La rencontre du maître
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Description

Madame Alma, une aristocrate âgée à la santé déclinante, engage un jeune homme pour prendre soin des jardins et des ruches de son gigantesque manoir en Virginie. Un vieil apiculteur est invité à le former : dépassant les simples rudiments du métier, les enseignements transmis au nouveau jardinier provoquent l’éveil de sa conscience et l’ouvrent à la méditation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996940
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0550€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La rencontre du maître

Du même auteur
 
Chez d’autres éditeurs
L'illumination spirituelle et les 7 états de la conscience selon Maharishi Mahresh Yogi , Paris, Éditions ALTESS, 2007, 192 pages.
Atma et transcendance : La prière de l'âme , Paris, Éditions ALTESS, 2007, 124 pages.
Le grand renversement spirituel , Boucherville, Éditions de Mortagne, 1996, 186 pages.
Perdre Dieu , Boucherville, Éditions de Mortagne, 1996, 144 pages.

Roger Bouchard
 
 
 
 
 
 
 
 
La rencontre du maître
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
 
2020
Collection Vertiges
L’Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Titre: La rencontre du maître / Roger Bouchard
 
Noms: Bouchard, Roger, 1949- auteur.
 
Collections: Collection Vertiges.
 
Description: Mention de collection: Vertiges
 
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20200151835 | Canadiana (livre numérique) 20200151916 |
 
ISBN 9782896996926 (couverture souple) | ISBN 9782896996933 (PDF) | ISBN 9782896996940 (EPUB)
 
Classification: LCC PS8603.O92463 R46 2020 | CDD C843/.6—dc23
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-694-0
© Roger Bouchard 2020
© Les Éditions L’Interligne 2020 pour la publication
Dépôt légal : 1 er trimestre de 2020
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

À la mémoire de Kenneth Matthews qui a été mon instructeur de méditation transcendantale (MT). Le souvenir de sa personnalité si humble et si généreuse m ’ a inspiré lors de l’écriture de ce roman.

1
 
La rencontre de l’apiculteur
 
 
 
 
 
 
 
