Débutants
300 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Débutants

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
300 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

DÉBUTANTS FINALISTE AU PRIX DES LIBRAIRES 2020 - FRANCE
Une histoire de l’humanité qui rassemble et permet des rencontres improbables
Résumé
Juillet 2004. L’inauguration du musée national de Préhistoire réunit en Dordogne Nelson Ndlovu, archéologue sud-africain invité aux cérémonies, Peter Lloyd, traducteur anglais installé là depuis quinze ans, et Magda Kowalska, jeune femme polonaise qui tient une maison d’hôtes dans le village. L’été voit naître entre eux un grand rêve d’amour et d’amitié.
La gaité de Magda, les silences de Peter et la flamboyance de Nelson recèlent pourtant bien des secrets. Lutte anti-apartheid et migrations forcées, violence des héritages et désirs de liberté, peur de l’enfantement et poids des attachements. Les récits s’entrecroisent et les vies se répondent dans cette fresque haletante où l’Histoire n’épargne personne.
Le point de vue de l’auteure Catherine Blondeau
« Débutants raconte l’histoire de personnages qui ont cru pouvoir échapper à tous les déterminismes en faisant un usage absolu de leur liberté. Ils sont celles et ceux qui n’ont que faire de toutes les voies tracées où le monde ambiant tente de les cantonner : classe, race, genre, origine, amour, sexualité, famille, bonheur. Ils veulent tout réinventer. Ils croient que c’est possible. Ils croient qu’ils peuvent vivre dans une bulle d’amour et d’amitié avec des lois à part, loin des regards. Ils ont oublié que la menace rôde partout, et qu’on ne peut guère se réinventer en dehors des codes qui régissent le jeu social. »
L’auteure
Catherine Blondeau vit à Nantes où elle dirige Le Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, depuis 2011. Auparavant, elle a occupé diverses fonctions : maître de conférences en littérature et arts du spectacle à l’Université de Rouen, directrice de l’Institut Français d’Afrique du Sud à Johannesburg, attachée culturelle à Varsovie, et conseillère artistique du festival Automne en Normandie. Débutants est son premier roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 octobre 2019
Nombre de lectures 4
EAN13 9782897126490
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.
Mémoire d’encrier est diffusée et distribuée par :
Diffusion Gallimard : Canada
Communication Plus : Haïti
Dépôt légal : 3 e trimestre 2019
© 2019 Éditions Mémoire d’encrier inc.
Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-648-3
LCC PQ2702.L66 D43 2019 | CDD 843/.92—dc23
Correction : Monique Moisan, Élise Nicoli
Révisions : Rodney Saint-Éloi
Mise en page : Pauline Gilbert
Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
À mes chers exilés
— Où voulez-vous aller ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas.
— Non ! s’écria la vieille. Ici, il faut savoir.
— Je saurai, dit Dadou.
— Vous connaissez le pays ?
— Non, dit Dadou.
— Alors comment osez-vous penser que vous saurez ?
— Comme ça, dit Dadou.
Sony Labou Tansi, L’anté-peuple
UNE DÉTERMINATION
1
Personne ne circulait encore sur la route qui serpentait vers Les Combarelles à cette heure matinale. Les mains serrées sur le volant, le buste tendu vers l’avant, Nelson ne voyait rien des reflets scintillants qui éclaboussaient la rivière en contrebas du parapet. Il s’efforçait de garder sa droite, s’appliquant à suivre les courbes de l’asphalte sans mordre l’herbe du bas-côté. La désagréable impression de devoir conduire depuis le siège du passager ne l’avait pas quitté depuis la veille. À chaque virage, il lui semblait que la voiture gîtait et qu’elle allait chavirer. Les recommandations du loueur de Bergerac et ses histoires d’Anglais fauchés au premier carrefour pour avoir emprunté par distraction le mauvais côté de la route lui revinrent en mémoire. Il voulut rétrograder pour ralentir, chercha le levier de vitesse de la main gauche, buta dans la portière, cessa de regarder devant lui le temps de le retrouver sur sa droite, changea de main, passa la troisième, releva la tête et se vit fonçant sur un tracteur qui arrivait en sens inverse en klaxonnant. Embardée, jambes flageolantes, peau moite, cœur battant. Il s’engagea dans la première allée qui se présentait. Des tables et bancs de bois attendaient les vacanciers à l’ombre de châtaigniers qui balançaient dans la brise. Il claqua la portière un peu trop fort, fit quelques pas vers les arbres, attrapa son téléphone dans sa poche et ôta ses lunettes de soleil. Quatre barrettes de signal. Il faillit composer le numéro de Nadia puis se ravisa. Pour quoi faire ? L’inquiéter en lui annonçant qu’il venait d’éviter de justesse un accident ? Se plaindre des Français et de leurs voitures construites à l’envers ? Lui déclarer avec ferveur, pour la énième fois, qu’il préférait qu’elle conduise ?
Nelson marcha jusqu’au mobilier pique-nique, passa une main sur le bois noirci par les intempéries, observa les traces végétales brunâtres qui s’étaient déposées sur ses doigts, haussa les sourcils et retourna s’asseoir dans la voiture. Il prit une inspiration profonde et resta un moment, la nuque posée sur l’appuie-tête, à contempler les taches de lumière qui dansaient sur le pare-brise. Un sourire se dessina sur son visage. Comme aurait dit Nadia, il n’y avait pas de quoi faire un drame. Il reprit la route et tomba dès le virage suivant sur un panneau indiquant « Les Combarelles » en petites lettres blanches sur fond ocre. Il voulut actionner son clignotant, enclencha les essuie-glaces à la place, pesta en donnant du plat de la main contre le volant, se gara, coupa les gaz.
Le parking, envahi par les graminées, avait des airs de terrain vague. Une maisonnette crépie de ciment adossée à la falaise tenait lieu de pavillon d’accueil. Visiblement, Nelson était attendu. À peine eut-il franchi le seuil que la jeune fille qui tenait la billetterie quitta son comptoir pour venir à sa rencontre. Elle fit plusieurs tentatives pour prononcer son nom, le sollicitant du regard, mais Nelson, tout en serrant la main qu’elle lui tendait, ne vint pas à son secours. Question de principe. Ndlovu. Ce n’est quand même pas sorcier. Le u se prononce ou, mais à part ça, il suffit de lire. Ndlovu. Comme il la toisait de son regard noir, la jeune fille rougit et s’excusa en riant : elle était née en Dordogne et les langues étrangères n’étaient pas son fort. Elle se lança dans un discours de bienvenue à sa façon, riant presque à chaque mot de son embarras, les mains tantôt agitées de mouvements de moulinets, tantôt sagement jointes devant sa poitrine. Elle était ravie d’accueillir le professeur Ndlovu aux Combarelles et tout le monde ici était très honoré de sa visite. Elle avait entendu parler de ses travaux de recherche, évidemment, et même commencé à lire Capture et captation . Elle savait aussi qu’il était l’invité d’honneur du colloque qui aurait lieu juste avant l’inauguration du musée national de Préhistoire. Nelson se détendit. Les Combarelles, c’était un super boulot d’été qu’elle avait eu la chance de décrocher, mais le reste de l’année, elle étudiait l’histoire à la fac de Bordeaux. Elle travaillait sur Aliénor d’Aquitaine, une reine incroyable qui avait fait grand usage de sa liberté, comme reine et comme femme. Le rire de clochette de la jeune fille et son accent chantant avaient fini de chasser la mauvaise humeur de Nelson, qui maintenant hochait tête en souriant. Qu’une sommité pareille lui prête attention surprenait la jeune fille. D’ordinaire, les invités du directeur, chercheurs ou mécènes, n’adressaient jamais la parole au personnel d’accueil. Il était tout aussi rare qu’ils aient la jeunesse, l’allure et l’élégance de Nelson.
— Je vous promets que vous ne serez pas déçu par notre grotte, monsieur… Comment prononce-t-on votre nom, alors ?
— Appelez-moi Nelson, ce sera plus simple.
— Moi c’est Julia. Bienvenue, Nelson.
Nelson se dirigea vers le coin librairie et se mit à feuilleter un livre posé sur la table. Absorbé dans sa lecture, il n’entendit pas la voix qui appelait les inscrits à la première visite. Julia vint lui toucher le bras et lui fit signe qu’il fallait rejoindre la guide. C’était une petite femme énergique, la cinquantaine active, des cheveux frisés qui avaient dû être très noirs et viraient au poivre et sel. Pantalon de toile et chaussures de montagne. Elle se tenait campée sur ses jambes, les mains croisées dans le dos, jaugeant du regard sa troupe qui s’approchait.
— Par ici s’il vous plaît, mesdames et messieurs. Est-ce que tout le monde m’entend bien ? Bon. Bienvenue aux Combarelles. Vous êtes sur le point d’entrer dans une des plus belles grottes ornées du Périgord, un joyau de la culture magdalénienne. Certains d’entre vous ont-ils déjà visité Lascaux II ?
Presque tous les visiteurs opinèrent.
— Donc vous savez que Lascaux II, c’est un fac-similé de la grotte originelle. On a reconstitué certaines parties, le diverticule axial, la nef des cerfs, la salle des taureaux.
— Superbe travail, se risqua un des hommes du groupe.
— Superbe si l’on veut. C’est bien fait, c’est vrai. Mais ça reste une reproduction. Quand on voit L’Angélus de Millet sur le couvercle d’une boîte de chocolats, ce n’est pas comme la toile exposée au musée d’Orsay, n’est-ce pas ? C’est un peu la même chose avec Lascaux II si je peux me permettre.
Quelqu’un toussa. Il y eut un silence.
Nelson prenait des notes sur son BlackBerry. Il avait remis ses lunettes de soleil.
— Ici, rien de tout ça, mesdames et messieurs, vous aurez le privilège d’admirer les parois authentiques de la grotte telles que les hommes de Cro-Magnon les ont connues. Sauf que pour votre confort, le sol a été creusé. Pour ne pas vous obliger à ramper comme le faisaient nos ancêtres quand ils venaient ici il y a plus de dix mille ans, expliqua-t-elle en baissant la tête et en mimant des coudes un homme qui rampe. Entre onze et treize mille ans pour être précise. Ils sculptaient couchés par terre et les bras en l’air, ajouta-t-elle la tête penchée en arrière en agitant les bras.
Elle se tourna vers Nelson :
— Vous comprenez le français, Professeur Ndlovu ?
— Oui, pas de problème.
— Ah, parfait. On m’avait dit que vous étiez bilingue, mais comme je ne vois pas bien vos yeux derrière les verres foncés, j’ai eu un doute. Et vous mesdames ? Vous êtes Espagnoles ? Malheureusement, no hablo español . Est-ce qu’il y a d’autres langues ? Bon, de toute façon, je vais parler lentement, j’ai l’habitude.
Elle ralentit son débit et se lança dans un discours dont elle prenait grand soin d’articuler chaque mot, comme si une langue parlée plus lentement pouvait par miracle devenir compréhensible pour ceux qui ne la connaissent pas.
— Alors, aux Combarelles, il n’y a pas de peintures comme à Lascaux ou à Font-de-Gaume, ce sont des gravures, ça veut dire que la roche a été sculptée, creusée, pour dessiner des formes. On a recensé ici plus de six cents figures pariétales gravées, surtout des chevaux et des rennes.
Un murmure admiratif parcourut l’assistance.
— Il faut savoir qu’à l’époque où nos ancêtres venaient graver ces grands animaux dans la grotte, le climat n’était pas du tout celui d’aujourd’hui. Il faisait beaucoup plus froid, à peu près comme en Finlande de nos jours. On n’aurait pas pu cultiver de la vigne sur les coteaux de Bergerac ! Ce que nos ancêtres représentaient sur les parois des grottes, c’était les grands animaux qu’ils chassaient : des rennes, des chevaux, des bisons, quelques mammouths laineux. Ils passaient beaucoup de temps à les observer. Ils n’avaient rien d’autre à faire. Ils n’allaient pas au bureau, n’est-ce pas ! Il y a aussi quelques images de prédateurs, car n’oubliez pas, messieurs-dames, que les humains étaient la proie des prédateurs à cette époque. Il y a une lionne aux Combarelles, vous verrez, révéla-t-elle en bougeant les doigts comme si des griffes lui avaient poussé.
La lionne étonna tout le monde.
— Quelques recommandations avant d’entamer notre visite, mesdames et messieurs. Si on a fermé Lascaux, c’est pour préserver les peintures de toutes les contaminations organiques apportées par les visiteurs. Est-ce que vous savez que vous êtes très dangereux pour des pigments millénaires ? Votre haleine et sa vapeur d’eau, votre transpiration, tout ce que vous transportez sous les semelles de vos chaussures. Ici, il n’y a pas de peintures, c’est un peu moins fragile, mais ça reste un musée. Donc on ne touche pas aux œuvres. On ne s’appuie pas sur les parois, on n’y pose pas les mains. Inutile d’éteindre vos téléphones, dans trois mètres vous ne capterez plus rien. Nous allons marcher cinq minutes. Au fur et à mesure que nous avancerons dans la galerie, il y aura de plus en plus de gravures et vous les verrez de mieux en mieux. Je vous aiderai en pointant mon traceur lumineux sur les contours, comme ceci. Tout le monde voit ? Parfait. Professeur, il faudra quitter les lunettes de soleil. Enfin, c’est juste un conseil. Bon, c’est parti.
Nelson releva ses Ray-Ban sur son crâne et emboîta le pas au groupe.
Toute une famille équipée de shorts et sandales de marche avançait en grappe serrée. Un homme d’âge mûr portant jeans et T-shirt donnait la main à un petit garçon qui aurait pu être son fils ou son petit-fils, on ne savait pas trop, et qui n’avait pas l’air rassuré. Plusieurs couples, jeunes ou vieux, appareils photo en bandoulière, suivaient le mouvement les bras ballants. Les trois Espagnoles en jupe courte et tennis fermaient la marche. Avec son costume Armani, ses Weston et son air concentré, Nelson détonait.
Une fois franchie la lourde porte en métal qui isolait la galerie du monde extérieur, l’univers minéral de la grotte s’imposait (11,5 °C et 99 % d’humidité, mesdames et messieurs). Une faible lumière orangée éclairait les parois du boyau, mettant en valeur les reliefs. Intimidée, la petite troupe disparate avançait à pas menus et faisait ses commentaires en chuchotant comme dans une église.
Nelson rangea son BlackBerry. L’enfant chuchota quelque chose à son père qui rit et lui caressa les cheveux. La guide s’immobilisa et pointa son traceur vers une zone de la paroi que tout le monde se mit à scruter.
— Nous avons ici les premiers chevaux. Je vais suivre le contour de la gravure avec le point lumineux pour vous aider à repérer le tracé de la tête. Ici, vous voyez, il y a une bosse dans la roche et les artistes s’en sont servis pour faire la joue du cheval.
Les uns après les autres, les visiteurs émettaient un petit ah oui ! victorieux lorsqu’ils avaient repéré le dessin de la tête. Je les vois pas, les chevaux, répéta plusieurs fois le petit garçon avec un tremblement d’inquiétude dans la voix qui émut Nelson. Sans réfléchir, il prit l’enfant dans ses bras, plaça son regard à la bonne hauteur et s’approchant de la paroi, lui montra du doigt les contours de la gravure. Tu le vois, maintenant, le cheval, mon petit bonhomme ? L’enfant ouvrit la bouche de surprise, fit oui de la tête, lança un grand sourire à son père, puis un regard inquiet à Nelson. Nelson le reposa au sol et lui fit un clin d’œil. L’enfant courut se serrer contre les jambes de son père et chercha sa main en détournant le regard.
— Ils venaient ici avec des lampes. Il n’y avait pas l’électricité, dans ce temps-là, n’est-ce pas ? Nos ancêtres s’éclairaient à la graisse animale. Je vous montrerai une lampe à graisse tout à l’heure, j’en ai une plus loin dans la grotte.
Le regard de Nelson s’habituait à la pénombre. L’humidité froide de la grotte s’immisçait entre sa chemise et sa peau. Il boutonna sa veste. La guide pointait l’une après l’autre les images les plus connues des Combarelles, auxquelles, fit-elle remarquer, on avait donné des titres de tableaux de maître. Les rennes affrontés . Renne buvant . La lionne . Leur tracé se détachait sur un fond de lignes enchevêtrées qui dessinaient une trame immémoriale. D’innombrables images se superposaient dans un fouillis de gestes répétés à l’infini. Des générations s’étaient succédé dans la grotte pendant des milliers d’années, chacune ajoutant ses gravures à la multitude que comptait déjà la paroi. Si peu hospitalier qu’il fût, l’étrange écrin de pierre dégageait une émotion palpable qui gagnait tous les visiteurs. Une des Espagnoles s’était mise à pleurer. L’enfant, très agité, commentait à haute voix tout ce qu’il voyait. Peter, regarde, un cheval ! Oh, un renne ! La lionne et l’ours l’impressionnèrent plus que tout. Est-ce qu’ils mangeaient les êtres humains, Peter ? Comme des loups ? Est-ce que les hommes se faisaient manger ? Je ne sais pas mon chat, répondit doucement l’homme en se penchant vers l’enfant dont il n’avait pas lâché la main de toute la visite. Peut-être bien. On demandera tout à l’heure à Fabienne. Nelson se demandait pourquoi l’enfant appelait son père par son prénom. À moins qu’il ne s’agisse pas de son père ? Un enfant adopté peut-être ? Un orphelin ?
