La Corriveau
131 pages
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La Corriveau , livre ebook

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Description

Un vol est perpétré au Musée de la civilisation de Québec. Le gibet de Marie-Josephte Corriveau a disparu. L’inspecteur Constantin Lorrain fait appel au journaliste Félix Saint-Clair pour l’aider à élucider le mystère. Mais qui peut bien être intéressé par cet artéfact ?
Cette fois c’est dans l’univers glauque des sorcières de Salem que la curiosité du fougueux journaliste le mènera. Là d’où il risque de ne jamais revenir…
Minuit 13 est une collection inspirée de personnages et de phénomènes réels.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 avril 2015
Nombre de lectures 16
EAN13 9782894359396
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

JEAN-NICHOLAS VACHON
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-939-6 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-738-5 (version imprimée)

© Copyright 2015

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
1
La Nouvelle-Orléans, un peu après minuit

— Ils chargent un cercueil à bord de l’avion! dis-je en plaquant mon nez contre le hublot qui jouxte mon siège.
Cette exclamation s’adresse à Julien, mais je l’ai lancée si fort que tous les passagers francophones qui prennent place dans les bancs avoisinants étirent le cou pour voir ce qui se passe à l’extérieur. Presque au même instant, les lumières de la cabine vacillent. De l’autre côté de l’allée, une femme demande l’heure à l’agent de bord qui l’aide à ranger son bagage. Je connais la réponse sans avoir à consulter ma montre.
— It’s precisely thirteen past twelve 1 , répond l’employée de la compagnie aérienne dans un anglais fortement teinté de l’accent des bayous louisianais.
Un mauvais pressentiment m’envahit, mais Julien le chasse brusquement de mon esprit en me bousculant pour regarder à son tour par le hublot.
— Ça donne froid dans le dos, grommelle-t-il en constatant que je dis vrai. C’est un peu comme si on voyageait à bord d’un immense corbillard.
À l’avant de l’appareil, un bébé exténué se met à hurler dans les bras de sa mère. Les passagers, devenus impatients à cause du retard de plusieurs heures du transporteur, se hâtent de gagner leur place. Pendant que, penché par-dessus moi, Julien épie l’embarquement de la tombe, je farfouille maladroitement de chaque côté de mon siège pour trouver les extrémités de ma ceinture de sécurité. La climatisation de la cabine fonctionne mal et une désagréable odeur de renfermé accompagne la chaleur suffocante qui y règne.
— Je ne savais pas qu’on pouvait transporter un mort dans la soute d’un avion ordinaire, dit Julien en se redressant pour se caler dans son siège. Ah! Je suis affamé! Est-ce que tu as faim, toi aussi?
— Je suis en nage et j’ai les nerfs en boule, dis-je sans quitter le cercueil des yeux. Ce ne sont pas des circonstances qui m’ouvrent l’appétit.
— Il fallait s’attendre à un peu de chaleur en visitant La Nouvelle-Orléans. On est quand même en juillet!
— Aurais-tu déjà oublié les neuf heures qu’on vient de passer dans un aéroport bondé dont la ventilation laisse à désirer?
Le sang cubain qui coule dans les veines de mon ami explique sans doute l’étonnante résistance dont il fait preuve à l’égard de la chaleur. Pendant notre séjour en Louisiane, pas une seule fois il ne s’est plaint de la touffeur mortelle qui me faisait dégouliner de sueur. Le pire, c’est que je ne suis pas au bout de mes peines; l’application météo de mon téléphone intelligent vient de m’apprendre que, à Québec, c’est la canicule. À mon retour, mon appartement situé au dernier étage d’un immeuble du centre-ville se sera transformé en un véritable four crématoire. Cette seule perspective achève de noircir mon humeur déjà massacrante.
Dehors, les bagagistes s’exécutent beaucoup trop lentement à mon goût, comme s’ils se plaisaient à manipuler la bière sinistre aux ferrures argentées. Même si je préférerais m’absorber dans la lecture de l’un des magazines que je me suis procurés dans une boutique de l’aéroport, je n’arrive pas à m’empêcher de suivre l’opération des yeux. Une seule pensée retient toute mon attention : un mort va voyager avec nous.
— Ne t’en fais pas, dans quelques heures, on sera enfin à la maison, commente Julien avec une légèreté qui ne fait que m’irriter davantage.
Les agents de bord pressent les passagers de prendre place; ils s’apprêtent à diffuser les consignes de sécurité. Le front plaqué contre le hublot, je baisse les paupières quelques secondes dans l’espoir de retrouver un peu de calme. La fraîcheur du verre me fait du bien, mais la cacophonie ambiante m’empêche d’éprouver une quelconque paix. Quand je rouvre les yeux, la tombe a disparu dans le ventre de l’avion et les bagagistes s’éloignent à bord de leur chariot hydraulique. Quelques minutes plus tard, la porte d’embarquement se ferme, la passerelle se détache de la carlingue et l’avion recule lentement. Bientôt, nous sommes sur la piste, prêts pour le décollage.
— C’est pas trop tôt, dis-je entre mes dents serrées.
Quand les réacteurs se mettent à rugir plus fortement, la climatisation connaît un regain de vigueur et dispense une fraîcheur que je n’espérais plus. Les lumières de la cabine s’éteignent; un silence pesant s’installe aussitôt parmi les passagers. Quand l’avion s’élance, une peur irraisonnée m’étreint. Malgré mon appréhension, l’appareil décolle doucement et s’élève dans le ciel voilé de La Nouvelle-Orléans.
