Comment écrire Comment écrire un best-seller
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Comment écrire Comment écrire un best-seller , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dans ce roman épistolaire-choc, l’illustre et fortuné écrivain Rick Stone enseigne à son ambitieuse nièce tous les préceptes qui feront d’elle une véritable machine d’autopromotion, en même temps qu’une auteure de guides d’écriture qu’on s’arrachera.
En résumé : si tu veux que ton livre soit un best-seller, tu n’as qu’à dire qu’il l’est. Assure-toi toujours que le produit de ton enflure rhétorique te satisfasse entièrement. En l’absence de critiques véritables, par exemple, fais lire et évaluer ton ouvrage par ta mère, qui te donnera toujours cinq étoiles (en présumant, bien entendu, que tu n’es pas une enfant adoptée). Tu pourras en toute légitimité tartiner ta couverture de ses louanges inconditionnelles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 mars 2017
Nombre de lectures 19
EAN13 9782764433744
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Stéphane Dompierre, directeur littéraire
Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Sabrina Raymond et Martin Duclos
En couverture : Photomontage réalisé à partir d’une image de Olga Popova / shutterstock.com et typographie de Nouvelle Administration
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Ouvrage composé en Adobe Utopia, un caractère originalement créé par Robert Slimbach en 1989.
Comment écrire Comment écrire un best-seller a été achevé d’imprimer au Québec sur papier « Enviro 100 » en février 2017 sur les presses de Marquis imprimeur à Louiseville, Québec, pour le compte des Éditions Québec Amérique.
Cette première impression a été tirée à 1000 exemplaires.
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert Montréal (Québec) H2R 2N1 Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010



Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
St-Pierre, Éric Comment écrire Comment écrire un best-seller (La shop)
ISBN 978-2-7644-3372-0 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3373-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3374-4 (ePub)
I. Titre.
PS8637.A458C65 2017 C843’.6 C2016-942556-8 PS9637.A458C65 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com



À mes deux nièces




Autres œuvres de Rick Stone
Les Fouille-merdes , Éditions Rivière Brune, 2004.
Le Tribunal de l’ironie , Éditions Machette, 2005.
Le Romancier , Éditions Machette, 2006.
Le Romancier II : L’Éditeur maudit , publié à compte d’auteur, 2007.
Le Romancier III : Ces personnages qui vous hantent , Éditions Le Détaillant de Pages, 2010.
Le Hockeyeur et le romancier , Éditions Macareux-Casino, 2011.
Le Temple bouddhiste des romanciers , Éditions Macareux-Casino, 2013.
L’homme qui détestait insuffisamment , Éditions Machette, 2014. Traduit vers l’anglais, l’espagnol et le portugais avec un succès international !
La plume qui se détacha des ailes du Destin : Ma vie en cent tweets , Gai Sergent Éditeur, 2015.
Le Fils du romancier : Un conte philosophique sur la misère des grands écrivains , Les Éditeurs aux pommes, 2016.


1
1 er avril
Ma très chère nièce,
J’espère que cette lettre te trouve bien et en santé. Tu n’arriveras jamais à croire le nombre d’espèces animales qu’il est possible de chasser légalement au Kenya lorsque l’on est prêt à endurer le sacrifice pécuniaire conséquent. Vêtu de la peau encore chaude de ma dernière proie, je rédige à ton intention cette réponse en inspirant les effluves vanillés d’un thé des montagnes, que je sirote à un rythme méditatif. Mon adjoint, il faut dire, est venu, et ce, en dépit de moult obstacles, me livrer une dépêche des plus surprenantes au camp de base il y a quelques jours, dépêche dont le destinataire ne me semblait pas inconnu.