La lumière les surprit à la sortie de la grotte. Une tiède brise matinale agitait les pans de la veste de Nelson qui avait rejoint le cercle des visiteurs se pressant autour de la guide. Tout le monde la félicitait. Elle répondait courtoisement aux questions, sans empressement excessif, affichant le sourire de la comédienne accoutumée à subir l’assaut de ses admirateurs chaque fois qu’elle quitte la scène, et consciente de tout ce que peut avoir d’éphémère cette soudaine vénération. Elle eut l’air plus sensible aux compliments de Nelson mais s’excusa de devoir prendre congé : le groupe suivant l’attendait. Peter et le petit garçon la rejoignirent sur le chemin qui ramenait vers l’entrée de la grotte. Nelson leur emboîta le pas.
— Est-ce que la lionne, elle a mangé les hommes de la grotte, Fabienne ?
— C’est bien possible, ça, mon chéri. On n’avait pas de fusil à l’époque et les lions étaient plus forts que nous. On chassait les rennes, les lions nous chassaient. On mangeait, on était mangé. Mais ne va pas faire des cauchemars avec ça, hein, ça fait belle lurette qu’il n’y a plus ni lions ni ours ni même de loups dans la vallée !
— Ils sont partis, les loups ?
— Oui, ils sont partis ailleurs. Enfin, disons qu’on les a un peu aidés.
— Et les dinosaures, ils sont partis aussi ?
— Ah oui, mais la différence, c’est qu’il n’y en a plus nulle part sur terre, sauf à la boulangerie des Eyzies, pour les gourmands comme toi qui aiment le chocolat !
Elle déposa un baiser sonore sur la joue de l’enfant et s’éloigna en lui faisant un signe de la main. Nelson était toujours là, suivant maintenant Peter et l’enfant sur le chemin du parking.
— Et ils sont où les gens qui habitent dans la grotte, Peter ? Est-ce que la lionne les a tous mangés ?
— Mais non, mon chat, personne n’habite plus dans la grotte. C’était il y a très très longtemps, bien avant nos naissances à tous les deux, tu comprends ?
Avant la naissance de Peter. Bruno fronça les sourcils puis cligna très fort des yeux en étirant la bouche le plus possible pour essayer d’imaginer ça.
— Hey, quelle grimace, je te jure ! dit Peter en secouant la tête.
L’accent british de Peter intriguait Nelson.
— Vous êtes en vacances dans la région ?
Peter se retourna, l’air avenant.
— Pas du tout ! Nous habitons tout près d’ici. Les Combarelles, c’est ma grotte préférée. Je voulais la faire découvrir à Bruno. Et vous, vous êtes connu ici on dirait ?
Du bout de sa chaussure, l’enfant dessinait des arabesques dans la terre noire.
— Je suis venu pour l’inauguration du musée la semaine prochaine. Je suis archéologue.
— Incroyable ! Tu entends ça, Bruno ?
Bruno ne réagit pas. Il surveillait le ballet qu’il faisait décrire à ses pieds.
— Je suis spécialiste d’art rupestre. Je profite de mon séjour pour visiter les merveilles de la vallée de la Vézère.
— Nos grottes vous plaisent, alors ?
— Elles me passionnent !
— Et d’où venez-vous, si ce n’est pas indiscret ?
— Johannesburg. Nous avons énormément de sites en Afrique du Sud. Les fresques sont moins anciennes qu’ici, mais elles sont magnifiques. Et en ce moment, je travaille aussi sur un projet de musée. À Sterkfontien, vous connaissez ?
— Pas du tout. Désolé. Je devrais ?
— C’est un site de fouilles réputé qui a livré des fossiles d’Australopithèques très significatifs pour l’histoire de l’espèce. Entre Johannesburg et Pretoria. Nous voudrions y construire un musée de la préhistoire pour développer le tourisme dans la région. Alors je viens voir comment vous vous y prenez vous les Français avec le tourisme préhistorique. Il paraît que vous êtes très forts.
— Enfin moi… Je suis Anglais. Et vous, donc, vous êtes Sud-Africain ?
— On dirait que ça vous étonne ?
— Comment se fait-il que vous parliez mieux français que moi qui vis ici depuis plus de quinze années ?
— C’est une longue histoire… Quel âge a votre fils ?
— Oh, il n’est pas mon fils, dit Peter en prenant Bruno par l’épaule, ça lui ferait un père un peu vieux, le pauvre. Il est mon voisin. Nous sommes de bons amis, nous passons pas mal de temps ensemble. N’est-ce pas Bruno ?
Bruno ne répondit pas. Il observait toujours sa chaussure qui balayait le sol tout autour de lui.
— He’s almost six. In fact it’s his birthday after tomorrow. Should we speak english ?
— Non, ça me fait plaisir de parler français. Bruno, tu veux voir ma petite fille ? Elle s’appelle Tumi. Elle vient d’avoir deux ans.
Sur le fond d’écran du mobile de Nelson, Tumi fixait l’objectif de ses yeux noirs écarquillés, des rubans noués dans ses cheveux crépus. Bruno regardait ailleurs. Il commençait à tirer sur la main de Peter.
— Sa maman est Indienne. Elle est belle, n’est-ce pas ?
— Oui, dit Peter qui pensait à autre chose.
— Et donc vous, quinze ans que vous vivez ici, à… Les-Eyzies-de-Tayac-Sireuil ?
Il lisait le nom de la ville sur son dépliant en articulant chaque syllabe.
— Enfin juste à côté. Meyrals. Quinze ans, oui. Ça passe vite.
— Et comment êtes-vous arrivé ici ?
Peter hésita. Il lâcha la main de l’enfant qui se mit à courir en zigzaguant.
— Je suis venu passer l’été chez un ami il y a bien longtemps. Ça m’a plu, je suis revenu l’année suivante et je ne suis jamais reparti. Il fit une pause. Enfin non, ce n’est peut-être pas tout à fait aussi simple. Cela m’a pris un peu plus de temps. Je pourrais dire aussi que j’ai eu le coup de foudre pour un paysage. C’est très beau ici, je ne sais pas si vous avez eu le temps de vous en rendre compte. La beauté est une drogue, on s’y accoutume et on ne peut plus s’en passer. Alors j’ai acheté une maison que j’ai restaurée tant bien que mal, et me voilà. J’aimerais bien vous faire croire que mon histoire est originale, mais ce n’est pas le cas. Il y a des tonnes d’Anglais échoués comme moi sur les rives de la Vézère. Et quelques Néerlandais aussi.
— Échoués ?
— Ce n’est pas négatif. Je dis « échoués » mais pas « enlisés ». Nous sommes si nombreux. Cela donne parfois l’impression que nous habitons sur une île où un paquebot plein d’Anglais aurait fait naufrage il y a bien longtemps. Le pays aurait plu aux rescapés. Ils se seraient tous installés sur les collines qui bordent la côte, sans chercher plus loin.
— Des exilés qui trouvent la terre d’élection. Un peu comme Jan van Riebeeck…
— Qui ça ?
— Un Hollandais venu installer un comptoir à Cape Town pour la Compagnie des Indes en 1652. Au départ, ce n’était qu’un poste de ravitaillement pour les navires en route vers l’océan Indien et le Pacifique.
— Je ne vois pas le rapport avec nous.
— Si, si, vous allez voir : dix ans plus tard, des fermes hollandaises avaient poussé partout dans la vallée voisine. Toutes les terres fertiles avaient été confisquées aux Khoïkhoï. Ils ont résisté autant qu’ils ont pu. Plus d’un siècle de guérilla contre leurs envahisseurs. Ça n’a servi à rien. Ils ne faisaient pas le poids face à l’entreprise européenne de colonisation de l’Afrique australe.
— Bon. Mais quand même, ça n’a rien à voir avec la Dordogne. La plupart des Anglais qui s’installent ici sont des retraités, pas des conquérants voleurs de terre.
— Dans les deux cas, on a des gens qui se croyaient de passage et se sont installés pour toujours.
— Je vois. La comparaison n’est pas très flatteuse, dites donc.
— Je vous taquine. Et les autochtones, ils en disent quoi, de la colonie anglaise ?
Peter soupira en hochant la tête.
— Une longue histoire…
Il souriait.
— Eh bien, nous avons des tas de choses à nous dire, on dirait.
Nelson tendit la main à Peter.
— Nelson. Enchanté de faire votre connaissance.
— Peter. Nice to meet you, Nelson.
Bruno courut vers eux et saisit la main de Peter.
— Je veux qu’on s’en aille !
— Oui mon chat, on y va. Bruno et moi ferons une promenade sur la corniche qui surplombe la vallée de la Vézère demain matin. Il y a de beaux points de vue sur les abris sous roche où vivaient nos ancêtres. Venez avec nous, si vous voulez ? Je suis sûr que ça vous intéressera.
Nelson les suivit du regard tandis qu’ils s’éloignaient main dans la main en bavardant. Est-ce que la France le chamboulait à ce point ? Il venait d’accepter de bon gré une invitation pour une promenade dans la nature alors qu’il détestait ça. Les heures passées en marche d’approche vers les sites des hautes vallées du Drakensberg, à enjamber des rivières ou espérer des cols qui n’arrivaient jamais, ne l’avaient pas réconcilié avec la randonnée. Pas plus que les accoutrements de safari que ses collègues croyaient bon de porter pour la circonstance. Il considérait ces équipées sous la chaleur comme un mal nécessaire à son métier d’archéologue dont il se serait volontiers passé. Fallait-il que ces deux-là lui plaisent pour qu’il les suive dans leur balade estivale ! Il sourit pour lui-même et retourna vers sa voiture.
Il avait rendez-vous aux Eyzies pour déjeuner avec le directeur du musée. C’était tout près et il avait largement le temps, mais l’enfilade de virages qui l’attendait ne lui donnait pas envie de reprendre la route. Bloquer le régulateur sur cent dix et laisser faire la voiture : c’était ça, son idée de la conduite. Quand il partait pour son terrain de recherche, sur les contreforts du Lesotho, il se rabattait sur la voie de gauche dès la sortie de Johannesburg. Commençait alors une longue traversée monotone – la partie du trajet que Nelson préférait. L’autoroute fendait en ligne droite les plaines du Free State qui ondulaient vers l’horizon. Peu lui importait que les autres véhicules le doublent à des vitesses vertigineuses. Bien calé dans son siège, un œil sur la route et l’autre dans le vague, il pouvait s’adonner à son activité favorite : penser, sans but précis. Les idées ne tardaient pas à visiter son imagination, comme les étoiles filantes le ciel des nuits d’été. La plupart du temps, elles s’évanouissaient avant même d’avoir existé. Il arrivait pourtant qu’elles survivent à la fulgurance pour s’agglutiner en un magma bouillonnant d’où pouvaient émerger les théories les plus étonnantes, pas toujours intelligibles d’emblée, mais Nelson savait patienter le temps qu’il fallait pour que la décantation opère.
Comme le jour où il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait à Christol Cave, une grotte pourtant déjà tellement documentée que personne ne comprenait qu’il s’acharne à vouloir en reprendre l’étude intégrale. Il revenait d’une semaine de mission et roulait depuis une bonne heure sur la N1 quand une illumination l’avait saisi : dans la célèbre scène de vol de bétail qui ornait la paroi de l’abri, les voleurs n’étaient pas ceux qu’on croyait. Tous les archéologues qui avaient commenté cette image depuis plus d’un siècle s’étaient trompés. Il avait été contraint de s’arrêter sur le bas-côté pour bien réfléchir à toutes les répercussions de cette proposition radicale. Et c’était là, quelque part entre Winburg et Kroonstad, dans un véhicule régulièrement secoué par les masses d’air déplacées par les camions qui le doublaient, qu’il avait écrit les premières lignes de Capture et captation , le livre qui allait le propulser, à trente ans à peine, dans le cercle très fermé des chercheurs africains de rang international.
La vibrante dentelle de lumière que tamisait sur le pare-brise le feuillage des chênes verts du parking berçait les rêveries de Nelson. On inaugurait le musée Maropeng. La section sur l’art rupestre du peuple khoïsan faisait l’admiration générale. La rumeur atteignait Mandela qui demandait à en rencontrer l’auteur. Le grand homme souriant, vêtu d’une de ces chemises colorées qui avaient fait sa réputation d’élégance du temps de sa présidence, se tenait devant l’écran interactif où défilaient les œuvres des Sans. Madiba parlait à Nelson en gardant sa main dans la sienne. Monsieur Ndlovu, disait-il avec ce grain de voix si particulier, je tenais à vous féliciter personnellement. Grâce à vous, les enfants de notre pays découvriront enfin le rôle joué par leurs ancêtres dans l’histoire de l’humanité. C’est cela, la nouvelle Afrique du Sud que nous appelons de nos vœux. Une nation arc-en-ciel qui rende à chaque citoyen sa fierté.
Nelson releva la tête et essuya une larme. Il soupira. Il fallait partir maintenant, s’il ne voulait pas arriver en retard à son rendez-vous avec le directeur du musée. Ce n’était pas seulement son incompétence de conducteur qui lui faisait redouter les petites routes françaises. Il y avait quelque chose de plus secret, de plus intimement douloureux. Il les avait tant vues et sillonnées dans son enfance. À l’avant, sa mère tenait d’interminables conversations avec des inconnus. Lui, depuis la banquette arrière, regardait par la fenêtre. Ou plutôt sur la fenêtre, où la vitesse, les jours de pluie, chassait les gouttes d’eau qui se ramifiaient en ruisseaux et rigoles caracolant dans le vent jusqu’au bord de la portière. Une bourrasque pouvait tout effacer. Nelson choisissait une goutte et tentait de la suivre de sa naissance à sa dissolution. Il faisait des paris risqués : si elle arrive jusqu’à la portière sans être balayée, alors c’est que mon père n’est pas mort. Après tout, on n’avait jamais retrouvé son corps. Sa mère l’obligeait à garder sur lui une pochette brodée de perles bleues où elle avait glissé une boucle de cheveux dans un médaillon et une photo, celle d’un long jeune homme au regard sombre, le poing levé, un AK47 en bandoulière, entouré d’enfants qui le fêtaient en héros. Aucun de ces enfants n’était Nelson. C’est étrange de n’avoir comme image de son père que celle d’un adolescent qui vous ressemble, dont vous vous sentirez l’aîné la majeure partie de votre vie.
A freedom fighter.
Cela vous forge un avenir.
2
— Comment trouvez-vous nos grottes, M. Ndlovu ? demanda Norbert Lavouroux.
Les deux hommes étaient installés sur une terrasse ombragée dominant la Vézère. La brise matinale était tombée et la chaleur de juillet imposait sa présence immobile.
— Magnifiques. La visite des Combarelles, quel choc ! Cette plongée dans le temps des ancêtres. C’est vraiment très fort.
— Le vertige historique…
Le directeur du musée leva son verre.
— On a un peu la même sensation avec la dégustation des grands vins, vous ne trouvez pas ?
— J’étais avec un groupe de touristes. Je ne sais pas s’ils mesurent leur chance. C’est tellement exceptionnel d’être face à des traces aussi anciennes. Chez nous, les sites sont en plein air, la conservation est compliquée. C’est un miracle quand des peintures vieilles d’un siècle nous parviennent. Je vous envie d’avoir eu une période glaciaire qui ait obligé vos ancêtres à s’enterrer pour peindre. Ils ne savaient pas quelle mine d’or ils léguaient à leurs descendants !
— Enfin, mine d’or, ça dépend de quel point de vue on se place…
— D’ailleurs je suis étonné que vous ne mettiez pas le site plus en valeur. Il n’y a presque rien qui annonce la grotte. À peine un panneau.
— Pour visiter Les Combarelles, il y a une liste d’attente de trois mois. Et la conservation de nos grottes n’est pas compatible avec le tourisme de masse. Vous connaissez le problème : le désastre de Lascaux, la fermeture de Chauvet. Alors si en plus on faisait de la publicité…
— Mais au moins pour les gens qui vivent ici, ce patrimoine leur vient peut-être de leurs ancêtres directs. C’est essentiel qu’ils puissent se l’approprier.
— Ils sont au courant vous savez, depuis le temps.
— Et à Lascaux ?
— Vous voulez dire Lascaux II, la reproduction ? C’est différent. C’est conçu pour accueillir les foules.
— Je la visite jeudi.
— Alors vous verrez. On a voulu conjuguer les contraintes du grand nombre avec la même rusticité d’approche qu’ici. Ce sont des monuments enfouis, invisibles depuis la surface, trouvés par hasard en pleine nature. On a essayé de reconstituer cette sensation pour le visiteur. Le résultat n’est pas mal, même si ça reste un objet plus touristique que scientifique, bien sûr.
— Vous avez regardé le dossier que je vous ai envoyé pour Maropeng ?
— Oui. Si j’ai bien compris, il y a encore plusieurs projets en lice, c’est ça ?
