Le Chant du reptile
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Description

Un médecin allopathe, originaire du pays de l’Argoat (Côtes d’Armor), passionné de pêche à la mouche, va vivre une étrange expérience qui bouleversera sa vie et ses certitudes et qui va l’entraîner dans une aventure ésotérique et initiatique.
Une équipe se forme et sera appelée à venir en aide à notre planète « Gaïa » dans l’expectative d’un changement de dimension en l’an 2012. Pour cela, ils devront prendre conscience de la réalité de certains faits qui leur étaient jusqu’à présent inconnus.
Crop-circles, manipulation du monde médical, Merkabah, effet miroir, état de maître, décodage biologique, labyrinthes, énergie libre, chakras, amour inconditionnel, etc., seront pour eux de nouvelles réalités qui vont les transformer.
Leur première aventure va les amener en Angleterre, sur le site de Stonehenge, puis au sein des cathédrales gothiques pour éveiller le chakra cardiaque de Gaïa... Créant une réaction qu’ils n’avaient pas prévue.
Plusieurs mois plus tard, ils vont se retrouver à Rennes-le-Château pour une nouvelle aventure initiatique riche en péripéties et en apprentissages.
Leur rencontre avec Joël Ducatillon et Maria va alors les conforter dans la certitude que l’homme est verrouillé et qu’il peut se libérer s’il en prend conscience. De fil en aiguille, toutes ses connaissances et l’étude des éléments laissés par l’abbé Saunière, ex-curé de Rennes-le-Château, vont les mener inexorablement vers le tombeau de Jésus remettant en cause les textes diffusés par le Vatican depuis vingt siècles…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 janvier 2013
Nombre de lectures 8
EAN13 9782312007311
Langue Français

Exrait

Le Chant du reptile
Yves Cornudet
Le Chant du reptile
Le chemin de l’ascension
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2013
ISBN : 978-2-312-00730-4
Chapitre 1
Ceux qui cherchent, reçoivent sans cesse des indices du monde de l’esprit. Les gens ordinaires appellent ces indices : « coïncidences » {1} .
– Entrez !
Le docteur Erwan Le Dantec fit entrer Mme Leulier, la dernière patiente de la journée. Malgré son allure sportive et un visage souriant, une certaine lassitude apparaissait à travers tout son être, quelque chose d’indéfinissable, peut-être tout simplement la fatigue d’une longue et ennuyeuse journée à écouter toujours et encore les sempiternelles histoires des habitants du petit village breton où le docteur s’était installé il y a maintenant une dizaine d’années ou peut-être plus…
Assis derrière son bureau, Le Dantec s’évadait à travers les champs et les bois vers sa rivière favorite où, par cette belle journée de fin de printemps, les truites devaient être à poste, prêtes à gober la plus petite éphémère.
– Vous ne m’écoutez pas docteur ?
Mme Leulier, qui depuis dix minutes déversait un flot de paroles mélangeant ses problèmes de cors aux pieds, de douleurs dans la poitrine, la naissance de sa dernière petite-fille et les potins du village, sortit brutalement Le Dantec de sa rêverie. Il eut envie de lui répondre qu’effectivement il ne l’écoutait pas, qu’il se désintéressait totalement de ses jérémiades et qu’il se foutait royalement de ses cors, mais son sourire habituel reprit le dessus.
– Au contraire, dit-il très sérieusement, je suis tout ouïe.
Machinalement, il prit une ordonnance et griffonna dessus quelques mots que seule l’habitude de Mme Lebras, la pharmacienne, permettait de déchiffrer.
– Voilà Lucette , vous mettrez cette pommade deux fois par jour sur votre cor, quant à vos douleurs dans la poitrine, ne vous inquiétez pas, elles sont liées au stress, vous allez me faire une petite cure de ce nouveau médicament. Vous verrez, tout ira bien et revenez me voir dans une semaine, dites bien le bonjour à Robert .
Le Dantec était déjà debout, la main sur la poignée de la porte, l’esprit vagabond, il grommela vaguement un au revoir et vit que quatre nouveaux patients étaient arrivés entre-temps dans la salle d’attente. De plus en plus las, il se rassit mécaniquement à son bureau. À ses pieds, un épagneul breton frémit légèrement lorsqu’il lui passa la main sur la tête.
– Alors Rhésus, qu’est-ce que tu en penses ? On liquide rapidement tout ça et on va à la pêche ?
Rhésus n’était pas un chien ordinaire, il pouvait rester des journées entières aux pieds de son maître sans bouger, la plupart des clients ne le voyaient même pas, son attachement au docteur était tel qu’il donnait l’impression de tout comprendre, tout savoir de lui. À la moindre sollicitation, il était debout, frémissant, prêt à réagir. Il avait déjà compris, on irait au bord de la rivière et obéissant, pendant que son maître, de l’eau jusqu’au ventre, traquerait la truite en amont, il saurait rester en arrière à la recherche de foulques, poules d’eau ou ragondins. C’était comme un rite, ils allaient tous les deux, compagnons silencieux, jamais l’un sans l’autre vers un plaisir presque charnel, celui d’une communion totale avec la nature.
Encore un peu de patience, le temps allait se mesurer en ordonnances d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires, vaccinations et antidépresseurs. Le Dantec boucla rapidement cette fin d’après-midi, pas très fier de lui, mais qu’importe, il appliquait à la lettre ce qu’il avait appris en faculté et donnait aux malades ce qu’ils espéraient de lui.
– Au revoir, bon rétablissement et merci encore pour ces belles salades.
Emportant les deux magnifiques frisées que son dernier patient lui avait apportées, il ferma le cabinet avec empressement. Rhésus piaffait déjà d’impatience et montrait bruyamment sa joie.
– Calme mon chien, calme, encore un peu de patience…
Divorcé sans enfant depuis dix ans, plus personne ne l’attendait à la maison, à part la vieille Maryvonne fidèle à la famille depuis la nuit des temps. On ne pouvait pas lui donner d’âge, Erwan l’avait toujours connue là, indéracinable, mémoire vivante de la famille Le Dantec , pilier de la vieille demeure familiale. Elle n’en finissait pas de vieillir, silencieuse dans cette grande maison, elle en était l’âme et veillait sur ce garçon qu’elle avait porté dans ses bras dès sa naissance. Habituée aux frasques de « son petit », elle préparait les repas et vaquait à ses occupations. Elle aurait bien aimé qu’Erwan se remarie, mais avec une fille d’ici cette fois, une fille qui aurait appris à aimer cette maison et l’aurait remplie de cris d’enfants, mais il préférait la présence de son chien à celle des femmes.
Le Dantec avait rencontré sa femme à la fin de ses études alors que sa superbe réussite à l’internat de Paris lui ouvrait un avenir particulièrement brillant. Leur amour avait été aussi court que passionné et n’avait pas résisté à la volonté de Le Dantec de s’installer chez lui, en Bretagne, abandonnant toute ambition personnelle pour vivre une simple vie de médecin de campagne. La séparation avait été très difficile à accepter mais le temps avait fini par effacer les stigmates gravés dans son cœur. Certes, le souvenir de sa très jolie femme le hantait encore de temps en temps mais il avait accepté cela comme une épreuve et en avait fait son deuil.
Ce 7 juin, jour de printemps, malgré le beau temps, lorsque Erwan sortit du cabinet, suivi comme son ombre par Rhésus, il ressentit immédiatement cette lourdeur caractéristique, prémices d’un violent orage. Aucun souffle d’air ne venait troubler l’atmosphère chargée d’électricité. Le temps semblait être en suspens, les hirondelles volaient au ras du sol attrapant dans leurs vols tournoyants les insectes prisonniers de cette haute pression. Leurs cris stridents atténués par la moiteur de l’air se mêlaient au léger murmure de la fontaine centenaire trônant au milieu de la place.
Le Dantec se mit au volant de sa vieille Lada Niva 4\4 qui lui convenait parfaitement autant pour faire des visites éloignées à travers les chemins cahoteux et les ornières que pour rejoindre ses coins de pêche les plus reculés.
Rhésus sauta à ses côtés, s’installa confortablement sur le siège du passager qui lui était réservé et posa la tête sur les genoux de son maître. La vieille Lada toussota puis s’ébranla lentement, Le Dantec conduisait calmement, et petit à petit, pendant qu’il roulait à travers les routes sinueuses bordées de noisetiers, il renaissait doucement à la vie. À chaque fois qu’il partait ainsi, une forme de sérénité s’insinuait tranquillement en lui, tous les soucis de la journée, tout ce qu’il avait dû entendre, voir, écouter et absorber comme une éponge, toutes les responsabilités qu’il avait endossées disparaissaient dans ce moment présent, instant magique où le docteur Le Dantec redevenait Erwan , simple pêcheur accompagné de son plus fidèle ami.
Dans un dernier soubresaut, la voiture s’immobilisa près du moulin de Kérankou et le silence revint. Erwan et Rhésus n’étaient alors plus homme et chien, ils étaient deux êtres qui allaient doucement s’intégrer à la nature sans rien déranger, s’y fondre en ombres silencieuses. Dans un cérémonial immuable, Le Dantec chaussa lentement ses waders en néoprène, parfaite deuxième peau, passa les bretelles et sortit religieusement de son fourreau la canne à mouche. Depuis quelques années déjà il avait abandonné le bambou refendu avec regret car il avait dû reconnaître que la fibre de carbone apportait une action de pêche inégalable. En revanche, il n’avait jamais abandonné la soie naturelle refusant d’utiliser ces choses modernes qui n’avaient de soie que le nom et ressemblaient à de gros spaghettis multicolores.
Veste de pêche sur les épaules, lunettes polaroïd sur le nez, Le Dantec s’avança lentement vers la rivière. Moment magique où le temps s’arrêtait, où plus rien n’avait d’importance. En cette fin de journée, dans l’air surchargé d’électricité, vrombissaient des milliers d’insectes qui survolaient la rivière. Très concentré, Erwan s’assit au bord de l’eau, et tout en passant tranquillement le bas de ligne dans les anneaux de sa canne, il observait, scrutait, écoutait, tous ses sens en alerte. Deux bergeronnettes sautillaient de rocher en rocher à la recherche d’insectes, les cris stridents des hirondelles et des martinets volant à ras de l’eau, signaient la présence de nombreux moucherons en surface et les prémices de l’orage. Quelques éphémères au lourd corps couleur ivoire défilaient sur l’eau, les unes, ailes bien redressées pondaient encore, les autres déjà mortes, ailes plaquées dans le film de la surface devenaient des proies faciles pour truites et hirondelles. Ponctuellement , Erwan aperçut des phryganes, si caractéristiques, ailes en V recouvrant leur corps dodu, qui après avoir passé deux ans sous les pierres et rochers de la rivière, protégées par un étui de bois ou de graviers, se métamorphosaient pour finalement s’envoler dans un vol nuptial de quelques heures. D’autres sortes d’insectes défilaient sur l’eau, c’était une véritable procession. Un véritable bonheur pour l’amoureux de la nature qu’était Le Dantec . Cette petite partie de la Bretagne résistait encore à la terrible pollution des nappes phréatiques due aux épandages totalement anarchiques et incontrôlés des lisiers de toutes sortes et en particulier ceux des cochons. À chaque fois qu’il pensait à cela, la colère montait en lui, colère contre cette société qui ne recherche plus que le profit, où les hommes ne sont plus des « êtres humains » mais des « avoirs humains ».
Mais Le Dantec évacua ses sombres pensées pour se connecter à la rivière. De part et d’autre, quelques gobages silencieux déchiraient la surface de l’eau. Les petites truites, plus fougueuses, sautaient dans un éclaboussement multicolore. Le spectacle était magnifique, sublime, Erwan était complètement subjugué par tant de beauté. Par expérience et parfaite connaissance de la rivière, son regard fouillait les berges car il savait que les discrets gobages dans ces zones signaient la présence des plus beaux spécimens de Farios .
Chaque geste était précis et il choisit dans une vieille boîte à cigarillos pleine d’un fatras de mouches artificielles une petite éphémère à ailes grises. Il la fixa religieusement sur son bas de ligne et prit soin d’écraser l’ardillon de l’hameçon pour ne pas blesser les truites. Enfin, comme un rite maintes fois répété, il sortit sa boîte à graisse pour imbiber les hackles de sa mouche, lui assurant une parfaite flottaison.
Enfin en action, il siffla doucement Rhésus pour le repérer. Celui-ci apparut presque immédiatement la truffe pleine de terre et l’arrière-train frétillant. Rassuré, Erwan lui fit signe et entra doucement dans l’eau.
Tous ses sens étaient en alerte, le moindre mouvement sous contrôle, Le Dantec n’existait plus, il était l’eau, il était insecte, poisson, lumière. La nature l’avait envahi, il n’était plus l’intrus, il était pénétré par cette étrange alchimie qui faisait que tout ce microcosme vivait alors dans cette symbiose parfaite dont il faisait partie intégrante. Là, juste devant lui, un discret remous, toujours au même endroit. Avec une rigueur de métronome, la truite montait aspirer des insectes, juste derrière une branche d’aulne qui vibrait sous l’effet du courant.
Le bras droit d’Erwan commença à faire siffler la soie dans l’air, il enregistrait tout : le rythme des gobages, la vitesse de l’eau, la présence d’un léger contre courant perfide qui pourrait faire draguer son artificielle et entraînerait un refus systématique de la truite. Mais Le Dantec était trop fin pêcheur pour oublier le moindre détail. Dans un dernier geste un peu plus ample, la soie fut projetée entraînant le bas de ligne et la mouche, dans un posé délicat juste en amont du poste de la Fario.
Comme paralysé, Erwan était maintenant totalement immobile, seule sa main gauche dans un mouvement mécanique ramenait la soie et au moment précis où la mouche passa à l’aplomb de la truite, la surface de l’eau se déchira et la mouche disparut dans un tourbillon. Instantanément , le bras droit du pêcheur se redressa ferrant la truite. Dans un rush désespéré, la truite fonça dans le courant pour lutter contre ce fil qui la retenait, mais Le Dantec la brida rapidement tout en douceur et la ramena à ses pieds. Fatiguée par cette débauche d’énergie, la belle mouchetée avait abandonné la lutte.
Émerveillé comme à chaque fois par la beauté de ce poisson, Le Dantec, évitant de la sortir de l’eau, la décrocha délicatement pour lui rendre sa liberté. Choquée, mais libre, la truite encore asphyxiée par la lutte qu’elle venait de fournir mit quelques secondes avant de filer vers la cache la plus proche.
Le Dantec remercia la rivière et la truite pour le beau cadeau qu’il venait de recevoir et savoura un instant ce bonheur indicible qu’elles lui avaient apporté. À ce moment-là, il ne savait pas encore que par cette simple pensée, il rejoignait l’état d’esprit des indiens d’Amérique du Nord remerciant « la Terre mère » pour tous les cadeaux qu’elle leur offrait journellement. Cela faisait maintenant des années que Le Dantec ne prélevait plus de poisson et qu’il pinçait systématiquement ses ardillons pour éviter de les blesser et faciliter le décrochage. Certes, il comprenait le stress terrible que pouvait ressentir une truite prise au piège et il en était parfois atteint dans un moment de lucidité, mais le virus reprenait rapidement le dessus balayant les quelques scrupules qui risquaient de mettre en péril sa passion.
Pendant qu’il faisait sécher son artificielle, Le Dantec avançait très lentement dans l’eau. Attentif à ne rien perturber, il évitait soigneusement les zones de frayères. Cette première prise avait enchanté Le Dantec , c’était un très beau coup du soir, rendu magique par l’atmosphère orageuse, la lumière baissait doucement et la nature semblait en attente, les lourds nuages approchants inexorablement. Le Dantec , malgré lui et de manière automatique, comptait les secondes qui séparaient chaque éclair du coup de tonnerre qui l’accompagnait.
– Dix secondes… La foudre est à trois kilomètres.
Erwan savait que les premières gouttes n’allaient pas tarder, alors doucement il sortit de l’eau pour remonter rapidement 150 mètres plus haut dans l’espoir de surprendre « la grosse » du rocher de la Naine. Deux ans déjà qu’il l’avait repérée, juste sous l’aplomb de cet énorme rocher qui formait une grotte. Une truite d’au moins 4 kg, impossible d’imaginer qu’un poisson de cette taille puisse vivre dans cette rivière, et pourtant il avait dû se rendre à l’évidence, une telle truite existait, un vrai monstre !
Depuis, elle était là, régulièrement à poste lorsque le temps s’y prêtait. Cette truite hantait ses nuits et parfois, il s’éveillait en sursaut, tremblant et trempé après avoir bataillé des heures pour finalement se retrouver bredouille, hameçon ouvert.
Et ce soir, elle était là, fidèle à son rendez-vous, toujours au même endroit. Il l’avait surnommée « Ness » et comme d’habitude, il ne savait pas comment l’aborder. Impossible de l’aval, le rocher l’en empêchait. De l’amont, Ness le repérait instantanément et disparaissait comme par enchantement. En l’abordant latéralement par l’autre rive, bien que cela paraisse la meilleure solution, c’était impossible, car la puissance du courant au centre de la rivière entraînait sa soie et sa mouche n’avait pas le temps de glisser jusqu’au repère de la truite.
Le Dantec la voyait, là, magnifique, juste sous la surface. Il la regardait, émerveillé avec le même regard que lorsqu’il était enfant. Le spectacle de cette reine des Farios était extraordinaire, ses ouïes palpitaient doucement et sa queue ondoyait d’une manière parfaitement régulière, de temps en temps, elle faisait un écart pour happer une proie invisible.
Rhésus s’était approché de son maître ressentant la tension de ce moment magique, ils étaient tous les deux là, immobiles, enracinés au sol, le regard fixe, la respiration un peu oppressée. La musique de la nature les imprégnait totalement, tout n’était plus que vibrations. Pendant quelques secondes, Le Dantec eut l’impression de ne plus être de chair mais une corde de violon qui vibrait doucement sous la caresse d’un archer invisible. Son cœur et sa respiration avaient pris, malgré lui, le rythme des ouïes de Ness .