Quelle ne fut pas ma joie de découvrir, par le biais d’une première missive de ta part, ton désir de te joindre à la fratrie privilégiée des écrivains à succès ! Il me peine sans fin de lire également que tu me joignis contre l’avis explicite de la plupart de tes proches et des membres de notre famille. Une injonction est si vite envoyée par un beau-frère, alors j’attendrai de toi que tu mesures tes propos sur tes apprentissages sous mon mentorat, chère nièce, et que tu demeures discrète en tout ce qui me concerne, au moins pour quelque temps. Alors seulement serai-je en mesure de distiller la sagesse élémentaire que dispensent ceux d’entre nous que la vie a le plus fortunés, avec le lot d’expériences qu’elle amène parfois. Sache cependant que ta pugnacité et la manifestation honnête de ta ferme volonté cimenteront chez toi, maintenant et pour toujours, la certitude et l’absence de regrets propres aux gens qui poursuivent leurs rêves avec acharnement. Si tu acceptes de persévérer dans cet échange épistolaire à la suite de mes premiers enseignements, sache aussi que tu grossiras les rangs des quelques rares élus pouvant clamer haut et fort vivre de leur plume et en vivre grassement.
Ta lettre, tel que je m’y fus attendu d’une jeune femme ayant ta vivacité d’esprit, faisait bien peu de cas de mes ouvrages de pure fiction, martelant plutôt le succès remporté par mes contes philosophiques, tels Le Romancier , Le Romancier III , Le Hockeyeur et le romancier et Le Temple bouddhiste des romanciers . Tu prétendais, à juste titre, que mon propre statut d’auteur bienheureux s’appuie principalement sur l’extraordinaire visibilité cumulée par ces quelques humbles opuscules : ceux-là mêmes où j’illustre les méthodes les mieux éprouvées pour remporter, dans le monde littéraire, une mesure de succès. Certes, ils ont tous en commun l’objectif « louable », au dire de mes lecteurs – je me garderais bien de commenter mes propres ouvrages –, d’ouvrir la voie de l’esprit humain à une forme plus élevée de sa propre expression. « Guides d’écriture de best-sellers », selon les adeptes d’un parler plus vernaculaire, « joyaux d’encouragement à l’expression du moi » pour les animatrices de talk-shows matinaux, ces livres invitent tous ceux qui les consultent à tourner un regard critique en leur for intérieur, puis à devenir une meilleure version d’eux-mêmes. Les auteurs de tels écrits sont encensés par la critique, lus, achetés, prêtés, échangés, discutés, conviés à des séminaires et à des conférences à travers le monde, hissés sur des piédestaux, et se voient offrir quantité de tribunes qu’occuperaient autrement les ambassadeurs d’enjeux sociaux tellement moindres que l’élèvement du soi en Occident.
Laisse-moi d’abord te foudroyer d’une simple vérité.
Tu es déjà des nôtres.
À partir du moment où tu as proclamé que ton plus ardent désir était de partager la clé d’une écriture à succès avec un lectorat multigénérationnel aux aspirations créatives inévitablement déçues par une implacable réalité (je paraphrase peut-être un peu), tu as inconsciemment ouvert le portail du château qui deviendra bientôt, pour toi aussi, la demeure d’une indéniable réussite. Tu as pris la décision active de mettre la main sur le groupe démographique le plus nombreux et le plus constamment renouvelé d’entre tous, c’est-à-dire les créateurs en manque de débouchés, et de leur faire miroiter la possibilité d’une vie meilleure grâce à des conseils lumineux.
Tu désires enseigner à des auteurs en devenir comment écrire des best-sellers, m’as-tu écrit dans ta supplique. Comme un habile chef d’orchestre communique l’émotion à une centaine d’instruments par la seule violence de ses dix doigts, tu ambitionnes, paraphrasé-je toujours, de gagner ta vie en présentant aux plus démunis une méthode sûre de gagner la leur. Tel le parabolique Samaritain, tu souhaites offrir au proverbial Philistin la canne à pêche qui mettra un terme à sa famine (et peut-être aussi un peu à sa vulgarité). Aujourd’hui, dans le noble objectif de guider ton étoile à travers le firmament des constellations dont ma brillance alimente le feu, je réponds par l’affirmative. Abandonne ton emploi de jour ! Laisse en friche les tables croulant sous les couverts sales de clients ingrats ! Brûle ta jupette affriolante de serveuse sous-payée, car les sentiers que nous nous apprêtons à emprunter exigent une foulée large et déterminée.
