais c’était une amélioration. Il s’assit dans le coin le plus sec et posa son dos contre une colonne de bois. Pendant un court moment, parce qu’il avait relâché tant d’énergie, il se sentirait bien. Mais dans peu de temps, la douleur reviendrait.
Il aperçut deux hommes qui roulaient un tonneau vers la grotte. Les villageois devaient avoir manqué de bière. Des rires émanaient de la grotte. Bientôt, il put sentir l’odeur d’un agneau qui rôtissait sur un feu. Son estomac gargouilla. Il fouilla dans ses poches et n’y trouva rien.
Avec un soupir, il appuya sa tête contre la colonne. Seul encore. C’était toujours ainsi. Il était beaucoup trop dangereux pour se trouver près de quiconque. Même Nevis avait appris à rester éloigné de lui quand il possédait tant de puissance.
Il ferma les yeux tandis qu’un souvenir lui revenait à l’esprit. La première fois où un éclair l’avait trouvé, il n’avait que cinq ans. Il avait été projeté dans les airs et s’était effondré sur le sol, tremblant de tout son corps. Sa nourrice avait couru vers lui. En criant son nom, elle avait touché son visage, puis une poussée d’énergie l’avait traversée et elle s’était effondrée près de lui, morte.
Sa première victime. Quelqu’un qu’il aimait chèrement.
— Je n’ai pas fait exprès…, murmura Leo, le son emporté par le vent. Pardonne-moi.
Depuis lors, tous avaient compris qu’ils devaient garder leurs distances. Si un étranger l’ignorait, il l’apprenait vite quand il entendait le nouveau nom qu’on lui avait attribué.
Ne touchez jamais la Bête.
Ne laissez jamais la Bête vous toucher.
La pluie continuait de tomber. L’énergie se répandait dans tout son corps, se dispersant, se rebellant contre les confins étroits de son enveloppe humaine, exigeant d’être relâchée et utilisée. Pas maintenant. Il devait conserver autant de puissance que possible pour pouvoir s’en servir chaque fois qu’il en avait besoin.
Le soleil descendait à l’horizon et le vent refroidit encore davantage ses vêtements trempés. Il se réjouit du froid. Il lui rendait la tâche plus facile de composer avec l’énergie qui bouillonnait en lui et menaçait de s’échapper comme la vapeur d’une bouilloire.
Il entendit, provenant de la grotte, les notes d’un pipeau et d’un violon. Les gens dansaient, leur musique accentuant les battements dans sa tête. L’énergie continuait à se répandre, poussant contre les murs intérieurs de son crâne, poussant si fort qu’il s’attendait à entendre ses os craquer. Il ferma les yeux et serra les dents contre la douleur.
Parfois, il se disait que c’était là le pire aspect de son don. Les maux de tête allaient le torturer jusqu’à ce qu’il relâche de l’énergie ou qu’elle s’échappe d’elle-même.
— Milord ? fit une voix féminine provenant d’en dessous de lui.
Il ouvrit les yeux. En bas, près de l’échelle, se tenait une femme avec un plateau de nourriture et une boisson dans les mains. Elle leva la tête et le regarda en souriant, ses joues roses creusées de petites fossettes. La pluie avait suffisamment trempé son chemisier pour qu’il colle à ses seins. De superbes seins.
Bon sang. Leo grogna. Il y en avait toujours une. Chaque village semblait avoir une jeune femme qui croyait que sa beauté pouvait par quelque magie la protéger d’un monstre. Que, d’une manière ou d’une autre, elles étaient assez particulières pour dompter la Bête.
Elles avaient toujours tort.
— Va-t’en, cria-t-il à la jeune femme.
Elle fit une brève révérence.
— Nous avons pensé que vous auriez faim, milord. Et soif, affirma-t-elle en changeant de position pour faire saillir une hanche. J’ai entendu des histoires effrayantes à propos de vous, mais vous me paraissez très beau.
— Laisse la nourriture si tu veux, mais va-t’en !
Il fit un geste vers la grotte et un éclair jaillit de ses doigts, puis creusa un trou dans le sol.
