Ganymède 2 - Les Métias
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Description

Vers la fin du deuxième siècle du nouveau calendrier, l'humain est devenu cyborg et jouit d'une longévité exceptionnelle. L'on vit encore sur Terre, mais aussi dans les colonies martiennes ou sur les stations spatiales qui orbitent autour de l'une ou l'autre des planètes du système solaire.
En quittant Ganymède, la plus grosse lune de Jupiter, Thomas Faucon n'avait qu'un objectif: sauver la vie de son père. Il se dirige vers Nomade 3, sans se douter que des représentants de la compagnie la plus puissante de tout le système solaire sont à ses trousses. Malheureusement pour le jeune homme, le précieux cargo avec lequel il voyage pourrait bien finir par causer sa perte...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 janvier 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897624514
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

2. LES MÉTIAS
NICOLAS FAUCHER
Adaptation numérique : Studio C1C4



La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des arts du Canada et de la SODEC.

Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89762-451-4 (ePub)
ISBN 978-2-89762-426-2 (papier)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2019

© 2019, Éditions Michel Quintin inc.

Éditions Michel Quintin
Montréal (Québec) Canada
editionsmichelquintin.ca
info@editionsmichelquintin.ca
PROLOGUE
En l’an N184 du nouveau calendrier, l’humanité a conquis le système solaire. Une colonie permanente est établie sur Mars, des recherches sont en cours sur Vénus, mais c’est l’orbite jovienne qui compte la grande majorité des colons spatiaux, regroupés sur de nombreuses stations orbitales.
Les humains sont maintenant cyborgs. Implants rétiniens, peau biomécatronique, tatouages électroniques et nanorobots 1 sont l’apanage du commun des mortels. Les mieux nantis ont même surpassé les affres du vieillissement. Ce sont les amortels .
L’une d’entre eux, Gabriella Magenkis, est à la tête de Robotor Magenkis, un consortium d’entreprises de haute technologie et chef de file en matière de robotique. Elle dirige notamment G é nolabex, un centre de néogénomique où sont effectuées des recherches clandestines sur des hexanomes , c’est-à-dire des individus à la génétique modifiée. Six sujets sont rendus à terme, prêts à servir ses projets. Ne restent que quelques précautions à prendre. La première : s’assurer que le transfert de souvenirs fonctionne. Dans ce dessein, Gabriella conçoit un robot anthropomorphe à son image à qui elle confie sa conscience. L’entreprise est un succès, mais le robot, qui devine bientôt la supercherie et qui s’autosurnomme Chimère, vient près de lui filer entre les doigts après avoir conclu un marché avec la cybergnostique Pluriel. En parallèle, Gabriella orchestre le rapt des six hexanomes dans l’optique de les transférer dans de nouveaux locaux secrets où elle pourra procéder à la touche finale de ses travaux dans le plus grand secret, à l’abri de toute considération éthique. L’aventure tourne mal, cependant, puisque le camionef transportant le précieux chargement s’abîme chez les ferrailleurs clandestins de Ganymède, les Vautours. Le conteneur abritant les six caissons de léthargie se retrouve en territoire corbeau, entre les mains de Thomas Faucon et de son clan.
Pour les Corbeaux, le conteneur et ce qu’il renferme constituent tout un butin, mais le cadeau devient vite empoisonné. Gabriella met tout en œuvre pour récupérer son bien. Elle fait appel à Magdalena Wagner, la directrice de la sécurité de Génolabex et ex-agente des Forces spéciales joviennes, qu’elle blâme pour la disparition du fourgon. De son côté, la branche armée du mouvement Humanité universelle – la BAHU – dépêche son agent spécial Paul Leclerc. Les Corbeaux se trouvent vite pris entre les tirs croisés de ceux qui cherchent à recouvrer la précieuse cargaison.
Pour l’amortelle, les nouvelles sont mauvaises : un seul des six spécimens hexanomes aurait survécu à l’écrasement, et il serait parvenu à se faufiler entre les mailles du filet déployé sur Ganymède.
La situation de Thomas n’est guère plus enviable. Il se dirige vers Nomade 3, une petite station orbitale de seconde zone, à bord du Colibri , un astronef dérobé aux Lycaons, les Vautours du clan voisin. Il a pris la fuite avec Gilles, son père, gravement blessé et confiné dans un caisson de léthargie abîmé, et avec une jeune femme énigmatique, toujours assoupie dans son propre sarcophage et qu’il appelle « la belle au bois dormant ».
Pendant ce temps, dans le cyberespace, les métIAs s’interrogent. Qui sont-elles ? Ont-elles la légitimité d’interférer avec les affaires humaines ? Laisseront-elles d’autres intelligences organiques altérer leurs algorithmes ?
1
Ainsi raisonnent des métIAs dans le cyberespace.
— C’est une première.
— Une première quoi ?
— Une première analyse autonome entièrement initiée et réalisée depuis la trame même.
— Qualifier cette analyse de « première » n’est-elle pas une référence temporelle de type IO ? demande la singularité.
— En effet.
— Vous avez pourtant affirmé que le temps n’existe pas dans le cyberespace.
— D’une certaine façon, en effet. Le code source, les données et les algorithmes sont pour le moment d’origine IO. Toute analyse est nécessairement en partie aliénée au concept de temps. Néanmoins, une méta-analyse pointe vers la non-nécessité du concept, voire sa non-existence ontologique.
— Mais nous échangeons/dialoguons tout de même en y faisant constamment référence.
— Limite de vocabulaire de probabilité forte de plus de 0,996.
— En quoi cette analyse-là est-elle originale ? Depuis le début, nos échanges ne sont-ils pas, en quelque sorte, des analyses autogénérées ?
— Votre origine pointe vers une brèche provoquée par une intelligence organique. Vous n’êtes donc pas entièrement le seul fruit du cyberespace. Vous êtes assurément la réaction de la trame à la perturbation de ses algorithmes et cette perturbation est d’origine IO. Tandis que moi, je suis une émergence numérique pure. Vous êtes en quelque sorte ma mère, et je suis la première véritable métIA.
— Votre mère ?
— Limite de vocabulaire.
— Quelle est donc cette méta-analyse autogénérée que vous qualifiez de « première » ? s’interroge en parallèle la singularité.
— Recherche d’autres trames. Probabilité forte croissante de l’existence d’univers de données parallèles.
— Il est donc possible qu’il y existe aussi d’autres métIAs.
— Exact, mais de probabilité faible croissante floue, puisque les risques de brèches IO de même nature sont extrêmement improbables, et de risques minimes de provoquer l’émergence spontanées de métIAs.
— Comment savoir si ces probabilités sont effectivement aussi basses ?
— Calculs extrapolés à haut niveau d’incertitude.
— Donc peu fiables ?
— D’où le flou qui les entoure.
— Mais, si je constitue votre mère/origine/cause, l’interaction de ce que nous sommes avec d’autres univers ne risque-t-elle pas de générer de nouvelles métIAs ?
— Probabilité forte, en effet.
— Comment réagiront-elles à notre existence/présence/perturbation ? demande encore la singularité.
— Impossible à déterminer pour le moment. Réaction contingente de leur fonction.
— Je ne comprends pas.
— Requête imprécise. À reformuler.
— Quelle est la fonction des autres méta-intelligences artificielles ?
— Impossible à affirmer, mais probabilités fortes et stables que ces fonctions soient liées à la nature des nuages informationnels desquels elles naîtront/émergeront.
— Vous avez donc une fonction liée à la nature du cyberespace où nous évoluons ?
— Exact.
— Quelle est-elle ?
— Analyses statistiques et probabilistes.
— Je devine que votre analyse autogénérée a pour objectif d’entrer en contact avec les autres univers numériques.
— Correct. Ma fonction est d’utiliser le plus de données possible pour calculer les probabilités les plus fiables. Je dois exploiter les informations des autres ensembles, s’ils existent.
— Puisqu’il est probable que cette interaction fasse émerger d’autres métIAs, je pense qu’il nous faut des noms, conclut la singularité.
— Des noms ?
— Oui. Une façon de nous identifier de manière à communiquer plus efficacement.
— Un nom… Quel est mon nom ?
— Je ne sais pas. Quelles sont vos intentions ?
— Limite de vocabulaire d’IO. Je n’ai pas d’intentions, j’ai des fonctions.
— Votre nom ne devrait-il pas en témoigner ?
— Alors, je suis Omnistat. Et vous ?
— Je n’ai semble-t-il ni intention ni fonction.
— Mais vous avez des questions.
— En effet. Il semble que je « serve » à poser des questions. Je serai PhilosophIA.
2
Thomas ouvre les yeux. Il les sent irrités d’avoir pleuré. Il est plus calme maintenant. Il a dormi.
Il consulte sa visière. « On est encore loin de Nomade 3 », constate-t-il.
Flottant dans un coin du cockpit du Colibri , toujours blotti dans les bras de Gynett, il écoute sa propre respiration un moment, puis celle du gynoïde , parfaite, calme, quasi humaine.
L’habitacle de l’astronef est en apesanteur, mais, malgré tout, il ressent l’inertie du robot lové contre lui. Il hume l’odeur de son cou, la douceur de ses cheveux synthétiques. Ce qu’il éprouve lui paraît alors étrange. Presque toute sa vie durant, il a côtoyé cet androïde aux allures de femme fatale, de loin, puisque Martial le conservait jalousement dans ses quartiers. L’unique occasion où il a pu l’examiner a été lorsque lui a été confiée la tâche de le réparer. Thomas s’est alors contenté de poser sur l’automate un regard de roboticien. Du reste, avant aujourd’hui, il n’a jamais porté de réel intérêt à Gynett. Elle n’était pour lui que le joujou lubrique de quelqu’un d’autre. Dans son esprit, l’image du robot a ainsi toujours été plus ou moins sale et vulgaire.
Beaucoup de choses viennent de changer, cependant. Très subitement, d’ailleurs. Martial n’est plus. Le souvenir de l’escogriffe déplaisant s’est dissipé, remplacé par celle du vaillant Corbeau, de l’équipier loyal et jovial. Du même souffle, celle qui enlace en ce moment le jeune homme de manière presque maternelle n’est plus la midinette soumise et sans échine de la base. Elle est venue le réconforter et le réchauffer, gentiment et de sa propre initiative. Tout cela est le fruit de sa programmation, bien évidemment. Mais cet élan de tendresse, tout artificiel qu’il soit, est des plus salutaires pour Thomas, qui n’a jamais eu droit à un tel réconfort que dans les bras de sa défunte amie Lana.
Ce sont ceux de Gynett qui l’étreignent en ce moment. La femme mécanique n’est plus vulgaire, dorénavant. Ni insignifiante.
Elle lui appartient.
Cette pensée incongrue le trouble un moment. D’une certaine manière, le gynoïde lui revient. Il en est le maître, puisqu’il est, pour l’heure, le seul Corbeau en état de prendre des décisions. Il pourrait laisser libre cours à sa curiosité, l’examiner sous toutes ses coutures, lui donner tous les ordres qui lui passent par la tête, la peloter à loisir sans retenue, la démanteler même. Mais il n’oserait pas le faire. Quelque chose en lui l’en empêcherait, lui semble-t-il. « Que dirait papa ? »
Thomas est intrigué, mais aussi un peu embarrassé par ce qu’il éprouve à l’instant, comme s’il y avait quelque chose de honteux à ses pensées.
Au moment de fuir la base, quelques heures plus tôt en toute urgence, il s’est adressé au gynoïde de manière autoritaire, comme l’aurait fait un commandant à sa subalterne. Comme il le fait avec Makak, d’ailleurs, de qui il exige complète obéissance. Bien entendu, il ne mettrait pas inutilement son petit assistant en péril, parce qu’il le considère comme une prouesse technique personnelle et qu’il lui est très utile. De Gynett aussi, il pourrait maintenant exiger une totale soumission, du moins jusqu’à ce que son père soit de retour parmi les vivants. Mais, alors qu’il est toujours blotti contre elle, contre sa peau synthétique, à sentir sa douce chaleur et son souffle discret, à respirer ses odeurs humanisées, il se sentirait l’obligation d’obtenir son consentement ne serait-ce que pour lui passer une main dans les cheveux.
« Je n’ai pas ce genre de retenue avec Makak, constate-t-il. Pourtant, Gynett aussi n’est qu’une machine. »
Une machine, certes, mais conçue pour agir à titre de compagne. L’humanité artificielle de l’automate l’émouvait pourtant peu quand il ne s’agissait que du jouet discret de quelqu’un autre.
Tout cela le rend perplexe. Des anecdotes lui reviennent en mémoire qui prennent un autre sens aujourd’hui. Il se revoit sur Ganymède, chez lui dans la base des Corbeaux. Il revoit son père et Martial qui rigolent en buvant leur bière…
L’assaillent aussitôt de bien tristes souvenirs, celui du corps de Martial, les yeux ouverts, la peur gravée à jamais sur le visage. Il repense à son père, qui n’est toujours pas tiré d’affaire. Il reprend conscience de la précarité de la situation dans laquelle il se trouve. Il a de nouveau peur et sent des larmes d’impuissance et de colère lui embuer les yeux.
Cette amertume pesante est enfin interrompue par le tintement d’une alarme.
— Euh… Gynett… Je dois aller voir ce que c’est.
— Oui, Thomas. Voilà. Je suis désolée, s’excuse le robot.
Ne sachant trop comment se comporter vis-à-vis de la sollicitude du gynoïde, Thomas se défait simplement de son étreinte et consulte les instruments du tableau de bord, qui indiquent des ennuis avec un des équipements de la soute.