Mais il me faut tarir le flot du miel encéphalique dont j’éclabousse ces pages. Tu m’excuseras d’interrompre si cavalièrement notre fructueux échange et de prendre congé de ta plume, dont la vivacité m’impressionne déjà. Une pressante opération exige l’intégralité de mon attention, et il me faut désormais signer une décharge avalisant le sectionnement de la jambe gangrenée de mon adjoint – son zèle à souffrir pour me servir n’a d’égal que mon propre talent ! Qu’à cela ne tienne. Pour notre prochain échange, il me ferait plaisir que tu révisasses, bien entendu, tes bases les plus simples avec des auteurs faciles : Hegel, Kant, Heidegger ou les néo-platoniciens ; mais je t’invite de surcroît à consulter des livres s’inscrivant dans une dynamique plus contemporaine et plus audacieuse, tels que Mange, prie, aime ou Le Secret . Il sera de bon ton, ce faisant, de t’imprégner de l’essence de ceux-ci pour, éventuellement, tenter d’inférer de quelle manière ils sont parvenus à transformer l’univers auparavant gris d’autant de cœurs qu’ils ont touchés depuis leur parution. Ta lecture ne manquera pas d’éveiller chez toi la question primordiale que nous aborderons très bientôt : « Par où commence-t-on ? »
Je te réserve toute la part de mon affection que je m’autorise à éprouver envers autrui, et te prie d’accepter mes sentiments les meilleurs.
En toute sincérité,
Ton oncle à la bienveillance infinie

Je prononce cette phrase avec un subtil accent anglais. Puis je me mets à rire, penchant la tête vers l’arrière, dévoilant la peau lisse et crémeuse de mon cou. Les hommes me désirent, les femmes envient mon style à la fois audacieux et très glamour .
– N. Dufresne, Un Like à la fois


2
14 mai
Ma nièce adorée,
Le bonheur dont je suis inondé en apprenant que tu as la santé, toutes tes facultés et l’esprit engorgé d’idées est sans commune mesure. J’arrive presque à en oublier les larmes de félicité qui humectent mes joues quand je songe à toutes les perles de sagesse dont j’aurai l’occasion de garnir le collier de ta créativité. Je t’assure : la démarche que tu entrepris lorsque tu choisis de venir t’abreuver à la source de ma vaste expérience ne peut avoir comme origine qu’une immense et fluide pulsion de vie, que nous arriverons, si Dieu le veut, à canaliser vers les nobles deltas de la création la plus pure.
Tu as remarqué, j’en suis convaincu, le champ lexical soigneusement assemblé dans mon paragraphe introductoire – « perles », « fluide », « larmes », « engorgé », « deltas »… – et je t’invite d’ailleurs à prendre note du procédé, c’est-à-dire la préfiguration. Pourquoi y eus-je recours ? Un talentueux écrivain ne se justifie jamais, mais sache néanmoins qu’une grande partie de l’inspiration qui guide ma main transsude de l’environnement où j’exerce mon art. En fait, je dicte cette communication à mon secrétaire-typographe du cœur d’un milieu particulièrement humide. Les créatures qu’il m’a été donné d’y observer défient l’entendement. Nous nous trouvons près des rives d’une île connue de quelques riches initiés seulement, et dont le secret est maintenu non par le silence imposé à son propos, mais par les difficultés que tout infortuné aventurier rencontrerait si le projet venait se former en son esprit d’y mettre les pieds. Les cartographes du xxi e siècle ne prennent même plus la peine de représenter cette île sur les mappemondes tant ils la considèrent comme inaccessible ; tu en feras toi-même le constat en cherchant sur ton globe terrestre, à 190 kilomètres à l’ouest des côtes du Costa Rica. Que vois-tu ? Exactement. C’est de là que je t’écris. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une île fictive ! Car je suis un homme de moyens, et si tu trouves en toi l’humilité de te plier aux enseignements de ceux qui t’ont précédée sur les sentiers de la gloire, toi aussi, très bientôt, tu seras un homme de moyens.