La jeune femme poussa un cri, laissa tomber le plateau et s’enfuit vers la grotte.
Leo laissa échapper un soupir. Elle allait sûrement raconter à tout le monde que la Bête avait essayé de la tuer. Sa puissance s’était libérée malgré lui, mais c’était précisément pourquoi il était si dangereux. Quand il était débordant de puissance, comme maintenant, il ne pouvait pas toujours la maîtriser.
Au moins, la douleur dans sa tête s’était atténuée. La femme n’avait pas été blessée et la pluie avait éteint le petit feu qu’avait provoqué l’éclair.
Il descendit de l’échelle, prit le plateau et le rapporta sur la plate-forme. La viande rôtie, bien qu’un peu humide, se révélait encore délicieuse. Il jeta un coup d’œil vers la grotte où la fête battait toujours son plein. Comment donc était-il censé se marier ?
Une pensée soudaine lui fit laisser tomber le morceau d’agneau sur le plateau. C’était pour cette raison que le roi l’avait fiancé à l’héritière de Vindalyn. Si Frederic ne parvenait pas à la tuer avant le mariage, il pouvait toujours compter sur Leo pour le faire à sa place.
Car comment une femme pourrait-elle survivre au mariage avec la Bête ? Il poussa un grognement et ferma les yeux. La voix de Brody se répercuta dans son crâne douloureux. Elle est vraiment belle.
Elle était vraiment condamnée.
Chapitre 5
Les lunes jumelles brillaient dans le ciel nocturne et Luciana adressa une prière silencieuse à Luna et Lessa, implorant les déesses de veiller sur ses sœurs. L’orage était passé depuis longtemps sur le continent, laissant dans son sillage une mer calme.
Elle savait qu’elle aurait dû se trouver à l’avant du navire pour songer à sa nouvelle vie. Mais son cœur l’avait attirée à la poupe, où elle pouvait porter son regard vers l’île de la Lune. Elle avait quitté son foyer ce matin seulement, mais déjà, ses sœurs lui manquaient terriblement.
Au début, quand elle avait annoncé son départ, elles avaient réagi avec colère et avaient refusé de lui parler pendant quelques heures. Puis, Maeve avait commencé à pleurer, et bientôt, toutes s’étreignaient et pleuraient. Fidèles comme toujours, ses sœurs avaient promis de l’aider à se préparer à sa nouvelle vie.
Au cours des jours qui suivirent, son père lui apprit à parler comme une Eberonnaise. Ses sœurs l’apprirent aussi pour pouvoir l’aider à s’exercer. Plusieurs nonnes venaient d’Eberon, alors elles s’y mirent également. Une sœur, anciennement de la noblesse, avait fréquenté la cour, alors elle enseigna à Luciana comment effectuer les danses de la cour et porter les robes de Tatiana.
Quand le sol avait été suffisamment asséché, elles avaient enterré Tatiana. Luciana avait pleuré, mais non pas tant pour sa sœur, puisque chaque jour le fantôme de Tatiana la tourmentait. Non, elle avait pleuré pour son père, qui avait énormément de chagrin.
Luciana frissonnait chaque fois qu’elle pensait à la pierre tombale qui marquait l’emplacement de la tombe de sa sœur. On y avait inscrit son propre nom.
Elle était maintenant Tatiana. Tatiana Vintello, la lady de Vindalyn. Le lendemain, ils allaient arriver au château de Vindemar sur la côte de la mer Méridionale.
Mais son cœur demeurait avec ses sœurs. Elles avaient voulu s’échanger des lettres, mais son père les avait averties qu’une trop volumineuse correspondance paraîtrait suspecte. Tous les trois mois, il achetait des livres au couvent et les payait en envoyant des caisses de vin. C’était de cette façon qu’il avait communiqué avec mère Ginessa au fil des ans, et c’était la façon la plus sécuritaire pour Luciana de rester en contact avec ses sœurs. Mais trois mois leur semblaient une éternité, alors elles avaient élaboré un plan secret qui leur permettrait de s’écrire peu après l’arrivée de Luciana.