Les trois ruches étaient là , l’une à côté de l’autre sous un groupe de buissons qui les protégeaient de la grande chaleur de juillet. Personne n’osait aller près de ces forteresses bien gardées, sauf moi, le jardinier de la place. À toutes les deux semaines, je montais sur le petit tracteur et, lorsque le soir se présentait, au moment où toute l’activité des ruches était finalement calmée, j’en faisais rapidement le tour pour y tondre le gazon. En plein jour, il n’était pas question de s’en approcher. Des centaines de sentinelles armées de dards bien aiguisés attendaient nerveusement qu’un attaquant se présente. Il n’existait aucune maison mieux gardée dans tout le comté.
Depuis deux semaines déjà, le miel était prêt à être récolté. Pour faire ce travail, on attendait la visite du plus vieil apiculteur probable de toutes les Amériques, Monsieur Matthews.
Maggie, la servante de la maison, restait bien loin des buissons où étaient cachées les trois ruches. Elle n’osait même pas considérer ouvertement en son esprit que des tueuses habitaient le même domaine qu’elle. « Cet endroit serait un paradis sans ces insectes méchants et cruels », répétait-elle de temps à autre. Elle ne s’était jamais fait piquer en quinze années de service auprès de Madame Alma. Cependant elle avait remarqué à plusieurs reprises que des visiteurs avaient rebroussé chemin à toutes jambes dès leur arrivée près des trois petites forteresses blanches. S’il n’en tenait qu’à Maggie, on achèterait le miel du supermarché depuis longtemps.
Depuis quelques jours, Madame Alma jetait régulièrement un coup d’œil de la fenêtre de sa chambre, en direction de l’est. Elle attendait le vieil apiculteur comme une enfant attendrait son père qu’elle n’aurait pas vu depuis des semaines. Il y avait de l’admiration et de l’amour dans son attente. Nous le savions, Maggie et moi. C’est pourquoi nous restions muets lorsque midi arrivait. « Il est trop tard maintenant, il ne viendra pas encore aujourd’hui », allait dire Alma, déçue de ne pas avoir vu l’apiculteur passer la barrière principale. Alma irait alors chercher un léger repas à la cuisine et elle retournerait ensuite à sa chambre, où elle lirait et taperait à la machine pour le reste de la journée.
J’étais le jardinier de Madame Alma depuis six mois. J’avais l’intention de rester chez elle deux saisons de plus, avant de retourner au Canada, d’où je venais. Mais il y avait encore tellement à faire sur l’immense terrain qui entourait le manoir ! Le jardin potager avait été abandonné depuis quelques années ; il fallait enlever les mauvaises herbes qui l’avaient complètement envahi. Les arbres fruitiers avaient aussi grand besoin d’être taillés.
Alma était très satisfaite du travail que j’avais accompli depuis mon premier jour chez elle. Même le voisin d’en face, Monsieur Trake, s’était arrêté quelques fois pour me dire, depuis son tracteur, qu’il était surpris et heureux de voir à quel point les jardins et le verger de Madame Alma avaient, en relativement peu de temps, repris l’air d’abondance qu’ils avaient eu avant la maladie de sa voisine.
En effet, l’entretien du manoir et des terrains avait été abandonné quand Alma, tombée malade, avait dû cesser tout effort physique. Maggie m’avait raconté qu’Alma voulait mettre de l’ordre autour du manoir avant de le quitter pour un autre monde. Sur une période de vingt-cinq années, elle avait fait du domaine un réel mini-paradis sur terre. Les gens qui passaient en voiture ralentissaient pour admirer les superbes jardins et le verger qui entouraient le vieux manoir. Quand Alma y avait emménagé, on n’y voyait qu’une rangée d’arbres menant à un manoir abandonné, entouré d’un champ d’herbes sauvages. À l’arrière du terrain, deux petits bâtiments se cachaient sous d’immenses pacaniers centenaires. La petite grange, qui penchait légèrement d’un côté et s’appuyait sur un solide hangar servant autrefois à l’agrément de ferme, complétait le tableau. Alma était végétarienne et elle avait réussi à produire, sur les terrains du manoir, presque tout ce qui lui avait servi de nourriture d’année en année. Chaque été, elle engageait un apprenti jardinier pour l’aider et c’était sa façon de l’initier à l’art de faire pousser fruits et légumes avec amour. Jusqu’à tout récemment, Alma faisait le gros du travail. Elle labourait la terre, semait, récoltait, peinturait, clouait, etc. Elle avait réparé le vieux manoir, planté des dizaines d’arbres fruitiers, redressé le hangar et l’avait complètement rajeuni et repeint.
Mais maintenant elle souffrait, paraît-il, de douleurs permanentes qui ne la quitteraient qu’au dernier jour de sa vie. Maggie avait murmuré dans mon oreille : « C’est le cancer. » Elle n’avait rien ajouté. Cela suffisait. Je devais tout comprendre sans explication. Je n’avais d’ailleurs posé aucune question et Maggie ne voulait pas, selon toute apparence, commenter la situation. On aurait dit qu’elle avait peur de rendre encore plus réelle la maladie de Madame Alma si elle en parlait. « En parlant du monstre », avait-elle dit un jour, « on lui donne vie. Si on l’ignore, ce démon finira par s’ennuyer et il ira ailleurs ».
Alma paraissait très faible, c’était évident au premier regard. Dans le salon de bridge, près de l’entrée principale de la maison, les deux seules photos exposées d’elle-même la montraient au temps de sa jeunesse. Son visage était mince et d’une grande beauté. Elle avait un corps svelte et bien musclé, qu’elle devait aux heures passées sur les planches des studios de ballet. Elle ne s’était jamais mariée et avait toujours eu un style de vie original, comme beaucoup d’artistes. Apparemment, elle avait beaucoup voyagé, surtout en Europe, avant de s’établir en Virginie. Son grand-père et son père avaient été parmi les plus grands architectes de terrains de golf en Amérique. Ils avaient d’ailleurs fait fortune dans ce domaine. Après le décès de leurs parents, Alma et sa sœur cadette avaient hérité d’une grande somme d’argent et n’avaient jamais eu, par après, à travailler pour gagner leur vie.
Alma ne sortait dehors qu’une fois par jour, tôt l’avant-midi et uniquement par temps idéal. Je la surveillais passer presque chaque matin, souvent sans qu’elle s’aperçoive de ma présence, car j’étais la plupart du temps accroupi dans des broussailles, camouflé derrière le feuillage d’un arbre fruitier ou éloigné et confondu avec quelque large plante du jardin potager. Elle était si menue, si fragile sur ses pieds. Parfois, j’étais un peu inquiet qu’elle ne soit poussée hors de l’allée par le vent puissant qui roulait à partir de la mer jusque dans la superbe plaine de la Virginie costale. La jaquette de nuit qu’elle portait presque toujours devenait aussi gonflée que le spi d’un voilier. À quelques reprises, Alma fut bel et bien débalancée par une bourrasque, mais elle réussit toujours à reprendre son équilibre dans le gazon.
Elle se rendait chaque jour au bord de la route chercher son courrier à la boîte postale que j’avais pris soin de redresser. Elle m’avait raconté qu’un chauffeur maladroit avait frappé la boîte postale deux ans auparavant. Elle s’était contentée pendant longtemps de ramasser les lettres dans la boîte qui était couchée par terre dans les herbes folles. Le facteur, sans se plaindre de rien, avait continué à y déposer les enveloppes, même si la situation l’obligeait à sortir de sa voiture et à chercher le petit drapeau rouge dans le fossé. Dès mon premier jour chez Alma, j’avais donc relevé la boîte et en avais solidifié le poteau en l’enfonçant profondément à un mètre environ du bord de la chaussée.
Alma revenait les bras chargés de lettres, de magazines et de petits paquets. Elle communiquait avec des dizaines de personnes un peu partout dans le monde et c’était la raison pour laquelle elle recevait autant de courrier. Elle marchait d’un pas lent, en toute apparence très heureuse de contempler la beauté du terrain qui longeait l’allée menant au manoir. Elle semblait ne jamais se lasser de respirer le parfum de quelque fleur poussant là. Immanquablement elle touchait du doigt des feuilles des arbres qui se trouvaient à portée de ses mains. Elle ne replaçait jamais ses cheveux qui volaient de tous côtés et je sentais qu’elle ne voulait pas les retenir, par pur plaisir de se laisser caresser par le mouvement de l’air.
Au fur et à mesure que l’été s’installait, il faisait de plus en plus chaud, et à midi la chaleur était littéralement insupportable. Les abeilles ne butinaient plus à partir de dix ou onze heures et elles restaient agrippées par milliers à l’extérieur de la ruche, accrochées les unes aux autres, autour de l’entrée sombre de leurs petits châteaux immaculés. Elles attendaient là le retour de la fraîcheur de la fin de l’après-midi pour retourner butiner.
Dans la véranda du côté est du manoir, Maggie et moi avions préparé et aligné quelques outils sur une des trois tables de travail : tout était prêt pour l’arrivée de l’apiculteur. Il y avait deux paires de gants, un soufflet à fumée et deux chapeaux à filet pour se couvrir la tête. Il ne manquait encore que Monsieur Matthews, le vieil apiculteur du comté, âgé de plus de 80 ans.
Deux autres midis passèrent et il ne vint aucun signe de l’apiculteur.
Alma craignait pour la santé des milliers d’abeilles qui s’agrippaient à la porte des ruches et elle m’avait demandé d’installer une énorme bassine d’eau dans laquelle j’avais fait flotter des feuilles et plusieurs bouts de branches. Vers midi, il faisait tellement chaud que toute l’activité des ruches se passait maintenant dans cette cuve. Les abeilles, les unes après les autres, allaient se poser sur les objets flottants et, s’approchant de l’eau, buvaient. Je les surveillais à distance.
Deux matins plus tard, j’étais sorti plus tôt qu’à l’habitude car j’avais pris la décision de ne penser ni au miel ni aux abeilles et de passer la majeure partie de la journée à soigner la grande vigne. Ce n’était pas la meilleure saison pour s’en occuper, mais il fallait à tout prix la libérer du poids des plantes grimpantes qui cherchaient à l’envahir. Je voulais lui redonner un peu de lumière et il me semblait que cette vigne était encore en bonne santé car on voyait, au travers du fouillis incroyable des tiges entrecroisées, plusieurs grappes de raisins bien colorés.
J’étais déjà au travail depuis plus d’une heure quand Maggie sortit à toute vitesse du manoir. De toute évidence elle semblait me chercher. Elle regarda à gauche et à droite en direction du jardin puis du verger. Je l’entendis se dire à haute voix : «  Where is that boy ?  »
Chaque avant-midi Maggie avait l’habitude de venir me rejoindre pour quelques minutes là où je me trouvais et elle s’informait alors de ce qui allait me garder occupé pour la journée. Elle était toujours surprise que, de jour en jour, je trouve quelque chose de nouveau à faire sur le terrain. Pour elle, tout était beau et en ordre.
Lorsqu’elle m’aperçut, juché au sommet d’un escabeau, le corps enfoui dans la verdure abondante de la vigne accrochée à un treillis de bois, Maggie accéléra le pas et commença à gesticuler nerveusement. Même si j’étais à hauteur d’homme au-dessus du sol, Maggie avait réussi à me repérer assez rapidement. Chaque fois qu’elle sortait sur le terrain, elle paraissait toujours nerveuse et empressée, mais cette fois-ci, elle courut littéralement vers moi. Elle ne posa aucune de ses habituelles questions sur ce que j’avais planifié accomplir au cours de la journée et elle m’annonça que notre invité arrivait d’une minute à l’autre. Il venait tout juste de téléphoner.
Je tournai le regard vers les ruches qui se trouvaient à une trentaine de mètres de distance de moi, pour voir si les abeilles avaient cessé de butiner et si elles avaient commencé à s’entasser et à s’accrocher à l’entrée de leurs maisonnettes. J’accourus vers la véranda et je pris soin de vérifier si les outils et accessoires étaient prêts. Une bonne heure passa. Toujours personne. Je décidai donc de retourner à la vigne pour continuer à couper les tiges qui ne lui appartenaient pas. J’ignorais pourtant tout de la coupe des vignes et de la manière de les tailler afin qu’elles produisent au maximum : Alma avait des livres sur les soins à apporter aux vignes et elle m’avait indiqué où se trouvait la documentation que je pourrais lire, mais je n’avais pas donné priorité à ces lectures. Libérer la vigne des envahisseurs était plus urgent. La saison prochaine, je pourrais, au moment opportun, m’instruire sur la manière de tailler la vigne afin d’améliorer la production de fruits pour l’année suivante. L’idée de rester une année de plus me trottait dans la tête, mais il me faudrait en parler à Madame Alma un peu plus tard dans la saison.
À chaque demi-heure qui s’écoulait sous ce soleil ardent, les abeilles devenaient de plus en plus nombreuses à ne plus butiner. Je savais qu’il était préférable d’aller chercher le miel lorsque la plupart des abeilles étaient sorties et que la ruche se trouvait presque déserte. Si nous agissions trop tard, elles reviendraient et ne voleraient plus du tout, posées là, entassées à la porte de la ruche. Et ce ne serait pas aujourd’hui encore que nous irions cueillir le miel. Même si le vieil apiculteur devait arriver maintenant, il serait déjà trop tard , pensai-je.
Vers l’heure du midi, voici tout à coup qu’une camionnette arriva sur la route principale et tourna brusquement dans notre entrée. Elle s’avança à toute vitesse et s’arrêta juste devant le manoir. Un seul homme en sortit. C’était lui !
Madame Alma le rejoignit aussitôt. Comme je m’approchais d’eux par-derrière, en passant à travers le jardin potager, je les entendis s’exclamer, heureux de se retrouver. Alma pointait du doigt le verger où j’avais passé plusieurs jours à soigner les arbres et à les nourrir d’engrais naturel que j’avais préparé moi-même, à partir de recettes qu’elle m’avait enseignées. Plus tôt dans la saison, il avait ainsi fallu nourrir un bon nombre de ces arbres fruitiers avant leur floraison, car certains avaient été blessés par le froid de l’hiver, qui avait été particulièrement difficile cette année. Monsieur Matthews entendit sûrement mes pas, car il se retourna soudainement pour m’accueillir avec un immense sourire.
Maggie était restée sur le perron. Elle essayait d’écouter de loin la conversation qui se déroulait entre Alma et Monsieur Matthews, tout en s’essuyant les mains machinalement sur son tablier. Alma me présenta :
- Voici Monsieur Bouchard, notre jardinier et homme de maintenance. C’est lui qui a accompli tous ces miracles dont je viens de vous parler.
Le vieil homme me tendait déjà la main. Il n’hésita pas un instant et s’exclama :
- Superbe travail, tu n’as pas dû compter les heures ?
Je restai silencieux mais souriant. Il se pencha à ce moment-là vers Alma et, à voix plus basse, s’informa de sa santé. Elle ne paraissait pas très forte, de toute évidence. Elle répondit qu’elle ne pensait pas vivre aussi vieille que lui, mais que malgré sa maladie qui semblait à ce jour irréversible, elle se sentait très épanouie.
Je vis aussitôt le vieil homme sourire de contentement. Il se retira alors, me faisant signe de l’accompagner.
- Nous allons commencer tout de suite.
N’était-il pas déjà trop tard ? Le soleil était à la verticale au-dessus de nos têtes. Les abeilles seraient pendues à la ruche par milliers et cela rendrait le travail difficile et délicat.
- Est-ce que tout est prêt ? continua Monsieur Matthews.
Je fis signe que oui. D’un pas accéléré, je me dirigeai vers la véranda où les objets dont nous pourrions avoir besoin avaient été alignés. J’en chargeai rapidement la brouette.
Monsieur Matthews partit de son côté vers la camionnette et il revint avec une vieille chaise de bois qu’il avait apportée de chez lui. J’étais venu le rejoindre, et comme j’allais prendre la chaise pour l’aider, il me dit à voix basse, en regardant derrière son épaule la maison des voisins qui étaient à une longueur de champ du domaine d’Alma :
- Il va falloir faire vite, je ne veux pas que des voisins apprennent que j’ai volé encore une fois le camion de mon petit-fils.
Il éclata de rire de bon cœur, comme quelqu’un qui se réjouit d’avoir joué un bon tour à un autre, et il ajouta :
- Tu vois, il y a déjà quelques années que je n’ai plus de permis de conduire.
Et il s’éloigna à demi recourbé, riant silencieusement car il faisait vraisemblablement attention de ne pas rire à tue-tête. Je ne riais pas du tout et je me demandais à quelle sorte de comédien j’avais affaire.
Il marcha à grands pas jusqu’aux buissons qui couvraient l’arrière des trois ruches et planta les pattes de sa chaise dans le gazon léger, directement là, à l’ombre des arbres. Les abeilles tourbillonnaient déjà autour de lui. Il se retourna vers moi et me lança :
- Je te dirai quoi faire. Tu seras mes mains et moi ta tête. Ça me rajeunira un peu d’avoir de jeunes bras.
Puis il ajouta à voix plus basse :
- Hum… Quant à toi, tu sauras ce que c’est que d’avoir une vieille tête !
Et il éclata de rire à nouveau, cette fois-ci à pleine voix.
Alma avait surveillé de loin tout ce qui venait de se passer et elle bondit aussitôt de sa cachette, derrière la porte moustiquaire sur la véranda. Elle gesticulait comme une mère reprenant son enfant imprudent. Elle força le vieil apiculteur à se couvrir d’un filet pour se protéger des piqûres d’abeille. Je sortis vite une autre chaise de la maison et Monsieur Matthews vint s’asseoir près de la porte à l’extérieur de la véranda. En une seconde j’étais à genoux aux pieds du vieil homme et j’enfilais le bas de ses pantalons dans ses chaussettes. Il n’y aurait ainsi aucun espace où les abeilles pourraient s’immiscer pour le piquer. J’en prenais la responsabilité.
Après qu’il eut mis ses gants, je lui recouvris la tête avec un chapeau et un filet. Il me regardait l’habiller avec un regard détendu. Est-ce vrai que cet homme est un grand sage ? pensai-je à ce moment-là. Alma m’avait dit à plusieurs reprises que cet homme possédait une sagesse remarquable et qu’elle n’avait jamais rencontré un être comme lui avant. J’enfonçais les bras du vieil homme dans une deuxième chemise pour en doubler l’épaisseur protectrice et, malgré la chaleur ardente du midi, le vieil apiculteur ne résista à rien. Il se laissait faire.
Alma m’avait déjà confié que Monsieur Matthews était considéré comme un être illuminé. Plusieurs milliers de personnes l’avaient rencontré et il avait enseigné sa sagesse sans aucune retenue. Alma avait rencontré Monsieur Matthews pour la première fois il y a environ trente ans et elle lui avait toujours été fidèle par son amitié et son service. C’était parce qu’elle l’avait connu qu’elle avait pris la décision de quitter New York, sa ville natale, pour s’établir ici, en Virginie. Elle voulait être proche de lui. Maggie, pour sa part, parlait rarement du vieil apiculteur, qu’elle respectait sans pour autant savoir ce qu’il enseignait. Maggie était une fervente chrétienne et elle ne voulait pas recevoir d’autre enseignement que celui qui était donné chaque semaine à son église baptiste. Mais elle était au courant que de nombreux fervents de sa communauté spirituelle allaient visiter Monsieur Matthews pour lui demander conseil ou se faire expliquer quelque chose sous un angle différent. Elle m’avait dit un jour :
- Si cet homme ne va pas au paradis après sa mort, alors personne n’aura le droit d’y entrer, nous sommes tous de plus grands pécheurs que lui.
Pour le moment, j’oubliai le paradis : le temps pressait et pendant que je m’habillais à mon tour, Monsieur Matthews était déjà retourné à sa chaise sous les arbres, derrière les ruches. Il m’attendit patiemment. Dès que je pus l’y rejoindre, ma formation débuta. La première chose qu’il m’enseigna est qu’il fallait toujours approcher les ruches par-derrière, car les abeilles avaient tendance, par instinct, à se sentir davantage menacées lorsqu’un ennemi potentiel se présentait directement devant l’entrée de leur forteresse.
La chaleur était insoutenable même sans chapeau et sans filet et nous voilà tous les deux, vieillard et apprenti, habillés comme des épouvantails et braqués sous le feu du ciel avec comme seule protection une ombre légère et une brise quasi imperceptible. La sueur me coulait déjà partout sur le corps et je n’avais rien fait d’autre qu’apporter la brouette et les outils dont je me servirais pour retirer le miel des ruches blanches. Le vieil homme serait là, assis dans mon dos, pendant une heure environ et j’allais suivre ses instructions à la lettre. Je serais ses mains et ses bras, comme il l’avait si bien dit.
- Nous ferons une seule ruche aujourd’hui. Ce sera vite fait. Quinze ou vingt minutes tout au plus. Tu pourras choisir une journée un peu plus fraîche pour faire les deux autres, me dit-il d’une voix joyeuse. Aussi j’aurais aimé arriver un peu plus tôt, mais, tu sais, je ne voulais pas venir à pied. Partir avec la camionnette au bon moment, sans que personne s’en aperçoive, demandait une bonne stratégie.
- Votre fils s’inquiétera peut-être, dis-je de bonne foi. Il pensera sûrement qu’on lui a volé sa camionnette.
- Ho ! Mon fils, non, il ne s’inquiètera de rien. Il vit beaucoup plus loin dans l’État du Vermont. C’est mon petit-fils qui mène la ferme avec son épouse. J’habite chez eux, dans mon ancien chez-moi.
Je voulus soulever le couvercle de la ruche, mais il ne bougea pas d’un pouce. Je compris qu’il devait être collé par la cire d’abeille. Monsieur Matthews me dit que je devais enfoncer une lame sous le rebord du couvercle et couper ce qui le retenait.
Juste au moment où je pensais que je ne devais pas rater cette occasion unique d’être avec le vieil homme pour le questionner sur sa longue expérience d’apiculteur, il sembla deviner ma pensée et se confia :
- Jeune homme, je crois que tu seras mon dernier élève. Je dois me départir rapidement de tout ce que je sais et le transmettre à la jeune génération.
Ce à quoi je répondis :
- Rien qu’à voir comme vous paraissez en forme, je ne serais pas surpris que vous viviez jusqu’à cent ans. Vous aurez encore beaucoup de temps pour former une autre génération de jeunes apiculteurs.
Il ne fit aucun commentaire et il indiqua la ruche devant moi.
- Oh, souffle vite de la fumée vis-à-vis de l’entrée. Mets beaucoup de fumée, elle sert à tromper les abeilles.
- Tromper les abeilles ?
- Oui, elles vont croire que le feu est pris dans les broussailles autour de la ruche et elles vont fuir dans toutes les directions pour revenir un peu plus tard. Avant qu’elles ne s’aperçoivent de cette fourberie, les trois quarts de leur miel seront dans ta brouette, bien à l’abri. De toute façon, elles n’ont pas besoin de tant de miel pour passer l’hiver prochain. Si elles le désirent, elles pourront en fabriquer encore beaucoup avant les premiers jours de l’automne.
Je soulevai le couvercle de la ruche et le plaçai à ma droite, à terre. J’eus le souffle coupé par l’émotion particulière qui m’envahit lorsque je vis l’intérieur de cette cité miniature. J’étais ébloui par ce que je voyais : « Pour la première fois depuis un an, la lumière du jour pénètre à l’intérieur de cette usine miniature. » Quelques centaines d’abeilles étaient restées à l’intérieur et malgré le désordre apparent des choses, elles paraissaient absorbées dans leurs tâches respectives. Curieusement, on aurait dit qu’elles ne se rendaient même pas compte que tout autour d’elles était soudainement éclairé. Je venais de dévoiler d’un seul coup le trésor que les abeilles protégeaient depuis leur naissance. Aucune des travailleuses présentes aujourd’hui n’était née la dernière fois que le couvercle de la ruche avait été décollé. J’apercevais le cœur de cette construction où des milliers d’abeilles naissaient et produisaient miraculeusement et patiemment leur miel doré.
Mais il ne fallait pas m’arrêter ici. J’enregistrais dans ma mémoire tout ce que je voyais, car je devais faire vite maintenant. Le temps pressait et je ne souhaitais pas que des milliers de dards en colère regagnent leur ruche pendant que j’en déroberais les trésors.
- Tu n’as pas peur des abeilles ? demanda le vieil apiculteur en voyant que je n’avais ni bronché ni reculé devant ce spectacle grandiose et quelque peu effrayant.
Des dizaines d’abeilles marchaient déjà sur mes gants et d’autres montaient le long des manches de ma chemise. Bientôt elles furent sur le filet de mon chapeau, à quelques centimètres de mon visage. C’était vrai, je n’avais pas peur. Je me sentais protégé sous le voile, mais le bourdonnement de toutes ces petites bêtes qui se trouvaient si près de mes yeux me rendait instinctivement prudent.
Je commençai à décoller le premier cadre contenant les alvéoles de cire et de miel. Le miel pesait lourd !
- Utilise souvent le soufflet, chaque fois que tu le désires, me recommanda le vieil apiculteur. Il est préférable que la mèche ne s’éteigne pas.
Puis il se mit à rigoler de bon cœur et il expliqua :
- Ce n’est pas le moment de devoir enlever tes gants pour frotter une allumette et rallumer les morceaux de lin à l’intérieur du soufflet !
Aussitôt j’attrapai l’enfumoir et je m’assurai qu’il ne s’éteigne pas. Le vieil homme continua de me donner des instructions. Je crois qu’il remarqua que j’étais surpris de voir que les cadres chargés de miel étaient intacts malgré la chaleur épouvantable de l’air, puisqu’il m’expliqua :
- La raison pour laquelle la cire ne fond pas est que les abeilles savent quand ouvrir le système de climatisation à l’intérieur de la ruche.
- Climatisation ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- S’il fait trop chaud dans la ruche, les ouvrières se mettent à battre des ailes à l’unisson et ainsi elles créent un courant d’air qui maintient la température à un certain niveau, pour que la cire ne fonde pas. Tout en travaillant, elles battent ainsi des ailes et elles restent occupées à faire circuler l’air en direction de la sortie. De cette manière, il n’y a pas de danger d’endommager les alvéoles.
Pour ma part, je faisais attention à chacun de mes gestes, car je ne voulais vraiment pas perdre de miel en crevant des alvéoles par erreur, soit en les cognant sur ma brouette ou sur un coin pointu de la ruche.
- Je te montrerai dans une semaine ou deux comment attraper un essaim d’abeilles. Je vois que bientôt une de tes ruches laissera s’en envoler un. C’est une expérience extraordinaire que d’attraper un essaim.
- Qu’est-ce que c’est, un essaim ?
- C’est un phénomène fabuleux. Lorsqu’il y a surpopulation dans une ruche, la grande famille des abeilles se divise en deux clans. L’unique reine de la ruche laisse alors naître une seconde reine. Ensuite la nouvelle reine est nourrie jusqu’à sa maturité et lorsqu’elle est prête, elle sort de la ruche et elle annonce par une danse aérienne particulière, ainsi que par une odeur spéciale qu’elle dégage autour d’elle, qu’elle est prête à pondre des œufs et à fonder une nouvelle colonie.
- L’essaim dont vous parlez formerait une nouvelle colonie d’abeilles ? Mais il faut l’attraper !
- Exactement ! En capturant chaque nouvel essaim qui se forme, on multiplie le nombre de ruches que l’on possède. Après la division de la colonie, la moitié des abeilles continuera d’œuvrer pour l’ancienne reine et les autres seront les ouvriers de la nouvelle. Le vol de ces milliers d’abeilles est l’essaim qu’il faut attraper et mettre dans une nouvelle ruche toute prête pour elles.
- Au vol ? Comment peut-on les capturer au vol ?
- En général, l’essaim ne va qu’à une petite distance de la première ruche et il s’accroche à quelque chose, par exemple à la branche d’un arbre. J’ai déjà capturé un essaim qui était suspendu à une balançoire dans un parc et un autre sous une chaise de parterre derrière la maison d’une voisine.
- Encore faut-il savoir où a volé l’essaim, non ?
- Tous mes voisins savent que j’ai des ruches et on me téléphone dès qu’on voit un essaim accroché à quelque chose. L’essaim restera en place pour une heure ou deux, en attendant que des éclaireuses trouvent un endroit où s’établir en permanence. Aussi longtemps que l’essaim voyage avec sa nouvelle reine, on peut s’en approcher sans danger. On peut même cueillir l’essaim à mains nues et mettre les abeilles dans la nouvelle ruche sans inquiétude. Elles se laissent cueillir comme on prendrait une grosse grappe de raisins. À la fin, on n’a qu’à refermer le couvercle de la nouvelle ruche et à l’amener chez soi.
- C’est fascinant, en effet ! m’exclamai-je. Et de tout ce que vous avez vécu comme apiculteur, quelle a été votre plus belle expérience ?
- J’ai connu l’amour de ma vie.
Cette réponse me prit par surprise. Je demeurai silencieux pour un moment. Je me posais depuis longtemps des questions sur l’amour. J’allais bientôt fêter mon vingt-cinquième anniversaire de naissance et mon désir le plus cher était de trouver l’amour. Je fis alors le commentaire suivant à Monsieur Matthews :
- Comment avez-vous réussi ce tour de force ?
Mon cœur palpitait et je suffoquais de chaleur sous mon chapeau.
- Oh c’est simple, répondit-il. Lorsqu’on est apiculteur, on reçoit des milliers de baisers d’abeilles.
Il éclata de rire comme s’il venait de conter une bonne blague. Je me retournai pour la première fois depuis le début du travail et surpris le vieil homme sans filet sur la tête, sans gants, souriant de toutes ses dents, une mince goutte de sueur pendant au bout de son menton. Incroyable qu’aucune abeille ne l’ait encore piqué ! Les abeilles volaient bien autour de lui, mais elles restaient toutes à une certaine distance et aucune ne s’approchait pour l’attaquer ou se poser dans ses cheveux. Monsieur Matthews paraissait tout à fait détendu et confortable sur sa chaise, et les abeilles elles-mêmes, qui passaient à toute vitesse à cinquante centimètres de son visage, semblaient l’ignorer complètement comme s’il avait été un tronc d’arbre ou un rocher.
Maggie, que j’aperçus alors du coin de l’œil, semblait pétrifiée de terreur, debout dans une fenêtre du salon. Le temps avait dû passer car, plus tôt, j’avais remarqué deux visages féminins à cette même fenêtre. Alma devait avoir abandonné et je supposai qu’elle était retournée à ses appartements pour un repos nécessaire. Heureusement qu’elle ignorait que Monsieur Matthews était là, sans protection, à seulement deux mètres des ruches !
Monsieur Matthews m’indiqua la bonne manière de placer des cadres vierges pour remplir les deux étages de la ruche que je venais de vider. Comme j’allais poser à Monsieur Matthews une question sur cet amour qui avait été la plus belle expérience de sa vie, c’est lui qui me dit :
- Je sais que tu souhaites connaître le grand amour dans ta vie.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
J’étais encore une fois pris de surprise par ses paroles.
- L’amour recherche les cœurs généreux. Ne t’inquiète donc de rien, je peux te prédire que tu seras comblé par un très grand amour.
Sur ce, le vieil homme se leva et partit d’un pas lent vers la véranda. Quelques minutes plus tard j’allai le rejoindre. Le vieil apiculteur me montra alors comment me débarrasser des abeilles qui s’agrippaient encore à mes vêtements. Il fallait utiliser une petite brosse à poils doux et les brosser tout simplement, sans les blesser. Monsieur Matthews me félicita à deux ou trois reprises du travail accompli. Alma revint de sa chambre et nous félicita elle aussi tous les deux. Le travail pour cette première ruche était terminé. Je ferais les deux autres ruches un autre jour, comme me l’avait conseillé l’apiculteur. Maggie nous offrit une boisson de fruits frais qu’elle avait préparée et nous l’avons bue avec énormément de satisfaction.
Le soleil filait son chemin très naturellement, et Monsieur Matthews nous annonça qu’il devait partir immédiatement. J’allai récupérer sa chaise, que je plaçai dans la boîte cargo de la camionnette. Les deux femmes nous regardaient à nouveau de l’intérieur de la maison. Elles ne voulaient pas quitter leur véranda, car énormément d’abeilles tourbillonnaient en tous sens autour du manoir. Je ne sais pourquoi, mais je me sentais ému. Un si vieil homme était venu donner de son temps et de son énergie, se faire cuire sous le soleil ardent, pour aider Alma, son amie. Pourquoi avait-il fait tout cela ? Par amour ? Qui sait ?
Il marchait maintenant, les bras pendants, en direction de la camionnette. J’étais derrière lui et je le voyais essuyer ses cheveux mouillés par la sueur. Les oiseaux chantaient comme d’habitude et on entendait dans l’air le bourdonnement des abeilles qui regagnaient leur ruche pour y mettre de l’ordre.
Monsieur Matthews s’assit dans son camion et me dit :
- Il y a peu d’hommes qui ont soulevé sans avoir peur, comme tu l’as fait, le couvercle d’une ruche vivante.
- Merci monsieur, dis-je sincèrement.
Sans rien ajouter, il tourna la clef du moteur et vira le camion en direction de la route principale. Comme il allait partir, une abeille entra par la fenêtre ouverte et le piqua au cou. Il m’appela et je dus enlever avec mes ongles le petit dard qui dépassait de sa peau.
- Merci à toi aussi, me souffla-t-il doucement.
Il se frotta le cou avec son mouchoir de poche et dit alors :
- Viens chez moi demain si tu as une heure ou deux. Je t’enseignerai ce que j’ai appris de l’amour véritable. Car tu dois certainement te douter que l’amour est le plus précieux des trésors. Il faut apprendre à soulever le couvercle de la vie et à aller cueillir ce miel qui se cache en profondeur, sous la surface des événements quotidiens. Viens demain. Alma t’indiquera comment trouver ma maison. Je t’attendrai.
2
 
Le songe de l’amour
 
 
 
 
 
 
 
Le soir venu, il ne faisait pas encore noir et je me sentais comme s’il était minuit. Lourd de fatigue. L’idée me vint d’abord de monter me coucher pour la nuit, mais je me décidai plutôt à passer quelque temps dans la bibliothèque d’Alma. Il n’y aurait rien de mieux à faire, par une soirée aussi chaude et humide, que de me trouver dans cette grande pièce, la plus fraîche de la maison, et d’aller librement d’un livre à l’autre, comme une abeille le ferait dans un immense bouquet de fleurs sauvages.
J’avais l’embarras du choix : plus de dix mille volumes, tous alignés proprement sur leur tablette, classés par auteur, par sujet et par titre, comme dans une bibliothèque publique. Tous ? Enfin presque, puisqu’il restait des dizaines de livres empilés à terre, sur les tables ou sur le rebord des fenêtres, pas encore catalogués. Alma n’avait pas eu le temps ou l’énergie pour en consigner les caractéristiques sur des fiches, et la bibliothèque, selon son point de vue, était laissée dans un vrai désordre. J’avais pris la décision d’apprendre à classer les livres et j’offrirais un peu plus tard à Alma mes services en la matière.
Je m’allongeai donc sur le vieux divan au centre de la pièce et, en étirant un bras, je saisis le premier livre qui dépassait d’une petite table vis-à-vis de ma tête. Je tournai les pages d’un livre de Virginia Woolf, intitulé Orlando , et je m’arrêtai au hasard pour lire quelques paragraphes ici et là. C’était peine perdue, je croulais de fatigue. Je me promis de reprendre ce livre lorsque mes paupières ne seraient pas aussi pesantes et que mon esprit jouirait d’un plus grand éveil.
Cette journée qui s’achevait avait été unique. Le nouvel apprentissage sur les ruches avait été marquant, cela allait de soi, et j’avais beaucoup appris en peu de temps. Je me sentais confiant de réussir à cueillir seul le miel des deux autres ruches, dès qu’une journée un peu plus fraîche se présenterait. Surtout, j’avais enfin pu rencontrer le vieil apiculteur dont Alma me parlait depuis mon arrivée au manoir. J’ignorais encore si ce vieil homme était un si grand sage, tel qu’Alma voulait bien me le laisser croire, mais j’avais déjà décidé d’accepter son invitation.
J’irais dès demain le rencontrer chez lui. Je voulais en apprendre davantage sur sa vie. Certes, j’étais curieux d’écouter ses propos sur la nature de l’amour, mais il y avait dans mon esprit un élément plus abstrait qui surpassait ma simple curiosité. J’avais senti, en présence du vieil homme, quelque chose qui m’était inconnu encore. Une sorte d’aura de silence l’entourait. Les abeilles elles-mêmes tournaient autour de cette aura sans y pénétrer. À bien y penser, j’aurais aimé passer plus de temps avec Monsieur Matthews… aujourd’hui même ! Et ne pas avoir à attendre au lendemain !
Je déposai Orlando sur la table et ramassai un autre livre tout près. Je fus incapable d’en lire une seule page. Mon esprit était occupé à préparer une liste de questions que j’avais l’intention de poser à Monsieur Matthews. J’essayais de me rappeler ses paroles, mais tout était assez vague dans mon esprit. Seuls quelques fragments de notre conversation me revenaient en mémoire. Finalement, il ne m’avait presque rien dit et, pourtant, je ne pouvais résister à l’effet que ses paroles avaient eu sur moi : « L’amour est comme le miel de la vie, il faut apprendre à aller le chercher au cœur des événements quotidiens. » Qu’est-ce que cela voulait bien dire ? Comment peut-on savoir si quelqu’un est un sage réel ou s’il ne fait que répéter des paroles qui donnent l’air de la sagesse ? De toute ma vie je n’avais jamais rencontré une seule personne dite illuminée. C’était bien le mot que Madame Alma avait utilisé pour décrire Monsieur Matthews. « De tels individus sont rares », avait-elle dit. Pour ma part, je savais que le fait de vieillir ne rendait pas automatiquement sage. L’âge ne confère évidemment pas ce statut à tous les humains.
Toutefois j’avais déjà rencontré dans ma vie certaines personnes qu’on disait assez sages. La profondeur de leur esprit était, fort probablement, le produit d’un long raffinement intellectuel, accompagné d’expériences particulières. Malgré l’originalité de leur pensée philosophique, je n’avais pas vu en ces personnes les signes de ce qu’Alma appelait « l’illumination ». Dans les dernières années, j’avais lu des biographies de saints et de saintes venant de diverses traditions, mais je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un qui leur ressemblait. J’ignorais totalement s’il existait de nos jours des personnes pénétrées de l’illumination. Je me proposais donc de poser à Monsieur Matthews quelques questions sur la nature de la sagesse et sur ce qui fait de quelqu’un un être illuminé.
Mon esprit vagabondait et je ne m’aperçus pas que mes yeux s’étaient fermés. Je continuais pourtant de tenir un livre à la verticale sur ma poitrine, près de mon visage, mais la fatigue l’emportait sur l’éveil de mon esprit, et je traversai bientôt la frontière des doux nuages du sommeil. Je perdis contact avec tout ce qui m’entourait. Même l’activité intérieure de ma pensée s’évanouit et je glissai dans un profond sommeil.
Au bout d’un certain temps, la lumière autour de moi changea et j’eus l’impression que le soleil se couchait dans deux directions à la fois. Une très agréable lumière orangée venait de ma gauche et de ma droite simultanément. Tout à coup, j’ouvris les yeux et j’aperçus devant moi le visage d’une femme tout à fait ravissante. Ses paupières étaient closes, mais j’eus l’impression qu’elle me regardait pourtant. Son visage inexpressif dénotait un grand calme, une sérénité évidente. Des traits doux comme ceux d’un enfant qui dort. J’étais complètement absorbé dans la vision de ce merveilleux être. Puis j’entendis : « Je te connais depuis tellement longtemps. » Aucune réaction en moi. Je ne bougeai pas d’un doigt. J’avais entendu les mots, mais leur signification ne m’avait pas touché. La femme répéta : « Je te connais depuis tellement longtemps. »
Je sursautai tout à coup sur le divan et j’ouvris grand les yeux. Incroyable, on venait de s’adresser directement à moi. J’avais entendu cette voix clairement et parfaitement. Je tournai la tête à gauche et à droite. J’étais bien seul dans la bibliothèque. Je devais avoir rêvé la vision de ce doux visage, comme j’avais rêvé sa voix et ses paroles. Personne, ni Maggie ni Alma ni aucune autre femme, ne m’avait réellement interpellé.
Il faisait sombre maintenant dans la bibliothèque. La lampe sur pied de l’autre côté du divan était allumée. La lumière orangée de l’abat-jour éclairait toute cette partie de la pièce. Quelqu’un avait dû passer pendant que je dormais pour l’allumer. À moins que... Je regardai par-dessus mon épaule. J’étais bien seul. Mais qui donc était cette femme aperçue dans mon rêve ? Je ne connaissais personne qui lui ressemblait. Jamais encore on ne m’avait adressé des paroles avec une telle tendresse. Et que voulait-elle bien dire par « Je te connais depuis tellement longtemps » ? Ses traits étaient si fins qu’on aurait cru un dessin sur une feuille de lumière, transparente, resplendissante. Et sa voix ? Exquise.
Je regrettais mon réveil si brusque. J’aurais tellement aimé savoir si cette femme avait autre chose à me dire. Existait-il quelque part dans la dimension céleste une femme extraordinairement belle qui me connaissait depuis très longtemps ? Comment peut-on espérer revoir un visage qui n’a existé qu’en rêve ? Comment retrouver cette vision ? Le rêve était-il un signe qu’une femme m’aimait quelque part, et je ne l’avais pas encore rencontrée ?
Alma entra à ce moment-là avec une pile de livres qu’elle commença à classer sur les tablettes. Elle ne me prêta aucune attention. Peut-être ne m’avait-elle pas vu, allongé sur le grand divan au beau milieu de la pièce ? Je l’observai sans bouger, comme le matin lorsqu’elle va chercher son courrier.
Tous ses gestes étaient accomplis dans un silence total. Je me rappelais ma première impression d’elle, lorsque je venais à peine de commencer à travailler au manoir : « On ne l’entend jamais aller et venir dans sa propre maison.

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