Dans ta seconde lettre – il m’eût plu de dire « deuxième », sachant d’avance que la troisième et la quatrième suivront inévitablement ; mais l’un de mes leitmotivs est d’écrire toujours comme si j’allais mourir demain –, dans ta seconde lettre, bref, tu m’appris avoir déjà ébauché quelques esquisses des conseils que tu espérais offrir quant au style et au registre à adopter lorsque l’on veut écrire un best-seller. Je souffre mille morts d’en déduire que mes recommandations de lecture n’ont pas produit chez toi l’effet escompté. La qualité du mode d’expression d’un narrateur ou de ses personnages est à des années-lumière d’affecter la réception d’une œuvre auprès d’un large public. Bien que ton instinct ne soit pas entièrement dans l’erreur de croire qu’une écriture mesurée réjouit les sens de son lecteur, j’aimerais porter à ton attention ce proverbe égyptien : Un toit d’or massif sur des murs de papier n’aura aucune pitié pour la famille qui s’y est abritée. Si tes fondations ne sont pas suffisamment solides pour supporter le poids de l’édifice que tu ambitionnes d’élever, tes enseignements ne seront guère plus pérennes que de malheureux châteaux de cartes. Il me désole d’avoir à souiller notre précieux verbe de si prosaïques considérations, mais j’espère que tu comprendras qu’il nous faut, avant toute autre chose, assurer les bases de ce qui deviendra, à terme, le monument littéraire de ta méthode. Par bases , j’entends « tout ce qui gravite en périphérie, à l’extérieur de l’acte d’écrire ». Ne nous empressons donc pas tant de parler « technique ».
Je suis bien conscient que les gènes dont tu héritas de tes parents représentent un obstacle mineur à ton appréhension de mon discours, qu’il t’arrivera assurément de trouver, par moments, abscons. J’ai néanmoins confiance que le peu de patrimoine génétique que nous partageons te sera suffisant pour surmonter les limitations intellectuelles de tes ancêtres immédiats et t’élever au niveau supérieur d’humanité auquel j’ai eu la fortune d’accéder.
Je t’en prie, excuse cette digression momentanée d’un homme que la vie au sein de la bêtise humaine écorcha trop souvent. Les bases , donc. « En quoi consistent-elles donc », me demanderas-tu, le visage fendu d’un sourire exprimant à la fois surprise et hébétude, « si je ne puis point encore enseigner à mes disciples comment écrire ? » Voilà bien une épineuse question, contre laquelle ont systématiquement buté, à un moment où à un autre de leur longue marche vers le succès, tous les écrivains-philosophes qu’il t’a été donné de lire – moi le premier. Pour rejoindre un plus vaste public, celui à qui tu souhaites offrir la manne de ton savoir nouvellement acquis, sache que tu devras te faire l’émule d’Ulysse et t’appuyer sur les bons conseils d’Athéna, c’est-à-dire la déesse de la Ruse. On ne lance pas un ouvrage de conseils littéraires dans le vide intersidéral comme ces abrutis de la NASA lancent leurs capsules temporelles : au petit bonheur, en espérant qu’un jour, un bête membre d’une espèce complètement étrangère à l’homme ne trouve l’artéfact et s’en fasse un collier tribal.
Non, il te faut préparer le terrain à la réception de ton discours . Plus simplement, tu dois faciliter le processus d’assimilation qui amènera ton lectorat à faire de ton savoir parole d’évangile. Cette démarche s’appuiera, dans un premier temps, sur une preuve scientifique maintes fois démontrée par les ondoiements et les fluctuations observables sur le très libre marché des ventes de monographies. Quelle est donc cette preuve ? Consulte n’importe quel ouvrage collectif, universitaire si tu peux, que tu trouveras à portée de main. Combien de ses auteurs sont de sexe masculin ? Combien sont de sexe féminin ? Pousse un peu ta recherche. Prends un instant et feuillette l’une des nombreuses revues critiques dont je sais qu’elles ornent ta luxuriante bibliothèque de vorace lectrice. Combien des articles sont-ils rédigés par des hommes ? Combien des livres revus sont-ils eux-mêmes le fruit créatif du sexe fort ? Je t’en prie, ne te fie pas qu’à ma parole. Renseigne-toi auprès des femmes occupant présentement cinq des 39 sièges de l’Académie française. La plus charitable conclusion de ces observations n’est guère reluisante pour les femmes, à savoir que vous êtes peu lues, et encore moins appréciées. Il s’agit là, pour toi, d’une position de départ peu enviable qu’il convient de rectifier.