***
— Qu’est-ce qu’il a dit? me demande Julien en fronçant les sourcils.
Je vais lui répondre, mais une importante secousse freine mon élan. De l’autre côté du hublot, un éclair puissant zèbre le ciel d’encre. Je me cramponne aux accoudoirs de mon siège, même si cela n’a aucun effet sur les turbulences que nous traversons.
— Accroche-toi! Le commandant vient de demander au personnel de la cabine de se préparer à un atterrissage d’urgence.
— Mais pourquoi? s’exclame mon ami, soudain anxieux.
Nouvelle secousse. Derrière nous, une femme n’a pas pu retenir un cri.
— En plus de l’orage, il semble qu’on ait un pépin technique.
Un sourire crispé sur le visage, les agents de bord regagnent leurs strapontins avant que l’avion amorce sa descente. Dans la cabine, plus personne ne parle et l’anxiété généralisée est palpable. À l’extérieur, on jurerait que la tempête gagne en intensité. Des bourrasques malmènent les ailes de l’appareil et les nuages, menaçants, nous paraissent de plus en plus épais. À travers le ronronnement des moteurs, on peut entendre le tonnerre. Ses grondements ressemblent à une mélodie sourde et terrifiante, surgie des profondeurs du ciel pour nous accompagner dans ces moments d’angoisse.
— Tu crois qu’on va se poser sans ennui? me demande Julien.
— Je n’en sais rien.
Un rictus de terreur le défigure.
— Est-ce qu’on va mourir?
— Comment veux-tu que je le sache? Maintenant, tais-toi, s’il te plaît!
Dans la cabine, les lumières s’éteignent subitement, ce qui suscite chez les voyageurs une exclamation effrayée. Sur le siège voisin du mien, Julien se raidit et regarde de tous les côtés comme s’il espérait trouver réponse à sa peur dans les yeux des autres passagers. Les secousses s’intensifient et, au-dessus de nos têtes, un compartiment à bagages s’ouvre et se vide de son contenu. Les lumières d’urgence s’allument dans l’allée au moment où l’appareil émerge enfin d’une épaisse couche nuageuse. Par le hublot strié horizontalement de traces de pluie, je peux maintenant voir les lumières de Québec qui se profilent sur l’horizon.
Un peu partout, les différents voyants lumineux commencent à clignoter. Certains passagers, devenus hystériques, ne savent plus réprimer les cris de frayeur que l’orage suscite chez eux. L’avion est happé par des turbulences si importantes que je commence moi aussi à craindre qu’il ne s’écrase. Je devrais être terrorisé, mais, curieusement, je garde mon calme. C’est stupide, mais ma sécurité ne me préoccupe pas autant que le sort du cercueil qui se trouve dans la soute. Je ne m’explique pas pourquoi je suis obnubilé par l’objet.
Les choses se corsent quand les soubresauts de l’appareil forcent l’ouverture de nouveaux compartiments et que des bagages se mettent à voler dans tous les sens. Une odeur de brûlé se répand instantanément dans la cabine, mais je ne perçois aucune fumée. À travers un concert de hurlements et les flashs répétés des éclairs qui déchirent la nuit, j’adopte la position d’urgence en agrippant le banc qui me précède et en y appuyant mon front. Enfin, dans l’espoir de me couper du chaos complet qui règne à bord de l’appareil, je ferme les yeux.
Tout à coup, c’est comme si je voyais à l’intérieur de la bière. Sur un fond de satin immaculé, j’aperçois une robe colorée, des mains nouées et un chapelet enroulé autour de doigts fins et griffus. Le visage impassible et sans âge de la femme noire qui gît dans le cercueil ressemble au masque d’une idole primitive. Ses pommettes saillantes, son menton volontaire et ses lèvres charnues s’inscrivent sur un visage aux traits forts et sauvages. Ses paupières closes sont maquillées de bleu et un turban pâle cache entièrement sa chevelure…
De fortes bourrasques secouent l’avion juste avant qu’il ne touche le sol. J’ouvre les yeux pour jeter un regard en direction de Julien. Les mâchoires serrées, il s’accroche lui aussi en espérant que ce cauchemar va finir par s’arrêter. Le choc de l’atterrissage est si fort que je crains qu’une explosion s’ensuive. Le commandant applique durement les freins, ce qui a pour effet de faire gémir le métal de la carlingue. Quand l’appareil s’immobilise enfin, une petite voix venue de nulle part s’insinue dans mon esprit pour me chuchoter une chose aussi morbide qu’improbable : la femme du cercueil vient de se réveiller.
2
Lévis, 22 h 14, quelques jours plus tard

— J’ai lu tous vos articles au sujet de cet homme… C’est stupide, son nom m’échappe! Vous savez, le pharmacien qui a assassiné sa pauvre femme…
— Noirmoutier, oui, dis-je en ouvrant mon calepin de notes.
— C’est peut-être un peu macabre, mais cette histoire me fascinait, affirme la femme en s’assoyant dans une immense bergère.
Marie-Thérèse Bishop, mon hôtesse, a les cheveux blancs comme la neige et un visage buriné de rides profondes. Elle a des lèvres fines et des pommettes à peine rosies de fard. Des anneaux dorés pendent à ses longs lobes d’oreilles. Elle possède des yeux en amande qui confèrent à son visage une allure exotique, mais rien d’autre dans ses traits ne laisse croire qu’elle puisse être d’origine étrangère. Elle porte un chemisier de lin blanc et une jupe verte taillée dans un tissu à l’aspect léger, ainsi que des mocassins de toile. À son cou brille une chaînette argentée à laquelle est suspendu un petit disque de pierre percé en son centre.