— La ministre doit prendre sa décision ces jours-ci.
— Je trouve votre exposition sur les Khoïsans intéressante. Très orientée, mais vraiment intéressante. Le côté parc d’attractions que propose le promoteur, en revanche… Vous croyez que vous pourrez éviter ça ?
— C’est une demande politique forte que ce musée soit accessible au grand public.
— De là à imaginer une espèce de train fantôme qui vous fait traverser les âges géologiques sur une rivière dans le noir…
— Les Sud-Africains n’ont pas la même histoire que les Français avec les musées, M. Lavouroux.
Nelson se crispait.
— Oui mais franchement, c’est un peu la Foire du Trône, votre truc. Si j’étais vous, j’userais de mon influence pour empêcher ça. Vous êtes un chercheur renommé. Ça donne du poids.
— Je sais. Je sais. Mais pour une fois qu’il y a un projet de tourisme culturel soutenu par le ministère avec des savants dans l’équipe de conception, je ne vais pas mettre en danger tout le processus. C’est très important que les scientifiques soient solidaires de ces grands projets de vulgarisation.
— Nous ne pouvons quand même pas cautionner n’importe quoi. Sinon, au lieu de servir la cause, nous nous faisons manipuler. Si j’étais vous, j’y regarderais à deux fois avant d’associer mon nom à ce truc.
— Vous les Français, vous n’arrivez pas à concevoir l’idée qu’on puisse voir les choses autrement que vous.
— Je vous parle de déontologie de la profession. Nous échangeons des idées. J’essaie de vous faire profiter de mon expérience de vieux bonhomme, c’est tout. Vous en ferez bien ce que vous voudrez.
— Oui mais moi, voyez-vous, je n’ai aucun mépris pour les trains fantômes, répondit Nelson en haussant le ton.
Il se lança dans une véhémente mise au point qui lui semblait indispensable à ce stade de la conversation. Il ne fallait pas oublier que dans son pays, les musées avaient été interdits aux Noirs jusque dans les années 90. La paléoanthropologie aussi était longtemps restée l’affaire des Blancs. Et tout blancs qu’ils étaient, les Van Riet Lowe et les Tobias éprouvaient encore en 1930 la nécessité de faire valider leurs recherches par un certain abbé Breuil, un Périgourdin justement. Et pourquoi ? Parce qu’en tant qu’habitants des colonies, c’est à dire Blancs de deuxième classe, il leur fallait un Européen de souche pour authentifier leur travail. Et pendant que cette petite élite internationale cooptée s’extasiait devant des restes d’Australopithèques qui feraient progressivement reconnaître l’Afrique du Sud comme le berceau de l’humanité, les Noirs du pays, eux, subissaient un lent mais certain processus d’acculturation par enrôlement massif dans l’industrie minière. On leur demandait d’oublier d’où ils venaient et de se fondre dans le capitalisme global. Les Blancs faisaient l’expérience du vertige des origines et on privait les Noirs des leurs en leur démontrant par A + B qu’ils n’étaient personne. L’Afrique n’a pas d’histoire, leur rabâchait-on. Première nouvelle. Et pourquoi avait-il fallu presque un siècle pour démontrer que cette idée était une connerie monumentale ? Parce que la même petite élite blanche cooptée avait de longue date confisqué les institutions où se fabriquent les vérités générales.
— Alors chez nous, on ne fait pas la fine bouche, M. Lavouroux, parce qu’il y a urgence. Il faut que ça cesse, vous comprenez. Il faut que les gens comme moi comprennent qu’ils ne sont pas des sous-humains. Que leur contribution à l’histoire universelle est fondamentale. Donc moi, je vous le répète, je n’ai rien contre les parcs d’attractions historiques. J’ai même mis temporairement mes recherches entre parenthèses pour me consacrer à ce grand projet. Et je rêve qu’il y ait trois mois d’attente pour visiter Maropeng, vous comprenez ?
— Et que pensez-vous du foie gras, Nelson ?
— Oui, le foie gras. Oui, oui. Très bon, bien sûr. Excusez-moi, je m’emporte.
— En tous les cas, je vois que je ne me suis pas trompé sur votre compte. Quelque chose me dit que votre contribution va mettre un peu de sel dans notre colloque.
— Ne me traitez pas comme un condiment, M. Lavouroux. Je suis un archéologue, pas un amuseur.
Lavouroux affichait un large sourire. Nelson fronçait les sourcils. À ce moment, son téléphone sonna. Il quitta la table en signifiant à son hôte que ce ne serait pas long. Il allait et venait sur la terrasse, concentré sur la voix qui lui parlait, se redressant de temps en temps en faisant de grands gestes. Puis il revint s’asseoir.
— C’était ma femme. Nadia.
Il avait retrouvé le sourire.
— Rien de grave au moins ?
— Vous avez des enfants ? Moi, j’ai une fille qui vient d’avoir deux ans, Tumi. Elle réclame son papa. Alors sa mère m’appelle et moi, je craque… Regardez, dit-il en sortant son téléphone.
— Elle est mignonne. Moi, mes enfants sont grands. Avec mes vieilles pierres, je ne les fais pas kiffer, comme ils disent. Je pense qu’ils seraient même assez heureux de me voir partir en mission permanente. Et le Bergerac, il vous plaît, M. Ndlovu ?
— Appelez-moi Nelson, je vous en prie. Je le trouve bon, votre vin. Très bon.
— Les arômes boisés se marient bien avec le confit, vous ne trouvez pas ?
Comment aurait-il pu te donner son nom ? Ton père a dû nous quitter avant ta naissance, Tumelo. Il n’a pas pu te reconnaître. On ne fait pas ces choses-là à distance. Surtout quand on est un clandestin recherché par la police spéciale de l’apartheid. Tu t’appelles Ndlovu comme moi et pas Makoena comme lui, c’est vrai. Tu es Zoulou par ta mère, et Sotho par ton père. C’est lui qui t’a donné ton prénom sotho, Tumelo, qu’il avait déjà choisi bien avant ta naissance. Nelson Tumelo Ndlovu. Tumelo , l’homme de foi. Ton père était un homme de foi. Il ne nous a pas abandonnés, non, il ne faut pas dire ça. Quand il était encore avec moi, il parlait tout le temps de toi, de tout ce que vous feriez ensemble plus tard, toi et lui. Il n’avait pas d’autre choix que de partir. Il risquait trop en restant avec nous à Soweto. Tout le monde savait qu’il avait organisé les manifestations, il pouvait être dénoncé à tout moment, il était obligé de s’enfuir. Le mouvement avait besoin de soldats et l’ANC avait des camps au Mozambique. Il est parti là-bas, c’était la seule chose à faire, Tumelo. Ni lui ni moi ne pouvions nous imaginer alors tout ce qui arriverait ensuite. La clandestinité. La vie la nuit. C’est comme ça. C’est peut-être difficile à comprendre pour toi maintenant, mais c’était la loi de la lutte. Le prix à payer pour notre liberté. Nous, on acceptait.
Il est parti la dernière semaine de septembre et toi tu es né le 9 octobre. Il lui a fallu presque deux mois pour rejoindre le Mozambique à pied en marchant la nuit et en se cachant le jour. Il a été bien accueilli quand il est arrivé là-bas. Il y avait beaucoup de jeunes comme lui dans le camp. Tous ceux qui avaient fui les représailles et quitté le pays juste après juin 76. C’était eux, l’armée des combattants de la liberté.
Ses lettres nous parvenaient facilement depuis le Mozambique, je ne sais pas trop comment. Je les trouvais sous la porte de la maison le matin au réveil. Personne n’avait rien entendu et pourtant un facteur était passé. Je les apprenais par cœur le soir dans mon lit et je te les récitais le lendemain quand on marchait tous les deux dans les rues de Soweto et que tu dormais dans mon dos. Il disait que tout était formidable là-bas : l’entraînement, les armes, la discipline du camp, les camarades, il aimait tout. Je crois que ton père était fait pour cette vie-là. À cause de la colère qu’il y avait en lui, une colère ancienne et profonde qui ne pouvait s’exprimer que dans la lutte. Il était impatient de se battre pour de bon, il me l’écrivait tout le temps.
Ton père était un grand soldat, Tumelo. Un meneur d’hommes. On s’en était déjà rendu compte à Soweto. Après le Mozambique, ils l’ont envoyé en Angola et jusqu’en Allemagne. En Allemagne tu te rends compte ? Je ne sais pas ce qu’il a fait exactement après, parce qu’il ne pouvait pas m’en parler, mais ce que je sais c’est qu’on lui a confié des missions très importantes et qu’il les a réussies. Il a même gagné des noms de guerre au combat. Ce sont ses camarades de lutte qui me l’ont raconté bien plus tard.
Comrade Storm.
Comrade June.
Mr XS.
3
Étendu sur le lit dans sa chambre d’hôtel, Nelson s’en voulait de s’être emporté. C’était toujours la même chose. Impossible de garder son calme dès qu’il était question de la dignité des Noirs. Le petit regard étonné et légèrement condescendant qui se posait sur lui quand il abordait le sujet le rendait fou. Comment pouvait-on faire comme si l’esclavage et la colonisation n’avaient pas été des faits majeurs de l’histoire humaine ? Comme si l’apartheid était une vieille histoire dont on n’avait plus envie de parler ? Comment pouvait-on préférer ignorer que des millions d’êtres humains avaient été traités comme du mobilier, délibérément maintenus dans la domination pendant des générations ? Pourquoi les gens baissaient-ils la tête et regardaient-ils ailleurs, pourquoi se mettaient-ils à tousser et essayaient-ils de changer de conversation ? C’était insupportable. Nadia avait beau lui faire remarquer qu’il ne faisait progresser personne en s’énervant de la sorte, il n’arrivait jamais à se contenir. Elle voyait les choses autrement. Je ne demande à personne l’autorisation de vivre ma vie, disait-elle posément, je la vis, point.
— C’est facile pour toi disait Nelson, vous les Indiens vous étiez en haut de la pyramide des races, vous aviez le droit d’étudier et on ne vous fichait pas un crayon dans les cheveux pour voir si vous étiez Kaffir ou pas.
— Mais Nelson, tu as grandi en France ! Personne ne t’a jamais fiché de crayon dans les cheveux ! Arrête avec ça, tu vas te rendre dingue !
Nadia avait grandi dans le quartier de Fodsburg, à l’ouest de Johannesburg, dans l’odeur des épices et le chatoiement des saris de la boutique familiale. Ses parents gagnaient suffisamment bien leur vie pour financer ses études. Avec l’assouplissement des lois ségrégatives, elle put s’inscrire en histoire de l’art à l’université du Witwatersrand aussitôt son diplôme secondaire en poche. Elle faisait la fierté de la famille.
Elle croisait souvent Nelson à la bibliothèque. Il était impossible de ne pas le remarquer. Il troublait le silence studieux de la salle de lecture par les altercations qu’il semblait prendre plaisir à provoquer avec les employés ou les étudiants. Il élevait la voix et faisait de grands gestes. Nadia l’observait de loin. Son tempérament fougueux l’intriguait. À l’époque, il s’était pris de passion pour la Truth and Reconciliation Commission. Il cherchait à convaincre tous ceux qu’il rencontrait de l’accompagner aux auditions. Un ami commun les avait présentés et Nadia, de fil en aiguille et sans vraiment l’avoir décidé, s’était trouvée faire partie du petit cercle des familiers de Nelson. Elle n’aurait su dire pourquoi elle se sentait attirée par cet homme. Il lui fallait des polémiques, des batailles en règle, des ennemis à combattre. Il lui fallait de l’admiration, de l’amour, de la reconnaissance. Nelson séduisait, attaquait, croisait le fer, préférant toujours l’affrontement à la conciliation même quand il risquait de tout perdre. Elle la raisonneuse, habituée à réfléchir avant de décider, à défendre ses convictions en les argumentant patiemment, ne comprenait pas qu’on puisse s’emporter aussi violemment à propos de tout. Chaque soir, dans le calme de sa chambre, elle rêvait au jour écoulé et pensait à Nelson. De toute évidence, cet homme n’était pas son genre et la meilleure chose à faire eût été de prendre ses distances. Elle n’en fit rien. Au contraire, elle se mêla plus souvent aux conversations animées du groupe. Quand les autres, las de chercher à lui résister, s’étaient déjà unanimement rangés au point de vue de Nelson, il n’était pas rare que Nadia continue à le questionner, à le contredire, voire à le provoquer. Elle prenait un plaisir visible à le pousser dans ses retranchements. Il arrivait que leurs amis les laissent à leurs disputes qui se poursuivaient en tête-à-tête à la porte de la bibliothèque, à l’ombre d’un figuier sur le campus de Wits, dans le clair-obscur des brefs couchers de soleil qui illuminaient les soirées d’été. Jusqu’au jour où Nadia l’invita chez elle entre deux cours puisque ses parents étaient à la boutique et ses frères et sœurs à l’école.
Ils étaient assis sur son lit, seuls dans la chambre dont la porte ouverte donnait sur l’appartement vide. Lancé dans une grande démonstration que Nadia écoutait avec cette attention critique qu’il aimait tant, Nelson s’interrompit brusquement au beau milieu d’une phrase. Le silence s’installa. Il tourna la tête vers elle et prit la main qu’elle avait posée sur le bord du lit. Il la porta lentement à ses lèvres en lui jetant un regard d’une intensité telle qu’elle en fut presque effrayée. Puis il reposa cette main qu’il garda dans la sienne un long moment, sans la quitter des yeux, restant immobile à la regarder, le souffle court. Ce fut elle qui se pencha vers lui pour lui donner ce qu’il déclara être, chuchotant dans son oreille quelques minutes plus tard, le plus long baiser de toute l’histoire de l’humanité. Ensuite ? C’était très simple : il l’aimait. Il ne pouvait pas vivre sans elle. Est-ce qu’elle acceptait de devenir sa femme ? Est-ce qu’il pouvait être son homme ? L’idée que leurs chemins eussent pu ne pas se croiser le jetait dans une sorte d’angoisse rétrospective par anticipation – un sentiment complexe mais néanmoins terrible qu’il lui décrivit en détail avec une profondeur tragique à faire peur. Il envisageait d’ailleurs sans hésiter de mourir pour elle, s’il le fallait, disait-il en y croyant lui-même. Nadia essaya d’en rire, car elle n’en demandait pas tant, mais dut s’avouer que l’homme à la fougue insensée qui venait de lui prendre si délicatement la main la bouleversait.
Elle avait vingt-quatre ans quand Tumi s’annonça et ils décidèrent de se marier. La loi les y autorisait puisque les mariages mixtes n’étaient plus interdits, mais les parents de Nadia n’avaient que faire de la loi. Ils étaient catégoriques. Ils ne voulaient pas d’un Noir pour leur fille. Pourquoi ne choisissait-elle pas d’épouser un avocat ou un médecin indien ? Ou même un riche homme d’affaires blanc, à tout prendre ? Mais un Noir, et chercheur par-dessus le marché ? Hors de question. Nelson ne se priva pas de hurler et de faire de grands gestes, mais cela ne fit que confirmer les réticences des parents. Ce grand échalas de Zoulou était une bête, ils n’allaient pas lui donner leur fille. Comment les ferait-il vivre, Nadia et son fils – car ce serait un fils ? D’ailleurs, eussent-ils cédé (ils s’étaient tout de même posé la question, un jour, dans leur arrière-boutique, entre les piles de casseroles en fer blanc et les boîtes de teinture textile. Ils en avaient longuement discuté à voix basse, penchés l’un vers l’autre, faisant frémir de leurs chuchotements tous les saris suspendus sur leurs cintres) qu’ils auraient eu à faire face à une série de problèmes insolubles. Comment aurait-on célébré la noce ? Quel genre d’autorité spirituelle aurait-on convoquée ? Qu’est-ce qu’on aurait mangé ? Chez les Zoulous, on est éleveur, pas de mariage sans viande de bœuf. Chez les Hindous, la vache est un animal sacré. C’était trop compliqué, on n’y arriverait pas. Nadia commença par leur expliquer que Nelson n’était pas vraiment Zoulou, c’était sa mère la Zouloue, lui était plutôt Sotho voire même un peu Bushman par son père – ils écarquillèrent les yeux. Selon eux, les Bushmen étaient des sauvages arriérés, des nomades en peau de bête, c’était encore pire. Nadia essaya de leur démontrer tout ce que cette assertion avait de ridicule. Nelson avait grandi en ville, à l’étranger, et certainement jamais porté de peaux de bêtes, mais ils secouèrent la tête : ils ne faisaient pas confiance aux étrangers. De toute évidence, tout cela était irréconciliable. Leur fille était enceinte ? C’était une honte et ils la renieraient. Ou plutôt non. Elle devrait choisir : cet énergumène ou bien sa famille, sa tradition et sa communauté. Nadia n’hésita pas. Un jour dans la cuisine, le ventre déjà bien rond, elle leur annonça calmement sa décision, embrassa ses frères et sœurs, tourna les talons et franchit la porte. Ils ne la reverraient plus avant très, très longtemps.
4
— Vous n’avez pas d’autres chaussures ? demanda Peter, dubitatif.