Peu d’outils existent pour t’extraire de la boueuse ornière que représente ton sexe. (Note bien le parallèle subtil et amusant que je trace, en désignant ta situation comme une « ornière », entre « les problèmes qu’engendre le fait d’être femme » et votre appareil génital en tant que tel , une métaphore que les lecteurs de haut niveau sauront apprécier ! N’hésite pas à récupérer cette désignation à ton compte ! « S’extraire » d’une situation comme un homme « s’extrait » du sexe d’une femme, n’y a-t-il pas là matière à extase et émerveillement ?) Écrivain de moyens et de solutions radicales s’il en est, je te suggérerais sans détour de changer de sexe. Cependant, à la lumière de ta situation financière et de l’état des subventions accordées à ce type de procédure, une élégante proposition de rechange m’est venue à l’esprit : le pseudonyme. Un pseudonyme masculin t’ouvrira des portes et offrira à tes livres un accès auquel il ne t’aurait jadis nullement été permis de rêver. La seule exigence de cette approche sera de laisser ton travail, une fois accompli, vivre par lui-même, sans autre intervention d’une femme qui, on le sait, n’aurait jamais pu accoucher d’un tel chef-d’œuvre.
La méthode pour se concevoir une seconde identité est plutôt simple. Pense aux premiers noms qui te viennent à l’esprit lorsque l’on t’interroge au sujet d’auteurs connus, ceux avec les chiffres de vente les plus phénoménaux : J. R. R. Tolkien, George R. R. Martin, J. K. Rowling, Dan Brown, E. L. James, Danielle Steel, Hunter S. Thompson… Tu commences certainement à discerner quelques motifs ! Généralement, on préférera les prénoms à une syllabe, voire une seule lettre. Un patronyme de tueur peut toutefois justifier une exemption aux prénoms qui dépassent le monosyllabe. De manière générale, je recommanderais, pour le nom de famille, de trouver un mot anglais qui ressemble énormément à l’original et de l’y substituer. Ben Quaker, par exemple, pour les Tremblay, ou Ken Winners pour les Gagnon ! Dans le cas d’une famille aux patronymes intraduisibles ou dépourvus de signification, comme bon nombre de tes lecteurs aux diverses origines, il restera toujours l’option du baptême imaginatif, éclatant et mémorable : Rackham W. Tesla, par exemple. Pour toi-même, la solution la plus élégante demeurera sans nul doute de t’approprier le fruit de ma propre création, c’est-à-dire Stone. Ne sommes-nous pas, après tout, deux fragiles petites feuilles issues de la même branche d’arbre, tâchant au possible de s’abriter l’une l’autre ?
Il est important, lorsque tous les autres facteurs auront été pris en compte, de faire l’économie des syllabes et de favoriser les noms courts, de manière à ne solliciter que le strict minimum de la mémoire de ton public. Accessoirement, cela facilitera la prononciation du nom par les attachés de presse. On se souviendra bien plus facilement, notamment, d’un Craig Boon (prononcé à l’anglaise) que d’un Tuesday Lobsang Rampa né Cyril Henry Hopkins – mais lorsque nos livres nous sont dictés par un félin télépathe, comme ce fut le cas de Monsieur Rampa, on prend bien le nom qui nous plaît.
Tiens-moi au courant, je t’en prie, de ta progression dans la composition de ton nom de plume . Cette étape, je te le rappelle, sera cruciale pour l’établissement et le maintien de ta crédibilité en tant qu’auteur.
Il me faut de nouveau mettre fin à cet échange qui, je t’assure, m’est aussi agréable qu’à toi. Savoir que mon expérience profitera à tant de petits émules, partout sur la planète, me procure une exquise satisfaction. Ceci dit, tu n’imagines pas à quel point il peut être pénible de faire la dictée à un adjoint dont la main gauche a été remplacée par un crochet – conséquence malheureuse du féroce appétit de la faune occupant cette région éloignée que nous arpentons. Je m’étais attaché à l’homme, mais force m’est d’avouer que sa nouvelle jambe de bois ralentit invariablement nos expéditions. Je devrai réfléchir à sa situation d’emploi dans un avenir rapproché.
