Le Dernier Codex
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Description

"Ce que nous appelons le hasard n'est et ne peut être que la cause ignorée d'un effet connu." Voltaire
Julie, éminente spécialiste des livres anciens au Louvre et Julien, grand reporter se rencontrent par hasard à Jérusalem. Ainsi naît l'évidence de leur bonheur. Jusqu'à ce que le destin en décide autrement. Mais l'histoire d'amour continuera à travers les âges.
Marquée par la douleur de la séparation, Julie devra entreprendre la quête demandée par Julien depuis son au-delà : celle de retrouver le Dernier Codex, le récit apocryphe de Julien qui révèle les fondements de notre histoire. Et ce, malgré les attaques de la police secrète du Saint Office du Vatican. Qui parviendra à mettre la main sur ce document deux fois millénaire ?

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Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312041926
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Julie, éminente spécialiste des livres anciens au Louvre et Julien, grand reporter se rencontrent par hasard à Jérusalem. Ainsi naît l'évidence de leur bonheur. Jusqu'à ce que le destin en décide autrement. Mais l'histoire d'amour continuera à travers les âges.
Marquée par la douleur de la séparation, Julie devra entreprendre la quête demandée par Julien depuis son au-delà : celle de retrouver le Dernier Codex, le récit apocryphe de Julien qui révèle les fondements de notre histoire. Et ce, malgré les attaques de la police secrète du Saint Office du Vatican. Qui parviendra à mettre la main sur ce document deux fois millénaire ?
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Le Dernier Codex
Alain Fulconis
Le Dernier Codex
Mémoire d’un bonheur…
















LES ÉDITIONS DU NETµ 22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
A Sylvain et Manon, mes enfants.





























© Les Éditions du Net, 2016 ISBN : 978-2-312-04192-6
Avant-Propos

Ceci est un roman. Un roman d’amour et d’aventures humaines à travers les âges et le monde.
Vous allez faire connaissance avec Julie, une éminente spécialiste des livres anciens et de Julien, grand reporter pour un quotidien français.
Ils ont accompagné mon quotidien pendant plusieurs années. J’ai marché sur leurs traces, j’ai visité les pays où ils ont séjourné. Aujourd’hui, ils vont vivre leurs aventures par votre prisme. Prenez en soin…
L’amour va les réunir pour leur bonheur. Le destin en décidera autrement par la suite.




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Chapitre I
Q UI SAIT D ÉGUSTER NE BOIT PLUS JAMAIS DE VIN MAIS GOÛTE DES SECRETS
L’ ŒNOLOGIE DES LIVRES