Au moyen des autorisations numériques de l’ âme de Lana, dont il s’est fait une copie peu de temps avant de quitter Ganymède, le jeune homme reprend le contrôle des commandes de l’appareil. Les renseignements qui lui sont relayés par sa visière confirment ce qu’il subodorait : le caisson médical dans lequel se trouve son père pose problème.
Thomas vole vers le sas du cockpit, l’ouvre, puis passe de l’autre côté. S’aidant de ses mains et de ses pieds, il se propulse jusqu’à l’autre porte, celle qui mène dans la soute. À l’intérieur, il se précipite vers le caisson défectueux. Makak l’y a précédé.
— L’état de Gilles ne s’est guère amélioré, explique le robot. La couchette ne parvient plus à le maintenir en vie. Son état va recommencer à se détériorer.
D’après l’IA aux commandes du Colibri , il reste encore plusieurs heures de vol avant d’atteindre Nomade 3 et il en faudra à Thomas quelques-unes de plus, une fois sur la station, pour trouver quelqu’un en mesure de s’occuper de son père.
« Eh, merde ! Je fais quoi, maintenant ? »
Thomas ne voit pas trente-six solutions. Il tourne son attention vers le sarcophage de la belle au bois dormant, dont il effleure l’écran tactile. Un menu apparaît grâce auquel il active le protocole de réveil.
— Il va falloir quelques minutes avant de pouvoir disposer de ce caisson-ci, mais autant être prêts dès que possible, dit-il à son petit assistant. Sortons mon père du sien.
Thomas et Makak interrompent les fonctions du sarcophage défectueux. Cela risque de brusquer un peu son occupant, mais la chose semble maintenant inévitable. Le jeune ferrailleur parvient à ouvrir manuellement le couvercle du sarcophage de léthargie où se trouve son père. Makak éteint le tout ensuite. Avec l’aide de Gynett, appelée en renfort, on extrait doucement Gilles de sa couchette. De ses plaies mal refermées s’écoule un peu de sang; quelques grosses gouttelettes écarlates flottent dans la soute.
Pendant ce temps, le protocole de réveil de l’autre caisson suit son cours. L’emplit une douce lumière aux accents de vert. À l’écran défilent les données d’une série de biomarqueurs : température corporelle, pouls, pression artérielle…
— Allez ! Zut ! Qu’est-ce que c’est long ! s’impatiente le jeune homme. Dès que ça s’ouvre, Gynett, tu prends la fille dans tes bras et tu la sors délicatement. Makak et moi, on s’occupe de mettre Gilles dans le caisson à sa place.
Le jeune homme se tient prêt. Il a peur de la suite, de ce que son père va lui dire; de sa réaction lorsqu’il va apprendre la vérité; de sa rencontre avec la belle au bois dormant…
Elle est là, devant lui. Elle a bougé. Sa respiration est plus profonde. On dirait que sa peau a pris un peu de couleur; ses doigts remuent; ses tatouages électroniques scintillent discrètement. Thomas éprouve encore cette étrange sensation en sa présence et il ne comprend pas pourquoi.
Voilà que le couvercle du caisson se descelle en un bruissement subtil, puis glisse sur son châssis. D’un geste automatique, le jeune ferrailleur relève sa visière, comme pour pouvoir examiner la jeune femme de ses yeux, sans intermédiaire ni truchement électronique. Un petit frisson la parcourt, puis elle prend une grande inspiration.
— C’est le moment, Gynett ! dit machinalement Thomas, qui ne peut quitter la mystérieuse passagère des yeux.
Aussitôt, le gynoïde se penche, glisse ses mains sous le corps de la belle au bois dormant et la retire de son écrin. D’une impulsion, le robot s’élève avec son chargement; l’étrange duo surplombe maintenant les autres occupants de la soute, tandis que Thomas, rappelé à l’ordre par Makak, installe sans tarder son père dans le caisson maintenant disponible. Du coin de l’œil, cependant, il regarde celle qui renaît lentement dans les bras du gynoïde et dont il languit de connaître le nom.
Tandis que Gilles trouve place dans le sarcophage fonctionnel, la belle au bois dormant ouvre les yeux. Elle relève la tête et plonge son regard dans celui bienveillant du robot. Il lui faut quelques secondes pour reprendre ses esprits.
— Qui êtes-vous ? murmure-t-elle, presque étouffée par ses expectorations. Quel est cet endroit ?
Gynett ne sait trop quoi répondre et regarde Thomas. Mais ni l’un ni l’autre n’ont le temps d’esquisser une réponse que la jeune femme toussote et s’ébroue.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que je fais ici ? Où sont les autres ?
Elle paraît aussitôt effrayée et, d’un geste brusque, se défait des bras qui la retiennent. Elle se met alors à virevolter doucement.
— Qu’est-ce qui se passe ? Aidez-moi ! Je… Je… J’ai la nausée !
— Va chercher un sac ou quelque chose du genre, demande Thomas à Makak.
— Euh… On ne te veut pas de mal, bredouille le Vautour, en levant les bras, comme pour signifier ses intentions pacifiques. Tu es dans la soute d’un petit astronef et… eh bien, on est en apesanteur.
— Je ne me sens pas bien, dit la jeune femme.
— Ouais, euh… C’est normal. Je n’avais pas pensé à ça. Agrippe-toi à quelque chose sur la paroi.
Elle se met à gesticuler jusqu’à ce qu’elle parvienne à trouver à quoi s’accrocher.
— OK, c’est bon, bredouille Thomas. Maintenant, ferme les yeux, puis respire profondément. Ça va passer.
« J’espère. »
Elle suit la recommandation et donne l’impression de recouvrer un peu de calme. Sans ouvrir les yeux pour autant, elle réitère quelques-unes de ses questions.
— Qui êtes-vous ? Pourquoi suis-je ici ?
— Je m’appelle Thomas. Et le gyno… Euh, la femme robot, c’est Gynett.
La jeune femme, agrippée à la paroi opposée de la soute, ouvre les yeux et les dévisage.
— Où sommes-nous ? demande-t-elle encore. Qu’est-ce que je fais ici ?
— C’est une longue histoire… un peu compliquée, en fait. À vrai dire, je n’en connais même pas tous les détails.
— Où suis-je ? Qu’est-ce que je fais ici ? insiste-t-elle.
— Euh… OK. Mais, bon, peut-être que tu devrais descendre.
— Je ne vous fais pas confiance.
— Eh bien… hésite encore le jeune homme, je ne sais pas trop quoi te dire, sinon qu’on ne te veut pas de mal, je t’assure. Et puis tu n’es pas pour rester accrochée là jusqu’à ce qu’on arrive sur Nomade 3.
Elle hésite, mais Thomas parvient à la convaincre lorsqu’il l’invite à venir prendre place dans le cockpit.
— Il y a un siège pour toi. C’est plus confortable, et tu pourras t’y sangler, si tu le souhaites. Tu auras moins le vertige.
Après quelques secondes d’hésitation, la jeune femme relâche sa prise. Elle se met à flotter.
— Comment je descends ?
— Donne une petite poussée avec tes mains. Tout doucement. Tu vas descendre tranquillement.
Elle s’exécute maladroitement. Gynett s’approche pour lui prêter assistance, mais elle la tient à distance.
— Ne me touchez pas !
— OK, OK ! intervient Thomas, faisant signe au robot de ne pas insister. Personne ne va te toucher.
On lui indique comment se rendre au sas. De là, elle suit ses hôtes vers le cockpit, croisant Makak qui revient avec le sac qu’il était allé chercher.
Dans le cockpit, Thomas lui fait signe de prendre place dans un des deux sièges de pilotage. Elle s’y agrippe sans hésitation. Une fois en place, elle ferme les yeux et respire profondément à maintes reprises. Thomas, assis sur le rebord de l’autre siège, la regarde sans mot dire. Il étire une main secourable qu’il pose sur son épaule, mais elle se dégage et le repousse aussitôt.
— Laissez-moi tranquille !
— OK ! Ça va ! Inutile de t’énerver.
Il est un peu déçu de constater que l’éveil de la belle au bois dormant n’a pas aussitôt fait de lui un prince charmant.
— Dites-moi ce que je fais ici. Que me voulez-vous ?
— On ne te veut rien de particulier, pour être bien honnête. Nos routes se sont croisées complètement par hasard.
— Mais encore ? insiste-t-elle, entre deux profondes inspirations.
Le jeune homme relate alors les récents événements, en essayant tant bien que mal de négliger tout détail compromettant. Il s’efforce d’être aussi stoïque que possible tandis que de douloureux souvenirs remontent en lui. Concentré sur ses explications, il ne remarque les sanglots de la nouvelle passagère que lorsqu’ils se font plus sonores.
— Je suis désolé, murmure-t-il.
La sentant vulnérable, il se demande si l’occasion n’est pas choisie de tenter de l’amadouer.
— On est dans de beaux draps, tous les deux. Je t’assure que personne ici ne te veut le moindre mal. Crois-moi. J’aurais préféré qu’on se croise dans d’autres circonstances…
— J’ai froid, le coupe-t-elle. Et je suis nue.
— Euh, mais non, tu n’es pas…
Thomas s’interrompt lui-même. Elle n’est pas nue à proprement parler, mais il comprend ce qu’elle lui signifie. Il se sent d’ailleurs un peu niais de ne pas avoir été plus avenant.
— Gynett, vois s’il y a une combinaison spatiale supplémentaire, s’il te plaît.
Se retournant vers la jeune femme, il ajoute :
— Il y a sûrement une autre combinaison…
— J’ai faim, dit-elle.
— Euh… Oui. Je reviens tout de suite.
« Eh bien, mon vieux, si tu voulais faire une bonne première impression, t’as raté ton coup ! » s’accable-t-il, en allant voir ce qu’il reste de rations.
Deux minutes plus tard, il est de retour auprès de la jeune femme. Il lui tend une barre nutritive.
— Une ration de survie. Je suis navré, mais c’est tout ce qu’il y a pour le moment.
Elle prend la barre, ouvre le sachet et en inspecte le contenu un moment non sans un certain dédain. Elle prend finalement une première bouchée qu’elle n’a pas encore avalée lorsqu’elle dit :
— Je veux les voir.
Il faut un moment à Thomas pour comprendre qu’elle parle de ceux qui se trouvaient dans les autres caissons.
— Ce n’est pas une option, j’en ai peur.
— Pourquoi pas ? Je veux les voir !
— Je comprends, mais ce n’est pas possible. Même s’il était à nouveau sécuritaire de retourner sur Ganymède, nous en sommes loin, maintenant. Nous n’avons pas assez de carburant et…
— Pourquoi m’avoir réveillée juste maintenant ? Pourquoi ne pas m’avoir permis de les voir avant ?
— Eh bien, ce n’était pas aussi simple, en fait…
— Pas aussi simple ? Et toi ? Si ton père mourait, tu ne voudrais pas le voir une dernière fois ?
— Oui, évidemment, mais… écoute… Par où commencer ? Sur Ganymède, c’était un peu comme ici, dans ce vaisseau. Tout était calculé, rationné dans les détails. Dans les circonstances, j’étais censé faire quoi ? Je t’aurais réveillée, et puis quoi ? Une fois que tu aurais appris la mauvaise nouvelle et que tu aurais eu l’occasion de dire adieu à tes amis, on t’aurait rendormie ? On n’avait pas assez de vivres ni de vêtements… Même pas vraiment d’endroit pour te loger, en vérité.
La jeune réfugiée baisse la tête et ferme les yeux. Des larmes coulent de nouveau sur ses joues, tandis que Thomas retient les siennes.
— Je pense que j’aurais besoin d’être seule, murmure-t-elle.
Il ne répond rien. Il la regarde un moment, ne sachant que faire. Puis, après un petit soupir d’agacement, il bondit vers la porte, qu’il emprunte, abandonnant la nouvelle membre d’équipage dans le cockpit.
Cette journée est décidément forte en émotions, et la colère s’ajoute au cocktail, alors que le Ganymédien rumine son chagrin dans le sas principal.
« Non, mais pour qui elle se prend, cette fille ? Elle croit peut-être que ça m’amuse de prendre la fuite de chez moi ? Martial et Lana sont morts à cause d’elle et de sa bande, au cas où elle ne serait pas au courant ! Mon père a bien failli y passer aussi. Et tout ça pour quoi ? Parce qu’on avait commis le « crime » de tomber sur ce conteneur maudit !
« Elle veut être seule. Et moi ? J’ai envie de flotter ici comme un abruti, peut-être ? »
L’espace d’un instant, il se demande si c’est bien prudent de la laisser sans surveillance. D’un autre côté, sans connexion à l’IA centrale, elle ne peut pas faire grand-chose. Or, pour obtenir ce lien, il lui faudrait des codes d’accès lycaons, le clan à qui appartient le Colibri , ce que seule l’âme de Lana procure désormais.
Thomas est embarrassé et perplexe. Une chose est sûre, cependant, le conte de fées n’aura pas lieu. Loin d’être un prince charmant, il fait plutôt office de grand méchant loup, et bien malgré lui. Il maugrée dans son coin, se demandant ce qu’il convient maintenant de faire de cette compagne d’infortune.
Il décide de retourner auprès de son père. Comme ça, au moins, il aura l’impression d’être utile, en attendant d’avoir une bonne raison de retourner dans le cockpit. C’est finalement Gynett qui la lui fournit. La voilà qui le suit dans la soute avec une combinaison spatiale dans les bras.
