Incisions
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Description

Hanté par une erreur médicale fatale, le docteur Thomas Schwartz a d'autres problèmes à résoudre: une paralysie nerveuse foudroyante le prive de l'usage de ses moins et un robot semble avoir l'ascendant sur ses doigts moins précis, il s'oppose à des avancées techniques qui déshumanisent sa profession, un collègue de l'hôpital McGill lorgne son poste, tandis que sa femme ne l'aime plus. La volonté hors du commun de Thomas Schwartz sera-t-elle suffisante pour résister aux vacillements de sa vie et de l'institution hospitalière tout entière?
Avec l'erreur de diagnostic et le développement de la robotique en chirurgie comme toiles de fond, ce récit romanesque s'appuie sur des faits réels et sur un contexte existant. L'auteur a lui-même travaillé pendant plusieurs années clans le milieu chirurgical. II a longtemps dirigé une fondation de recherche médicale spécialisée clans la chirurgie, et notamment dons la robotique chirurgicale. II a aussi enseigné le fronçais en Amérique du Sud. II a enregistré plusieurs entretiens avec de nombreux chirurgiens afin de constituer une documentation utile à l'écriture de ce livre. II a décidé de présenter, ou moyen d'une fiction romanesque, une vision et une description des systèmes de pouvoir, des problèmes de conscience et des contraintes techniques auxquels sont exposés les praticiens, et qui sont rarement rendus publics.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 juin 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896993918
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0021€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières



Dédicace

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada


Belleval, Éric de, 1950-, auteur
Incisions / Éric de Belleval.


(Vertiges)
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89699-389-5.--ISBN 978-2-89699-390-1 (pdf).--
ISBN 978-2-89699-391-8 (epub)


I. Titre. II. Collection: Collection Vertiges


PS8603.E4539I53 2013 C843’.6 C2013-905332-8
C2013-905333-6




Les Éditions L’Interligne
261, chemin de Montréal, bureau 310
Ottawa (Ontario) K1L 8C7
Tél. : 613 748-0850 / Téléc. : 613 748-0852
Adresse courriel : commercialisation@interligne.ca
www.interligne.ca

Distribution : Diffusion Prologue inc.

ISBN : 978-2-89699-391-8
© Eric de Belleval et Les Éditions L’Interligne
Dépôt légal : quatrième trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Canada
Tous droits réservés pour tous pays