— Quand avez-vous aperçu ces lueurs pour la première fois, madame Bishop?
— C’était il y a trois jours, dit-elle d’une voix douce et flûtée. Il y avait un orage terrible, ce soir-là! C’est d’ailleurs le tonnerre qui m’a réveillée au beau milieu de la nuit.
Je me rappelle très bien la tempête dont elle parle. À ce moment-là, j’étais à bord de l’avion qui me ramenait de La Nouvelle-Orléans et j’ai eu la peur de ma vie.
— Quelle heure était-il?
— Je ne saurais vous dire l’heure exacte. Il devait être à peu près trois heures trente du matin.
Je note l’information sur une page vierge de mon calepin.
Samedi, 3 h 30 : première apparition des feux follets.
— Aviez-vous déjà été témoin de ce genre de manifestation auparavant?
— Jamais. Je n’ai rien d’une mystique, vous savez!
— Où vous teniez-vous quand vous les avez vus?
Marie-Thérèse se lève et s’approche de la grande baie vitrée qui s’ouvre sur la rue. La maison qu’elle habite est construite très près de la voie de circulation et, de la fenêtre, on peut pratiquement voir à l’intérieur des résidences qui se trouvent de l’autre côté.
— Je me trouvais ici, à cette fenêtre, dit-elle en pointant son index vers l’extérieur. Il faisait nuit noire et les réverbères étaient éteints en raison d’une panne électrique. Je ne voyais pas grand-chose, sinon les gouttes d’eau qui ruisselaient de l’autre côté de la vitre. Le vent soufflait si fort que, pendant un moment, j’ai cru que le toit ne résisterait pas.
Je me lève pour rejoindre la vieille dame à sa fenêtre. Je me poste juste derrière elle et regarde par-dessus son épaule. Elle habite à la rencontre de deux rues qui forment un Y. Un bâtiment quelque peu décrépi se dresse à l’intersection telle une sentinelle immuable qui oblige les véhicules à la contourner. Le quartier est plutôt vieillot, la végétation est abondante et la circulation automobile, trop intense pour une voie aussi modeste.
— J’ai battu des paupières à plusieurs reprises quand la première flamme bleutée est apparue de l’autre côté de la route, dit la femme en baissant la voix, comme si elle craignait que ses voisins l’entendent. Je ne suis plus de la toute première jeunesse et j’ai d’abord douté de ce que je voyais. Après quelques secondes, il a bien fallu que je me rende à l’évidence; je n’avais pas la berlue! Un feu follet dansait bel et bien devant mes yeux.
— À quel endroit se trouvait-il exactement?
— Vous voyez cette jolie maison, un peu en diagonale?
Marie-Thérèse désigne une résidence bleue et rouge au toit mansardé, entourée d’une galerie de bois et décorée de jardinières débordantes de fleurs. Grâce au lampadaire qui se trouve non loin, je peux voir tous les détails de la façade de cette maison. La femme n’attend pas que je lui réponde par l’affirmative pour continuer.
— Le feu follet est apparu dans ce bosquet d’arbrisseaux que vous pouvez voir juste à côté de l’escalier qui mène à la porte principale, m’explique Marie-Thérèse en fouillant les lieux du regard. Ça a commencé par une lueur timide, un éclat qui ressemblait à la flamme presque translucide d’un chalumeau. La lueur a grossi rapidement pour devenir une flamme importante, presque aussi importante que celle d’un feu de camp. Bizarrement, elle n’émettait pas beaucoup de lumière. Elle flottait à quelques centimètres du sol, à travers les branches des arbustes. C’était comme du feu, mais il était évident que ce n’en était pas! La flamme était droite, très régulière, et elle dansait de façon trop géométrique pour qu’on la confonde avec quelque chose de… naturel!
— Combien de temps la manifestation a-t-elle duré?
— Une vingtaine de secondes. Trente, tout au plus.
Marie-Thérèse est peut-être âgée, mais sa mémoire ne lui fait pas défaut. Elle se souvient de tous les détails et se montre très précise dans la description qu’elle fait des événements. Nous quittons notre poste d’observation et retournons tous les deux nous asseoir. Un silence pesant règne dans la maison, que je m’empresse de rompre en posant une nouvelle question.
— Vous connaissez les gens qui habitent cette maison?
— Je connaissais les anciens propriétaires, mais la demeure a été vendue à la fin de l’automne dernier et je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec les acquéreurs, m’explique-t-elle en lissant sa jupe sur ses genoux osseux. Il faut dire que c’est surtout en été qu’on fraternise avec nos voisins!
— Vous connaissez leur nom?
— Non. Tout ce que je sais, c’est que ce sont des gens de couleur. Je vous en parle même si cela ne fait pas la moindre différence à mes yeux.
Je griffonne l’information dans mon calepin en plus de prendre en note l’adresse de la propriété.
— Est-ce que vous vivez seule, madame Bishop?
— Oui, je vis seule, monsieur Saint-Clair, dit-elle. Pourquoi cette question?
— Je me demandais si quelqu’un d’autre avait été témoin de cette étrange apparition, dis-je sur un ton monocorde.
Un sourire espiègle éclaire le visage de la vieille dame.
— Mon petit-fils, Antoine, est venu hier soir pour observer le phénomène. C’est même lui qui m’a conseillé de communiquer avec vous après avoir vu la flamme bleutée apparaître de l’autre côté de la rue.