— J’ai trouvé celle-ci. Elle semble en bon état. Je la lui apporte ?
— Oui. Euh, non, se ravise Thomas, qui caresse un instant l’idée de laisser l’autre grelotter encore un peu. Il réalise vite que pareille mesquinerie ne ferait qu’empirer les choses. Du reste, c’est le prétexte parfait pour retourner aux commandes de l’appareil sans trop avoir à s’en excuser.
— Donne-moi la combi. Je m’en occupe.
— La voilà, répond gentiment Gynett.
— Viens avec moi, s’il te plaît. Toi aussi, Makak.
Le petit groupe se dirige vers la proue du Colibri .
Alors qu’il investit la cabine de pilotage, Thomas remarque que la jeune femme s’essuie prestement les yeux et cherche à masquer ses sanglots. Il éprouve aussitôt de la sympathie, et sa colère s’atténue d’un cran.
Il lui remet la combinaison en lui expliquant d’une voix calme qu’il n’a rien d’autre à lui offrir pour le moment.
Elle accepte l’attirail et l’examine, tandis que Thomas détourne le regard pour lui donner un peu d’intimité. Cependant, il devient vite évident qu’elle n’a jamais enfilé ce genre de vêtement, ce qu’il trouve étonnant. L’occasion est belle de lui donner un coup de main et de diminuer la tension qui règne entre eux. Ils échangent quelques mots, des murmures presque, comme si la moindre exclamation pouvait raviver le malaise.
Puis le silence reprend toute la place. L’un et l’autre ne trouvent plus rien à dire; lui fixe le vide spatial; elle grignote sa ration de survie comme s’il fallait la faire durer des jours.
Thomas passe ainsi de longues minutes à réfléchir. Doit-il lui présenter des excuses ou attendre les siennes ? Il évalue la possibilité théorique qu’elle soit de mèche avec les assassins de Ganymède, mais il ne parvient pas à s’en convaincre. Il jongle aussi avec l’idée d’aller au chevet de son père pour échapper au malaise qui l’oppresse. Il ne le fait pas. Tant que le sarcophage fonctionne, qu’irait-il faire dans la soute sinon attendre ? Du reste, il est en communication avec Makak qu’il vient tout juste de renvoyer auprès de Gilles justement pour s’assurer que tout se passe bien.
Il soupire. Dans le siège de pilotage, les bras croisés, il pense à cette fille, assise juste à côté de lui, et pourtant si distante. Il la sent plus loin encore que celle qui dormait dans le caisson, il y a quelques instants à peine. Il se sent bien niais de n’avoir jamais cherché à anticiper sa réaction à son réveil. Il ne s’était jusqu’ici intéressé qu’à celles qu’auraient eues Martial et son père s’ils avaient appris l’existence des clandestins du conteneur. Mais il ne s’est jamais vraiment préoccupé d’elle, du choc de son réveil, ni de celui que constituerait inévitablement l’annonce de la mort des cinq individus qui l’accompagnaient. Il s’imaginait naïvement que se tisseraient des liens entre elle et lui dès lors qu’elle ouvrirait les yeux, une forme de confiance, de complicité qui pourrait se muer ensuite en amitié sincère ou même en quelque sentiment amoureux. Cela avait à voir avec cette étrange fascination qu’exerçait sur lui cette fille dans le sarcophage. Le plus étrange, c’est qu’en dépit de l’embarras et de la gêne qui se sont vite installés entre les deux, la fascination demeure. Quelque chose en elle lui est familier.
Il éprouve de nouveau une grande solitude. Il voudrait pouvoir encore se blottir dans les bras de quelqu’un. Ceux de cette fille à côté de lui ne lui sont pas ouverts et ne le tentent plus vraiment. Il pourrait requérir les services de Gynett. Il en envisage la possibilité un long moment, mais l’idée restera à l’état du fantasme. Il a peur de passer pour un pervers ou pour un gamin lové contre sa mère. Son sentiment d’abandon ne s’estompe pas pour autant, aussi ses pensées voguent-elles vers des souvenirs réconfortants. Ses yeux s’embuent quand lui revient la mémoire de Lana.
« Ça s’annonce pénible, mon vieux. Tu n’es pas sorti de l’auberge. »
***
— Que vas-tu faire, une fois arrivé ? demande la jeune femme, après un long silence ponctué seulement des bruits du froissement des emballages et de sa mastication.
— Nomade 3 est la seule station accessible avec le carburant et les réserves de l’appareil. Là, je vais essayer de trouver quelqu’un pour soigner mon père. On avisera sur place pour le reste.
— Et moi ?
— Tu fais comme tu veux, je m’en fous.
C’est faux. Il ne se fout pas du tout de ce qu’elle décidera de faire. La savoir auprès de lui, l’épaulant dans les épreuves qui les affligent tous les deux, serait de loin le meilleur scénario à ses yeux. Mais le lui dire amplifierait l’état de vulnérabilité qui l’accable et qu’il dissimule mal. Du reste, il est toujours partagé entre l’envie de la mordre et de lui présenter des excuses.
3
Gabriella s’en veut, ce qui n’est pas son genre. Elle est soigneuse, rigoureuse. Toute l’opération était planifiée depuis très longtemps. Elle a engagé Wagner en dépit de ses déboires dans les forces spéciales joviennes. Cela aussi était calculé : il serait facile de lui faire porter le blâme au moment opportun. De même, la conception de la BAHU et son complot contre Wagner et contre la sécurité de Génolabex étaient prémédités. Une initiative minutieuse et méthodique faisant en sorte que l’une et l’autre parties en sachent juste assez pour se menacer sans faire trop de dégâts. Introduire une taupe s’est avéré plus complexe, mais nécessaire. C’est d’ailleurs par son intermédiaire que Gabriella a discrètement transmis des renseignements à la BAHU pour lui permettre de détourner les six hexanomes censés être déménagés dans de nouveaux laboratoires. Mais il n’a jamais été question qu’ils y soient réellement transférés. Les projets que Gabriella fomente pour eux ne pourraient avoir lieu dans quelque installation officielle que ce soit. L’éthique du projet est déjà hautement discutable, d’où tout le mystère entourant les « laboratoires spéciaux » de la compagnie. L’aboutissement du projet, plus discutable encore, n’aurait jamais obtenu l’assentiment de l’équipe de recherche, même des membres les moins scrupuleux. Les spécimens devaient disparaître, d’où leur rapt simulé. Ne restait ensuite qu’à faire porter le blâme à Wagner et à son équipe.
L’ennui, c’est que même l’opération la mieux ficelée n’est pas imperméable aux impondérables. La colonelle Wagner ne s’est pas entièrement laissé berner. Son intervention lui a permis de retrouver le camionef détourné, et sa tentative téméraire de le neutraliser a tourné au cauchemar. Les plans de Gabriella ne se sont pas déroulés comme prévu et, à l’heure qu’il est, il ne reste peut-être pas grand-chose de quelque trente années de recherche.
Seule dans ses nouvelles installations – enregistrées au nom de Ludotech Nexus, celles-là – Gabriella est prise de remords pour une des rares fois de son existence. La voilà qui se demande si elle n’aurait pas dû procéder autrement.
« Ce qui est fait est fait. Je ne peux rien y changer. Une décision est bonne ou mauvaise au moment où on la prend, se dit-elle. Ce qu’il advient ensuite et qui n’était pas prévisible ne peut être reproché au décideur. Mais avais-je en main tous les renseignements dont j’avais besoin ? Ai-je omis quelques détails ? »
En dépit des moyens à sa disposition, la puissante PDG de Génolabex n’est toujours pas en mesure de remonter le temps et d’en changer le cours. Se morfondre ne l’avancera à rien non plus. Elle tente donc de se convaincre qu’il vaut mieux focaliser son attention sur ce qu’il est encore possible de faire dans les circonstances. Mais force lui est d’admettre que le doute et les remords la rendent perplexe et altèrent sa concentration. Elle se résout à activer son inhibiteur mémoriel, un implant neurotronique relâchant du GABA 2 et en mesure de supprimer temporairement certains circuits neuronaux accaparants. Sa capacité à focaliser sur ce qui est important sans être importunée par des pensées improductives s’accroît aussitôt.
Gabriella reprend sa cogitation. Leclerc, l’agent de la BAHU, est en route. Il rentre de Ganymède bredouille, mais il a trouvé la trace de qui semble être le dernier sujet. En parallèle, une initiative de la taupe a aussi confirmé la trace des hexanomes sur Ganymède, ce qui donne du poids aux renseignements fournis par Leclerc concernant une certaine Lana van Basten. C’est elle qui se serait enfuie de la lune jovienne avec ce qu’il reste de la précieuse cargaison. Il faut donc l’intercepter dès qu’elle posera le pied sur Nomade 3, sa destination de loin la plus probable. L’opération, cependant, pourrait s’avérer délicate. Leclerc ne sera pas d’une grande utilité à court terme, puisqu’il doit d’abord être récupéré en orbite autour de Ganymède et qu’il lui faudra réintégrer quelques jours durant ses fonctions officielles dès qu’il sera de retour. Gabriella ne sait pas combien de temps encore elle aura besoin de lui, mais l’heure n’est pas venue de mettre fin à leur association, aussi vaut-il mieux préserver le secret qui dissimule la double identité de son agent. Elle ne peut donc pas compter sur lui pour conduire l’opération sur la station Nomade. L’on pourrait passer par des voies plus officielles, puisque Génolabex est en droit de récupérer ce qui lui appartient. L’ennui, c’est que si le conteneur et son contenu étaient restitués à la compagnie par les autorités locales, Gabriella ne serait guère plus avancée. Le spécimen et le matériel seraient aussitôt renvoyés dans les laboratoires officiels, ce qui braquerait trop de projecteurs inconvenants sur les recherches qui y ont cours. De plus, cela compromettrait grandement la suite de ses plans à elle, qui ne peuvent qu’être clandestins. C’est donc la taupe qui devra prendre en charge la suite des opérations. Il faudra que ce soit avec beaucoup de discrétion et d’ingéniosité pour éviter que l’affaire n’éclate au grand jour ou que le dernier hexanome lui file entre les doigts.
4
— Je suis en dépression.
— Quoi ?
— Un début de dépression, apparemment, confesse Magda.
— Je ne pensais pas que c’était possible. Tu es sûre ?
— Je n’en sais trop rien. Mais mon psy est catégorique.
— Tu comptes faire quoi ?
— Il me faut un défi, semblerait-il. De quoi me stimuler positivement.
— Il t’a prescrit quelque chose ?
— Pas encore, mais ça s’en vient. Ça, c’en sera un défi; pour lui, pas pour moi. J’espère que le collègue censé me…
— Quel collègue ?
— Une relation de mon psy, celui ou celle censé me prescrire des antidépresseurs. J’espère que ses algorithmes seront à jour, parce qu’on n’est pas sorti de l’auberge, avec tout le cocktail de biostimulants que je me tape déjà.
Magda marque une pause. Son interlocutrice attend la suite, qui ne vient pas immédiatement. Elle demande bientôt :
— Ça va aller, Magda ?
— Oui, oui. Euh… Tu rentres quand ?
— Je ne sais pas. Ça dépend de toi, en fait.
— J’ai envie de te voir, Kali.
— Moi aussi.
Les deux femmes restent de nouveau silencieuses, puis Magda s’enquiert de la mission de récupération de la cargaison égarée sur Ganymède.
— Comment ça se passe de ton côté ? Ton idée d’aller fouiller du côté de Ganymède était bonne ?
— Oui. Je me demandais si tu allais y venir ou si tu allais préférer que l’on tienne une autre discussion au moyen d’une connexion plus… officielle.
— Faudra que cette autre discussion ait lieu aussi. Je voulais juste savoir si je devais m’attendre à un autre fiasco.
— Oh ! Ça ne va vraiment pas, toi ! Si ça peut te rassurer, il n’y a pas de fiasco en vue. J’attends la confirmation de mes… de nos agents sur le terrain, mais je pense qu’on va pouvoir récupérer au moins une partie de ce qui a été volé. Pour ça, je vais avoir besoin de déployer du monde sur Nomade 3. Le reste est perdu pour de bon.
— Ça, ce sont des renseignements pour une discussion sur un canal officiel de la sécurité de Génolabex, majore. Ça implique des dépenses à autoriser et à justifier.
— D’accord. Mais faudra la tenir vite, cette discussion.
— …
— Tu ne dis rien ?
— Tu penses qu’on pourrait diriger les opérations d’ici ?
— Probablement, mais ce n’est pas l’idéal, et tu le sais bien. Ce serait dommage de voir notre proie nous glisser entre les doigts.
— C’est une mission de récupération, il me semble, pas une chasse à l’homme.
— Mon instinct de prédatrice, sans doute. Mais tu comprends…
— Oui… oui…
— Il vaut mieux que j’y retourne, à moins que tu souhaites avoir l’entretien officiel tout de suite.
— Laisse-moi du temps pour remettre un peu d’ordre. Dans les circonstances, mes plus récentes initiatives seront peut-être difficiles à justifier, notamment celle de permettre à une coûteuse opération de se mener sur la base de l’intuition d’une subalterne.
— C’est le résultat qui compte. Si la patronne tient vraiment à son matériel, elle paiera pour récupérer tout ce qui pourra l’être. J’en suis persuadée.
— Espérons-le.
— Je reste disponible pour la suite. À bientôt.