Puis soudain, le ciel se déchira, de lourdes gouttes s’écrasèrent sur l’eau, milliers de piqûres qui firent bouillonner la rivière, un véritable déluge s’abattit transformant le lieu en furie. Le bruit était assourdissant ! Surpris par tant de violence, Erwan et Rhésus sortirent de leur torpeur et se précipitèrent sous le rocher de la Naine pour se mettre à l’abri.
Ness avait disparu…
Tremblant, Rhésus s’était blotti entre les jambes de son maître. Le grondement de l’orage rebondissait sur la colline et se propageait sur le rocher comme dans une caisse de résonance.
Le rythme de la nature avait maintenant changé, tout n’était plus que violence, les bourrasques de vent, la pluie diluvienne, la rivière gonflée par tous les ruisselets formés au gré du relief dévalait dans un bruit assourdissant.
Nulle peur ne s’était immiscée dans le cœur de Le Dantec, un calme étrange l’avait envahi, il était comme hypnotisé par la magie du lieu, la furie environnante lui semblait très loin.
Beaucoup d’histoires couraient sur ce rocher. Certains anciens prétendaient que les nuits de pleine lune une sorcière naine y comptait ses pièces d’or, d’autres affirmaient que c’était un lieu mythique où les druides venaient pratiquer des rites sacrés. Évidemment, Erwan ne croyait pas un mot de ces sornettes beaucoup trop éloignées de la réalité scientifique dans laquelle il avait évolué, mais il était là, dans un état étrange au milieu de la tourmente. Rhésus, rassuré par le contact de son maître et peut-être aussi un peu envoûté, avait cessé de trembler.
Petit à petit, Erwan glissa dans une sorte de torpeur très agréable, ses bras et ses jambes puis tout son corps s’engourdirent insensiblement. Une étrange sensation le submergea, cela était agréable et étonnant. Alors , il se détendit complètement, à moitié ensommeillé, son chien blotti entre ses jambes, serein, comme protégé dans une bulle indestructible, l’orage paraissait loin malgré la proximité des grondements du tonnerre et la succession des éclairs.
Soudain, une onde de picotements parcourut son corps de bas en haut et il perdit tous ses repères habituels. Immédiatement il paniqua, ne comprenant absolument pas ce qui lui arrivait, il essaya de reprendre le contrôle mais loin d’y parvenir, la sensation s’amplifia, augmentant son angoisse.
Terrorisé par ce qui lui arrivait, Le Dantec essaya de bouger, mais son corps refusait obstinément de lui obéir, pourtant il était bien éveillé, il ressentait bien la chaude présence de son chien mais rien n’y faisait, il n’était plus maître de lui.
En désespoir de cause, il se laissa totalement aller, exacerbé par les éléments déchaînés, son esprit enregistrant tout jusqu’au moindre détail. Les sensations devinrent de plus en plus étranges, il avait l’impression d’être granit, puis il lui sembla être projeté sous l’eau et là, au fond de l’anfractuosité formée par la roche, bien calée et protégée du courant violent, il aperçut « Ness » attendant tranquillement que le calme revienne.
Erwan était là, vibrant à l’unisson avec le magnifique poisson, une sensation étrange de nager à contre-courant sans avoir besoin de respirer et sans aucune difficulté. Sensation extraordinaire, aucune angoisse ne l’étreignait. Brutalement, il eut l’impression de chuter pour se retrouver là, bien éveillé dans la même position qu’il avait quelques instants plus tôt. Rhésus avait redressé la tête, l’orage s’éloignait lentement.
– Ness ne sera à ta portée que lorsque tu auras compris…
Le Dantec sursauta, la voix semblait venir de Rhésus.
– Mais qui parle ? lança Le Dantec
– Qu’importe qui parle, ce lieu magique qui unit les forces de la terre et celles du cosmos ouvre la porte aux hommes purs.
Abasourdi, Le Dantec insista.
– Qui êtes-vous ? Et que dois-je comprendre ?
– Ce que je suis est sans importance, seul ce que tu retiendras de cette première expérience est important.
– Mais !
Erwan regarda fébrilement autour de lui, mais il dut se rendre à l’évidence, il n’y avait absolument personne.
L’orage était loin maintenant. Au fracas du tonnerre succéda le bruit de la rivière amplifié par la crue, l’eau s’écoulant des arbres donnait l’impression qu’il pleuvait encore. La nature resplendissait, lavée, arrosée, elle semblait avoir reçu un bain de jouvence, les oiseaux avaient repris leurs chants et tout donnait l’impression de renaître à une vie nouvelle.
Rhésus s’était levé et s’étirait en baillant, insensible à l’étrange expérience que venait de vivre son maître. Précédé de son chien, Le Dantec rejoignit sa voiture, l’eau ruisselait sur son visage et ses vêtements. Il parcourut les quelques centaines de mètres qui le séparaient de sa Lada dans un état étrange, toutes sortes d’idées contradictoires lui traversaient l’esprit, mais la plus persistante était qu’il était atteint de schizophrénie fulgurante.
Son esprit cartésien bien formaté par une dizaine d’années de faculté lui soufflait insidieusement qu’il s’était simplement endormi quelques secondes et avait fait un rêve étrange dû à son obsession de prendre Ness.
Malgré tout, au fond de lui, une petite voix timide mais persistante lui répétait qu’il avait vraiment vécu cela…
Chapitre 2
Tout désir est engendré par un désir antérieur. La chaîne du désir est infinie. Elle est la vie même {2} !
Le lendemain matin, Le Dantec s’éveilla, le corps moulu, il avait l’impression d’avoir dormi dans une machine à laver bloquée sur essorage.
Rhésus s’ébroua près de lui et jappa pour sortir. Hirsute, mal réveillé, Erwan lui ouvrit machinalement puis, se dirigea vers la cuisine d’où parvenait une odeur de café et de pain grillé. Après avoir embrassé Maryvonne qui comme d’habitude s’activait autour du vieux fourneau à bois, il prit place face à un grand bol de café.
Malgré l’insistance de Le Dantec pour moderniser la cuisine, Maryvonne n’avait jamais voulu que l’on y change quoi que ce soit. Dans l’entrée, un vieux lit clos inutilisé depuis des décennies qui aurait fait pâlir d’envie n’importe quel antiquaire servait de penderie pour manteaux, cirés et toutes sortes de défroques d’où émanait une odeur étrange de naphtaline et d’humidité. La vieille table de chêne sur laquelle le petit déjeuner était servi portait les stigmates de générations entières. Faite d’une pièce, Erwan essayait souvent d’imaginer quel arbre magnifique avait pu accoucher d’une telle merveille, quelles mains avaient réussi à la tailler, à la façonner ? Toute l’année, du feu ronronnait dans le fourneau en fonte, gardant toujours de l’eau et du café au chaud, Maryvonne pouvait y faire mijoter des petits plats pendant des heures et des heures, emplissant la maison entière d’odeurs merveilleuses qui auraient donné faim aux anorexiques les plus atteints.
Mais ce matin, Le Dantec n’était pas enclin à méditer sur le charme du lieu. Encore sous le choc de l’expérience de la veille, il but machinalement son café et bouda le pain grillé.
Après un long moment de silence, Maryvonne lui demanda :
– T’as pris quelque chose hier soir ? J’aurais bien fait une truite aux amandes pour midi !
– Non, l’orage m’a surpris, il a fallu que je me protège sous le rocher de la Naine.
En disant cela, Erwan jeta un regard furtif vers Maryvonne pour observer une quelconque réaction car il n’était pas sans savoir que les anciens du pays ne parlaient pas volontiers de ce lieu qu’ils considéraient comme magique ou diabolique… En fonction…
De fait, Maryvonne sursauta légèrement.
– T’aurais pas dû !
– Pourquoi dis-tu ça, tu sais bien que je ne crois pas à toutes les sornettes que vous racontez au sujet de ce rocher.
– On raconte beaucoup de choses. Mais t’as tort de te moquer.
– Mais qui est « on » ? Toujours on, on, on. Ça veut rien dire les « y paraît, faut qu’on. »
Un long silence s’ensuivit. Pourtant, Le Dantec insista sur un ton légèrement ironique.
– Alors raconte, que dit-on au juste sur ce si célèbre rocher ?
– J’te dirai rien d’plus, j’aime pas le ton sur lequel tu parles de ça. T’as qu’à aller voir le père Mathieu, tu sais, le vieux rebouteux qu’habite au moulin de Kérankou. T’as pas intérêt à l’prendre à r’brousse poil sinon t’en tireras rien.
– L’hôpital qui se fout de la charité !
Maryvonne s’en retourna à ses fourneaux en maugréant et Erwan comprit qu’il n’était pas nécessaire d’insister. Tête de pioche, pensa-t-il, mais il se leva lui faire un rapide baiser dans le cou puis quitta la cuisine pour aller dans la salle de bain.
En se rasant, Le Dantec pensa que finalement le conseil de Maryvonne était bon mais qu’il allait falloir jouer serré, le vieux n’était pas facile à manier et détestait le monde médical depuis qu’il avait eu quelques années plus tôt à subir un exercice illégal de la médecine. Procès qui avait été une immense mascarade ridiculisant une fois de plus le monde des médecines parallèles. Le Dantec quant à lui n’avait pas d’état d’âme par rapport à ce genre de soins, seule la médecine officielle, scientifique, avait droit de cité, point barre. Ceci étant, il n’était pas intervenu dans les problèmes de Mathieu et avait refusé de témoigner en sa défaveur sachant très bien que dans les campagnes, beaucoup de gens étaient très attachés à leur « rhabilleur ».
Si on devait faire une description du père Mathieu , c’était maintenant un homme d’une soixantaine, plein de vie, sec, qui pratiquait encore de temps en temps le reboutage. Guérisseur à ses heures, les mauvaises langues disaient qu’il était un peu sorcier et qu’il connaissait beaucoup de secrets. A cette pensée, Le Dantec sourit en se demandant bien de quels secrets il pouvait s’agir, mais qu’importe, Mathieu aura certainement quelque chose à lui dire au sujet du rocher de la Naine et pourra peut-être l’aider à lui donner une explication rationnelle au sujet de la drôle d’expérience vécue la veille.
En sortant de la maison familiale, le docteur fut submergé par les odeurs de la terre mouillée. L’orage de la soirée avait ravivé les couleurs de la nature, tout semblait nettoyé, énergisé. Malgré son côté cartésien, Le Dantec ressentait au fond de lui ces subtils changements. Quant à Rhésus , il ne se posait aucune question, le museau enfoui dans une taupinière, il grognait bruyamment en essayant de déloger l’animal qui avait probablement fui au plus profond de ses galeries.
Un léger sifflement et Rhésus, la truffe pleine de terre, sauta dans la voiture, reprit sa position favorite et la Lada s’ébranla vers le cabinet médical.
Après une matinée ennuyeuse et sans surprise, Le Dantec décida de bouder le repas préparé par Maryvonne pour rendre visite au père Mathieu.
L’homme habitait dans un moulin délabré, vieille bâtisse enlacée dans un méandre de la rivière. Envahie par les ronces et les orties, seuls quelques pans de murs en granit gris apparaissaient. Plus haut, d’une cheminée branlante, s’échappait un filet de fumée signalant la présence de Mathieu.
Le docteur traversa un bric-à-brac effrayant, mélange de vieux brocs en émail, de roues de bicyclette, de morceaux de grillage et toutes sortes d’objets hétéroclites enfouis dans la végétation qui menaçaient jusqu’à l’ouverture de la porte d’entrée. Ayant laissé Rhésus dans la voiture, Le Dantec frappa à la porte formée de deux battants, seul un loquet sur la partie supérieure permettait de tenir celle-ci fermée. Reniflant ses mollets, un corniaud venu de nulle part exprimait un mécontentement très net envers l’intrus par des grognements qui auraient fait mourir de rire une légion de pitbulls.
– Mathieu ?… Mathieu ?
N’ayant pas de réponse, Le Dantec entra. La pièce était terriblement sombre, il fallut quelques secondes au docteur pour s’habituer à l’obscurité. Seules les braises d’un feu exsangue rougeoyaient dans l’âtre d’une cheminée noircie par plus d’un siècle de feux. L’odeur âcre du lieu prenait à la gorge ; tabac, vin, graillon, saleté engendraient un mélange qui n’avait rien de la subtilité des parfums créés par les « Nez » des grands parfumeurs.
Pour le père Mathieu, l’hygiène était manifestement un concept tout à fait ésotérique, le mot en lui-même ne faisait probablement pas partie de son vocabulaire, il laissait cela aux « gens de la ville », plus aptes à se laisser abuser par ce genre d’idées farfelues.
C’était la seule et unique pièce habitée du moulin. Un lit, un vaisselier, une table et une vieille horloge constituaient le seul mobilier, cauchemar des huissiers de justice. Seule concession au modernisme, un évier ébréché était majestueusement surplombé d’un robinet en col-de-cygne tout inox ! Il servait probablement indistinctement à la vaisselle, et beaucoup plus rarement à une toilette succincte et hypothétique.
Mathieu était là, silencieux, assis sur un tabouret de bois près de la cheminée, fumant une Gauloise maïs, insensible à la présence de Le Dantec et des grognements du chien. Celui-ci resta un moment à contempler ce tableau incroyable en ce début du vingt et unième siècle.
– Salut toubib !
– Bonjour Mathieu, comment sais-tu que c’est moi ?
Le vieil homme ne répondit pas et montra de sa main fripée et jaunie par le tabac une chaise en face de lui.
Le Dantec s’approcha et s’assit. Sans un mot, Mathieu prit la cafetière calée près du feu, puis deux verres, et les remplit aux trois quarts les complétant d’une bonne rasade de gnôle dont la provenance était probablement aussi mystérieuse que le bonhomme lui-même.
Rompu au rituel, Le Dantec prit le verre avec plaisir en faisant abstraction de la coloration extrêmement douteuse de celui-ci et commença à boire avec un étrange plaisir. Il aimait particulièrement ces moments simples de partage où le silence est roi. Malgré le fossé qui les séparait, Erwan avait toujours été très respectueux du père Mathieu, archétype d’un monde révolu, retranché dans ses habitudes, ses gestes maintes et maintes fois répétés qui égrenaient mieux que n’importe quelle horloge tous les moments de la vie quotidienne. Il regardait cela avec un sentiment étrange mêlant le plaisir et la tendresse.
Contre le granit chaud de la cheminée, un vieux chat ronronnait bruyamment, couvrant presque le tic-tac de la vieille horloge à balancier. La dernière goutte avalée, le père Mathieu posa son verre couvert de tanin.
– Alors, qu’est-ce qui t’amène mon gars ?
Erwan savait qu’il était inutile de tourner autour du pot, le vieux était trop malin et avait trop vécu pour s’embarrasser de paroles inutiles.
– Le rocher de la Naine ! Tu sais bien qu’on raconte beaucoup de choses à son propos et probablement beaucoup de bêtises.
– Tu t’intéresses à ça maintenant ?
– Et pourquoi pas, tu sais bien que tout ce qui a trait aux légendes m’intéresse.
– Laisse tomber, ce ne sont que potins de villages, des histoires sans fondement de naines et de trésors, issues de l’imaginaire fertile des Bretons.
– Ce n’est pas ce que je te demande ! Que sais-tu, toi, Mathieu en dehors des contes ?
– Pourquoi penses-tu que je puisse en savoir plus ?
– Je ne sais pas, une forme d’intuition.
– Eh bien tu te trompes, je ne sais rien de rien, en tout cas rien qui pourrait t’intéresser.
– Oh, oh ! Tu en as trop dit ou pas assez !
Mathieu toussota, prit une profonde inspiration et lui dit de sa voix rocailleuse si caractéristique.
– Tu ne pourrais pas comprendre, t’as trop été à l’école, ça t’a déformé le cerveau.
Habitué aux sarcasmes de Mathieu, Erwan sourit et insista.
– Dis toujours, et laisse-moi juger si je peux comprendre ou pas.
Un long silence s’ensuivit, Mathieu alluma lentement une cigarette, sembla réfléchir puis, se mit à parler doucement.
– De toute manière, les temps vont changer, des bouleversements dont le monde n’a même pas idée vont se produire, alors tout ça n’a plus grande importance, que tu y comprennes quelque chose ou non m’est bien égal.
Mathieu marqua une pause comme pour chercher ses mots, le docteur se garda bien d’intervenir, car même s’il se méfiait énormément des élucubrations de Mathieu, il n’en restait pas moins qu’il était très intrigué par cette entrée en matière.
Mathieu revint à la charge.
– Pourquoi veux-tu savoir ?
Alors, après une courte hésitation et au risque de passer pour un demeuré, Erwan lui raconta son aventure pendant l’orage. Mathieu réagit instantanément.
– T’as fait une extériorisation !
– Une quoi ?
– Une extériorisation… tu es sorti de ton corps.
– N’importe quoi !
– Tu vois que tu es incapable de comprendre, au premier mot que tu ne comprends pas, tu deviens insultant.
Le Dantec comprit aussitôt qu’il avait fait une erreur, il ne laissa pas le silence s’installer plus longtemps et insista.
– Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser, mais tout ceci est très nouveau pour moi et j’hésite à aller voir un collègue psychiatre. Mathieu sourit malicieusement et reprit.
– Tes collègues psychiatres mettraient vite une étiquette sur ton expérience, du style schizophrénie ou je ne sais quoi, j’ai lu tellement d’idioties sur ce sujet.
– Comment connais-tu des mots pareils et d’où tu sors tes connaissances et où as-tu lu cela ?
– Ho, ho, que de questions ! Ma vie n’a pas été toujours celle que tu crois !