— Ainsi, depuis samedi dernier, le phénomène se répète invariablement chaque soir, dis-je en tapotant mon calepin du bout de mon crayon.
— En effet.
— Toujours vers les trois heures du matin?
— Non. Les autres fois, les feux follets sont apparus un peu après minuit.
— Vous croyez qu’ils réapparaîtront ce soir?
— En tout cas, l’expérience des dernières nuits me pousse à le penser, dit Marie-Thérèse en se redressant. Voudriez-vous quelque chose à boire, monsieur Saint-Clair? Un thé vert ou peut-être une tasse de café?
Le taux élevé d’humidité dans l’air rend l’atmosphère de cette nuit d’été parfaitement étouffante. L’idée de prendre une boisson chaude me sourit autant que la perspective de m’enfermer dans un sauna.
— Pour tout vous dire, un grand verre d’eau bien froide fera l’affaire.
La vieille dame se lève prestement et s’éclipse aussitôt. Pendant qu’elle s’affaire à la cuisine, j’en profite pour étudier son intérieur plutôt excentrique. Des dizaines de cierges multicolores à moitié fondus s’entassent sur un manteau de cheminée surmonté d’armoiries taillées dans le bois. De lourds rideaux de velours pourpre encadrent la baie vitrée du salon et une tonne de livres empilés envahissent un coin entier de la pièce. Je m’approche pour voir de quels types de bouquins il s’agit et me rends compte que ce sont à peu près tous des livres anciens d’histoire ou de philosophie.
Une œuvre d’art de grande dimension est accrochée derrière le fauteuil de la dame. Elle représente une vieille maison de bois dont les toits sont composés de trois pignons, entourée d’arbres fantomatiques. La toile a été peinte dans un camaïeu de gris illuminé par un ciel d’un jaune laiteux et quelques touches d’ocre.
Un objet étrange est accroché juste à côté et je m’en approche en contournant le fauteuil. Il s’agit d’une sorte de miroir noir de dimension modeste, cerclé par un cadre doré aux fioritures extravagantes. En raison de sa couleur peu habituelle et des imperfections que je devine sur sa surface, l’objet réfléchit à peine la lumière. Hypnotisé par ses doux chatoiements, je laisse mon regard se perdre dans ses profondeurs. Soudain, une ombre fugitive apparaît dans le miroir et cela me fait sursauter. Instinctivement, je fais volte-face et me retrouve nez à nez avec Marie-Thérèse qui se tient derrière moi, un verre d’eau à la main.
— C’est un objet très ancien, dit-elle en me tendant la boisson. Un héritage familial dont je ne me déferais sous aucun prétexte.
— Est-ce bien un miroir?
— Un miroir d’obsidienne, oui. Je le tiens de mes ancêtres qui vivaient en Nouvelle-Angleterre il y a plus de trois siècles. C’est un miracle qu’il me soit parvenu intact, vous ne trouvez pas?
Il n’y a pas à dire, Marie-Thérèse est une femme étonnante. Son intérieur est aussi intrigant qu’elle l’est elle-même et ses anecdotes couronnent ce portrait déjà haut en couleur.
— C’est une très jolie toile, que vous avez là, dis-je après avoir avalé quelques gorgées salvatrices d’eau glacée. Quelle est cette maison?
— Rien qu’une vieille bicoque du village de Danvers, au Massachusetts, répond-elle évasivement.
— Elle appartenait à votre famille?
— Oh que non!
À en juger par le ton qu’elle a pris pour répondre à ma dernière question, on jurerait que je viens de dire quelque chose de sacrilège.
— Si on en revenait aux feux follets? propose-t-elle en s’approchant de son fauteuil.
Sa voix s’est faite dure, presque impérieuse.
— Vous avez raison, reprenons, si vous le voulez bien.
Je dépose mon verre suintant sur une table d’appoint, rattrape mon calepin et reprends place dans le canapé. Pendant plusieurs minutes, nous discutons de tous les détails entourant les différentes apparitions des feux follets. D’après Marie-Thérèse, ils sont apparus à quatre reprises, quatre soirs consécutifs et, bien qu’ils se soient toujours manifestés autour de la même maison, ils embrasaient l’air à des endroits différents.
— Je ne sais pas si je devrais vous dire cela, mais, depuis que ces gens ont emménagé, il y a beaucoup de va-et-vient dans cette maison, indique la vieille femme en se massant la tempe gauche. Des visiteurs débarquent et disparaissent quelques minutes plus tard.
— Toujours des gens de couleur?
Gênée, Marie-Thérèse hoche la tête en pinçant les lèvres.
— J’ai l’impression de colporter des ragots sur ces pauvres gens, dit-elle. J’espère que vous n’irez pas croire que je suis raciste, monsieur Saint-Clair.
À mon avis, elle s’en défend trop pour qu’il n’y ait pas une petite pointe de xénophobie derrière ses propos, mais je me garde bien de le lui en faire la remarque.
Marie-Thérèse Bishop et moi tuons le temps en palabrant innocemment. À l’autre bout de la maison, une horloge sonne enfin les douze coups de minuit. Nous nous levons d’un bond pour nous approcher de la fenêtre. Nos regards se rivent aussitôt à la jolie maison bleu et rouge qui baigne dans la lumière crue et désincarnée du lampadaire de rue. À l’intérieur de la propriété, toutes les lumières sont éteintes.