D’un pas décidé, Julie sortit de la station Louvre et remonta la rue de Rivoli. Son foulard rouge autour de ses cheveux noirs et ses lunettes de soleil vintage lui donnait un air d’héroïne de film des années soixante.
Trente-cinq ans depuis un mois, elle en paraissait tout juste trente. Svelte, à peine sportive. Quand son emploi du temps le lui permettait, elle fréquentait une salle de sport près de chez elle, dans le quartier Montmartre. Cela lui donnait une charmante allure. Son regard d’un bleu profond ne laissait guère indifférent les hommes qui la croisaient. Elle le savait mais n’en jouait pas outre mesure. Dans la rue, ils étaient souvent cachés derrière des verres fumés. C’était ses pare bises, s’amusait-elle à dire.
Le vent soufflait sur la capitale. De gros nuages cotonneux défilaient dans le ciel. Une rafale plus forte que les autres rabattit le col de son manteau sur son visage. Des papiers se soulevaient et venaient tourbillonner dans l’angle d’un mur.
Après des jours de crachin déprimant, le printemps reprenait enfin ses droits. Le mercure dépassait les quinze degrés. Pas assez pour sortir les petites robes légères mais les bottes fourrées étaient remisées dans les cartons hiver.
Originaire de la Côte d’Azur, elle avait mis du temps à s’adapter au climat parisien. Son travail lui permettait heureusement nombre de déplacements sous d’autres latitudes. Ces voyages étaient son bonheur.
Julie longeait le musée du Louvre et arrivait à la hauteur du passage Richelieu. Elle aimait emprunter cette allée pour se rendre à son bureau. Les chevaux de Marly, majestueux et fougueux, l’attendaient à chacun de ses passages. Il suffisait sans doute d’un rien pour que ces équipages traversent la grande baie vitrée et aillent galoper dans les rues de Paris.
Elle rajusta la sangle de sa sacoche en cuir sur son épaule. Elle débordait de livres, de feuillets et d’une multitude de notes. Elle revenait du Tribunal de Grande Instance où, experte d’ouvrages anciens, elle avait été appelée.
Le procès opposait un libraire peu recommandable et un acheteur un peu naïf. Il s’agissait d’une soi-disant première édition du « Obscura Ci Vitae ». Un livre oublié. Mais précieux. Plusieurs milliers d’euros à la clé tout de même. Très précieux.
Un mois avant le procès, elle reçut le livre des mains de l’avocat de l’acheteur. Le défendeur du vendeur était aussi présent.
Les deux conseils arrivèrent en même temps au troisième étage de l’aile Sully du Louvre. Julie les accueillit à la porte de son bureau.
« Bonjour Messieurs, merci d’avoir fait le déplacement sur mon lieu de travail. Il est exigu mais la plupart du temps je parcours les quatre coins de la planète à la demande des responsables des bibliothèques pour valider des expertises sur des livres anciens. » En deux phrases, les hommes de loi avaient compris à qui ils avaient à faire.
« D’une part, vous êtes sur mon territoire et d’autre part, je suis experte mondialement reconnue. Donc irréfutable. »
Elle se faufila entre les deux chaises empruntées à la salle de réunion et gagna son siège. Elle s’assit et proposa aux deux hommes de faire de même.
« Prenez place, je vous en prie. »
Le bureau était impeccablement rangé. Sur la droite, une lampe opaline en laiton. Venue directement d’Angleterre. Elle lui rappelait ses études à l’université de Cambridge. La bibliothèque était un bijou d’architecture intérieure. Sur les immenses tables en chêne massif, ces lampes à l’abat-jour vert émeraude répandaient une douce lumière. Elle y avait passé des journées entières à étudier des éditions anciennes. Dans ce lieu intemporel, elle se lia d’amitié avec un vieux professeur qui lui enseigna son savoir sur l’encre. Burt Warmbeer. Un homme passionnant et d’une grande gentillesse. L’âge lui voutait le dos. Ses yeux étaient cerclés de montures anciennes. Il avait invité Julie chez lui, à passer quelques dimanches dans son cottage de la banlieue de Cambrigde. Mary, sa femme, préparait le thé et le servait dans un service de porcelaine fine, absolument kitch. La jeune femme savourait ces moments. Burt Warmbeer lui apprenait les secrets de l’encre, de toutes les encres. Il en créait lui-même. Dans son bureau, une vitrine contenait des centaines de petits flacons contenant chacun un liquide de couleur différente. Après le thé, Julie s’asseyait dans un fauteuil en cuir. Elle fermait les yeux et Burt Warmbeer passait sous son nez un flacon d’encre pris au hasard. Elle devait reconnaitre les ingrédients qui la composaient. Au début, elle commit quelques erreurs mais elle mémorisait bien vite et devint rapidement imbattable. Le professeur vieillissait. Il ne venait plus à l’université. Quelques mois avant de mourir, il demanda à l’étudiante de venir passer un week-end au cottage. Le dernier sans doute. Il lui offrit ses livres de notes et de réflexions sur les papiers et les encres. Il lui donna une caisse remplie de flacons d’encre de sa création. Julie commença par refuser.
« Ces flacons ne peuvent avoir d’autres places qu’auprès de vous … » dit-elle doucement en posant ses mains sur celles décharnées du vieil homme.
« Je vous les confie. Prenez en soin. »
Il parlait d’eux comme on parle d’un animal de compagnie. Il mourut quelques semaines plus tard d’une embolie pulmonaire. Sa femme, ne pouvant rester seule sans lui, le rejoignit quelques jours après. Ce fut une grande tristesse pour Julie. Elle obtint son diplôme avec mention. Elle eut une pensée émue pour Burt quand elle monta récupérer son titre à la tribune des mains du doyen.