Bizarrement, la conversation prenait un tour que n’attendait pas le docteur, il était très intrigué par l’incroyable disproportion qu’il y avait entre le lieu et l’homme qu’il avait en face de lui. Un homme sans âge qu’il ne connaissait manifestement pas et qui s’exprimait parfaitement bien.
– Je ne demande qu’à comprendre.
– Le problème avec des gars comme toi, c’est que vous avez été tellement manipulés pendant vos études que vous avez développé un énorme cerveau gauche pour un cerveau droit étriqué, inutilisable. En fait, vous êtes handicapés du mental, avec en plus, un ego surdimensionné.
– Dis donc, tu ne crois pas que tu es un peu dur avec moi.
– Oh ! Ce n’est pas avec toi que je suis dur, c’est avec un système qui crée des gens comme toi. As-tu seulement remis en question un seul des dogmes que tu as appris à la faculté ?
– Mais de quoi parles-tu ?
– De rien, laisse tomber ! Tu veux en savoir plus sur ton « expérience » comme tu dis ?
– Bien sûr.
Le bip du docteur se mit à sonner dans sa poche interrompant la conversation.
– Excuse-moi Mathieu, il faut malheureusement que j’y aille, mes patients m’attendent. Je reviendrai plus tard si tu veux bien !
– Va mon petit, tâche d’ouvrir un Velux dans ta tête et à bientôt.
– Merci pour le café, à très bientôt.
Erwan sortit du moulin avec le chien sur ses talons. Il rentra machinalement dans sa voiture, Rhésus daignant juste lever la tête pour accueillir son maître. Sur le chemin du cabinet, Le Dantec s’avoua avoir été très intrigué par Mathieu qui lui était apparu sous un jour très nouveau et il se promit de retourner le voir le plus rapidement possible. Qui était réellement ce bonhomme ? Quel âge avait-il vraiment ? D’où venait-il ? Que savait-il exactement ? Que pouvait-il lui apprendre sur sa drôle d’expérience ? Qu’avait-il voulu dire à propos de l’avenir ? Tant de questions sans réponse…
Chapitre 3
La perception du monde par l’intermédiaire de vos sens est si grossière qu’elle vous empêche d’appréhender l’univers et les différents mondes qui le composent.
Une épidémie de gastro-entérite occupa Le Dantec pendant les dix jours qui suivirent. Mais il devait reconnaître que son aventure l’avait profondément marqué.
Alors , dans les quelques moments de liberté que lui laissait son travail, il allait dans la librairie ésotérique de la ville voisine à l’affût du livre qui pourrait lui donner quelques débuts d’explications sur les états de conscience altérés. Le libraire qui se targuait d’être un authentique druide, l’amusait beaucoup. Il faut dire qu’il avait toute la panoplie : Triskel autour du cou, queue-de-cheval, bagues magiques, baguette de cristal et j’en passe, mais il était très chaleureux et aidait le toubib dans ses recherches avec un rien de compassion et un zeste de suffisance devant ce pauvre homme perdu dans un monde à des années-lumière de sa propre réalité. Malgré tout, il le conseilla au mieux en fonction de son degré de capacité à comprendre sans trop le perturber dans son « savoir. »
Le Dantec lui en était reconnaissant et sympathisa rapidement avec cet homme hors du commun. Il est vrai qu’il avait toujours aimé naturellement les hommes ou femmes qui sortaient de l’ordinaire et bousculaient un peu l’ordre établi.
Puis, il comprit enfin ce que voulait vraiment dire « surfer sur Internet » lorsqu’il se perdit à travers les méandres du web pour tenter de récolter d’autres informations, et même si son forfait s’évaporait au fil des heures, le nombre incroyable de sites qu’il découvrit le sidéra. On y trouvait de tout, les théories les plus ésotériques et celles plus proches de sa propre sensibilité.
Un site l’intéressa plus particulièrement, un neuropsychiatre suisse venait de faire une découverte très étrange sur une zone du cerveau droit située entre le lobe frontal et le lobe temporal. En effet, il prétendait que l’excitation de cette zone pouvait entraîner dans certaines conditions une projection de l’individu hors de son corps. Les personnes qui avaient accepté de faire l’expérience racontaient des choses étranges comme le fait de se voir au-dessus de leur corps, de passer « énergétiquement » dans une pièce éloignée de celle de l’expérimentation et de rapporter après le réveil exactement ce qu’ils y ont vu et entendu. Ce type d’expériences avait été fait suffisamment de fois pour éliminer toutes supercheries d’autant plus que ce psychiatre passait pour une pointure et risquait de perdre toute sa notoriété s’il s’avérait que les résultats aient été falsifiés.
Un tel discours touchait Le Dantec beaucoup plus que ce qu’il considérait comme des élucubrations. Peut-être qu’une explication sensée sera donnée sur ce phénomène dans les années à venir. Voyages astraux, extériorisations, 4e dimension et j’en passe, le faisaient bien rigoler. Il avait appris à la faculté et les ouvrages de psychiatrie lui confirmèrent sans aucun doute possible que tout n’était que biochimie et que nos émotions naissaient d’une salade entre la génétique, la psycho-généalogie, les expériences pré et postnatales, enfin rien qui ne traite d’une hypothétique âme, esprit ou il ne savait quoi.
Le surmenage expliquait très bien l’expérience qu’il avait vécue et basta… Probablement un passage à vide avec perte de conscience et hallucination. Les choses rentraient dans l’ordre. Maryvonne préparait de merveilleux petits plats, l’été pointait son nez et les patients étaient raisonnablement chiants… Et puis, les belles mouchetées n’attendaient que son bon vouloir.
Évidemment, « Ness » le hantait toujours, il fallait absolument qu’il accroche ce monstre à son palmarès avant qu’un autre pêcheur ne le repère et l’attrape avec une autre technique, moins noble mais certainement plus efficace dans ce cas de figure. Ce serait l’apothéose de sa carrière de moucheur.
Ce vendredi, un très léger vent du nord s’était levé et avait passablement refroidi l’atmosphère. La canne à mouche était bien au chaud dans son fourreau, mais malgré le vieil adage « vent du nord, rien ne mord », Le Dantec savait depuis bien longtemps que personne ne peut présumer de l’humeur des truites. Alors il n’hésita pas longtemps, le cabinet s’étant vidé, il se leva et fit un signe à Rhésus, « Ness » n’avait qu’à bien se tenir.
La Lada les amena sans encombre au bord de l’eau et le rituel commença. D’abord le wader puis le gilet de pêche, enfin il sortit religieusement la 8 pieds de son écrin, y fixa son moulinet manuel contenant la soie DT 5 F, des noms bien barbares pour un néophyte mais qui prenaient toute leur valeur pour un initié, une seule erreur entre le poids de la soie et la puissance de la canne rendrait la pêche impraticable avec lancés imprécis et posés approximatifs. Puis, il choisit une queue-de-rat neuve sur laquelle il fixa un joli sedge marron, imitation parfaite d’une phrygane.
Rhésus en avait profité pour prendre possession du lieu, il était en arrêt devant un terrier de lapin, la truffe tendue vers le trou, le corps raide, la patte gauche relevée, son corps tremblant d’excitation.
Insensible aux problèmes métaphysiques de son chien, Le Dantec descendit lentement vers la rivière et s’assit au bord de l’eau pour observer. L’alchimie de la nature avait un effet presque instantané sur lui. Depuis longtemps, il avait compris qu’il ne fallait pas la violer, mais au contraire s’en imprégner, entrer en elle pour s’y fondre, ne pas déranger, être dans l’accueil. Lui-même avait souvent l’impression d’être observé… Étrange sensation ! Mais il l’acceptait sans chercher à comprendre.
Le léger vent du nord bruissait dans les arbres ; aujourd’hui, ni bergeronnettes ni martinets. Mauvais signe ! Il avait beau scruter la surface de l’eau, aucun insecte ne défilait, aucun remous suspect, aucun gobage.
La seule solution pour sauver la pêche consistait à monter une nymphe plombée à la place du sedge dans l’espoir de débusquer les truites au fond de l’eau.
Ce type de pêche était nettement plus difficile que celle à la mouche sèche car elle réclamait beaucoup plus d’observation, de réflexe et d’intuition, mais elle réservait aussi de nombreuses surprises.
Erwan entra alors tout doucement dans l’eau en essayant de ne pas faire rouler les pierres sous ses pieds, les truites étant très sensibles aux vibrations transmises par le sol. Il se dirigea ostensiblement vers l’amont et la soie commença à siffler dans l’air. Rhésus, qui avait fini par abandonner son lapin, s’était assis au bord de l’eau et regardait son maître avancer tranquillement. La soie formait des arabesques, la canne répondant instantanément aux sollicitations du poignet d’Erwan, il explorait systématiquement tous les postes susceptibles d’abriter un poisson, posait délicatement l’imitation qui coulait immédiatement au fond de l’eau. De la main gauche, un mouvement saccadé et régulier lui permettait de récupérer la soie tout en donnant vie à sa nymphe.
Rhésus était finalement reparti vaquer à ses propres occupations, toujours aux aguets, à l’affût du moindre bruit ou de la plus petite odeur. Il suivait des traces qui n’aboutissaient nulle part, revenait, furetait et repartait sur une autre piste elle-même coupée par une nouvelle. Une véritable toile d’araignée de fils invisibles et inextricables. Le pêcheur, quant à lui, était totalement concentré, prêt à ferrer au moindre mouvement ou arrêt suspect de la soie. Là, derrière cette racine, où plutôt là, devant ce rocher, le courant se déchire en deux parties créant une zone de calme ou alors plus loin en queue de gravière. Rien n’y faisait, la rivière paraissait soudain totalement stérile, vide de toute vie…
Même s’il savait qu’il était inutile de s’acharner, Le Dantec ne résista pas à se diriger vers le rocher de la Naine pour tenter de voir « Ness ». Malheureusement, comme toutes les autres truites, elle avait abandonné son poste favori pour une cachette plus sûre.
Dépité , Erwan décida de rentrer, il siffla légèrement entre ses dents pour appeler Rhésus tout en regardant le célèbre rocher. Il avait la forme d’un bateau retourné formant une arche naturelle ouverte d’un côté, fermée de l’autre. Le granit était magnifique et il se fit la réflexion qu’il n’y avait jamais remarqué de stigmates provenant des anciens tailleurs de pierres ; pourtant, presque tous les gros rochers de la région avaient été plus ou moins fendus pour récupérer les blocs nécessaires à la construction de l’abbaye cistercienne de Koad Mallouen dont on pouvait admirer les ruines non loin d’ici. Bizarre … Aurait -elle une anomalie qui la rendait impropre à son utilisation ? Probable … De toute manière, n’étant ni géologue ni archéologue, le docteur stoppa net toute nouvelle élucubration.
Rhésus en avait profité pour s’allonger tranquillement sur la terre sèche sous l’arche comme pour inciter son maître à venir le rejoindre pour un moment de détente.
Erwan s’approcha, caressa machinalement son compagnon pour finalement s’asseoir un instant et profiter de cette sublime nature environnante.
L’endroit était merveilleusement calme. Sa canne posée contre le rocher, sa main droite lissant les poils de Rhésus , Erwan se laissa envoûter par la magie du lieu. Le murmure de l’eau, mixé au bruit soyeux du vent dans les douglas, hêtres et noisetiers, l’entraîna malgré lui dans une douce torpeur. Le plouf d’un ragondin fit dresser la tête de Rhésus et le sortit un instant de sa rêverie, mais l’ambiance hypnotique eut raison du docteur qui s’endormit profondément.
– Pirluit, pirluit ! Vas-tu te réveiller vieille carne ! Allez, debout, mais c’est pas vrai, qu’est-ce que c’est que ce « j’en foutre », où te crois-tu ?
Erwan se réveilla brutalement, ouvrit les yeux et découvrit devant lui un grotesque petit personnage gesticulant et criant.
– Mais regardez-moi cette baudruche, ce vieux sac de noix, ça y est ? Tu me vois ? Ah, ah, ah ! Ebraïc, c’est mon nom, le roi des nains de la forêt, ça t’en bouche un coin ?
Erwan, complètement interloqué, regarda autour de lui et ne reconnut rien de la forêt qu’il connaissait, la rivière avait disparu, les arbres, l’herbe, la mousse brillaient d’une luminosité qui lui était inconnue. À y regarder de plus près, chaque parcelle de tout ce qui l’entourait avait ce même aspect chatoyant, étincelant, donnant vie à toutes choses. Tout semblait vibrer d’une manière intense et harmonieuse.
Mais son regard fut rapidement attiré par le gnome qui dansait seul au milieu de la clairière dans un champ de lumière venant de nulle part.
– Pourquoi dansez-vous seul ? demanda-t-il.
– Qu’est-ce qui te fait croire que je suis seul, t’es vraiment un gros balourd, regarde mieux ! Tu ne vois rien ? Indécrottables, ces humains. Tchao, pirluit pirluit, à un de ces jours !
– Attends, reste encore un peu, que veux-tu dire ?
– Arrête de causer et viens danser dans la farandole.
– De quelle farandole parles-tu ?
À peine avait-il prononcé ces mots qu’une ronde bruyante et multicolore de nains l’entoura en chantant en chœur un refrain perpétuel.
– Di lun, di meurz, di merc’her, di riaou, di gwener, di sadorn… {3}
Au début, Erwan fut amusé par ce spectacle si insolite, puis il se laissa envoûter par le rythme endiablé. Entraîné par l’ambiance, il se mit à tourner et danser avec tous ces drôles de petits hommes habillés de bric et de broc, chantant et braillant ensemble.
Étrange rêve !!! Tout en dansant, Erwan avait la sensation qu’il était le rêveur qui rêvait. Mais comment peut-on être le rêveur qui rêve ?
La ronde continuait inexorablement et il commença à ressentir de la fatigue, quelque chose d’insidieux, alors il décida de quitter ses nouveaux amis pour se reposer… Impossible ! Prisonnier de la ronde, il ne pouvait s’en séparer, comme attaché par des liens invisibles. La panique s’empara de lui et il se mit à crier qu’il était épuisé et devait s’arrêter immédiatement. Mais pour toute réponse, les drôles de petits hommes augmentèrent la cadence en continuant à chanter leur sempiternel refrain.
– Di lun, di meurz, di merc’her, di riaou, di gwener, di sadorn… {4}
Erwan, impuissant devant ce sortilège, continua malgré lui à danser dans un état second, l’esprit vide. Sa fatigue avait atteint un tel niveau qu’il ne ressentait plus rien, toute réaction de sa part semblait totalement annihilée.
Mais que se passait-il ? Au moment où tout espoir de sortir de cette ronde infernale s’éloignait, une petite voix douce et insidieuse lui glissa dans l’oreille une petite phrase qu’il ne comprenait pas.
– Echu ar sizun gant ar sul {5} !
Cette phrase revint plusieurs fois et ceci de plus en plus fort, elle semblait venir de l’intérieur de son crâne, alors, sans savoir pourquoi, il la cria avec ce qu’il lui restait d’énergie.
La ronde s’arrêta brutalement et Erwan s’écroula, ivre de fatigue, encore étourdi sous le choc de cette expérience pour le moins étrange.
– La réponse est bonne ! Qu’on le couvre d’or !
L’ordre d’Ebraïc fut immédiatement exécuté, et on lui remplit les poches de pièces d’or, puis sans un mot, les nains disparurent comme par enchantement.
– Ne t’avise plus jamais à te laisser entraîner dans une farandole de nains.
Erwan se retourna en reconnaissant la voix qui lui avait soufflé la phrase magique le libérant de l’emprise des nains et vit, assis contre un magnifique chêne, un vieil homme barbu. Impossible de lui donner un âge, il ressemblait exactement à l’image que l’on pouvait se faire de Merlin l’enchanteur.
– Mais bon sang, qui êtes-vous ? Je vis un rêve vraiment étrange…
– Tu crois rêver ! Mais où est le rêve, où est la réalité ? Si je t’avais laissé à la merci de mes amis les nains, ton rêve serait devenu cauchemar et l’idée que tu te fais de la réalité en aurait pris un sacré coup dans le cornet. Tu crois dormir mais peut-être es-tu simplement vraiment éveillé pour la première fois de ta vie. Regarde-moi, à quoi est-ce que je ressemble ?
– À Merlin.
– Oui , car c’est l’aspect que ton imagination modelée par les contes de ton enfance veut voir, mais me préférerais-tu comme ça ?
Alors sous les yeux ébahis d’Erwan, le vieil homme se transforma instantanément en jeune homme moderne portant un jean délavé et un tee-shirt blanc.
– Tu vois, l’aspect physique n’est qu’une image holographique de ce que l’on veut être. Mais as-tu réfléchi à ce qu’il y a derrière ? Sais-tu qui tu es réellement ? Souviens-toi de cette première expérience et à bientôt, nous sommes appelés à nous revoir.
– Attendez, qui êtes-vous et où suis-je ?
Mais les simples questions de Le Dantec restèrent sans réponse et tout se brouilla autour de lui. Il eut l’impression très désagréable de faire une longue chute qui n’en finissait pas et se retrouva brutalement éveillé et frigorifié, allongé près de son chien qui dormait la tête posée sur sa cuisse.
Il faisait nuit et le léger vent du nord avait terriblement refroidi l’atmosphère. Quelle heure pouvait-il être ? Maryvonne allait s’inquiéter, il fallait rentrer maintenant, mais Erwan avait bien du mal à s’arracher à ce lieu mystérieux qui l’entraînait dans des rêves si étranges. Car, nul doute qu’il avait rêvé !
Alors, il se leva machinalement, et lentement, accompagné de son fidèle ami, il s’éloigna du rocher. Le chemin lui parut long jusqu’à sa voiture, Rhésus qui courait devant revenait sans cesse comme pour l’encourager et repartait de plus belle, infatigable sherpa des collines bretonnes, mais Erwan, insensible au manège de son chien et à la beauté angoissante de la sombre forêt, marchait en ressassant l’étrange rêve qu’il venait de faire.
Arrivé devant sa voiture, il retira ses waders et enfonça la main dans sa poche à la recherche des clefs de la lada. Le trousseau était bien là, au bon endroit, dans sa poche droite. Mais… Il y avait aussi… Deux grosses pièces de monnaie dont il ne connaissait pas la provenance… En tout cas, dont il ne voulait absolument pas admettre la provenance.
Jamais il n’avait vu de pièces de ce genre. Elles semblaient en or…
Une nouvelle visite chez Mathieu semblait indispensable et urgente avant de devenir fou.
Une buse poussait son cri strident juste au-dessus d’un bouquet de mélèzes abritant probablement sa progéniture. L’ambiance était plutôt lugubre. Machinalement, Erwan démarra la voiture et se dirigea instinctivement vers le moulin où vivait Mathieu.
La nuit était maintenant entièrement tombée, les phares pâlots de sa Lada éclairaient à peine la route. Erwan était complètement hypnotisé par la route qui défilait comme un film sur lequel rien ne s’était imprimé à part la projection des pensées moroses qui se bousculaient dans sa tête.
La voiture s’immobilisa enfin devant la masure du père Mathieu , pas de lumière à part l’éclairage blafard d’un premier quartier de lune.
Sans hésiter, après avoir mollement frappé, le Dantec entra. Rien n’avait bougé depuis son dernier passage, même le chat n’avait pas changé de place, mais pas de Mathieu !
Le Dantec appela machinalement car il n’y avait pas d’autre pièce habitable dans le moulin et s’apprêta à repartir encore un peu plus déprimé. C’était étrange comme ce petit bonhomme avait pris de l’importance dans sa vie alors qu’il ne l’avait quasiment jamais vu…
Au moment où il allait passer le pas de la double porte, la voix caractéristique de Mathieu se fit entendre.
– Tu me cherches ?
Surpris, le docteur sursauta et se retourna brutalement pour se retrouver face à Mathieu semblant venir du néant.
– Bordel, d’où tu sors, tu m’as foutu une de ces trouilles.
D’un geste laconique, Mathieu lui montra une trappe encore ouverte d’où sortait une faible lumière.
– De là.
– Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ?
– Des choses ! répondit-il laconiquement.
Erwan encore sous le choc de son aventure n’eut pas la force de réagir et sans un mot, il sortit les deux pièces de sa poche d’un geste très théâtral.
Intrigué, le père Mathieu s’approcha et ne put retenir une exclamation.
– Mais, mais, c’est de l’or… De l’or alchimique ! Ne me dis pas que tu tiens ça des nains de la forêt ?
Mathieu avait pris une pièce dans sa main et l’examinait avec la plus grande attention.
– Incroyable , j’en avais entendu parler, mais je n’en avais jamais vu et encore moins touché. Mais comment est-ce possible ? Comment as-tu pu échapper à leur ronde infernale ? C’est un vrai miracle.
D’une voix éteinte, Erwan lui répondit :
– Non, c’est grâce à Merlin.
– Tu as vu Merlin ?
– Oui.
– Asseyons-nous, il faut que tu me racontes ça dans les plus grands détails. Les deux hommes prirent place face à face et Le Dantec raconta son aventure abracadabrantesque.
Lorsqu’il eut terminé, un long silence s’installa que le docteur finit par rompre.
– Tu comprends, si je n’avais pas trouvé ces étranges pièces dans ma poche… J’aurais immédiatement diagnostiqué une nouvelle crise de schizo.
– Oublie la schizo, tu as une chance inouïe. Ou plutôt, une accumulation de chances.
– Je ne vois pas ?
– Il ne voit pas !!! Mais ce n’est pas possible ! Restons calme. Si tu es prêt à m’écouter sans m’interrompre, je vais tenter de t’expliquer deux, trois bricoles.
– Promis, je vais essayer de me taire.
– D’abord, je vais nous préparer un peu de café bien corsé.
Mathieu s’activa lentement autour de la vieille gazinière et quelques minutes plus tard, deux grands bols de café fumant étaient posés près du feu.
– Te souviens-tu lors de ta dernière visite, je t’ai parlé d’extériorisation. En fait, le lieu-dit du rocher de la Naine est un lieu très particulier sur le plan énergétique, mais tu dois comprendre que ce genre d’endroit génère toutes sortes de phénomènes qui paraissent étranges au commun des mortels, excitant leur imagination au point de créer les légendes dont tu as entendu vaguement parler. Si tu es observateur tu as dû remarquer que c’est un des seuls rochers du coin qui n’a pas été touché par les moines cisterciens lors de la construction de l’abbaye.
Erwan hocha la tête en signe d’acquiescement mais se garda bien d’interrompre Mathieu.
– Et ceci, tout simplement parce qu’ils avaient probablement l’intuition ou la notion que c’était un endroit particulier. Bref , en fait, si une personne sensible séjourne sur ce lieu, toutes sortes de phénomènes peuvent se produire. Dans ton cas, tu as donc fait une sortie astrale, ce qui signifie en gros que « Toi », en tant que conscience portée par ton corps astral, as voyagé hors de ton corps physique.
Malgré l’étrangeté des paroles de Mathieu, Erwan n’en perdait pas une miette. Dernièrement, il avait lu pas mal de choses sur ces phénomènes et rentrait doucement dans ce monde qui lui était totalement hermétique il n’y a pas si longtemps.
– Le problème est que lorsque tu fais une sortie astrale, tu passes dans un monde un peu différent qu’on a l’habitude d’appeler la quatrième dimension. Dans ce monde, tout peut arriver ! Tu peux passer à travers tes peurs qui prennent corps ou l’inverse, mais il faut savoir qu’en parallèle à notre propre zone vibratoire, vit tout un monde invisible qui évolue dans la quatrième dimension. C’est là que se situent tous les petits êtres de la forêt que tu as rencontrés et qui auraient pu te retenir très longtemps car leur notion de temps est très différente de la nôtre. Merlin , lui, est un être éveillé qui évolue indifféremment de la troisième à la cinquième dimension…
– Cinquième dimension ? s’étonna Erwan.
– Oui, cinquième dimension, la dimension christique qui est le but actuel de tout homme, mais cela est une autre histoire, il y a des multitudes de dimensions ! Mais, revenons à ton affaire. Merlin, en te soufflant la réponse, t’a probablement sauvé la vie et les deux pièces d’or que tu as trouvées dans ta poche sont la preuve de ton aventure extraordinaire. Ne les montre à personne et ne raconte ton histoire à personne, sinon tu risques l’internement ou au mieux de passer pour un gentil malade mental.
Le chat se leva, s’étira lentement et vint se frotter sur les jambes de Mathieu puis, il se dirigea vers la porte. Mathieu alla lui ouvrir. De l’air frais s’engouffra dans la pièce accompagné de son cortège de bruits nocturnes et faisant rougeoyer les braises dans l’âtre de la cheminée. Avant de se rasseoir, le vieil homme rajouta une bûche sur le feu et après quelques instants de silence, reprit.
– Tu vois, les chats sont des êtres qui vivent entre deux mondes, troisième et quatrième, c’est pourquoi ils semblent dormir tant et qu’ils sont si indépendants. Où en étais-je ? Ah oui, je te mettais en garde pour ton avenir, sois prudent.
– Prudent ? Pourquoi ? Et prudent en quoi…
– Tout simplement, ne parle pas trop de tout cela, il y a des sujets qu’il n’est pas bon d’aborder. Essaye de digérer doucement ce qui t’est arrivé, ne retourne pas trop au rocher si tu ne veux pas devenir fou à lier, continue tranquillement ton boulot de médecin, et lorsque tu auras un peu de temps, viens me voir, j’ai beaucoup, beaucoup de choses à t’apprendre. Maintenant, laisse-moi, j’ai quelque chose de très important à faire qui n’attend pas.
Malgré les protestations d’Erwan, Mathieu poussa gentiment mais fermement le docteur dehors et ferma la porte derrière lui laissant Le Dantec un peu énervé par cette manière si cavalière de lui signifier son congé. Mais il en prit son parti et regagna la Lada en se jurant de revenir dès le lendemain.
Perdu dans les pensées les plus contradictoires, Erwan remarqua dans son rétroviseur qu’une voiture roulait derrière lui en restant à une distance confortable. Cela l’étonna car cette route était d’ordinaire toujours déserte. Ralentissant pour observer la réaction du chauffeur qui le suivait, il s’étonna de le voir ralentir aussi…
Erwan commença à s’inquiéter, et il avait beau se raisonner, l’ambiance de la soirée plus les conseils de Mathieu l’avaient mis dans un état d’extrême sensibilité. L’angoisse commença à l’étreindre, alors il accéléra, enchaînant les virages de plus en plus rapidement jusqu’à ce que les phares disparaissent de son rétroviseur. Enfin, il ralentit, soulagé ! Le temps de calmer sa respiration, mais la voiture suiveuse était encore là, deux yeux dans la nuit…
Schizo et parano, pensa Erwan. Mais sa maison était proche maintenant, et il se sentit rassuré. Deux minutes plus tard, il se garait devant chez lui et la deuxième voiture passa sans ralentir.
– Cette fois, c’est sûr, je suis parano.
Malgré l’heure tardive, Maryvonne était assise dans la cuisine près du fourneau d’où montait une merveilleuse odeur de soupe, elle somnolait, perdue dans des rêves de vie passée, d’amours incomplètes. Sur ses genoux, un tricot de laine, commencé depuis déjà si longtemps, gisait sans vie, comme abandonné.
Erwan regarda avec tendresse cette femme, avait-elle été heureuse ? Difficile à dire ! En la regardant, il pensa à tous ces vieux complètement séniles, bavant et pétant qu’il voyait constamment dans les maisons de retraite, atteints de toutes sortes de maladies et maintenus en vie pour des raisons que la raison ignore. Orgueil médical ou intérêts financiers, abandon des familles et sentiments d’inutilité, alors que la vieillesse devrait être une magnifique période de la vie, partagée entre la sagesse, l’amour, la mémoire. Les vieux devraient être les piliers de notre société, des sages vers qui se tourner et non des êtres séniles, amnésiques et totalement irresponsables. Chacun de leurs anniversaires devrait être fêté comme un pas de plus sur le chemin de la sagesse et non comme une victoire sur la mort qui a été repoussée encore et encore comme un ennemi.
Rhésus, en venant faire la fête à Maryvonne, s’était chargé de la réveiller avec toute la douceur qui le caractérisait, jappements, coups de patte, léchouilles sur les mains. Il avait faim aussi…
– Où étiez-vous donc ? La mère Corbic a téléphoné déjà trois fois pour son petiot qu’a mal à l’oreille, alors finalement je lui ai dit de faire comme j’te faisais quand t’étais en culotte courte : chaud sur l’oreille et froid sur le cou pendant vingt minutes et puis, deux gouttes de citron.
– C’est gentil, mais je vais la rappeler tout de suite.
– J’te prépare une omelette aux lardons avec ta soupe ?
– Très bien, je vais me régaler. Pendant qu’il appelait sa patiente, une odeur de lard grillé vint lui titiller les narines.
Comme d’habitude, l’omelette était parfaite, rien à envier à celles de la « mère Poulard ». Il sentait le regard de Maryvonne l’observer. Puis, brusquement, celle-ci rompit le silence.
– Il y a eu plusieurs coups de téléphones bizarres aujourd’hui… Personne au bout du fil. Qu’est-ce qui se passe, t’as l’air tout chose en ce moment ?
– Rien, rien, je t’assure. Un peu de fatigue certainement.
Erwan n’avait vraiment pas l’intention de partager avec Maryvonne les expériences étranges qu’il avait vécues et encore moins de lui raconter ses conversations avec le père Mathieu. Comment pourrait-elle comprendre ?
– Ah oui, j’oubliais, y’a ton ex qui a aussi appelé.
– Mon ex ??? Patricia ? Ca fait au moins dix ans, elle t’a dit ce qu’elle voulait ?
– Non, pas spécialement, j’ai l’impression qu’elle voulait juste te parler, si tu veux mon avis…
– Non, merci !
Erwan connaissait trop l’aversion viscérale de Maryvonne envers son ex. Elle n’avait jamais accepté l’espèce d’arrogance de cette femme, parisienne jusqu’au bout des ongles même si elle était obligée d’admettre qu’elle était très belle et loin d’être idiote, mais ce n’est pas avec ce genre de femmes que l’on fonde une famille, enfin, c’est ce qu’elle en pensait.
Les souvenirs affluèrent et un vieux pincement au cœur lui rappela à quel point elle avait été importante dans sa vie.
– Pas de message ? Dois-je la rappeler ?
Mais, Maryvonne s’était enfermée dans son mutisme, vexée par la réponse d’Erwan.
Malgré sa fatigue, Le Dantec eut énormément de mal à s’endormir. Ce qu’il venait de vivre était tout bonnement incroyable et d’ailleurs, personne ne pourrait le croire. Le conseil du père Mathieu lui apparut comme la seule chose à faire : tout garder en lui et continuer sa propre enquête… Oui, sa propre enquête, ou, sa propre quête ? Cette aventure prenait un tour particulièrement étrange. Plongé dans ses réflexions, Erwan finit par s’endormir d’un sommeil agité rempli de gnomes, de lutins, de fées et de créatures plus étranges les unes que les autres.
C’est la sonnerie du téléphone qui le réveilla en sursaut. Complètement vaseux, il descendit l’escalier de bois. Sous ses pas, chaque marche grinçait ou craquait exprimant la lassitude de Le Dantec, sorti vaincu d’une nuit de combats et de rencontres fantasmagoriques. Maryvonne l’attendait en bas le combiné de téléphone à la main.
– Tu ne dors donc jamais ?
Sans attendre de réponse, Erwan enchaîna.
– Qui est-ce ?
– C’est elle !
– Patricia ? Si tôt ? Ca ne lui ressemble pas. Va savoir, elle est peut-être malade ou quelque chose de ce genre. Si tu veux bien me donner le téléphone.
Maryvonne le lâcha à contrecœur et tout en faisant semblant de s’éloigner, commença à remuer la vaisselle qui était déjà parfaitement rangée, l’oreille aux aguets. À son grand désappointement, elle vit Erwan s’éloigner de la porte, le combiné à la main, un regard désapprobateur dans sa direction.
Il s’approcha de la fenêtre à petits carreaux, les yeux tournés vers l’extérieur fixés sur la brume qui s’effilochait, restant accrochée aux branches des arbres, et appliqua l’écouteur à son oreille.
– Oui ? C’est toi, Patricia ?
– Bonjour Erwan ! Je te réveille ?
– Non, non. De toute manière, c’est sans importance… Mais ça me fait drôle après tant d’années de t’avoir au téléphone.
– Je comprends… Une envie, comme ça, brutale !
– Nostalgique ? De si bon matin ?
– Peut-être !
– Laisse-moi deviner ! Ton mec s’est barré et tu cherches du réconfort ? Je ne pense pas être l’homme de la situation.
– Non, Erwan, ne sois pas cynique, juste une énorme envie de te parler. Cela fait des mois que j’hésite à t’appeler et puis, j’ai pris mon courage à deux mains.
– Tu as très bien fait Pat, mais il faut vraiment tant de courage pour m’appeler ? À quoi joues-tu exactement ?
– À rien. Vraiment rien ! Juste besoin de me retrouver un peu, ma vie ne va pas très bien et j’ai naturellement pensé à toi. Tu es la seule personne en qui j’ai vraiment confiance.
Un long silence s’installa et sans savoir pourquoi, Erwan lui lança spontanément :
– Écoute Pat, c’est le week-end, tu jettes deux affaires dans un sac et tu prends le train ce matin, je vais te chercher à la gare et tu passes samedi et dimanche à réchauffer ton cœur près du feu, comme au bon vieux temps…
– Oh Erwan ! Comme c’est gentil ! J’accepte, j’accepte, je suis déjà partie ! Laisse-moi juste le temps de réserver un billet sur le TGV et je te rappelle pour te donner l’heure de mon arrivée. Merci beaucoup Erwan ! Je n’en attendais pas moins de toi.
– Ok, à plus tard. Euh… À propos !
– Oui ?
– Je suis très heureux et impatient de te revoir.
– Moi aussi Erwan, bisous.
Patricia raccrocha et Erwan se retrouva le téléphone à la main, encore étonné de la tournure des événements. Il se demanda quelle force l’avait poussé à inviter son ancienne femme. Bof ! On verra bien, pensa-t-il, philosophe. Il reposa le combiné, puis reprenant ses esprits, il appela Maryvonne.
– Tu vas être contente, Patricia débarque pour le week-end, on va lui préparer la chambre verte, c’était sa préférée.
– TU vas lui préparer ! corrigea Maryvonne en insistant sur le « tu. » Moi, je pars à Lannion voir ma cousine.
– Ta cousine ? répéta Erwan . La vieille Berthe ? Elle a au moins cent cinquante ans, et tu ne l’as plus revue depuis la nuit des temps.
Erwan éclata de rire et prit tendrement Maryvonne dans ses bras, elle sentait bon le savon de Marseille.
– Fais pas ta mauvaise tête, Patricia a peut-être changé, et puis, elle a besoin de parler. Juste pour le week-end. Tu ne crois pas que ça va nous changer d’avoir quelqu’un à la maison ?
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Maryvonne s’écarta de son Erwan en bougonnant.
– D’accord ! Mais ne compte pas sur moi pour être aimable… Tout en riant, Erwan se mit à chanter Johnny « Oh ! Mary… si tu savais… »
Maryvonne adorait quand son « p’tit gars », comme elle l’appelait, la taquinait, et malgré son aversion pour Patricia, elle pensait déjà à ce qu’elle allait leur préparer de bon. Et puis, après tout, peut-être que cette Patricia qui avait tant fait souffrir son protégé s’était-elle assagie.
Une heure plus tard, Le Dantec , en rentrant dans son cabinet, ressentit une impression étrange, celle de revêtir un déguisement. Celui du bon docteur qui va délivrer son savoir au brave peuple avide de conseils et de médicaments. Sensation désagréable de ne pas être au bon endroit au bon moment. Décalé par rapport à une certaine réalité, il observa toute la journée la scène sans cesse rejouée avec des acteurs toujours différents. Spectateur de son propre jeu mis en scène par lui-même. Cela lui parut soudain si dérisoire. Et pourtant, tous ces gens ! Qui étaient-ils ? Il croyait les connaître et à la lumière de ces derniers jours, il comprenait qu’il ne connaissait personne réellement. Son art de médecin lui paraissait si désuet, il commençait tout juste à ressentir qu’il ne savait vraiment rien.
Comme dans un rêve, mécaniquement, il prescrivit toute la journée les médicaments que la faculté de médecine et les laboratoires lui avaient si subtilement conseillés. Prostitué des labos, maqué par Pasteur, il remplissait les ordonnances, réclamait des examens… Mais d’une manière infiniment subtile, le doute, l’horrible doute commença à s’immiscer en lui…
Qu’est-ce que je suis en train de faire ? pensa-t-il. Puis, d’un revers du mental, il tenta d’éloigner cette gangrène qui le rongeait pour terminer cette journée.
Enfin , vers 19 heures, après le départ de son dernier patient, sa décision était prise. Il lui fallait impérativement prendre du recul. Les expériences vécues ces derniers jours ne lui permettaient pas de continuer ainsi. Il devait comprendre, aller au bout de ses doutes.
Il appela sa remplaçante attitrée. Par chance, elle était disponible et ravie de le remplacer pour un temps indéterminé. L’affaire fut vite conclue et cette décision le soulagea immédiatement.
Ce fut le cœur léger qu’il claqua fort la porte du cabinet, comme un symbole, une page de vie que l’on tourne et s’engagea sur le chemin du retour. Rhésus qui ressentait la délivrance de son maître, se mit à gambader joyeusement, arrosant avec parcimonie chaque poteau, arbre et angle de maison après vérification olfactive précautionneuse, empereur incontesté de ce qu’il considérait comme son territoire, droit de cuissage sur toute femelle en chaleur. Bref, le bonheur.
Chapitre 4
Il faut choisir de laisser le futur créer le présent et donc, changer le passé en l’empêchant d’influencer les actions présentes {6} .
Le lendemain matin, Le Dantec se leva de très bonne humeur, la décision prise la veille lui sembla vraiment la meilleure, de toute manière, il n’avait pas pris de vraies vacances depuis au moins cinq ans.
Patricia avait rappelé dans la soirée pour annoncer son arrivée à Guingamp en fin de matinée. Il lui restait donc suffisamment de temps pour retourner chez Mathieu reprendre la conversation si passionnante interrompue l’avant-veille.
Ce matin encore, il y avait beaucoup de brouillard. Le soleil apparaîtra vers 11 heures, comme d’habitude, « Après disparition des brouillards matinaux », comme le disait si bien le météorologue sinusal et hypnotique de la radio. C’était incroyable, à chaque fois qu’il écoutait les prévisions météo sur l’autoradio crachotant de la Lada , il se jurait de rester concentré jusqu’à la fin pour avoir celles de la région, mais rien ni faisait, impossible d’aller jusqu’au bout, le ton monocorde et nasillard du journaliste avait raison de son entêtement et son esprit partait vagabonder, insensible aux efforts désespérés du pauvre commentateur « matutinal ».
À la réflexion, c’était plutôt mieux comme cela, pas de prévision, pas d’erreur, pas d’erreur, pas de déception, CQFD
Le Dantec sourit de sa propre bêtise en roulant vers la masure de Mathieu, impatient de retrouver le mystérieux bonhomme.
C’était tout de même étrange, l’importance incroyable qu’avait prise dans sa vie ce vieil homme. Peut -être pas si vieux d’ailleurs, il était très difficile de lui donner un âge. Entre 50 et 60 ans certainement. Bah ! Sans importance, en tout cas, cet homme semblait connaître beaucoup de choses. Et , que cachait-il dans son sous-sol ?
Erwan refoula toutes ces questions car il arrivait devant l’ancien moulin. Rhésus, se redressa avant même que la voiture fut arrêtée, prévenu de l’arrivée imminente par une subtile transmission de pensée avec son maître.
Le Dantec, précédé par Rhésus se présenta devant la porte du père Mathieu.
Celle-ci était ouverte malgré la fraîcheur matinale. Cela parut étrange au docteur qui entra doucement après avoir frappé et appelé son nouvel ami. Sans réponse, Le Dantec entra plus avant et ses yeux s’habituant doucement à l’obscurité lui renvoyèrent une image apocalyptique de la pièce. Tout était saccagé ! Il ne restait rien debout, le capharnaüm était total.
Soudain très inquiet, Erwan appela plus fort, sans aucune réponse. La trappe qui donnait sur le sous-sol était grande ouverte. Il s’en approcha doucement en évitant les objets divers qui jonchaient le sol. Rhésus avait le poil hérissé et grognait comme s’il ressentait une menace.
Avec précaution, Le Dantec se pencha sur l’ouverture et distingua des marches en bois qui descendaient vers le noir le plus complet. Une odeur âcre et acide montait du sous-sol et lui piqua la gorge et les yeux. Il recula et revint sur ses pas pour prendre la lampe torche qui ne quittait jamais sa voiture en prévision des longs coups du soir à la pêche puis, revint, s’empara d’un torchon qu’il mouilla pour s’en couvrir la bouche et le nez. Prenant son courage à deux mains, très inquiet de ce qu’il allait découvrir en bas des escaliers et surmontant la peur qui lui tenaillait le ventre, il descendit marche à marche les escaliers en dirigeant la lumière devant lui.
D’abord, il ne vit rien ! Des bocaux, des bouteilles et… En bas de l’escalier, un interrupteur. Sans espoir, il appuya dessus…
La lumière jaillit partout.
La surprise laissa Le Dantec bouche bée…
Chapitre 5
L’amour est bien supérieur à l’émotion. C’est une force de la nature : En tant que tel, il renferme la vérité {7} .
Au même moment, en Angleterre, dans le Wiltshire, un feu de camp mourant rougeoyait, témoin d’une nuit blanche. Trois étudiants Anglais somnolaient dans des duvets épais, installés au sommet d’une colline surplombant la plupart des champs de blé et de colza environnants.
Adeptes du « New Age », passionnés par le paranormal, ils étaient venus à la chasse aux « crop circles », ces fameux agroglyphes ou cercles de culture qui apparaissaient systématiquement chaque année en cette période et dans cette zone très particulière.
Comme tous les passionnés qui s’étaient intéressés à ce phénomène extraordinaire, ils savaient que, à part quelques imitations dues à des petits malins manipulés par le gouvernement pour détourner l’attention des médias et de la population, la plupart des agroglyphes apparaissaient d’une manière totalement inexpliquée et présentaient des caractéristiques qui ne laissaient aucun doute sur une création non humaine.
Le paysage était féerique. Le soleil transperçait la brume, éclaboussant de ses rayons d’une manière harmonieusement anarchique, ici un bouquet de noisetiers, là, le flanc d’une colline.
Puis, comme par enchantement, au milieu de cet océan mouvant, apparurent comme sorties d’un écrin, les pierres levées de Stonehenge. Andrew, le premier garçon qui s’était réveillé avait doucement secoué ses camarades pour assister à ce spectacle que seule la nature pouvait offrir.
Tous les trois étaient là assis, les yeux encore ensommeillés, pris au piège par la magie du moment. Savaient-ils que la légende racontait que Merlin l’enchanteur séjournait souvent dans ce lieu mythique qu’il avait construit lui-même grâce à ses pouvoirs surnaturels. Observatoire formé de soixante-dix portes et fenêtres, véritable ordinateur astronomique et lieu mythique s’il en est de l’histoire du roi Arthur et sa quête du Graal.
C’est là, dans ce lieu sacré, que l’énergie cosmique et tellurique se retrouvait, permettant, d’après les habitants du comté, d’assurer de génération en génération des récoltes abondantes.
Personne ne pouvait imaginer que l’apparition des nombreux crop circles dans cette zone de la planète n’était que le fait du hasard. Les mystiques ou simples curieux s’étonnaient toujours du manque d’intérêt du monde médiatique pour ce phénomène prodigieux qui sidère les scientifiques, enfin… Les vrais, ceux qui acceptent de remettre en cause leur connaissance et leur « savoir ». Les médias, quant à eux, probablement à la solde d’une puissance supérieure occulte, expliquaient d’une manière sporadique l’apparition des agroglyphes par les exploits de facétieux retraités maniant avec dextérité bâtons et cordes. Très doués, ces petits vieux pour créer en quelques minutes, voire quelques secondes, des formes d’une beauté à couper le souffle, sans trace de pas, sans abîmer les cultures et ceci avec une précision millimétrique.
Andrew et ses deux camarades étaient là, figés, insensibles aux frimas du matin. Statues hypnotisées par ce tableau vivant. Doucement, la brume s’évaporait laissant apparaître un magnifique soleil.
– Là ! Regardez ! cria John le deuxième garçon, un grand gaillard aux larges épaules et aux yeux sombres. Il tendait le bras vers l’est.
Leur patience avait enfin été récompensée. Dix jours qu’ils étaient là à camper, bravant les interdictions et la vindicte de la maréchaussée locale.
Là, juste devant eux, le plus extraordinaire des crop circles qu’il leur avait été donné de voir apparaissait maintenant dans un champ de colza. Une forme étrange, très ésotérique à la précision divine. Ils étaient là, hypnotisés, les yeux embués de larmes devant tant de beauté. Il faisait au moins cinquante mètres de long, triangle de cercles et de couloirs organisés de manière qui n’avait rien d’anarchique, à la signification mystérieuse.
Les garçons étaient partagés entre le bonheur de se trouver là au bon moment, récompense de leur patience, et la déception de n’avoir pas pu se tenir éveillés pour voir les célèbres boules lumineuses qui survolent en s’entrecroisant le champ sur lequel l’agroglyphe apparaît. Une profonde émotion les étreignit. Serrés l’un contre l’autre, ils étaient subjugués et troublés par cette apparition, cet étrange et merveilleux signe.
Leur rêverie fut brutalement interrompue par le bruit assourdissant de deux hélicoptères qui passèrent en rase-mottes au-dessus de leur tête, ils se dirigeaient directement sur le site et se mirent en stationnaire pendant quelques minutes au-dessus du crop. Munis de jumelles, les garçons virent distinctement des hommes en uniforme photographier l’apparition, puis les hélicoptères disparurent aussi rapidement qu’ils étaient arrivés. Comment avaient-ils su avec une telle rapidité ?
Les yeux toujours rivés sur leurs jumelles, ils eurent la surprise d’apercevoir un homme rentrer dans le champ avec un appareil bizarre dans la main. Arrivé sur le crop, il se mit immédiatement à quadriller la zone.
– Un détecteur de métaux ! dit Steven , le troisième des garçons.
– Tu crois ? dirent en cœur ses deux amis.
– Oui, regardez, il cherche quelque chose ! Mais qu’espère­t-il trouver là ?
– Allons voir ! décida John.
D’un commun accord, les trois garçons jetèrent leurs duvets dans un combi Volkswagen qui devait dater des années soixante-dix. Probablement une antiquité qui avait servi à des parents baba-cool. Toujours est-il que pétant, crachotant, le combi fonctionnait toujours et servait aux garçons autant de véhicule que de logement pendant leurs pérégrinations.
Deux minutes plus tard, ils laissèrent leur camping-car à distance du champ pour ne pas éveiller l’attention et s’approchèrent doucement de la zone pour observer le bonhomme.
Bizarrement vêtu, on l’aurait dit sorti tout droit d’un film du moyen âge. Un long manteau à la Sergio Leone, chapeau de cuir mou laissant apparaître un visage rugueux sous une barbe de trois jours, cheveux gris mi-longs.
L’homme était très concentré sur sa recherche. Soudain , il se pencha en avant et disparut à la vue des trois garçons qui retenaient leur respiration, très intrigués par ce qu’ils voyaient. Enfin , l’homme se redressa, tenant un disque épais de la taille d’une assiette, il jetait sans cesse des regards aux alentours comme un voleur inquiet de se faire prendre en flagrant délit. Puis , il se dirigea vers un deuxième cercle en passant à travers la récolte sans aucun scrupule et recommença son manège, mais cette fois il fut interrompu par une voix tonitruante qui, hurlant, lui demanda ce qu’il faisait ici.
Surpris, l’homme, sans attendre son reste s’éloigna et courut vers la route. Il se jeta dans une Ford Escort blanche conduite à gauche, immatriculée en France, puis, il fila sur la route sinueuse, poursuivi par les vociférations du fermier furieux de voir dans quel état avait été mis son champ.
Sans même se concerter, les trois garçons prirent immédiatement la décision de suivre le mystérieux chercheur de trésor. Le crop ne s’envolera pas et ils pourraient toujours revenir l’admirer de plus près, mais le comportement particulièrement étrange de l’homme au chapeau de cuir avait réellement piqué leur curiosité. La course fut épique car le curieux bonhomme roulait vite dans les virages du comté et le combi avait beaucoup de mal à suivre le rythme, mais Andrew qui conduisait fit preuve de toute sa maîtrise pour garder le contact au mépris de la vaisselle et du matériel entassés à l’arrière du véhicule.
Enfin, la poursuite prit fin lorsqu’en entrant dans le village de Alton Barnes, ils aperçurent la Ford blanche garée devant un petit hôtel typique.
Ils eurent juste le temps de voir l’homme s’y engager.
Chapitre 6
L’amour le plus pur réside là où on l’attend le moins : dans le détachement {8} .
Le Dantec resta un long moment sans bouger. Il s’attendait à tout, sauf à cela…
Un laboratoire ! Doucement, il avança à travers la pièce qui devait faire au moins quatre-vingts mètres carrés. Mathieu avait utilisé une vieille cave voûtée pour installer son drôle de local. Étrange, ce labo, car si Erwan était évidemment habitué à ce genre de matériel, il ne comprit pas pourquoi des ordinateurs manifestement branchés en réseau côtoyaient un fatras incroyable d’objets qui semblaient provenir directement du Moyen âge. Alambics, éprouvettes, tubes à essais et une multitude de casiers, de boîtes et de bocaux remplis de poudres, de pierres, de métaux et de liquides multicolores, tout cela entouré d’écrans plasma, de tourelles d’ordinateur et de faisceaux électriques bariolés.
Au fond, il découvrit même un four vraiment particulier qui paraissait très ancien. En s’approchant de plus près, il s’aperçut que celui-ci était encore chaud. Sur les chenets était posée une grille portant un creuset dans lequel rougeoyait du métal fondu. En arrêt devant celui-ci, Le Dantec comprit immédiatement : un laboratoire d’alchimiste amélioré par la technologie moderne.
Mathieu, alchimiste ? L’étonnement du docteur se partageait avec la joie de ne pas le trouver là, gisant sur le sol. Aucune trace de violence, par contre, nul doute que la pièce avait été fouillée de fond en comble, tous les tiroirs étaient ouverts, disques et disquettes avaient disparu.
Les nerfs à fleur de peau, tous ses sens en éveil, Le Dantec continua à investiguer la pièce. Un détail le frappa soudain, mais d’où Mathieu tirait-il toute l’énergie pour faire fonctionner l’ensemble de ce laboratoire ?
Il n’y avait jamais eu l’électricité dans le moulin et il n’entendait pas le bruit caractéristique d’un générateur. Il décida de suivre les câbles qui se rejoignaient tous vers le fond de la pièce et disparaissaient derrière une petite porte qu’il n’avait pas vue au premier abord.
Il se dirigea vers elle et sans espoir, tenta de l’ouvrir. À sa grande surprise, elle n’était pas verrouillée et toujours très prudemment, il pénétra dans une deuxième pièce beaucoup plus petite qui ne contenait qu’une drôle de machine. Tous les câbles sortaient de cet engin qui ne faisait aucun bruit. Pas d’échappement, pas de chaleur, pas de réservoir, juste un ronronnement régulier et feutré. L’électricité provenait sans nul doute de là.
Erwan n’eut pas le temps d’examiner plus longtemps cet étrange appareil, Rhésus grognait et montrait les babines. Immédiatement aux aguets, Le Dantec sortit précipitamment de la pièce et grimpa quatre à quatre l’escalier de bois précédé de Rhésus qui aboyait furieusement.
Arrivé sur le palier de la maison, il ne put que constater le départ brutal d’une voiture impossible à identifier sous la poussière qu’elle soulevait. Rhésus courut en vain dans son sillage, puis, essoufflé, revint dépité vers son maître en arrêt devant les quatre pneus de la Lada lacérés de coups de couteau.
– Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Le Dantec eut vraiment un moment de doute et de stress total. La matinée commençait vraiment à être chargée. Mathieu disparu, le moulin cambriolé, la découverte du labo, l’étrange machine, les pneus crevés, des agresseurs qui disparaissent… Erwan qui n’avait jamais voulu se plier à la mode du portable se retrouva soudain sans ressource.
En réfléchissant, il se souvint que la ferme des Le Pouec n’était pas si loin, deux kilomètres tout au plus. Il n’avait pas le choix et s’engagea immédiatement sur le chemin après avoir pris soin de refermer la trappe du sous-sol et repousser la porte du moulin.
Précédé de Rhésus il arriva rapidement à la ferme, le couple qui venait de terminer la traite du matin était là et s’apprêtait à sacrifier au rite du casse-croûte matinal. L’arrivée inattendue de Le Dantec les remplit de joie. Difficile d’échapper au morceau de lard accompagné d’un verre de cidre âpre qu’Ernestine lui servit d’autorité. Habitué à ce genre d’accueil et malgré l’état de fébrilité dans lequel il se trouvait, Le Dantec se plia de bonne grâce aux exigences de ses hôtes. Après avoir ingurgité difficilement le breuvage râpeux, il raconta que par malchance, il avait roulé avec sa Lada sur des souches de genêts coupés à la faucille en biseau, ce qui expliquait la crevaison de ses quatre pneus.
– Ah ! s’exclama Eugène. C’est des choses qu’arrivent quand on s’aventure trop loin mon gars ! Ben, t’as pas l’cul sorti des ronces avec c’t’histoire. Tu veux toujours aller plus loin pour ta satanée pêche. Pas vrai ?
Erwan acquiesça, trop heureux que son mensonge soit si facilement accepté.
Dix minutes plus tard, ce fut, chargé de radis et d’une magnifique motte de beurre jaune comme un bouton d’or, qu’il débarqua à la maison. Après avoir chaleureusement remercié son sauveur, il téléphona à son garagiste pour le mettre au courant de ses mésaventures et essayer d’obtenir de lui un dépannage rapide, son statut de médecin lui offrait quelques avantages et il réussit à obtenir tout ce qu’il désirait.
En passant devant la cuisine, il vit Maryvonne qui s’agitait autour du fourneau.
– Qu’est-ce que tu mijotes ?
– Oh, rien d’extraordinaire ! Un lapin aux girolles.
– Génial ! En quel honneur tu nous prépares mon plat préféré ?
– Patricia, pardi !
– Patricia ?
– Ben oui, j’me suis dit qu’elle avait peut-être changé et qu’on pouvait lui faire bon accueil ! La nuit porte conseil.
Erwan s’approcha de cette merveilleuse femme et l’embrassa tendrement.
– Tu es vraiment la meilleure que je connaisse. Bon, je file à la gare, j’ai pris beaucoup de retard. J’ai crevé avec la Lada, je file au cabanon.
Il ne voulait pas inquiéter Maryvonne avec les événements du matin et sans perdre de temps, il se dirigea vers la remise du jardin dans laquelle il gardait précieusement depuis des années une vieille 2 CV qu’il faisait régulièrement tourner pour l’entretien. Après quelques sollicitations du démarreur, la brave petite démarra vaillamment et Erwan, le pied léger pour éviter les tressautements de la voiture, partit pour Guingamp.
Sur la route sinueuse de la ville, cahin-caha, à 60 km heure par vent arrière, la vieille voiture l’amena tranquillement vers la gare.
Jusqu’à présent, emporté par la succession des événements et le total chamboulement de sa vie, il n’avait pas vraiment mesuré la portée de son invitation. Sa petite vie ronronnante auprès de Maryvonne et de sa clientèle, entrecoupée de mémorables moments près de la rivière ainsi que de quelques maîtresses qui passaient dans sa vie comme des comètes, incapables de faire vibrer son cœur, n’avait vraiment rien d’excitant. Il avait été pendant toutes ces années comme anesthésié, en retrait. Une vie presque monacale, sans heurt, sans émotion.
C’était quand même étrange, ces événements qui se succédaient d’un seul coup comme s’il se réveillait d’un long rêve doux et paisible, le corps reposé et l’esprit aux aguets. Il sentait au fond de lui que les expériences vécues sous le rocher, les extraordinaires rencontres faites dans ce monde parallèle et les conversations avec Mathieu avaient cassé une espèce de mur qu’il avait en lui, une camisole de connaissances qui l’empêchait de grandir. Il n’y avait plus de peur en lui, juste un énorme désir de comprendre, une fabuleuse soif de savoir.
Par contre, la disparition de Mathieu l’inquiétait énormément d’autant plus qu’elle était manifestement liée au cambriolage et à cette voiture fantôme.
Inconsciemment, il jeta un regard dans le minuscule rétroviseur de la 2 CV. Rien…
Il ne put réprimer un soupir de soulagement.
Perdu dans ses pensées, il avait parcouru tout le chemin sans même s’en apercevoir et cela le ramena à Patricia . Pourquoi diable l’avait-il invité ? Le beau et grand amour de sa vie ! Avait -elle changé ? Physiquement , moralement ? Leur amour avait été aussi fort que conflictuel. Ils étaient tous deux jeunes et intransigeants, le contraire l’un de l’autre. Lui , plutôt introverti et casanier, amoureux de la Nature et des plaisirs simples. Elle , extravertie, explosive aimant la vie mondaine et les rencontres, mais fine et intelligente, très intuitive et parisienne jusqu’au bout des ongles. En fait, ils étaient très complémentaires, mais leur vie en commun est vite devenue un enfer car ni l’un ni l’autre n’acceptait de faire des concessions et la décision d’Erwan de s’installer en Bretagne avait été un coup fatal au couple. Depuis , ils ne s’étaient revus que pour entériner leur divorce.
Pas de problème d’argent entre eux, Patricia avait à l’époque un cabinet de décoration intérieure et disposait d’une excellente clientèle dans le gotha mondain.
Autant dire comment, à l’époque, il jugeait ce monde futile et sans intérêt. Repensant à tout cela, Erwan haussa les épaules. Finalement , avaient-ils moins de valeur que lui ? Qui valait mieux ou moins bien ? De quel droit il s’autorisait à les juger ? Et lui-même, avait-il fait les bons choix, en toute liberté ? Quelles étaient les ficelles invisibles qui dans l’ombre et le secret avaient dicté ceux-là ?
Mais qu’est-ce qui m’arrive ? pensa en souriant le toubib, ma vision du monde en général a vraiment changé.
Son arrivée cahotante sur la place de la gare interrompit le fil de ses pensées métaphysiques. Vu l’heure, il lui fallait trouver rapidement une place.
Juste devant l’entrée de la gare, Patricia était là, un sac de cuir à ses pieds. Comment avait-il pu penser qu’il ne la reconnaîtrait pas ! Erwan profita de ce court moment qui la séparait d’elle pour la détailler. Elle n’avait pas vraiment changé, à part ses cheveux coupés à la garçonne qui lui donnaient un air extraordinairement jeune. Toujours ce port altier qui la caractérisait, cette silhouette fine et élégante. Vêtue d’un jean et d’un pull écru, une veste négligemment jetée sur l’avant-bras, elle ne semblait pas impatiente malgré le retard d’Erwan. Celui-ci s’approcha doucement derrière elle, ému même s’il ne voulait pas se l’avouer et délicatement posa les deux mains sur les yeux de Patricia.
Surprise, elle se retourna brutalement.
– Bon sang Erwan, tu m’as fait peur ! Je ne t’ai pas vu arriver.
– Moi non plus, je ne me suis pas vu arriver, répondit malicieusement Erwan.
Ils se regardèrent un moment silencieusement, aussi intimidé l’un que l’autre et attentifs à leur réaction commune.
– Comment vas-tu ?
Ils avaient posé ensemble la même question et éclatèrent de rire. Tout naturellement, Erwan prit Patricia dans ses bras et ils restèrent un moment comme cela, une immense vague de tendresse les submergeant, ramenant en suspension dans l’océan de leurs souvenirs une multitude d’images se bousculant aux portes de leur mémoire.
Instinctivement, ils s’écartèrent l’un de l’autre, leurs regards se croisant, laissant planer une légère gêne. Erwan attrapa le sac de Patricia et prit son bras pour l’entraîner vers le parking.
– Allez, viens ! On a tout le temps devant nous.
– Tu n’es pas de garde ce week-end ?
– Non, figure-toi que je suis en vacances… aujourd’hui !
– En vacances ? S’étonna Patricia. C’est la fin du monde ou quoi ?
Erwan répondit d’une manière énigmatique.
– Tu ne crois pas si bien dire ! Et sans attendre de réaction, il enchaîna.
– Tu te souviens de ma deux pattes ?
– Oui bien sûr ! Tu imagines que j’ai tout oublié ? Non, non, chaque détail de notre vie est là, bien rangé dans des tiroirs, dit-elle en posant un doigt sur son crâne. Mais, elle roule toujours ?
– Et oui comme tu vas pouvoir le constater, elle me rend encore de fiers services. Sans elle, c’est à pied que je serais venu te chercher ou au mieux, avec le tracteur d’Eugène ! Tu t’imagines, assise en amazone sur le garde-boue de la roue ? En fait, j’ai eu quelques soucis avec la Lada.
– Quoi ? Tu l’as toujours ?
– Oui, pourquoi ?
– Oh, pour rien ! C’est incroyable. Je disparais de ta vie il y a dix ans, et aujourd’hui, là ! Rien n’a changé, le temps s’est arrêté. J’imagine que Maryvonne est toujours là avec son chignon, vissée au vieux fourneau à bois, immuable…
– Ben… Oui ! Mais ne sois pas dure avec elle s’il te plaît.
– Non Erwan, il ne s’agit en aucun cas de porter un jugement, mais c’est marrant cette impression d’arrêt sur image, je dirais même que c’est extraordinairement rassurant. Tu crois que dans dix ans, tu viendras encore me chercher en deux CV ou en Lada ?
– Et comment dois-je prendre cela ? interrogea Erwan.
– Ne le prends pas mal, mais je constate qu’il y a des endroits comme ça dans le monde, intemporels !
– Tu as raison ! Pour quelqu’un comme toi qui bouge sans arrêt, qui vit à cent à l’heure, cela peut paraître un peu désuet mais cela est rassurant de penser qu’il y a des endroits comme ça où rien ne bouge. Des lieux où l’on peut se ressourcer sans risque d’être surpris, avec des repères, quelque chose à quoi se raccrocher. Tu sais, ça me fait penser au bar du coin, à chaque heure ses habitués avec le même client installé exactement au même endroit consommant le sempiternel Picon bière. Et si par hasard, tu viens boire un petit café tous les jours, tu deviens comme les autres, identique, enfermé dans les mailles de l’habitude. Et puis, de temps en temps, il y en a un qui manque à l’appel et tu te sens un peu orphelin. Un vide se crée, mais comme l’univers a horreur du vide, la place laissée vacante trouvera rapidement un remplaçant qui à son tour sera là, jour après jour. Présence évanescente, comme tous les autres. Et derrière tout ça, ces gestes mille fois répétés, ces habitudes incontournables qui rassurent et énervent à la fois, il y a une peur, une très grande peur. La peur ! Toujours la même, celle de la mort qu’ils essayent d’éloigner et pour la dompter, n’ont rien trouvé de mieux que d’arrêter le temps.
– Oh là, là ! Je ne te connaissais pas si philosophe !
– Rien de philosophique là-dedans, juste une constatation atterrante de la vie de nos concitoyens. Tu vois Pat, tu as aussi ressenti le besoin de venir te poser dans ce tableau figé. Aurais-tu peur de quelque chose ?
– Et intuitif en plus ? Je ne te reconnais plus ! L’enveloppe n’a pas changé, mais…
Erwan lui coupa gentiment la parole.
– Nous voici arrivés. Maryvonne ne voit pas d’un très bon œil ton escapade, alors sois gentille avec elle, elle ne demande qu’à être amadouée.
– Je lui ai porté un petit cadeau.
– On n’achète pas Maryvonne, rétorqua Erwan.
– Peut-être, mais c’est de bon cœur, en souvenir des bons petits plats qu’elle concocte à longueur de temps.
Il n’y avait plus une trace de brume. Comme prévu, le soleil, après avoir dissipé les dernières nappes de brouillard, s’acharnait maintenant à réchauffer le sol d’où s’échappait un lit de fumerolles. En descendant de voiture, Le Dantec admira tout cela avec le regard d’un homme qui doucement s’éveille à une connaissance nouvelle. Il s’attendait à voir apparaître elfes, lutins ou nains se glissant entre les herbes et les buissons, jouant des ombres et de la lumière entre les volutes, utilisant toutes les astuces et les ressources de la nature pour se cacher aux yeux des humains. Facétieux en diable, jamais dans le champ de vision de ceux-ci. Seuls les pauvres d’esprit pouvant les voir… Les pauvres d’esprit, pensa Erwan en souriant.
– Erwan ?
La voix de Patricia le sortit de sa rêverie. Elle le regardait d’un air étonné.
– Excuse-moi, je rêvassais, dit Erwan qui passa devant pour ouvrir la porte.
Rhésus , qu’il avait laissé à la maison, sautait de joie en se tortillant frénétiquement, puis soudain, il prit conscience de la présence de cette femme qu’il ne connaissait pas, il s’approcha précautionneusement d’elle pour renifler le bas de son pantalon. Non , vraiment rien d’extraordinaire, aucune odeur intéressante à exploiter, alors, il retourna vers son compagnon d’escapade d’un air boudeur, histoire de lui exprimer sa désapprobation pour son départ en solitaire.
Une incroyable odeur de garenne mijoté avec des girolles s’échappait du vieux fourneau.
Patricia posa ses affaires près du lit clos d’un geste naturel, mille fois répété, lorsque Maryvonne entra dans la cuisine.
– Bonjour Maryvonne.
Patricia s’approcha de la vieille femme et l’embrassa chaleureusement. Celle-ci se laissa faire et lui rendit son accolade avec parcimonie.
– Alors, ce voyage, pas trop fatigant ?
– Oh ! Non , tu sais, avec le TGV , on a juste l’impression de partir en grande banlieue. C’est un véritable plaisir de venir ici, merci à tous les deux de m’accueillir si gentiment. C’est merveilleux, rien n’a changé, absolument rien et je retrouve même cet incroyable parfum de… Oh , je ne saurais pas dire… De , de tout. Merci , merci…
Les yeux de Patricia s’embrumèrent soudainement et devant le regard médusé d’Erwan, Maryvonne prit la jeune femme dans ses bras qui éclata en sanglots, la tête posée sur l’épaule accueillante. La scène était si inattendue que Erwan se sentit totalement désemparé, même Rhésus s’était calmé et gémissait doucement, sensible au changement d’atmosphère.
Enfin, Patricia s’écarta de Maryvonne en reniflant bruyamment et sourit en caressant tendrement son visage parcheminé.
– Pardonnez-moi tous les deux, mais ça fait tellement de bien d’être là, simplement là, près de vous. Je suis si heureuse que vous m’acceptiez encore, malgré le passé.
Erwan la prit dans ses bras et lui dit :
– Tu es la bienvenue et tu le seras toujours, le passé est le passé, il n’y a pas à y revenir, tout a été dit ! D’accord ? Alors, viens, dit-il en empoignant son sac. Je vais t’accompagner à ta chambre et tâche de profiter au maximum de ces bons moments.
Sans un mot, mais le regard plein de reconnaissance, elle suivit son ancien mari dans les escaliers et goûtait chaque seconde de ces moments, l’odeur de cire, le tic-tac de l’horloge, la lumière très particulière de la salle de séjour, le grincement de la troisième marche. Toujours la même, remarqua-t-elle.
Erwan ouvrit la porte de sa chambre préférée. La chambre verte qui donnait directement sur les collines boisées du pays d’Argoat .
Encore émue, elle s’arrêta devant la fenêtre et regarda au loin. L’énorme chêne qui trônait au milieu du pré était toujours là, immortel, veillant sur son royaume, sûr de sa force et riche de son expérience de centenaire. Une puissance colossale en émanait. Ce jour-là, la sensibilité à fleur de peau, elle prit soudain conscience que cet arbre était autre chose qu’un tronc et des feuilles, un être vivant d’où émanait une sérénité incroyable. Elle se promit d’aller s’appuyer contre son écorce dès qu’elle en aurait la possibilité. Erwan était resté là, sans bouger, respectant son silence. Alors, elle se retourna, s’approcha de lui et vint se blottir dans ses bras. Puis dans un souffle, elle lui dit doucement :
– Encore merci, merci mille fois. Tu ne peux imaginer le bonheur que je ressens d’être là…
Le Dantec avait fermé les yeux, ses bras entourant le corps svelte de Patricia il se laissa doucement glisser dans le plaisir retrouvé de tenir enlacée cette femme qu’il avait tant aimée.
Puis, tout doucement, à regret, ils s’écartèrent l’un de l’autre et d’un air léger, Patricia s’exclama.
– Bien, c’est pas le tout, mais j’ai faim !
– T’as raison, sourit Erwan. Et c’est une excellente maladie, allons faire honneur au génie de Maryvonne.
C’est comme deux gamins qu’ils descendirent quatre à quatre les marches en faisant un bruit de tonnerre. Évidemment, la table était prête, avec la motte de beurre et le cidre bouché qu’on ne sortait qu’aux grands jours !
Pendant le repas, Maryvonne guettait la réaction de l’ancien couple en train de déguster son lapin.
Silence total ! Seul, le bruit des couverts venait troubler la quiétude du moment.
Patricia posa doucement sa fourchette après avoir largement saucé son assiette et se tourna vers Maryvonne.
– Fabuleux ! Un plat comme ça à Paris dans n’importe quel resto, c’est la fortune assurée. Je ne te demande même pas la recette, je n’aurais ni la capacité ni la patience de le préparer, sans compter que je ne trouverais jamais un lapin de garenne ou des girolles fraîches.
– Oh, tu sais, minauda Maryvonne, c’est ma cuisinière en bois qui fait tout ! Ca mijote, ça mijote.
Elle était tellement contente de régaler tout son petit monde. Le bonheur des autres était le sien et le plaisir non dissimulé de Patricia la réjouissait sincèrement.
– Vous allez maintenant goûter à ma crème renversée, puis un bon pti café maison et la messe sera dite !
Elle s’éloigna toute guillerette vers la cuisine laissant seuls les anciens amants.
– À propos, et ton affaire, où en es-tu ? demanda Erwan.
– Toujours aussi rentable, mais j’ai énormément délégué et je ne m’occupe plus que des relations publiques. Il y a maintenant derrière moi toute une équipe bien rodée qui développe et met en place les projets. Franchement , je n’ai plus le feu sacré comme il y a dix ans. Après notre séparation, j’ai bossé comme une cinglée, mais maintenant, je me demande vraiment après quoi je courais. Et puis, il m’arrive quelque chose qui me fait beaucoup réfléchir sur la vie.
Erwan haussa les sourcils d’un air étonné.
– Tu peux me dire de quoi il s’agit, ou est-ce un secret ?
Patricia hésita un peu en évitant le regard interrogateur de son ancien mari et posa la main sur son avant-bras.
– C’est un peu tôt pour t’en parler, laisse-moi un peu de temps… Mais parle-moi un peu de toi ! Qu’as-tu fait pendant toutes ces années ?
Erwan n’eut pas à répondre, Maryvonne entra les bras chargés.
– Quel festin ! s’exclama Patricia. À propos, Maryvonne, ne t’enfuis pas, j’ai quelque chose pour toi…
Patricia se leva de table et monta rapidement les escaliers pour redescendre immédiatement avec un joli paquet en papier de satin.
– Tiens ! dit-elle simplement en lui présentant le cadeau.
Le Dantec regardait la scène avec amusement, curieux de voir la réaction de Maryvonne . À sa grande surprise et après un court moment de gêne, elle accepta en rosissant de plaisir et déplia le papier avec précaution pour ne pas le déchirer. Elle en extirpa un magnifique châle de laine des Shetlands . Son trouble était visible et sans un mot, mais dans un geste tout naturel, elle s’approcha de Patricia pour l’embrasser, puis elle en couvrit ses épaules et fila vers sa cuisine.
Un long silence s’installa, rompu par Patricia qui se retourna vers son ancien compagnon.
– Tu crois que ça lui a fait plaisir ?
– Tu plaisantes, j’espère ? À un point que tu ne peux imaginer. Sa réaction est à la hauteur de son trouble. C’est même étonnant ce revirement si brutal de vos relations.
– Elle a vieilli et j’ai grandi, ceci explique cela !
Changeant brutalement de conversation, Patricia prit le plateau.
– Si on prenait le café dehors, tu pourras me raconter un peu ta vie !
Erwan acquiesça et ils s’installèrent confortablement devant la maison sur la terrasse dont le sol était recouvert d’ardoises inégales.
– Dix ans de médecine de campagne, des parties de pêche mémorables, quelques femmes qui ne m’ont pas marqué. Bref, une vie de célibataire surprotégé par Maryvonne et accompagné de Rhésus, ce merveilleux épagneul qui ne me quitte jamais. Rien de très passionnant, jusqu’à ces dernières semaines.
– Ces dernières semaines, pourquoi ?
– Figure-toi qu’il m’est arrivé des choses très étranges.
Patricia ouvrit de grands yeux étonnés.
– Comment ça, des choses étranges ?
– Une histoire incroyable ! En fait, je ne devrais pas en parler… Mais à la réflexion, ta présence ici n’est probablement pas due au hasard et il me semble que tu es une des seules personnes en qui je puisse faire confiance. Alors, je te demande de m’écouter sans m’interrompre car ça décoiffe et tu risques de me prendre pour un demeuré.
Interloquée par cette introduction peu banale, Patricia posa sa tasse de café vide et s’installa confortablement pour écouter le récit d’Erwan.
Erwan attaqua son histoire, attentif à n’oublier aucun détail et le trouble de Patricia était visible, mais elle respecta le silence jusqu’à la fin.
Tout en parlant, Le Dantec posa sur la table les deux pièces d’or qu’il gardait toujours sur lui.
À la fin du récit, un long silence s’installa. Subjuguée par l’or alchimique, Patricia releva la tête et regarda longuement son ancien mari.
– Franchement, quiconque m’aurait raconté une histoire si abracadabrantesque, je n’en aurais pas cru un traître mot malgré la présence indiscutable de ces deux extraordinaires pièces. Mais la sincérité de ton récit et tous les faits qui l’étayent me laissent pantoise. Que comptes-tu faire maintenant ?
– À vrai dire, je suis un peu déboussolé. Il y a quand même un nombre impressionnant de questions dans cette histoire. Entre la disparition de Mathieu, les mystérieux poursuivants, le cambriolage, le labo, Merlin, les nains avec leur or… Et, même ton arrivée, aussi imprévisible et inattendue que le reste.
Patricia poussa un long soupir et regarda Erwan droit dans les yeux.
– Il n’y a pas de hasard là-dedans. Ce sont les synchronicités de la vie, quelque chose que j’ai découvert dernièrement. Mais ce que j’ai à te raconter est moins drôle et extravagant que ton histoire.
Cette fois, c’était Le Dantec qui devint l’auditeur attentif.
– Avant le repas, j’ai vaguement parlé de quelque chose qui m’est arrivé ! Eh bien, voilà.
Elle marqua une courte pause, puis reprit dans un souffle.
– Je suis très malade !
– Malade ? Mais tu parais en pleine forme, je dirais même plus, rayonnante !
– Eh bien ! C’est une façade, il s’avère que j’ai un sale mélanome, le pronostic est vraiment mauvais et tes petits copains de la faculté me prédisent un avenir assez effrayant.
Erwan ne put s’empêcher de blêmir, en quelques secondes, il avait déjà imaginé la suite, il était malheureusement trop bien placé pour se raconter des histoires. Un élan de compassion et une immense tristesse l’envahirent.
– Je ne sais pas vraiment quoi dire !
– Ne dis rien, c’est comme ça, c’est tout.
– Bien sûr ! As-tu commencé un traitement quelconque ?
– Pas encore, ce que me proposent tes collègues ne me convient en aucune manière.
– Mais , tu n’as pas vraiment le choix ! s’exclama Le Dantec . Il y a quand même un certain nombre d’alternatives, il me semble ?
– Excuse-moi, mais comme alternatives, on fait mieux ! Opération, chimiothérapie et rayons ne sont guère réjouissants, et je ne sais pas pourquoi, je suis persuadée qu’il y a d’autres moyens… Intuition !
– Tu sais, dans ce genre de chose, les intuitions me laissent quand même un peu sceptique.
– Tu es drôle Erwan , tu vis des expériences absolument incroyables qui devraient t’éveiller sur un monde plein de promesses et tout d’un coup, tu redeviens le scientifique borné qui ne peut pas accepter qu’il puisse exister autre chose que ce qu’il a appris. Pourtant , je suis sûre que ma quête ne m’a pas amenée ici par hasard.
– Je ne te comprends pas très bien Pat !
– À vrai dire, moi non plus ! J’avance en fonction de ce que je ressens, c’est tout. Tu te souviens de ce professeur en cancérologie qui avait fait la première page des journaux, il y a une quinzaine d’années.
Erwan se souvenait parfaitement.
– Oui , effectivement ! C’est vieux cette histoire. Il a disparu brutalement après avoir fait des déclarations tonitruantes sur le mono morphisme pasteurien, disant que la médecine moderne se plantait complètement et que cette erreur avait fait perdre un siècle à celle-ci.
– Exactement ! J’ai lu tous les articles à ce propos. Absolument tout ce qu’il a écrit. C’est passionnant et j’ai été bouleversée par sa nouvelle vision de la maladie et de son apparition.
– Vraiment ? Et tu as une idée de ce qu’il est devenu ?
– Mystère et boule de gomme, volatilisé, personne n’a plus jamais entendu parler de lui. À l’époque, il avait littéralement été lynché par la presse médicale, vilipendé par les médias. Faut avouer qu’il avait frappé très fort et la nomenklatura médicale avait immédiatement réagi en l’effaçant de la liste de l’ordre des médecins malgré son immense notoriété.
Erwan réagit instantanément.
– Il ne faut pas s’étonner, l’Ordre est intransigeant et se comporte comme une véritable secte, le moindre écart d’un de ses membres est d’emblée sanctionné très sévèrement. Il n’y a qu’à voir ce qu’ils essayent de faire avec l’homéopathie. Personnellement , je ne suis pas homéopathe, et ce n’est pas ma tasse de thé, mais il me semble que tout ce qui peut apporter du bien aux malades devrait être pris en considération en dehors de toute polémique. C’est tout le problème de la science, et Mathieu m’en a déjà fait percevoir toute la perversion. Elle est véritablement dogmatisée et subit le joug d’une dictature issue des experts de tous poils. Remettre en cause leurs savoirs et leurs prérogatives revient à mettre en jeu leur place dorée et leur pouvoir. Comment s’appelait ce prof déjà ?
– Jakubovicz !
– Ah oui, je me souviens ! Dommage que les hommes de sa trempe ne puissent pas s’exprimer normalement… Même s’ils se trompent d’ailleurs ! L’important, c’est le débat en dehors de toutes querelles et d’intérêts financiers ou de pouvoir.
– Oh, tu sais, répondit Patricia. Il y a longtemps maintenant que j’ai compris que nous ne vivons pas dans une société de droit. Mais la course que je mène vers la guérison ne me fera reculer devant rien. J’ai trop soif de savoir et de compréhension… Mais, je ne mène pas un combat, je veux juste comprendre, comprendre ! Je ressens au plus profond de mes tripes qu’il y a là, à travers la maladie, un secret fantastique. Je vais peut-être t’étonner en te disant que je suis excitée par cette recherche, cette quête du Graal, et je sens que c’est ici, près de toi que je vais découvrir quelque chose de primordial. Quoi ? Ne me demande pas, je ne sais pas encore.
– Tu parles de guérison Pat ?
– Oui, bien sûr, et je pèse mes mots.
– Toujours tes intuitions ?
– Toujours mes intuitions !
Leur conversation fut brutalement interrompue par la sonnerie du téléphone.
– Excuse-moi !
Le Dantec se leva et décrocha le combiné. Au bout du fil, une voix rocailleuse très reconnaissable.
– Merde, Mathieu ! Où es-tu ?
– Écoute toubib, ne discute pas et va à la cabine qui se trouve sur la place… Je te rappelle dans trois minutes.
– Mais…
La communication avait été coupée. Erwan resta perplexe, retourna vers Patricia pour lui raconter le contenu étrange de ce coup de fil.
– Eh bien, vas-y vite ! Qu’est-ce que tu attends ?
– Tu as raison, je file !
Il siffla Rhésus et sortit rapidement en direction de la cabine téléphonique du village. Pas de problème, il n’y en avait qu’une. À peine sur place, la sonnerie aigrelette du téléphone public retentit.
– C’est toi Le Dantec ?
– Oui, oui, qu’est-ce qui se passe Mathieu ?
– Impossible de te raconter au téléphone. Mais il faut qu’on se voie très rapidement !
– Ok, je suis à ta dispo, j’ai laissé tomber le cabinet pour le moment. Dis-moi où je peux te retrouver ?
– Tu connais l’auberge de l’Étang Neuf ?
– Évidemment !
– J’y serai vers 19 heures, rejoins-moi là-bas, et seul s’il te plaît !
– Bien Mathieu ! Mais dis-moi au moins un mot ! Tu vas bien ?
– Ne t’inquiète pas, tout va bien, fais juste attention à ne pas être suivi.
– Promis, à ce soir !
Une fois de plus, la communication fut brutalement interrompue. Le Dantec resta un moment avec le combiné à la main. Il siffla légèrement entre ses dents pour capter l’attention de Rhésus et rentra pensivement à la maison.
Patricia n’était plus là ! Il la chercha un moment et Maryvonne lui montra au loin le chêne majestueux.
Elle était là-bas, enlaçant l’arbre. Petite fourmi accrochée au colosse. Erwan profita de ce moment pour appeler le garagiste. La voiture était prête, il n’y avait pas de temps à perdre et il décida sur-le-champ d’aller la chercher, il en aurait sûrement besoin.
***
Aussitôt après le départ d’Erwan vers la cabine téléphonique, Patricia ressentit un véritable appel vers le chêne. Sans hésiter, elle se leva et se dirigea directement vers le magnifique arbre. Encore sous le choc des extraordinaires expériences de son ex-mari, empreinte d’humilité, elle l’approcha doucement et avec un immense respect vint enlacer le tronc rugueux, puis posa son visage sur l’arbre ami et s’abandonna complètement. Au début, chaque parcelle de son corps prit contact avec la froide écorce. Les yeux clos, elle sentait le soleil de cette fin de printemps passer entre les feuilles pour venir réchauffer son dos et sa nuque, contrastant avec la fraîcheur du tronc. Sous l’effet conjugué de ces deux sensations, elle se laissa doucement aller dans une sorte de torpeur cotonneuse. Puis, elle se sentit glisser, une énergie très subtile se propagea dans les moindres cellules de son corps. Bientôt, il n’y eut plus de différence entre elle et le chêne. Étrange perception ! Elle était arbre et l’arbre devenait Patricia.
Ses pieds étaient racines, fouillant le sol, s’enroulant au centre de la terre pour y puiser l’énergie fabuleuse de la planète Gaïa et remontant le long de ses canaux sous forme de lumière rouge pour se déposer là, en offrande au corps de la jeune femme.
Ses bras étaient branches, ses mains étaient feuilles et recueillaient l’énergie cosmique sous forme de lumière blanche provenant du cœur de l’univers pour venir rejoindre celui de Patricia dans un feu d’artifice d’amour inconditionnel.
La sensation était merveilleuse, riche d’un enseignement immuable, l’expérience ultime de faire partie du TOUT, sans séparation, sans distinction. Patricia goûtait ce moment extraordinaire de lâcher-prise total et sentait s’infiltrer en elle l’enseignement apporté par ce géant.
Au bout d’un long moment, elle s’en arracha à contrecœur et tout doucement se retourna pour reprendre contact avec le cours de sa vie. Elle ouvrit les yeux et aperçut Rhésus assis tranquillement qui la regardait en penchant la tête comme s’il comprenait ce qui s’était passé. Son regard était étonnant, elle avait l’impression que lui aussi avait ressenti le moment de grand bonheur qu’elle venait de traverser. Elle fit trois pas, s’assit dans l’herbe près du bel épagneul et le caressa doucement. Rhésus s’allongea sous les caresses, il n’allait certainement pas rater une telle occasion d’être câliné.
Cinq minutes plus tard, Le Dantec qui avait récupéré la Lada, traversa le pré pour venir s’asseoir près du couple.
– Je vois que Rhésus t’a adoptée. Attention , je vais être jaloux !
– Trop drôle, ça serait bien la première fois !
– Il faut un début à tout.
Changeant de conversation, Patricia lui demanda.
– Et alors, Mathieu ?
– Rendez-vous ce soir à dix-neuf heures dans l’auberge de l’Étang Neuf. Je dois m’y rendre seul en faisant attention à ne pas me faire suivre. Il a l’air en forme… Voilà, tu en sais autant que moi, il a été très bref.
– C’est un vrai roman-feuilleton cette histoire.
– Tu as raison et je ne sais où cela va nous mener ! Mais toi ? Tu as refait connaissance avec le vieux chêne ?
– Vieux peut-être, mais d’une vigueur exceptionnelle. Et je n’ai pas refait sa connaissance… J’ai fait sa connaissance ! Pour la première fois, je l’ai senti vivre, vibrer à travers moi et tu ne peux pas imaginer l’énergie que j’en ai tirée. Merci bel ami, dit-elle en se tournant vers le chêne.
Quant à Rhésus, loin des considérations de respect de Patricia, il levait allégrement la patte sur les énormes racines apparentes, libérant parcimonieusement quelques gouttes par-ci par-là.
Insensible aux divagations de l’épagneul, Patricia s’approcha d’Erwan et lui prit le bras.
– Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment et dans ce pays, mais je viens de vivre un moment incroyablement intense. J’avais l’impression d’être l’arbre, que je puisais la force venant de ses racines et du centre de la terre, couplée à une autre forme de force plus subtile mais non moins puissante provenant des feuilles qui captaient une énergie extrêmement lointaine. Un grand moment, tu sais !
– Oh que oui, je sais ! Je comprends ce que tu veux dire, même si je ne l’ai pas vécu. Il faudra que je fasse l’expérience. Ça me fait penser au moment où j’avais l’impression d’être le granit sous le rocher de la Naine. Écoute Pat, essayons malgré tout de garder les pieds sur terre, d’accord ? Sinon, on va disjoncter !
– Ok ! Tu veux bien m’accompagner pour une petite balade près de la rivière ?
Patricia marqua une pause et rajouta malicieusement.
– En tout bien tout honneur évidemment !
– Évidemment ! répondit Erwan en souriant, d’accord pour la promenade, et puis, nous avons encore le temps.
Et c’est bras dessus, bras dessous qu’Erwan Le Dantec docteur en médecine et Patricia Julian patronne d’une société parisienne de décoration intérieure, divorcés depuis dix ans, marchèrent côte à côte sur le chemin tortueux de la forêt à la recherche d’une nouvelle vérité.
***
À dix-neuf heures précises, après avoir fait au moins dix kilomètres de détour pour s’assurer qu’il n’était pas suivi, Le Dantec arriva devant l’auberge de l’Étang Neuf. Il prit soin de garer sa voiture dans un petit chemin attenant et invisible de la route puis, entra dans l’auberge.
Comme tous les habitants du coin, Le Dantec connaissait très bien cette auberge qui avait gardé son caractère typiquement breton. Elle était d’ailleurs particulièrement bien placée, au bord d’un étang de quatre ou cinq hectares autrefois peuplé de magnifiques truites Fario , mais actuellement littéralement assassiné par la fédération de pêche de la région qui avait eu « l’excellente idée » de le peupler de truites arc-en-ciel. À cette pensée, il ne put s’empêcher d’avoir une bouffée de colère contre ces hommes qui prenaient des décisions au mépris de la moindre réflexion écologique et se permettaient pour le plaisir de quelques spécialistes de la pêche en réservoir de mettre en péril toute une zone piscicole. En dehors de ça, il devait reconnaître que l’endroit était sublime, autrefois très prisé par les jeunes mariés qui venaient de très loin pour y faire la fête. Ce temps-là était passé et l’auberge avait repris l’aspect d’une gargote comme on pouvait l’imaginer un demi-siècle plus tôt. C’était d’ailleurs très chaleureux et parmi les habitués on pouvait rencontrer les derniers nationalistes bretons prenant des airs de conspirateurs. Le service se faisait à la bonne franquette et on y trouvait toujours un bon feu pour se réchauffer pendant les frimas de l’hiver qui avait, il faut bien l’admettre, tendance à durer un peu dans cette région.
Le Dantec ouvrit la porte de l’auberge et sentit aussitôt l’odeur mélangée de poussière, de tabac et de relent d’alcool. La salle était très enfumée et son entrée fut marquée par un moment de silence. Il salua à la ronde et chercha Mathieu du regard. Dans un premier temps, il ne le vit pas, une table de billard autour de laquelle deux joueurs tournaient, lui cachait le fond de la salle. Son regard scruta dans cette direction et il aperçut enfin son ami dans une semi-pénombre, accoudé devant un demi déjà bien entamé. Il se dirigea directement vers lui.
– Salut toubib !
– Bonjour Mathieu !
Les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main. Tout en s’asseyant, Erwan lui posa immédiatement la question qui lui brûlait les lèvres.
– Mais, que s’est-il passé chez toi ce matin ?
– Tu as vu ?
– Bien sûr, excuse-moi, mais comme j’ai eu peur pour toi, je suis descendu dans le sous-sol ! Imagine un peu mon étonnement et mon trouble mêlé au soulagement de ne pas te trouver le crâne ouvert ! Puis Rhésus s’est mis à grogner, en fait, il y avait quelqu’un en haut et le temps d’arriver, il avait lacéré mes quatre pneus.
– Vraiment désolé, mais les choses se précipitent !
– De quoi parles-tu ?
Erwan avait parlé fort et plusieurs clients s’étaient retournés avec un air désapprobateur.
– Parle doucement ! Les murs ont des oreilles et ce que j’ai à te dire doit rester secret.
– D’accord, mais pourquoi me fais-tu confiance ?
– Tout simplement parce que Merlin t’a contacté.
Le Dantec resta bouche bée.
– Tout ça me dépasse un peu… Beaucoup… Et qu’est-ce que c’est que ce labo extravagant qu’il y a dans ton sous-sol et cette machine qui fournit ton énergie ? Je n’ai jamais rien vu de semblable. Pourquoi es-tu poursuivi, par qui, et d’abord, qui es-tu ? Pourquoi m’a-t-on crevé les pneus ?
– Oh ! Oh ! Doucement, je vais tenter de répondre à toutes tes questions. Mais ne restons pas là. De plus, il faut que je trouve un endroit où passer la nuit.
Erwan n’hésita pas.
– Viens chez moi, il y a toute la place et personne ne viendra nous déranger. Mathieu réfléchit un instant puis acquiesça.
– Très bien ! Pourquoi pas, et puis, il est bon de rester ensemble maintenant.
Interloqué par l’aparté de Mathieu, Le Dantec tenta un brin d’humour.
– Tu as tourné homo maintenant ?
En souriant, Mathieu lui répondit.
– Pas encore, mais je t’expliquerai tout chez toi ! Allons-y !
– Attends une seconde !
Le Dantec venait de se rappeler la présence de Patricia à la maison, il en fit part à Mathieu.
– Et qui est-ce ?
– Mon ex-femme…
– On peut lui faire confiance ?
– Sans aucun doute ! D’ailleurs je lui ai raconté mes expériences et toute cette histoire la passionne.
– Bon, d’accord ! De toute manière, on n’a guère le choix.
Après avoir réglé la consommation de Mathieu, les deux amis quittèrent l’auberge sous l’œil goguenard des habitués qui se demandaient vraiment comment un médecin réputé pour son sérieux pouvait côtoyer le sulfureux guérisseur.
Chapitre 7
Dans les décombres de la dévastation et du désastre sont enterrés des trésors cachés {9} .
Après un long moment d’attente, Andrew, John et Steven qui n’en finissaient pas de discuter en échafaudant toutes sortes d’hypothèses plus saugrenues les unes que les autres, décidèrent de faire une planque pour surveiller l’homme mystérieux et le non moins étrange objet qu’il avait prélevé sur le crop circle apparu la nuit précédente.
Un tour de garde fut organisé avec relève toutes les heures. La célèbre taverne le « Barge Inn », lieu de rencontre de tous les allumés de crops, ferait office de Q.G., tout en étant un abreuvoir tout à fait respectable, la bière y coulant à flots ce qui aidait naturellement les langues à se délier. Chacun y allait de son explication sur le phénomène. Bien sûr, il y avait un pourcentage de faux, mais pour les autres, les « vrais crops », le mystère était total. Évidemment, l’idée dominante et à la mode était la présence d’extraterrestres cherchant à faire comprendre un certain nombre de concepts aux terriens. Le problème était : quels concepts ? Certains prétendaient pouvoir décrypter ces signes, affirmant qu’il n’y avait aucun hasard sur l’emplacement et l’ordre des apparitions. Nombre d’or et suite de Fibonacci étaient les pierres de voûte de leurs interprétations.
Les trois garçons, passionnés par le phénomène comme des milliers de gens, écoutaient toutes ces divagations, essayant de tirer le bon grain de l’ivraie et préférant se contenter d’observer puis, de rêver à d’éventuels voisins planétaires soucieux d’éveiller nos consciences sans brutalité et surtout sans s’ingérer pour ne pas perturber l’évolution de la planète bleue et de ses habitants. Juste un petit coup de pouce ! Toujours est-il que l’étrange comportement de l’homme au chapeau de cuir avait apporté une nouvelle donne au phénomène. Très excités, ils se relayaient scrupuleusement, consommant des litres de café que le tavernier leur apportait par brocs.
L’attente dura toute la journée, puis à la tombée du jour, au moment où ils s’y attendaient le moins, celle-ci fut récompensée. L’homme sortit enfin de l’hôtel. Il semblait inquiet et soupçonneux, regardant tout autour de lui, il se dirigea vers sa voiture sans remarquer le jeune homme recroquevillé dans le combi. Les deux voitures démarrèrent en même temps. Steven, au volant de la Volkswagen donna deux coups de klaxon déclenchant l’irruption de John et Andrew comme deux diables sortant de leur boîte. Ils s’engouffrèrent par la porte latérale de la Volkswagen et Steven repartit sur les chapeaux de roues. La petite Ford disparaissait déjà au loin, mais on pouvait encore distinguer ses feux arrière. Steven accéléra et la poursuite s’engagea.
– Coupe tes feux, lui demanda Andrew. Sinon, il va nous repérer, et essaye de rester à distance raisonnable.
– Yes , mais je ne vois pas grand-chose !
– Vas-y, la nuit est claire, reste concentré sur les feux, ça devrait aller.
Les trois garçons ne quittaient pas leur cible des yeux.
– Mais, on prend la même route que ce matin ! s’exclama John. Regardez, il retourne vers le champ où est apparu le crop ! Ralentis, il faut absolument s’arrêter avant lui. Il veut probablement profiter de la nuit pour continuer ses recherches.
Au loin, le combi avait ralenti et ses feux stop indiquaient qu’il allait se ranger sur le bord de la route.
– Arrête-toi ! s’exclamèrent en cœur John et Andrew, il ne doit absolument pas nous repérer.
Steven stoppa immédiatement leur véhicule et profita d’un renfoncement de la route pour le cacher. Ils sortirent sans faire de bruit et sans claquer les portes pour se diriger le plus rapidement et silencieusement possible vers le champ de colza.
La lune était presque pleine, l’absence de nuage et de brume permettait de se repérer facilement. Arrivés au bord du champ, cachés comme le matin par un taillis épais de rhododendrons, ils n’eurent aucun mal à distinguer le mystérieux bonhomme.
Il avait repris son étrange manège.
– Regardez ! dit John dans un souffle, il cherche toujours au détecteur.
– Chut ! répondirent ses deux amis, concentrés sur ce qu’ils voyaient.
Au bout de quelques minutes, ils virent l’homme se pencher et disparaître un moment pour finalement se redresser et se diriger rapidement vers le dernier cercle.
Le manège reprit, il se baissa de nouveau. Cette fois-ci, ce fut plus long. Plusieurs minutes s’écoulèrent, mais toujours rien… Il semblait volatilisé. Au loin, répondant à un congénère éloigné, un hibou hululait. La tension était palpable…
– What do you want ?
Les trois garçons sursautèrent violemment et se retournèrent instantanément vers la voix percutante qui avait claqué comme un fouet juste derrière eux.
L’homme au chapeau se tenait là, le détecteur à la main et un sac rebondi pendant à son côté.
– Vous parlez français ? reprit l’inconnu.
– Yes , euh ! Oui, répondit Steven de mère française et de père anglais, encore tremblant sous la surprise.
– Très bien, figurez-vous que j’ai repéré votre petit manège depuis ce matin, que me voulez-vous ?
– Rien monsieur, juste comprendre, soif de savoir. Nous sommes là pour les crop circles et on vous a surpris en train de fouiller… C’est la curiosité.
Steven avait répondu d’une traite, ses deux amis le regardaient sans comprendre un traître mot de la conversation.
– Écoutez-moi bien, et traduisez pour vos compagnons ! Ce que vous avez vu, c’est-à-dire quasiment rien, doit être oublié ! C’est dans votre intérêt.
Steven traduisit les dernières paroles de l’homme au long manteau dont le regard ne laissait transparaître aucune inquiétude, juste de l’énervement.
Les trois garçons s’étaient lancés dans une conversation âpre.
– Mes deux amis et moi voulons savoir ce que vous avez trouvé dans le champ et que vous cachez dans ce sac. Nous serions même prêts à user de la force. À trois contre un, vous ne faites pas le poids.
L’homme sourit d’une manière énigmatique, posa le détecteur, glissa prestement la main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit un vieux Derringer automatique qu’il dirigea vers eux.
– Et comme ça, jusqu’où êtes-vous prêts à aller ?
Après un moment de flottement, Steven reprit la parole.
– Ok ! Rangez votre attirail, nous sommes juste curieux. Avides de connaissances, comprendre ce qu’on nous cache ! Rien d’extraordinaire, nous ne sommes pas agressifs, mais il y en a marre du mensonge et pour une fois que l’on peut toucher du doigt quelque chose de vraiment concret.
Le regard étrange de l’homme devint très doux, aucune hostilité ne transparaissait dans son attitude et le revolver pendant au bout de son bras avait quelque chose de dérisoire.
Encouragé par le silence, Steven qui ne prit pas le temps de traduire, reprit.
– S’il vous plaît ! On en a assez des mensonges gouvernementaux et scientifiques, c’est pourquoi nous sommes là. Trois copains qui voudraient comprendre. Qu’avez-vous trouvé, et comment saviez-vous qu’un crop allait apparaître cette nuit ?
Andrew et John essayaient désespérément de suivre la conversation avec le peu de vocabulaire français dont ils disposaient, mais ils durent attendre la traduction de leur ami.
L’homme semblait perplexe puis finalement, rompit le silence qui s’était installé.
– Très bien, je vous accorde quinze minutes, mais il ne faut pas traîner ici. Steven résuma succinctement le dialogue à ses amis et ils décidèrent de se rendre dans le combi pour parler.
L’intérieur de celui-ci était un véritable capharnaüm, image apocalyptique de la poursuite matinale. Un peu gênés par l’accueil peu flatteur offert à leur invité surprise, ils poussèrent tant bien que mal, vaisselle, matelas et sacs de couchage pour faire un peu de place. L’endroit était exigu, mais ils réussirent tout de même à s’installer. L’homme au chapeau posa délicatement le sac en tissu qu’il gardait en bandoulière.
– Très bien, dit-il à Steven. Je vais parler doucement de façon à ce que tu aies le temps de traduire. Mais d’abord, qui êtes-vous ?
En deux mots, Steven brossa la situation. Trois étudiants en ingénierie électronique et informatique partageant une passion pour l’extraordinaire, dont entre autre, le phénomène OVNI et les crop circles.
– Et pourquoi me suivez-vous ?
– Tout simplement parce que nous avons quasiment assisté à la formation du crop dans le champ de colza. Nous étions en faction sur la colline à l’est, juste en face de Stonehenge et nous vous avons vu à l’aube. Votre manège nous a intrigués. C’est tout ! Après, nous avons décidé de vous suivre. Voilà, c’est aussi simple. Vous ne risquez vraiment rien de nous !
– Ça, j’avais compris ! Je vous ai repérés dès le début, des amateurs de la filature ! Vous ne risquez rien de moi non plus, même si je reste prudent et sais me protéger comme vous avez pu le constater. Simple précaution. Je m’appelle Baptiste Anselme et suis venu ici sur les indications convergentes d’amis français qui sont des channels réputés.
– Channel ?
– Excuse-moi, un channel est quelqu’un qui reçoit toutes sortes d’informations sous forme de transmission de pensée venant de sphères qui pour l’instant nous échappent. Actuellement, il y a de plus en plus de channels qui reçoivent et seuls ceux qui sont réellement dans l’amour peuvent faire la différence entre le n’importe quoi et le réel. Le problème, c’est le mental qui, combiné à l’ego, rend la canalisation pure quasi impossible, celle-ci étant filtrée par toutes sortes de barrières. Vous comprenez donc qu’une canalisation peut toujours être sujette à caution et nous ne tenons compte que de celles qui se répètent et qui sont captées par différents receveurs. Or, plusieurs de mes amis ont reçu la même info, il fallait venir sur le site de Stonehenge récupérer trois disques de métal. Un d’or, un d’argent, le troisième de cuivre dont la position nous serait indiquée par la création d’un agroglyphe et ceci par nos amis extraterrestres qui essayent de nous aider en prévision des temps très durs qui nous attendent. L’avenir de la planète et des hommes qui l’occupent est en jeu en ce moment et les crop circles ont un rôle à jouer. Évidemment, je parle des vrais crops, ce qui doit représenter à peu près 40 % des formations que l’on peut voir, les autres étant des créations bidons visant à détourner l’attention de la population et surtout à créer le doute.
Le narrateur marqua une pause pour laisser Steven reprendre son souffle. Ses deux amis n’en perdaient pas une miette.
– Un certain nombre d’hommes est en train de s’éveiller, ce qui devrait se propager comme une épidémie et favoriser l’éveil des locataires de notre belle planète qui n’attendra pas les retardataires.
Steven interrompit Baptiste.
– Nous sommes en pleine science-fiction !
– Et oui mon gars ! Mais c’est aujourd’hui et pas demain. Les agroglyphes peuvent paraître de la science-fiction mais ils sont bel et bien là et les rares scientifiques honnêtes sont complètement démunis face à l’ampleur du phénomène. Mais revenons à ce qui nous intéresse. Tous les signes concordent autant sur le plan physique que sur le plan métaphysique et mythologique. La fin des temps a été de nombreuses fois prophétisée autant dans l’apocalypse selon St Jean qu’à travers le calendrier Maya qui prévoit cela pour décembre 2012. Avez -vous vu le célèbre crop qui apparut en août 2004 près du tumulus de Silbury ? Il représentait ce calendrier Maya indiquant encore la même date ! Mais qu’est-ce que l’apocalypse ? Pas la fin du monde bien sûr, juste un changement de paradigme, d’un certain type de vie, de fonctionnement économique, moral. Pour évoluer dans un monde où les valeurs seront totalement inversées par rapport à ce que nous vivons actuellement. Prophètes et channels actuels parlent du passage de la planète terre appelée Gaïa vers la cinquième dimension sachant que nous évoluons actuellement en troisième dimension. Vous comprenez bien que ce passage ne se fera pas sans bouleversements et l’importance de ceux-ci semble dépendre de l’état de conscience global des hommes. Tout cela est en route, la grille magnétique de Gaïa a été changée, la résonance de Schuman qui était stable jusque dans les années 80 a presque doublé aujourd’hui. Il faut bien comprendre que l’avènement des progrès scientifiques pendant le siècle passé s’est accompagné d’une véritable tragédie humaine. Bref , tous les signes sont là. Mais qu’allons-nous devenir me direz-vous ? Deux solutions s’offrent à nous, passer par la mort physique au cours des bouleversements à venir ou augmenter avec Gaïa nos propres vibrations pour passer le cap avec elle.
Steven traduisait mot à mot ces concepts très nouveaux pour les trois amis qui étaient fascinés par ce qu’ils entendaient et qui résonnait en eux comme des évidences. Par l’intermédiaire de son ami, John posa une question.
– Mais comment augmenter nos vibrations et quel rapport avec votre présence ici ?
Baptiste jeta un regard vers l’extérieur pour s’assurer qu’ils n’avaient pas de visiteurs puis reprit calmement.
– L’amour mes amis, l’amour inconditionnel ! Comprendre que tout est dans le TOUT, qu’il n’y a aucune séparation entre tout ce qui existe dans l’univers. Se libérer de la dualité du bien et du mal pour trouver un équilibre au milieu, là où vous comprenez que les choses et les événements « sont », un point c’est tout ! Exit le jugement. Voilà comment augmenter votre taux vibratoire et faire monter celui de votre entourage. Vaste programme qui passe par un véritable lâcher prise. C’est alors que votre état vibratoire sera en phase avec celui de Gaïa et la transition se fera dans l’amour et la douceur pour aller vers un monde de compréhension, d’entraide, d’amour, de respect total envers les autres et l’environnement. Le paradoxe est que plus de gens atteindront cet état et plus le passage sera léger, mais l’inverse est vrai. Ce qui veut dire que l’avenir est entre les mains de notre présent, vous comprenez ?
Les trois garçons médusés acquiescèrent, hypnotisés par l’extraordinaire charisme de leur interlocuteur.

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