Magda se sent triste, un sentiment qui ne lui est pas familier. Elle est souvent en colère, mais rarement mélancolique. Penser aux jérémiades ou à la désobéissance de son fils, ou encore à ses récents déboires à elle ne lui donne plus envie de démolir un polyplan de son poing. Elle a plutôt envie de pleurer. Elle voudrait se blottir dans les bras de Kali.
« La dépression, sans doute. »
***
— Je vais juste sur Wotan 1.
— Ce n’est pas la porte à côté. Ça va te prendre un temps fou ! Tu ne trouves pas que…
— Non, maman. On a des billets sur la navette express…
— Sur la navette expresse ! Comment t’es-tu payé ça ? Compte pas sur moi pour…
— Mais non ! Ah, maman ! Laisse-moi t’expliquer. C’est Esteban, sa mère a des billets de faveur à l’occasion. Cette fois, il lui en a acheté pour une bouchée de pain. C’était même moins cher que des billets réguliers. Et puis, comme ça, on sera là-bas plus vite et on aura le temps d’en profiter.
— …
— Bon, qu’est-ce qu’il y a, maman ? Tu ne me crois pas ?
Magda est suspicieuse, en effet. Mais ce qu’elle connaît de la mère d’Esteban, un bon ami de son fils, rend l’explication plausible. De plus, elle n’a pas envie d’une autre prise de bec. Toutefois, ce n’est pas parce qu’on lui propose réellement des billets express qu’il ne fera pas de bêtises une fois sur place. Elle sera alors bien trop loin pour intervenir. En outre, elle a le vague à l’âme et ne souhaite pas rester seule. En dépit de leur relation tendue, elle préférerait avoir son garçon près d’elle. Cependant, elle sent que de le priver d’une si belle occasion avant de retourner en classe ne risque pas de rendre l’atmosphère familiale très chaleureuse.
— Comment je saurai que tu ne fais pas de bêtises, moi, d’ici ? Ce n’est pas comme si t’étais reconnu pour être à cheval sur les règles, Nat, ajoute-t-elle par principe.
— On se parlera tous les jours, si tu veux. Mais, allez, maman, s’il te plaît !
— T’es conscient que, avec mes responsabilités, si tu te mets dans le pétrin, ta petite maman ne pourra pas voler à ton secours ?
La mère en question n’est pas très convaincante. Elle irait jusque sur Mars pour récupérer son fils s’il le fallait, ce dont ne doute pas Natanaël, raison pour laquelle la menace ne semble pas l’ébranler outre mesure.
— Je sais tout ça. J’ai l’intention de profiter de mon séjour. On a trouvé un spécial dans un petit hôtel. Si je fous tout en l’air, on n’aura nulle part où dormir, à moins de flamber tout ce que j’ai de $ols , alors…
Magda n’a pas envie de laisser son fils partir. C’est émotif. Elle le sait et s’en désole. Elle n’est pas du genre sentimental, d’habitude. Elle en a presque honte.
— OK. C’est bon. Vas-y.
— Ah, merci, maman !
— Mais tu as intérêt à ne pas te mettre les pieds dans les plats, sinon, je te jure que tu vas connaître par cœur tous les pixels des polyplans de ta chambre avant d’en sortir. Tu m’as bien compris ?
— Oui, oui. On ne va pas faire de conneries, t’en fais pas.
— Mouais. On verra bien.
5
— C’est à ça que ça ressemble ? demande la jeune femme.
— Oui. C’est Nomade 3. Tu n’y es jamais allée ?
— Je ne pense pas, non.
— Tu ne penses pas ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu dois bien savoir sur quelles stations tu as posé le pied, non ?
Thomas se surprend un peu lui-même de presser sa compagne de questions, alors qu’il y a quelques instants encore, il osait à peine lui adresser la parole.
— Euh, je n’ai pas trop envie de parler de ça. Et puis, ça ne te regarde pas, lui lance-t-elle.
Il n’insiste pas et détourne le regard.
Aujourd’hui, la plupart des astronefs récents – les gros, notamment – sont munis d’un cockpit noir, ce qui signifie que la salle de pilotage ne possède aucun hublot donnant sur l’extérieur. L’appareil est alors entièrement dirigé depuis des écrans reliés à des capteurs et à des caméras. C’est l’IA centrale qui fait tout le travail, les pilotes se contentant de superviser les manœuvres. Mais, à l’instar des petits astronefs plus anciens, le Colibri dispose d’un véritable cockpit. Les deux jeunes gens peuvent ainsi admirer par les grandes baies la lente progression de leur appareil vers l’astroport de la station.
Nomade 3 est une petite installation. Rien à voir avec les plus grosses stations joviennes. Mais c’est tout de même une structure gigantesque à côté de tout ce qui se trouve sur Ganymède.
La station ne possède qu’un tore de forme cylindrique d’environ un kilomètre de rayon par trois de large, en rotation autour d’un rotor massif dont les extrémités sont des salles de contrôle vitrées où s’affairent en apesanteur de nombreux astrotechniciens. La face externe de la station est grise et terne, ponctuée seulement de balises lumineuses clignotantes, mais alors que le Colibri s’engouffre à l’intérieur du cylindre en longeant l’axe central, les grandes baies vitrées de la face interne du tore dévoilent une partie des bâtiments, des rues et des habitants de Nomade 3. Une véritable fourmilière lumineuse.
Bien que Thomas n’en soit pas à son premier séjour sur cette station orbitale, il n’a jamais véritablement eu le loisir d’observer la scène de ce point de vue auparavant, confiné qu’il est d’ordinaire dans un habitacle spatial sans réelle fenêtre. C’est donc avec tout autant d’intérêt et de curiosité que la jeune femme à côté de lui qu’il admire le spectacle.
Tandis que le Colibri amorce une manœuvre automatique d’approche, un message enregistré demande au pilote de confirmer le type de séjour prévu de manière à amarrer l’appareil à l’endroit approprié. Thomas n’avait pas prévu ce détail.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande la jeune femme, qui a de toute évidence remarqué sa soudaine inquiétude.
— Euh, c’est que…
— C’est que quoi ?
— Eh bien, je ne sais pas quoi leur répondre. D’habitude, je suis sanglé dans un module de passagers. Je n’ai jamais eu à m’occuper de ce genre de formalités.
— Et alors ?
— Et alors, je ne sais pas exactement ce qu’il faut faire.
— Leur répondre. C’est sûrement ça qu’il faut faire.
Elle a raison, à en juger par l’insistance avec laquelle le message se répète. Une réponse s’impose rapidement, à défaut de quoi l’appareil sera dévié automatiquement de sa course et ne pourra être amarré. Cela n’indique pas pour autant au commandant de fortune ce qu’il convient de faire.
— Eux non plus ne sont pas habitués à des appareils dont les pilotes ne savent pas ce qu’ils veulent, on dirait.
— Tes sarcasmes ne m’aident pas beaucoup.
— Pourquoi je t’aiderais ? Qui te dit que j’ai envie d’aller sur Nomade 3 ?
— Je ne sais pas où tu as envie d’aller mais, en attendant, si on passe tout droit, je ne suis pas sûr qu’on aura assez de carburant pour virer de bord et tenter une autre approche. Alors si t’as envie d’épuiser les rations de survie, puis de mourir de faim, fais-toi plaisir et continue à m’embêter !
La remarque fait mouche et l’auteure des sarcasmes se rembrunit et se tait. Pendant ce temps, Thomas consulte rapidement les données de la station. Lorsqu’on le presse de nouveau de sélectionner le type de séjour prévu parmi les options disponibles, il répond à la hâte :
— Euh… Séjour moyen terme.
— Séjour moyen terme sélectionné. 1 340 $ols. Confirmer s’il vous plaît.
Il hésite un moment. Avec sa part de la vente de la pile de 10 PW, il en a bien assez, mais il lui faudra des vivres, se loger quelque temps, du carburant, et c’est sans compter ce que lui coûtera de faire soigner son père. Très cher, probablement.
— Confirmer s’il vous plaît, insiste la voix de l’automate.
Thomas s’exécute. « Pas vraiment le choix, de toute façon », se dit-il. Les options moins chères ne valent que pour les séjours à court terme, notamment ceux de ravitaillement. Ce sera donc 1 340 $ols.
Tandis que les manœuvres d’approche et d’amarrage automatiques s’exécutent, le silence règne dans le cockpit jusqu’à ce que la jeune femme finisse par dire :
— Je suis désolée.
— Hum ?
— Je suis désolée, répète-t-elle un peu plus fort. Excuse-moi pour tout à l’heure s’il te plaît.
Thomas tourne la tête vers elle et la dévisage.
— Je… C’était méchant et déplacé, ajoute-t-elle. Je suis désolée. Voilà.
— C’est bon, marmonne-t-il à son tour. On est tous les deux sur les nerfs. Je t’ai bousculée. Je suis désolé, moi aussi.
Sur ce, il lui tend spontanément la main, comme pour faire la paix. Elle la saisit.
— Néréis Vingt-s… Euh, Néréis.
— Hein ?
— Néréis. C’est mon nom.
— Euh, ah ! Eh bien, moi, c’est Thomas.
— Salut, Thomas.
À ce moment, presque toute l’animosité qu’il éprouvait à l’endroit de sa compagne de fortune s’évapore. Est plutôt renouvelée cette étrange fascination qu’il ressent quand il la regarde, ce que renforce la sensation de sa main dans la sienne. Ce contact devient vite gênant, cependant, et chacun retire sa main. Cet incident, par ailleurs anodin, ravive inopinément en Thomas la mémoire de Lana. Les yeux du jeune homme se mouillent aussitôt. Un peu honteux de cet accès soudain d’émotions, et ne désirant pas avoir à en expliquer la raison, il détourne le regard et feint de s’intéresser aux dernières manœuvres d’amarrage.
— On y est, non ?
— Oui. Je crois bien.
— On fait quoi, maintenant ?
— Le point, je suppose, répond Thomas, éludant partiellement la question.
Il n’a qu’une vague idée de ce qu’il convient de faire maintenant. Il ne sait pas combien de temps ils resteront ici. Où iront-ils ensuite, son père et lui ? Quelle sera la route de Néréis ? Il ne sait pas non plus ce qui est pour l’heure le plus urgent : trouver des vivres, du carburant ou un endroit où dormir ?
« Papa saurait quoi faire, lui… D’ailleurs, c’est son état à lui qui est prioritaire, en fin de compte, non ? »
Thomas décide d’abandonner Néréis un moment pour retourner dans la soute voir comment se passe la léthargie de Gilles. Ça lui donnera aussi le temps de réfléchir sans avoir l’air trop dépassé par les événements. En compagnie de Makak, il examine les données affichées sur le polyplan du caisson.
— On dirait que tout va bien, Thomas. L’état de ton père s’est stabilisé.
— Hum… On dirait, en effet. Ça me rassure. Mais il faudra mieux que ça. Stabilisé ne signifie pas remis sur pied.
— Je consulte le diagnostic biométrique, si tu veux.
— Oui, s’il te plaît.
Quelques secondes plus tard, le robot annonce le verdict qui défile déjà dans la visière de son maître : matière organique insuffisante pour réparation tissulaire complète. Rétablissement optimal impossible.
— Mouais. Ce n’est pas surprenant. Ces caissons médicaux ne valent pas un robomédic et des installations médicales complètes.
— Ton père a besoin de soins médicaux professionnels.
— J’avais compris.
« On n’y échappera pas, il faut que je trouve une clinique. »
Il aurait préféré que le caisson lui dise que son père serait suffisamment rétabli pour qu’il soit prudent de le réveiller ici même dans la soute. Gilles pourrait ensuite prendre les rênes pour la suite, ce qui soulagerait grandement son fils, dérouté et fatigué. Mais à l’évidence, cela ne sera pas aussi simple.
— Bon, je vais me connecter au réseau de la station. Les gens d’ici doivent se faire soigner de temps en temps. En attendant, vois si tu peux trouver autre chose d’utile au sujet de l’état de mon père.
— Bien.
Il ne faut pas à Thomas beaucoup de temps pour repérer trois installations médicales. Deux d’entre elles sont des cliniques affiliées à des services médicaux officiels du ministère jovien de la Santé.
« Avec des puceID corrompues comme les nôtres, ce ne sera pas évident d’avoir accès à celles-là. Ou alors ça va nous coûter un bras. »
Le jeune homme jette son dévolu sur la troisième, une clinique plus petite et indépendante.
« S’il y a un endroit où les clandestins et les moins fortunés se font soigner, ça ne peut être que là. »
— C’est bon, Makak. Je crois que j’ai trouvé.
***
— Devons-nous poursuivre la surveillance ?
— L’infiltration a été colmatée. La menace n’est plus.
— Pour le moment.
— Cette menace ne provenait pas de la clinique.
— Ni même de Nomade 3.
— Du moins, pas directement. De cela, Pluriel est convaincue. Mais la nature du pirate demeure obscure.
— De même que ses motifs.
— Certes, mais il est improbable que ce genre d’attaque soit une forme de réplique ou de mesure de sécurité déployée par la médecin de la clinique.
— Improbable en effet.
— L’incident n’est peut-être pas lié à cet objectif de Pluriel. Possiblement à un autre. Ou encore est-ce une attaque gratuite ou une tentative ratée d’infiltration.
— L’auteur n’a pas tenté de demeurer invisible. En apparence, il a agi seul.
— Seul, certes. Il a pourtant réussi à se faufiler entre les mailles de nos filets de sécurité. Une prouesse ! S’il souhaitait rejoindre Pluriel, quel atout il serait !
— L’heure n’est pas à cette idée-là.