La bise,
Ton oncle vénéré

Soyons sérieux : il ne faut jamais achever une journée dans la colère car la colère colore vos réactions dans le monde astral et cela perturbe terriblement les sécrétions gastriques.
T. L. Rampa, Crépuscule


3
5 juin
Chère « Gwendoline », si c’est bien là le prénom dont tu souhaites désormais t’affubler,
C’est à regret que je constate que même si certaines de mes recommandations trouvent preneur, tu refuses obstinément les plus utiles d’entre elles. Il t’appartient entièrement de choisir ce que tu retiens ou négliges de mes enseignements, mais n’oublie jamais, peu importe les hauteurs que tu atteindras, que tu te tiens debout sur les épaules de géants et que lorsque, dans ton aveuglement, tu entreprendras de mettre le pied sur une assise plus vacillante, tu n’auras que toi-même à réprimander pour la dureté de la chute qui suivra.
Pardonne mon emportement.
L’atmosphère dans laquelle baigne le lieu où l’on m’accueille me semble particulièrement négative. Un temple à presque dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer, cruellement dépourvu d’oxygène, où chaque brise menace la survie des chandelles à la lumière desquelles je rédige péniblement les missives que je t’adresse : pas de dictée pour ton oncle aujourd’hui. Je dois reconnaître ne détenir qu’en partie l’adresse brute de mon copiste à produire des manuscrits propres et bien alignés, ma créativité précoce m’ayant entraîné à l’écart d’un exercice régulier de ce talent que je considère maintenant à sa juste valeur. Les occupants de ce misérable taudis, piètrement bâti sur ce que j’estime être le versant le plus venteux d’un des plus hauts pics de l’Himalaya, sont en effet sous le joug permanent d’un vœu de silence, qu’ils imposent par ailleurs aux érudits de passage tels que ton oncle chéri et son irréductible sous-fifre. J’ai bien essayé de leur expliquer l’importance de faire entendre ma voix dans le tumulte des bourrasques qui secouent les murs du bâtiment, mais leurs regards accusateurs et la façon dont ils s’égaillent à l’instant où j’ouvre la bouche m’ont dissuadé de persister dans cette direction. Je me serais attendu à plus de compréhension de la part de moines tibétains dissidents, mais il faut croire que cette ironie se perd en vain dans les replis de leurs stupides robes orangées.
J’ai toutefois espoir de trouver une mesure de réconfort dans la plus récente expression de tes tourments didactiques, qui me donnent à croire que tu t’engageras finalement dans la voie des grands mentors qui t’est toute destinée. La dernière fois que tu m’écrivis, tu me signalas – dans ton langage bien à toi – qu’il était certes louable d’être un puits de sagesse mais que, faute de bons Samaritains pour venir y puiser et en verser ensuite l’essence vitale dans la gorge parcheminée des Philistins trop faibles pour s’y rendre de leur propre chef, l’eau s’en troublera, prendra une odeur nauséabonde et deviendra impropre à la consommation. Comment, en résumé, parviendras-tu à rassembler et à consolider un bassin d’aspirants auteurs aptes à répandre, quand viendra leur tour, la bonne parole dont tu leur auras fait grâce ?
En tant que prodigue tuteur et première autorité dans la présente conversation, permets-moi de te partager cette cruciale pièce d’information : tes lecteurs existent déjà, sous une forme ou une autre. Fais usage de ce grand talent dont tu fis souvent preuve par le passé, en dépit de ton caractère un peu revêche, et observe autour de toi. Prends les transports en commun, par exemple ; achète l’un de ces laissez-passer à la mode qui te permettra de parcourir la ville à ta guise pendant un mois entier et d’échanger des regards entendus avec les conducteurs des navettes qui, eux, ont tout vu. Prends un autobus – n’importe lequel, mais je t’en prie, ne touche pas aux sièges, porte des gants et évite tout contact visuel avec les autres passagers –, puis observe . Regarde attentivement cette mère célibataire, luttant avec ses sacs d’emplettes, poussant son petit avorton vers la porte un arrêt trop tard parce qu’il refusait opiniâtrement de lâcher le poteau dont le bouton d’arrêt, dysfonctionnel, s’entêtait à ne pas sonner quand on appuyait dessus. Étudie cet homme d’affaires aux cheveux grisonnants et au regard torve, aux souliers pointus beaucoup trop longs pour les pieds qui les chaussent, probablement de retour d’une réunion où les partenaires féminines insistaient avec des arguments un peu trop étoffés sur la nécessité d’une toilette supplémentaire dans les nouveaux bureaux. Imprègne-toi de l’odeur du veston de cuir suspicieusement neuf de ce jeune punk aux bottes rutilantes, s’appuyant d’une main sur un rouli-roulant, et dont le coloris capillaire n’a probablement rien à envier, en matière de prix, à ton prochain paiement hypothécaire. N’ont-ils pas tous au fond d’eux-mêmes, telle une étincelle lovée au creux d’une masse de vieux journaux imbibés d’essence, le désir profond, inaliénable et universel du succès ?