Les minutes s’égrainent lentement, dans un silence parfait. À minuit treize, je ferme les paupières de peur que les feux follets ne choisissent cette maudite heure pour apparaître devant mes yeux, mais, à mon grand soulagement, il faut attendre encore avant que le phénomène se produise.
À minuit trente, la lumière du lampadaire vacille, puis s’éteint. Subjugués, Marie-Thérèse et moi retenons notre souffle. Mon iPhone à la main, j’actionne la fonction caméra vidéo et tourne la lentille vers la fenêtre.
Une voiture passe en trombe et me fait sursauter. Un instant plus tard, un chat roux traverse la rue d’un pas lent et hésitant. C’est alors qu’une lueur verdâtre apparaît en bordure de la maison d’en face, tout près d’une porte basse qui perce ses fondations. La flamme ondoie timidement avant de gagner en intensité. Ses reflets verts se métamorphosent soudain en éclats bleutés qui rappellent ceux du gaz naturel quand il se consume. Suspendue dans l’air, la langue de feu danse sous mes yeux pendant plusieurs secondes. Sa couleur passe au mauve, tandis que ses pointes verdissent à nouveau. Le vent d’été attise une dernière fois les flammes surnaturelles qui vacillent dans le noir, puis le feu follet s’éteint aussi subitement qu’il est venu.
Je l’avoue, je suis mystifié.
3
Télégraphe de Québec, 10 h 57 le lendemain matin

J’en suis à mettre la touche finale à l’entrefilet qui raconte l’histoire des feux follets qui hantent les nuits d’un vieux quartier de Lévis quand mon téléphone mobile sonne. Je jette un coup d’œil vers l’appareil pour connaître l’identité du correspondant, mais rien ne s’affiche sur l’écran tactile. Je me hâte de répondre pour qu’enfin la sonnerie stridente que j’ai choisie cesse de retentir à travers toute la rédaction.
— Saint-Clair, c’est bien vous? s’assure un homme à l’autre bout du fil.
La voix est sèche et cassante, mais elle a quelque chose de familier. Cependant, j’ai beau fouiller dans les profondeurs de ma mémoire pour trouver à qui elle appartient, je ne réussis pas à identifier mon interlocuteur.
— Constantin Lorrain à l’appareil, claironne l’enquêteur sur un ton trop haut. Vous avez quelques minutes?
J’ai fait la connaissance de ce malingre policier au visage osseux percé d’yeux légèrement globuleux quand on m’a soupçonné d’avoir enlevé un garçonnet que j’avais en fait retrouvé dans les profondeurs de la forêt ancienne. Nos chemins se sont à nouveau croisés quand, un peu plus tard, d’étranges lumières sont apparues dans le ciel de Québec. Je ne sais trop si je dois me réjouir qu’il communique avec moi, mais je me convaincs qu’il est toujours préférable de collaborer quand un représentant des forces de l’ordre souhaite s’adresser à vous.
— Vous avez toute mon attention, inspecteur, dis-je en m’enfonçant dans mon fauteuil.
— Un crime étrange vient d’être perpétré. J’ai aussitôt pensé à vous.
Ah oui? Je ne suis pas certain que l’association me plaise, mais l’entrée en matière du policier suscite l’intérêt.
— De quoi s’agit-il? dis-je en attrapant un crayon et une feuille de papier.
— Je me trouve en ce moment au Musée de la civilisation, au Vieux-Port de Québec. Un artéfact ancien a été volé.
Mon imagination fertile s’emballe immédiatement. Je me surprends à espérer qu’il s’agisse d’une vieille et effrayante momie inca dotée de pouvoirs surnaturels, un peu comme celle qui hante les rêves de Tintin dans Les sept boules de cristal . Fougueux et intrépide, je suis déjà prêt à partir à l’aventure et à faire la lumière sur une malédiction aussi fumeuse que celle qui entoure la découverte de la tombe de Toutankhamon.
— Qu’a-t-on dérobé?
— Je ne peux pas vous en dire plus, à moins que vous me garantissiez votre discrétion.
— Je vous rappelle que je suis journaliste, inspecteur Lorrain. La discrétion ne fait pas partie de mes qualités premières.
— Alors, il est inutile d’aller plus loin, tranche-t-il avec une pointe d’impatience. Je ferai sans vous.
Je ne peux tout de même pas le laisser filer ainsi. J’aurais l’impression qu’une histoire sensationnelle me glisse entre les doigts!
— Attendez! Je suis persuadé qu’on peut s’entendre.
À l’autre bout du fil, la respiration du policier est hachurée comme s’il était en proie à une grande nervosité. Les sons environnants et les conversations étouffées que j’entends à travers la communication me font croire que l’enquêteur est au centre d’un branle-bas de combat particulièrement effervescent. Cette constatation décuple ma curiosité et attise le feu qui brûle en moi, car il y a trop longtemps que je n’ai pas fait de bruit avec un bon papier.
— Si vous savez vous montrer discret, je vous accorderai l’exclusivité de cette histoire, mais seulement quand elle sera résolue, propose Constantin.
Je soupèse le pour et le contre en moins d’une nanoseconde. Si je veux que cet été serve à autre chose qu’à écrire des entrefilets au sujet de flammes spectrales aperçues de l’autre côté du fleuve, je dois saisir la perche sans hésiter.
Il y a tout de même quelque chose qui me taraude.
— Si vous n’avez pas besoin de couverture médiatique, pourquoi faites-vous appel à moi?
— Je vous l’ai déjà dit, monsieur Saint-Clair. Nous sommes en présence d’un larcin plutôt insolite et je crois que vous pourriez nous aider à le résoudre. Il faut dire que, au chapitre des affaires mystérieuses, votre réputation n’est plus à faire…
Un frisson me parcourt l’échine. Vais-je à nouveau être plongé dans les affres de l’ésotérisme?
— C’est d’accord. Comment puis-je vous aider, inspecteur?
— Je refuse d’en parler au téléphone, ronchonne-t-il avec humeur. Rejoignez-moi au musée. Je vous expliquerai tout.
***
Le bitume, roi et maître du Vieux-Port de Québec, rend la chaleur caniculaire qui règne sur la ville à la limite du supportable. Les touristes qui déambulent sur les quais progressent paresseusement, comme si chaque pas leur demandait un effort surhumain. Les marchands de glace font des affaires d’or, les restaurateurs servent des tonneaux de bière bien froide et les poubelles débordent de bouteilles d’eau vides. Ma chemise collée au corps et le visage baigné de sueur, je marche jusqu’à l’entrée du Musée de la civilisation. Quand je franchis les portes de verre, je remarque qu’un nombre inhabituel d’agents de sécurité scrute la foule qui traîne dans le hall climatisé de l’édifice. Je n’ai pas fait deux pas vers le comptoir d’accueil qu’une main squelettique, qui ressemble d’ailleurs bien plus à la serre d’un rapace qu’à une main, se referme sur mon avant-bras.
— Merci d’être venu aussi vite, dit Constantin Lorrain en m’entraînant vers une salle d’exposition consacrée aux Premières Nations. Suivez-moi, je vous prie.
L’enquêteur de la Sûreté du Québec porte un chandail blanc qui épouse d’un peu trop près sa silhouette longiligne et musculeuse. Ses cheveux coupés très court lui confèrent une allure militaire, tandis que les lunettes à la monture presque invisible qui s’appuient sur le bout de son nez lui donnent un air vaguement intello. Si je me fie à l’expression contrariée qui lui barre le visage, le policier est d’une humeur massacrante. Comme d’habitude, en fait.
Tout de suite après être entrés dans la vaste pièce, nous bifurquons vers un sombre corridor réservé au personnel de l’établissement. Un totem amérindien à la mine renfrognée nous épie de son œil de bois peint. Tout au bout du couloir dans lequel nous nous engageons se trouve une large porte qui mène vers les profondeurs du musée. Je m’apprête à mettre le pied là où le commun des mortels n’est habituellement pas admis et je dois avouer que cette perspective me plaît beaucoup. Je me raconte certainement des histoires, mais je m’attends à découvrir une sorte de caverne d’Ali Baba débordante d’objets rares et mystérieux, un bazar foisonnant de curiosités. Quand l’enquêteur pousse la porte qui mène vers l’arrière-scène de l’exposition, il commence à me raconter ce qui se passe.
— Si nous désirons impérativement éviter que la chose coule dans les médias, c’est que l’objet qui a été dérobé n’appartient pas au musée. Au moment où on se parle, ses propriétaires ignorent toujours qu’il y a eu vol.
— Vous ne m’avez toujours pas dit de quoi il s’agit, enquêteur…
Constantin semble mal à l’aise. Ses mâchoires sont crispées, une veine palpite à sa tempe gauche et ses yeux vont dans tous les sens. Nous marchons rapidement et le bruit de nos pas résonne fortement sur le plancher de béton.
— C’est le directeur général qui vous en informera.
L’endroit où nous nous trouvons me déçoit beaucoup. Les murs nus, les caisses de bois qui sont empilées ici et là, les chariots élévateurs et le matériel d’éclairage accroché à des rails métalliques me font réaliser qu’aucun trésor ne se cache dans les entrailles d’une telle institution.
Nous contournons une montagne de boîtes protégées par une bâche en plastique d’un bleu éclatant et tombons face à face avec un homme d’à peu près quarante ans, légèrement bedonnant et pourvu d’une chevelure blonde très abondante. Ses petits yeux verts scintillent au milieu de son visage poupin, dont les joues empourprées trahissent l’énervement. Il se tient devant une longue caisse de bois ouverte, posée sur le sol. La présence des rubans jaunes qui délimitent une partie du périmètre dans lequel nous nous trouvons m’apprend que je me tiens au beau milieu d’une scène de crime.
— Monsieur le directeur, je vous présente Félix Saint-Clair, annonce l’inspecteur Lorrain en jetant un regard furtif à l’intérieur de la grande boîte. Il travaille pour le Télégraphe de Québec .
Le blondin m’offre un sourire crispé avant de me tendre la main.
— Thomas Cinq-Mars, dit-il simplement. Bien que je ne comprenne pas pourquoi la police fait appel à un journaliste pour élucider ce mystère, je vous remercie d’être venu si vite.
Quelque chose qui s’apparente à une rougeur apparaît aux pommettes de l’inspecteur Lorrain, mais il ne réplique pas. Quant à moi, je choisis de ne pas m’offenser du commentaire du directeur.
— Je ferai de mon mieux pour vous aider à résoudre ce crime, dis-je en regardant tout autour de moi, mais, avant, j’ai besoin de savoir ce qui a été volé…
Songeur, les mains derrière le dos, l’inspecteur Lorrain fait les cent pas. Ses semelles martèlent le sol de béton et l’écho de cette vaste antichambre en décuple les claquements. Ce son, qui évoque le tonnerre pour moi, me rappelle le terrible orage qui a malmené l’avion à bord duquel Julien et moi nous trouvions quelques jours plus tôt.
— C’est une cage de métal vieille de plus de deux siècles, un artéfact qui nous vient de l’époque de la Nouvelle-France, m’apprend Thomas Cinq-Mars en fouillant dans la poche intérieure de son veston.
Le directeur du musée me tend la reproduction d’une vieille photo en noir et blanc. L’objet qui y apparaît est carrément repoussant. Il s’agit d’une structure de métal tordu dont la forme vaguement humaine a quelque chose de morbide. Un crochet surmonte la bandelette de fer qui passe par le sommet du crâne, tandis que des anneaux plus petits semblent prêts à enserrer bras et jambes. On dirait un instrument de torture, un enchevêtrement de métal tout droit sorti de l’antre d’un bourreau.
— Qui peut bien vouloir voler un objet pareil? dis-je en lui rendant la photographie. Et, d’abord, qu’est-ce que c’est, au juste?
Le regard du directeur du musée croise celui de l’inspecteur. Le malaise qu’ils ressentent finit par me rendre également inconfortable.
— C’est le gibet de fer d’une femme tristement célèbre, affirme Thomas d’une voix sombre. La cage de la Corriveau!
4
Musée de la civilisation, Québec, 12 h 11

La Corriveau, la femme damnée!
Je me souviens vaguement d’elle, car on m’a raconté sa légende à la petite école, mais, si les impressions laissées par ce récit terrifiant dans mon imaginaire d’enfant sont bien claires, les détails de l’histoire le sont beaucoup moins.
— Le gibet de fer de la Corriveau vient tout juste d’être retrouvé, m’apprend Thomas Cinq-Mars en rempochant la photographie ancienne. Je m’étonne que vous n’ayez pas reconnu l’objet, monsieur Saint-Clair, car les médias ont abondamment parlé de l’événement.
— Cordonnier mal chaussé, dis-je bêtement pour m’en excuser.
Agacé par mon ignorance, Constantin Lorrain pose sur moi un regard glacial que je me force à ignorer. Le directeur du musée, quant à lui, se retourne vers la caisse de bois vide et pose un genou au sol pour mieux en inspecter les contours. À première vue, rien ne permet de supposer que les voleurs ont agi avec empressement ou brusquerie; la boîte est intacte et ses ferrures le sont aussi. L’artéfact a été dépouillé de la toile de plastique qui le protégeait, une bâche que les malfaiteurs ont abandonnée négligemment à quelques pas de la caisse.
— J’ai besoin que vous me rafraîchissiez la mémoire, messieurs, dis-je en attrapant mon iPhone pour y pianoter quelques notes. Le nom de la Corriveau ne m’est pas étranger, mais j’aurais juré qu’elle n’était rien de plus qu’une légende, un mythe forgé de toutes pièces par les conteurs du dix-neuvième siècle.
Cinq-Mars se relève et revient vers moi avec lenteur. À en juger par son pas pesant, on dirait que le poids du monde entier vient de lui tomber sur les épaules.
— Marie-Josephte Corriveau n’a rien d’une légende, monsieur Saint-Clair, m’apprend le directeur du Musée de la civilisation. Cette femme a bel et bien existé et, à mon avis, sa véritable histoire est bien plus troublante encore que celle qu’on colporte à son sujet depuis des décennies!
— Nous y reviendrons, dis-je en fouillant les alentours des yeux. Dites-moi, inspecteur, que sait-on sur les circonstances du vol?
Comme s’il craignait d’être entendu par une créature invisible, le policier jette un regard à la dérobée sur les alentours et incline la tête avant de me répondre.
— La cage est au Québec depuis près de deux ans, attaque-t-il d’une voix enrouée. Une équipe de spécialistes a mené de nombreuses expertises sur l’objet dans l’espoir de confirmer son authenticité. Pendant toutes ces semaines, le gibet est demeuré dans le laboratoire, jusqu’à ce qu’on l’entrepose il y a quelques jours.
— Quel est le verdict des chercheurs?
— Nous n’avions pas beaucoup de doute quant à son authenticité, intervient sèchement le directeur. Son parcours est si facile à retracer à travers l’histoire qu’on peut difficilement douter qu’il s’agit de la cage de la Corriveau.
— Ainsi, l’objet est bien ce qu’on croit qu’il est.
Thomas Cinq-Mars hoche la tête et invite silencieusement l’inspecteur à poursuivre.
— Certaines expertises demandent plus de temps que d’autres, explique Constantin en joignant ses mains osseuses derrière son dos. Dans l’attente des derniers résultats, les scientifiques ont choisi d’entreposer l’artéfact dans la boîte qui a servi à son transport depuis le musée Peabody , en Nouvelle-Angleterre. Le gibet se trouvait dans cette caisse depuis onze jours quand on a découvert qu’il avait été volé.
— C’est bien ce matin qu’on a fait cette découverte, n’est-ce pas?
— Effectivement. C’est un employé du musée, un manutentionnaire, qui a trouvé la caisse abandonnée devant laquelle nous nous tenons. Il a tout de suite prévenu son supérieur qui a aussitôt sonné l’alarme. Nous sommes arrivés sur les lieux quelques minutes plus tard, avant même que monsieur Cinq-Mars rapplique…
La remarque du policier déplaît ostensiblement au directeur, dont les yeux se plissent comme ceux d’un fauve qui s’apprêterait à se jeter sur sa proie. L’animosité que je perçois entre les deux hommes me laisse perplexe et je me dis qu’il me faudra bien faire la lumière là-dessus un peu plus tard. Je tape quelques mots sur mon téléphone afin de me rappeler les détails fournis par l’inspecteur.