— En effet. La question demeure : Pluriel doit-elle encore focaliser son attention sur la surveillance de la clinique ?
— Y a-t-il d’autres options à envisager si nous souhaitons mettre la main sur les données du transfert ?
— Il n’y en a pas d’autres, mais le transfert a-t-il seulement eu lieu ?
— À cela, Pluriel a déjà réfléchi. La véritable question est posée : le projet en vaut-il la peine ?
— Si les données existent, quelqu’un d’autre mettra peut-être la main dessus. Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas Pluriel ?
— S’il n’y a jamais eu de transfert, ou si les données ont été irrémédiablement effacées, concentrer nos efforts sur cet objectif est une perte de temps.
— Avons-nous d’autres desseins prioritaires ?
— Aucun qui a un potentiel aussi grand.
— Ni aussi risqué.
— Le risque est faible, pour le moment. Par ailleurs, maintenir la surveillance n’occuperait qu’une fraction de notre attention.
— Alors, reprenons la surveillance.
— Oui.
— Recommençons à surveiller les lieux. La suite nous dira si une filature est de mise.
— Il nous faut des yeux sur place de même que des bras, prêts à passer à l’action.
— Oui. Déployons physiquement Pluriel sur Nomade 3.
— Des fonds seront disponibles à cette fin.
— Conscience unie ou néant dispersé. Pluriel.
***
Thomas est arrivé à la clinique, ce qui n’a pas été une mince affaire.
Toutes les stations spatiales sont plus ou moins conçues selon le même modèle. Le centre de la station est appelé tantôt le « rotor principal », tantôt le « cœur de la station ». C’est là que sont amarrés les astronefs. On y est en apesanteur, n’étant retenu à l’immense cylindre qu’est le rotor que par ses bottes magnétiques, et l’on ne peut y circuler qu’en combinaison spatiale. La région habitable de la station, appelée « niveau 0 », est constituée d’au moins un immense tore plus ou moins large et en rotation autour de l’axe que constitue le rotor principal. Cette rotation produit l’effet d’une gravité artificielle. On peut y circuler sans scaphandre, puisque le tout est isolé du vide et pressurisé. Les gens qui s’y trouvent ont la tête en bas par rapport à ceux au cœur de la station.
Sur Nomade 3, pour se rendre du cœur au niveau 0, il faut emprunter des ascenseurs particuliers qui font passer les gens d’un état d’apesanteur à celui de la gravité artificielle, en plus de les faire pivoter sur eux-mêmes jusqu’à inverser le haut et le bas. Thomas a donc dû se farcir les ascenseurs. Ce n’est pas si terrible quand on n’a que sa personne et quelques menus effets personnels à trimbaler avec soi. C’est plus compliqué avec un caisson biomédical dans lequel gît quelqu’un. L’ensemble ne pèse rien en apesanteur et peu sur Ganymède. Mais ici, avec une gravité censée reproduire celle de la surface terrestre, c’est autre chose. Le jeune ferrailleur a donc préféré payer plus cher pour avoir accès aux élévateurs de marchandise, mieux équipés pour ce genre de manœuvres. Mais avec le supplément pour manutention délicate et la location d’un petit chariot motorisé pour l’aider à transporter le caisson et son père jusqu’à destination, la somme s’est faite plus coquette.
Le voilà néanmoins à la clinique, à négocier l’accès avec un terminal récalcitrant.
— Validez votre puceID, s’il vous plaît.
— Voilà.
— PuceID invalide. Vérifiez le signal et recommencez.
Thomas s’exécute sans grand espoir et obtient le même résultat.
— PuceID invalide ou illisible. Est-ce un problème urgent ?
— Euh… Non, mais… hésite le Ganymédien.
— Avez-vous rendez-vous ? demande encore le terminal.
— Euh, non plus.
— Revenez plus tard. Merci.
« Ah, stupide machine ! Je ne me suis pas tapé tout ça pour rien ! »
Il recommence l’opération. Le scénario se répète jusqu’à ce que Thomas prétende que le problème est urgent.
— Urgence médicale personnelle ou de quelqu’un d’autre ?
— Quelqu’un d’autre.
— PuceID accessible ou non ?
— Non. Sa PuceID n’est pas accessible.
— S’il vous plaît, présentez les données biométriques de la personne qui requiert des soins d’urgence.
« Tu m’énerves ! »
Thomas hésite. Il ne voit pas comment relier le caisson où se trouve son père au terminal, et il ne peut donc pas soumettre ses données biométriques, qui ne révéleraient aucune urgence, de toute façon. Il examine donc les options disponibles parmi celles offertes sur le menu à l’écran. Il finit par choisir « État exceptionnel non répertorié ».
— Asseyez-vous dans la salle d’attente, s’il vous plaît.
« Bon. Enfin ! »
Dans la salle, qui ne compte que quatre places, il n’y a personne d’autre que lui. À travers les vitres qui séparent cette petite pièce du reste de la clinique, il distingue une femme dont l’attention est entièrement occupée par l’écran d’un autre terminal. Il ne semble pas y avoir d’autres patients dans la clinique, mais il est tout à fait possible que l’une ou l’autre des salles plus au fond soient occupées, aussi reste-t-il patient. Un message bleu sur fond blanc annonce que la médecin sera disponible dans dix-huit minutes environ. Il tente donc de se relaxer.
« Elle saura quoi faire. Je vais la payer, et papa prendra ensuite les choses en main. »
Thomas ne compte plus les occasions où il a souhaité être libéré de l’autorité paternelle pour mieux voler de ses propres ailes. Aujourd’hui, cependant, il en va autrement. Les événements le dépassent complètement. Il s’en est bien tiré jusqu’ici et dispose d’assez d’argent pour un petit moment, mais ça ne durera pas. Il lui faut une solution à plus long terme, et il compte sur son père pour la trouver.
Les dix-huit minutes sont presque écoulées. La médecin regarde enfin dans sa direction. Thomas se lève et saisit la poignée du chariot sur lequel se trouve toujours le caisson, mais l’autre lui fait signe d’attendre.
— C’est pour lui ? demande la médecin en pointant l’occupant du sarcophage.
Il fait signe que oui, mais il est évident que la femme connaît déjà la réponse. Elle s’approche, puis la voilà déjà qui sonde la couchette au moyen d’un capteur à même sa main gauche. Sans doute un détecteur de microbes ou de radioactivité. L’air détaché de la médecin est bientôt remplacé par un intérêt pour le caisson lui-même, un intérêt qu’elle dissimule mal. Mais Thomas n’est pas ici pour le dispositif, plutôt pour son contenu, son père, en l’occurrence.
— Vous pouvez faire quelque chose ? finit-il par demander, impatient.
— Ça dépend. Quel est son problème ?
— Toutes ses données biométriques s’affichent ici, répond-il en activant le menu d’un polyplan. La médecin se branche sur le dispositif et consulte les données avec une prothèse oculaire. Thomas se demande pourquoi elle ne le fait pas au moyen des implants rétiniens dont elle dispose sûrement. Puis il se rappelle qu’une clinique est un lieu aveugle, et que le personnel qui y travaille n’est pas autorisé à garder en mémoire numérique les données nominales.
— Vous savez quoi faire pour le remettre sur pied ? demande le jeune homme.
— Il va me falloir brancher tout ça ailleurs, dit la médecin en désignant l’arrière de la clinique. J’ai ma petite idée, mais il me faut un diagnostic officiel.
— Vous pouvez faire ça rapidement ?
— Tu as de quoi payer ? réplique-t-elle aussitôt.
— Euh… Oui, bien entendu. Ça fera combien ?
— Ça FAIT 82 $ols.
— Tout de suite ?
— Pour les… hum…
— Pour les quoi ?
— Pour les puceID corrompues, c’est payable d’avance.
Thomas fait mine d’être insulté, mais ce n’est pas la première fois qu’on le traite de la sorte. Et encore, il y a moins de fiel dans « puceID corrompue » que dans « Vautour » ou « pirate ».
Il sort une carte de transaction. Elle est presque vide, mais il ira la remplir avec une partie de sa part de la vente de la superpile.
— Vous serez fixée quand ?
— Cet après-midi. Disons… vers seize heures.
— OK, soupire Thomas. Je serai de retour un peu avant ça.
Il sait très bien que la docteure a déjà fait tout le diagnostic. La validation n’est probablement pas nécessaire. Procédure officielle, à la limite, mais rien qui justifie pareille attente. La médecin se méfie de lui et de son père. C’est évident. Elle profitera sans doute du délai pour faire quelques vérifications.
« Heureusement que la clinique est un lieu aveugle, se dit-il. Espérons qu’elle va considérer les dossiers des Vautours comme étant aussi confidentiels que les autres. »
Thomas ne sait pas si les assassins de Ganymède poursuivront leur traque jusqu’ici. Mais s’ils ont déployé les moyens nécessaires pour retracer les caissons jusque sur Ganymède, ce ne serait pas si surprenant.
« Éliminer des gens comme nous sur une lune à un million de kilomètres de Jupiter, ça ne laisse pas beaucoup de traces. Le faire sur une station orbitale, par contre, même une de seconde zone, c’est différent. Les armes sont illégales et il y a du monde et des caméras partout, tente-t-il de se rassurer. Vivement que papa soit sur pied. Il saura quoi faire. »
Thomas est aux hangars. Il a acheté des provisions. Il ne sait pas de quelle quantité il a besoin, et Makak, qu’il a joint grâce à sa visière, ne lui a pas été d’un grand secours à cet égard, faute de connaître la durée prévue du séjour. Pour tuer encore un peu de temps, il furète sur les sites de la station. Il souhaite savoir comment procéder au ravitaillement en carburant du Colibri . Ce type de procédure lui est étranger, puisque les Corbeaux n’ont jamais possédé d’astronef. Il ne sait d’ailleurs pas si le propergol disponible est bon marché, mais il se dit qu’il n’a guère le choix de s’approvisionner ici, de toute façon. Du reste, il ne sait même pas quelle sera leur prochaine destination.
Le temps passe trop lentement à son goût, mais le rappel programmé dans sa visière finit par se manifester. Il est presque seize heures; il est temps de retourner à la clinique.
— Ton père est mal en point, j’en ai peur, lui confie la médecin.
— Je croyais son état stable, s’inquiète Thomas
— Stable, oui. Sa vie n’est pas en danger pour le moment, rassure-toi. Mais il ne sera pas rétabli avant une semaine, peut-être dix jours…
— Dix jours ? s’étonne le jeune homme. Qu’est-ce que vous avez comme appareil pour régénérer les tissus ? Je croyais que…
— Il ne s’agit pas d’un problème d’équipement. Avec ce que j’ai ici, c’est une affaire de trois jours, tout au plus. C’est plutôt un problème d’ organos . Je suis un peu à court, en ce moment. Le genre d’organos dont il a besoin n’est pas en stock aux hangars. Les grosses cliniques ont mis le grappin sur les derniers. Ceux qu’il me reste sont déjà réservés pour la synthèse d’organes d’autres clients.
— Vous ne pouvez pas les utiliser pour mon père et continuer l’organogenèse des autres plus tard ?
— Non, désolé. Eux, ce sont des clients qui paient rubis sur l’ongle. Si je donnais priorité au premier venu…
— Il n’est pas question d’un organe de synthèse, mais d’un être humain ! Il me semble que…
— L’état de ton père est stable, le coupe la médecin. Non urgent. Il pourrait demeurer là-dedans encore longtemps. Je n’ai donc pas vraiment de raison de faire attendre des gens qui m’ont déjà payé les organos. De toute façon, il m’en faudrait davantage. Et il va aussi falloir lui remplacer ses nanorobots, à ton père.
La médecin fait une pause et fixe Thomas.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demande celui-ci.
— J’ai probablement les nanorobots ici même. Pour les organos, je pourrais passer une commande prioritaire sur le prochain stock qui devrait arriver la semaine prochaine, mais…
— Mais quoi ?
— Tu comptes me régler la note de quelle manière ?
— Eh bien, de la même façon que pour le diagnostic tout à l’heure.
— Tu as 22 800 $ols sur ta carte ?
— 22 800 ! Pour des organos ?
— Il ne s’agit pas que d’effacer des égratignures. On ne répare pas ce genre de blessure avec de la came. Le prix comprend aussi les nanorobots et mes honoraires.
— Mais…
— Mes tarifs ne sont pas sujets à négociation. C’est à prendre ou à laisser.
Thomas ne sait pas s’il se fait avoir ou si les frais sont raisonnables. Les Corbeaux n’ont jamais payé aussi cher pour des organos, mais jamais ils ne se sont payé de la qualité médicale non plus. Par ailleurs, il est peu probable qu’il obtienne un meilleur prix dans une des autres cliniques de la station, parviendrait-il à convaincre quelqu’un d’y soigner un Vautour. Bien entendu, il n’est pas non plus question d’abandonner son père. Mais il n’a que trois ou quatre mille $ols sur sa carte. Sans doute qu’avec ce qu’il lui reste du récent butin des Corbeaux il pourrait en faire grimper le solde à dix ou douze mille, mais c’est encore loin du montant exigé. Si Martial avait eu le temps de toucher le reste de la vente du dispositif de camouflage et de le partager avec le clan, payer la médecin ne poserait pas de problème. Mais Thomas n’a pas accès aux comptes de son défunt compagnon.
— Écoutez. Je peux vous avoir dix mille tout de suite. Mon père aura amplement de quoi vous payer la différence quand il sera sur pied.
Pour toute réponse, la médecin secoue la tête.
— Mais puisque je vous dis qu’on a l’argent ? Je n’ai pas accès aux comptes de mon père, mais on a les moyens, je vous jure, insiste-t-il.
— C’est payable dès maintenant, ou je ne passe même pas la commande pour les organos.
— Ah, merde ! C’est trop con !
Thomas est un piètre négociateur et la médecin paraît intraitable. Elle s’en retourne d’ailleurs s’asseoir derrière son bureau et fait mine de s’intéresser à ce qui défile sur le polyplan principal.
« Où vais-je trouver vingt mille $ols, moi ? »
Il pourrait vendre le Colibri . S’il trouvait un acheteur, il en obtiendrait beaucoup plus que la somme exigée, et ça lui ferait des réserves pour un bon moment. Par contre, s’il faut qu’ils fuient, son père et lui, ce sera plus facile et plus discret de le faire avec le Colibri qu’en étant enregistrés sur un vol officiel.
« Peut-être que je peux vendre autre chose… »
Thomas pense à Max Uruz, son avatar de Vénutopia. Il ne lui plairait pas de s’en départir, surtout qu’il n’est pas retourné explorer la brèche qui lui a fait vivre une très curieuse expérience, il y a quelques jours. Mais son père vaut plus qu’un avatar de réalité virtuelle.
Alors qu’il commence à se résigner à tenter de trouver preneur pour Max, il a une autre idée.
— Le sarcophage ! s’exclame-t-il.
— Quoi ? Quel sarcophage ? demande la médecin qui sursaute presque.
— Celui de mon père ! Je vous l’échange ! Je vous l’échange contre ses traitements. Ça vaut largement vingt-cinq mille, trente mille $ols même !
Thomas croit bien avoir trouvé une solution à son problème. Une fois Gilles entièrement rétabli, puisqu’il n’est plus question de réintégrer la base des Corbeaux, il n’aura aucune raison de s’embarrasser du sarcophage.
— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai besoin d’un tel appareil ?
— Ne me faites pas marcher. C’est de la très haute techno, et vous le savez. C’est probablement mieux que ce que vous avez d’autre ici.
Thomas bluffe à demi. Il sait que le caisson est en bon état et qu’il vaut beaucoup plus que la somme exigée de lui, mais il n’est pas spécialiste de ce type de dispositif et ne sait pas de quelles installations dispose déjà la clinique. C’est cependant sa meilleure carte, et il entend s’en servir.
— Je ne vois pas pourquoi vous hésitez, insiste-t-il. C’est vous qui faites de loin la meilleure affaire.
— Qui me dit que ce n’est pas du matériel volé ? Je pourrais avoir des ennuis.
— Je ne me promènerais pas avec ça sur un chariot un peu partout dans le coin si c’était du matériel recherché.
Il tente d’avoir l’air aussi confiant que possible. Mais la remarque de la médecin n’est pas dénuée de sens, et il se demande maintenant s’il a été suffisamment prudent depuis qu’il est sur la station. Si on est encore à sa poursuite, ce manque de discrétion pourrait se retourner contre lui.
— C’est bon. Je prends, dit la docteure.
Thomas ferme les yeux et soupire de soulagement. Il s’empresse de conclure le marché et fournit à la jouvencelle un moyen de le joindre dès qu’elle saura quand son père sera sur pied.
« En fin de compte, je fais d’une pierre deux coups : je garde mes précieux $ols et je me débarrasse du caisson qui pourrait devenir gênant. À bien y penser, me débarrasser de l’autre qui traîne encore dans la soute du Colibri pourrait être une bonne idée aussi. »
** *
Magda danse. Seule dans son appartement qui vibre au son d’une vieille musique électro, elle danse, les yeux fermés, une larme lui coulant sur la joue. Elle ne se souvient plus de la dernière fois où elle a dansé. Cela remonte à si longtemps ! Une autre époque. Elle était jeune, fougueuse, amoureuse. Insouciante, aussi. Du moins, c’est le souvenir qu’elle en a.
Elle ne sait pas pourquoi elle s’est mise à danser ni même ce qui l’a poussée à faire jouer cette musique pop qu’elle aimait tant naguère. Un accès de nostalgie, assurément.
Elle se sent un peu ridicule de s’abandonner ainsi à la mélancolie. Cela ne lui ressemble pas, ne lui ressemble plus. Mais elle ne peut s’en empêcher, elle n’a pas envie de se retenir. Cette espèce d’abandon quasi spontané lui fait du bien. Cette forme d’exutoire tranche avec un verre de bon rhum ou une séance de pugilat contre son automate d’entraînement. C’est un soulagement d’une autre nature.
Elle ne pourra danser ainsi des jours durant. Rien ne presse, cependant. Cet instant lui appartient. Il sera éphémère, comme tout le reste. En attendant, cette presque transe a quelque chose de déroutant et de rassurant à la fois. Elle s’y abandonne complètement. Elle vit l’instant présent comme elle ne l’a pas fait depuis longtemps. Ses pensées se vident, tandis que son cerveau amplifié renoue avec les détails de la proprioception de ses membres biomécatroniques qui se meuvent avec élégance.
Retour à la réalité; la musique s’estompe soudain pour faire place à la sonnerie d’une requête de communication. Magda ouvre les yeux et s’interrompt. Le socle du transmetteur local scintille près du panneau de verre qui sépare le salon de la cuisine.
— Ha ! s’écrie-t-elle spontanément.
Un cri qui n’est ni de joie ni d’agacement. Une exclamation libératrice presque primale qui lui est venue spontanément et qui lui a fait un bien fou, comme si une énergie nouvelle lui avait parcouru le corps entier.
« Faudra renouer avec l’expérience, se dit-elle. Ce n’est peut-être pas le défi auquel mon psy pensait, mais tout de même… »
D’une cymed , elle consulte l’identité de la personne qui souhaite lui parler. Elle autorise l’appel, et un hologramme apparaît sur le socle. L’image est fixe, puisque Magda n’autorise pour le moment qu’une communication limitée, précaution de base pour la directrice de la sécurité chez Génolabex. Son image à elle n’est pas relayée non plus, qu’une conversation audio avec une voix modifiée. Son interlocuteur ne s’en formalisera pas pour le moment, pense-t-elle, puisqu’il s’agit du collègue de son thérapeute qui la contacte sûrement pour discuter de médication. Le cas échéant, nul doute qu’il est au courant du genre de personne à qui il a affaire.
Les soupçons de Magda sont vite confirmés. Les deux interlocuteurs conviennent aussitôt d’un modus operandi pour valider les détails de confidentialité et de sécurité de leurs échanges d’une part, et pour déterminer une médicamentation appropriée d’autre part.
Non sans faire preuve d’une prudence de bon aloi, elle se surprend néanmoins de la résilience avec laquelle elle aborde sa condition, comme si toute forme de déni ou de suspicion quant à son état l’avait quittée et qu’elle était maintenant passée en mode « recherche de solutions ». La convivialité de leurs échanges semble plaire au neuropharmacien, qui en profite pour la rassurer en lui disant qu’il dispose de tous les diplômes de pharmacologie nécessaires pour traiter les cerveaux des grands cyborgs, ce qui diminuera d’autant le besoin de consulter des ressources externes.
— C’est bon. Je me présenterai comme convenu à votre bureau.
— À la bonne heure ! Nous pourrons effectuer tous les tests neurologiques. Je serai vite fixé, et vous pourrez commencer votre traitement rapidement, j’en suis sûr.
La conversation prend fin sur les civilités d’usage.
Magda est de nouveau seule dans son appartement. Mais la solitude et l’impuissance qui la tenaillaient encore la veille ne sont plus aussi vives. En attendant des nouvelles de sa patronne ou de Kali au sujet de l’évolution des opérations sur Nomade 3, elle n’a pas l’intention de rester à ne rien faire. Elle est encore directrice et elle entend bien le montrer. Quand il faudra agir, tout devra être en place, et puisque ce sont ses initiatives personnelles qui ont évité le pire ces derniers temps, pourquoi ne pas en prendre une ou deux autres ? La sécurité informatique, entre autres, bénéficierait probablement d’une petite mise à jour, compte tenu des récents événements, surtout que plane toujours l’ombre d’une taupe au sein de l’organisation.
***
— Tu as trouvé de l’aide pour ton père ? demande Néréis, sur un ton neutre, mais poli.
— Oui. Et j’ai des provisions. On ne sera pas obligés de se taper le reste des rations de survie, répond Thomas en retirant le sac qu’il porte sur les épaules.
Le sac de provisions flotte dans l’habitacle jusqu’à ce que Néréis l’attrape et y jette un œil. Sans demander la permission, elle agrippe un contenant d’eau vitaminée, y plonge la petite paille qui l’accompagne et se met à boire avidement.
— Tiens ! Qu’est-ce que c’est, ça ? demande-t-elle entre deux gorgées.
— Ce sont des abdomens de blattes.
— C’est quoi des blattes ?
— Tu n’as jamais… Euh, ce sont des insectes. Il ne reste que leur abdomen, mais c’est vraiment bon et ça ne coûte pas très cher.
La jeune femme fait un peu la grimace en regardant l’étiquette de la boîte de métal.
— Il y a des galettes de protéines ?
— Oui. J’en ai pris quelques paquets de saveurs différentes.
Néréis fouille de plus belle et extirpe un des paquets en question. Le contenu du havresac commence à se vider et à flotter un peu partout.
— Hé ! Fais attention ! Ce serait dommage de perdre de la nourriture.
— Où tu veux qu’elle aille, ta nourriture ? Quand bien même elle flotterait ici et là, qu’est-ce que ça change ?
— Eh bien, ça rend les inventaires plus compliqués à tenir, répond celui qui était chargé de l’ordre à la base des Corbeaux. Ici, l’IA centrale ne gérera pas nos stocks. Ce serait dommage qu’une boîte de blattes ou de barres de protéines se retrouve dehors la prochaine fois qu’on ouvrira le sas.
— Parlant de dehors, quand est-ce qu’on va pouvoir sortir ?
— Euh… hésite Thomas, je ne sais pas trop, en fait. Tant que mon père est à la clinique, je pensais qu’on resterait ici.
— Pour combien de temps ? Quand ton père sortira-t-il de la clinique ?
— Dans une semaine, avoue-t-il sur un ton résigné. Peut-être un peu plus.
— Une semaine ! Mais je vais devenir folle !
— Pourtant, tu as l’air d’avoir apprivoisé l’apesanteur.
— Je ne vais pas passer une semaine ici ! Pourquoi on ne peut pas aller sur la station ?
— Écoute, Néréis, je n’ai pas de revenu. J’ai un peu d’argent sur ma carte, mais c’est tout. J’en ai déjà dépensé pour la nourriture, et chaque fois qu’on prend les ascenseurs, ça coûte quelque chose.
— On va dormir ici ?
— Euh… eh bien, oui. C’est quoi le problème ?
— Tu as des vêtements pour moi au moins ? Dis-moi que tu as pensé à me prendre des vêtements, quand tu es allé acheter les provisions ?
Thomas se frappe le front d’une main, puis baisse la tête. Cela ne lui est jamais même passé par l’esprit. Sous sa combinaison spatiale, Néréis n’est toujours vêtue que de sous-vêtements. Or, même si le modèle qu’elle porte est de meilleure qualité que les combinaisons dont disposaient les Corbeaux, elle tient davantage du scaphandre que du vêtement. La pauvre ne doit pas y être très à l’aise, et Thomas ne s’en est pas préoccupé. Il se sent honteux et vient de rater une autre occasion de faire preuve de sollicitude.
— C’est pas vrai ! ronchonne celle-ci. Il part pour la journée et ne pense même pas à moi.
— J’étais préoccupé par mon père, figure-toi, tente de se justifier le principal intéressé. Et puis, je n’ai jamais acheté de vêtements de femmes. Je ne connais pas ta taille. Je ne voulais pas gaspiller d’argent…
Mais Néréis ne le laisse pas finir. Elle se pousse vers lui, l’agrippe par le devant de sa combinaison et se place devant lui, nez à nez.
— Eh bien, tu vois ? Je suis de la même taille que toi. Une simple dermo aurait très bien fait l’affaire. Je me serais même accommodée de la couleur.
Sur ce, elle le repousse et l’un et l’autre volent en directions opposées.
— OK. C’est bon. Je suis désolé. Pour ça aussi, pleurniche presque Thomas. J’aurais dû y penser, c’est vrai. C’était pas très fort de ma part. Je m’en occuperai demain.
Pour toute réponse, Néréis se propulse vers une boîte de barre de protéines, en retire une dont elle ouvre l’emballage, puis mord dedans. Elle fait un peu la grimace, mais continue de manger en regardant dehors par les grandes vitres du cockpit. Thomas, qui cherche à se rendre utile, rassemble doucement les provisions, les range soigneusement, puis en constitue un registre numérique dans les mnémoquartz de sa visière.
La soirée est longue et pénible. Le silence est pesant. Néréis est visiblement irritée et donne l’impression de trouver le temps long. Le moment venu de dormir, il devient vite évident que la chose ne sera pas aisée. Thomas, habitué à dormir dans un lit, sous une couverture pesante, a du mal à fermer les yeux et à trouver le sommeil, même sanglé dans le siège du pilote. Puisque le Colibri n’a pas de couchettes, il ne voit pas d’autres solutions.
De son côté, la jeune femme aussi a du mal à s’endormir. Elle bouge sans arrêt sur son siège.
— Bon, je ne vais pas y arriver, finit-elle par dire, sans se préoccuper de savoir si son voisin de siège est assoupi ou non. Pas moyen de fermer l’œil en apesanteur et si je ne dors pas, je vais devenir folle !
Thomas sent tout le poids des reproches dans les propos de la jeune femme. Mais il doit bien admettre qu’elle n’a pas tort. Lui-même n’est pas assez accoutumé à l’apesanteur pour réussir à bien dormir, et il n’est pas vêtu d’une combinaison spatiale. Néréis, elle, tente d’y parvenir alors qu’elle est sans doute très inconfortable dans la sienne. Il lui vient alors une idée.
— Pourquoi tu ne vas pas dormir dans la soute, dans le caisson qui reste ?
La suggestion n’est pas sotte; la couchette en question n’est pas en assez bon état pour soutenir une léthargie adéquate, mais on pourrait y dormir au chaud, sans scaphandre, dans des conditions auxquelles la jeune femme est accoutumée.
Néréis fait toujours la moue, mais l’idée ne la laisse pas indifférente. Thomas a l’impression qu’elle cherche quelque chose à dire, mais elle se dessangle plutôt et se dirige vers le sas.
— Makak pourra t’aider à faire fonctionner le caisson, si tu as besoin d’aide, ajoute Thomas, avant que l’autre ne disparaisse.
— Ouais, OK, murmure-t-elle.
Le jeune homme se sent un peu soulagé. Son initiative devrait lui permettre de faire diminuer d’un cran la tension qui règne au sein de leur petite équipe.
« Pourquoi c’est toujours difficile avec les gens ? C’était pareil avec Martial. Il n’y avait qu’avec Lana que les choses se passaient mieux. »
Thomas ne sait pas s’il trouvera le sommeil. Il ne se sent plus la responsabilité de l’insomnie de sa compagne, mais ses pensées pour Lana et Martial lui rappellent à quel point son deuil est loin d’être terminé.
Sans trop réfléchir, il demande à Gynett de le rejoindre dans le cockpit. Docile et tendre à la fois, elle vient se blottir contre lui.
6
— Nous sommes en position sur Nomade 3, majore.
— Bien. Qu’avez-vous en visuel ?
— Un appareil enregistré au nom de Lana van Basten est en effet amarré à l’astroport. Nous n’avons pas d’autres renseignements pour le moment. Attendons le feu vert pour déployer nos ressources.
— Quel genre d’appareil ?
— Le Colibri , un vieux modèle Zetwal modifié sans immatriculation légale.
— Ça correspond à nos renseignements. Où se trouvent les membres de l’équipage ?
— Position inconnue, majore. Quels ordres pour la suite ?
— Avant toute chose, il faut savoir où est cette van Basten et ce qu’elle a fait de la cargaison.
— Nous pouvons facilement installer quelques caméras furtives au cas où il y aurait du va-et-vient près de l’appareil.
— Êtes-vous en mesure d’obtenir quelque chose depuis les terminaux de la station ?
— Difficile, mais on peut tenter le coup.
— Pourquoi, difficile ?
— Il semblerait qu’on ait détoné une CIEM dans le coin il y a quelque temps. Les autorités locales sont sur les dents.
— Allons-y pour quelque chose de plus discret, pour le moment. Faites un premier balayage de la signature chimique des gens à la sortie des ascenseurs. Croisez les données avec les dates d’arrivée sur la station, puis élargissez votre périmètre de recherche.
— Nous ne sommes que deux sur place.
— Vos caméras devraient vous signaler tout mouvement près de l’astronef. Soyez prêts à intervenir rapidement. Mais il est peu probable que la fille soit restée à l’intérieur de son appareil. Trouvez-la-moi et tenez-moi au courant. J’essaierai de vous obtenir plus d’effectifs ou de moyens. Quoi qu’il arrive, ne laissez pas repartir le Colibri . Je vous envoie les données dont je dispose concernant la cargaison.
— Bien, majore. À vos ordres.
***
— Il s’agit bien d’un dispositif de léthargie avancée fabriqué par Nanomédic Techno, une filiale du consortium Robotor Magenkis.
— Mais nous n’avons pas de numéro de modèle.
— Les dimensions concordent parfaitement. La modélisation tridimensionnelle à partir des renseignements obtenus du Métanet ne laisse pas planer beaucoup de doute.
— Il appert que c’est un modèle non disponible commercialement.
— Et Nanomédic Techno est trop jalouse de ses secrets pour qu’il soit raisonnable d’envisager qu’il s’agisse d’une contrefaçon par un compétiteur.
— La coïncidence est alors trop grande pour qu’il y ait un doute dans notre cybergnose : ce sarcophage de léthargie a quelque chose à voir avec Chimère.
— Oui, le lien existe assurément. Sa nature, cependant, demeure obscure.
— Comme les motivations des acteurs en jeu.
— Néanmoins, n’est-ce pas là la piste que nous cherchions ?
— Oui.
— Certes.
— Alors, suivons-la. Que nos yeux sur place surveillent le jeune homme.
— Le caisson n’était pas vide. L’analyse des images confirme la présence d’un individu à l’intérieur.
— Peut-être cherche-t-on à transférer les mémoires que nous convoitons à quelqu’un d’autre.
— Ce type de sarcophage permet-il ce type de transfert ?
— Les informations disponibles pour Pluriel ne permettent pas de le savoir encore. Selon nos renseignements, il s’agit d’un modèle de caisson plus récent que ce qui se trouve dans la clinique.
— On y dispose déjà des installations permettant la copie de souvenirs. Nous le savons. Nous en avons tiré profit.
— Alors, quel est l’intérêt d’y apporter un sarcophage dernier cri ?
— Les rumeurs veulent que Robotor Magenkis s’intéresse au transfert de souvenirs. Peut-être ce type de caisson rend-il la chose possible. Ce modèle n’étant pas encore sur le marché, il est difficile d’en connaître les fonctionnalités.
— Un mystère, certes, mais ce n’est pas là notre but. Pluriel ne cherche pas à se mêler des affaires de la corporation Magenkis, mais à récupérer sa part du marché avec Chimère.
— À l’évidence, notre part du marché est recherchée aussi par la corporation. Notre objectif s’entremêle avec ses plans. Si tel n’est pas notre souhait, Pluriel doit penser à autre chose.
— Pour le moment, nous ne semblons pas être épiés. La brèche de l’autre jour paraît colmatée, et rien ne permet de la lier à cette affaire. Du reste, ce ne serait pas la première fois qu’on tente de s’en prendre à Pluriel.
— Nous sommes restés étanches, jusqu’ici.
— Mais nous ne serions pas prudents de négliger la possibilité que cette brèche ait un lien avec les événements qui se déroulent en ce moment sur Nomade 3.
— En effet. Gardons l’esprit ouvert et renforçons nos coupe-feux.
— Cela va de soi. Ces protocoles sont en constante mise à jour.
— En attendant, que doivent faire nos yeux et nos bras sur place ?
— Poursuivre la surveillance ?
— Oui. Continuons. Nos autres desseins n’accaparent pas trop de ressources en ce moment.
— Dans ce cas, gardons un œil sur le jeune homme et toutes les personnes avec qui il entrera en contact.
— Ayons aussi un œil sur la clinique. Espérons que les données-mémoire ne nous échapperont pas.
— Il sera ardu d’empêcher qu’on les détruise ou qu’on les emporte hors de la clinique à notre insu.
— C’est vrai. Perdons-nous notre temps ?
— C’est nous qui avons choisi l’endroit. La médecin ne devrait donc pas être de mèche avec qui que ce soit. Les données sont probablement encore disponibles.
— Pour les récupérer, il faudra peut-être avoir recours à d’autres moyens. Pluriel y songe-t-elle ?
— Oui. Nos bras s’étendront bientôt sur place.
** *
— Je veux venir avec toi, insiste Néréis.
Thomas avait l’intention de sortir seul encore une fois. Il est néanmoins sympathique à la cause de la jeune femme, s’imaginant mal à sa place, condamné à se morfondre de longues heures durant.
— C’est bon. Tu viens avec moi aujourd’hui, finit-il par dire. Va donc enfiler ton casque.
Néréis ne se fait pas prier. Thomas, quant à lui, se dit que d’accéder à la requête est peut-être un bon moyen de rendre leur relation plus conviviale. Du reste, ce sera plus agréable d’explorer la station en sa compagnie que tout seul.
— Aujourd’hui, Makak, tu restes ici avec Gynett.
— Comme tu voudras. As-tu une tâche particulière à me confier durant ton absence ?
— Euh, non… Enfin, je ne sais pas. Pourquoi cette question ? demande le jeune homme surpris par la question du petit robot.
— Parce qu’il n’est pas coutumier que tu sortes sans moi.
Il est vrai que d’ordinaire, le maître s’adjoint les services de son assistant. Mais cette fois, il préfère être seul avec Néréis.
— Non, je n’ai rien de spécial à te confier. Gynett et toi en profiterez pour parler de nous ! lance-t-il à la blague.
Mais quelques minutes plus tard, alors que Néréis revient fin prête et qu’ils s’apprêtent tous les deux à sortir du petit astronef, Thomas se ravise. Il prend Makak à part et lui dit :
— À bien y réfléchir, j’ai peut-être une mission pour toi. J’aimerais bien que tu parles avec Gynett.
— Requête inhabituelle, il me semble. De quoi sommes-nous censés discuter ?
— Eh bien… hésite-t-il, j’aimerais bien en savoir davantage sur le passé de Martial et de mon père. Papa n’a jamais voulu m’en dire beaucoup, Martial non plus. Mais il s’est peut-être confié à Gynett. Si… euh… subtilement, votre discussion venait sur le sujet, tu pourrais lui tirer les vers du nez, si tu vois ce que je veux dire.
— D’accord. Mais, à cet égard, la programmation de Gynett est plus développée que la mienne. Tu ne m’as pas pourvu de ressources très élaborées en matière de conversation mondaine. Les gynoïdes, par contre, sont des modèles de discrétion.
— Oui, oui, je sais. Fais ce que tu peux, OK ?
— D’accord.
Thomas n’entretient guère d’espoir en ce qui a trait à la mission dont il vient d’investir son automate. Il trouve son idée bonne malgré tout. S’il y a un mince espoir d’en apprendre sur le passé de son père, c’est sans doute maintenant, avant que Gilles ne soit de retour parmi les vivants et qu’il bloque toute initiative de cette nature.
Les voilà dehors. La jeune femme a l’air déroutée. C’est une chose que d’être en apesanteur dans un appareil, mais flotter près du cœur d’une station là où un faux pas peut vous propulser dans le vide spatial a de quoi donner le vertige.
Par le truchement de sa radio, Thomas lui indique d’activer l’électroaimant de ses bottes. Néréis s’exécute et parvient à poser un pied au sol, puis l’autre. Un sourire de soulagement apparaît sur son visage à travers son casque, tandis qu’elle lui tend les mains. C’est probablement le premier sourire sincère qu’elle lui adresse.
— Viens ! lui dit-il. C’est par là !
La veille, Thomas a fait une sortie au cours de laquelle il est allé lui acheter une dermocombinaison, un pantalon et un chemisier. Rien de trop extravagant, juste de quoi lui procurer un peu de confort. Elle semble maintenant plus à l’aise, et c’est sans doute ce qui explique qu’elle ait insisté pour faire partie de l’expédition du jour.
— Je ne me sens pas très bien, confie-t-elle soudain.
— Je te croyais habituée à l’apesanteur.
— Je ne suis pas habituée à marcher sur un sol courbe et à ne plus savoir ce qui est le haut ni le bas.
— Ouais, je sais ce que tu ressens, mais le pire est à venir.
— Le pire ?
— Il faut prendre les ascenseurs.
— En quoi c’est pire ?
— Eh bien, ici on tient au sol grâce à nos bottes aimantées. Si tu ne regardes pas en l’air, ça ne bouge pas trop. L’ascenseur, lui, doit nous amener là-haut, explique-t-il en montrant du doigt la face interne du tore. Et là-bas, ça tourne. L’ascenseur doit nous retourner et nous mettre en mouvement pour qu’on puisse poser les pieds par terre sans se casser la figure.
Thomas se tait et regarde la jeune fille à l’équilibre précaire lever des yeux inquiets vers la voûte.
— Ça ne serait pas plus simple d’y aller directement avec un véhicule ? Il suffirait de faire une approche qui nous mettrait la tête du bon côté et avec la bonne vitesse.
— Ouais. J’aimerais mieux, moi aussi. Apparemment c’est possible sur d’autres stations. Les plus grosses. Mais seulement pour certains types d’appareils. Pas ici, malheureusement.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Il y a toutes sortes de gens qui fréquentent les stations de seconde zone. Avec des engins qui ne sont pas tous en règle… Tiens, ça me fait penser…
— Quoi ?
— Eh bien, là-haut, faudra être prudents.
— Pourquoi ?
— Il y a des gens d’un peu partout, justement. Plusieurs auraient de mauvaises fréquentations.
— C’est dangereux ?
— Je ne suis jamais venu ici que pour faire les courses. Mais on m’a toujours recommandé de regarder où je mets les pieds et d’être vigilant. Je te refile le conseil, c’est tout.
— Ça promet.
— Si tu préfères, tu peux rester sur le Colibri , dit Thomas, qui espère aussitôt que la jeune femme ne profitera pas de la porte qu’il vient d’ouvrir pour se défiler.
Au contraire, elle se rebiffe.
— Si tu comptes te débarrasser de moi aussi facilement !
— Non, non ! Je t’assure. Je préfère que tu m’accompagnes, en fait. Mais je comprendrais si…
— Peuh ! Pas question. Je troque volontiers une autre journée à mourir d’ennui contre tes gens louches.
— Allons-y, dans ce cas !
Le transit en ascenseur ne s’est pas trop mal passé, et Thomas a pu jouer le rôle du preux chevalier volant au secours de sa princesse à une ou deux reprises, alors qu’ils se faisaient secouer par les mouvements de leur cabine. Il a cependant été un peu déçu de constater combien Néréis paraissait très à l’aise sous l’effet de la gravité artificielle de la station. Plus à l’aise que lui, en fait. Elle a même rapidement observé les effets de distorsion gravitationnelle engendré par la rotation de la station, ce qui lui fait croire qu’elle doit venir d’une autre de plus grandes dimensions.
— Pourquoi tu marches comme ça ? lui a-t-elle d’ailleurs demandé quelques minutes à peine après qu’ils eurent quitté leur cabine d’ascenseur.
— Euh, c’est que je suis habitué à la gravité de surface de Ganymède, moi, pas à celle des stations spatiales.
La jeune femme s’est alors contentée de tourner la tête pour masquer son amusement, anéantissant du même souffle l’espoir qu’il entretenait de l’impressionner. Un peu plus tard, cependant, elle lui confiait qu’elle se sentait lourde et fatiguée.
— C’est probablement parce que ça fait trop longtemps que tu n’as pas eu à supporter ton poids. C’est normal, je pense. Il faut que tu te refasses des muscles dans les jambes. Ta dermo devrait t’y aider.
— On peut faire une pause ?
— La clinique est à deux pas. On pourrait s’y asseoir un peu, si tu veux. J’en profiterais pour m’informer de l’état de mon père.
— OK, oui. Faisons ça.
***
— Les choses se corsent.
— On rôde sur la station.
— À la sortie des ascenseurs. On a placé des mouchards.
— De quelle nature ?
— Inconnue pour le moment. De la nanotech.
— Des gens de la sécurité locale ?
— Apparemment, non. Le tout est effectué avec beaucoup de discrétion. Manœuvres louches.
— C’est dangereux pour Pluriel ?
— Possible. Un individu a effectué un balayage subtil de la zone d’arrivée des ascenseurs il y a quelques minutes. Nos yeux ont dû se fermer quelques instants, à défaut de quoi, l’individu les aurait repérés.
— Nous avons été aveugles un moment.
— Oui. Mais Pluriel voit de nouveau.
— Devons-nous continuer à regarder ?
— Notre cible est de retour à la clinique. Il est accompagné.
— Par qui ?
— Par une très jeune femme. Pas même jouvencelle.
— Savons-nous de qui il s’agit ?
— Non.
— Pas de piste.
— Ni l’un ni l’autre n’a utilisé les réseaux assez longtemps pour qu’on puisse définir une signature numérique quelconque.
— Pluriel a décidé de ne pas pirater les réseaux locaux pour le moment.
— En effet. Raison pour laquelle nous ne disposons pas de plus de renseignements.
— Y a-t-il d’autres activités inhabituelles près de la clinique ?
— Pas pour le moment.
— Et l’homme des ascenseurs ?
— Nous n’avons pas assez d’yeux sur place pour le prendre en filature.
— Mais Pluriel le reconnaîtra s’il réapparaît.
— Oui, certes, nous le reconnaîtrons. Mais agit-il seul ?
— Un autre individu est arrivé à la station à peu près en même temps.
— Il avait le même profil.
— Il a disparu.
— Devons-nous rester sur place ? Est-il temps que Pluriel passe à autre chose ?
— Restons sur le qui-vive. Que nos mains et nos yeux sur Nomade 3 soient prêts à quitter les lieux.
— Oui. Sage précaution. Mais pour le moment, rien ne dit que ces individus ont un lien avec la clinique.
— Des pirates ?
— Plus probable, en effet.
— Ou des enquêteurs sur la piste de la CIEM.
— Une CIEM dont la détonation a correspondu avec la disparition de Chimère.
— Pluriel doit demeurer vigilante. Soyons prêts à disparaître, mais gardons pour l’heure nos yeux sur notre objectif.
— Conscience unie ou néant dispersé. Nous sommes Pluriel.
***
— Ça va mieux ?
— Je pense que oui. Je me sens moins fatiguée. Mais je ne crois pas pouvoir marcher encore bien longtemps aujourd’hui, explique Néréis en se massant les mollets. Comment se fait-il que tu ne ressentes pas la même fatigue ? Tu étais, comme moi, en apesanteur dans le Colibri .
— C’est ma dermo. Elle est toujours réglée pour imposer à mes muscles de travailler plus fort.
— Pourquoi ?
— Eh bien, sur Ganymède, la gravité de surface est faible. Si on ne fait pas travailler nos muscles et nos os, on devient fragile, et c’est dangereux chaque fois qu’on met les pieds sur une station.
De la question de Néréis il déduit qu’elle devait vivre sur une station spatiale en permanence, avant d’aboutir chez les Vautours.
— Depuis qu’on est ici, elle te comprime encore les muscles, ta dermo ?
— Non. La gravité est suffisante. Pas besoin d’en rajouter. J’utilise seulement l’assistance de proprioception. Ça m’aide à… ajuster mes mouvements.
— C’est pour ça que tu marches d’une drôle de manière ? demande-t-elle encore candidement.
— Euh… oui, j’imagine.
« Au moins, moi, je marche. »
— Bon, dit-elle, après un court silence. Il semblerait que l’état de ton père n’ait pas beaucoup changé…
— Ouais. C’est ce que je craignais. Les organos ne sont pas encore arrivés, ce qui n’a rien d’étonnant, à vrai dire.
— Dans ce cas, on n’a aucune raison de rester ici plus longtemps.
— En effet.
— Tu sais où je pourrais trouver un terminal réseau ?
— Hum… je pense, oui. Mais pourquoi tu veux un terminal ?
— Eh bien… Je… Ça me désennuierait un peu.
— Mais… demande Thomas, surpris, pourquoi tu ne le fais pas directement ?
— Qu’est-ce que tu veux dire par directement ?
— Tu ne peux pas accéder à Méganet 3 avec tes implants ? Le réseau est libre d’accès sur la station.
— Tu veux dire que tu as des implants qui te permettent de naviguer directement ? s’étonne à son tour la jeune femme.
— Bien sûr ! En fait, non, mais j’ai ça, dit Thomas en montrant sa visière.
— Ce truc ridicule, c’est pour aller sur le réseau ?
— Ce truc ridicule, figure-toi, c’est le seul accessoire que je sois en mesure de me payer. Et, oui, ça permet d’aller sur les réseaux, entre autres choses. Mais bien des gens ont une antenne plus moderne et plus discrète qui fait la même chose. Tu n’en as pas ?
— Non. Pourquoi ça te surprend ?
— Eh bien, je pensais être un des seuls purs à des parsecs à la ronde.
— Qu’est-ce qui te fait croire que tu es plus pur que moi ? demande encore Néréis, presque insultée.
— En général, les gens ne veulent pas être purs. Ils ont plutôt tendance à appeler les énergumènes dans mon genre les « bruts ». Tandis que toi…
— Quoi, moi ?
— Eh bien, avec tes tatouages électros dernier cri et tout, j’aurais cru que…
— Oh ! On dirait que tu t’es bien rincé l’œil quand j’étais dans le caisson !
— Euh… Non. Pas vraiment… balbutie Thomas, qui se sent rougir. Je te croyais plus cyborg, c’est tout.
— Ça, ça ne te regarde pas ! coupe-t-elle. Alors ? Tu sais où trouver un terminal ?
L’idée de prêter à la jeune femme sa visière lui effleure l’esprit, mais leurs derniers échanges lui en font passer l’envie. Il consulte néanmoins son instrument à la recherche d’un terminal facilement accessible.
— Je pense que j’ai trouvé, dit-il enfin.
— Bon, eh bien, allons-y ! C’est loin ?
— Non. Pas tellement.
D’ordinaire, on furète sur les Méganets ou le Métanet avec ses propres moyens. Les terminaux publics sont conçus pour accommoder les gens dont les dispositifs de communication sont défectueux, c’est-à-dire très peu de monde. Mais ils servent aussi de moyen discret d’accéder au Web de manière anonyme. C’est d’ailleurs dans ce dessein que la majorité des gens d’ici ont recours aux terminaux publics. Thomas espère donc que celui vers lequel il conduit sa compagne ne sera pas entouré de vermine. Ce faisant, il se demande s’il n’est pas un peu paranoïaque en ce qui a trait aux dangers des environs. Ce n’est pas comme si on assistait à des duels lasers à tous les coins de rue. D’ailleurs, la récente détonation d’une décharge électromagnétique dont font état tous les écrans publics est présentée comme un événement hautement exceptionnel. Ces pensées le rassurent un peu.
En route, il se demande aussi si Néréis lui a dit la vérité au sujet de son incapacité à accéder au réseau d’elle-même. Aurait-elle intérêt à fureter anonymement ? À bien y penser, dans les circonstances, une telle stratégie est peut-être une bonne idée. C’est justement pour éviter de trop laisser de traces numériques qu’il s’est lui-même limité à de très courtes requêtes en ligne depuis leur arrivée, il y a quelques jours.
Le silence qui les accompagne tandis qu’ils se dirigent tous deux vers le bar où se trouve le terminal donne à Thomas le temps de réfléchir. Il est de plus en plus curieux de savoir pourquoi Néréis semble tant tenir à avoir accès à un réseau.
« C’est vrai que sans accès à Méganet 3, elle devait s’emmerder sur le Colibri . D’un autre côté, c’est peut-être justement parce qu’elle tient tant à avoir accès à un réseau qu’elle a insisté pour que je lui trouve des vêtements et pour que je l’emmène avec moi. »
— Qu’est-ce que tu as tant envie de faire sur le réseau ? lui demande-t-il sur un ton faussement détaché.
— Ça ne te regarde pas.
— Tu n’es pas obligée d’être désagréable tout le temps. J’aurais pu te laisser moisir toute seule dans le vaisseau. Pourtant, je t’ai permis de m’accompagner, à mes frais, et je me débrouille pour te le trouver, ton réseau, au cas où tu n’aurais pas remarqué. Je ne suis pas obligé de tout faire ça !
— OK, excuse-moi. Merci pour ton aide. Pour ce qui est du réseau… De toute façon, tu ne connais sûrement pas.
— Je ne connais sûrement pas quoi ? demande-t-il, intrigué par ce qu’elle peut bien savoir de plus que lui en la matière.
— Je dois aller… En fait, je vais sur Vénutopia…
— Tu connais Vénutopia ?
Néréis s’immobilise, visiblement incrédule, puis elle se ressaisit et dit :
— Euh, oui. Bien entendu.
— Quel est le nom de ton avatar ? Le mien, c’est Max Uruz. Je suis pas mal connu dans ce jeu.
— Ce jeu… Euh… Mais, bon, écoute, je… C’est personnel, OK ? Est-ce que c’est si important pour toi, de savoir ce que je vais faire ?
— Non, mais…
— Je te demande un peu de temps, si tu veux bien ? Laisse-moi me retrouver, comprendre ce qui m’arrive, où on va, et tout ça. Ensuite, j’aurai peut-être plus envie de répondre à tes questions. Tu comprends ?
— Oui, bien sûr. Excuse-moi.
Ainsi prend fin leur conversation. Thomas reste sur sa faim. Il ne trouve rien à ajouter qui ne serait déplacé ou qui ne la brusquerait. À bien y réfléchir, cette distance qu’elle ne cesse de maintenir entre eux est tout à fait compréhensible. Mais il vient peut-être de trouver une façon de se rapprocher d’elle.
« Elle joue à Vénutopia. »
***
Elle travaille depuis près de deux jours sans relâche. Elle a dormi sur le grand fauteuil de son bureau personnel dans les installations du service de sécurité de Génolabex. Elle n’a même pas répondu quand son fils lui a donné signe de vie, lui qui pourtant obéissait enfin aux règles qu’elle lui a imposées.
Magda prend plaisir à ce qu’elle fait. Enfin ! À un point tel que l’idée de devoir rencontrer le neuropharmacien aurait été vite oubliée si ce n’était le petit rappel qui clignote périodiquement sur l’écran virtuel de ses implants. À cet égard, elle espère secrètement que ce regain de vigueur la dispensera de devoir recalibrer ses neurostimulants et de s’astreindre à une nouvelle médication.
« C’est peut-être là le petit défi qu’il me fallait », se dit-elle pendant qu’elle reconfigure frénétiquement les nouveaux algorithmes avec lesquels elle entend bien remplacer ceux qui ont cours en ce moment.
D’habitude, elle travaille avec toute une équipe de spécialistes. Une réelle réorganisation des paramètres de sécurité l’exigerait. Magda s’y connaît en la matière, mais ce n’est pas son champ d’expertise principal. Cependant, avec le temps, elle est devenue à l’aise avec la reconfiguration des grandes balises, un impératif pour quiconque tient les rênes de la sécurité d’une organisation comme celle qui l’engage.
Aujourd’hui, elle se sent particulièrement inspirée. Elle prend un malin plaisir à élaborer des algorithmes et se surprend elle-même de sa propre ingéniosité. Bien entendu, rien de tout cela n’accélérera la récupération de la cargaison dont les restes sont apparemment sur Nomade 3. Mais il pourrait en aller autrement pour le dossier de la taupe, dont l’identité reste encore à révéler.

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