— Ne vous en faites pas, Peter. J’ai l’habitude. Regardez-moi ça, dit-il en tournant le pied, élégance et confort en toutes circonstances.
— Elles brillent, ajouta Bruno. Elles sont belles !
— Ce sont des Weston, mon petit bonhomme. C’est ce qu’on fait de mieux.
Le chemin grimpait en lacets dans la forêt avant d’atteindre un promontoire d’où l’on embrassait tout le cingle. Peter et Bruno avaient distancé Nelson dans la montée et l’attendaient devant la table d’orientation. Il les rejoignit et reprit son souffle.
— Vous voyez les abris sous les grands rochers de l’autre côté de la rivière ? dit Peter après un moment. Les spécialistes disent que c’est là qu’ils habitaient à l’époque.
— Les gens n’avaient pas de maison comme nous, dit Bruno. Ils tuaient des mammouths avec des flèches, ils faisaient du feu pour les cuire, et s’il pleuvait, ils allaient dans les grottes.
— Tu en sais des choses, toi, mon petit bonhomme ! dit Nelson.
— Ces femmes et ces hommes qui vivaient ici, je me demande souvent où ils en étaient de leur humanité, dit Peter. S’ils étaient si différents de nous. S’ils s’aimaient, s’ils aimaient leurs enfants.
— Demain il y a un feu d’artifice, dit Bruno.
— Ah bon ?
— Et même un bal !
— C’est le 14 Juillet. Les Français ont pris La Bastille, vous vous souvenez ?
— Ah oui.
— Tu viendras avec nous, Nelson ?
— Pourquoi pas, Bruno, si tu m’invites ?
— Il y a un marché gourmand à Saint-Cyprien. On a prévu d’y aller avec des amis. Bruno a raison. Venez avec nous si vous voulez ?
— Il ne faut pas oublier mon anniversaire, dit Bruno.
— Je m’en souviens très bien. Peter en a parlé hier. Tu auras quel âge ?
— Six ans. Je vais aller à la grande école avec les autres.
— Mais c’est magnifique, ça, mon petit bonhomme. Et où est-ce qu’elle est ton école dans toute cette campagne ? Dans une grotte ? Tu vas apprendre à faire du feu toi aussi ?
L’enfant ne répondit rien et se renfrogna.
— Bruno n’habite pas ici toute l’année. En ce moment, il est en vacances chez sa maman. Il va à l’école à Paris.
— Moi aussi je suis allé à l’école à Paris, dit Nelson.
— Ta maîtresse, c’était madame Coursier ? Il y en a qui disent qu’elle est méchante.
— Je ne la connais pas, ta madame Coursier. Mais je suis sûre que tout se passera bien, tu n’as pas besoin d’avoir peur.
— Je n’ai pas peur !
Bruno partit en trombe sur le chemin. Il sautillait sur les pierres, les bras écartés comme des ailes de libellule, et se fondit dans l’arche feuillue que formaient les arbres à l’entrée du bois. Il commençait à faire très chaud. Ils reprirent leur promenade.
— Cet enfant est comme un elfe, dit Nelson. Il étincelle et disparaît. C’est un drôle de petit garçon.
— Il est un peu solitaire. Sa mère, Magda, est une grande amie. Elle a aménagé des chambres d’hôtes dans une ancienne ferme juste au-dessus de chez moi. L’été elle a beaucoup de travail. C’est pour cela que je m’occupe souvent de lui.
— Il y a tant de touristes que ça ? Pour les grottes ?
— Pas seulement. Il y a la rivière, les châteaux, la gastronomie. C’est très réputé comme région. L’affaire de Magda marche bien. C’est même surprenant pour une étrangère. J’ai connu pas mal d’Anglais qui ont mis la clé sous la porte.
— Ils n’ont pas le sens du business ?
— C’est plutôt qu’il y a beaucoup d’Anglais parmi les touristes. Ils n’ont pas envie de tomber sur des compatriotes qui les font dormir dans des édredons cousus de dentelle, leur servent des scones au petit-déjeuner et du chicken-pie pour le dîner. Le tourisme a condamné tout le monde à l’authenticité. Il n’y a que Magda qui s’en sorte autrement, mais il faut dire qu’elle a du talent.
— Elle est Anglaise, votre Magda ?
— Non, elle est Polonaise. Magdalena. Elle a acheté sa ferme il y a trois ans. Elle a tout rénové à sa façon. Dans les chambres, au lieu de laisser partout la pierre apparente comme tout le monde, elle a blanchi des murs entiers à la chaux pour y peindre des fresques inspirées de l’art des grottes. C’est très réussi, très beau.
— Elle peint ?
— Non, non, pardon. J’aurais dû dire : elle a fait peindre ces fresques.
— Je serais curieux de voir le résultat.
— Et comme je vous disais, sa table d’hôtes est très prisée. Même hors saison, le week-end, il y a toujours du monde. Et tout ça sans canard à la carte ! Un exploit.
— Elle a beaucoup de qualités votre Magda, on dirait ?
— Oui, c’est vrai. Elle est… Elle est formidable.
— Vous ne seriez pas un peu amoureux de votre voisine, vous, par hasard ?
— Moi ? Mais non, voyons. J’ai beaucoup d’affection pour elle, c’est tout. Et pour son fils aussi.
— Vous n’avez pas d’enfants ?
— Non, pas d’enfants. Mais maintenant, j’ai Bruno.
— Vous ne vous êtes jamais marié ?
— Non, jamais.
— Vous avez quitté l’Angleterre après un chagrin d’amour, je parie.
Peter eut un petit rire gêné doublé d’un regard de côté à Nelson.
— Vous avez beaucoup d’imagination, Nelson.
Il se tourna vers le paysage.
— Juste en face de nous, il y a une grande cavité. Vous la voyez ? Combien de personnes auraient pu vivre là à votre avis ?
— Comment voulez-vous que je vous dise ça comme ça, en jetant un coup d’œil depuis la rive d’en face ?
— Moi je les imagine tous assis par terre autour du feu. Il faisait froid, mais ils étaient moins fragiles que nous, ils n’en souffraient pas tant que ça. Ils portaient les peaux des animaux qu’ils avaient tués. Ils cousaient, ils fabriquaient des bijoux en os et des outils en pierre. On dit qu’ils parlaient déjà. Ils peignaient ces fresques sublimes au fond des grottes. Peut-être étaient-ils heureux ? Peut-être même plus que nous ? Qu’en pensez-vous, Nelson ?
— Mais pourquoi toute cette nostalgie ? Vous ne l’êtes pas, vous, heureux ?
— Si, si. Enfin… Je ne sais pas. Je ne me pose pas la question comme ça. Mais vous, vous croyez qu’on vit mieux aujourd’hui ?
— C’est une question difficile. C’était un monde très éloigné du nôtre. Il n’y avait pratiquement pas d’êtres humains. De tout petits clans qui se croisaient rarement. La comparaison est un exercice compliqué. Et puis on n’avait pas encore inventé le foie gras ni le tourisme, donc…
— Non, arrêtez de plaisanter, Nelson. Vous êtes archéologue, vous connaissez le sujet. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Nelson soupira.
— Je crois que le discours que j’ai écrit pour l’inauguration du colloque vendredi prochain va vous plaire. Je me suis justement penché sur le cas de vos amis les Magdaléniens.
L’enfant les avait devancés dans le sous-bois. Ils l’aperçurent un peu plus loin, accroupi au pied d’un arbre, absorbé dans la contemplation d’une fourmilière. Avec une brindille, il tentait de dévier les trajectoires des ouvrières, creusant des ravins au beau milieu de leurs autoroutes. Rien n’y faisait. Celles qu’il avait ensevelies lançaient des signaux d’alerte, une effervescence agitait les cohortes et tout rentrait dans l’ordre. Les suivantes descendaient dans la fosse, gravissaient les éboulis et poursuivaient leur chemin. D’autres contournaient l’obstacle pour inaugurer de nouvelles routes. Bruno écrasait d’un geste délicat, une à une, celles qui s’aventuraient sur ses bras et ses jambes. Il était si concentré qu’il n’entendit pas arriver la grande chienne rousse.
Elle était sortie du fourré par l’autre bout du chemin. Nelson n’avait d’yeux que pour Bruno qu’il observait de loin et ne la vit pas tout de suite. Elle trottait à petites foulées, les oreilles battant en cadence, le nez au sol, toute à la trace qu’elle pistait. De temps en temps, un rayon de soleil échappé de la frondaison venait frapper sa robe. Éclats intermittents de lumière ocre et d’ombre rouge. Sang séché sur l’émeraude du feuillage.
Elle s’arrêta net, la truffe en l’air. Dès qu’elle eut repéré Bruno, elle partit en flèche, tout le corps déployé dans la puissance de sa course. Comprenant ce qui se passait, Nelson s’élança sans réfléchir pour couper sa trajectoire. Il n’eut que le temps de voir la chienne se dresser sur ses pattes arrière, sauter de tout son poids sur l’enfant qui culbuta le nez dans les fourmis, avant de s’écrouler à son tour : il avait trébuché sur une racine.
— Zuza, s’écria Bruno, tout joyeux et le visage plein de terre, arrête ma Zuza ! Peter, au secours ! Elle me lèche, dis-lui d’arrêter !
Il se tortillait en riant sous les assauts de la chienne qui sautait, jappait, léchait, ne lui laissant aucune chance de respirer, tandis que Nelson se tenait le pied en grimaçant, un œil sur Bruno, l’autre sur sa chaussure. Une éraflure sur le cuir de sa Weston. Il était contrarié. Peter siffla la chienne qui vint à sa rencontre en sautillant d’excitation puis retourna terrasser l’enfant de ses caresses baveuses. Après quoi elle revint vers Peter qui lui gratta l’oreille en lui parlant doucement, les yeux dans les yeux. Une fois la chienne calmée, il s’avança vers Nelson. La chienne le suivait en remuant la queue.
— Tenez ce chien, Peter. Il n’est pas question qu’il me touche.
— C’est bon Nelson, c’est Zuza, la chienne de Magda. Vous êtes blessé ?
— Je vous dis de tenir ce chien !
— Vous n’avez rien à craindre. Zuza est une bonne chienne. Elle n’a jamais fait de mal à personne. Elle se sauve tout le temps, c’est tout.
Peter fit encore un pas vers lui, la chienne sur les talons.
— N’approchez pas ! hurla Nelson.
Peter attrapa la chienne par son collier et la maintint à ses côtés. Elle crut à un jeu et fit mine de s’élancer pour repartir, mais Peter ne la lâcha pas. Elle finit par s’asseoir, laissant échapper à intervalles réguliers des gémissements de frustration.
— Vous avez peur des chiens Nelson ?
— Ils me rappellent de mauvais souvenirs. Soweto, la police, les gaz lacrymogènes, les chiens d’attaque, tout ça. Des sales bêtes.
Peter confia la chienne à Bruno qui l’emmena courir ailleurs puis il aida Nelson à se relever. Ils refirent le chemin en sens inverse. Nelson boitillait en maugréant sur sa chaussure abîmée.
— Vous êtes né à Soweto ?
— J’étais tout petit quand on est parti. À peine plus vieux que Bruno. Je ne me souviens plus de rien. Tout ce que je sais, c’est ma mère qui me l’a raconté. Même les chiens et les gaz. Elle passait son temps à ça, raconter. Toujours les mêmes histoires. Pour que je n’oublie pas, disait-elle. Mais moi, je n’avais rien à oublier : je ne me souvenais de rien.
— Vous devez bien avoir des souvenirs d’enfance comme tout le monde.
— Elle m’a tellement farci la tête que je ne fais pas la différence entre ce qu’elle m’a raconté et ce que j’ai vraiment vécu.
— Ce sont des souvenirs tout de même.
— Elle a été trop loin. Elle m’a vraiment raconté trop d’histoires.
Peter garda le silence un moment.
— Le français parfait… L’école à Paris… C’est pour ça.
— Oui, c’est pour ça. De l’âge de sept ans jusqu’au baccalauréat. Vous avez résolu l’énigme, Sherlock. Je ne suis retourné chez moi qu’en 95. J’avais dix-neuf ans.
Puis, sur un autre ton :
— Je voudrais rentrer à l’hôtel. Il faut que je revoie mon papier pour le colloque.
— Je vous dépose alors. Vous voulez qu’on se retrouve pour dîner ? Je voudrais vous emmener dans un endroit que j’aime bien.
Nelson accepta l’invitation. Il laissa Peter installer la chienne haletante dans le hayon avant de se rasseoir à l’avant. Il n’aimait pas l’idée de voyager dans le même véhicule qu’un chien. Depuis quand les chiens voyageaient-ils en voiture ? Depuis la nuit des temps, lui répondit Peter.
— Je suis sûr qu’un jour, on trouvera la preuve qu’un chien est monté dans la première proto-charrette conçue par des humains.
Nelson haussa les épaules.
Je ne voyais pas bien ce qu’il y avait dans le bocal que le type agitait. Il faisait nuit, il était au milieu de la rue et nous agglutinées derrière la fenêtre dans le noir, terrorisées. C’étaient ses coups frappés à la porte qui nous avaient réveillées, mais bien sûr personne n’était allé ouvrir, et on n’avait pas non plus osé allumer la lumière. Toi tu n’avais rien entendu, tu dormais, et je priais pour ne pas avoir à te sortir du lit en pleine nuit pour t’emmener je ne sais où. Le type s’éclairait lui-même avec une torche, le bocal dans l’autre main, et il faisait une espèce de danse en silence. Nous le regardions se déhancher, les bras ouverts. Il tournait sur lui même, brandissant tantôt la torche, tantôt le bocal, qu’il ne lâchait pas du regard. Il tournait, tournait, tournait, dans la lumière et l’ombre de sa torche. Je ne sais pas comment nous le savions, mais nous savions que c’était horrible. À un moment, il a arrêté de danser. Il a ramené le bocal sur son cœur, et la torche vers son visage. Il savait qu’on était là à le regarder. Il s’est tourné vers nous et s’est mis à grimacer. Il faisait comme s’il hurlait, mais aucun son ne sortait de sa gorge. Je ne l’ai jamais vu par ici, qu’est-ce qu’il peut bien nous vouloir ? a dit ma mère. Et on a eu encore plus peur. J’ai commencé à pleurer et ma mère a dit arrête Sibongile, tu n’as que ta dignité, n’en fais pas cadeau au premier venu. Mais je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. L’homme s’est dirigé vers l’entrée de la maison et on a cru qu’il allait de nouveau frapper, cogner, fracasser la porte puis entrer mettre le feu avec sa torche. Mais non. Il s’est contenté de déposer le bocal sur le seuil, puis il a disparu. On a veillé jusqu’au petit matin, incapables de bouger jusqu’aux premières lueurs. C’était en décembre 1983, tu venais d’avoir sept ans. Je m’en souviendrai toujours. La lumière rose de l’aurore de printemps entrait par la fenêtre. C’est ma mère qui a bougé la première. Elle a laissé échapper à peine un petit cri et elle est restée là, une main sur la bouche, à contempler le bocal. Et nous, on savait qu’on n’avait pas d’autre choix que d’aller à notre tour découvrir ce qu’il contenait, même si ça allait faire basculer nos vies. Nous nous tenions la main pour nous donner du courage, et les quelques pas qui nous séparaient du seuil de la maison me semblèrent une aussi longue marche que si nous avions dû traverser la mer et les déserts.
Le bocal contenait une main humaine fraîchement séparée du corps auquel elle avait appartenu. Il n’y avait aucun moyen de savoir si c’était bien celle de ton père, Tumelo. Tout le monde me demandait, mais moi, je n’étais pas sûre de la reconnaître. Je ne savais pas si cette main morte était celle de mon homme ou pas. Je la regardais. J’essayais de me souvenir. Mais rien à faire. Je n’avais plus vu Tlali depuis plusieurs années, et j’avais oublié. Tu te rends compte. La main dont j’avais aimé embrasser la paume. La main qui avait pris la mienne. Et moi, rien. Je ne savais pas. C’était encore pire que de la découvrir dans un bocal en verre comme un vulgaire morceau de viande. Ce qu’on en a fait ? Nous lui avons donné une sépulture. Une cérémonie secrète. Je n’étais pas sûre. On ne savait même pas exactement à qui on disait adieu. Je ne pouvais pas t’expliquer, à sept ans, qu’on allait à l’enterrement d’une main qui avait peut-être été celle de ton père, mais qu’on n’était pas sûr, qu’il était peut-être même encore vivant. Alors je ne t’ai rien dit.