Maintenant, 12 jours plus tard, elle se trouvait à bord d’un navire, se demandant si elle allait un jour revoir ses sœurs. Elle était déchirée par le chagrin et les paroles de la Chanson du deuil lui remplissaient l’esprit. Les femmes de l’île de la Lune la chantaient chaque fois qu’elles perdaient des hommes en mer, mais elle semblait convenir à sa situation puisqu’elle avait perdu les personnes qui étaient les plus chères à son cœur.
Debout, face à l’île de la Lune, elle chanta doucement :
— Mon véritable amour gît dans l’océan bleu. Mon véritable amour dort dans la mer. Chaque fois que les lunes brillent sur vous, veuillez s’il vous plaît vous souvenir de moi.
— Continue de chanter comme une insulaire et c’est sûr qu’ils te tueront, l’avertit une voix douce derrière elle.
Luciana se retourna vivement et vit Tatiana qui lui souriait d’un air méprisant. Elle regarda rapidement autour d’elle pour s’assurer qu’elles étaient seules, puis murmura :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Tatiana haussa les épaules et glissa jusqu’au bastingage.
— T’attendais-tu à ce que je reste où j’ai été enterrée ?
— Eh bien, oui, en fait.
— Comment pourrais-je passer l’éternité dans cet endroit si ennuyeux ? Elles ne parlent de rien d’autre que de livres et toutes ces prières…
Tatiana frissonna.
— Elles n’ont même pas d’hommes là-bas.
— Cela s’appelle un couvent.
Tatiana pouffa de rire.
— Cela ressemble plutôt à l’enfer. Attends de voir tous les gardes à Vindemar. Parfois, dans la chaleur de l’été, ils s’exercent à lutter torse nu.
— Pourquoi n’as-tu pas essayé de passer dans le Royaume des cieux ? Tu pourrais y reposer en paix…
— Ennuyeux ! l’interrompit Tatiana. De plus, je ne pourrais pas te regarder échouer si je ne te suivais pas. Rends-moi service, veux-tu ? Porte ma robe de brocart bleu à ton exécution. Le bleu sied à la couleur de tes yeux, et j’aimerais que tout le monde se souvienne de moi comme étant la plus belle.
Luciana agrippa le bastingage.
— Pourquoi t’es si impatiente de m’voir échouer ?
— Parce que c’est injuste ! Tu dors dans mon lit et tu portes mes robes…
— C’est pour ça qu’tu veux que j’meure ? demanda Luciana d’un air incrédule. As-tu la moindre idée à quel point tu parais superficielle ?
— Paraître ? répéta Tatiana en tapant silencieusement du pied. Je ne parais pas du tout ! Je suis morte ! Tu es vivante. Pourquoi est-ce que cela devrait me mettre en colère ?
Luciana prit une profonde respiration. Elle était si irritée qu’elle laissait son accent transparaître, une chose qu’elle ne pouvait se permettre une fois qu’ils seraient débarqués à Vindalyn. Même en ce moment, ce serait dangereux si un membre de l’équipage entendait son accent ou se demandait pourquoi elle parlait toute seule.
Elle baissa la voix.
— Personne ne voulait que tu meures. Tu ne comprends pas que si j’échoue, notre père échouera aussi ? Tu veux le voir exécuté à côté de moi ?
Tatiana fronça les sourcils.
— Tu pourrais m’être d’une aide si précieuse. Pour le bien de notre père.
— Qu’est-ce que je peux faire ? Je suis morte. Ma seule consolation, c’est que je ne suis plus obligée d’épouser la Bête.
Elle adressa à Luciana un sourire rusé.
— Maintenant, ajouta-t-elle, tu as l’honneur de devenir sa femme.
Luciana sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Pourquoi on l’appelle la Bête ?
— C’est un monstre, répondit Tatiana, puis elle s’approcha et murmura : J’ai entendu dire qu’il avait tué sa nourrice et sa mère.
Luciana resta bouche bée.
— On dit qu’il a assassiné des centaines de gens. Des milliers, même, renchérit Tatiana, les yeux brillants. Il n’a qu’à les toucher et pouf ! Ils sont morts. Tu auras de la chance si tu survis à ta nuit de noces.

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