À Jean-Marie Brisset


1




« How you should break bad news to patient » , titrait le McGill Journal of Medicine sur sa page de couverture. La manchette s’étalait sous la photo d’un type à l’air désolé qui triturait fiévreusement le tissu de sa blouse blanche, un stéthoscope à demi enfoncé dans sa poche poitrine. Une publicité tapageuse suivait, cherchant à vendre une demi-journée de stage permettant d’effacer tout risque d’embarras au moment d’annoncer la vérité aux patients. Tumeur inopérable ? Deux mois au plus ? Pas envie de les voir pleurer. Vieille histoire.
Est-ce qu’il fallait vraiment s’inscrire à un séminaire pour affronter ce genre de situation ? Thomas médita un instant sur la question en regardant la crème de son café céder bulle après bulle sous la pression du liquide fumant. Il attendit que le petit lac brun soit parfaitement calme avant de l’engloutir d’un trait. Le café au lait trop sucré lui arracha une grimace.
Le stade de la gêne avec le patient, le cap difficile de la mauvaise nouvelle à annoncer ressemblaient à ces petits détails dont on s’encombre l’esprit au moment de partir en voyage : l’alarme de la maison correctement enclenchée ou les voisins bien prévenus. Une fois sur l’autoroute on se persuadait que rien n’avait été oublié, qu’il s’agissait d’une banale crainte de manquer le départ.
Pour Thomas, il était question d’un tout autre bilan. Il y avait peu d’incertitudes à additionner, aucune hésitation à retrancher. Il avait tué madame Dumont. Sans aucun doute possible, en toute impunité. Par orgueil et par présomption, ses deux assistants infatigables en salle d’opération.
Pourtant, il n’existait pas dans toute la province du Québec, sur tout le territoire canadien, dans toute l’Amérique du Nord, un seul chirurgien plus apte que lui à venir à bout d’une tumeur difficile d’accès. Il n’avait besoin d’aucun avis confraternel pour être sûr de son diagnostic, pour proposer le meilleur traitement possible à ses patients. Il leur tendait la main la plus habile de la profession, il mettait à la disposition de pauvres malades désemparés le cerveau le mieux formé, l’esprit le plus clair, le diagnostic le plus sûr. Aucune assemblée de pairs ne viendrait établir une faute ou démontrer une négligence.
Cependant il l’avait bel et bien tuée. Il n’avait pas fait mieux qu’un barbier du Moyen Âge, malgré l’asepsie, l’électronique, les techniques de pointe et les certitudes.
— Tu ne finis pas ton café ? s’inquiéta Cécile en interrogeant son mari du regard.
— Je suis en retard, grogna Thomas en repliant le journal.
— Pourquoi ne lis-tu pas ce genre d’horreur à l’hôpital ?
Une photo d’œdème veineux étalait ses pigments colorés à proximité des pots de confiture. Cécile la désigna d’une pupille contrariée.
— Parce que je suis en retard aussi à l’hôpital. Je passe mon temps à être en retard.
— Tu rentres à quelle heure ?
— Je rentre, c’est tout ce que je peux te dire.
Il tendit les deux mains à plat au-dessus des bols.
— Tant que ces deux beaux outils ne tremblent pas, je travaille.
Elle fixa le dos de ses mains, aussi immobiles qu’un arrêt sur image.
Les doigts longs et réguliers semblaient chercher un piano. Les veines sourdaient à peine sous un cuir avare de poils et légèrement luisant à force d’être savonné cinquante fois par jour.
Thomas ferma un poing et fit mine de cogner sur le menton de sa fille qui parcourait la page du journal restée ouverte.
— Est-ce qu’on peut laver les cheveux d’un mort ? demanda Camille en fixant sa mère.
Elle jouait avec sa cuillère en la faisant osciller comme un petit balancier chargé de départager ses parents. Son père lui répondit joyeusement :
— Mais oui ! On l’emmène au salon de coiffure sur un brancard, et on lui demande s’il veut un traitement contre les pellicules, fit Thomas d’une petite voix moqueuse.
Sa mère, elle, n’appréciait pas particulièrement l’humour de carabin pour commencer la journée. Elle posa ses coudes sur la table, enfonça ses yeux au creux de ses paumes et marqua sa réprobation après un b âillement chargé d’ irritation :
— Je voudrais bien qu’on se contente de savoir si on a bien dormi en prenant le déjeuner.
Camille en demanda un peu plus :
— C’est à cause de papa, quand il fait des trous dans la tête des gens. S’ils meurent, les cheveux sont pleins de sang et de cervelle. On ne peut pas les montrer comme ça, non ?
— Chérie, papa soigne les gens, il ne les tue pas, rectifia Cécile.
— On peut mourir sans être tué, insista Camille.
— Et voilà ! C’est exactement ce que je dis aux familles, conclut Thomas en se levant. J’ai juste besoin de prendre des cours pour donner l’impression que ça me bouleverse et de rester indifférent au fond de moi pour ne pas devenir fou.
Cécile empila les bols en les cognant entre eux. Elle les posa bruyamment dans l’évier et chercha les yeux de son mari :
— Camille n’a pas besoin d’entendre ça !
Thomas était toujours aussi rieur. Il continuait d’exciter sa fille, menant son petit dialogue comme s’il la poussait sur une balançoire, u n peu plus haut à chaque nouvel élan :
— Camille se marre !
Camille pouffa, provoquant sa mère du regard.
Sans succès. Cécile renonça à la polémique et abandonna, lâchant un soupir désapprobateur.
Thomas énonça joyeusement quelques recommandations à propos de la journée d’école et il sortit de la cuisine sans attendre de réponse. Camille était déjà dans la rue, cartable en main, au moment où l’autobus scolaire lui ouvrit la porte.
I l s’arrêta un instant dans le garage devant la portière de sa voiture. La vitre lui renvoya l’alignement impeccable de sa veste grise aux revers croisés. Il éjecta vers le sol quelques miettes accrochées au tissu. La main tombait avec rectitude, sans rencontrer d’embonpoint. Son œil clair semblait tout contrôler d’avance et ignorer l’hésitation. L’arête tranchante d’un nez aux orifices étroits, et des maxillaires légèrement saillants sous une mâchoire presque imberbe sur lesquels reposaient des joues creuses annonçaient la vivacité de son esprit. Le cheveu court et encore abondant achevait de mettre en valeur sa quarantaine finissante.
Pourquoi sa main au moment d’enserrer la poignée de la portière lui parut-elle si lourde, menaçant de se détacher de son poignet, soudain dégagée de ses obligations, résolue à lui refuser tout concours ? Thomas ramena lentement la paume à la hauteur de son visage, intrigué et inquiet, à peine rassuré de pouvoir compter ses doigts, presque certain d’entendre la voix de madame Dumont dans son dos.
Cette main qui était entrée dans la tête de madame Dumont, qui avait fait mine de la sauver avant la catastrophe, ne savait ni caresser, ni chérir, ni trembler d’émotion. Elle reposait chaque nuit quelques heures dans son lit sans vouloir accompagner les petites agitations du corps de Cécile, incapable de se laisser attirer par sa chaleur parfumée, ignorant les retrouvailles que d’autres savaient dissimuler au creux des étroits chemins du désir.
Elle ne savait pas non plus s’attarder sur les épaules de Camille ou répondre aux agitations de son visage.
Thomas en fit un poing serré, lâcha ses doigts en corolle et en replia les phalanges pour griffer l’air autour de lui.
Il haussa les épaules, chassa madame Dumont du garage, Cécile et Camille de son esprit, puis manqua de renverser un promeneur en sortant trop vite sa voiture. Il fit mine de s’excuser. L’autre lui avait envoyé un sourire poli et indifférent.


2




Cécile avait ouvert la fenêtre de la cuisine. Elle regarda la voiture de Thomas filer vers le carrefour et soupira en ouvrant un robinet.
Elle entassa le reste de la vaisselle dans l’évier, pensant avec gourmandise à sa cigarette du matin, jeta un coup d’œil à l’horloge, estima que Camille devait avoir franchi les portes de l’école, et brancha le répondeur avant de prendre le chemin de la salle de bain, briquet en main.
Une fois dans l’eau, la tête entourée de vapeur, elle s’abandonna à ses angoisses habituelles : qui était ce type ? Ce mari qui la traversait comme une habitude, qui la considérait comme un gros bibelot. Le genre d’objet qu’on emballe à chaque déménagement. Douze années de passe-muraille sentimental résumaient l’histoire de leur couple. Les bons moments ? Lesquels ? Ceux des premiers jours, lorsqu’elle sursautait de plaisir en entendant la sonnerie de son téléphone, celle de son appartement lorsqu’il paraissait, magicien de leurs premières nuits, un bouquet à la main, de fausses promesses sur les lèvres ? Les projecteurs qu’elle croyait destinés à éclairer leur vie, cette scène grandiose où devait se jouer une aventure assoiffée de renouvellements et remplie de surprises, s’étaient tous éteints le jour de l’annulation de leur voyage de noces. Il le lui avait annoncé comme une fatalité non négociable, révélant le classement de ses priorités, une liste sur laquelle elle figurait en dernière position.
Thomas l’avait abordée lors d’une réception, peu après sa première rentrée universitaire, l’année où il avait lui-même été nommé chef de service – le plus jeune de toute l’histoire de l’hôpital McGill, lui avait-on immédiatement fait savoir. Jusque-là Cécile croyait son poste de chargée de cours au Département de linguistique de l’Université de Montréal enviable et prestigieux. Thomas avait fait semblant de s’intéresser aux sujets de thèse qu’elle se préparait à encadrer, comme à ses ambitions en matière d’enseignement ou à ses projets de recherche. Il avait vite écarté le lecteur brésilien avec qui elle sortait à l’époque, et elle était devenue sa maîtresse en quelques jours. Comment avait-elle accepté de s’installer chez lui, de commencer à ranger ses affaires avant qu’il rentre, de plus en plus tard, puis de demander sa mise en disponibilité et de démissionner l’année de leur mariage ? Sa rencontre avec l’alcool datait précisément du jour des noces. Elle en gardait le souvenir de sa robe blanche tachée de vomissures qui avaient empli la chambre d’une odeur épouvantable dans laquelle elle s’était réveillée avec cette terrible envie de boire encore, pendant qu’elle l’entendait s’affairer dans le salon. Ce soir-là, sans le voir, rien qu’au bruit, on percevait l’insupportable précision de tous ses gestes.
Sous ce tas de cendres restait-il un fragment de braise, et pour le ranimer un souffle que Thomas laisserait échapper ?
Cécile tournait autour de son désir évanoui , en se demandant s’il pouvait seulement renaître. D’accord pour se lancer dans ce grand ménage intérieur, mais à condition de sentir que l’autre pourrait s’y joindre, qu’il se dirait lui aussi concerné, qu’il portait encore une part du couple, même infime. Si ce n’était pas le cas, à quoi bon risquer une humiliation supplémentaire ? Et pourquoi se laisser aller à de vains espoirs ?
Pouvait-elle seulement lui parler ? De quelle façon, et à quel moment durant ses courtes apparitions à la maison ?
Ne fallait-il pas voir les choses en face : simplement se demander combien de temps il lui restait avant de finir de respirer dans ce nœud coulant en forme de zéro ?
Elle renonça à s’interroger davantage, regarda son visage de trois quarts dans le miroir fixé sur la porte de la salle de bain restée à demi ouverte, examina ses mains et les ramena sur elle.
Ses doigts appuyant contre l’intérieur de ses cuisses, insistaient au gré de leur course sur l’étonnante fermeté de l’endroit. On pouvait en dire autant du ventre ou des fesses. Elle les fit rebondir dans une saccade qui projeta plusieurs décilitres d’eau savonneuse hors de la baignoire.
Elle tourna la tête pour prendre la mesure des dégâts. Le mégot qu’elle avait abandonné sur le rebord était à présent porté par une petite vague de mousse qui tanguait sur l’eau verdâtre. Face à son miroir, elle posa les coudes sur le lavabo et enfonça son visage dans le creux de ses paumes. Une grimace faite de plis figea son reflet en une tension hideuse qu’elle prolongea jusqu’à l’irritation. Le rouge revint violemment sur ses joues lorsqu’elle écarta les mains. Comme un reproche. Elle tira la langue, rota, s’autorisa un caprice : ne pas s’habiller tout de suite. Traîner encore un peu. Retourner dans la cuisine. Feuilleter ce foutu journal médical. Un vrai canard de bonnes femmes. Articles courts, publicités clinquantes, photos artistiques : os d’acier pour octogénaires subitement reconstruits par une poudre miracle, migraines épargnant des surhommes bronzés, réseau artériel vidé de cholestérol dessiné comme la carte fluviale d’un paysage champêtre.
Au fond la même vie réparée que celle promise par les crèmes de beauté et les lotions de la presse féminine.
Cécile éteignit toutes les lumières encore allumées autour d’elle. L’éclat du jour était bien trop vif pour qu’elle puisse espérer s’accrocher à un récif oublié par la nuit. L’obscurité lui manquait, comme une voix douce manque à un moment difficile. Elle agitait ses bras dans le vide pour édifier un rempart invisible contre la tempête de larmes qu’elle sentait monter et prête à tout détruire en elle.
Le peignoir était trop chaud, trop lourd. Elle s’en débarrassa, renifla l’intérieur de la cafetière. Déjà froid. Autant faire les choses bien. Et vite, pour ne pas prendre le risque de se voir. Un vague tiers de la bouteille de bourbon, puis devant la porte du réfrigérateur le bouton du distributeur, docile, empilant les glaçons comme une mitrailleuse lâche un tir impossible à contrôler. On ne retient plus le mouvement, on s’est engagé, on ne recule pas. L’alcool roula dans sa gorge sans s’être mélangé à l’eau.
Elle marcha ensuite vers sa chambre, mais ne réussit pas à passer la dernière porte sans cogner le chambranle. Un des gonds griffa son épaule nue. Elle accéléra le pas vers son lit en poussant un petit cri. Lorsqu’elle tomba sur eux, le drap et les oreillers lui semblèrent froids, d’une blancheur repoussante, durs comme un désert abandonné par la chaleur. Les paupières lourdement abaissées par la torpeur, la respiration pesante et le corps privé de forces s’unissaient pour la pousser vers un néant informe et trop lent à entrer en elle. L’effort pour ramener la couette sur ses jambes lui parut démesuré. Et le projet de se relever pour fermer les rideaux, inenvisageable.
Même l’interrupteur de la lampe de chevet était de l’autre côté de la frontière.


3




Thomas traversa Westmount en descendant l’avenue Victoria dans sa vieille Volvo. Il céda le passage à une ambulance hurlante avant de s’engager sur le chemin Queen Mary.
Acharnement ou espoir ? Pour quelle carcasse ? Trop usée, peut-être, pour espérer finir le trajet jusqu’aux urgences. Ou encore une tentative de lutte hasardeuse contre un destin indifférent au coup porté à un enfant.
Brusque intimité entre la vie détruite et l’urgentiste faussement calme, presque sûr de lui.
Le flot de voitures se reformait derrière l’ambulance comme deux mains laissant échapper un sablier.
Thomas avait souvent embarqué dans des ambulances. Six mois après la fin de sa résidence en attendant son premier poste hospitalier.
Combien de fois avait-il demandé qu’on coupât la sirène !
On l’avait perdu, point final.
Le brancardier entrait les malades conscients dans l’ambulance, leur regard presque enfui, puis soudain vide. Tentation de les asseoir pour les étreindre, avec d’autres bras, d’autres mains, qui auraient su trembler. Et puis il y avait ces énormes trous, se reformant sans cesse, que personne n’était capable de reboucher avant des semaines, presque partout dans les rues de Montréal. Pas pratique pour injecter de l’adrénaline dans le cœur, surtout dans les virages.
Ensuite, débrancher. Penser à débrancher avant qu’on descende, avant que la famille ne se précipite vers vous.
Débrancher et fermer les yeux du cadavre. Tout le monde comprend tout de suite. On s’excuse, il y en a déjà un autre qui attend.
La voilà, la consistance de la mort, la fin inaccessible aux étrangers, aux amateurs.
Lorsque la barrière d’accès au parking de l’hôpital se leva, Thomas aperçut une voiture stationnée dans l’aire qui lui était réservée. Le panneau solennel qui montait la garde pour le professeur Thomas Schwartz impressionnait de moins en moins de monde. Il rangea sa voiture contre le banc de pelouse qui tentait de survivre au pied de l’escalier d’entrée.
Il claqua sa portière en jurant.
— Achète un camion , on te prendra au sérieux, plaisanta une voix dans son dos.
— Qui ose se mettre là ? Encore un de tes résidents ?
— Ou un de tes malades. Ils se vengent comme ils le peuvent…
Lenoir, le second du service, avait déjà enfilé sa blouse et finissait de mettre son bippeur en marche. Lorsque son regard croisa le sien, Thomas eut l’impression qu’il hésitait à lui serrer la main. Lenoir était un type immense. Il portait des manches courtes et ses avant-bras étaient recouverts d’une toison simiesque. Ses mouvements étaient lents et précis, il pouvait tenir un bistouri sans trembler pendant des heures. Chacun voyait en lui le successeur de Schwartz.
— Tu vas bien ?
C’était demandé gentiment, presque avec affection. Mais il y avait aussi de la curiosité, ou plutôt une demande de précisions. Pourquoi cette tension sur le visage de Schwartz ?
Avant de répondre, le patron défroissa soigneusement sa veste après l’avoir retirée de la banquette arrière, l’enfila sans hâte, puis regarda son adjoint dans les yeux, un sourire tranquille et amène aux lèvres :
— Ça va. Un peu débordé mais ça va. Tu as vu le planning ? On a trois tumeurs dont un méningiome ce matin, si je me souviens bien.
Lenoir lui rendit son sourire, mais sans désinvolture, avec déférence. Le ton était celui d’une amitié polie :
— Le premier est presque prêt. Le patient qu’on a vu ensemble dans ton bureau la semaine dernière, Lemercier. Tu veux qu’on commence sans toi ?
Rien d’anormal à pareille offre . Il était fréquent de démarrer une intervention sans le patron, et de ne le déranger qu’en cas de complications.
Thomas demanda qu ’on l’attende. Lenoir était sans aucun doute un technicien hors pair, un collaborateur loyal et respecté de tous : c’était aussi un lieutenant habité par l’ambition. Un petit rappel hiérarchique ferait du bien à tout le monde. Il posa sa question alors qu’il marchait légèrement en avant, sans prendre la peine de tourner le visage :
— Tu es sûr ?
Thomas avait beau ruminer l’erreur qui avait coûté la vie à madame Dumont, il n’envisageait pas de partager ses embarras de conscience avec les membres de son équipe. Cette stupide publicité dans le journal avait eu pour effet de réveiller ce souvenir douloureux sans qu’il soit parvenu à s’en libérer l’esprit avant d’entrer dans l’hôpital.
Mais ce qu’il s’avouait ne serait pas jugé par un tribunal extérieur ni jamais par une assemblée confraternelle, surtout pas par celle sur laquelle il régnait. Si Lenoir voulait insinuer par ses insistances sucrées qu’il voyait que Thomas avait des soucis, qu’il était là pour l’aider, il fallait couper court, rappeler l’existence de frontières, de territoires, de lois.
La place d’un chef de service au tableau général de la puissance hospitalière est plus ou moins haute selon le prestige des membres de l’équipe qu’il parvient à s’adjoindre. Encore faut-il avoir la capacité de garder son petit monde auprès de soi, et d’amener cette garde prétorienne infatigable et dévouée à toujours briller sans jamais trahir. Et pour y parvenir, ne pas laisser les meilleurs mettre un bout de postérieur sur le trône, tout en recrutant pour sa propre cour les sujets les plus talentueux. Travail d’équilibriste et de général en chef qui ne faisait pas de place aux états d’âme.
Est-ce que j’y crois vraiment ? s’interrogea Schwartz en s’étonnant de sentir sa main humide autour de la poignée de sa sacoche. Ne se sentait-il pas fatigué d’être le meilleur ? Ses mains étaient simplement joueuses, la transpiration ne valait pas plus que l’été, envahissant et inutile, pas plus que tout ce qui ne méritait pas d’attention et qui s’imposait par surprise, réduit à produire de petites gênes, sans aucune chance de durer.
Thomas tapota l’épaule de Lenoir en arrivant en haut de l’escalier. Il avait marqué un temps d’arrêt, et gardé une main sur le haut de la rampe. Lenoir remarqua une légère crispation, s’étonna de la question et du ton déconcertant de Schwartz :
— Ça t’arrive de douter ?
— Tu parles diagnostic ou intervention ?
— De douter, en général ?
Sa main avait lâché la rampe, on la devinait changée en poing fermé à l’intérieur de sa poche de pantalon. Lenoir s’étonna davantage :
— Je ne voyais pas du tout ce mot dans ton vocabulaire.
Schwartz reprit sa marche, et conclut d’une voix affable, comme pour mettre un terme à ce qui ne méritait désormais pas plus d’attention qu’une simple plaisanterie :
— Tu vois, je me renseigne.
Ne pas poser de questions auxquelles on ne peut pas apporter soi-même de réponse. Ne rien demander aux autres qui dépasse le simple complément d’information. Entrer dans une conversation comme dans un décor. Ne pas demander à Lenoir ou à un autre s’il doutait. Lenoir ne savait tout simplement pas de quoi il lui parlait. Il n’avait aucune idée de ce qu’était le doute pour lui, Schwartz, dont les certitudes étaient si fortes, si bien construites, qu’elles pouvaient supporter une forte dose de doute sans en être ébranlées.
Tout rentre dans l’ordre , se persuada Thomas en s’engageant dans les couloirs, Lenoir à ses côtés sifflotant comme un imbécile.


4




Lenoir accompagna Schwartz jusqu’à son bureau, situé au bout de l’étage occupé par le service de neurochirurgie, puis il retourna sur ses pas pour gagner celui des blocs.
Le bureau du patron, aux dimensions modestes, rompait avec la tristesse des couloirs. Une rangée d’étagères épaisses en bois sombre abritait de gros traités de chirurgie voisinant sans ordre avec une littérature étrangère aux lieux : catalogues de peinture signalant la reconnaissance des malades ou romans évadés d’une bibliothèque plus légère. Une console épousait la hauteur des premiers rayonnages sur toute la longueur du meuble et servait de débarras à plusieurs entassements de revues professionnelles aux intitulés complexes, la plupart anglo-saxons. Ce capharnaüm de papier traduisait à la fois une insuffisance de temps pour tout lire et une résignation à les laisser s’empiler.
La table de travail était imposante mais presque vide de documents, comme pour laisser aux avant-bras la liberté de gesticuler sur toute sa surface.
L’ordinateur et le téléphone étaient posés en biais à une des extrémités, et plongeaient vers l’extérieur au moyen d’une liasse de fils noués entre eux le long d’un des pieds de la table, comme de jeunes lianes entourant un vieux baobab.
Trois fauteuils offraient leurs accoudoirs patinés et leurs cannelures fatiguées aux patients et à leurs inquiétudes.
Le cabinet d’examen était relié au bureau par une petite porte, et annoncé par une armoire lumineuse destinée à la lecture des radiographies, fixée au mur derrière la table.
On avait accroché entre les deux fenêtres une gravure représentant le quai d’un port sur le Saint-Laurent au début du dix-huitième siècle.
Thomas se leva et rectifia l’alignement du cadre qui penchait légèrement à droite, signalant l’enfoncement des vieux bâtiments au pied du Mont-Royal.
Il regarda son courrier, enfila sa tenue blanche et s’assit un instant, bien décidé à chasser définitivement madame Dumont de son esprit avant de rejoindre le bloc opératoire. Mais le lieu était mal choisi. Il se remémorait sa patiente assise en face de lui dans cette pièce, confiante et sereine, presque joyeuse, pendant qu’il la rassurait de son mieux, sans chercher ses mots, comme toujours.
Personne n’avait évoqué en cette veille d’intervention le cadavre paisible et durci de madame Dumont, personne ne pouvait imaginer la nature exacte du deuil de ses enfants, eux qui l’avaient remercié en pleurant, lui qui avait fait tout ce qui était possible.
Il avait pourtant menti, à lui-même pour commencer, et à tous ceux qui lui avaient demandé un avis. Même devant les résidents, les assistants, il n’avait pas mis en doute sa capacité à savoir mieux que n’importe qui. C’était l’idée absolue qu’on pouvait se faire du mensonge : être à l’abri de toute critique, trop respecté pour être soupçonné d’une erreur d’appréciation, d’une décision erronée, et une fois les choses ratées, expliquer à tout le monde qu’il n’y avait aucune autre solution.
Il avait abandonné madame Dumont, il l’avait lâchée, malgré sa veste de sauveteur. Il s’était conduit comme un incapable, prétentieux et incompétent qui n’avait pas su la tirer du précipice qui l’aspirait, malgré les promesses, les diplômes, les certitudes et les probabilités abracadabrantes.
Il ouvrit machinalement une enveloppe à en-tête du Collège des chirurgiens du Québec. On le sollicitait pour présider une énième commission médicale. Ce genre de proposition permettait à l’impétrant de mesurer son crédit professionnel du moment. Publier ne suffisait pas. Présider était autrement nécessaire. Les commissions accéléraient ou bloquaient les carrières, amendaient les réformes, arbitraient les priorités, libéraient les crédits.
Il se rassura en vérifiant que ses mains étaient sèches, s’efforça de chasser madame Dumont de son esprit, réclamant à son cortex une mise en ordre de sa mémoire, un nettoyage général de ses synapses, n’importe quelle réorganisation interne, même de courte durée, pour lui permettre de se concentrer sur le texte de la lettre.
Objet de la commission : les erreurs interventionnelles à l’hôpital . Le doyen avait pensé à lui en raison de son autorité incontestée dans une discipline majeure particulièrement exposée à ce type de problème compte tenu de sa complexité. Charabia pour faire reluire une patate chaude. Combien d’excellents confrères avaient déjà poliment refusé de traverser un pareil champ de mines ?
Mais il ne fallait pas laisser n’importe qui diriger cette commission s’il refusait. Un éventuel maniaque qui viendrait fouiner dans son service. Autant tout affronter en bloc. Il déposa la lettre dans la corbeille de renvoi au secrétariat avec la mention « faire réponse pour accord/copie Lenoir » .
Il décida de laisser son service apprendre la nouvelle par le biais de son adjoint. Inutile de passer pour un intrigant au cas où le bureau du doyen aurait déjà organisé les fuites, histoire de faire pression sur lui.


5




Personne ne respectait les panneaux réservant l’usage des ascenseurs au transport des malades alités. Comme pour protester contre son utilisation abusive, la machinerie usée lançait un grincement appuyé lorsqu’elle finissait par s’immobiliser. Le soufflet d’aluminium qui dégageait l’entrée de la cabine se déroulait sans hâte pour laisser passer un brancard qui n’était le plus souvent qu’un bipède.
Thomas appuya sur le bouton du quatrième étage qui desservait les blocs opératoires. Il renonça à faire la leçon à un couple de visiteurs asiatiques ayant bravé l’interdiction d’emprunter le monte-charge, et se dirigea sans entrain vers le vestiaire.
En enfilant des vêtements propres dans le sas, il se demandait combien de temps il lui restait avant que ses mains ne se mettent à trembler. Il étendit un bras pour se convaincre de l’existence d’un long sursis, et se réjouit de le sentir raide comme une branche de chêne un jour sans vent. Il faisait régulièrement ce genre de test. Il l’avait fait le jour de l’opération de madame Dumont. Pourquoi son esprit ne s’était-il pas laissé envahir par ce souvenir un peu plus tôt dans le garage, au moment de prendre la voiture ? Fallait-il pousser le sentiment de culpabilité jusqu’à ressentir une paralysie des avant-bras ou une amputation des mains ? Laisser son cerveau libre d’organiser des coulées de transpiration pour laver tout l’opprobre dont il ne contrôlait rien ? Et sa mémoire si fidèle et si honnête, celle qui lui avait permis de tant apprendre, de si bien discerner, de remporter tous les enjeux, que pouvait-elle réparer à cette minute ? Thomas pencha légèrement la tête en arrière, appuya doucement la nuque sur la paroi carrelée du vestiaire et, les yeux clos, appela sa mémoire à l’aide.
Il se rappela la place de chacun, la couleur bleu pâle des tenues et des draps qui servaient durant chaque première quinzaine du mois, la cicatrice au front de Lenoir conséquence d’une chute de vélo, les gestes secs d’une infirmière nouvelle dans le service, les images encore fraîches du Cosí fan tutte enchanteur auquel il avait assisté la veille pour l’inauguration de la Maison symphonique de Montréal à laquelle il avait été invité, et pour finir le regard rassurant qu’il avait jeté aux résidents. Ils semblaient inquiets à l’idée d’affronter un cas difficile, mais savaient bien que le patron était spécialement là pour ce genre de situation. Pour montrer comment faire, pour confirmer publiquement qu’il savait, qu’il sauvait.
Il était d’ailleurs persuadé ce jour-là de savoir. Madame Dumont était prête, la tête rasée, l’épiderme désinfecté, l’endroit à inciser éclairé par le scialytique comme une petite scène, bordée par les champs opératoires aux allures de jolie nappe.
Il avait plaisanté avec l’anesthésiste, qui selon un rituel connu de toute l’équipe, lui avait décoché une première pique sur un ton de reproche affecté :
— Elle est prête depuis un quart d’heure. Elle était désolée de ne pas te voir avant de s’endormir.
En enfilant les gants présentés par une infirmière, il avait demandé sur un ton sec tout aussi affecté :
— Elle pensait que je lui tiendrais la main en poussant la seringue ?
L’anesthésiste avait mimé un début de génuflexion avant de vérifier ses équipements électriques, et lancé d’une voix fluette :
— La main de Dieu.
Schwartz, même pour plaisanter, ne perdait jamais une occasion de marquer son autorité. Il l’avait encore fait ce jour-là :
— Baisse l’alarme de sténose, ton truc ne marche pas.
— Tout est normal, ne t’inquiète pas, avait rectifié la momie bleue après avoir soigneusement donné les chiffres des signes vitaux à la cantonade.
Tout semblait bien organisé, une routine parfaite. Comme à l’habitude, Schwartz s’était permis une ultime raillerie avant d’empoigner ses instruments :
— Tu es monté à combien pour le sédatif ?
— Tu t’intéresses à mon boulot ? avait répliqué l’anesthésiste sans se démonter.
Le seul autorisé à conclure était Schwartz. Il l’avait fait sans rire, presque sèchement, donnant le signal du début de l’intervention :
— Rien ne résiste à la vérification.
Ces plaisanteries convenues avaient été faites cent fois et ne suffisaient toujours pas à effacer une tension bien réelle entre les deux hommes. Du point de vue du chirurgien, l’anesthésiste n’endormait jamais assez profondément, assez longtemps. À l’inverse, l’anesthésiste estimait toujours l’intervention trop longue, et inutilement élevé le risque pris à maintenir, parfois durant plusieurs heures, le malade dans un état artificiel proche du coma. Schwartz avait toujours pensé que cette tension était utile, brisant les routines, rappelant chacun à l’ordre dans ses principes et son action.
Puis le visage de Thomas avait rapidement disparu sous les équipements de macrochirurgie. Il avait calmement inspecté l’emplacement des instruments et vérifié les marques du calage de la trépanation.
— C’est un peu risqué, non ? s’était inquiété Thirouin, un des deux résidents.
Thomas se rappelait avoir souri derrière sa bavette. Agacer les résidents faisait aussi partie du rituel.
— J’ai vu pire. Tu me rappelles ce que tu dois faire si ça saigne, tout à l’heure ?
— Je vous préviens ? avait demandé Thirouin avec déférence, presque timide.
— Bonne et mauvaise réponse. Pour l’instant c’est la bonne. Je suppose que tu saurais parfaitement quoi faire, mais tu préfères te reposer en me regardant. Cela dit, j’aimerais bien qu’on inverse les rôles la prochaine fois, si tu veux me prouver que je ne me trompe pas.
Les mots, les intonations, revenaient fidèlement. Il s’était senti, comme chaque fois, heureux d’être là, savourant la joie d’être utile et le privilège de n’être jamais critiqué et d’être toujours cru.
Il avait, ce jour-là aussi, vérifié avec soin que chacun se préparait à jouer son rôle en suivant pas à pas une procédure millimétrée. Une fois le cerveau à ciel ouvert, il avait rappelé la série de gestes utiles à l’excision, et donné le signal de départ :
— On y va ? Le bistouri est branché ?
La tumeur lui avait semblé relativement accessible. Assez épaisse, logée sous le lobe gauche, comme un gros ver endormi dans un bois fibreux et humide. Il avait attaqué en automate, commentant chacun de ses gestes à l’intention des résidents. La suite semblait simple et facile.
Tout était calme, rien n’interdisait de continuer à plaisanter, même si ses bons mots remontaient à cet instant dans son ventre comme une lame dévastatrice :
— Qu’est-ce que la chirurgie ? Un artisanat dans lequel il n’y a pas de place pour l’improvisation. Rien de pire qu’un chirurgien qui se prend pour un artiste. Thirouin, tu t’es embarqué dans un métier d’obsessionnel. Pas de regrets ?
— Pas de regrets, monsieur, avait répondu l’apprenti chirurgien, cette fois sans timidité.
C’était la réponse de la vocation au maître, du savoir neuf mais pleinement conscient d’être adoubé et habile.
— Ça tombe bien, parce que tu prends le relais pour cautériser dès que j’ai tout sorti. Tu ne coupes pas l’artère cérébrale, s’il te plaît.
— Vous vérifierez sur le moniteur du sas ?
Toujours ce théorème, répété à l’envi par le patron : « la confiance n’exclut pas le contrôle ». Thirouin n’avait pas levé un œil inquiet ou suppliant vers Schwartz, il avait exprimé simplement son souci du travail bien fait, du geste irréprochable, d’une approbation légitime. Sa main immobile tenait le bistouri comme une prolongation d’elle-même. Si le patron ne lui avait pas répondu, il n’aurait pas paniqué et aurait su quoi faire. Mais Schwartz avait répondu, en retirant posément ses gants, en les jetant dans la poubelle avec désinvolture, en ignorant tout de son erreur, de sa cécité, de sa faute :
— Elle respire bien, elle ne saigne presque pas, elle dort comme un bébé. Si tu finis proprement, elle n’aura plus jamais mal à la tête après son réveil. Claude est à côté de toi si tu t’embrouilles. Je vous laisse refermer, je vais prendre un café. Pour le méningiome qui suit, vous n’avez qu’à commencer sans moi. Vous me bipez en cas de problème.
C’était sans doute ce qu’il avait dit de plus stupide dans sa vie. L’orgueil et l’aveuglement, dont il croyait seul le reste du monde accablé, avaient préparé sa dégringolade, amorcé cette chute en vrille dont la longue descente se poursuivait aujourd’hui, déclenché ce sentiment de panique que sa raison ne parvenait pas à éteindre.
Il était pourtant certain d’avoir fait pour le mieux. Aucun instrument n’avait dérapé. Mais ce jour-là, personne n’avait remarqué sur l’image grossissante du moniteur cette minuscule entaille qui avait rendu madame Dumont aveugle et sourde dans son sommeil.
Il avait coupé la tumeur trop vite, sans prendre le temps de dégager complètement le lobe qui abritait une excroissance cachée. Deux erreurs irréparables qui avaient précipité madame Dumont dans l’agonie quelques jours après l’opération.
Il avait laissé Lenoir et les résidents refermer la boîte crânienne pendant qu’il se rhabillait, avant de remonter pour entamer sa consultation de l’après-midi.
Il se rappela avoir chanté faux un aria de Mozart dans l’ascenseur, avoir ri de n’avoir été entendu de personne et avoir eu d’excellentes pensées sur lui-même dans le couloir.
Trop content d’avoir été oublié, le petit bout de tumeur avait occupé le terrain. Reprise fulgurante, coma, fin de partie.
Au moment où il ouvrit les yeux, Lantier, son homologue du service de chirurgie digestive, entra dans le vestiaire et commença à plier soigneusement ses affaires à côté de Schwartz.
La lumière était plus douce que celle du bloc. Les bancs de bois redonnaient aux lieux, avec leur usure lisse et légèrement brillante, un peu de la chaleur qui n’était pas de mise devant la table d’opération. Le désordre des vêtements suspendus ici et là, les bouteilles d’eau vides entassées dans une corbeille y contribuaient de leur mieux. Lantier s’étonna de voir son collègue si pensif :
— Tu rêves, Thomas ? Tu n’as pas l’air impatient d’opérer.
Schwartz répondit par une question, les yeux fixant le bas des placards :
— Dis-moi, Jacques, il t’arrive de douter ?
Lantier fixa à son tour le bas des placards, curieux de voir si l’explication des propos bizarres de Schwartz s’y trouvait, et plissa le front en cherchant en vain son regard toujours accroché au sol :
— Douter ? Ici ? Autant sortir. Il n’y a pas de place pour le doute chez nous, tu le sais bien.
Schwartz consentit à le regarder, à lui laisser voir ses traits tendus, ses lèvres crispées :
— Tu as raison, je me pose des questions inutiles.
Lantier non plus ne comprenait pas. Rien à voir avec un tabou. Juste une question dépassée, un autre monde, où on lui répétait qu’il n’avait rien à faire.
Thomas enfonça profondément les muscles de la naissance des pouces contre ses yeux pour ralentir son rythme cardiaque. Il secoua un peu la tête et fit mine de sortir d’une préoccupation profonde pour bavarder aimablement avec Lantier.
Ils échangèrent quelques mots en se brossant frénétiquement les mains:
— Tu es au courant pour la commission sur les interventions ?
— On vient de m’en proposer la présidence.
Lantier ne se sentait pas concerné. La légitimité de Thomas à briguer ou à remporter n’importe quelle présidence de commission était pour lui une évidence. À peine se posait-il une question de procédure :
— Ah bon, le président ne sera pas élu par la commission ?
— On a peut-être peur de ne pas avoir de candidats.
— Tu en connais beaucoup qui refusent les présidences de commission ?
Beaucoup ? Il s’interrogeait sur de possibles concurrents, sans qu’un nom lui vienne à l’esprit. Il leva un œil étonné. Thomas, lui, avait une réponse, évidemment :
— Celle-là est un peu spéciale.
— Un coup des assurances, tu crois ?
— Le doyen n’en parle pas dans sa lettre.
— On ne t’a pas encore élu doyen ?
— Tu me précéderas, Jacques !
Lantier laissa échapper un rire désabusé. Le rire des perdants aussi indifférents à leur sort que conscients de leurs limites.


6




Thomas déclencha l’ouverture de la porte coulissant e du bloc opératoire. Pendant qu’une infirmière lui nouait sa bavette derrière la nuque, il croisa le regard de Lenoir qui avait déjà chaussé ses loupes oculaires. Sa pupille dilatée était miniaturisée sous l’effet des verres et semblait fouiller son regard.
« Ne le rate pas celui-là », prévenait Lenoir. Sans menacer, sans colère, mais sans bienveillance. Thomas inspira profondément en tendant ses doigts écartés, pour enfiler ses gants de latex. Lenoir avait l’air d’insister. Mon bloc n’est pas une morgue. Oui, mon bloc, puisque tu n’es pas capable de faire ton boulot. Tu t’es engagé auprès du malade, de sa famille ? Je ne te laisserai pas la moindre chance si tu te plantes. En tout cas ne me dis pas ce que je dois faire. C’est moi qui te contrôle aujourd’hui.
Lenoir savait. Même s’il n’avait pas distinctement repéré son erreur, c’était forcément la raison de son regard insolent, de son attitude sèche.
Lorsqu’il lui avait demandé comment il allait, un peu plus tôt, il savait déjà. Mais l’interrogation amicale du matin avait cédé la place à la critique et au reproche, peut-être à la menace.
Thomas n’avait pas baissé les yeux, mais lorsque Lenoir avait demandé le bistouri avant lui, il l’avait laissé faire, sans protester. L’ infirmière s’était pourtant tournée dans sa direction, elle avait hésité une fraction de seconde, et en l’absence de réaction de sa part, elle avait déposé l’instrument sur la paume ouverte de Lenoir qui avait démarré l’intervention sans prévenir, sans rien demander.
Ses doigts en se refermant avaient entamé la légitimité de Thomas, touché sa plus profonde intimité, celle qui arbitrait dans les cas graves et l’exemptait du fléau des lois humaines.
L’opération se déroula presque en silence, chacun limitant ses paroles aux consignes de la procédure ou aux demandes d’instruments. Chaque geste semblait canaliser l’énergie disponible chez les deux chirurgiens au point de les priver de toute capacité à formuler un commentaire.

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