Après ça, j’ai accepté de quitter le pays. Tout le monde me poussait à partir depuis qu’on n’avait plus de ses nouvelles, mais moi je refusais au début parce que je trouvais que partir, c’est trahir. Ils m’ont fait comprendre que si c’était bien sa main, si Tlali était encore vivant, il valait mieux qu’on se mette hors de portée de ceux qui lui avaient fait ça. Pour nous deux et surtout pour lui. Ils pouvaient nous faire du mal et ça leur donnait un pouvoir énorme sur lui. Il fallait avoir le courage de partir pour lui venir en aide. Et s’il était déjà mort, notre départ ne changerait rien. On emporterait sa mémoire avec nous. On resterait à ses côtés même à l’autre bout du monde. L’ANC a décidé de nous envoyer en France. Moi, à l’époque, je ne savais même pas où c’était, la France, et à vrai dire je m’en fichais complètement. J’étais une toute jeune femme. Je n’avais encore jamais quitté ma famille, jamais déménagé ni rien, et là il fallait tout laisser. Je n’arrivais pas à me concentrer sur les préparatifs. Je n’étais bonne à rien. Je ne pensais qu’à la main. C’était la sienne, ou pas ? Comment c’était possible que je ne sache pas ? J’essayais de me souvenir. Mais rien. C’est ma mère qui a dû tout faire. Les bagages, les papiers. L’ANC nous a aidées pour les passeports. Il n’y a pas eu d’adieux, on est partis comme des voleurs. On a regagné Mbabane par la route en évitant les postes-frontières, ensuite on a traversé tout le grand Congo pour rejoindre Brazzaville où on a pris l’avion pour la France. En arrivant à Paris, on a été accueillis à l’aéroport par des gens qui luttaient contre l’apartheid aussi depuis là-bas. Ça faisait chaud au cœur de voir qu’il y en avait qui soutenaient la Cause aussi loin de chez nous. Et dire que moi, le jour d’avant, je ne savais même pas que leur pays existait. Ils nous ont emmenés dans un hôtel du 18 e arrondissement. C’est là qu’on a d’abord habité tous les deux, pendant pas mal de temps. C’était l’hiver à Paris. Il faisait froid.
5
L’auberge n’était recommandée par aucun guide. C’était une grande maison sans cachet particulier avec sa façade cimentée et ses géraniums aux fenêtres. Au rez-de-chaussée, on pouvait se ravitailler en carburant dans une station-service dont les vitres portaient les traces de toutes les affiches qu’on y avait scotchées saison après saison. Des cartes postales jaunissaient sur un présentoir près de la caisse. On accédait à la salle à manger par un escalier extérieur, après avoir traversé à l’étage le bar et la véranda qui donnait sur le carrefour de Saint-Cyprien.
Peter salua Michel, le patron, qui lui montra sa table côté restaurant, et se fraya un chemin entre les amateurs de rugby massés côté bar, les yeux rivés sur les écrans suspendus autour d’eux. Les commentaires fusaient par salves. Chaque action décisive suscitait une vague d’enthousiasme ou de réprobation dont le volume sonore atteignait un pic au moment où les joueurs approchaient des poteaux, puis refluait. Peter se retournait sans cesse pour faire signe à Nelson de le suivre et distribuait ici un sourire, là une poignée de mains, qu’on lui rendait chaleureusement mais vite pour ne rien perdre du match. Les regards s’arrêtaient sur Nelson puis retournaient à l’écran.
— C’est très local, ici, sans « chichis », comme on dit. Elle est drôle cette expression, « sans chichis », vous ne trouvez pas ?
Ils étaient obligés de parler fort pour s’entendre dans le brouhaha ambiant.
— Ça me rappelle les cantines portugaises de mon quartier.
L’ambiance était plus calme côté restaurant.
— Ils vous ont complètement adopté on dirait, dit Nelson en s’asseyant à table.
— Je vis quand même ici depuis plus de quinze ans…
— Quinze ans !
— Vous trouvez ça long ?
— Cela fait à peine dix ans que je suis rentré en Afrique du Sud. Vous êtes plus Français que moi Sud-Africain.
— Je n’en ai pas l’impression.
— Vous avez raison. Avec ce genre de raisonnement, je serais plus Français que Sud-Africain, moi aussi, puisque j’ai vécu plus de dix ans à Paris. Mais avec ma mère qui passait son temps à me répéter que c’était provisoire, pas de danger que je me sente Français.
— Vous avez grandi en France, tout de même.
— Oui mais au milieu des valises. Quand vous êtes dans cet état d’esprit, vous vous sentez vraiment de passage. Vous n’attendez pas grand-chose du pays où vous vivez. Vous ne vous opposez pas à grand-chose non plus. Rien de ce qui arrive ne vous touche vraiment. Vous n’êtes pas d’ici, ce ne sont pas vos affaires. Vous avez une société à reconstruire ailleurs. On ne peut pas être partout.
— Votre mère avait raison : vous avez fini par partir.
— Moi, oui, mais pas elle.
— Elle est restée à Paris ?
— Elle y est toujours, d’ailleurs.
Nelson suivait des yeux la serveuse. Elle volait sur ses ballerines, dansant avec grâce entre les tables, sa queue de cheval ballottant de part et d’autre de sa nuque. Elle adressa un grand sourire à Peter en s’approchant pour prendre la commande.
— Ça avance les travaux ?
— Je suis dans le carrelage, j’ai presque fini.
— Qu’est-ce que tu veux ce soir ? Une salade de gésiers confits et un verre de blanc ?
— Exactement. Vous les avez goûtés les Bergerac blancs, Nelson ? Il faut goûter les blancs, ils sont très bien aussi.
— Si vous voulez. Est-ce qu’il y a un plat du jour, mademoiselle ?
— Les magrets, ils sont parfaits ce soir. Avec des frites maison.
— Ah non, pas de canard. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
— Nous avons aussi des steaks au grill. Ou alors une pizza. Cuite au feu de bois.
— Une pizza, très bien.
Elle nota la commande sur son bloc-notes et reprit son slalom entre les tables.
— Gésiers et Bergerac. Décidément, vous êtes devenu cent pour cent local on dirait ?
— Have you ever been to London ?
— I have.
— Vous voyez ces petits appartements à moitié enterrés au pied des immeubles ? J’habitais dans un de ces logements, dans le quartier de Brixton. Je ne connaissais pas du tout le Périgord. Du jour au lendemain, j’ai vendu mon entresol londonien et j’ai acheté une maison à Meyrals – enfin quelques bâtiments en ruine sur une crête, avec une vue sur les vallées alentour. Disons que j’ai acheté un rêve.
— En ruine ? Vous êtes courageux !
— C’était moins cher. Et puis tout le monde faisait des travaux ici. Ça semblait la chose à faire. J’ai vite été complètement dépassé. Heureusement pour moi, il y a eu dans le village des gens qui ont eu pitié du pauvre Anglais inadapté qui s’était installé à leur porte. Ils sont venus m’aider. C’est comme ça que j’ai rencontré Fabienne.
— Une intégration parfaite, alors ?
— Si l’on peut dire. Pour tout le monde, quinze ans après, je reste l’Anglais de Meyrals. Un étranger. La présence anglaise dans le Périgord, ça ne date pas d’hier pourtant. C’était chez nous, ici, à l’époque d’Henri Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine. Nous avons bien dû y laisser quelques gènes. Qui vous dit que je n’ai pas plus d’ancêtres locaux que le fermier qui vit sur le coteau d’en face ?
— Dites donc Peter, vous n’êtes pas aussi innocent que voulez bien le dire, côté colonial.
— Je plaisantais.
— Mais remonter aux Plantagenêt… Le droit du sang…
— Il paraît que j’ai des origines aristocratiques, alors, je m’interroge. Je voudrais bien savoir d’où je viens.
— Attention, ça peut vous mener loin, cette histoire ! Il va y avoir de grands débats sur la part des gènes anglais dans la généalogie périgourdine. Il se pourrait que Londres réclame des droits sur ces territoires au nom de l’antériorité, qu’on parle de réunification de l’Aquitaine et de la Grande-Bretagne, qu’il y ait des transferts de population. Une vraie poudrière, Peter. Vous ne devriez pas ouvrir la boîte de Pandore !
— Ne vous moquez pas de moi Nelson. Je ne fais rien d’autre que chercher ma vérité, comme tout le monde. Pourquoi suis-je ici, à manger des gésiers confits ? C’était ça votre question. Eh bien qui sait ? Ce n’est peut-être pas seulement l’insistance de mon ami qui m’a fait venir en Dordogne. Il y a peut-être autre chose. Mes ancêtres, par exemple, ils m’ont peut-être appelé ? Parfois, alors que nous croyons agir en toute liberté, nous obéissons à des forces qui nous dépassent.
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous faisiez dans la vie, à part promener les archéologues de passage et chercher vos ancêtres. Attendez, laissez-moi deviner. Les mots, les livres, les idées bizarres : vous êtes écrivain, non ? Romancier ?
— Traducteur. Je traduis du français vers l’anglais.
— Magnifique ! Vous pourriez peut-être traduire mes articles alors ?
— Vous n’avez pas besoin de moi, il me semble.
— J’ai un peu perdu l’habitude d’écrire en français. Vous accepteriez de lire ma conférence inaugurale pour le colloque ? C’est ce truc sur les Magdaléniens dont je vous ai parlé, cela pourrait vous intéresser. Vous me direz si ça sonne juste.
— Si vous voulez.
— J’ai une première version du texte avec moi. Je vous le laisse ? Ce n’est pas encore fini, il faut que je change certaines choses. Mais cela vous donnera une idée.
— D’accord. C’est sur l’art rupestre, c’est ça ?
— J’ai plusieurs domaines. J’ai fait ma thèse sur l’art rupestre des Khoïsans, mais j’ai aussi beaucoup publié sur l’épistémologie de la préhistoire africaine. Mes recherches m’ont conduit à explorer l’histoire de l’archéologie et de la paléoanthropologie à l’époque coloniale.
— Ha ?
— En fait, dès qu’on se plonge dans tout ce qui s’est écrit sur les Sans depuis que les Européens ont commencé à s’intéresser à leur existence, on est confronté à la question de l’influence des idéologies sur les manières d’écrire l’histoire. C’est mon sujet. J’essaie de traquer, dans les récits historiques, les idées reçues invisibles en leur temps, parce qu’elles passaient pour des vérités admises de tous. Mais ce n’était pas des vérités, c’était des points aveugles de la pensée. Un jour, parfois des siècles plus tard, elles redeviennent visibles – même terriblement visibles, parce qu’elles ont perdu leur statut d’évidence : elles nous sautent aux yeux, et on se demande comment on a pu ne pas les voir plus tôt.
— Je ne suis pas sûr de vous suivre, Nelson. C’est un peu compliqué, là.
— Alors moi, j’essaie de rendre visibles ces idées reçues quand on ne les voit pas encore. Je les traque dans les récits historiques actuels. Prenez la paléoanthropologie : pourquoi sommes-nous obsédés par l’étude des migrations successives des Hominidés hors d’Afrique alors que nous accordons si peu d’attention aux lignées humaines qui n’ont jamais franchi l’isthme de Suez, à votre avis ?
— Je n’en ai aucune idée…
— Je pars de ces questions pour en poser d’autres. En deux mots, et pour rester dans le domaine de la préhistoire africaine, il me semble que nous sommes tellement obsédés par la recherche des origines de l’homme moderne que nous avons tendance à sous-étudier les phénomènes « sans descendance », si vous voyez ce que je veux dire.
— Franchement, Nelson, pas vraiment. Ça vole un peu haut pour moi, là…
— Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut plus se contenter d’étudier uniquement les phénomènes historiques archaïques qui soi-disant conduisent jusqu’à nous. Parce que, quand on dit « nous », c’est rarement l’humanité tout entière.
Les deux mains appuyées sur le rebord de la table, Nelson s’était penché vers Peter et le regardait avec une telle intensité que Peter eut un mouvement de recul.
— Ce que je veux dire, c’est qu’il faut en finir avec un récit historique qui privilégie systématiquement les faits qui entrent dans la compréhension de l’histoire des peuples dominants. Ceux qui nous font croire depuis des siècles que leur histoire est aussi la nôtre.
Il éleva la voix comme s’il avait été en chaire. Les conversations alentour s’interrompirent.
— Pourtant ce n’est pas le cas. Il y a une histoire africaine, et elle ne commence pas à la veille de la colonisation. C’est insupportable qu’on en soit encore là. C’est l’Afrique qui a donné l’humanité au monde, il faut que ça se sache à la fin.
Il ponctua sa dernière phrase d’un grand coup de poing sur la table. La vaisselle trembla, le verre de Bergerac tangua, Peter le rattrapa de justesse. Tous les regards convergeaient vers eux désormais.
Au même moment, par la porte qui donnait sur la véranda, entra un homme immense, peau foncée et épaisses dreadlocks jusqu’aux fesses retenues en queue de cheval sur la nuque. Aucun sourire n’éclairait son visage, barré par une paire de lunettes de soleil dont l’arrondi couvrait les yeux et les tempes d’un large bandeau noir. Un débardeur bleu pâle laissait voir des épaules massives dont les muscles roulaient au rythme du balancement des bras sur lesquels s’enroulaient, du bout des doigts jusqu’aux biceps, deux tatouages soignés, arbres de vie ornés de motifs floraux rouge vert bleu. Pas de bijoux, pas de piercing. Voir fonctionner les jambes de cette machine humaine donnait le frisson, et pourtant, à Meyrals, à force de contempler des cuisses de rugbymen, on savait ce que c’était que les muscles.
Peter le regardait venir sans inquiétude. Nelson se retourna pour comprendre ce qui se passait. L’homme traversait sans se presser la salle du restaurant, chaloupant doucement chaque fois qu’il faisait un pas, observant ostensiblement toute la salle silencieuse de son regard panoramique. Il contourna la table pour se poster derrière Peter, se pencha vers lui, posa sa main sur son épaule avec une sorte d’affection, on ne savait pas trop, et lentement, d’une voix très grave, chuchotée, dont les harmoniques firent trembler l’air du restaurant, lui dit à l’oreille en regardant Nelson :
— Peter, is everything ok ?
— Yes yes Akash, I’m fine. I’m just fine. Well I think so , répondit Peter en interrogeant du regard Nelson et sa mine renfrognée.
— La salade de gésiers et la pizza con carne, lança la serveuse, imperturbable.
Les assiettes trouvèrent leurs destinataires. Nelson goûta à peine le vin et réclama une bière, la ballerine repartit sur ses pieds ailés, les conversations reprirent, et Peter proposa à Akash de s’asseoir un moment. Il posa son grand corps sur une chaise qui lui donnait l’air d’avoir atterri chez les Lilliputiens, ce qui n’entamait en rien sa majesté. Il garda le silence. Peter tenta de relancer la conversation.
— Et ton père ? Tu n’en parles jamais.
— Pourquoi tu me poses des questions sur mon père, maintenant ?
— Tu m’as beaucoup parlé de ta mère, alors je me disais…
— Ma mère m’a raconté qu’il avait eu de très importantes responsabilités dans la branche armée de l’ANC au début des années 80. Ensuite il a disparu. C’est pour ça qu’on est venu s’installer en France. Voilà en gros. Mais je n’ai pas envie d’en parler si ça ne te dérange pas. Et puis de toute façon, il est mort.
Nelson attaqua sa pizza fumante après l’avoir inondée d’huile pimentée, se coupant de grosses bouchées qu’il gobait sans rien dire en regardant le fond de son assiette. De temps en temps, un coup d’œil méfiant vers Akash. Sans se concerter, les deux hommes avaient fait l’économie des présentations. On n’entendait plus que le brouhaha du restaurant. Les conversations, les éclats de voix, les rires, les verres et les couverts qui tintaient. Les échos du match côté bar.
— My father also died , annonça sans prévenir Akash après un certain temps, comme parlant pour lui-même.
Nelson leva le nez de son assiette, attendant la suite. Il ne s’était pas figuré le géant indien comme un orphelin. Il interrogea Peter du regard, qui secoua la tête.
— Akash possède une maison de famille à Saint-Cyprien qui lui vient de son père. C’est lui qui m’a accueilli les premières fois, il y a quinze ans. À l’époque c’était une maison de vacances, mais maintenant il y vit de façon permanente. Avec son fils Jack, une semaine sur deux. Jack est un bon ami de Bruno, ils ont le même âge. On se voit souvent.
— Moi aussi j’ai une petite fille, a little girl, Tumi. Two years old .
Nelson abandonna sa pizza, s’essuya les mains à sa serviette en papier et chercha son téléphone dans sa poche. Il fit défiler des photos. Tumi en bébé souriant, Tumi minuscule à côté d’un gros ours en peluche, Tumi mangeant à la petite cuillère, Tumi dans sa robe rouge, Tumi faisant ses premiers pas, pieds nus, les mains tendues vers le photographe. Nelson rayonnait d’admiration.
— Elle est belle, non ?
Akash hocha la tête.
Et ce fut tout.
Il se leva et repartit comme il était venu par la porte-fenêtre de la terrasse, sous le regard inquiet des clients.
Chers collègues, chers amis, honorable assemblée,
Pour commencer, je voudrais remercier chaleureusement le professeur Lavouroux de m’avoir invité à prononcer le discours d’ouverture de votre colloque. C’est bien sûr un honneur pour le jeune chercheur que je suis de se voir confier l’inauguration rituelle de ces trois journées de travaux, surtout dans le contexte exceptionnel de l’ouverture du musée national de Préhistoire.
Pour répondre à cet honneur, j’ai choisi de me livrer ce matin à un modeste exercice d’ignorance et d’admiration. Ignorance, puisque je regarde vos Magdaléniens de l’œil neuf de l’étranger depuis mes terres très australes. Admiration, parce que leur brillante civilisation, depuis le temps que je la fréquente dans la littérature archéologique des deux derniers siècles, m’a toujours beaucoup impressionné. Mais avant de me lancer dans ce panégyrique, j’ai encore une chose à vous dire. Car si Norbert sait très bien, lui, pourquoi il m’a invité, il ne sait pas encore pourquoi j’ai accepté son invitation. C’est de cela que je voudrais vous parler maintenant, mesdames et messieurs, ce qui va m’obliger à un détour par mon histoire personnelle, j’espère que vous me le pardonnerez.
Il y a presque exactement dix ans, mon pays se libérait de plus de quatre décennies d’un régime raciste et fasciste. Je ne crois pas me tromper en disant que l’élection de Nelson Mandela en 1994 a marqué les esprits bien au-delà de nos frontières comme un événement historique de grande importance. Avec ses vingt-cinq années de bagne sur Robben Island, une île cachot au large du Cap, Mandela a payé le prix fort pour la liberté de son peuple et son histoire fait désormais partie des mythes fondateurs de notre jeune république. Mais nous sommes nombreux, en Afrique du Sud, à avoir vu le cours de nos vies profondément changé par ces années de guerre civile. En 1984, dans des circonstances que je ne détaillerai pas ici, ma mère et moi avons dû quitter le pays. J’avais sept ans. À l’époque, c’est la France qui nous a offert l’asile politique. Nous étions des réfugiés. Vous nous avez accueillis. Permettez-moi de saisir l’occasion que m’offre cette tribune, puisque je ne l’ai encore jamais fait, pour remercier chacun de vous ici présent, avec vos compatriotes et vos ancêtres, d’avoir imaginé un pays capable d’une telle hospitalité. J’espère sincèrement que l’Afrique du Sud que nous sommes en train de construire prendra le même chemin.
En 1995, j’ai choisi le retour au pays natal – je le nomme ainsi en hommage à Aimé Césaire, l’un de vos grands poètes. Mais pour moi qui avais grandi en France, ce retour a commencé par ressembler à un nouvel exil. Il m’a fallu un certain temps pour me sentir chez moi dans mon nouveau pays, ou plutôt mon ancien pays, et je me suis dit qu’une des meilleures façons pour y parvenir était de n’en plus repartir. C’est pourquoi je ne suis pas revenu en France depuis tout ce temps. Malgré cette longue absence, je n’ai pas oublié votre pays – qui est aussi le mien, et encore moins votre langue – qui est aussi la mienne. D’ailleurs, en choisissant de consacrer ma recherche à la préhistoire et à l’art rupestre d’Afrique australe, je savais bien qu’un jour ou l’autre mes pas me ramèneraient en France. Le professeur Lewis-Williams, qui connaît ce terrain par cœur, avait attiré mon attention sur les sites de la vallée de la Vézère quand il encadrait ma thèse sur les Khoïsans, et mes rêveries rupestres étaient depuis longtemps déjà peuplées des images de Lascaux et des gravures des Combarelles. En recevant l’invitation du professeur Lavouroux, je me suis rendu compte que je me préparais à ce voyage depuis des années. Je dirais même que je l’attendais. Son invitation est arrivée au bon moment, comme le signal qu’il était temps de revenir. Vous comprenez maintenant l’importance particulière que revêt pour moi le fait d’être devant vous ce matin.
Donc, commençons par l’ignorance : le monde où vivent les Magdaléniens diffère beaucoup du nôtre. Leur civilisation s’est développée des Pyrénées aux Alpes et au Caucase entre 16 000 et 10 000 ans avant notre temps, juste après le dernier maximum glaciaire, au sud du glacier qui couvrait alors l’Europe du Nord. À l’époque, toute la Pologne actuelle, une grande partie de l’Allemagne, des Pays-Bas et du nord de la France, sans parler de la Scandinavie, sont pris sous les glaces. Le climat, et donc les paysages de la vallée de la Vézère, ne ressemblent en rien à ce que nous connaissons aujourd’hui en Dordogne, dans le Drakensberg ou au Botswana. Il fait très froid. Il ne pleut presque jamais, car la température, très basse, ne permet pas l’évaporation des masses océaniques. Les Magdaléniens évoluent sous un ciel clair, au milieu d’une végétation de steppe comparable à celle de l’actuelle toundra russe. De grands animaux la parcourent, rennes, bisons, rhinocéros laineux, chevaux, bouquetins, qui constituent la base de leur gibier.
Qui sont-ils ? Les descendants d’hommes modernes sortis d’Afrique vers moins 50 000. Ils sont issus de la troisième grande migration hors du continent-matrice, celle qui va conduire Homo sapiens à imposer sa civilisation à toute la planète, éradiquant au passage les espèces humaines concurrentes, dont Neandertal, le grand chasseur autochtone, si parfaitement adapté à son environnement que sa civilisation avait perduré en Europe presque sans aucune variation depuis près de 300 000 ans. À mesure qu’il progresse sur le continent eurasien, le nouveau colonisateur africain, au contraire, ne cesse d’inventer et d’innover. Il polit des techniques qu’il transmet aux générations suivantes, imagine des rites, s’adapte avec aisance aux environnements qu’il occupe. Il avance vite, dans l’espace et dans le temps. Cette rapidité reste cependant toute relative : il lui aura fallu 30 000 à 40 000 ans pour faire éclore pleinement cette culture que nous avons appelée magdalénienne, celle qui culmine avec Lascaux et qu’on considère aujourd’hui comme l’apogée absolu de la civilisation des chasseurs-cueilleurs.
À ce point d’équilibre, la civilisation magdalénienne a quelque chose de fascinant. L’admiration, donc. Les Magdaléniens semblent vivre en harmonie presque parfaite avec leur monde. Ils sont peu nombreux. Des clans de quelques dizaines d’individus qui pratiquent l’artisanat et échangent des biens entre eux mais n’ont pas encore l’obsession de l’accumulation caractéristique des âges suivants. Ils connaissent le langage, enterrent leurs morts. Ils se font déjà la guerre, certes, mais ne travaillent presque pas et n’asservissent pas leurs congénères. Le gibier abonde, la fabrication d’outils de plus en plus perfectionnés et l’évolution des stratégies ont rendu la chasse plus efficace et moins dangereuse. Au sein de ces petites sociétés de chasseurs, chacun a sa place et sait ce qu’il doit faire. Les Magdaléniens ont leurs chasseurs-guerriers, leurs artisans, leurs cueilleurs, leurs chefs : on identifie ces derniers aux exceptionnelles parures funéraires que portent leurs dépouilles, dont certaines, véritables chefs-d’œuvre d’os et de pierre, peuvent avoir demandé plusieurs mois de travail. Les Magdaléniens ont donc aussi leurs artistes, qu’une société prospère et organisée peut se permettre d’entretenir. Ils ont probablement développé un sentiment religieux dont on ne sait dire encore s’il était fondé sur des récits déjà structurés, quelque chose comme une protomythologie, ou seulement sur des figures tutélaires surnaturalisées de dieux animaux, de déesses mères, d’ancêtres. Quoi qu’il en soit, ils ont indiscutablement accès aux richesses du monde symbolique.
Tout porte à croire que les grandes fresques animalières qui ornent les plus belles grottes connues, d’Alta Mira à Font-de-Gaume, sont de nature religieuse. Cependant, faute d’autres archives que les images elles-mêmes, il faut reconnaître que les interprétations que nous pouvons en donner prennent assez vite un caractère hasardeux. La seule chose qu’on sache avec certitude, c’est que ces grottes peintes n’étaient pas habitées en permanence. Les images qu’elles abritent ont pu être le support de cérémonies réservées à des petits groupes d’hommes qui en orchestraient la liturgie. Étaient-ils chamanes ? S’agissait-il d’anciens qui encadraient des jeunes subissant une épreuve de type initiatique ? Y avait-il des femmes au nombre de ces « initiés » ? À vrai dire, et pour être honnête, nous n’en savons toujours pas grand-chose. L’archive est ajourée. Elle ne nous laisse pas tout voir.
Quoi qu’il en soit, l’archéologie contemporaine nous a enseigné à reconnaître dans ces restes fragmentaires les traces d’une des plus belles cultures humaines qui soient. On ne croit plus aujourd’hui que ce que nous appelons communément l’âge de pierre ait constitué un état de civilisation inférieur à celui que nous connaissons aujourd’hui. Il est probable que l’idée que nous nous sommes forgée plus tard des premiers humains, celle de primitifs bornés en proie à des instincts bestiaux, soit totalement fausse. L’histoire nous a appris à d’autres époques que les primitifs ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
Car enfin, regardons-nous : avec nos 12 000 ans de civilisation néolithique, nous ne leur arrivons pas à la cheville. Malgré l’accélération spectaculaire produite par la succession d’âges technologiques que nous traversons depuis la révolution industrielle, nous sommes loin d’avoir atteint la plénitude et l’équilibre où les Magdaléniens était parvenus après 40 000 ans. Nous avons expérimenté toutes les formes possibles de domination les uns par les autres et sommes devenus les prédateurs de nous-mêmes. Nous avons érigé l’accumulation de biens en dogme tout en étant incapables de garantir à nos congénères des conditions de vie dignes et stables. Lorsque nous avons formulé des idéaux, nous les avons trahis. Et il semble qu’aucune réponse spirituelle existante ne soit à la hauteur de nos angoisses et de nos frustrations.
C’est pourquoi, comparés aux chasseurs du Magdalénien, je nous considère, nous autres humains qui vivons dans ce 21e siècle naissant, comme de simples débutants. Et j’espère que nous saurons combiner, dans les trois jours que dureront les travaux de notre colloque, la modestie des débutants avec la sagesse de nos ancêtres magdaléniens.
Je vous remercie de votre attention.
6
Nelson avait écarté sa chaise du petit bureau d’angle de la chambre d’hôtel et il réfléchissait en se massant la jambe. Il voulait reprendre entièrement sa conférence. Lavouroux ne lui avait pas demandé d’ouvrir le colloque juste pour l’entendre chanter les louanges des Magdaléniens. N’importe quel archéologue européen aurait fait l’affaire pour ce genre de panégyrique. De toute évidence, Lavouroux attendait autre chose de lui. Un décentrement. Une reconfiguration. Un renversement de perspective. Un regard africain porté sur l’histoire européenne – pour une fois. Le texte dans l’état actuel était bien trop timide. D’un autre côté, Nelson répugnait à entrer dans le rôle de l’Africain de service. Parce qu’il était né au sud du Sahara, serait-il toujours condamné à rappeler l’existence du peuple noir à la terre entière ? Il aurait préféré partir du point de vue européen, montrer qu’il le maîtrisait parfaitement, et lui faire subir le quart de tour qui révèle l’enracinement du préjugé. Produire l’effet de décillement qu’il aimait tant. Il quitta sa chaise et alla s’étendre sur le lit pour mieux réfléchir.
Les images de l’abbé Breuil, prenant la pose en capeline et béret devant une coupe stratigraphique, la cigarette aux lèvres, lui trottaient dans la tête. Entre 1900 et 1960, ce type avait produit les relevés de grottes majeures, d’Altamira à Lascaux en passant par la Ravine de Tsisab en Namibie et les grands sites du Drakensberg. Il avait inventé la discipline. On avait créé pour lui une chaire au Collège de France. Un savant universel en son temps, réputé pour ses idées neuves, qu’on invitait dans le monde entier dès qu’il s’agissait d’expertiser le moindre artefact préhistorique. Avait-il jamais trébuché sur une racine ? Lui était-il arrivé de se prendre les pieds dans sa soutane ? Breuil avait fait plusieurs séjours en Afrique du Sud avant 1948, à l’invitation de Jan Smuts, qui lui avaient inspiré des publications marquantes sur les fossiles d’Afrique australe. En revanche, il n’avait jamais écrit une ligne sur la ségrégation raciale pourtant déjà visible dans le pays. La situation ne l’avait pas spécialement choqué. Sur ce plan, c’était un Européen comme les autres, imbibé d’idéologie coloniale sur la hiérarchie des races et des civilisations. Une taie sur ses yeux vifs. Qu’est-ce que ces œillères-là l’avaient empêché de voir ? L’évidence invisible. Y avait-il un meilleur sujet pour l’ouverture d’un musée ?
Le bruit de la climatisation envahissait la chambre de son ronronnement insistant. Des tintements de vaisselle et des odeurs de café montaient du rez-de-chaussée. Comme le matin à Paris quand il était interne au lycée Louis-le-Grand. Comment s’appelait-elle, déjà, cette fille qui m’avait emmené au musée de l’Homme pour la première fois ? Drôle d’expérience. Tous ces mannequins à la peau foncée dans des vivariums. Ça faisait froid dans le dos.
Elle était bien cette fille. Une militante. Mais pas comme ma mère avec l’apartheid. Elle, c’était les droits civiques, l’Amérique, Black is beautiful , la cause noire en général. Elle me passait tout le temps des livres. Fanon, Césaire. Je ne peux pas avoir oublié son prénom. C’est à elle que j’ai dit pour la première fois que mon père était mort pour la Cause. Un petit mensonge. On n’avait plus de nouvelles. Ma mère n’en parlait plus jamais. C’était plus simple comme version des faits. Plus facile à raconter qu’une disparition dont on ne savait pas grand-chose. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si bouleversée. Comme elle pleurait ! Et moi qui pleurais avec elle ! Avant, je n’avais jamais tant pleuré mon père. On pleurait dans les bras l’un de l’autre. Elle avait les lèvres douces, Léa. Ah oui. Léa. Elle s’appelait Léa. C’est drôle, je trouve que Julia, la fille de l’accueil aux Combarelles, lui ressemble un peu. Une blonde qui ressemble à une Camerounaise. Est-ce que c’est possible ? Pourquoi pas après tout ? Quand je lui parlais, à Léa, des grandes émeutes de 1976 que ma mère avait vécues et moi aussi, dans son ventre, ses yeux brillaient. Elle m’en demandait toujours plus. Soweto Soweto Soweto. Ça m’énervait cette obsession de Soweto qu’elle avait. Mais qu’est-ce que tu veux que je te raconte à la fin, je disais. Je suis arrivé ici à sept ans et j’ai appris l’histoire de France comme toi, laisse-moi tranquille avec Soweto. Mais non je ne renie pas mes origines ! Je te dis juste que tu me bassines avec mes origines. Il y a déjà ma mère qui me sert mes origines à tous les repas matin midi et soir, tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ? On pourrait aller au cinéma plutôt, non ? Quoi, mon frère ? Pourquoi tu m’appelles comme ça maintenant ? Je ne veux pas être ton frère, moi. Ce que je veux être ? Je ne sais pas. Viens m’embrasser Léa. Viens. J’ai fini par comprendre que mes histoires de Soweto lui plaisaient plus que mes caresses. Alors de fil en aiguille, je lui ai raconté 76 comme si j’avais tout vu, avec de plus en plus de détails. Je l’embrassais et je racontais, je prenais sa tête entre mes deux mains, je regardais ses yeux remplis de larmes, j’y déposais des baisers et je racontais, je caressais la douce peau de son ventre, je respirais son parfum de chanvre séché, et je racontais, le 16 juin, le grand défilé, les jeunes sans armes, la police en face, les chiens les cris les gaz les pierres et les coups de feu, jusqu’à ce qu’elle cesse de m’appeler son frère, qu’elle pleure pour de bon et s’abandonne encore un peu plus, et nous cherchions la consolation dans les bras l’un de l’autre et nous nous caressions et nous nous consolions, nous nous caressions et nous nous consolions. Oh, comme nous nous consolions et comme c’était doux de se consoler ainsi de la tristesse du monde… Léa… Ses baisers salés de larmes… Où peut-elle être à présent ? Aucune idée. Peut-être vit-elle toujours à Paris. Après tout ce temps.
Paris.
Et ma mère ?
Non, je n’irai pas.
Pas cette fois.
Plus tard.
Nelson se leva pour marcher dans la chambre. Il n’avait toujours pas trouvé l’idée pour son article. Qu’aurait fait Frantz Fanon à sa place ? Il aurait sûrement observé le contexte. Comme dans les hôpitaux psychiatriques où il avait exercé à Alger. Partir du réel qui s’offre à vous dans sa matière brute et le problématiser. Il regarda par la fenêtre. Sa chambre donnait sur la terrasse haute du musée. Une statue massive qu’on aurait dit oubliée là le contemplait de son air triste.