Tous ces gens, ce sont tes lecteurs.
Entendons-nous bien : des best-sellers se sont écrits et se sont vendus avant ta naissance, et avant la mienne aussi, même s’il me peine de l’admettre. Les auteurs à succès les mieux connus ont dû se débrouiller sans la lumière de nos lanternes pour conquérir la gloire qui est aujourd’hui la leur. J’ajouterai pour ma part qu’ils s’en sont admirablement sortis, car c’est grâce à leur travail de pionniers et de défricheurs que nous connaissons aujourd’hui, et certains plus que d’autres, les paramètres d’une réussite adéquate – non, la recette du triomphe. Les grandes vedettes littéraires d’aujourd’hui peuvent probablement, j’en conviens, vivre in absentia de notre grain de sel, mais qui sait quelle valeur ajoutée notre vaste expérience pourrait-elle offrir à leur rayonnement déjà considérable ?
Ces vérités, garde-les toujours en toi lorsque tu t’adresses à ton véritable public : la classe moyenne du livre, les élusifs monsieur-madame Tout-le-monde qui désirent, parfois même sans en avoir conscience, ne serait-ce qu’une fraction de l’éclat qui est le nôtre. Peut-être, à force de combats sans merci avec leur langue empêtrée, leur imaginaire diminutif et leur intellect anémique, parviendraient- ils à émettre une litanie de grognements qui se rapprocherait du premier jet d’une acceptable fiction collégiale. Cela ne signifie pas pour autant que ton apport à leur démarche soit superflu.
Dans nos correspondances à venir, je t’illustrerai toutes les manières les plus efficaces de capitaliser sur cette phrase, que je t’invite à répéter autant de fois qu’il le faudra pour qu’elle prenne dans ton esprit l’écho d’un axiome inattaquable : « Mon lecteur a besoin de moi. » Ton travail de « recrutement » passe avant tout, tu le comprends désormais, par un travail sur toi-même. Ton lecteur ne peut se passer de tes précieux conseils, Gwendoline. Assume cela avant toute autre chose. Tu es entièrement libre de balayer mes idées du revers de la main comme les élucubrations d’un vieux fou, mais tu devras le faire en anticipant les conséquences de ton geste.
C’est à regret, et le poignet endolori, que je mets fin à l’écriture de cette lumineuse missive. Stuart, cet humble Stuart, dont je n’ai finalement pu me résoudre à me débarrasser (la mine déconfite qu’il avait quand j’eus fini de lui dicter ma dernière lettre !), gesticule à mon intention. Son cache-œil m’empêche de déchiffrer correctement son langage non verbal. C’est donc l’heure pour moi d’aller jouer aux devinettes.
Chaleureusement,
Ton oncle dont les mots portent à travers le silence éternel des hauteurs désolées

La rencontre au matin, lorsqu’on sort de chez soi, d’une fille sage, d’un aveugle, d’un boîteux [ si c ] , d’un moine, d’un prêtre, d’un lièvre, d’un serpent, d’un lézard, d’une pie, d’un corbeau, d’un cerf, d’un chevreuil, d’un sanglier… gâche irrémédiablement la journée. Si l’on croise une femme enceinte, pour conjurer le mauvais sort, il faut l’insulter.
– R. Morel et S. Walter, « Rencontre », Dictionnaire des superstitions

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents