DOUBLE JEu
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Description

Victor Gagnaire, alias Jadoub, est le profil type du quinquagénaire, confortablement assis dans son fauteuil de Commissaire, après avoir déjà reçu quelques lauriers de notoriété et de prestige dans sa profession. Le personnage n’est pas spécialement macho, mais très réfractaire aux contraintes de la vie de couple légalisée auprès de Monsieur le Maire. C’est un homme qui ne se prive pas d’user de ses charmes et de son charisme auprès du sexe opposé avec des atouts faisant abaisser les cartes d’éventuels concurrents. Comme le chasseur se met en quête des plus beaux papillons, il collectionne les conquêtes féminines comme une gourmandise de l’existence pouvant paraître insouciante, sans pour cela les épingler en trophées de chasse. Cette belle pointure de la Police Judiciaire possède également un atout qui lui permet d’arriver au bout de ses enquêtes les plus compliquées. Il s’agit des Échecs, une passion dans laquelle il a atteint un niveau lui permettant de s’affronter à toute catégorie de joueurs, et de préférence les plus chevronnés. Mystérieusement, la puissance de concentration et le travail de stratégie, imposés par cette discipline, l’aident souvent à élucider ses enquêtes. Cependant celle, dans laquelle il vient de s’investir, concernant le meurtre de trois jeunes filles, va l’entraîner dans un imbroglio aux apparences inextinguibles. Un jeu de coïncidences étranges l’amène à s’adonner à de sérieuses introspections par le biais de ses parties d’Echecs, où ses flashs et visions l’invitent peu à peu à constater que le hasard n’a plus sa place, et qu’il est bien investi d’un don de médium. Une intrigue dans laquelle le paranormal occupe une place non négligeable, sur un fonds d’Échecs !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 mars 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312008806
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DOUBLE JEu

Julie Tomiris
DOUBLE JEu





















LES ÉDITIONS DU NET 22, rue Edouard Nieuport 92150 Suresnes
Du même auteur

Livre 1, Paris, LEN, 2012.Se faire mener en bateau…au sens propre et au sens figuré
Livre 2, Paris, LEN, 2013. Ne pas être…ou l’ombre de soi-même
























© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-00880-6
Introduction
Ce soir, un homme quelque peu surmené décide d’aller au spectacle. Il vient de clore une affaire criminelle et d’habitude, c’est une partie d’échecs qu’il choisit de jouer pour laver son cerveau de toutes les difficultés rencontrées au cours de ses dernières enquêtes. En outre, la semaine qui suit s’ouvrira sur des vacances bien méritées avec une destination où le soleil ne se montre pas avare de rayons. Dans une région qu’il connaît assez peu et qu’il souhaite explorer davantage à cette occasion. Il s’agit de Canet Plage, la station-balnéaire phare du Pays catalan, se trouvant sur la route du peuple migrateur, où le Mont Canigou flirte avec la mer et l’étang de Canet, refuge privilégié des flamands roses.

Il est bien sûr facile de deviner que notre homme est un policier. En fait, il est Commissaire qui, après une longue expérience à la Criminelle, peut se prévaloir d’une solide réputation, pouvant faire de l’ombre à un illustre personnage belge du nom d’Hercule Poirot, à Agatha Christie ou à un Commissaire Maigret de Georges Simenon. Sans doute, un digne successeur de ces héros ayant marqué l’imagination collective, avec le succès qui en a découlé.

Cependant, Victor Gagnaire n’est pas un commissaire faisant la Une des éditeurs, ni débonnaire, fumant la pipe ou se mirant dans la glace pour réajuster sa fine moustache tous les matins. Il vient de fêter ses 50 ans, et par la même occasion se félicite d’être encore célibataire. Il n’a pourtant rien du vieux garçon, ou du puceau à problème, resté dans les jupons de sa mère pour fuir la vie de couple. Il a même fait quelques tentatives pour avoir un aperçu de la galère à éviter coûte que coûte. Vraiment pas sa tasse de thé le mariage finalement ! Les histoires d’amour ne durent qu’un moment et pour lui, c’est le seul moment dont il se gave avidement comme on avale son gâteau préféré avec gourmandise.

Pour satisfaire son goût des conquêtes, il sait également qu’il possède un atout le mettant à l’abri des laissés pour compte, qui se réfugient dans les associations de rencontres en vue de donner une note de fantaisie à leur célibat. Et cet atout, c’est son charme désopilant, avec son regard de braise et son sourire en rayon de soleil. Une arme qui peut faire des ravages auprès des proies volontaires. Et oui, c’est un chasseur, mais pas de ceux qui restent des heures, bien planqués dans un affût pour tirer le pauvre canard sur sa route migratoire. Il n’a pas non plus de permis pour sa chasse à lui, mais il s’autorise toutes les infractions ! Sans être macho, il est incapable de se priver de son succès auprès des femmes, mais sans aller jusqu’à s’enferrer dans une vie à deux, qu’il estime si peu compatible avec sa profession réclamant une disponibilité, qui n’a rien à voir avec les horaires planifiés des salariés de chez Renault ou autres !

Son charme ambulant, il le véhicule du haut de son mètre quatre vingt six, qui naturellement ne le fait jamais passer inaperçu, où qu’il aille. Il est connu comme le loup blanc au rayon de la série noire de la brigade criminelle, avec une solide réputation d’intégrité et de pugnacité, mais aussi de tombeur ayant raflé la palme du meilleur séducteur ! Un titre que bon nombre de ses collègues lui envie, sans toutefois revendiquer le titre, faute d’arguments leur permettant de rivaliser avec lui.

Par ailleurs, depuis sa plus tendre enfance, une passion ne l’a jamais quitté. Les Échecs ! Une passion que lui a transmise son père, qu’il regardait jouer pendant des heures, alors qu’il était déjà tout gamin. Très vite, il préféra s’endormir sur un jeu d’échecs après deux heures à essayer de comprendre l’évolution des pièces et des pions, les subtilités et la logique de ce jeu passionnant, plutôt que de jouer au foot avec les gosses de son quartier, à Ménilmontant.

Plus tard, sa passion demeure toujours aussi présente dans ses activités et chose étrange, la partie d’échecs une partenaire mystérieusement efficace pour l’aider à résoudre les énigmes de ses enquêtes policières. Un accessoire quelque peu magique œuvrant par la réflexion, la concentration et lui permettant de résoudre ses enquêtes lors d’une position échiquéenne. Ce qui lui vaut le surnom de « Jadoub » donné par ses principaux adversaires de jeu et son co-équipier. Un terme universel compris dans toutes les langues signifiant « replacer une pièce sur sa case sans la jouer ». Cet amateur très expérimenté déstabilisant souvent son adversaire par cette manœuvre de « jouer n’est pas jouer » !

Une expérience à dormir debout
Ce soir là, Victor Gagnaire fait la queue devant un cabaret de Montmartre, transformé en salle de spectacle accueillant, entre autres, des stars de la magie et de l’illusion. Ce soir et depuis quelques semaines déjà, le clou du spectacle est tenu par un hypnotiseur célèbre, qui sévit dans ses séances de prestidigitation ésotérique comme le meilleur de sa spécialité dans l’hexagone.

Son nom, Max Lenvouteur. La plupart des volontaires à ses séances d’hypnose tombent en état cataleptique sans résistance, car son regard est aussi troublant que celui d’un loup et aussi perçant que celui du serpent. Vraiment très rares ceux qui ne se laissent pas envoûter par lui ! Les plus sceptiques d’ailleurs se voient manipuler d’une manière différente des volontaires «croyants» lorsqu’ils se retrouvent endormis et à sa merci.

Ce dernier s’amuse alors à rendre sa prestation des plus divertissantes en leur faisant faire des pitreries particulières, comme par exemple un baiser fougueux donné à une parfaite inconnue, ou l’obligeant à se mettre à quatre pattes en ronflant comme un cochon, ou le faisant grelotter si l’hypnotiseur le promène dans une région polaire, ou à transpirer lorsqu’il se croit dans le désert, etc. Les personnes, une fois plongées dans un profond sommeil, se trouvent dans la situation de l’acceptation totale du mental, un abandon de soi rejoignant un bien-être proche de la jouissance. C’est pourquoi, ils acceptent tous les ordres qui leur sont donnés avec une totale soumission.

Victor est vivement impressionné par la prestation de ce Max. Sa grande taille est le premier critère de sa domination physique sur les volontaires montés sur la scène, pour y subir la première sélection de ce cousin humain de la mouche Tsé-tsé sans piqûre. Il dépasse le mètre quatre vingt dix et plus grand que Victor d’une bonne dizaine de centimètres. Ce n’est pas tous les jours que ce dernier se retrouve auprès de quelqu’un de supérieur à lui en hauteur. Le plus loin qu’il se souvienne, la plupart du temps, il doit baisser le regard ! Non par timidité ou complexe quelconque. C’est juste qu’il est toujours le plus grand de la bande, lorsqu’il se trouve en société. Pour une fois, il devra orienter son regard vers le haut, comme le croyant dans une église en train de prier devant la statue de la Vierge Marie ou devant Jésus sur sa croix. Amen !

Max est armé d’un deuxième pouvoir. Il s’agit de ses mains larges aux doigts de pianiste, longs et fins, qui l’aident à capter les énergies positives des volontaires à la soumission mentale nécessaire à sa séance d’hypnose.

Faisant partie des sceptiques presque convaincus, le civil Victor Gagnaire, alias Jadoub, s’est rangé auprès des six personnes servant de brochette sur le point d’être triée et sélectionnée par le magicien, tout de noir vêtu. Une couleur accentuant le mystère et le suspens, qui se lisent dans le regard écarquillé des spectateurs, attendant avec impatience la suite des événements. Les lumières sont braquées sur les cobayes du soir qui, déjà aveuglés, se retrouvent, l’un après l’autre, face à face avec le regard de loup du maître de céans.

Victor voit ses mains se promener le long de chaque corps, ondulant, effleurant seulement, inspectant sans toucher la peau, à la manière du magnétiseur visitant la zone malade d’un patient attiré par la médecine parallèle. Elles explorent le dos, les épaules, la nuque, lentement et Victor, comme les autres, peut sentir la chaleur, qui s’en dégage, dénonçant au spécialiste des sciences occultes les personnes les plus sensibles et les plus disposées à se mettre sous sa domination.

La plus réceptive est sélectionnée pour le spectacle du corps en lévitation, entre deux chaises, la tête posée sur l’une et les pieds sur l’autre. Plus exactement la nuque et les talons. C’est la première jeune femme, venue spontanément se présenter comme volontaire, qui a la primeur de la représentation. Très mince, sa robe décolletée noire moule ses formes sur des hanches étroites, faisant ressortir une jolie paire de fesses bien rondes, découlant d’une chute de reins très sexy sur son dos nu. Elle se tient sur des escarpins, allongeant encore davantage sa silhouette et ses jambes habillées de bas en résille noire. Son sex-appeal n’a pas échappé à notre Commissaire, qui peut même la reluquer tout à loisir, puisqu’elle est au cœur du spectacle. Ses pensées libidineuses peuvent ainsi s’en donner à cœur joie dans sa sélection de fantasmes érotiques. Mais il ne doit pas être le seul, tous les yeux masculins étant braqués sur la victime volontaire aux attraits de femme fatale.

Au bout de quinze à vingt secondes, cette beauté se retrouve endormie après avoir entendu les paroles répétitives et impératives prononcées sur un ton de plus en plus péremptoire. Le regard de Max fixe son sujet avec insistance, sans dévier de sa trajectoire pendant ses injonctions de plonger dans un sommeil profond. Ses mains se baladent sur son corps, épousant les formes en les effleurant à peine pour mieux s’emparer de son esprit.

En état cataleptique, la jeune femme bascule alors en arrière, mais est retenue de justesse par les bras plutôt musclés de l’hypnotiseur avant qu’elle ne tombe. Une perte d’équilibre qui lui permet d’avoir l’assurance totale que la personne est sous son emprise désormais. Bien que légère comme une plume, la jeune fille est transportée par deux volontaires attendant patiemment d’être mis sur la sellette à leur tour. Son corps est raide et lorsqu’ils le posent délicatement sur les chaises prévues à cet effet, il reste à l’horizontal dans un état de rigidité ressemblant à celui de la mort.

Les spectateurs sont alors bouche bée et les yeux s’écarquillent de plus en plus dans la salle, à l’affût du frisson procuré par l’inexplicable et le spectaculaire.

Ce corps inerte, devenu raide comme du bois sous les ordres toujours aussi précis et directionnels dans la soumission totale, semble miraculeusement flotter entre les deux chaises, sans que le corps fléchisse par le milieu sous l’effet de l’attraction terrestre. Seuls, ces longs cheveux blonds se sont détachés de ses épaules et tombent en cascade vers le sol. Victor encore sur scène, en rang d’oignons avec les cinq personnes à attendre leur « sort hypothétique », voit alors le corps léviter d’un bon mètre au-dessus du dossier des chaises, sans aucun trucage, sous la seule emprise du pouvoir hypnotique de Max Lenvouteur.

Il n’y a pas de doute pour lui que la magie est pure lorsque ce dernier fait passer un cerceau de droite à gauche, sous le corps en état d’apesanteur à 1 mètre 50 du sol, sans appui nulle part.

Afin de démontrer que le corps de la jeune femme est dans l’impossibilité de fléchir et que ses muscles sont devenus aussi solides qu’une épaisse planche de bois prête à supporter n’importe quelle charge, il fait déposer sur son corps gracile, protégé par une couverture légère, une dizaine de briques rouges, qu’il entasse comme un maçon montant un muret.

La musique d’ambiance est assortie à celle qui règne dans la salle, et particulièrement bien choisie, pour accentuer le phénomène relevant de la magie et du mystère. Le suspens est accroché à tous les yeux ! Comme des lapins éblouis par les phares d’une voiture sur la route, les spectateurs sont à leur tour prisonniers de la volonté de l’hypnotiseur.

Les applaudissements pleuvent comme une bonne note donnée par le professeur à son élève. Cependant, la question que tout le monde est en droit de se poser en voyant ce spectacle est la suivante : « Comment est-il possible de pouvoir manipuler un individu, rien que par la pensée? ». Mais où est le truc ?

Pas évident, Docteur Watson ! Toutefois, il est démontré depuis des lustres que cela est possible ! D’accord, le sujet est volontaire, et il va faire n’importe quoi sur scène, obéir au doigt et surtout à l’œil de l’hypnotiseur ? Même si les spectateurs peuvent être perplexes sur ce pouvoir, qui ne s’improvise pas et que des amateurs auraient tôt fait de récolter un flop à se lancer dans l’aventure, il n’en demeure pas moins que le phénomène reste tout de même inexpliqué, comme d’autres phénomènes paranormaux qui défient la science et les incrédules.

En ce qui concerne Victor, plutôt ouvert sur tout ce qui touche à l’étrange, ces mystères encore inexplicables l’intriguent toujours et il n’est pas le dernier à assister à ce genre de démonstrations, que ce soit dans une salle de spectacle, que dans un cercle d’amis jouant les apprentis sorciers et «sorciers» tout court. Il n’ignore pas non plus que l’hypnose rencontre désormais du succès auprès de plus en plus de médecins et de dentistes, puisque certains d’entre eux utilisent cette méthode pour soigner, opérer leurs patients et agir contre la douleur.

Pour l’heure, il se retrouve bien en position de « dominé » et doit se soumettre aux caprices de l’Envoûteur, qui vient de terminer sa première démonstration et réveiller la jeune fille, non pas en lui déposant un baiser sur la bouche comme la Belle au Bois dormant, mais en utilisant des injonctions de réveil avec la même autorité verbale et insistance du regard pour parvenir à ses fins de reprise de conscience. Ses paupières ne sont plus lourdes comme du plomb ! Elle se sent très détendue et quand elle ouvre enfin les yeux, elle croise le regard de celui qui l’a fait plonger dans l’extase. Mais ce n’est pas son Prince charmant !!

De l’état d’hypnose, la jeune femme est sortie de sa torpeur comme quelqu’un, qui se réveille d’un long sommeil, sans se souvenir du moindre rêve qu’il a fait. Et Victor ne fait pas exception à la règle. Sa mémoire se retrouve formatée comme les autres, après avoir été manipulé mentalement comme un objet suivant les caprices de celui qui a pris le pouvoir de son esprit.

Lorsqu’il se réveille à son tour, les applaudissements fusent dans la salle comme s’il avait régalé l’assistance d’un exploit très personnel et surtout exceptionnel. Les visages des spectateurs se montrent plutôt enjoués. A croire qu’il a été victime de quelques pitreries démontrant le pouvoir absolu de Max Lenvouteur. Il espère néanmoins ne pas s’être ridiculisé à quatre pattes, rapportant la «baballe» à son maître, transformé provisoirement en chien jappant, aboyant en remuant la queue. Bien entendu, il n’irait pas jusque là ! Et il est utile de le souligner pour éviter toute interprétation outrancière du lecteur, ne manquant pas d’imagination sur une image développée virtuellement. Cependant, nous nous trouvons tout de même dans un spectacle de l’étrange ou des forces paranormales sont à même de surprendre les spectateurs avides de sensations fortes. Alors !

Néanmoins, il craint le pire après avoir vu ses prédécesseurs rejoindre les bras de Morphée sans avoir eu à compter les moutons pour s’endormir. Pas eu le temps de leur chanter une berceuse du style «dors mon p’tit Quinquin…» ou raconter une histoire de sorcières bien aimées. Le marchand de sable n’a pas fait dans les préliminaires, et est allé droit au but après avoir déjà assommé de paroles ensorcelantes et autoritaires l’amateur de voyage astral, qui s’est porté volontaire comme les poilus en 1914 partant à la Guerre, la fleur au fusil et en chantant ! C’est à dire sans savoir ce qui les attendait au bout du chemin.

Et si jamais le marchand de sable avait lancé trop de sable dans les yeux et que l’endormi ne puisse plus revenir à l’état, lui permettant de faire un bras de fer avec Bouddha, pour savoir lequel est le plus éveillé ! Il faut une certaine dose d’inconscience pour se laisser entraîner dans ces expériences, complètement soumis. Toutefois, l’aventure c’est l’aventure et il est finalement très rare, voir quasi exceptionnel, que le voyage se solde par un aller-simple sans possibilité de retour, si l’on en croit les dires des experts dans ce domaine !

Victor n’a pas été le dernier à rire de bon cœur en voyant le quatrième de la liste se déshabiller jusqu’à découvrir presque complètement son anatomie aux spectateurs réjouis, à l’idée d’assister à un film classé X, sans avoir à subir la censure cryptée de Canal +. Cependant, Max a arrêté l’évolution du strip-tease inopiné, juste avant que l’exhibition ne dégénère sous son ordre, prouvant ainsi que la personne hypnotisée n’a pas de limite et accomplit tous les gestes dictés par la voix de celui qu’il considère être son maître absolu.
Victor Alias Jadoub
Finalement, cette soirée aura réussi à lui remettre bien en place ses neurones de parfait limier dans la Criminelle, même s’il se sent un peu frustré de ne pas avoir eu le rapport détaillé de sa prestation personnelle. Comme un enfant repu devant un spectacle féerique, il rentre tranquillement à pied chez lui, tout en visualisant à nouveau dans sa tête tous les détails du spectacle restés scotchés sur le point d’interrogation de l’Étrange.

Le printemps frissonne des derniers sursauts de l’hiver depuis quelques jours, et ce début de week-end incite à la flânerie sur les berges de la Seine, le long des quais bordés de quelques péniches amarrées. Sous les lumières blafardes des lampadaires au garde à vous, elles semblent faire le gros dos, assoupies dans le ronronnement des bruits incessants de la ville. La tiédeur du soir accentue les senteurs qui s’échappent des restaurants du quartier, qu’il traverse en promeneur solitaire, nonchalamment en direction de son domicile.

Les noctambules et les accros de la fièvre du samedi soir commencent à sortir de leur tanière, prêts à s’éclater dans leurs quartiers de prédilection. Des petits groupes, déjà bien allumés par quelque substance hallucinogène de bien-être, déambulent bruyamment dans la rue empruntée par Victor. Cris et rires résonnent dans la nuit comme la corne de brume dans le brouillard, mais avec beaucoup moins de poésie !

Quant à lui, il aurait pu faire un petit détour par son bar favori, afin de retrouver quelques amis pour un dernier verre avant de mettre la «viande dans le torchon», son expression favorite pour dire se mettre au lit après une rude journée. Mais sa dernière affaire criminelle, une lamentable histoire de famille dans un milieu défavorisé, où les luttes intestines et la vengeance auront abouti à l’assassinat d’un jeune adolescent, retrouvé noyé dans le lit d’une rivière, pieds et poings liés, ne l’avait pas laissé insensible et avait puisé son énergie jusqu’à satiété.

Comme à chaque enquête finalement, car il prend toujours à cœur ses affaires criminelles, qu’il traite de manière intensive pour trouver les coupables. Une conduite qui se transforme souvent en parcours du combattant. Ce qui réclame une disponibilité et un investissement sans limite. En fait, c’est un super flic, même s’il refuse que lui soit prêtée cette réputation, car à son charme ravageur, s’ajoutent une modestie et une humilité, qui accentuent ce dernier de manière infaillible.
Toutefois, Victor n’est pas non plus un moine bouddhiste ou une pointure ecclésiastique ayant fait vœu de chasteté au Couvent des Oiseaux dans son milieu professionnel. Il est donc loin de rester insensible aux charmes féminins, qui pullulent dans son environnement de proximité sans même un critère particulier justifiant sa préférence. Parfois, il en est bien à se dire, entre les deux mon cœur balance, mais lorsque la disette se fait ressentir du côté de sa libido, il ne se pose plus la question et saisit les opportunités comme tout joli cœur qui se respecte.

En outre, une chance inouïe pour lui d’évoluer dans une époque où les candidatures féminines commencent à se multiplier dans le rang des protecteurs de l’ordre public ! Ce qui lui permet de se retrouver devant des Juges des plus séduisantes ou des fonctionnaires œuvrant dans sa localité, aptes à le troubler, tel le papillon ébloui par un faisceau de lumière.

Entre parenthèses et pour répondre aux redresseurs de tort, prêts à brandir l’un des slogans des chiennes de garde, que le droit de cuissage a été aboli depuis belle lurette à présent et que notre séducteur du nom de Victor pourrait bien se retrouver au banc des accusés, afin d’être jugé pour harcèlement sexuel, il faut préciser que notre policier, quelque peu Don Juan, sévit à une époque, les années soixante dix, où la liberté d’expression avait enfin pris tout son sens, au niveau de la revendication collective. La sexualité et les méthodes de séduction n’étaient pas encore soumises à la répression. En outre, le sida n’avait pas encore frappé le monde !

Il y avait encore à cette époque une relation homme-femme, qui n’a plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Un homme pouvait se retourner sur une jolie nana en la dévisageant de haut en bas, ou la siffler à son passage, sans que cette dernière se rende aussitôt au Commissariat de police le plus proche et porter plainte pour harcèlement sexuel. D’autres temps, d’autres mœurs ! A savoir si c’était une époque un peu plus formidable ? Les unes répondront par l’affirmative, les autres par la négative selon l’expérience de chacun, cela va de soi. Mais c’est dans cette ambiance que notre porteur d’insigne de défense de l’ordre public papillonne.

Victor virevolte donc dans sa brigade, armé de ses tempes grisonnantes et sa tenue vestimentaire toujours très classe, le veston et le pantalon assorti, de velours de préférence, sous lesquels on aperçoit une chemise unie, mais de couleur différente, selon l’humeur du jour du gentleman, mais non-cambrioleur, car de l’autre côté de la barrière. Toutefois, c’est sans compter son regard qui tue ! Des yeux entre le bleu de l’océan et celui du ciel, dans lesquels se reflète une âme bienveillante, chaleureuse, qu’il présente sur un plateau d’argent en croisant le regard de celle, qui attise sa curiosité et le trouble.

Son charisme naturel est accentué par quelques accessoires supplémentaires comme sa vieille Traction Citroën noire de 1954, rutilante et choyée par son propriétaire comme sa compagne la plus précieuse, parée à faire tomber les libellules éblouies dans sa toile séductrice. En effet, comment passer inaperçu armé d’un tel attirail de séduction ?

D’autre part, il porte un chapeau en cuir marron à larges bords, légèrement penché sur l’oreille droite, le rendant aussi énigmatique et ténébreux que les imbroglios criminels qu’il doit traiter. Ce qui lui donne une allure encore plus imposante, ajoutée à son horloge biologique ayant franchi le quart de siècle qui, il est bien connu, accentue le charme et la virilité de l’Homme à ce tournant de vie. La fleur de l’âge avec toute la sensibilité qui s’en dégage et qui met une proie en état de soumission et à fleur de peau, si l’occasion se présente !
Un personnage haut en couleurs ce Victor ! Toutefois, ne pas le confondre avec un acteur du film « Il était une fois dans l’Ouest », pas plus que « Le bon, la brute et le truand ». Ce n’est pas du tout au Cow-boy qu’il faut le comparer, pas plus qu’à Crocodile Dundee, car son style est très personnel et il n’est pas non plus la doublure de Lucky Luke, le cow-boy esseulé parcourant les plaines du Far-Ouest pour offrir ses services de redresseur de torts contre les Dalton.

Victor est Jadoub, le passionné d’échecs ! A tel point que lorsqu’il a à choisir entre un rendez-vous galant et une partie avec un adversaire de son niveau, il n’hésite pas à sacrifier la séquence plaisirs des sens à celle du jeu. C’est dire que ce n’est tout de même pas un obsédé sexuel, comme certains envieux aimeraient qu’on lui fasse cette réputation en catimini !

Néanmoins, Il pourrait paraître plutôt ringard par rapport aux différents James Bond, revus et corrigés par la Metro Goldwyn Mayer, aux aventures bourrées d’effets spéciaux et évoluant parmi des créatures de rêve. Mais sa vie n’est pas un film, et sa profession lui rappelle au quotidien que l’humanité est, et sera sans doute toujours capable du pire dans les actes de barbarie et de criminalité.

Enfin, Victor est pour ses admiratrices le séducteur ressemblant au prince charmant, le héros volant à la recherche de la vérité, un redresseur de tort sans fronde, mais sans peur et sans reproche. Un héros des temps modernes à la tête d’une équipe ayant « juré fidélité » à son chef, et si soudée à lui que la fin justifie souvent les moyens. Les Ripoux ne font pas partie de sa bande et il est en bonne voie de se voir coiffer de la médaille du mérite.

Mais comme toute médaille a son revers, ce Commissaire émérite et des plus sympathiques a tout de même quelques défauts, qui découlent en quelque sorte de ses qualités. Le pouvoir procure une assurance pouvant agacer quelque peu, et le succès fait tourner les têtes, qu’elles soient vides ou pleines. L’ivresse d’être considéré par les autres comme le meilleur n’est pas sans faire tituber la star élue comme telle.
Ce que l’on pourrait reprocher à Victor, qui réussit dans tout ce qu’il entreprend, c’est son inconscience de la chance qui l’auréole depuis toujours, sans que le destin ne lui ait un jour fait mordre la poussière. Le chemin qu’il emprunte ne lui fait prendre aucun virage dangereux et les obstacles inopinés ont été préalablement balayés avant son passage. Être né sous une bonne étoile en est sans doute le premier élément des plus favorables !

Il y a des êtres comme cela, devant lequel le tapis rouge est déployé au quotidien vers un destin privilégié et qui fonce sans regarder sur les bas côtés, un chouia méprisant des moins chanceux, obligés de ramer sur leur chemin de croix : les petits ! Et pourtant, un proverbe dit bien que l’on a toujours besoin de plus petits que soi, n’est ce pas ?

Mais heureusement, si le Roi des Échecs ne présente aucun symptôme d’être Mat, il ne méprise personne dans sa traversée qui n’est pas un désert. Il donne l’apparence d’être hautain et suffisant, mais une façon aussi de se protéger de ceux qui pourraient penser qu’il est faible. Son poste ne lui laisse pas d’alternative et il doit prouver qu’il est le plus fort ! Il met le masque qui impressionne, et ainsi, il se fait respecter !

Le calme avant la tempête
Finalement, il n’a plus envie de rentrer directement après ce spectacle où il s’est montré volontaire pour un « voyage astral ». Il décide donc de se rendre au « Macumba », une boîte de nuit à côté de Dourdan, qu’il connaît bien pour la fréquenter de temps en temps, lorsque son métier lui en laisse le loisir. En général, cela lui permet de décompresser suffisamment et de lui remettre les idées claires dans ses enquêtes. Cependant, pour lui, rien ne vaut, la partie d’échecs, et c’est un complément qu’il ne néglige pas pour son côté salutaire dans les moments de stress.

Ce soir, il souhaite simplement s’y arrêter une petite heure ou deux pour prendre un pot et discuter le bout de gras avec quelques connaissances. Après tout, il est en vacances ! Ce n’est pourtant pas la porte à côté, non plus, mais la route ne le rebute pas. Il adore conduire !

En entrant dans les lieux, il a beau faire un tour d’inspection du regard, aucune tête connue ne sort du lot. Aucunement dépité par ce constat, il se dirige vers le bar pour prendre un pot. La piste de danse, quant à elle, fait tout ce qu’elle peut pour informer les amateurs de Jerk que c’est la crise du logement. Ça se trémousse, ça gesticule, ça se bouscule dans la bonne humeur et, visiblement, la promiscuité des corps et des sueurs dégoulinantes des plus acharnés ne dérange visiblement personne.

Victor et son œil de lynx a remarqué une jeune demoiselle lui faisant penser à une gazelle sous les projecteurs des chasseurs, prêts à fondre sur elle pour s’en délecter. Il a de la chance, elle se dégage de la foule en délire et se retrouve au bar. Notre séducteur n’a plus qu’à la cueillir s’il le désire, puisqu’elle se trouve à présent juste à côté de lui, attendant que le serveur daigne s’apercevoir de sa présence.
Ce dernier ayant déjà fort à faire avec les piliers de bar et les danseurs déshydratés, Victor saisit sa chance pour tisser un lien avec la jeune fille cherchant désespérément un peu d’air frais pour la rafraîchir un peu. Il utilise alors sa stature et sa voix de stentor pour attirer l’attention du barman et lui signaler qu’une très jolie personne est sur le point de mourir de soif et qu’il ferait bien de ramener sa fraise aussi vite qu’il le peut, afin de ne pas être poursuivi pour non-assistance à personne en danger. Cela dit avec son plus charmant sourire, certain d’avoir mis les atouts de son côté pour tisser sa toile de séducteur ! Ce qui ne manque pas d’aller tout droit vers la cible, sans faire le détour par orgueil et préjugés. L’entrée en matière ne peut qu’amuser la demoiselle, qui feint des remerciements quelque peu exagérés de princesse non offensée, plutôt flattée d’avoir rencontré un chevalier servant, volant à son secours pour étancher sa soif.

Emballé, c’est pesé ! Ce n’est pas une heure ou deux que Victor passe finalement dans cet endroit, où les noctambules oublient leurs soucis et aiment compter fleurette aux danseuses particulièrement douées pour l’expression corporelle sur piste. Il a trouvé sa cavalière qui a jeté son carnet de bal, afin de consacrer sa soirée et une bonne partie de la nuit à un Victor toujours aussi conquérant.

Vers deux heures du matin, Victor propose de raccompagner sa compagne éphémère jusque chez elle. Sentant les effets de la fatigue, dus à une longue et rude journée, lui tomber sur les épaules brusquement, il a maintenant hâte de rejoindre les bras de Morphée, qui l’accueille chez lui sans rechigner et encore moins disposé à lui faire passer une nuit blanche.
Découverte macabre à Dourdan
Lorsque quelques jours plus tard, une nouvelle affaire se présente à lui au cours d’un simple appel téléphonique, il sortait tout juste d’une partie d’Échecs avec un collègue de la P.J., le dernier jour de sa semaine de congés. Plutôt un luxe, car il y avait plus d’un an qu’il n’avait pas pu se libérer si longtemps, en raison de la complexité de sa dernière affaire.

Une jeune fille vient d’être retrouvée assassinée au milieu d’une clairière dans la forêt de Dourdan dans l’Essonne, non loin d’un terrain de camping « L’Orée du Bois».

Son corps a été retrouvé assez rapidement parce que l’endroit est situé près d’une route. C’est un couple en promenade qui a fait la découverte macabre. Beaucoup d’animation déjà présente sur les lieux, lorsque Victor stoppe les roues de sa traction sur le bord de la route, accompagné de l’Inspecteur Robin, surnommé Son Crusoé par les collègues de ce dernier. Un équipier qui ne manque pas de tchatche, ni d’humour, et qui se révèle être un partenaire infaillible pour Victor. Un homme de confiance depuis plus de dix ans, qu’il a modelé dans le métier pour former l’équipe d’aujourd’hui. Onze ans les séparent, mais la complicité les unit comme un couple bien assorti dans l’action.

Le duo est également surnommé Don Quichotte et Sancho Pansa en raison du physique. Car autant Victor est grand, mince et élancé, autant Pierre Robin est petit, rondouillard et pataud dans sa démarche. Les jambes légèrement arquées lui ont valu, dans sa jeunesse, les moqueries utilisées en leitmotiv, du style : « On dirait que t’as fait du cheval toute ta vie sur un tonneau », par les petits camarades de classe toujours prêts à complexer ceux qu’ils ont choisis comme souffre-douleur.

Ce n’est pas non plus un scrupuleux au point de vue vestimentaire. Son aspect « frusques chiffonnées » du matin au soir indique que le paraître n’est absolument pas sa priorité. Lorsqu’il sort de son lit, il doit endosser le premier vêtement qui lui tombe sous la main, sans se donner la peine non plus d’assortir les couleurs. Au grand dam de sa moitié, qui lui reproche souvent son négligé, mais pas de soie !

En outre, il n’est pas rare de le voir arriver à la brigade avec des chaussettes différentes, une étourderie qui ne se dévoile pas au premier coup d’œil, mais au moment où il s’assied quelque part. Immanquablement, les jambes du pantalon trahissent le distrait en découvrant l’une de la foire et l’autre du marché. C’est à ce moment d’ailleurs, qu’il constate lui-même celles qui le montrent du doigt. Un regard circulaire autour de lui permet de constater qu’il a été pris en flagrant délit d’étourderie, mais que les sourires de ses collègues sont emplis de complaisance. Ces derniers ont l’habitude, depuis le temps qu’il sévit dans la décontraction !

D’autre part, s’il fallait parler de la coiffure du sieur adepte du laisser-aller vestimentaire, il y aurait également fort à dire. Il a de la chance d’avoir des cheveux épais, mais sur le côté seulement, car le sommet de la tête montre de sérieux signes de déforestation, tendant à présager dans l’avenir la possibilité de présenter une piste d’atterrissage pour mouche en détresse. Robin ironise souvent sur son futur crâne en peau de fesse et prend même les devants, lorsqu’il sent que la conversation le vise dans ce domaine. Sa femme lui reproche de s’être laissé pousser des pattes sur le côté des joues, des rouflaquettes comme Alain Colas. Avec un début de calvitie, on ne peut pas dire que cette marque se voulant de coquetterie soit une réussite, lui a-t-elle dit sur un ton fataliste ! Sachant fort bien, de surcroît, que, quoi qu’elle dise, l’animal a décidé de n’en faire qu’à sa tête de cabochard.

Mais l’habit ne fait pas le moine ! Malgré ses petits travers d’absence de goût pour la peinture, et s’il a souvent du mal à assortir ses chaussettes après la levée du corps aux aurores, il fait vraiment la paire avec Victor, qui est plus que son supérieur hiérarchique, un véritable ami !
Parfois aussi, on peut entendre dans les couloirs de la Brigade, un Policier questionner un de ses collègues : « as-tu vu Victor et son Crusoé, ce matin ? ». Unis comme les deux doigts de la main ! Tarzan et Chita ou Robinson et Vendredi, plutôt ! Ils ne sont jamais les derniers non plus à jouer les boute-en-train dans les réunions ou les festivités à l’intérieur de la P.J.. Toutefois pendant le service, aucun écart, la conduite droite comme un I !

Inutiles de leur demander leur identité lorsque la Traction arrive sur les lieux du crime, où un planton filtre les interventions humaines. Son chapeau vissé sur la tête comme un gentleman-farmer, Victor sort de sa voiture en même temps que son co-équipier et les portes de la voiture claquent en même temps. Aucun contre temps, de quoi faire de l’ombre à une parfaite chorégraphie de Maurice Béjart à l’Opéra de Paris !

Sauf que les pointes ne sont pas obligatoires dans le ballet d’investigation des deux compères ! D’ailleurs la pointure de leurs calibres, qu’ils tiennent au chaud sous leurs vestons, n’est présentée qu’aux récalcitrants délinquants en flagrant délit, prêts à découdre du policier pour mettre les voiles et s’évanouir dans la nature.

Toutefois, pour l’heure, les colts des cow-boys reposent tranquillement dans leur étui. Le médecin légiste fait part de ses conclusions après les avoir consignées sur son registre et des policiers s’activent à rechercher des indices aux alentours de la dépouille. Victor se penche sur ce corps sans vie. La victime est âgée d’une vingtaine d’années. Une jeune fille brune, très jolie, dont les vêtements sont à peine souillés de terre. Elle porte une robe plutôt habillée, laissant supposer qu’elle devait se trouver dans un endroit festif assez guindé d’apparence. Elle semble avoir été posée là, délicatement. L’expression de son visage est paisible, comme si elle avait accepté de mourir avec consentement. Les bras sont le long du corps, sur lequel aucune égratignure n’est détectée.

Victor la regarde longuement, l’air jamais désabusé devant la découverte d’un cadavre. Il pense à cette vie gâchée, trop brève parce qu’un individu détraqué en a décidé l’arrêt brutal. Son métier n’est pas sans lui apporter les preuves que le meurtre gratuit, et donc sans mobile, n’est pas non plus dans les statistiques en régression. Plus il l’observe, et plus il se sent troublé par le visage à l’aspect porcelaine de la jeune fille. Comme si le destin l’avait déjà mis sur sa route ! Il a beau interroger sa mémoire pour retrouver la trace d’un souvenir la concernant, c’est peine perdue. Peut-être une ressemblance avec quelqu’un de ses nombreuses relations. Et puis, dans ce métier, il est amené à rencontrer tellement de gens qu’il ne peut pas non plus se souvenir de tout le monde, se dit-il pour se rendre à l’évidence que sa mémoire ne parlera pas sous la torture !
Dans un premier temps, le meurtre est mis en doute, les indices tendant davantage à démontrer qu’il pourrait s’agir d’un suicide. Aucune marque de coups ou de violence n’apparaît sur son corps. Seul un point à peine perceptible, rappelant la marque d’une aiguille ou d’une seringue sur son bras droit. S’agit-il d’une mort par overdose d’une substance toxique comme l’héroïne ou autres ? En l’état actuel de l’enquête, les policiers ne peuvent que faire des suppositions.

Cependant, un élément majeur ramène notre Victor sur le crime, du fait que la victime n’avait aucun papier sur elle, ni même quelques affaires personnelles permettant de l’identifier. En outre, elle n’est pas venue à pied jusque là, toute seule dans la nuit. Par ailleurs, l’autopsie révèlera quelques jours plus tard, qu’elle a eu des rapports sexuels juste avant sa mort. Ce qui laisse supposer qu’elle a peut-être été violée.

C’est sa photo parue dans le quotidien le jour suivant qui apportera la réponse à son identité. Étudiante en psychologie , Elsa vivait seule dans un studio d’une Cité Universitaire, et sortait le samedi soir pour aller danser dans une boîte de nuit, « Le Macumba » située près d’un camping à Dourdan où elle retrouvait des amis.

En entendant le nom du dancing fréquenté par la victime, il sursaute car il connaît bien cet endroit pour s’y rendre lui-même de temps en temps. D’ailleurs, pas plus tard que la semaine dernière, il y avait passé la soirée, à la veille de ses congés. C’est peut-être également pourquoi, le visage de la jeune fille ne lui paraissait pas étranger. Il l’avait peut-être croisée dans cette boîte, un soir. Un concours de circonstances laissant perplexe notre Commissaire, qui n’est jamais le dernier à s’interroger sur les définitions du hasard et du destin. A savoir si l’un et l’autre sont liés ou non !

Deux témoins, Sandrine et Marc, étudiants, ne connaissaient pas intimement la victime, mais de vue seulement. Ils pouvaient s’apercevoir à l’amphi de la Fac, mais ne s’étaient jamais retrouvés sur le même banc pendant les cours. Lorsqu’ils se croisaient, ils se disaient bonjour, sans plus, comme tout un chacun.

Le hasard a voulu que ce dernier samedi, les deux étudiants rencontrent Elsa dans la boîte de nuit où ils avaient décidé d’aller danser. Elsa avait fait la connaissance d’un homme et ils avaient donc été aperçus par Sandrine et Marc.

Le signalement de l’inconnu se montre plutôt flatteur à son égard. Une personne très courtoise, loin de sortir des faubourgs des bas quartiers en raison de son allure très distinguée. En outre, quelqu’un qui ne cessait de distraire sa partenaire, tant cette dernière éclatait de rire à tout instant. Les témoins se sont même dits qu’en se rapprochant du couple, ils auraient pu profiter eux-aussi de son répertoire d’histoires drôles, qui amusaient tellement leur camarade de Fac.
Sandrine précise qu’ils semblaient très amoureux et ne cessaient de s’embrasser en dansant sur la piste. La température commençait à monter entre eux et leurs corps se parlaient en se frottant l’un contre l’autre. Ils semblaient avoir oublié qu’ils n’étaient pas seuls et continuaient à faire mousser le désir en se caressant, collé-serré tout au long du slow langoureux, qui les accompagnait dans leur voyage de la séduction et du plaisir des sens.

Marc interrompt sa compagne en lui demandant si elle avait passé toute la soirée à les espionner pour décrire leurs faits et gestes dans de tels détails.

- Bien sûr que non ! D’ailleurs, ce n’était pas le seul couple à se bécoter comme eux. C’est contagieux cette affaire là, et Otis Redding n’y est pas pour rien avec sa voix enrobée de miel et de douceur dans ses chansons aptes à mettre sur orbite de l’extase tous les amateurs de l’aventure amoureuse ! lui répond-elle, un peu agacée par la remarque de son ami !

Ceci étant, ce couple ne sortait donc pas de l’ordinaire, et l’issue du ballet des sens, sous les feux de la rampe, ou plutôt sous ceux de la boule aux mille éclats du plafond, avait de forte chance de se terminer en feu d’artifice au paddock du premier hôtel ouvert après minuit. Seulement voilà ! L’amoureux d’un soir a disparu dans la nature sans demander son reste. L’équipe, sur les dents, a lancé un avis de recherche actif de ce témoin primordial dans ce meurtre. La dernière personne ayant parlé à la victime probablement !

Sandrine et Marc terminent leur déposition en signalant que les tourtereaux sont sortis de la Boîte de Nuit vers les deux heures du matin.

Victor leur demande s’ils connaissaient les amis accompagnant Elsa ce soir là. Le couple répond par la négative en cœur, mais Marc ajoute :

- Nous n’avions pas pour mission de l’espionner. Pas plus que les autres d’ailleurs. Il y avait beaucoup de jeunes étudiants autour d’elle, mais beaucoup ne se connaissaient que de vue. On se dit bonjour et on va faire sa vie ailleurs ! Alors pour savoir qui est qui et quels sont ceux qui sont intimes, très difficiles à savoir dans l’effervescence de la soirée.

Bien maigres comme renseignements dans un premier temps, auxquels les enquêteurs s’attendaient un peu, puisque chaque affaire débute souvent dans un brouillard total en dehors du flagrant délit ! Dans les années soixante dix, la recherche de l’ADN n’était pas de mise, pas plus que les aides relevant de la nouvelle technologie de pointe dans les enquêtes criminelles. Le téléphone portable, un O.V. N.I. ! Seuls, le flair du policier et son intime conviction avaient encore ses amateurs, mais également ses détracteurs, du fait de la partialité ou de la personnalité des policiers et des juges d’instruction de l’époque.
Les ripoux et les véreux avaient aussi l’occasion de faire ripaille des situations tordues à leur profit, en s’installant dans une bulle mafieuse au-dessus de tout soupçon. Tout du moins pour un certain temps ! En effet, il est évident que la bande de sangsues opportunistes de coups bien juteux, sans avoir à jouer les stakhanovistes à la chaîne chez Citroën, n’a pas régressé dans sa spécialité. En outre, si les brebis galeuses avaient été une race considérée en voie d’extinction, cela se saurait.

En parlant de ver dans la pomme ! Mis à part celle qu’Adam a osé croquer avec Ève, sans savoir qu’ils nous mettraient tous les deux dans un tel merdier, il suffit qu’un ver la choisisse, pour trouver le gîte et le couvert. Et c’est tout bon pour mettre le bazar dans le fruit, puis dans le pommier !

Coïncidences troublantes
Un mois, plus tard, Victor est contacté par le Commissaire de Perpignan au sujet d’un meurtre commis dans sa région, il y a quelques jours. Il s’agit également d’une jeune fille, assassinée dans les mêmes circonstances, dont le corps a été retrouvé sur la plage de Saint-Cyprien, dans les Pyrénées Orientales, un dimanche matin. L’heure de la mort se situe également entre 3 et 4 heures du matin. Même expression de visage d’une vierge en état de béatitude, accueillant la mort avec sérénité. Encore une fois, une hésitation entre le suicide ou le crime, avant de relever le point d’aiguille ou de seringue sur le bras droit. Ses vêtements sont ceux que l’on porte pour une soirée ou une sortie en boîte, à peine souillés, même pas froissés.

C’est l’époque du Disco et la tenue correcte est exigée pour entrer dans les dancings. Les baskets et le jean sont éliminés d’office par le cerbère accueillant les clients. Aujourd’hui, les gorilles de ces lieux festifs risquent d’être poursuivis pour discrimination si une seule entrée est refoulée ! Ce détail vestimentaire représente néanmoins un indice important pour Victor sur le lieu festif, où pouvait se trouver la jeune victime avant que quelqu’un décide de son trépas.

Le Commissaire de Perpignan chargé de cette enquête dans sa circonscription consulte Victor dans le but de savoir s’il pouvait y avoir une corrélation entre les deux meurtres. Procédure habituelle d’enquête de faire des recoupements concernant les victimes sur l’ensemble du territoire comme chacun est sensé le savoir dans ce milieu ! Néanmoins, sans Internet et les moyens de communication, il fallait bien se bouger, en ce temps là, car le téléphone fixe, le fax et.. ce que l’on appelait, le téléphone arabe ou le bouche à oreille, ne suffisaient pas à récolter le maximum d’indices.

Par ailleurs, les enquêtes policières relevaient de l’Aventure avec un grand A, d’où ont émergé quelques figures notables se faisant hisser au rang de la notoriété, aussi bien dans le succès qui en a résulté, que dans le fiasco de l’erreur judiciaire, mettant à mal le corps entier de la Justice et de la Police. Un État en soi pratiquement intouchable jusqu’à nos jours, mais qui commence à payer quelques ardoises non effacées dans le passé. Inutile de donner des noms, au risque de se voir conduire au banc des accusés pour diffamation, dès lors que pour certaines d’ailleurs, il y a prescription depuis belle lurette.

Un détail supplémentaire attire l’attention de notre Sherlock Holmes de Paname, c’est la vague ressemblance avec la victime de Dourdan. Elle est brune également, les cheveux longs et bouclés, la même taille et aussi mince. Visiblement le choix du criminel semble donc cibler un même style de jeune femme, des plus jolies et du même âge. S’il s’agit du même meurtrier bien entendu ! Cela n’est qu’une supposition de notre policier d’élite, qui extrapole sans compter au cours de ses découvertes d’indices.

Une victime sans nom, sans papier comme la précédente, dont il faudra mettre la photo dans le journal afin de poursuivre les investigations. Il s’agit de Carole, 20 ans, barmaid au restaurant Les Goélands du Port de St-Cyprien.

Accueilli chaleureusement, deux jours plus tard, par son homologue de Perpignan et afin de s’imprégner des circonstances de cette affaire, les premières personnes que Victor souhaite entendre, ce sont les parents, effondrés après avoir découvert la photo de leur fille dans le journal. Cependant, trop bouleversés par le drame qui les frappe de plein fouet, Victor s’intéresse plutôt aux amis proches de la victime. En l’occurrence ses collègues de travail.

Ces derniers, Antoine et Rémy, l’ayant également reconnue dans le Journal, étaient venus déposer immédiatement au Commissariat. Ils sont visiblement très choqués de la mort brutale de leur collègue.

Antoine, âgé de 22 ans, a une allure dégingandée. Très maigre, on jurerait qu’il ne mange pas à sa faim ou qu’il fait un régime repousse gras à 100 %. Ses joues creuses prouvent bien que la faim aspire toute partie susceptible d’être récupérée par l’estomac, qui doit vraisemblablement se trouver en permanence au bas des talons. Il n’a que la peau sur les os et l’on imagine qu’il peut passer derrière une affiche sans la décoller. Cependant ce physique, dévoilant manifestement des preuves de carence, semble bourré d’énergie vitale quand il s’agit d’assurer son service dans le restaurant. Un vrai bolide traversant la salle et faisant ses allers retours de la cuisine à ses clients comme une tornade blanche. Rien ne lui échappe néanmoins et la clientèle n’a aucune raison de se plaindre de ses services, bien au contraire.

Certains le reconnaissent même comme le plus avenant de l’équipe et le plus souriant de la bande. Mais aujourd’hui, vu les circonstances, la danse des muscles zygomatiques n’est pas de mise bien sûr et Victor ne va pas connaître la face cachée de la lune, quand Antoine dévoile son plus beau sourire en présentant la note à ses clients.

Hébété après avoir appris la mort de Carole, il ne parvient pas à se faire à cette disparition :

- Comment est-ce possible ? ne cesse-t-il pas de répéter de sa bouche en deuil.

- Elle était la gentillesse même, ajoute-t-il toujours aussi incrédule sur cette nouvelle tragique, ayant bouleversé leur quotidien sans préavis.

Il se tourne vers Rémy, son collègue depuis plusieurs années maintenant et avec lequel il s’entend plutôt bien. Il voit que ce dernier a les yeux embrumés, ne pouvant retenir ses larmes, jaillies de l’émotion, à chaque fois que l’on ramène la conversation sur Carole.

- Quel est le salaud qui a pu faire une chose pareille ? ajoute-t-il, le regard ayant changé d’expression pour dévoiler la colère et la haine.

- Nous finirons par le savoir, lui répond David Déjoué, le Commissaire de Perpignan, en se retournant vers Victor, afin que celui-ci confirme cette finalité, malgré le « brouillard » qui les entoure pour le moment.

Rémy est un jeune homme du cru, de la Catalogne. Le style bien méditerranéen, très brun, les yeux marrons et assez court sur jambes. L’Espagne n’est pas très loin à vol d’oiseau et le Perthus pour y accéder à quelques kilomètres de la côte Vermeille. C’est de là que viennent les origines de Rémy. Son père est espagnol et de par le physique, le fils est incapable de le renier. Non pas qu’il soit grimpé sur des chaussures à talons ferrés, prêt à danser le flamenco sur une estrade en bois, en faisant claquer ses castagnettes, ou se dressant fièrement dans son habit de picador pour toiser le taureau, tout en agitant la muleta rouge derrière laquelle se dissimule l’arme du crime à l’issue de la corrida. Aucun signe, en fait, ne permettant le reniement de ses origines, tout simplement !

Plutôt timide derrière un regard noir, il présente en ce moment tous les signes de l’émotivité exacerbée. Ce n’est pas sans une certaine réserve qu’il signale à Victor que depuis quelques jours, Carole rencontrait un homme. Il était venu la prendre à la sortie de son travail pas plus tard que samedi aux alentours de 18 h, son heure de débauche. Elle avait un samedi sur deux de libre et c’était justement celui-là. Il précise que l’homme, plutôt de grande taille, n’était pas mal du tout physiquement, malgré ses tempes grisonnantes et son allure de quinquagénaire paré de l’auréole de la réussite sociale.

Antoine ajoute que Carole était sortie très discrètement par derrière, afin que le patron ne puisse pas la voir avec lui. Cette attitude l’avait plutôt intrigué, imaginant qu’il s’agissait peut-être d’un nouveau coup de cœur de la part de leur collègue. Il avait d’ailleurs fait part de son observation discrètement à Rémy, le garçon de salle.

Robin faisant également partie du voyage, les deux enquêteurs parisiens décident ensuite de poursuivre leurs interrogatoires et rencontrent le patron, Joseph Sanchez, un homme d’une trentaine d’années qui semble encore plus affecté, effondré, car il connaissait Carole de manière intime, étant son petit ami.
C’est un homme élégant, non privé d’un certain charme avec un léger tic. Il soulève son épaule droite par intermittence, comme pour remettre la veste de son complet plus droit sur ses épaules. A ses dires, Carole était une jeune fille sans histoire, très réservée. Elle avait une passion pour le paranormal. Elle suivait des séances de spiritisme, de temps en temps, avec quelques initiés de sa connaissance et aimait aller se faire tirer les cartes chez une Cartomancienne à Perpignan. Elle aimait également danser et allait en boîte le samedi soir, quand elle n’était pas de service au bar. Il ne pouvait l’accompagner que très rarement à cause de la boutique à tenir, et il n’avait aucune raison de ne pas lui faire confiance.

Victor n’a aucune information laissant supposer que Carole ait eu des fréquentations douteuses, des ennemis ou qu’elle aurait pu avoir affaire à un petit ami jaloux. Joseph et Carole, c’était plutôt du sérieux et cela se savait dans leur entourage. Il ne se fréquentait pas depuis longtemps, quelques mois, mais ils s’étaient plus immédiatement, quand elle vint se présenter au poste de serveuse après avoir pris connaissance de l’annonce affichée sur la vitrine.

Encore un patron qui fréquente son employée et qui couche avec, en supplément au menu des délices ! Triste constat, n’est ce pas ? Quelle horreur ce droit de cuissage, courant à l’époque !! L’Association « Ni putes, ni soumises » n’avait pas encore vu le jour et les Chiennes de Garde restaient dans leur niche, bien sagement.

Cependant, ces deux là n’avaient aucune pensée retorse. L’amour avait vaincu l’esprit mal tourné qui aurait pu sévir dans la société du moment et qui, fort heureusement, appartenait encore au virtuel de l’évolution humaine à tendance un peu trop « bien pensante », avec une nette tendance à l’esprit tordu tous azimuts !!

C’était une époque bénie, en comparaison avec cette Société de moins en moins tolérante et de plus en plus procédurière à des fins vénales. C’était encore le temps des Trente Glorieuses. Des années pas spécialement parfaites, mais qui laissaient encore une place aux rêves, et aussi à l’accessible pour tous pour « réussir dans la vie ». La Liberté était le mot d’ordre préféré de cette nation sortant de la révolution des mœurs et du carcan éducatif rigide.

Sur la route du retour, Victor stoppe sa voiture au bord de la plage où la jeune fille a été retrouvée. Les deux parisiens ne peuvent s’empêcher de rester silencieux devant le spectacle des flamands roses volant au-dessus de l’étang de Canet, dont l’horizon se pare de la cime enneigée du Mont Canigou.

- Des campings, ce n’est pas cela qui manque dans le secteur, vu le nombre de panneaux publicitaires ! » précise Robin.
Descendant de ses pensées, que l’on aurait pu croire bucoliques, au vu du décor dans lequel ils s’étaient arrêtés pour admirer le paysage de la mer chaperonnée par la montagne, Victor était d’autant plus troublé que, pas plus tard qu’il y a un mois, il était lui aussi dans le secteur profitant de vacances bien méritées. S’il avait pu imaginer qu’il serait amené à y revenir si vite pour une affaire criminelle !

Un peu désarmé par ce clin d’œil du destin et de ses méandres, il finit par conclure que cette affaire va leur donner beaucoup plus de fil à retordre qu’ils pouvaient l’imaginer. Pour lui, une priorité dans l’immédiat est de se pencher scrupuleusement sur l’éventuelle infidélité de la victime, ébauchée par les deux collègues, Antoine et Rémy.

Le Commissaire de Perpignan, David Déjoué, dit Dédé, n’a pas la même prestance que son alter ego Victor. Avec Robin, ils feraient plutôt la paire au point de vue physique. Seul, l’embonpoint du Perpignanais les différencie. C’est un homme qui visiblement aime la bonne chair. C’est d’ailleurs lui qui a invité l’équipe de Paris à déguster ce plat régional qui peut être fameux, à condition d’être préparé par des professionnels de la gastronomie. Il s’agit de la cargolade, ce plat d’escargots mis sur le gril pour être consommés baveux. De visu dans l’assiette, l’impression qui se dégage en premier, c’est que ces derniers n’ont pas dû jeûner le temps réglementaire. L’impression qui s’intensifie est qu’ils ont été bardés de beurre et d’ail sans avoir été mis du tout à la diète et qu’à force d’éternuer, ils finissent moussant du nez dans les assiettes de convives affamés, après avoir eu l’appétit aiguisé par les senteurs de la cuisson.

Si Robin s’est régalé, ce n’est pas le cas de Victor, ayant une nette préférence pour les escargots farcis à la mode de Bourgogne ! Juste une question de durée de cuisson en fait !

Néanmoins, l’hospitalité de son collègue et sa convivialité auront réussi à lui rendre le séjour un peu moins pénible, étant donné les circonstances qui font partie de leur quotidien, depuis qu’ils ont signé dans la profession. Au moment de se quitter, les inspecteurs ayant à reprendre l’avion dans l’heure qui suit, David Déjoué précise qu’il va continuer à rechercher des témoins dans son secteur. Ils se séparent en se promettant de garder le contact et en se souhaitant bonne chance.

Le charme d’Élisa fait mouche
Victor est arrivé très tôt à la brigade, ce matin. Il est confortablement installé dans son fauteuil, les jambes tendues et croisées, les pieds reposant sur un angle de son bureau. Sa position préférée pour réfléchir ! C’est un homme qui ne rate pas un moment de solitude pour travailler sa vie intérieure en écoutant sa conscience libérer l’errance de son subconscient.

Dans ces moments là, il est même déconseillé de venir troubler son tête-à-tête avec ses pensées, qui cherchent à démêler celles qui le perturbent inlassablement, si l’on ne veut pas se voir assez brutalement accueillis après avoir frappé à sa porte. C’est le cas ce matin ! Gare aux intrus, aux perturbateurs du «Penseur de Rodin», dont la ressemblance serait parfaite si sa tête reposait sur son poing, le coude appuyé sur la cuisse.

Une tête qui lui sert d’écran géant de cinéma, car il projette pour la deuxième fois le film de la veille concernant les différentes confrontations avec les témoins. Il commence à chercher les failles, les petits détails qui semblent anodins, mais plus importants qu’ils n’y paraissent. Il place ses pièces maîtresses, déplace les pions inintéressants ; en sort certains du terrain. Tout comme sur son échiquier, il évalue, soupèse, anticipe, recule ! Le maître pense !

Cependant, lorsque Robin et non Rodin, son bras droit, entre en compagnie d’Elisa, une enquêtrice nouvelle recrue, Victor sort de sa torpeur. Il est immédiatement troublé par le charme de la jeune femme. Les yeux verts, les cheveux blonds, tirant sur le roux, regroupés dans une longue natte ornant un côté de son visage, elle lui sourit et s’apprête à lui dire bonjour. Des tâches de rousseur lui donnent un petit air mutin, que son nez légèrement à la retrousse accentue. Une très forte personnalité, en fait, du haut de son 1,65 m.

Victor n’est visiblement pas insensible à ce petit bout de femme, qui n’est pourtant par son type habituel. Mais il a remarqué sa bouche bien dessinée, sensuelle, qui a découvert un sourire illuminant l’ensemble d’un charme agrémenté d’une fossette sur chaque joue.

Elisa se sent intimidée par ce Commissaire dans la brigade où elle a été affectée. Elle sort de l’école de Police et c’est son premier stage. Un passage dont l’issue devra se révéler décisif pour sa carrière dans la Police. Elle compte bien le réussir et donne l’apparence de quelqu’un de volontaire et déterminé. Toutefois, sous ce masque de gagnante, se cache une personne tout de même fragile et émotive. Un trait de personnalité qu’elle doit absolument combattre pour réussir sa formation.

Robin «son Crusoé» l’avait mise tout de suite dans le bain, en la mettant à l’aise, mais lui avait dépeint un Commissaire super rigide et pas commode du tout. Un de ses tours pour mettre à l’épreuve les bleus venant faire un stage avec lui. Seulement, comme les temps changent, les mœurs également et l’effet recherché ne s’est pas produit, de voir la petite stagiaire venir se blottir dans son ombre en découvrant le «monstre» prêt à lui en faire voir de toutes les couleurs.

Il n’avait surtout pas prévu que les yeux bleus de son Commissaire et les yeux verts d’Elisa se noieraient dans une danse magique, qui ne dure que quelques secondes, mais qui paraissent une éternité. Troublés, de part et d’autre, par l’aspiration réciproque des regards, c’est de manière gauche qu’ils se serrent la main, comme de crainte de ne plus pouvoir se lâcher une fois l’une dans l’autre.

Son Crusoé sourit en coin, pas vraiment dupe de l’intérêt manifeste de son Don Quichotte au cœur d’artichaut, prêt à fondre sur toute proie se trouvant à porter de son regard de lynx. Il brise volontairement la magie de l’instant en informant Victor que la jeune femme est en stage et que, sur instance hiérarchique, elle les accompagnera dans leurs prochaines enquêtes pendant trois mois.
Victor finit par souhaiter la bienvenue à cette jeune recrue, dont il connaît à présent le prénom, tout en lui signalant que cela risque d’être très éprouvant parfois. Il espère donc qu’elle se montrera à la hauteur pour tirer le meilleur profit de son stage avec lui.

Ayant reçu quartier libre, après les encouragements de son supérieur, pour s’installer dans les siens et faire connaissance avec le restant de la Brigade, Elisa se dirige vers la porte en sentant dans son dos des yeux bleus la suivre du regard. En effet, Victor ne peut s’empêcher de l’observer s’éloigner en utilisant son regard de tombeur pour visiter son corps de la tête aux pieds. Ce qu’il n’avait pas fait quand elle est entrée puisqu’il était perdu dans ses pensées. Elle sent brutalement ses joues s’enflammer et s’en veut de rougir à cause de cela.

Son Crusoé l’a déjà surnommée Julie la Rousse, à cause de sa chevelure tirant franchement sur le roux et chantonne, en aparté avec Victor, dès qu’elle a tourné les talons et refermé la porte sur elle. :

- Fais nous danser Julie la Rousse, toi dont les baisers sont parfumés, petit gueule d’amour, t’es à croquer, là, là, là… ».

- Effectivement, elle a un charme fou, cette petite ! Mais je te signale que tu es marié, mon cher ! renchérit Victor, qui voudrait faire croire qu’il reste les pieds sur terre, alors qu’il a bien l’intention de saisir sa chance, malgré la différence d’âge !

- Si j’ai bien compris, je dois te laisser le champ libre une fois encore !

- Hé ! tu sais très bien que j’ai un avantage primordial : le célibat ! Et que, de ce fait, la chasse ne m’est pas interdite ! Alors, je te prierai de te faire tout petit à l’avenir. Et puis, je te signale que le temps n’est pas à chanter fleurette ou courir le guilledou, comme disaient nos Grands-pères.

Après avoir gentiment rappelé à l’ordre son partenaire, qui n’en rate pas une pour le mettre en boîte, Victor lui signale qu’ils ont un meurtre à élucider et qu’il vaudrait mieux mettre de côté la séquence détente, sex and sun, pour un bon moment.

Le service est le service, rappelant aux rêveurs de tendres effusions, que la mort tragique fait partie du planning des quartiers de la Police Judiciaire. Le cadavre d’Elsa attend à la morgue dans sa rigidité et sa couleur de porcelaine, le corps enfermé dans un sac plastique à fermeture éclair, sous bonne garde dans la chambre froide n°42.

En la personne du médecin légiste, c’est l’homme indispensable pour faire « parler un mort », afin de savoir l’heure à laquelle il a été rayé de la liste des vivants ; ce qu’il a ingéré comme nourriture et liquide au cours des heures précédentes ; la forme de l’objet qui a laissé des marques béantes ou significatives sur le corps de la victime et qui deviendra la pièce à conviction majeure pour confondre l’assassin. En bref, le magicien de la criminelle présentant assez souvent un trait de caractère, qui n’est pas toujours des plus appréciés par le commun des mortels : son humour noir !

Mais il est tout de même aisé de comprendre, sans avoir à se torturer les méninges pour cela, que les conditions de travail ne sont pas des plus agréables, faisant même ressortir un maximum de désagréments, pour ne pas dire d’effets secondaires, à la limite de l’intolérable, et pouvant même s’apparenter à l’horreur.

Le médecin qui a choisi cette spécialité doit donc faire partie de cette catégorie d’humains, capables d’un sang-froid et d’un recul devant la mort, hors du commun, en adoptant même la dérision et l’humour pour continuer ce métier dans les règles de l’art. Une bouée de secours, un ballon d’oxygène en quelque sorte pour résister dans le rayon humain de l’équarrissage obligatoire à des fins d’enquêtes et à titre posthume !

Il faut de tout pour faire un monde et sans les bouchers, nous serions probablement tous devenus végétariens ou restés hommes de Cro-Magnon à dépecer nos morceaux de barbaque dans les cavernes.

Sans les fossoyeurs et les gardiens de cimetière, chacun serait encore responsable de l’ensevelissement de ses morts. Seules, les grandes propriétés familiales aux abords campagnards s’en tireraient encore à bon compte, en offrant le gîte sans le couvert à leurs défunts. Pour les autres, en raison de la forte poussée démographique des grandes métropoles, puis des jardins réduits en peau de chagrin, qui ont fait place aux immeubles et buildings, les endeuillés en viendraient encore aux mains, afin de s’octroyer un bout de terrain pour l’inhumation des corps sans vie. Encore une bonne raison pour se bourrer le pif à coups de poings ! Comme si nous avions besoin de cela pour prouver que l’art de vivre des humains privilégie le conflit perpétuel !

Victor pénètre toujours à la morgue avec l’envie irrésistible de rebrousser chemin illico presto. Une raison bien simple à cela. Le climat malsain de l’endroit saute au nez du visiteur et s’imprègne à ses vêtements comme la teinture sur les fibres d’un tissu, de manière indélébile. L’odeur caractéristique, constituée du mélange de l’odeur de la mort et de tous les produits de traitement des défunts pour leur conservation, avec ceux utilisés pour la désinfection et l’entretien des lieux, rappelle sans ambages que l’on a franchi la porte de l’au-delà. Ou plutôt une zone de détention provisoire de macchabées avant libération définitive de l’âme !

Pour certains, il ne s’agit que d’un passage éclair, le temps des démarches administratives effectuées par la famille pour procéder à l’enterrement en bonne et due forme. Pour les autres, la durée du séjour en glaciaire dépend du pouvoir législatif et du degré d’avancement de l’enquête criminelle.

Victor arrivé sur les lieux « d’agape » de Désiré Parlebas, est accueilli par ce dernier comme un rayon de soleil entrant dans le soupirail et débouchant dans sa cellule. Le médecin légiste était en train de nettoyer les ongles de son patient du jour pour relever des indices supplémentaires à l’autopsie qu’il pratiquait.

- Tu tombes bien, mon cher ami ! J’avais l’intention de te téléphoner pour te donner les conclusions de la découpe de la petite victime. J’ai beau avoir l’habitude, depuis le temps que je fais ce métier, lorsque je vois un si beau visage et un corps si jeune destiné à redevenir poussière, je t’avoue que je ferais bien ravaler le bulletin de naissance à ceux qui ont fait cela. Quel gâchis !

- La tâche paraît plutôt rude, mais j’ai bien l’intention de retrouver les auteurs, crois-moi ! Quoi de neuf sur les conclusions de l’autopsie ? lui demande alors Victor venu tout spécialement pour revoir la victime et savoir si elle a été violée ou non.

- Elle a bien eu des rapports sexuels peu de temps avant le meurtre. Des résidus de sperme ont été relevés, mais à priori, il ne s’agit pas d’un viol. Aucune trace de brutalité interne n’ayant pu être détectée ! Je peux même t’affirmer qu’elle n’a pas dû résister à son agresseur.

- Et si elle avait été violée seulement après sa mort ? continue Victor

- Je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle a eu un rapport sexuel sans violence. A mon avis, si elle était consentante, c’est qu’elle connaissait son agresseur.

- Ou alors, elle a fait l’amour juste avant de rencontrer son assassin ? Affaire à suivre ! conclut Victor en remerciant son pote de la Morgue de lui avoir donné les informations qu’il voulait à ce sujet.

- Quant à la trace de piqûre au bras droit, il s’agit bien de l’aiguille d’une seringue et j’ai relevé des traces très infimes d’acide cyanhydrique, un acide violent utilisé par les médecins, qui est mortel presque instantanément après injection si la prescription du médicament par le toubib n’est pas respectée. Ce poison ne laisse en principe aucune trace dans le sang.

- La tentative du crime parfait, en quelque sorte ! surenchérit le Commissaire qui n’avait aucun doute, quant à lui, sur la trace de piqûre de seringue ayant pu occasionné la mort. Mais il pensait qu’il s’agissait plutôt d’une overdose de drogue. Le tout était de savoir s’il s’agissait d’un accident, suicide ou assassinat.

- La victime n’ayant pas subi de stress avant sa mort, le produit mortel n’a pas pu être éliminé assez rapidement et j’ai eu beaucoup de chance à pouvoir en détecter, ajoute le spécialiste des viscères humains en décomposition.

Désiré Parlebas est un homme de taille aussi imposante que son ami Victor. La quarantaine bien sonnée, sa carrure rappelle celle de Cassius Clay avant de devenir Muhammad Ali, ce boxeur noir américain plusieurs fois champion du monde des poids lourds.

Être médecin légiste ne l’empêche pas de s’adonner à une autre discipline, moins morbide, lui permettant d’ailleurs de se ressourcer chaque fin de semaine. C’est un adepte de l’haltérophilie. La tonicité de ses muscles prouve l’efficacité des séances suivies assidûment, notamment ses biceps qui n’ont pas besoin d’être exhibés devant des foules, badigeonnés d’huile d’olive pour luire sous les projecteurs et mettre en transe les spectatrices accros du spectacle. Ils sont tellement volumineux que sa blouse blanche ne parvient pas à les mettre en veilleuse au regard des autres. Ou alors, c’est la blouse qui est trop petite ! Une boutade qu’aime bien lancer Victor à ceux qui l’accompagnent et qui font la remarque sur la musculature impressionnante de son ami légiste, en sortant du « bocal de formol » !

Bien que n’ayant pas d’admirateurs dans le milieu où il évolue au quotidien, il a toujours fait l’admiration de Victor, qui se considère comme une mauviette à côté de ce gaillard venu de Martinique depuis près de quinze ans.

Ils sont rapidement devenus des amis, car ils sont célibataires tous les deux et plutôt endurcis, avec la même conception de la vie matrimoniale qu’ils estiment de concert, pas vraiment compatible avec leurs métiers respectifs. Peut-être même pire pour un médecin légiste œuvrant au royaume des défunts cinq jours sur sept !

Plutôt séduisant, il ne manque pas de conquêtes féminines, comme son ami Victor, mais il évite de rancarder les dulcinées éphémères sur son gagne pain et la farine qui compose ce dernier. Il n’est pas donné à tout le monde de côtoyer les croque-morts, comme sont appelés les fossoyeurs… et encore moins les disséqueurs de chair humaine !

Rappelons qu’être éboueur n’est déjà pas un miroir attirant les alouettes, mais seulement les mouches ! Facile alors d’imaginer les mains du courageux manipulant, en overdose toute la journée, les jours ouvrés, les poubelles, c'est-à-dire la merde de son prochain sous toutes ses formes !

Malgré le port des gants, l’imagination demeure fertile et le bel homme, ayant toute l’apparence du beau ténébreux, perd subitement toute curiosité de la part de la demoiselle tombée dans les mailles du filet de sa séduction. Elle aurait même tendance à prendre ses jambes à son coup de peur de contracter tous les microbes, qui doivent le squatter en permanence et que la douche ne parvient pas toujours à éliminer. Ça, c’est l’imagination fertile précédemment signalée !

Alors découvrir le pot aux roses, ou plutôt le pot de chrysanthèmes, en fréquentant un médecin légiste et il est inutile de lire la Nausée de Jean-Paul Sartre pour avoir le cœur au bord des lèvres, ou de renvoyer toute la marchandise en apprenant la profession de celui pour lequel le cœur s’est mis à battre la chamade !

Par ailleurs, Parlebas est un nom qui n’a rien de banal non plus. N’est ce pas ? En principe, c’est dans une église ou un cimetière que les humains sont appelés à la mettre en sourdine le temps de la cérémonie religieuse. Mais également dans ce lieu où l’odeur de la mort impose un silence brutal, le temps que le cerveau se fasse à l’idée que le visiteur pourrait bien un jour faire partie des pensionnaires provisoires des compartiments réfrigérés. Un choc qui remet en question le sens de l’existence et ramène la vitesse au point…mort, en quelque sorte !

En remettant les pendules à l’heure, c’est alors que le recueillement coule de source, en s’accrochant de toutes ses forces à l’idée que celle-ci coule comme l’eau vive et même bénite en la circonstance…pour ne pas tomber dans la sinistrose et le malaise inévitable, dont sont victimes les personnes sensibles ! Une fois passée la première phase du choc, après avoir franchi le seuil du sous-sol, chacun avance dans le couloir glacial où, seuls le bruit des pas résonnent comme les cloches de l’église sonnent le glas.

Aussi, s’appeler Parlebas et être médecin légiste à la Morgue, n’est ce pas de la coïncidence malheureuse, cela ? D’habitude c’est plutôt le terme « heureuse » qui est utilisé. Mais dans le cas présent, il était un peu indécent de respecter à la lettre cet usage des mots !

Jeu de séduction dans la chaleur de la nuit
Ce soir, Victor a retrouvé ses pénates sans grand enthousiasme. Les célibataires heureux de l’être ont aussi un prix à payer. Celui de retrouver leurs quatre murs le soir, sans avoir droit aux dîners conviviaux ou les longues veillées au coin du feu, à refaire le monde avec l’élue de leur cœur. La plupart du temps, ils gèrent leur solitude et y trouvent quelques avantages, qu’ils n’échangeraient pour rien au monde : la Liberté ! Seulement, parfois, la joie du quotidien « égoïste » se brise sans préavis sur un spleen capable de faire virer les pensées en idées noires.

Victor décide donc de quitter sa pelure de flic pour retrouver la peau civile de Victor. Il a trouvé une solution pour se remonter le moral, c’est d’aller en boîte, et quelques kilomètres dans sa Traction l’y amènent ce samedi soir, son âme de solitaire en bandoulière. Il aurait bien aimé inviter la petite Elisa, mais c’est un peu prématuré. D’ailleurs, il ignore si la jeune femme est libre ou non. De plus, la réserve, qu’elle n’a pas manqué de lui montrer depuis son arrivée dans son service, l’a un peu refroidi, intimidé même. S’il avait consulté son horoscope, sûr que ce dernier lui recommanderait de ne pas trop prendre ses rêves pour la réalité, au risque de voir le succès avorté avant même de voir le jour.

Après avoir déposé son chapeau de gentleman-farmer au vestiaire, le Don Juan de la soirée s’installe au bar déjà bien peuplé et commande un whisky au barman. Ce dernier semble débordé, jonglant avec les clients en quête de consommations diverses. Mais il se montre souriant et aimable malgré tout. Il est vrai que la musique adoucit les mœurs, n’est ce pas ? Le fait de se trouver dans cette ambiance de noctambules prêts à faire la fête, où les lumières fusent de mille éclats, clignotant au rythme de la musique disco, capable de faire ressusciter un mort pour danser le jerk sur la piste, Victor retrouve sa bonne humeur malgré la fatigue de ses derniers jours.

La salle est pratiquement comble et notre chasseur célibataire commence à faire circuler son regard sur la piste de danse. Tout d’abord parce que c’est là que se trouve le spectacle de la soirée, à cet endroit aussi que les femmes viennent se trémousser et montrent leur façon de bouger leurs jolis derrières. De plus, elles sont sous les projecteurs, sous les feux de la rampe particulièrement avantageux, jusqu’à tromper le prédateur sur la marchandise, en dissimulant tous les défauts de la personnalité. Notamment, les visages blêmes et marqués par la fatigue, les valises sous les yeux dévoilant un goût prononcé pour les javas entre copains, ou encore les rides des vieux beaux et des dames titulaires d’années de vol suffisamment importantes, pour les déclarer obsolètes en plein jour !

Qui n’a jamais pensé, un jour, que de regarder cet attroupement de guignols, gesticulant, transpirant, faisant en fait n’importe quoi pour se faire remarquer, ressemblait à un marché aux bestiaux exhibant ses phénomènes de foire, avant la mise aux enchères et la consommation directe ? Les spécimens ne manquent pas et le spectacle est souvent fort réjouissant.

Faire banquette dans un dancing ne devrait pas être ressenti comme l’humiliation suprême, faisant mourir d’ennui les péronnelles venues se faire inviter à danser, et qui restent sur le carreau ! Pour peu que les laissées pour compte soient prêtes à s’accorder un vrai moment de détente, il suffit qu’elles observent les enfiévrés du samedi soir et elles peuvent repartir toutes guillerettes, pour avoir au moins réussi à se rincer l’œil d’attitudes libidineuses. Voir corps enlacés se frottant l’un contre l’autre, mains caressantes et s’attardant sur des zones stratégiques au plaisir des sens, baisers fougueux et baveux des couples qui se forment déjà en dansant, prêts à copuler en public après s’être suffisamment échauffés pour cela !

Ces mêmes laissés pour compte repartiront peut-être frustrés et abattus au point de vouloir se jeter d’un pont et se noyer dans la Seine, pour la simple raison, qu’ils n’auront pas eu droit au bouquet final des sketches frôlant la pornographie et non censurés, mais ils auront l’alternative de trouver un remède à leur soif non étanchée. Celui du plaisir solitaire connaissant ses heures de gloire dans le tabou et dont jamais personne ne se flatte, au risque de passer pour un pervers ou un malade sexuel !

Victor n’est pas ce qu’on appelle un adepte à jouer les pantins désarticulés sur la piste, mais pour repérer une proie, c’est l’endroit idéal. En outre, il garde toujours un bon souvenir des rencontres féminines faites dans ces endroits aux banquettes accueillantes et confortables, un peu à l’écart de la piste, dans une ambiance feutrée, qui permettent de faire plus ample connaissance et de parfaire sa technique de séduction. Personne n’est parfait !

Assis sur son tabouret, il est adossé au bar comme un spectateur au théâtre braquant son regard sur la scène et les acteurs. Il ne lui a pas fallu longtemps pour remarquer une jolie brune, dont la tête dépassait largement de la « foule en délire ». La taille est toujours le premier critère de Victor pour sélectionner une femme susceptible de lui plaire. Certains s’attachent aux jambes bien galbées, aux seins hypnotisant les regards, aux yeux dans lesquels on aime se plonger, aux sourires pleins de charme, rarement aux genoux bizarrement, etc.. Chacun a ses petits caprices et surtout l’image de la femme idéale dans sa tête. En général, c’est une façon supplémentaire de croire encore au Père Noël, puisque celle-ci n’existe pas et que l’homme idéal, … non plus, d’ailleurs !

Néanmoins, c’est plus fort que tout ! Dans le choix de la Princesse capable de faire vibrer le cœur du mâle en rut, ou le choix de celui ayant les traits du Prince Charmant, ce sont deux « Arlésiennes » maintes fois repérées dans les lectures dès la Maternelle. Les critères de sélection sont multiples, mais malheureusement concentrés sur une seule personne, idéalisée. Faut bien rêver !

Victor, c’est la hauteur sous barrot de la demoiselle qui l’intéresse en premier ! Un critère plutôt réduit dans la gente féminine, puisque pour tomber dans les tailles dépassant 1,75 m, il vaut mieux fréquenter les endroits spécialisés regroupant les donzelles au-dessus de la moyenne. Les défilés de mode, par exemple ! Dans ce créneau, les chances de trouver chaussure à son pied et sa princesse dedans sont nettement plus grandes également avec en prime la beauté, le charme et l’élégance. Mais avec toutefois un petit bémol, la maigreur apparentée à cette maladie dévastatrice qu’est l’anorexie et dont souffre bon nombre des modèles « porte-manteaux » dans ces fameux défilés.

Dans un dancing de la banlieue de Paris, celle qui sort du lot ne ressemble pas à Julia Roberts ou Kim Bassinger, mais a visiblement tapé dans l’œil du spécialiste. Brune, les cheveux légèrement bouclés, tombant sur ses épaules dénudées, elle ne danse pas, elle ondule. Son corps fait la vague dans l’espace, suivant le rythme de la musique. La transpiration fait briller sa peau sous la lumière et la rend encore plus sensuelle. Elle semble en transe, fondue dans la musique. Plus rien, ni personne ne semble exister autour d’elle ! Pour reprendre la formule passe-partout : elle s’éclate ! Il était tentant d’ajouter à la queue leu-leu, mais la formule serait très déplacée dans le contexte présent, non ?! De quoi faire tache sur une image si esthétique et anéantir le charme du tableau présenté !

Victor ne la quitte plus des yeux et se laisse séduire par cette jolie poupée, autour de laquelle papillonnent des prétendants à la petite semaine, voir même à la fin de la soirée, tout au bout de la nuit. Certains d’entre eux se rapprochent jusqu’à effleurer son corps tout en dansant, lui lançant des œillades de merlans frits pour attirer son attention, jouant les guignols et les fanfarons en se contorsionnant pour se faire enfin remarquer d’elle.

L’Esmeralda convoitée irradie de sa présence sexy, chauffant à blanc les cavaliers descendus de leur canasson pour mieux la sentir et jouer les Princes de la nuit dans la chevauchée des Walkyries. Elle les toise comme la Reine ses sujets, feignant de les ignorer. Ce qui ne manque pas d’attiser davantage les enflammés de la « bistouquette » ! La langue pendante, les traits tirés, ils transpirent comme des bœufs à la fin du labourage d’un champ. Certains se retirent dans un coin du ring quelques instants, afin de reprendre des forces, en avalant une goulée de la consommation entamée, restée à chauffer sur la table basse dans l’atmosphère étouffante des lieux. Ils en profitent pour tirer avidement sur une cigarette, dans le but de la terminer rapidement, avant de retourner dans l’arène comme le taureau fonçant sur la muleta !

Le combat est rude parce qu’ils sont plusieurs sur le coup. Il y a pourtant beaucoup de filles sur la piste de danse, qui aimeraient peut-être bien subir le même sort que celle qui fait l’objet de toutes les attentions. « Vraiment trop injuste ! » se disent-elles, en terminant sûrement leurs pensées sur un : « mais qu’est-ce qu’elle a donc de plus que moi ? ». Il faut dire que d’être grande est déjà un avantage qui ne passe pas inaperçu. Si en plus, la beauté ou le charme ravageur complète le tableau exposé, autant s’écraser dans le fonds de son fauteuil et piquer un roupillon consolateur.

Quant aux laissées pour compte, scotchées sur leur banquette depuis le début de la soirée, celles qui accompagnent leurs copines pour aller aux toilettes faire pipi, parce que c’est le seul moment où elles peuvent enfin se dégourdir les jambes, elles ont tout le loisir de contempler le manège des dragueurs, prêts à fondre sur la créature proche du rêve, et qui les fait déjà grimper au rideau, avant que ce dernier soit baissé à la fin du spectacle. Elles voient bien qu’ils imaginent déjà la chevauchant, lui palpant les seins et les fesses comme du bon pain à pétrir une fois trouver le refuge discret, à défaut de la boulangerie la plus proche !
Ce n’est pas elles qui, sur la piste, auraient à repousser les plus audacieux, qui utilisent leurs mains baladeuses pour évaluer la marchandise avant consommation, et pour émoustiller leurs sens déjà bien en éveil, prêts même à faire partie du clan des éjaculateurs précoces, si le poisson est enfin ferré au bout de la ligne.

Cataloguées sous la rubrique des boudins depuis que l’homme a trouvé cette comparaison digne de lui, rien que de voir le spectacle, et elles n’osent même pas mettre un orteil sur la piste de danse, de crainte de connaître en plus l’humiliation d’être bousculées, parce que totalement invisibles par les chasseurs en transe, complètement obnubilés par les bénies de la Nature.

« Et moi, dans mon coin, si je ne dis rien ».. Victor n’a rien raté du spectacle se déroulant devant ses yeux. Il attend patiemment son heure, pratiquement certain que la demoiselle acceptera de danser un slow avec lui. La musique vient justement de changer de registre et Joe Dassin prend le relais avec sa chanson : l’Été indien.

Les excités de la piste ont attrapé une cavalière au vol, rejoint leurs sièges ou le bar pour se désaltérer. Le paysage est devenu paisible, propice à la douceur et au slow langoureux que chacun affectionne. « Esmeralda » est déjà très sollicitée pour le rapprochement des corps sur la piste, mais elle refuse plusieurs fois, jouant les capricieuses pour mieux se faire désirer, peut-être.
Mais Victor ne fait pas partie de ceux qui battent en retraite devant les événements s’avérant négatifs. Il se dirige de son pas nonchalant, mais assuré, vers celle qu’il a pu détailler tout à loisir, qui exerce sur lui une fascination assez exceptionnelle. Elle est assise, avec un jus de fruit dans la main lorsqu’il s’adresse à elle. Armé de son plus beau sourire, il argumente façon gentleman pour ne pas faillir à sa réputation :

- Me feriez-vous la faveur d’orner, de votre présence, la piste de danse, s’il vous plaît, Mademoiselle ?

Comment résister à cette invitation de gentleman ? « Esmeralda » regarde alors l’auteur de cette formule ne pouvant essuyer aucun refus. L’expression de son visage se détend, son regard s’adoucit et accroche celui de Victor en ressentant un bien-être immédiat. Comme subjuguée, elle lui répond de son plus joli sourire et accepte sans condition, devant le nez et la barbe de ceux, qui avaient essuyé un refus radical juste avant l’heureux élu !

Devant la stature de Victor, les éconduits avaient tout de suite compris qu’ils ne faisaient pas le poids et que les tempes grisonnantes, ajouté à l’élégance et la classe naturelle, étaient la cerise sur le gâteau pour amadouer toute « mégère » à apprivoiser. Ils n’avaient plus qu’à se joindre aux laissés pour compte, se rongeant les ongles pour les unes et le frein pour les autres, en se contentant d’admirer le beau couple formé par Victor et « l’objet » convoité.
Se laissant aller à la magie du premier contact, les danseurs s’accordent dans leur pas sans mot dire, se laissant griser par la chanson de Joe Dassin. Victor a posé sa main droite sur la taille de la jeune femme et leurs corps se touchent à peine. Ils s’effleurent de temps en temps, mais ne se laissent pas aller à l’attraction qui s’exerce peu à peu. Chacun éprouve un bien-être qu’il déguste en secret, se laissant peu à peu envoûter par la douceur de la musique au son de miel.

Victor découvre une jeune fille timide dans ses bras, après l’avoir vue libérer son corps en dansant seule sur la piste quelques instants plus tôt. C’est en engageant peu à peu la conversation qu’il s’aperçoit que ses yeux sont bleus et pleins de douceur. Le contact de sa peau est un vrai délice, et son parfum l’enivre comme celui d’un bouquet de roses fraîchement cueillies dans un jardin. Victor devient très poétique dans ces moments de pur délice ! De son côté, elle est heureuse d’avoir enfin trouvé un cavalier à sa hauteur. C’est pour cela qu’elle refuse souvent les invitations, en constatant qu’elle dépasse d’une tête ceux qui viennent lui proposer de danser le slow.

Elle préfère donc danser seule sur les styles de musique qui ne nécessitent pas un partenaire. C’est ce qu’elle est en train d’expliquer à Victor, qui la regarde déjà tendrement en l’écoutant parler. Son regard n’a plus envie de quitter les beaux yeux de la jeune fille. Une attraction s’installe immédiatement et il n’en revient pas lui-même. « T’as de beaux yeux, tu sais ! »

Il ne pensait pas être séduit si rapidement et après plusieurs slows, il l’invite à prendre un verre un peu à l’écart de la piste pour parler plus tranquillement. Victor avait retiré la veste de son costume et portait une chemise blanche, lorsque soudain les lumières changèrent d’aspect et firent place à cette lumière noire, faisant ressortir le blanc et transformant de ce fait notre Victor en lampe phosphorescente, à la peau basanée du Mexicain sans son sombrero ! « Esmeralda » portait également du blanc. Sa minijupe la transforma alors en abat-jour à ondulations, se dirigeant vers les banquettes en velours, qui tendaient leurs accoudoirs et leurs dossiers moelleux aux amateurs d’intimité. Ses longues jambes perchées sur des talons aiguilles affinaient encore davantage sa silhouette et Victor marchant derrière elle, ne pouvait détacher son regard de ses petites pommes alléchantes qui s’animaient sous le léger tissu blanc de sa minijupe.

Quel moment merveilleux que la première rencontre ! L’instant magique ! La clef ouvrant la porte de la découverte de l’autre ! La vie se pare de la couleur rose subitement et le monde extérieur n’existe plus. L’heure est à la séduction et celle-ci bat son plein de part et d’autre ! Dans cette aventure, il n’y a pas de perdants si les protagonistes se trouvent sur la même longueur d’ondes, en pensant avoir décroché le cocotier, tiré le bon numéro à la Loterie, ou mis le doigt sur la perle rare.
Victor et son Esmeralda ont déjà franchi le seuil de la confiance illimitée. Il lui raconte des histoires drôles, afin de satisfaire l’objet de ses désirs sur le rayon de l’humour. Il insiste même dans ce domaine, sachant que faire rire une femme est déjà un atout majeur pour lui plaire et pour le plus audacieux la voir dans son lit !

D’autre part, il ne dévoile jamais sa profession, préférant toujours faire un mensonge pieux. Et il choisit toujours le même métier de substitution, pour ne plus avoir à se creuser les méninges lorsque la demoiselle se montre curieuse ou indiscrète. En outre, en répondant qu’il est Conseiller Juridique, il ne sort pas vraiment de son milieu. Ce qui lui permet de rectifier « l’erreur » par la suite, sans être trop sévèrement jugé de fieffé menteur par la séduite, si l’aventure prenait le chemin de la liaison durable.

Victor, galant homme bien entendu, se doit d’offrir une consommation à cette jolie fille, qui l’honore de sa présence après avoir honorer la piste de danse. Chacun se dit que le destin leur a été plutôt favorable ce soir en les mettant sur le même chemin. Le bien-être dans la danse des regards se poursuit et la conversation engagée entre eux ne semble plus avoir de fin. Au bout d’une heure, les inconnus sont devenus de véritables complices, qui se rapprochent peu à peu corps et âme. Pendant les slows, les corps commencent à se reconnaître, à se respirer, à se désirer. Les mains se sont transformées en exploratrices des lignes et du grain de peau de chacun. Une approche que Victor se veut tout en douceur, sans précipitation, avec délectation.

Entre deux slows, ils se retrouvent sur la banquette abandonnée et les sujets de conversation se parent de sourires équivoques, renforçant ainsi leur travail de séduction personnelle. Victor toujours aussi désireux de surprendre sa partenaire, de l’éblouir, profite de la magie des lumières et de cette lumière noire, qui met en valeur jusqu’aux poussières déposées sur les vêtements de chacun et la blancheur des dents, pour lui parler de la magie, en général. Ayant en souvenir son dernier spectacle d’hypnose, il se lance alors dans le remake de ce qu’il a lui-même vécu sur la scène, après avoir été invité par l’hypnotiseur.

Sa princesse du soir, particulièrement intéressée par tout ce qui touche à l’illusion et le paranormal, a suspendu son attention aux lèvres du narrateur, qui ne manque pas d’agrémenter son récit de passages humoristiques. Il raconte en détail les exploits du Maître de l’hypnose et est assuré de ne pas avoir fait mourir d’ennui la demoiselle. Cette dernière, n’ayant encore jamais eu l’occasion d’assister à un spectacle d’hypnose, a bien sûr entendu parler de ce célèbre Max Lenvouteur. Elle n’est pas la dernière, non plus, à vouloir découvrir les exploits de ce spécialiste de l’illusion, capable d’endormir toute une salle de spectateurs durant quelques minutes. Elle reste néanmoins sceptique en ce qui concerne cette dernière prestation et demande en riant comment peut-il prouver sa séance d’hypnose collective, si tout le monde se retrouve endormi dans la salle ?

Victor en parle si avantageusement, qu’elle souhaite connaître les dates et lieux de ses prochaines représentations, afin de découvrir le phénomène. Une décision que Victor encourage vivement, en lui proposant notamment de lui fournir toutes les informations utiles à son sujet. Une ruse pour obtenir le numéro de téléphone de la jeune fille, lui permettant de garder le contact après cette délicieuse soirée. Une manière également de lui montrer ouvertement qu’il souhaiterait la revoir.

Pour un gentleman, et surtout à cette époque où les romantiques n’avaient pas encore disparu, coucher dès le premier soir n’était pas dans les us et coutumes, malgré la libération sexuelle des années soixante dix. L’air ne fait pas toujours la chanson ! Séduire sa ou son partenaire pouvait devenir un jeu de patience, pour simplement faire durer le plaisir. Laisser libre cours à ses appétits sexuels, sans passer par la case « désirs et patience», n’était pas encore à l’ordre du jour, c’est à dire banalisé, avec overdose d’expressions corporelles pratiquées de plus en plus précocement.

Les amoureux se bécotaient bien sur les bancs publics, mais de là à passer à l’acte, beaucoup réfléchissaient à deux fois, pour la simple raison que les moyens contraceptifs n’étaient pas encore disponibles dans des distributeurs à la sortie des écoles, que la pilule venait tout juste d’être mise sur le marché de la consommation et qu’enfin, les aides sociales, le planning familial et les associations de femmes se retrouvant avec un polichinelle dans le tiroir, après avoir été lâchement abandonnées par les semeurs de graines, n’avaient pas encore fleuri dans l’évolution de la Société.

Victor avait connu quelques aventures heureuses dans son premier quinquennat, mais était passé au travers de la paternité non désirée. Quelquefois, il réfléchit à la question et n’est pas sans imaginer que peut-être, quelque part, un enfant lui ressemble sans que sa mère ait souhaité lui faire connaître son existence. Mais plus il y pense, plus il se dit que ce ne serait vraiment pas une bonne chose que de se retrouver confronté, du jour au lendemain, à une paternité mise sous silence pendant quelques années !

Heureusement que tous les policiers n’ont pas adopté la même conduite de refus de vie conjugale avec le fruit de l’union. Cependant, notre quinquagénaire n’est pas non plus arrivé au point de non-retour et que seuls, les imbéciles ne changent pas d’avis. C’est bien connu ! En outre, l’homme a tout de même un sérieux avantage sur la femme, c’est de pouvoir procréer sans limite d’âge. Le seul critère d’incapacité à semer ses petites graines fécondes se traduit par la seule défaillance du mécanisme, ayant parfois besoin de tuteurs chimiques pour encore relever le défi du chef-d’œuvre en péril.

Ce soir, il est heureux et le plus important pour lui, c’est l’instant présent. Il vient de rencontrer une jeune femme très séduisante, très agréable et il compte bien ouvrir avec elle d’autres pages du livre sentimental à tourner. Après avoir accepté qu’il la raccompagne chez elle, la demoiselle découvre Victor avec son chapeau et sa traction noire, rutilante. Elle est doublement conquise par le personnage et avant de sortir de la voiture, stoppée à son adresse, elle dépose un tendre baiser sur la bouche de son chauffeur en guise de remerciement pour cette très agréable soirée passée en sa compagnie. Don Juan la retient un instant par le bras pour déposer à son tour le baiser qu’elle gardera en souvenir aussi longtemps que lui, peut-être ?

A peine a-t-il pris le premier virage, qu’il réalise qu’il a oublié de lui demander son nom. Quel idiot, se dit-il ! Mais se rassure aussitôt de pouvoir la retrouver très facilement avec son prénom et son numéro de téléphone.

Mais voilà que se rappelle à son bon souvenir, la petite Elisa, qu’il avait aussi presque oubliée durant ces quelques heures. Elle avait été zappée de sa mémoire en fait, dès le moment où son intérêt se porta sur l’Esmeralda d’un soir. Curieusement, il ne ressentait plus aucun regret de ne pouvoir garder le contact avec cette délicieuse créature. Finalement, il avait passé une soirée merveilleuse et sans lendemain avec cette jeune fille qu’il avait baptisé en lui-même, Esmeralda.

Ce n’était pas la première fois que des rencontres éphémères faisaient partie de sa vie, mais elles n’étaient pas toujours aussi écourtées au milieu de la nuit. Il y avait quand même des petits matins, où le réveil se faisait à deux dans une chambre ressemblant parfois à un champ de bataille, sans les morts bien sûr, mais où il était possible de retrouver les vêtements jonchant la moquette, après avoir été semés sans ménagement par les tourtereaux d’un soir.

En rentrant chez lui, Victor s’effondre sur son lit comme une masse, terrassé par le sommeil. Il ne prend même pas la peine de se déshabiller. Dormir réclame la priorité ! Un coup de barre qui lui rappelle qu’il devrait se remettre à refaire un peu de sport.

Jamais Deux sans Trois
Quelques jours plus tard, c’est la mort d’une autre jeune femme dont il s’agit, troisième victime, retrouvée à une centaine de mètres d’un camping d’Arpajon « Au Repos du campeur » dans l’Essonne.

Flanqués de son partenaire et de la nouvelle recrue, Victor se rend sur les lieux avec cette assurance et cet aplomb, sous son air nonchalant qui le caractérise, à l’instar du conquérant n’ayant aucun doute de sa puissance et son pouvoir sur les autres. Il se sent même armé d’un quelque chose en plus, un certain bien-être d’être accompagné par deux êtres, dont il se sent à la fois responsable, mais aussi très proche de l’un, avec l’idée de le devenir en ce qui concerne l’autre.

Il faut rappeler que son goût prononcé pour la conquête féminine est aussi tenace que son acharnement à régler les énigmes de ses enquêtes. Il faut également préciser que ce séducteur est né sous le signe du Taureau avec un ascendant Lion. Va jusqu’au bout de ses engagements, coûte que coûte et quelles que soient les conséquences ! Il ne faut pas croire non plus que les lauriers de la réussite coiffent toujours sa tête bouillonnante de questions et de réponses. Celle-ci a beau ressembler à un chaudron toujours bien garni à mijoter au coin de la cheminée, il arrive parfois qu’il se prenne des gamelles sans fonds, le vidant de toute substance énergétique pendant quelques jours.

Il a ses faiblesses comme tout le monde ce surdoué de la brigade de recherche des criminels de haut vol ! Ce n’est tout de même pas Robocop non plus ! L’homme qui tombe à pic, davantage. Le Zorro de la police nationale, monté sur son Tornado, sans commune mesure avec l’aspirateur du même nom. Et ce, même s’il a la capacité d’absorber une montagne d’informations lors de ses investigations !

Ce matin là, Son Crusoé n’est pas d’humeur. Le visage terne auréolé d’une tristesse inhabituelle, il se terre dans un air renfrogné pas franchement enclin à amuser la galerie. Un comportement que Victor ne manque pas de détecter au premier regard. Inquiet même de voir son partenaire en retrait de la bonne humeur qui fait sa réputation de baba cool, il l’interroge pour savoir si tout va bien, ce matin.

Robin acquiesce à la question en préférant ne pas entrer dans les détails de la confidence.

- Naturellement que ça va ! répond-il, afin de couper court à toute autre question, à laquelle il n’a pas envie de répondre. Victor n’est pas convaincu, mais il a d’autres préoccupations pour le moment.

La victime, qu’il découvre après avoir soulevé le drap blanc posé sur le corps, présente les mêmes critères de personnalité et même scénario de crime semble-t-il que ceux d’Elsa et Carole. Même âge, également brune, même expression du visage de mort sereine, presque désirée. Un léger point sur le bras droit, à l’endroit même choisi par un infirmier pour une prise de sang. Ses vêtements dévoilent qu’elle avait dû se rendre à une festivité où la tenue devait être exigée. Ou alors elle sortait d’un dancing ou d’une boite de nuit avant de se retrouver sans vie dans ce lieu. Le médecin légiste confirmera la même heure de la mort pour les deux jeunes filles.

Un élément nouveau relie les deux affaires, c’est la situation géographique des lieux où ont été trouvées Elsa et la nouvelle victime. Dourdan et Arpajon, deux villes de l’Essonne, éloignées d’une vingtaine de kilomètres seulement ! Le meurtrier sévirait donc dans la région ? Est-il seul ou sont-ils plusieurs ?

C’est ce que se pose comme questions Victor. Toutefois, il y a cette jeune fille assassinée dans les Pyrénées Orientales, exactement dans les mêmes circonstances. La région n’a rien à voir cette fois-ci ! Est-ce que cette affaire est liée aux deux autres ? Les dés sont jetés pour lui et il s’est déjà lancé à corps perdu dans la recherche du ou des coupables. Seulement, il ne voudrait pas que la série continue et il ne faut donc pas laisser le coupable dans la nature plus longtemps. L’enquête est devenue une course contre la montre !
Le lieu des crimes n’est pas très éloigné de la propriété de son ami Serge, demeurant en Vallée de Chevreuse, à Claire Fontaine-en-Yvelines.

Encore une sensation bizarre en découvrant le visage de la victime ! Celui-ci ne lui semble pas inconnu, comme celui des deux autres cadavres. La recherche est lancée tous azimuts dans sa mémoire, mais en vain. Le cadenas est verrouillé et la réponse mise sous scellée. Quant à l’identité de la victime, il faudra attendre que l’appel à témoins et sa photo dans le journal donnent des résultats. Comme les deux autres, aucun papier sur elle pouvant permettre de contacter ses proches dans les 24 heures.

Échecs en parenthèses
Cependant, Victor n’aura sans doute pas la possibilité de terminer cette enquête, à peine entamée, car l’offre de mutation qui lui a été faite, il y a deux mois, avec promotion en qualité de Commissaire principal, est devenue effective et sa prise de fonction à Bordeaux est prévue pour la fin du mois.

Ces dernières semaines avaient tellement été remplies d’événements inattendus, qu’il en avait oublié cette mutation. D’ailleurs, cela ne lui convenait plus vraiment. Il l’avait accepté alors que sa vie manquait de punch et prenait l’allure de la médiocrité dans son quotidien affectif. Et puis, ce départ impliquait de ne plus travailler avec son équipier favori, Robin dit Son Crusoé, dont il aurait franchement du mal à se séparer, tant le tandem fonctionnait bien. Il y avait pourtant bien pensé au moment de prendre sa décision et d’accepter cette promotion. Pourquoi ressent-il à présent ce malaise à devoir faire ses valises pour repartir à zéro à Bordeaux ?

Il se sent désorienté tout à coup. Une subite envie de chanter le blues ! Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes de se laisser aller à la morosité. Néanmoins, il réalise qu’il ne fait plus partie des jeunes premiers et qu’il serait temps de prendre conscience que l’on ne peut pas être, après avoir été, et que peut-être, ces petites baisses de forme morales sont dues à sa prise de carats sur son calendrier biologique.

Ne voulant pas se laisser abattre davantage, il décide de téléphoner à son adversaire le plus féroce dans le domaine des Échecs pour faire une partie ce soir. Heureusement, Serge est disponible et l’accueille dans sa maison en Vallée de Chevreuse, à Claire Fontaine en Yvelines.

En état de stress aigu, il y a ceux qui chaussent leurs baskets pour aller courir 10 kms sur un chemin balisé d’un espace boisé de la ville ; il y a ceux qui se précipitent à la salle de sport pour transpirer un bon coup en faisant des abdos, du body-building ou utilisant tout matériel de torture pour muscles défaillants ; il y a ceux qui vont piquer une tête dans la piscine du quartier et faire des longueurs jusqu’à mise sous apnée des poumons compressés, etc. A chacun son mode de défoulement !

Notre Victor opte pour une solution un peu moins corporelle et plus radicale pour les neurones embrouillés et quelque peu surmenés : la partie d’Échecs ! Cela lui permet de prendre un sérieux recul par rapport à ce quotidien qui réclame de lui des prises de position, des engagements à respecter ou non, l’installant parfois à la merci de tensions difficiles à gérer et qui débouchent même sur de l’hypertension.

Quand il arrive chez son ami Serge, ce dernier l’attend dans une ambiance musicale que tout deux affectionne, le Jazz. Il fume tranquillement le cigare dans son salon en écoutant du Bill Coleman, lorsqu’il aperçoit de la baie vitrée, Victor en train de descendre de sa traction, toujours aussi rutilante, qu’il a garée dans l’allée près du massif de rhododendrons.

En sortant de sa voiture, Victor aperçoit son ami derrière la baie vitrée et le salue de la main portée délicatement sur le bord de son large chapeau, comme le militaire saluant son supérieur en portant la sienne à son képi, mais là s’arrête la comparaison. Un geste réservé seulement à ses amis chers et qu’il peut compter sur les dix doigts de la main. Serge est un ami d’enfance, avec lequel il a fait ses premières armes en échecs. Une passion commune leur ayant permis de sceller une amitié sans faille, sans jamais se perdre de vue plus d’un mois.

Serge n’est pas resté célibataire comme lui et a convolé en justes noces depuis déjà trente ans avec une amie commune, Sonia, rencontrée au collège, où ils avaient usé leurs fonds de culotte tous les deux. Ils étaient demi-pensionnaires tous les trois et c’est au réfectoire qu’ils avaient fait connaissance avec elle. Un jour où ils se chamaillaient à qui finirait le plat de riz au coulis, faisant la renommée de la meilleure cuisine de tous les collèges réunis !
Sonia était alors une jeune fille très vive au tempérament artiste, qui voulait devenir chanteuse et qui avait dû se contenter de devenir l’épouse de cet éminent Chirurgien en neurologie à l’Hôpital Schweitzer à Paris. De cette union étaient nés deux enfants, Charlotte et Albert, qui considéraient Victor comme l’oncle préféré, lorsqu’il leur racontait des histoires pleines de suspens, à dormir debout, pour… les endormir les soirs où il venait dîner à la maison.

Les deux compères se retrouvent régulièrement devant cette table ronde, où trône un superbe échiquier en bois d’ébène. Deux chaises de style Louis XV se font face, attendant que les adversaires se décident à les occuper pour la joute échiquéenne. A noter que cette rencontre implique le silence absolu et la censure systématique des autres membres de la famille. Ce qui est loin de contrarier notre célibataire endurci, qui bien qu’aimant les enfants… des autres, préfère dans ces moments de stratégie et de réflexion intense, les savoir à l’autre bout de la pièce, hors de vue en quelque sorte et de l’ouïe par la même occasion. Un peu vieux garçon sur les bords notre Commissaire !

Seul un léger fonds sonore, mais à peine audible, de Jazz de préférence, est toléré durant les deux heures d’un match, où les deux meilleurs amis du monde se transforment en deux adversaires acharnés, s’évertuant à gagner la partie en échec et mat.

Les passionnés d’Échecs sont certainement dotés d’un fort esprit scientifique, mais également nantis de la capacité à rester concentrés très longtemps. Nos deux joueurs sont installés dans la posture du penseur, un coude sur la table et la main repliée sous le menton. Les regards fixent l’échiquier sans traduire aucune émotion. De brefs coups d’œil, de temps en temps, sont jetés en pâture à l’adversaire pour surprendre quelque pensée de jeu ou le déconcentrer volontairement, mais les visages restent de marbre.

Les joueurs se sont transformés en statues, limitant leurs gestes à faire avancer les pièces et les pions, ou à déposer sur la table, en face de soi, ceux qui ont été éliminés. Stratégie, logique, étude de mise en situation ! Le cerveau évalue, anticipe, recherche, situe, démontre, applique, détourne, ruse ! Sachant que les dix premiers coups d’une partie peuvent être joués d’environ 170 000 milliards de milliards de milliards de manière, c’est dire la complexité à trouver les parades et les manœuvres pour parvenir à la « mort du roi » : Échec et Mat ! Cependant, nous sommes en présence d’amateurs très chevronnés ayant atteint un niveau très respectable dans la discipline, rendant de ce fait le duel encore plus intéressant pour les protagonistes.

Victor se retrouve dans un état second, car sa concentration le transporte au-delà de la pensée maîtrisée. Il appartient alors au jeu comme les pièces sur l’échiquier. Il est la Dame, puis la Tour, puis le Fou quand il ne se prend pas pour le Cavalier ou le Roi. Sa réflexion l’installe dans un vertige attractif, un peu comme le drogué démarre son trip juste après avoir ingéré une dose de cocaïne, ou s’être fait une intraveineuse d’héroïne.

A plusieurs reprises, pendant cette période d’absence plus ou moins longue, marquant sa rupture momentanée avec son environnement pour se livrer à une concentration digne d’un moine bouddhiste, Victor s’est vu démêler des investigations difficiles, grâce à la seule position des pièces sur l’échiquier, lui donnant la réponse sur l’auteur du crime et la méthode de réalisation de l’acte. Des déductions surgissant comme par miracle dans le bon ordre. Un peu comme Archimède, dans son bain découvrant la poussée des liquides sur les corps immergés : Eurêka !

La musique s’est arrêtée sans que Serge se lève aussitôt pour changer de disque ou changer la face du 33 tours. Le diamant arrivé en bout de course continue à racler le disque en émettant le son d’un grattement continu. Surtout garder la posture, ne rien changer dans les traits figés du visage pour ne pas renseigner l’adversaire sur des signes de fatigue ou de déstabilisation, même si l’évolution du jeu laisse prévoir les meilleures chances de gagner pour l’un ou l’autre. Jusqu’à la fin, tout est possible ! Des renversements de situation spectaculaires peuvent toujours se produire ! Le suspens est à son comble ! Ce n’est pas celui d’un bon polar mais cela lui ressemble, mettant en haleine Victor au même titre que ses enquêtes judiciaires.

Serge prend finalement quelques secondes pour se lever changer le disque, et choisir Marcus Miller en guise de fonds sonore.
A l’issue de la partie, gagnant et perdant se retrouvent généralement autour d’un verre afin de s’accorder le repos bien mérité des « guerriers» mais surtout pour échanger quelques confidences que seuls, l’un et l’autre peuvent se faire, sans risquer une fuite ou une indiscrétion. De vraies tombes ! Leur métier réciproque y est aussi pour quelque chose, le secret professionnel étant un des principaux atouts. Ils peuvent donc se confier mutuellement en sachant qu’ils resteront toujours muets comme deux carpes. Peu importe l’aquarium, du moment qu’il leur permet de continuer à nager sans problèmes. C’est également une opportunité pour réfléchir ensemble sur des sujets épineux, pour lesquels ils ont besoin d’un avis avisé, et blindé par une confiance pratiquement aveugle.

C’est ainsi que Victor lui fait part de ces problèmes du moment. Sur ce départ notamment, qui le contrarie aujourd’hui et cette nouvelle affaire de jeunes filles assassinées, dont il sent assez impératif de devoir garder la main. Personne n’est irremplaçable, mais il a le pressentiment qu’il est le seul capable de dénouer l’énigme. Serge lui rappelle tout de même que rien n’est irréversible et qu’il peut très bien informer sa hiérarchie, qu’il a changé d’avis. Que depuis un an que cette promotion lui a été proposée, de l’eau est passée sous les ponts et ce qui lui semblait acceptable hier, ne l’est plus aujourd’hui.

Victor sait bien également qu’il ne s’agit pas de se rendre au bagne pour purger une peine quelconque et que l’alternative est possible, mais il ressent un certain malaise d’être obligé de refuser purement et simplement cette mutation, qui est une promotion non négligeable. Il n’aime pas abandonner une affaire sur laquelle il vient de commencer des investigations. D’ailleurs, cela ne lui est jamais arrivé auparavant et il ne souhaite donc pas de précédent. Surtout depuis qu’il a découvert le corps de cette jeune fille, dont il ne connaît même pas encore l’identité, puisque aucun papier n’a été retrouvé sur elle.

Finalement, c’est au moment de partir, quand il sert la main de son ami venu l’accompagner à sa voiture, qu’il lui annonce, que cette partie d’échecs, ainsi que leur conversation de ce soir, lui auront permis de prendre une décision définitive sur cette mutation à Bordeaux. Serge lui demande alors s’il a pris celle de rester pour continuer à lui mettre la raclée aux échecs une fois par semaine et boire son meilleur Whisky. Et Victor d’acquiescer en lui promettant même un Échec et Mat en un coup la prochaine fois, pour lui prouver qu’il est toujours le meilleur ! Serge n’est pas sans connaître non plus sa botte secrète, qui lui vaut son surnom attitré de « jouer n’est pas jouer » sur l’échiquier : Jadoub !

Sur le chemin du retour, Victor se sent à nouveau plus disponible envers ce proche avenir lui promettant déjà des épreuves à tous les niveaux, que ce soit du côté professionnel que du côté sentimental. Mais le piment, c’est ce qu’il aime dans sa vie de flic ! La médiocrité, la routine, ne sont pas son plat favori. Quant au dessert prévu au menu, en la personne d’Elisa, il l’a déjà adopté et ne pourra certainement pas résister à la tentation. A savoir s’il s’agit d’un fruit défendu ou non ? Il ne sait pas encore si la petite stagiaire est vraiment libre ! Un autre suspens à mettre au palmarès de sa vie assez mouvementée de célibataire ! Un léger indice toutefois, c’est la lueur qu’il a décelée dans son regard lorsque leurs yeux se sont croisés au cours de la première rencontre.

Tout en conduisant, ses pensées se fixent sur cette Elisa, toute nouvelle recrue, qui a quelque peu troublé son cœur de rockeur, depuis le jour où Son Robin lui a présentée, et qui date de l’avant veille. Il s’étonne de voir son esprit squatté de manière si intense par cette personne, qui n’est qu’une femme comme les autres après tout.

Bien que très sensible au charme féminin, il est indispensable de rappeler que notre commissaire n’a rien d’un macho prétentieux ou d’un blasé cynique, comme pourrait le suggérer cette dernière phrase. C’est juste qu’il est toujours très étrange de se laisser émouvoir par une personne plutôt que par une autre, sans pouvoir donner une explication plausible à cette attirance irrésistible, qui concerne d’ailleurs les deux sexes, sans faire partie d’un scoop dans une campagne publicitaire. Une histoire de phéromones, comme le préciseraient les scientifiques et les spécialistes du fonctionnement hormonal des animaux et des hommes, cela va de soi !

Et puis, cette Elisa ne présente pas le profil de Claudia Schiffer, pas plus que celui de Monica Belucci, Julia Roberts, ou autres plastiques starisées. Enfin pour parler d’une plastique pouvant justifier l’émoi du Sieur Victor dans cette période de célibat aigu. Même pas son type de femme habituel, plutôt grande pour être à son niveau atteignant le mètre quatre vingt six. Mince naturellement ! L’embonpoint de la femme, ayant fait ses émules au 18ème siècle peut-être, n’est pas franchement de mode à l’époque où la minceur est un signe extérieur de richesse de nos jours.

Victor n’est pas le dernier à s’extasier devant une peinture de Rubens exposée au Louvres ou ailleurs, telle que la Toilette de Vénus par exemple. Les formes enrobées de l’époque rencontraient le plus vif succès auprès de la gente masculine, mais aujourd’hui seulement en peinture ! Triste réalité qui ne consolera pas ces dames souffrant de surcharge pondérale et qui consultent un psy pour assumer courageusement leur débordement, tout en faisant semblant de croire que les hommes ne s’attachent plus au seul critère de l’apparence physique pour papillonner tout l’été, avant de se sentir à leur tour fort dépourvus, quand la bise est venue… !

En outre, il aurait même une petite préférence pour les blondes, en raison de la douceur des traits. Allez savoir ! Ce qui est certain, c’est qu’il ne fait pas dans la dentelle et encore moins dans le frou-frou des butineuses au grand cœur, qui ont installé leurs fonds de commerce sur le macadam. Il faut qu’elles aient en plus de la classe et de la nourriture à jactance, pour copier le langage plutôt imagé que son partenaire préféré aime à utiliser, afin de faire valoir ses aptitudes non déficientes dans cette belle langue populaire, que représente l’argot.

Mais qu’a-t-elle donc cette môme, dont l’uniforme de policier dissimule les avantages et l’empêche d’apprécier la marchandise globale déposée sur le marché ? Victor se sent complètement décontracté en terminant cette pensée qu’il verrait bien sortie de la bouche de Son Crusoé. Il continue en souriant : « Elle t’a jeté un sort, c’est pas possible ! Rien que le regard que vous échangez ameuterait toutes les chiennes en chaleur en quête d’affection, comme le cor appelant à l’hallali la meute pour chasser le cerf ! Taïaut, taïaut… ! »

Un grand coup de klaxon le ramène sur terre, ou plutôt au volant de sa traction, qu’il a bien failli envoyer dans le fossé après une belle embardée, pour avoir voulu éviter un camion qu’il allait croiser d’un peu trop près, après s’être déporté sur la gauche. Voilà ce qui arrive lorsque l’on perd le contrôle de soi, se dit-il ! Il est temps de reprendre les rênes en main, d’autant qu’une autre personne squatte tout autant son esprit. Celle-ci est morte et vient d’être assassinée pour être plus précis. Il saura son nom demain, lorsque la photo parue dans le quotidien aura permis de retrouver sa famille ou des personnes l’ayant connue.

Victor vit dans un appartement spacieux au dernier étage d’un immeuble bourgeois des années 50, dans le quartier de Montmartre, dont il est amoureux depuis sa plus tendre enfance. Quelques embellissements ont été apportés pour rendre les lieux des plus confortables. Les fenêtres d’origine ont été remplacées par des baies vitrées sur toute une façade du salon pour lui permettre de profiter d’une vue panoramique imprenable sur Paris. Ni la Tour Eiffel, ni le Sacré Cœur ne parviennent à lui échapper du regard. La nuit, les lumières ajoutent au spectacle la féerie de Paris by night.

Il est particulièrement attaché à son nid douillet de célibataire.

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