Le défilé, mon fils, c’était organisé. Pas juste des jeunes en colère qui sortent dans la rue, comme ils font ici, non, sûrement pas. On avait de la discipline, on avait Madiba dans la tête, on savait ce qu’on risquait. Enfin, on croyait le savoir, car on ne s’imaginait quand même pas qu’ils tireraient sur des enfants. On connaissait les fourgons, les chiens et les petits cachots de la garde à vue. Ces routines-là, on y était habitués. Enfin. Le feu couvait depuis des semaines. On n’en pouvait plus de l’école en afrikaans, tu comprends. Toi, tu ne peux pas savoir, tu n’as même pas appris l’afrikaans. Un jour, on a su qu’un professeur qui enseignait en anglais s’était fait arrêter, dans sa classe, devant ses élèves. Un autre jour, dans une école de Diepkloof, il y a eu un incident entre un élève qui répondait en swazi à toutes les questions que lui posait son professeur en afrikaans. Ils se sont presque battus. L’élève a été arrêté et jeté en prison. Il avait quatorze ans. Et les parents qui subissaient sans rien dire… On a décidé de ne pas se laisser faire, nous, les jeunes. De résister. Tlali et moi, on était déjà à la Youth League et lui, il connaissait même des gens du Black consciousness, le mouvement de Biko. On en a parlé le dimanche à l’église, dans le chœur où on chantait. Ensuite il y a eu plusieurs réunions clandestines. Ceux du Black Consciousness sont venus nous aider à nous organiser, mais le chef c’était Tlali. Tout le monde l’écoutait et faisait ce qu’il disait. Ce qu’il avait dans la tête, c’était un mouvement fort, mais non violent. Comme Madiba dans sa jeunesse. Il a proposé une grande marche et tout le monde a suivi. On s’est organisé pour prévenir tout le monde. Nous, la Youth League , on en parlait aux autres jeunes, à l’Église, sur les terrains de foot, dans les maisons de quartier. On ne disait rien aux parents. Voilà ce qu’on avait décidé : le 16 juin, on parlerait sotho, zulu, xhosa, ndebele, swazi ou bien ce qu’on voulait avec nos profs en classe. Il y en avait même qui parleraient anglais. Tout sauf afrikaans. Ça commencerait par Diepkloof, et puis ça continuerait, heure après heure, jusqu’à Orlando West. Le lendemain, mon fils, ce n’étaient plus des classes, c’étaient des tours de Babel. Les professeurs devenaient fous. Les élèves s’échauffaient. La première école de Diepkloof est sortie, puis ils sont passés chercher toutes les autres. Il y avait un itinéraire. À chaque fois que la marche passait devant une école, tout le monde sortait et rejoignait le cortège. À midi on était des milliers à défiler dans Soweto contre l’enseignement en afrikaans. C’était l’hiver et il faisait froid, mais mon fils, on avait chaud dans le cœur. On faisait le toï toï en scandant nos slogans, on était heureux, on était redevenus des êtres humains. Toi, tu étais déjà là, dans mon ventre. Tu dansais d’un pied sur l’autre, je te sentais bouger dans tous les sens. Eïshh, Tumelo, c’est pour ça que tu es un jeune homme têtu et que tu ne te laisses pas faire. Tu savais déjà protester en dansant avant même de venir au monde !
Après ? Il y a eu un mouvement de panique là où j’étais, mais je ne savais pas exactement ce qui se passait. Les gens criaient que la police chargeait en haut du cortège. Qu’ils tiraient à balles réelles. Que parmi les policiers, il y avait des Noirs. Moi, je ne les croyais pas. Mais je me suis mise à courir comme tout le monde, enfin, un peu plus lentement, avec toi dans le ventre. Il y avait des hurlements, des gens qui pleuraient, l’air devenait irrespirable avec les gaz, on n’y voyait plus rien. Je me souviens que j’ai sauté par dessus un fil barbelé et que j’ai déchiré ma robe. Une robe rouge que maman venait de me coudre et que j’aimais beaucoup. Ça m’a plus contrariée que la police sur le moment. La police, les chiens, on avait l’habitude, c’était la routine. Mais ma robe toute neuve ! Est-ce que j’allais pouvoir réparer l’accroc ? Et qu’est-ce que j’allais dire à maman qui ne savait même pas que j’étais partie manifester ?
Pour Hector Pieterson, ce n’est que le soir que j’ai appris, par Tlali. Un enfant de douze ans tué par balles dans une manifestation où ne défilaient que des jeunes désarmés… On en était là. Après ça, il y a eu des émeutes dans tous les townships du pays, une vraie révolution. Et Tlali est parti au Mozambique apprendre à se battre. Fini la non-violence. Il nous a envoyé la photo, celle qui est dans ta pochette bleue avec la boucle de cheveux. En tenue de combattant. Combattant de la liberté. J’étais tellement fière de lui.
7
— Des têtes de moutons ? demanda Nelson qui avait suivi des yeux les méticuleux préparatifs de Peter pour le thé.
— Oui. Des têtes de moutons noirs encore un peu sanguinolentes. Dégoûtant.
— Mais où ça exactement ?
— Là, juste devant ma porte, par terre. Et aussi… Comment on dit window-seal déjà ?
— Euh… le rebord. Le rebord de la fenêtre.
— Oui. Il y en avait deux sur le rebord. Une blanche une noire. Face à face.
— C’est bizarre.
— C’est plus que bizarre. Ça me fait froid dans le dos.
— Non mais je veux dire : tout le monde a l’air de t’aimer ici.
— Pas tout le monde, visiblement. Tu avais raison : l’Anglais c’est l’envahisseur.
Nelson tournait sa cuillère dans sa tasse en regardant dans le vague. Peter se dirigea vers la pile de CD qui s’entassaient à côté du lecteur.
— Michel m’a raconté qu’il a entendu des gens dire que les Anglais élèvent des vipères qu’ils vont lâcher dans la nature, la nuit, près des fermes.
— Non ?
— Si, je t’assure. À l’auberge. C’est le genre d’histoire qu’ils racontent.
— Des vipères et des têtes de moutons. Un vrai bestiaire vaudou. Une preuve de plus que les Périgourdins descendent bien des Africains comme tout le monde.
Peter glissa un CD dans le lecteur. Les cordes emplirent d’abord l’air de la cuisine, puis les voix s’élevèrent.
— C’est quoi, cette musique ? Tu nous as mis un requiem pour l’ambiance vipères et têtes de mort ou quoi ?
— Ce n’est pas un requiem, c’est le Stabat Mater de Pergolesi. J’aime beaucoup.
Ils écoutèrent un moment en silence. Nelson soupira.
— Tu ne bois pas ton thé ? demanda Peter.
— Tu n’aurais pas autre chose ? Un whisky par exemple ?
Peter alla chercher dans le confiturier de la cuisine une bouteille de Macallan et leur en servit deux petits verres.
— Ton papier pour le colloque…
— Ah, tu l’as lu ? Je n’osais pas te demander.
— Bien sûr que je l’ai lu. C’est beau ce que tu dis sur les Magdaléniens.
— Merci. Ça me fait plaisir que tu aies aimé.
— C’est vrai, tout ce que tu as écrit dans ce texte ?
— Je vais parler devant des spécialistes ! Il vaut mieux que je ne raconte pas n’importe quoi.
— Mais pourquoi ont-ils disparu alors, ces Magdaléniens, s’ils étaient si parfaits ?
— Le climat. Quelques degrés de plus et voilà. La forêt remplace la steppe, les grands animaux refluent, l’équilibre est rompu. L’espèce consacre toute son énergie à survivre, les savoirs se perdent, l’art disparaît. À peine quelques millénaires et pffffttt.
— Et Paris. Ça a dû te faire un choc. Arriver en France à l’âge de sept ans.
— Ah oui. La petite touche personnelle du discours d’ouverture.
— J’ai trouvé ça très… très émouvant. Vraiment. T’imaginer seul avec ta mère à Paris. Cela m’a bouleversé, en fait.
— Ce n’est pas seulement pour raconter ma vie, c’est une manière de parler de l’histoire de mon pays.
Peter versa une nouvelle rasade de Macallan dans leurs verres et sirota lentement en écoutant Nelson.
— J’ai eu une enfance militante, je suivais ma mère partout. Tous ceux qui se battaient pour faire respecter le boycott la voulaient. Une jeune femme d’à peine vingt-cinq ans qui avait participé à la marche de 76 à Soweto et qui élevait le fils de Tlali Makoena, une figure majeure de la résistance, un disparu, sans doute parti en fumée sur les bûchers de Vlakplaas. Et belle avec ça !
— Les bûchers de Vlakplaas ?
— Une ferme au nord de Pretoria, transformée en centre de détention arbitraire et clandestin. Après les interrogatoires, les corps des prisonniers y étaient brûlés sur des bûchers dans la cour.
— Ton père a été là-bas ?
Silence.
— Oui, il a été là-bas.
— I’m sorry , Nelson.
— Mais il n’est pas mort là-bas, ni à cette époque-là d’ailleurs, contrairement à ce que ma mère croyait à notre arrivée en France. Il est mort bien des années plus tard.
— Mais tu l’as connu ou pas finalement ?
— Pas vraiment. Ma mère dit qu’il s’est occupé de moi quand j’étais petit à Soweto mais je ne m’en souviens pas. Et il était déjà mort quand je suis rentré à Johannesburg en 95.
Il trempa les lèvres dans le Macallan tiède. C’était une brûlure agréable qui partait de l’intérieur de la bouche pour irriguer toutes les terminaisons sensibles. Il regarda Peter dans les yeux.
— Et c’est peut-être mieux comme ça.
Il plongea ses regards dans le breuvage doré qu’il faisait tourner dans le verre en lui imprimant une rotation régulière.
8
Au bout d’une des tablées champêtres dressées sur la place de l’église, Bruno, assis devant son gâteau au chocolat, s’apprêtait à souffler ses bougies. Une dame faisait le tour des tables pour fixer avec des pinces à linge les nappes en papier qui voletaient dans le vent du soir. Bruno était si impatient de fêter son anniversaire que Peter avait dû l’amener à Saint-Cyprien plus tôt que prévu, parce qu’il voulait, disait-il, s’entraîner sur place.
— Tu n’as pas besoin de t’entraîner, mon chat, tu vas très bien y arriver.
— Si, je veux m’entraîner, pour le faire bien quand les autres vont arriver.
— Ce sera bien de toute façon. Avec ou sans entraînement.
Peter esquissa un geste pour lui caresser les cheveux, mais Bruno écarta la tête et repoussa violemment sa main.
— Arrête ! Je veux souffler !
— Eh bien souffle, mon chat, tu n’as pas besoin de te mettre de mauvaise humeur pour si peu, dit Peter en craquant une allumette qui s’éteignit aussitôt.
— Tu sais même pas te servir d’une allumette !
— Bien sûr, dit Peter en allumant les bougies.
— Je souffle tout seul.
— Ok. Vas-y.
L’inspiration lui fit redresser tout le haut du corps. Les joues gonflées, il souffla de toutes ses forces, mais une des six petites flammes vacilla sans s’éteindre. Il se tourna vers Peter, au bord des larmes.
— J’ai raté, Peter !
— Mais non, mon chat, ce n’est pas grave. Souffle encore et tu vas l’éteindre.
— Non ! Il faut le faire du premier coup ! C’est tout raté !
Il parlait-pleurait.
— Bon, on va recommencer. Quand on s’entraîne, on a le droit de s’y reprendre à plusieurs fois. C’est fait pour ça, s’entraîner.
— Et maman, elle va venir ?
— Pas ce soir mon chat, elle travaille, tu sais bien, elle te l’a expliqué tout à l’heure, pendant qu’on faisait le gâteau à la maison. Allez, concentre-toi bien et souffle.
À l’instant où il prenait son inspiration, entre deux sanglots, Bruno s’envola. C’était Akash qui l’avait attrapé et le soulevait au-dessus de sa tête comme une paire d’haltères. Il lui fit faire à toute vitesse une trajectoire d’avion de chasse autour de la table, perché en haut de ses bras. Bruno hurlait de peur et de joie. Puis il revint le poser à quelques centimètres de son gâteau. Atterrissage.
— Blow now , lui dit-il à l’oreille.
Bruno souffla ses six bougies d’une volée et Peter remercia d’un regard Akash qui hocha la tête, fit signe à son fils Jack de les rejoindre, s’installa à table et comme à son habitude, ne dit plus un mot. Les deux enfants échangeaient des commentaires sur le problème des bougies d’anniversaire en picorant dans le gâteau.
— Hey, vous deux. On attend les amis pour partager. Il n’y a pas besoin d’entraînement pour le gâteau. Allez vous dégourdir les jambes.
— Jack ?
— Yes Dad ?
— No fight, ok ?
L’enfant regarda son père dans les yeux, opina d’un air sérieux et concentré comme si cela allait sans dire. Non, il ne se battrait pas.
— No fight, no fight , faut pas exagérer, c’est de leur âge de se bagarrer un peu. Il y a de la sève dans ces mini-mecs, faut que ça sorte !
Celui qui parlait était un petit homme nerveux équipé d’un drôle de corps tout en articulations noueuses et veines saillantes, qui flottait dans son T-shirt et semblait ne pas pouvoir tenir en place. Il tournait sans cesse la tête de droite et de gauche, agité des mêmes mouvements brusques qu’un coq aux aguets. À peine son regard s’était-il posé sur quelqu’un qu’il se remettait illico en quête d’une autre cible. Et ce regard, même s’il n’avait fait que vous effleurer, vous donnait la désagréable sensation d’être observé.
— Viens par ici, Jackie, n’écoute pas ton père, viens boxer avec tonton Fabio.
Il ponctua sa phrase d’un petit rire forcé en jetant un œil du côté d’Akash et un autre du côté de la femme qui l’accompagnait. Ses rondeurs de hanche et d’épaule, sa peau fatiguée par le soleil et son regard mi-gai mi-triste révélaient son âge mûr. Cheveux courts blond-roux en bataille. Elle affichait un beau sourire dessiné au rouge baiser, tenant fermement le bras de l’homme d’une main, et de l’autre un panier d’osier d’où émergeaient des bouteilles. Il s’écarta d’elle et se mit en position de combat, installant sa garde et son jeu de jambes, sautant d’un pied sur l’autre, juste en face de Jack qui gardait les yeux au sol en fronçant les sourcils, les bras ballants. Fabio s’approcha encore un peu plus de lui, simula quelques détentes du gauche en visant sa poitrine. Jack serrait les poings.
— Don’t fucking touch him , résonna la voix de basse. Don’t even fucking try .
— Mais je plaisante ! Il faut bien plaisanter dans la vie ! Hein Akash ?
Fabio se redressa et prit un air décontracté. Il tenta une tape amicale dans le dos immense d’Akash, sans lui arracher le moindre clignement de paupière.
— How is business, Jenny ? interrogea Peter.
— I can’t complain. Fully booked all summer, and I’ve had nice people so far.
— Et c’est reparti à baragouiner votre anglish ! On est en France ici, oui ou non ? En France, on parle français. Toc. Et on trinque français, ajouta-t-il en brandissant une bouteille. Qui veut un petit verre ? Et je veux pas de « yes, please ».
Il prononçait l’anglais en se pinçant le nez avec une grimace.
— Allez Fabio, arrête. Peter et moi, nous pouvons quand même nous parler dans notre langue maternelle cinq minutes, ça ne dérange personne.
— Si, ça me dérange, moi.
— Tu exagères…
— J’exagère rien du tout. Est-ce que moi, je te parle italien ?
— Ça n’a rien à voir, je ne comprends pas l’italien.
— Eh bah moi je comprends pas l’anglish. Ha, qu’est-ce que tu dis de ça ?
Elle ne dit rien, mais émit un petit rire en murmurant, ce Fabio, quel numéro, et se serra contre lui en reprenant son bras. La place se remplissait. Un orchestre s’installait côté belvédère. Batterie, clarinette, accordéon. Les convives s’organisaient. Pendant que certains s’asseyaient aux tables en éparpillant leurs affaires pour réserver des places, d’autres faisaient le tour des stands en quête de produits locaux. Le canard était à l’honneur. Rôti aux pruneaux, aux pommes, aux pêches, aux figues, à l’orange, magrets à griller, magrets fumés, magrets marinés, magrets séchés, fritons, cous, manchons, gésiers, le tout frais ou confit, Parmentier, cassoulet, terrine, rillettes, foie gras, saucisses. L’odeur des barbecues commençait à parfumer l’air du soir. Le bruit des conversations montait. Peter et Jenny avaient repris la leur – en anglais. Akash regardait au loin. Fabio observait tout ce qui l’entourait d’un drôle d’air intense, comme s’il avait eu besoin de tout voir tout savoir. Malgré la foule qui se pressait autour des stands, il vit arriver de loin Nelson, ou plutôt, il vit arriver la fille qu’il tenait à son bras, ou plutôt il vit arriver la fille entourée de deux hommes, l’un noir, l’autre blanc, qui lui tenaient chacun un bras. Nelson parlait au jeune couple sans les lâcher du regard et le trio avait l’air de beaucoup s’amuser. La fille riait aux éclats en jetant la tête en arrière.
Nelson avait croisé Julia par hasard dans la rue piétonne de Saint-Cyprien, accompagnée de celui qu’il s’obstinait à appeler son fiancé même si ce titre faisait s’esclaffer l’intéressé. Il les trouvait magnifiques. D’après lui, leur rencontre avait été manigancée par des ancêtres qui savaient qu’ils étaient nés l’un pour l’autre. Il prenait Peter à témoin de la grande vraisemblance de cet arrangement. Est-ce que les ancêtres ne nous téléguidaient pas à leur guise, depuis leurs mystérieux séjours souterrains ou célestes ? Peter leva les yeux au ciel, les paumes ouvertes en signe d’impuissance, tandis que Nelson poursuivait ses exercices divinatoires, les yeux fermés et l’air inspiré, prédisant au jeune couple l’amour éternel et le bonheur à jamais.
Il entreprit ensuite de les présenter à toute la tablée, attirant l’attention de Peter sur les travaux universitaires de Julia, une spécialiste d’Aliénor, sa reine du temps des Plantagenêt. Julia et son ami serraient en souriant les mains qu’on leur tendait.
— Attention à ne pas vous faire écraser les phalanges, avertit Fabio en montrant Akash.
Julia et son fiancé s’installèrent. Nelson prit place à côté de Jenny et sourit au convive qui lui faisait face, occupé à déguster religieusement son confit. Angelino racontait sa vie à Jenny entre deux bouchées, ponctuant ses phrases de petits coups de fourchette en l’air. Il venait d’acheter un terrain à Meyrals, tout près de chez Peter et Magda. Avec Nathalie, sa femme, ils campaient à la ferme de la Rhonie tous les étés depuis plus de vingt ans. Ils étaient devenus amis avec Roger et Jeanine, les propriétaires, des gens très gentils qui avaient bien voulu leur vendre une parcelle pour qu’ils y installent leur caravane à demeure. Angelino venait de prendre sa retraite. Nathalie, elle, avait gardé sa boutique de prêt-à-porter à Saint-Étienne et ne le rejoignait que le weekend. Il ne s’ennuyait pas, il y avait tant à faire pour les aménagements. Il avait déjà mis des rideaux aux fenêtres et des cartes postales aux murs. Dans le jardin, il avait planté des primevères et des bégonias. Il voulait creuser une mare, arranger une rocaille tout autour avec des plantes aquatiques et peut-être même y mettre des poissons, si elle tenait l’eau. Il faisait les gestes, avec la fourchette et le couteau, pour montrer le pourtour de la mare. Son rêve, c’était de construire un cabanon avec terrasse, mais plus tard, on verrait. La caravane c’était déjà bien. On n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux. Du moment qu’on ne fait de mal à personne, c’est le plus important.
Toute la semaine il vivait à la va-comme-je-te-pousse dans son gourbi, mais le vendredi soir c’était ménage à fond pour que tout brille le samedi, le jour de la princesse. Nathalie n’avait plus qu’à se mettre les pieds sous la table en descendant de voiture. Angelino aimait cuisiner. Quand l’usine avait fermé à Saint-Étienne dix ans plus tôt, il avait suivi les conseils de Roger et s’était reconverti dans la restauration. Pour la volaille, évidemment, il se fournissait à la ferme de la Rhonie. Il avait même appris à tuer les canards avec Roger.
— Vous l’aimez votre femme vous alors, dit Nelson.
— Trente ans de mariage et toujours amoureux ! Et vous monsieur, sans indiscrétion, vous êtes… d’Afrique, c’est ça ?
— Oui, d’Afrique du Sud plus précisément.
— Vous parlez bien français dites donc. Vous vivez en France ?
— Non, à Johannesburg.
— Je suis désolé, je me sens tout bête, je n’ai aucune idée d’à quoi ça peut ressembler, chez vous. C’est sec, non ? C’est plutôt sec l’Afrique dans l’ensemble ?
— Pas partout ! Il y a même des coins chez moi qui ressemblent un peu à la Dordogne. Ça vous plairait sûrement.
— C’est pas vrai ! Remarquez, ça m’étonnerait que je voie ça un jour.
Angelino et Nathalie n’étaient pas de grands voyageurs. Ils avaient leur compte de dépaysement avec la Dordogne. Tout était tellement beau, ici. Que seraient-ils allés chercher ailleurs ? Est-ce qu’ils ne profitaient pas déjà bien assez de la vie comme ça ? Et sans faire de mal à personne en plus. Pour les voyages, il y avait les touristes. Est-ce qu’il n’était pas assis là ce soir, à bavarder avec monsieur qui venait de l’autre bout du monde ? C’était ça, Meyrals. Autre chose qu’à Saint-Étienne. Là-bas, c’était chacun chez soi. Et depuis que l’usine avait fermé, c’était plutôt triste. Et même avant, ce n’était pas toujours très gai non plus. Il se resservit un verre de Bergerac, remplit celui de Nelson et avala sa dernière bouchée de magret.
— Mais je suis un vrai goujat, moi, à boulotter comme ça devant vous sans rien vous proposer ! Je vais aller vous chercher quelque chose. C’est moi qui régale.
— Je n’ai pas très faim.
— Il faut faire honneur aux traditions locales ! Si, si, ça me fait plaisir.
Angelino s’essuya la bouche avec une serviette en papier, posa sa main sur l’épaule de Nelson qu’il serra comme pour l’assurer de son amitié, s’extirpa du banc puis partit en quête de nourriture. Nelson le regardait s’éloigner avec une espèce de tendresse bleutée dans le regard.
— Tu parles, dit Fabio.
Nelson se tourna vers lui.
— Aux mouches, ça, c’est sûr, il n’a jamais fait de mal. C’est comme l’autre, là, la grosse brute tatouée avec les nattes. Tous des agneaux.
— Comment ?
— La gentillesse même, Angelino. Un vrai petit ange. Il fait même le ménage à la place de sa femme, c’est dire.
— Fabio a un humour un peu spécial, commenta Jenny en riant. Surtout, ne faites pas attention à tout ce qu’il dit !
— Sauf que là, ma chérie, c’est pas de l’humour. Angelino n’a pas toujours été restaurateur. Ça, c’est seulement quand il a senti le vent venir et qu’il a compris que l’usine allait fermer. Donc là, il s’est mis à zigouiller des canards. Faut bien toujours zigouiller quelque chose.
Nelson fronça les sourcils.
— Bon, avant, il zigouillait personne en direct, ça, c’est sûr. Il s’est juste contenté de fabriquer des obus et des fusils toute sa vie. Manufrance, ça vous dit rien ? La manufacture d’armes de Saint-Étienne. Un vrai petit ange. Ha ha ! Du moment qu’on ne fait de mal à personne, dit-il en grimaçant. Ha ha !
— Allez, arrête, Fabio, protesta Jenny en lui posant la main sur l’avant-bras.
— Si ça se trouve, les grenades que les Afrikaners vous balançaient sur la gueule, à vous les négros, avant que vous soyez tous réconciliés et que vous dansiez la sarabande ensemble, elles étaient « made in Angelino ». Ha ha ! Parce qu’il faut pas croire, les boycotts et toute la clique, c’est pour la galerie. Les vendeurs d’armes, eux, ils savent très bien par où passer pour faire livrer la marchandise. C’est vrai ou c’est pas vrai ?
À chaque fois que Fabio prenait la parole, sur ce ton qui polluait d’animosité tout ce qu’il disait même quand c’était vrai, Nelson avait envie de le gifler. Il était sur le point de se lancer dans un rectificatif historique à sa façon sur le boycott et son importance pour la Cause, quand Angelino arriva portant une assiette pleine de magrets qu’il posa devant Nelson avec tellement de gentillesse et de générosité que Nelson ravala son discours.
— Il était temps. Ils ont été dévalisés. Vous m’en direz des nouvelles. J’ai pris une autre bouteille aussi. Jenny, Fabio ? Vous reprenez un verre ? Et vous monsieur ?
— Il s’appelle Nelson, dit Jenny.
Nelson tendit son verre et remercia Angelino. Un grand nuage de tristesse s’était posé sur son regard. Akash, depuis le bout de la table, écoutait sans rien dire. Le jour déclinait. Un à un, les stands allumaient leurs guirlandes d’ampoules multicolores. Les marchandises avaient presque toutes disparu des étals, les vendeurs avaient rejoint leurs clients autour des tables et tout le monde trinquait à la santé du Périgord et des Périgourdins. On levait son verre. Et aux Bordelais ! Et aux Parisiens ! Et aux Toulousains ! Et aux Hollandais ! Et même aux Anglais ! Et même aux canards ! Fabio levait son verre avec la tablée à tout ce qu’on voulait bien imaginer comme nation possible. Son agitation l’avait repris. Il tournait la tête en tous sens, surveillant tout ce qui se passait autour de lui, revenant sans cesse sur Julia qu’il dévisageait.
— Alors comme ça mademoiselle, vous faites des études ? Il faut aussi s’amuser, dans la vie, hein ? J’espère que votre fiancé fait ce qu’il faut pour vous distraire ?
Encore le rire de Jenny et son regard inquiet. Le fiancé ne releva pas mais passa son bras autour de l’épaule de Julia qui tenta un changement de conversation.
— Et vous, monsieur, que faites-vous dans la vie ?
— Pas grand-chose.
— Mais ce n’est pas vrai ! s’exclama Jenny. C’est un artiste. Il peint. Il a même une super expo en ce moment à Saint-Cyprien.
— Quel genre de peinture ?
— Des aquarelles. Des paysages. C’est très beau, dit Jenny en se tournant vers Fabio, le regard brillant d’admiration. Il fait des reproductions de Lascaux aussi. Je ne sais pas pourquoi il ne veut jamais en parler. Il est trop modeste !
Fabio se resservit un verre de vin en feignant d’ignorer Nelson qui avait tendu le sien. L’orchestre entonna les premières notes d’une valse. Le son de la clarinette s’élevait dans l’air du soir et l’accordéon lui répondait. On avait poussé les tables les plus proches de la scène. Le bal commençait. Jack et Bruno reparurent brusquement entre Peter et Akash, rouges et essoufflés.
— Mes bougies ! réclama Bruno. Je veux souffler mes bougies ! J’ai six ans, moi ! annonça-t-il à la cantonade.
Tout le monde acquiesça bruyamment. Le gâteau au chocolat était toujours sur la table, dans son grand plat de porcelaine, avec les bougies torsadées bleues et blanches piquées bien droites dans le nappage. Peter débarrassa la table de la vaisselle sale qu’il jeta dans un grand sac-poubelle. Puis il déposa devant Bruno un petit paquet enrubanné qui lui fit ouvrir de grands yeux excités. Akash alluma les bougies, regarda l’enfant dans les yeux et hocha la tête.
— Happy birthday my sweetie , lui chuchota Peter dans l’oreille.
Toute la tablée compta un deux trois et Bruno souffla ses six bougies du premier coup. Il rayonnait de fierté. Nelson s’approcha de Bruno et sortit de la poche de son pantalon un petit paquet qu’il voulait lui donner. C’étaient des dinosaures en chocolat de la pâtisserie des Eyzies. Il s’était souvenu de l’anniversaire, mais il avait complètement oublié les fichus dinosaures dans sa poche. Il avait dû s’asseoir sur le paquet une bonne partie de la soirée. Les dinosaures fondus faisaient triste mine et Nelson avait l’air dépité.
— C’est quoi, Nelson ? demanda Bruno sans malice.
— C’est marron, c’est mou, ça doit être une merde africaine, lança Fabio.
Une bagarre, on ne la voit pas toujours venir. On croit que tout va bien. Brusquement, tout s’accélère et s’électrise. Les muscles se bandent, les voix se tendent, les corps se lancent. Il n’y a plus que frapper qui compte. Cogner, s’enivrer de l’odeur de la peur, voir l’adversaire trébucher de panique, le rattraper, le retenir, frapper encore, cogner encore et jouir du bruit des coups sur son corps. C’est là qu’est le sens, c’est là qu’est le plaisir, c’est là qu’est la vie. Rien d’autre n’existe. Pas même la douleur.
Nelson s’était jeté sur Fabio. Il l’avait arraché de son banc et traîné jusqu’à la piste de danse sans laisser à quiconque le temps de réagir. Juste un cri unanime des danseurs qui s’étaient jetés en arrière, désertant le parquet de bal devenu arène. Maintenant, ils regardaient tous Nelson tenir Fabio par les épaules, suspendu au-dessus du sol, et le secouer en lui hurlant des insultes dans au moins trois langues distinctes. Fabio tentait en vain de se débattre, prisonnier de l’étau de colère de Nelson, qui lui aurait cassé le nez d’un coup de tête si Akash, fendant la foule à cet instant précis, ne l’avait ceinturé et contraint à lâcher prise. Peter de son côté s’était approché de Fabio, à genoux sur le bitume, reprenant son souffle et déversant à son tour des bordées d’injures où revenait sans cesse le terme de « sauvage ».
— Calm down, brother , chuchotait Akash à Nelson.
Jenny avait rejoint son homme dont elle épongeait le front avec un mouchoir en papier, le visage fermé. Bruno sanglotait en hoquetant tout seul devant ses bougies fumantes et son paquet encore emballé. Jack s’était levé, le regard vissé sur Fabio. Julia et son petit ami étaient tétanisés. Angelino fixait les magrets abandonnés dans l’assiette de Nelson.
Un homme en uniforme s’approcha du champ de bataille sans se presser, vêtu d’une chemisette aux couleurs de la société Vézère Sécurité. Sur la poitrine, un macaron jaune où se découpait un profil de bison tracé au fusain.
— Encore de la castagne. Il est teigneux ton Fabio, dit l’homme à Jenny.
— Ce n’est pas lui qui a commencé.
— Et d’où sort-il celui-ci ? demanda-t-il en tournant autour de Nelson qui regardait le sol, toujours immobilisé par Akash. C’est les banlieues de Sarlat qui déboulent ?
— Vous faites erreur. C’est un chercheur sud-africain renommé qui vient pour l’ouverture du musée des Eyzies. Je m’en porte garant, dit Peter.
— Chercheur ? Tiens donc ? Il m’a surtout l’air de quelqu’un qui cherche la bagarre. Ce n’est pas parce qu’il nous arrive de je ne sais où qu’il peut faire n’importe quoi chez nous. Enfin si vous êtes garant… Et surtout si Akash contrôle la situation… Quoi qu’il en soit messieurs, pour vous, la soirée est terminée. Vous allez rentrer chez vous sans faire d’histoires si vous ne voulez pas que j’appelle les gendarmes. On ne veut pas de fauteurs de troubles ici messieurs. C’est un village tranquille.
9
— Chers collègues, j’aimerais vous dire mon émotion d’être ici avec vous dans l’auditorium du tout nouveau musée national de Préhistoire. Pouvoir en découvrir les collections ce matin en compagnie de Norbert Lavouroux fut une expérience formidable. Notre hôte est un guide exceptionnel. Merci monsieur le directeur. Merci Norbert.
Applaudissements polis.
— L’existence d’un tel musée est une inspiration pour tous ceux qui pensent, comme moi, que la préhistoire est une affaire politique. J’y vois la combinaison d’une haute ambition scientifique avec une démarche de vulgarisation exemplaire, de nature à faire comprendre l’épopée de l’hominisation au très grand public. C’est un modèle pour nous qui cherchons à rendre accessibles au plus grand nombre les dernières avancées de la recherche sur le sujet, tout en valorisant le patrimoine par un tourisme culturel de qualité. C’est magnifique.
Un léger brouhaha. Norbert attendait, silencieux.
— Je tiens aussi à remercier personnellement notre éminent collègue de m’avoir confié le discours d’ouverture de notre colloque, malgré la distance, historique et scientifique, qui sépare mes recherches des sujets qui vous animent ici. J’y ai vu de sa part la volonté qu’un archéologue africain pose son regard sur la préhistoire européenne. Pas nécessairement moi, Nelson Tumelo Ndlovu, mais un Africain en général. Disons n’importe quel Africain. C’est donc la posture que je vais assumer aujourd’hui.
Frémissements dans l’assistance. Norbert Lavouroux opina d’un sourire. Ça allait commencer.
— J’aimerais préciser que je suis ici à deux titres. Comme chercheur rattaché au Rock Art Research Institute de la Wits University de Johannesburg, d’une part, mais aussi parce que je travaille actuellement à la préfiguration d’un Centre d’interprétation que nous envisageons de construire tout près du site archéologique de Sterkfontein, près de Pretoria, que nous avons baptisé « Berceau de l’humanité » vu les fossiles majeurs d’Australopithèques qui y ont été trouvés. C’est un projet qui me mobilise énormément et qui me fait réfléchir en dehors des canons académiques. Je m’interroge beaucoup, ces temps-ci, sur les représentations des premiers hommes que l’on installe dans ce genre d’endroit. Ils sont très visités. Beaucoup d’enfants, de familles, de touristes du monde entier les fréquentent. Ils forgent les premières images que nous nous faisons de nos origines, celles qui s’installent durablement dans nos imaginaires, les plus difficiles à rectifier par la suite. C’est très important. Alors ces jours derniers, voyez-vous, j’ai joué les touristes en Dordogne. J’ai mangé beaucoup de canard…
Rires perlés.
— J’ai visité les Combarelles, Font-de-Gaume, Lascaux II, le gisement de La Ferrassie, et j’ai pas mal rôdé autour de votre musée. J’étais impatient de voir à quoi il ressemblait. Je dois vous dire, chers collègues, que je suis très impressionné par le savoir-faire français.
Murmures de satisfaction.
— Mais j’aimerais aussi soulever avec vous les quelques questions qui m’ont agité au cours de mes visites. Je compte sur vous pour m’aider à trouver des réponses. Pour commencer, Neandertal. Nous savons que la culture néandertalienne s’est épanouie ici, dans un relatif isolement, avant l’arrivée des colonisateurs Sapiens sortis d’Afrique par le Moyen-Orient vers moins 50 000.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents