JE PLEURERAI PLUS TARD
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Description



Mathieu BERTRAND




JE PLEURERAI PLUS TARD



Au cœur d’une petite ville de province, Patrice Lorenzi mène une vie rangée entre des semaines en déplacements professionnels et des week-ends en famille. Le jour où son enfant disparait, ses certitudes sur la réelle valeur de l’existence s’envolent alors que sa vie de fonctionnaire modèle bascule dans l’horreur.



Une parole donnée et l’étrange proposition d’un inconnu aux allures de mercenaire vont l’entrainer dans un cauchemar dicté par la haine et animé par la vengeance. Le compte à rebours de son destin, désormais réglé sur huit semaines, ne lui laissera que le répit nécessaire à un seul et unique objectif : devenir un assassin.



Mathieu Bertrand est né en 1969 en région parisienne et a grandi en Corse.



Ancien élève des Instituts Régionaux d’Administration, il est cadre de la fonction publique.



En 2016, il publie son premier roman intitulé Les émeraudes de Satan. Son second roman Je pleurerai plus tard est un thriller reposant sur la vengeance d’un père meurtri par le destin. Il habite dans la région de Toulouse à Agen

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Informations

Publié par
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EAN13 9782490591541
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

JE PLEURERAI PLUS TARD
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
 
 
© M+ éditions
Composition Marc DUTEIL
 
ISBN 978-2-490591-54-1
Mathieu BERTRAND
JE PLEURERAI PLUS TARD
M+ ÉDITIONS
5, place Puvis de Chavannes
69006 Lyon
mpluseditions.fr
Avertissement
Bien que se déroulant dans des lieux réels, cette histoire est une fiction. Les noms et les personnages sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits existants ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.
Toutes les informations liées à l’Administration Pénitentiaire, particulièrement celles relatives à l’organisation de l’Unité Hospitalière Sécurisée Interrégionale (UHSI) de Bordeaux sont des informations disponibles sur Internet et ne relèvent en aucun cas du secret professionnel auquel l’auteur est lié par son métier (informations trouvées dans le rapport de visite du contrôleur général des lieux privatifs de liberté de 2010, rapport en libre accès sur Internet).
Pour des raisons évidentes de secret professionnel, l’aménagement intérieur et les moyens de contrôle et d’accès de l’Unité Hospitalière Sécurisée Interrégionale de Bordeaux tels qu’ils sont décrits dans ce roman sont totalement fictifs et issus de l’imagination de l’auteur.
Les moyens d’accès à l’École Nationale d’Administration Pénitentiaire ainsi que les noms des logiciels utilisés au sein du Ministère de la Justice sont inventés et la brigade de sécurité pénitentiaire, bien qu’ayant existé, est une entité de l’Administration pénitentiaire dissoute depuis plusieurs années.
Prologue
Mes yeux fixaient depuis plusieurs minutes le nœud de pendu accroché au plafonnier de la cellule. Son mouvement de balancier ralentissait progressivement et n’allait pas tarder à s’arrêter. Je tirais une satisfaction étrange, presque malsaine, de sa confection. À croire que dans certains cas, l’homme pouvait se satisfaire de la moindre action menée à bien, fut-elle sans le moindre intérêt. Bien que dans le cas présent, cette activité ait eu un but bien précis. Ou plutôt une finalité bien déterminée… Après avoir découpé un drap, j’en avais tressé deux parties de façon à réaliser une corde dans laquelle ma nuque irait bientôt se briser. Assis sur un tabouret et à moitié affalé sur l’unique table dont je disposais, je m’étais appliqué pendant de longues minutes afin que cette future cravate de la mort soit suffisamment solide pour supporter mes quatre-vingt-dix kilos. Incarcéré depuis simplement quelques heures, ma décision était prise. Je m’évaderais par le seul moyen approprié à la situation : la mort.
Depuis huit semaines, c’était la première mesure pertinente que je prenais. Durant cette période, j’avais été dans l’incapacité de réfléchir normalement ou de penser sereinement. La haine qui m’habitait dictait mes décisions autant que ma conduite. Impossible de m’extirper de ce carcan que représente l’envie de vengeance. Cela part d’un excès de rage, ça s’installe dans votre tête et ça n’en sort plus. Plus le temps passe, et plus vous ne pensez qu’à ça. De jour comme de nuit, cela en devient obsessionnel : « Il ne doit plus vivre ». Il m’est arrivé de me dire que je ne devais pas me rabaisser au niveau d’un type pareil, que je valais bien mieux que ça. Et puis de nouveau, mes pensées morbides reprenaient le dessus : « Il va payer. C’est la loi du talion. Il doit mourir ! »
Je fus sorti de mes pensées par le bruit que provoqua un gardien en soulevant le cache-œilleton. À travers un judas de plusieurs centimètres de diamètre, un œil m’observait. L’espace d’une seconde, nos regards se croisèrent. Il n’eut pas le temps de scruter en détail la cellule que déjà, il se dirigeait en courant vers un étage supérieur d’où provenait le hurlement d’une sirène d’alarme. Heureusement pour moi, la corde improvisée avait échappé à son attention. Après son départ, mes yeux s’attardèrent un instant sur la porte de la cellule. D’une couleur indéfinissable située entre le crème et le marron, elle possédait une petite boîte qui permettait au personnel pénitentiaire de déposer le courrier. Elle portait les stigmates de chewing-gums et de dentifrice sec qui avaient dû servir à coller des posters pornographiques. Sur le mur opposé se découpait l’unique fenêtre. Elle était ornée de barreaux rouillés, eux-mêmes doublés d’une épaisseur de grillage en mauvais état. À travers ce dernier, j’entendais les détenus discuter ou insulter les passants qui avaient le malheur de se trouver dans la rue. De temps à autre, je voyais passer devant cette ouverture une corde – confectionnée avec des vêtements, des morceaux de sachets ou des draps – qui servait à faire circuler des objets d’une cellule à l’autre par les façades durant la nuit. On appelait cela des yoyos . Mes yeux vinrent de nouveau heurter le nœud tombant du plafond. Le cercle dans lequel j’allais passer ma tête se déformait et ressemblait de plus en plus à un œil qui me fixait en me proposant de le rejoindre. De toute façon, rien n’invitait qui que ce soit à demeurer vivant dans ce trou à rats. Les murs jaunis par la fumée de cigarette, les hurlements des détenus, l’odeur d’urine mélangée à celle du cannabis et le bruit incessant des clés suspendues aux ceinturons des surveillants cognant les unes contre les autres pendant leurs déplacements : tout m’encourageait à quitter ces lieux au plus vite. Plus rien ne me retenant, il ne me restait qu’à partir. En y réfléchissant, même si je n’avais que quarante-six ans, ma vie avait finalement été bien remplie et pouvait se résumer à avoir vécu heureux, à avoir haï et maintenant à mourir. Sans doute le même parcours que des millions de pauvres types avant moi.
Beaucoup de personnes ont sûrement peur quand ils savent que leur fin est imminente. Ce n’était pas mon cas. Habité d’une certaine quiétude, je me sentais calme. Et pour cause : mon âme allait rejoindre celles de mes proches dans l’au- delà. À moins qu’ils ne soient au Paradis et que je m’en aille en Enfer ? Allez savoir ce qui se passe réellement quand on meurt… personne n’est jamais revenu pour le raconter !
Pour la première fois depuis bien longtemps, des larmes perlèrent sur mes joues. Epuisé par tant de malheurs, je n’arrivais même plus à hurler. J’étais tellement fatigué. Une chaleur intense me brûlait l’intérieur du ventre. Couché sur la paillasse inférieure de deux lits superposés, mon regard s’était arrêté sur le matelas inoccupé du dessus. À travers le sommier de fil de fer, les auréoles encore bien visibles d’un liquide indéterminé laissées par de précédents occupants me donnaient envie de vomir. Et toujours la même question qui me taraudait depuis mon arrivée en prison : comment la vie pouvait-elle être aussi injuste envers des gens qui n’avaient jamais commis quoi que ce soit de répréhensible envers quiconque ? Depuis mon malheur, cette interrogation ne m’avait jamais traversé l’esprit, sûrement en raison de l’obsession qui m’habitait alors : châtier l’auteur de tous mes maux.
De nouveau, mes lèvres tremblèrent. Mes larmes précédentes n’avaient pas fini de sécher que de nouveau, d’autres se mettaient à couler. Au lieu de descendre sur mes joues, elles s’étaient frayé un chemin le long de mes tempes avant d’aller se perdre derrière mes oreilles et finir le long de ma nuque. Ma vue se troublait tant mes yeux étaient irrités. Après avoir accroché le drap tressé au luminaire, j’avais tenté de me regarder dans le miroir crasseux suspendu au-dessus d’un lavabo qui ne semblait pas avoir vu une éponge depuis des années. Entre deux taches de mousse à raser séchée, mon visage m’était apparu méconnaissable. Mes yeux bleus s’étaient transformés en deux petites fentes rougies aux contours boursouflés. Une barbe de plusieurs jours, ou de plusieurs semaines, je ne savais plus, me dévorait le visage d’une oreille à l’autre. Mes cheveux châtains avaient viré au gris et étaient d’une propreté plus que douteuse. Mon apparence se rapprochait désormais plus de celle de Robinson Crusoé que de la personne que j’étais deux mois auparavant, mais qu’importe… là où je me rendais, personne ne jugerait mon physique.
Toujours allongé, je réfléchissais à ces huit dernières semaines durant lesquelles tant de malheurs s’étaient abattus sur moi et qui finalement, m’avaient vu plonger dans la folie de l’homme blessé que j’étais devenu. Peut-être qu’à travers cette vengeance, j’avais tenté d’exorciser mes propres responsabi lités dans ce drame. Toujours par ambition professionnelle, ce putain de leitmotiv qui m’avait guidé pendant tant d’années, j’avais laissé ma famille dans le sud de la France alors que je travaillais à l’autre bout du pays. L’ascenseur social comme disent les initiés. Ma femme était alors restée seule à s’occuper de notre fils de neuf ans malgré une profession d’infirmière libérale aux horaires contraignants.
Et Nathalie avait accepté sans broncher. Je l’entends encore me dire : « Si cela peut t’aider à t’épanouir dans ton travail et te permettre de progresser, vas-y ! Avec Antoine, on se débrouillera, ne t’inquiète pas ! » Ses paroles résonnaient encore dans ma tête. Cette simple phrase m’avait rassuré, tranquillisé. Peut-être que ces trois derniers mots étaient finalement les véritables auteurs du crime car je les avais pris au pied de la lettre. Parti rassuré, mon installation à Dijon s’était passée sans encombre. Sept cents kilomètres à parcourir tous les week-ends pour rejoindre Agen et ainsi retrouver les miens et me ressourcer en famille. Je revoyais les bandes blanches interminables qui séparaient en deux la chaussée de l’autoroute, ces pauses devant les distributeurs de café des stations-service, mes yeux qui se fermaient entre Montauban et Agen alors qu’il était deux heures du matin et que j’étais encore à plus de cent kilomètres de chez moi, ces milliers de bornes réalisées en quelques mois pour voir Antoine et profiter de nuits passionnées avec Nathalie. Paradoxalement, cet éloignement nous avait permis de nous rapprocher et de nous aimer à nouveau comme au premier jour.
Mes pensées divaguaient et finirent par me ramener à la situation présente. Un sourire fit tressaillir furtivement mes lèvres. Je revis la tête du surveillant du greffe de la prison lors de mon arrivée et les questions qu’il m’avait posées :
– Je dois vérifier votre identité. Quel est votre nom ?
– Lorenzi.
– Prénom ?
– Patrice.
– Date de naissance ?
– 12 septembre 1969.
– Profession ?
C’est finalement avec du plaisir, voire une certaine euphorie, que j’avais répondu à cette dernière question :
– Je suis Directeur de services pénitentiaires. 
Le maton avait soulevé la tête pour m’observer, les yeux écarquillés, stupéfait par ce qu’il venait d’entendre. L’un des policiers qui m’avaient escorté depuis le tribunal confirma :
– Dans ses affaires, il y a une carte professionnelle de votre administration qui atteste de sa profession. 
Constatant la nervosité du fonctionnaire, je n’avais pu m’empêcher de lui conseiller : 
– À votre place, je contacterais le directeur pour l’informer de la particularité de la situation parce que vous n’allez pas pouvoir me mettre avec des droits communs. Il va falloir me placer à l’isolement. 
Après avoir laissé passer cet instant de flottement dû à la surprise, le greffier s’était repris et m’avait répondu :
– Oui, le directeur n’est pas là aujourd’hui, mais je pense qu’il fera votre entretien de détenu-arrivant  demain matin à la première heure. En attendant, le lieutenant de permanence va vous placer au quartier d’isolement. 
Quittant la pièce et voyant le surveillant qui m’avait écroué saisir son téléphone, j’avais aussitôt compris que la nouvelle de mon incarcération allait faire le tour de la prison en quelques minutes. Les personnels comme les détenus seraient bientôt tous informés de ma présence.
Quelques instants plus tard, je me retrouvai dans une cabine d’environ un mètre carré, fermée par un simple rideau dont les murs avaient une couleur bleu vif, identique à celle d’un bloc opératoire. Je passai à la fouille à corps, moment de honte pour tant de personnes qui étaient incarcérées pour la première fois. Contre toute attente, cela ne me dérangea pas vraiment. La seule pensée qui me traversa l’esprit en cet instant fut celle de l’étrangeté de la situation. De l’ironie du sort, en quelque sorte. Après tant d’années à avoir réalisé ou ordonné des fouilles, c’était désormais à moi d’y passer. Bizarrement, c’était l’agent en charge de cette mission qui peinait à me regarder. En l’absence du moindre chevron argenté sur son polo bleu marine, je compris qu’il était élève-surveillant et que la situation semblait le mettre profondément dans l’embarras. Il avait le visage juvénile et la transpiration naissante du fonctionnaire-débutant en pleine difficulté. Après avoir ôté l’ensemble de mes vêtements, mes bras tendus commencèrent par lui présenter mon pantalon pour qu’il le contrôle. Il osa quelques mots :
– Je suis désolé, Monsieur le Directeur, mais je suis obligé… 
Après l’avoir observé un instant, il m’inspira finalement pitié. 
– Vous savez, au cours de votre carrière, vous croiserez en détention d’anciens fonctionnaires emprisonnés qui auparavant travaillaient pour le ministère de la Justice, de l’Intérieur ou encore des Finances. Laissez vos sentiments de côté et effectuez votre travail sans tenir compte de la personne que vous avez en face de vous. Par ailleurs, ne m’appelez pas Monsieur le Directeur, mais simplement Lorenzi, sinon vous vous ferez taper sur les doigts par votre hiérarchie. 
Il inclina légèrement la tête vers moi, sûrement en guise de remerciement. Mes paroles l’avaient mis à l’aise et il finit tranquillement son ingrate mission avant de m’escorter jusqu’au bureau d’un lieutenant guère plus âgé que lui.
Ce dernier me reçut sans délicatesse, mais avec justesse. Son positionnement professionnel vis-à-vis de moi était clair et sans équivoque. Dès qu’il me proposa de m’asseoir, je compris que mes anciennes fonctions n’altèreraient pas ses décisions à mon encontre et que je serais pour lui un détenu lambda. Ses cheveux noirs, ses yeux marron légèrement bridés et son visage au teint cuivré lui donnaient un air d’Indien nord-américain. La rencontre se poursuivit une dizaine de minutes durant laquelle il m’informa qu’en raison de mon statut d’ancien cadre pénitentiaire, j’allais être placé à l’isolement pour ma sécurité. Il m’expliqua ensuite le fonctionnement de la prison et particulièrement celui de mon futur quartier. Son ton clair et précis ne laissait planer aucun doute sur les compétences de cet officier. Après tant d’années dans cette administration, j’avais appris à différencier en quelques instants les bons fonctionnaires de ceux dépourvus de la moindre conscience professionnelle. Celui-ci appartenait à la catégorie sur laquelle un directeur de structure pouvait s’appuyer sans hésitation pour le bon fonctionnement de son établissement. Alors qu’il débitait un discours que je connaissais déjà par cœur, mes yeux balayèrent le bureau dans lequel nous nous trouvions. Il était à l’image de l’individu qui l’occupait : rangé, organisé et propre. Seuls quelques dossiers suspendus aux rayonnages d’une armoire et un Code de procédure pénale disposé sur une table étaient visibles. À l’issue de l’entretien, il m’escorta en compagnie d’un surveillant vers ma future cellule.
Mes pensées revinrent au présent. Mon regard remonta du sol de la cellule à la corde qui m’attendait et qui semblait me dire : « C’est quand tu veux ! »
Longtemps, j’avais eu peur de mourir. Deux accidents de la route et un cancer des poumons cinq ans auparavant m’avaient incité à prendre conscience de la valeur de la vie. Cela n’était au final qu’un état d’esprit à un moment bien déterminé. Quand vous avez des choses qui vous raccrochent à la vie, vous ne voulez pas les perdre. Mais quand vous ne possédez plus rien d’important, ni plus le moindre sentiment, la mort devient finalement une échappatoire plutôt acceptable. Tout avait basculé tellement vite… huit semaines… huit semaines qui vous transportent du bonheur absolu au malheur le plus total, de la soif de vivre au désir de mourir…
1
Huit semaines plus tôt…
Vingt-cinq années de travail et plusieurs examens successifs m’avaient permis d’accéder à un poste à responsabilités. Ma carrière avait commencé au début des années quatre-vingt-dix comme surveillant. J’avais ensuite gravi tous les échelons de la hiérarchie des personnels de surveillance avant d’atteindre le poste de directeur de services pénitentiaires. Une première affectation à Fleury-Merogis en qualité de responsable du bâtiment D4 pour enfin finir chef du Département de la sécurité à la direction interrégionale de Dijon. Si mes fonctions étaient désormais bien plus bureaucratiques qu’opérationnelles, mes missions d’appui technique aux prisons de la région Dijonnaise me satisfaisaient pleinement. Néanmoins, le bien-être que je trouvais dans mon travail était loin de combler l’absence de ma famille. Mais comment faire ? Je ne pouvais décemment pas demander à Nathalie de me suivre de nouveau. Elle qui s’était tant sacrifiée pour moi, pour ma carrière. Chaque concours obtenu avait donné lieu à un déménagement. Et systématiquement, cet éternel recommencement qui consistait à trouver un nouveau travail, de nouveaux amis et à découvrir une nouvelle ville. Cette fois-ci, non. Elle resterait à Agen où nous possédions une maison achetée sept ans plus tôt et dès que possible, je la rejoindrais. La proximité de l’École nationale de l’administration pénitentiaire et son nombre incalculable de postes vacants me laissaient espérer un retour en Lot-et-Garonne dès l’année suivante.
Mon bureau était identique à celui de milliers d’autres fonctionnaires français. Un parquet marron et des murs blancs sur lesquels étaient accrochés des organigrammes du ministère de la Justice et des cartes géographiques du département. Deux armoires métalliques que j’avais ouvertes le jour de mon arrivée étaient pleines de cartons sur lesquels des dates indiquaient des documents archivés depuis plus de huit ans. Supposant que tous mes prédécesseurs avaient dû effectuer le même geste, j’avais refermé les portes coulissantes de ces meubles pour ne plus jamais les rouvrir. Un fauteuil de cuir noir me permettait de m’asseoir face à un bureau démesuré autour duquel quatre personnes auraient pu prendre place sans se gêner. J’y avais déposé une parure de bureau composée d’un sous-main bordeaux et d’un pot à stylos, offerte par Nathalie lors de ma nomination. Sous l’écran de mon ordinateur était posé un petit pliage fait par Antoine représentant son Pokémon préféré. Il me porterait toujours chance et me permettrait de penser à lui quand je ne serais pas à ses côtés, m’avait-il dit en me le donnant. Ce petit bout de papier ne me quittait plus depuis près de trois ans.
Nathalie était infirmière à domicile. Ce travail libéral, dont elle appréciait particulièrement le contact avec les patients, lui permettait de se sentir bien plus utile que dans un centre hospitalier où le travail à la chaîne avait fini par la lasser. La seule contrainte était des horaires extensibles qui la voyaient souvent partir vers six heures le matin et terminer le soir vers vingt heures. Sa pause de midi à seize heures trente lui permettait d’aller récupérer Antoine à l’école. Seul le matin nous causait un réel problème d’organisation. Le soir en le couchant, ma femme déposait un téléphone sur sa table de nuit et je l’appelais à sept heures trente. Du haut de ses neuf ans, il se levait seul et prenait son petit-déjeuner sur la table du salon en regardant des dessins animés. Il finissait par s’habiller vers huit heures quinze avant d’aller jusqu’au portail de notre maison, endroit où une amie le récupérait pour le déposer à l’école. Le soir, il avait une assiette prête dans le four à micro-ondes qu’il réchauffait juste après avoir pris sa douche. Nathalie arrivait vers vingt heures pour l’embrasser, lui lire une petite histoire et le coucher. Au final cette organisation fonctionnait plutôt bien.
Ce matin de début octobre, comme chaque jour, la sonnerie stridente de mon appel téléphonique l’avait réveillé.
– Allo ! C’est qui ?
– Bonjour mon petit bonhomme, c’est papa. Il faut te lever pour aller prendre ton petit-déjeuner, répondis-je d’une voix la plus douce possible.
– Bonjour papa. Tu es déjà à ton travail ?
– Oui, Antoine. Et toi, tu vas devoir te préparer pour aller au tien.
– Papa, tous les matins tu me dis ça, mais je n’ai pas de travail moi, je vais à l’école.
– Alors, prépare-toi pour aller à l’école. Et surtout pense à bien surveiller l’heure et à ne pas être en retard devant le portail.
– Mais oui, papa. Je suis grand !
– Je sais. Je te fais un gros bisou et je te souhaite une bonne journée.
– Moi aussi, papa. Et travaille bien !
– Toi aussi travaille bien. Je te rappelle ce soir.
– Bisous papa.
– Bisous Antoine.
Tous les matins depuis la rentrée scolaire, un mois auparavant, nous tenions cette même discussion, quasiment mot pour mot. Il aimait se préparer seul. Il était fier de raconter à ses copains qu’il n’avait plus besoin de sa maman pour prendre son petit-déjeuner et aller à l’école. La seule chose qu’il ne savait pas était que Maryse, la personne qui le récupérait tous les matins, téléphonait à Nathalie pour lui confirmer la bonne prise en charge de notre fils.
Maryse était une personne de confiance. Nous avions tissé une relation d’amitié avec elle et son mari dès notre arrivée à Agen. Pour parer à toute éventualité, elle possédait la télécommande du portail et les clés de notre maison. Cela avait déjà été utile quand Antoine, suite à mon coup de téléphone, s’était rendormi. Ce jour-là, ne le voyant pas, elle était entrée dans la maison et avait dû le réveiller sans ménagement pour éviter un trop grand retard à l’école. Depuis, Antoine veillait à bien se lever dès mon appel, tant il avait peur de se rendormir.
Comme tous les jours, mon arrivée à la Direction avait eu lieu vers sept heures quinze. Je préférais commencer tôt, appréciant particulièrement l’ambiance feutrée et calme des couloirs déserts. Elle détonnait avec l’activité de fourmilière qui y régnerait un peu plus tard. Après avoir pris un café au distributeur situé au rez-de-chaussée, j’étais remonté au troisième m’installer devant mon bureau. À l’instar de la plupart des ordinateurs de l’Administration, le mien mettait près de dix minutes à s’allumer, attente dont je profitais pour passer le coup de fil matinal à mon fils.
Après avoir raccroché, ma journée de travail commençait officiellement. Elle débutait par l’ouverture des courriels. Depuis la veille, une trentaine de messages m’attendait dont certains avaient été expédiés tard dans la soirée. Il n’était pas rare de voir des Cadres demander des renseignements ou informer de difficultés dans leur établissement vers vingt-trois heures. Et à chaque fois le même souvenir. Quelques années auparavant, mon beau-frère et moi avions eu une discussion animée sur le travail des fonctionnaires. Comme de nombreuses personnes travaillant dans le privé, il s’imaginait que les agents de l’Etat étaient payés à ne rien faire et qu’ils ne passaient guère plus de quatre heures par jour au travail, tout ça aux frais du contribuable. J’avais eu beau lui expliquer que si cela existait peut-être, il y avait aussi des fonctionnaires qui travaillaient cinquante heures par semaine, avaient des responsabilités énormes et ne dormaient que très peu tant leur téléphone de permanence passait son temps à sonner. Il ne m’avait pas cru, supposant que le rangement de bouteilles de jus de fruits dans les rayonnages de supermarché était le seul emploi noble, harassant et valorisant. Il s’était borné à penser que tous les autres travailleurs, et particulièrement ceux de la fonction publique, n’étaient que des fainéants surpayés. À la vue de ma femme et ma belle-sœur qui souriaient, j’avais fini par abandonner la conversation, me rendant compte de sa stérilité autant que de sa stupidité. Plus tard dans la voiture, rentrant chez nous, Nathalie m’avait traité de con en souriant, m’expliquant que j’étais aveugle si je n’avais pas vu que son frère était simplement jaloux de l’évolution de carrière que j’avais eue, quand lui occupait le même poste d’employé de rayon dans la grande distribution depuis plus de vingt ans.
Vers huit heures, alors que le bruit des aspirateurs des personnels d’entretien s’arrêtait, les premiers collègues arrivaient. Les discussions animées dans les couloirs, les quelques notes de musique émises par les systèmes d’exploitation des ordinateurs lors de leur lancement et les toussotements des cafetières électriques finissaient de donner vie à l’ensemble des services administratifs de la Direction. Les matinées débutaient systématiquement par un briefing en salle de réunion. Durant cette trentaine de minutes, j’exposais l’actualité du service et en retour, les agents, quant à eux, remontaient les difficultés qu’ils devaient affronter. À dix heures, le directeur interrégional réunissait les chefs des quatre départements pour le rapport de direction. Ce jour-là, rien de bien particulier n’ayant été signalé ni aucun évènement touchant le ministère ne faisant la Une des médias, nous étions ressortis quinze minutes plus tard.
À peine avais-je franchi le pas de la porte de la salle de réunion que je vis dans le couloir ma secrétaire en train de sautiller sur place. Cette réaction était souvent signe qu’elle avait quelque chose d’urgent à me dire.
– Oui, Sandrine, il y a un problème ? m’enquis-je, intrigué.
– Votre épouse vient de tenter de vous joindre trois fois lors du dernier quart d’heure. Il faut que vous la rappeliez de toute urgence.
– OK, je vous remercie.
Nathalie devait, comme régulièrement depuis qu’elle avait changé de voiture, avoir un problème mécanique. La semaine précédente, elle m’avait envoyé un message accompagné d’une photo de son tableau de bord. Paniquée, elle s’interrogeait sur la signification du témoin lumineux qui clignotait irrégulièrement. Je n’avais pu m’empêcher de sourire en lui expliquant que cela correspondait à un manque de produit lave-glace et qu’à priori, elle ne risquait pas grand-chose. Son commentaire s’était alors limité à un simple « Je suis vraiment nulle en mécanique ».
Plongeant ma main dans la poche droite de mon pantalon pour y récupérer mon téléphone portable, je constatai qu’il était en mode « réunion » et ne pouvait donc ni sonner ni vibrer. En allumant l’écran, je vis qu’elle avait aussi appelé à plusieurs reprises sur cet appareil. Une onde d’appréhension me traversa le corps alors que je rejoignais mon bureau. Elle n’aurait pas tenté de me contacter à d’aussi nombreuses reprises dans un délai aussi court s’il ne se passait pas quelque chose d’important. Après m’être enfermé puis attablé à mon poste de travail, j’appuyai sur la photo de Nathalie affichée sur l’écran de mon mobile. Aussitôt, son numéro se composa de façon automatique. La première sonnerie n’avait pas fini de résonner dans mon oreille, qu’elle décrochait et sans un mot de politesse ni le moindre commentaire, elle me parla d’une voix tremblante et particulièrement hésitante :
– Il faut que tu rentres à Agen.
– Quand ? Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, interloqué.
– Immédiatement. Prends ta voiture et viens vite, répondit Nathalie d’une voix inquiète.
– Mais pourquoi ?
– Antoine est malade. Il est à l’hôpital.
Mon cœur se souleva dans ma poitrine. Aux intonations de ma femme, je compris que cela était grave. Ma respiration s’accéléra légèrement dans l’attente d’une suite qui ne vint pas.
– Quelle maladie ? Qu’a-t-il ? questionnai-je, alors qu’un sentiment de panique commençait à m’envahir.
– Ce… ce n’est pas très grave, mais tu dois rentrer. Le médecin pense à l’appendicite. Je ne peux pas rester seule, j’ai mon travail. Viens vite, s’il te plaît.
– J’avertis mes supérieurs et je pars. Il est dix heures quarante-cinq. Je serai à la maison vers dix-huit heures. On se rejoint directement à l’hôpital ?
– Non, viens plutôt à la maison.
– Comment ? Tu n’es pas avec Antoine à l’hôpital ?
– J’y suis actuellement mais en fin de journée, je serai à la maison. Arrête de me poser des questions et prends la route, balbutia-t-elle.
– D’accord. À tout à l’heure.
– Et roule doucement.
– Promis, dis-je en raccrochant.
Suite à la pose d’une semaine de congés pour me mettre en règle avec mes obligations administratives, je sortis enfin de la Direction interrégionale.
Après une quinzaine de minutes bloquée dans les embouteillages, ma voiture circulait désormais sur l’autoroute A31. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas mis de musique, bien trop préoccupé par la santé de mon fils. Les kilomètres défilaient. Il était quatorze heures trente et déjà mon véhicule se trouvait à la hauteur de Clermont-Ferrand. La discussion avec Nathalie revenait sans cesse dans ma tête. Quand on vit longtemps avec une personne, on en connaît tout, jusque dans la moindre expression qu’elle utilise. Et là, manifestement, elle m’avait menti ou en tout cas, elle ne m’avait pas tout dit. Que pouvait-elle me cacher ? Pour quelle raison ne restait-elle pas à l’hôpital avec Antoine ? Pourquoi m’avait-elle demandé de la retrouver à la maison ? À moins qu’elle n’ait prévu de finir sa tournée dès mon arrivée à Agen ? Cela pourrait être la raison qui la pousse à quitter la chambre d’Antoine. À l’inquiétude que j’éprouvais pour la santé de mon fils venaient s’ajouter toutes ces questions qui se bousculaient dans ma tête.
Seize heures. Brive-la-Gaillarde. Plus que deux heures avant d’atteindre ma destination. Malgré un temps orageux, je n’avais pas eu la moindre goutte de pluie durant mon trajet. Baissant mon regard pour inspecter mon tableau de bord suite au petit avertisseur sonore que je venais d’entendre, je constatai que la jauge d’essence de mon véhicule commençait à clignoter. Cinq cents kilomètres sans la moindre pause. Je décidai de m’arrêter pour remplir mon réservoir et prendre une boisson chaude. Un instant plus tard, mon clignotant informait les autres conducteurs que ma voiture sortait de l’autoroute pour suivre le panneau indiquant l’aire « Jardin des Causses du Lot ».
Après avoir fait le plein de carburant et m’être garé sur le parking en épi face à la vitrine décorée aux couleurs d’une chaîne de stations-service, je suivis directement le panneau indiquant les toilettes. Je me dirigeai ensuite vers les machines à café où j’optai pour un allongé sans sucre . Une fois la boisson écoulée, je saisis le gobelet en carton et vins le poser sur les tables hautes placées face aux distributeurs. Je me rendis compte que lors de ces trajets réguliers, j’avais fini par acquérir des automatismes, reproduisant à chaque étape de mes voyages exactement les mêmes gestes. Depuis mon enfance, l’ambiance régnant dans ce type d’endroit m’avait toujours fasciné. J’aimais observer ces inconnus qui se croisaient et ne se reverraient jamais, tous ces enfants fatigués et endormis dans les bras de leurs parents, ou encore ces autocars de transport scolaire déversant des adolescents en tenue de ski ou en route pour une classe verte au fin fond des montagnes Pyrénéennes.
Voyant mes deux voisins concentrés sur un téléviseur fixé au mur, mes yeux se posèrent à leur tour sur l’écran. Après quelques secondes à observer la diffusion, je compris ce que les deux camionneurs suivaient avec tant d’attention. Je faillis m’effondrer à la vue des images. Un sentiment de panique m’envahit. Mes jambes se mirent à trembler et ma vue se troubla. Mon cœur accéléra au point de presque traverser ma poitrine. Abandonnant mon café encore fumant, je courus vers ma voiture avant de m’arrêter net. Non, il fallait d’abord appeler Nathalie. De nouveau, changeant d’avis, je décidai finalement de reprendre la route pour ne pas perdre de temps. Moins d’une minute plus tard, au détriment de toute notion de sécurité, ma Peugeot circulait à cent soixante kilomètres-heure alors que mon mobile était greffé à mon oreille. Malgré des appels en continu, ma femme ne répondait toujours pas. Elle avait compris que je savais…
2
Dix-sept heures quarante. Alors que j’arrivais enfin à Agen, le sentiment de panique qui m’étouffait était toujours présent. Il me dévorait de l’intérieur tel un rat affamé sur un monticule de sacs-poubelle éventrés. Et cette sensation persistante de vivre les heures les plus dures de ma vie. Celles que n’importe quel parent voudrait ne jamais connaître. Je revoyais cette image qui me poursuivait depuis deux cents kilomètres. Cela avait commencé par une sirène d’alarme. Puis un fond d’écran rouge sur lequel se découpaient en lettres blanches les deux mots qui avaient tant attiré l’attention des deux camionneurs : alerte enlèvement. Ensuite, alors qu’apparaissait l’emblème du ministère de la Justice coloré des trois teintes du drapeau national, une voix grave signalait qu’un enfant avait disparu. Et enfin s’étaient affichés à l’écran une photo et un numéro de téléphone d’urgence. Sans prêter attention au visage de l’enfant, j’avais commencé par lire le texte. Dès les premiers mots qui informaient le téléspectateur qu’un garçon de neuf ans prénommé Antoine avait été enlevé en Lot-et-Garonne, mes yeux se portèrent sur la photo. Quand je reconnus le sourire de mon fils, je restai hébété quelques instants. Peut-être étais-je en train de cauchemarder, allongé sur la banquette arrière de ma voiture ? Mais non, ce cliché avait été pris quelques semaines auparavant alors que l’on visitait un zoo dans la région bordelaise. Je l’avais ensuite envoyé à Nathalie par message électronique, cette dernière n’ayant pu venir avec nous, bien trop prise par son activité professionnelle.
Les quelques secondes passées devant ce téléviseur dans une station-service resteraient gravées en moi à tout jamais tant ce moment avait été le départ d’une descente aux enfers devenue inévitable. Lorsque ma voiture pénétra dans notre propriété, je fus tout d’abord surpris de trouver le portail ouvert alors que nous possédions deux chiens qui n’aspiraient qu’à se sauver. À la vue du nombre de véhicules stationnés dans notre jardin, je compris que Nathalie avait sans doute enfermé les animaux dans leur chenil de façon à ce que les visiteurs puissent entrer et sortir sans la déranger. Comme à son habitude, ma belle-mère Marie-Jeanne avait garé son SUV japonais face à l’abri de jardin. Veuve depuis quelques années, elle vivait à La Rochelle et avait dû prendre la route dès connaissance de la situation. Un véhicule des forces de l’ordre était présent ainsi qu’une berline noire que j’identifiai immédiatement comme étant celle de l’un de nos voisins. Malgré ce monde, un silence total, presque morbide, régnait dans la maison. Personne n’étant venu m’accueillir, j’allai directement dans la salle de séjour. À mon arrivée dans la pièce, deux hommes en uniforme et ma belle-mère se levèrent. Cette dernière me prit dans ses bras en me chuchotant à l’oreille : 
– Il s’est passé quelque chose. 
Après l’avoir repoussée doucement en lui répondant que je savais, je serrai la main des policiers sans même les voir, cherchant Nathalie du regard. Elle était assise dans l’un des deux fauteuils de cuir gris qui meublaient notre salon, les jambes relevées, les cuisses contre sa poitrine, elle semblait terrorisée. Cette vision de ma femme, le corps effectuant un léger mouvement de balancier contre ses jambes positionnées tel un bouclier, me fit penser à une personne en grande souffrance. Elle fixait le sol, ses mains jointes couvrant une partie de son visage. Elle ne jeta pas le moindre regard vers moi. Je n’étais même pas sûr qu’elle m’ait vu ou simplement perçu ma présence. Si dans la matinée elle avait pu me téléphoner, elle semblait désormais incapable de communiquer. Alors que j’avançais vers elle, ma belle-mère me retint par la main en chuchotant   : 
– Cela fait plus de deux heures qu’elle s’est enfermée dans un mutisme dû à son état de choc. Le médecin est passé et lui a donné un calmant. Elle devrait bientôt aller mieux mais pour l’instant, il faut la laisser tranquille. Tu dois patienter un peu avant de lui parler.
Je me tournai vers les deux agents de police pour les interroger : 
– Où est mon fils ? Pouvez-vous me dire comment un enfant peut disparaître en plein jour ? 
L’un d’eux, désignant mon épouse d’un mouvement du menton, me demanda si l’on pouvait aller dans une salle voisine. Sans un mot, je les guidai vers la cuisine. Alors que le premier était grand et mince, presque filiforme, le second était légèrement plus petit mais paraissait être adepte de musculation, tant ses pectoraux et de ses biceps tendaient son polo dans tous les sens. Ce fut ce dernier qui entama la discussion :
– Tout d’abord, nous sommes désolés d’avoir demandé à votre épouse de mentir au sujet de l’hospitalisation d’Antoine. Nous ne voulions pas que votre retour en voiture se solde par un accident. On n’est pas toujours prudent dans des moments si difficiles...

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