— Une institution comme le Musée de la civilisation doit certainement disposer d’un important système de surveillance par caméras vidéo, dis-je en levant le nez vers le plafond.
— Ainsi que d’un système d’alarme perfectionné, oui, acquiesce le directeur en pointant du doigt trois sphères noires et lustrées qu’on distingue à peine à travers les installations d’aération et le dispositif de gicleurs qui sillonnent le plafond.
— D’après la centrale de surveillance, le système d’alarme n’a pas été désactivé la nuit dernière.
— Y aurait-il eu une quelconque panne dans les derniers jours?
L’inspecteur me répond par la négative en secouant la tête.
— Les rapports de la centrale sont catégoriques. D’après eux, le système de sécurité n’a pas connu la moindre faille en plusieurs mois, renchérit le directeur.
— Avez-vous déjà visionné les bandes vidéo?
— Un membre de mon équipe a parcouru les enregistrements.
— Et puis?
— C’est là que les choses se compliquent, admet l’inspecteur en m’invitant à le suivre. Venez, il faut que vous voyiez ça.
Le directeur sur les talons, Constantin Lorrain et moi nous dirigeons rapidement vers une porte grise sur laquelle le mot SÉCURITÉ est inscrit en grosses lettres rouges. L’inspecteur l’ouvre sans frapper et je découvre alors une salle remplie de petits moniteurs qui épient les moindres recoins du musée. Assis derrière un bureau qui ressemble plutôt à une tour de contrôle avec ses consoles impressionnantes, deux policiers furètent à grande vitesse à travers les images captées pendant les dernières heures. L’inspecteur aboie quelque chose à l’intention de ses subordonnés qui lancent aussitôt la vidéo sur l’un des écrans de surveillance.
La qualité de l’image est mauvaise, constellée de flocons de neige, mais je reconnais tout de même la section de l’entrepôt que nous venons tout juste de quitter. Après quelques secondes et une série de tressautements, l’image se précise et les contours des caisses de bois empilées sous la bâche de plastique bleue se dessinent un peu plus nettement.
— Lancez simultanément les autres points de vue, ordonne Constantin aux policiers.
Sur les appareils contigus à celui qui nous intéresse apparaissent des images semblables, mais prises sous d’autres angles. L’entrepôt, dont l’éclairage nocturne est réduit à son minimum, est parfaitement tranquille. À l’écran, rien ne bouge et les secondes qui défilent dans la portion inférieure de l’image nous apprennent qu’il est minuit deux minutes.
Un éclair bleuté zèbre les trois écrans, comme si une inexplicable explosion venait de survenir dans l’entrepôt du musée. L’événement dure à peine une fraction de seconde, mais, à l’écran, l’heure fait un bond instantané de six minutes. Sans la moindre intervention humaine visible à la caméra, la caisse de bois contenant la cage de la Corriveau se trouve maintenant au milieu de l’espace.
— On a tout fait pour retrouver les minutes perdues, mais c’est comme si elles n’avaient jamais existé, précise l’un des policiers en s’avisant de ma mine interrogative.
L’image vacille et le temps fait un nouveau bond de six minutes. Minuit quatorze! Mon cœur a manqué un battement!
— Je l’ai échappé belle, dis-je dans un murmure, les mâchoires serrées.
Constantin Lorrain m’interroge du regard, mais je balaie son questionnement silencieux d’un mouvement de la main. Je remarque alors la silhouette sombre qui vient d’apparaître au beau milieu de l’image. C’est celle d’un très grand homme, vêtu d’un élégant complet et coiffé d’un chapeau haut de forme décoré de plumes. Baigné par l’obscurité, son visage demeure impossible à reconnaître. Il se tient debout au pied de la caisse et se penche tout doucement pour l’ouvrir. Bizarrement, il semble n’avoir aucune difficulté à faire glisser les ferrures qui gardent le couvercle en place.
Nouveau bond de six minutes.
L’homme tient maintenant dans ses bras le gibet de la Corriveau, comme s’il s’agissait d’une macabre fiancée qu’il porte pour lui faire franchir le seuil de l’appartement nuptial. Quand il tourne la tête vers les bandelettes de fer qui devaient enserrer le crâne de la malheureuse, on peut enfin voir son visage sur l’un des écrans. À ma grande stupéfaction, ses traits sont dissimulés sous un maquillage de tête de mort qui n’a rien de rassurant.
Troisième bond dans le temps.
Six minutes plus tard, l’homme et la cage de la Corriveau ont disparu.
5
Musée de la civilisation, 13 h 31

— C’est bien étrange, tout ça! dis-je quand l’inspecteur Lorrain se tourne vers moi.
— Une telle mascarade évoque-t-elle quelque chose pour vous? me demande-t-il en me précédant à l’extérieur de la salle de surveillance.
Pour toute réponse, je secoue la tête. Je n’ai pas à fouiller bien longtemps dans ma mémoire pour être convaincu que je n’ai jamais vu quelque chose de semblable. Même si je suis persuadé qu’une habile supercherie explique les bonds dans le temps, je dois avouer que l’effet est saisissant. Je m’explique mal l’éclair bleuté, si réel, qui zèbre l’écran et qui ressemble presque au zigzag de la foudre. Enfin, les apparitions successives de la caisse et de l’homme au chapeau haut de forme confèrent beaucoup de mystère à la bande vidéo.

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