Quelques flacons de cet héritage étaient posés sur ce que Julie appelait « le mur des souvenirs » derrière son bureau. Avant l’arrivée des avocats, elle avait allumé un bâtonnet d’encens. Les senteurs ambrées flottaient dans la pièce. Souvenir d’une étude en Inde. Chacun de ses voyages lui avait apporté un peu plus de connaissances et de savoir. Il n’y avait pas de nostalgie dans ces souvenirs, juste des points d’ancrage dans le passé où des évènements avaient marqué sa vie.
« Les souvenirs bornent ta route. Ils sont là pour que tu n’oublies pas ton chemin. »
Une phrase que son père lui dît vers l’âge de quinze ans, quand elle lui confia son premier chagrin d’amour.

« Maitre, nous pouvons procéder »
Le silence régnait dans la pièce. Très solennellement, l’avocat sortit d’un attaché-case en cuir noir un paquet emballé dans un papier alvéolé. Il sorti un petit canif au manche en nacre et coupa la ficelle de chanvre. Il déballa le papier doucement et découvrit ainsi l’objet du litige. L’Obscura Ci Vitae. A peine le livre apparu, les sens du toucher, de la vue et de l’olfaction se mirent au diapason. Son regard ne quitta pas le livre. Son nez chassait déjà quelque effluve. Son cœur battait un peu plus vite. Comme l’avocat allait prendre le volume à mains nues pour le donner à Julie, celle-ci l’arrêta d’un geste significatif.
Elle ouvrit un tiroir et en tira une paire de gants en coton immaculé. Elle les enfila et prit d’autorité l’ouvrage. Elle le fit pivoter doucement devant ses yeux dont les coins se plissaient en une multitude de petites rides. Très doucement elle tournait l’ouvrage entre ses mains. Elle le rapprocha de son visage et ferma les yeux. Son nez prenait le relais. Les deux avocats se regardèrent quelque peu surpris du procédé. Ils n’osèrent prononcer un mot. Rien ne venait troubler le silence qui régnait dans la pièce. Ils étaient attentifs à cette gymnastique olfactive.
Le livre tournoya ainsi quelques minutes entre ses mains. Au final, Julie rouvrit les yeux. Elle semblait soupeser le livre. De son tiroir central, elle tira une loupe au fort grossissement. Elle scruta ainsi la tranche. Le bord des pages était irrégulier et elle nota la présence d’une moisissure partielle que son nez lui avait au préalable indiquée.
Elle posa la loupe et remis l’ouvrage dans son papier.
Elle sourit aux deux hommes toujours silencieux. Elle ôta ses gants et pris un bloc note. Elle rédigea rapidement quelques notes. L’avocat remballait le livre. La ficelle coupée ne lui était d’aucune utilité. D’un coup d’œil, la jeune femme comprit son désarroi. Elle ouvrit son tiroir et lui avança son rouleau d’adhésif.
Le conseil de la défense se racla la gorge et demanda :
« Est-ce tout ? »
Regard surpris de Julie dans sa direction.
« Je veux dire… Est-ce que vous ne soumettez pas le livre à une analyse plus… comment dire… scientifique ? »
Sourire naissant sur le visage de l’experte.
« Maître, en toute humilité, aucun instrument n’est apte à me fournir les renseignements dont j’ai besoin pour établir mon expertise. Et vous comprendrez bien que je réserve mes conclusions pour le tribunal. »
« Mais vous n’avez même pas ouvert l’ouvrage… Vous comprendrez, Madame, que je me vois dans l’obligation de demander une contre-expertise… »
« Obligez-vous Maître… faites comme bon vous semble. Nous nous revoyons dans un mois. Au tribunal. Je vous souhaite une bonne journée. »
Tout en parlant, elle s’était levée et les deux hommes avaient fait de même. Ils firent volteface et sortirent du bureau.

Un mois plus tard, elle se retrouvait dans la vingt sixième Chambre du tribunal de Grande Instance de Paris pour livrer les conclusions de son expertise.
Elle fut appelée à la barre et d’une voix posée, elle assassina le libraire en trois points.
« La colle utilisée est à base de silicone. Une matière inconnue à la date d’édition du livre en présence. Nous sommes devant un habile mélange de silicone et d’une poudre d’amande pour en cacher maladroitement l’odeur. Une analyse sera nécessaire pour en connaître exactement les proportions. »
Le libraire se pencha vers son conseil. Celui-ci fit non de la tête.
« Deuxièmement, le livre est trop léger. Le grammage des feuillets utilisés à l’époque était supérieur à 200 gr au mètre carré. Si on rajoute les cartons renforcés et le cuir de la couverture et sa teinture, ce livre devrait peser au minimum près de trois kilos. Or, il en fait à peine la moitié. Les feuillets sont d’origine. La couverture, les ferrures, le cuir et la reliure ne sont pas d’époque. »
L’avocat de la défense se leva et demanda la parole.
« Madame la présidente, pouvons-nous demander à madame l’experte des explications sur sa méthode d’investigation et d’analyse de l’ouvrage ? »
« Veuillez patienter, Maître. Attendons les conclusions de notre experte. Poursuivez madame » demanda la Présidente.
L’avocat se rassit en montrant ostensiblement son mécontentement.
« Et le troisième point, qui clôt mon expertise, est qu’aucune couverture d’une première édition d’une œuvre comme celle du Obscura Ci vitae n’est de couleur noire. Le cuir travaillé à cette époque est toujours dans les tons de brun. Pour ce genre d’ouvrage, la couleur noire était réservée aux œuvres posthumes. »
Le libraire bougeait sur sa chaise. Visiblement mal à l’aise.
« Ma conclusion est la suivante : ce livre est ce que j’appellerai une reconstitution d’ouvrage. Si les feuillets sont bien d’époque, l’enveloppe extérieure à savoir la couverture et l’enrobage du livre est d’une facture très récente. Le carton contient également de la colle. Chose improbable à l’époque. La matière utilisée alors était de fines feuilles de pâte de bois humidifiées dans un mélange d’eau et de gélatine provenant de os de bovidés broyés très finement. Ces cartons étaient alors pressés fortement. Pour parfaire le séchage, on pratiquait un enfumage au bois de hêtre. Cela permettait un séchage très progressif conférant ainsi une parfaite planéité à l’ensemble. Les ferrures n’ont aucune trace de rouille. La matière a été artificiellement travaillée pour paraître vieillie. Dans le dossier que je vous remets, Madame la Présidente, vous trouverez des photos de ferrure datant de cette époque. La différence est probante. Le cuir utilisé ici est un cuir de vachette. En pleine peau. De la belle matière. Mais qui n’a malheureusement aucun rapport avec le cuir de porc utilisé à l’époque. Quant à la reliure, comme je l’ai dit, la présence de silicone et de solvants confond la malveillance. »
Le libraire avait baissé la tête façon condamné. Il se cachait le visage dans ses mains.
« Il s’agit donc d’une contrefaçon. Je reconnais que le travail est particulièrement bien fait mais il dévalue terriblement la valeur première de l’objet. La présence marquée de moisissures dans le corps du livre indique que les feuillets proviennent d’un ouvrage ayant été au contact d’une importante source d’humidité. L’ensemble des feuillets est condamné à terme si aucune restauration n’est effectuée. C’est somme toute un travail de faussaire grossier. »
Silence dans la salle. Le verdict de Julie avait l’impact d’un couperet.
L’avocat de la défense se devait d’intervenir même s’il savait que c’était peine perdue.
« Madame la présidente, » s’offusqua la défense, « devons-nous nous en remettre à un… un nez et une loupe pour toute expertise ? N’y a-t-il pas d’autres procédés un peu plus scientifiques pour élaborer une théorie digne de ce nom ? »
« Que n’avez-vous proposé en temps et en heure une contre-expertise, Maître ? Je ne vois pas de demande en ce sens dans le dossier. Et les conclusions de madame l’experte sont claires et précises. Vous pourrez toujours les réfuter en appel. »
L’avocat se rassit et se pencha vers son client qui opina de la tête.
La présidente du Tribunal se tourna vers son greffier :
« Greffier, veuillez nous donner une date pour le verdict je vous prie. »
Julie n’entendit pas la réponse, elle était déjà à l’extérieur de la 26° chambre. Elle prit deux minutes pour aller saluer une amie au secrétariat.

En regagnant la sortie, elle croisa l’avocat de la défense. Avant que celui-ci ne lui adresse la parole, la scientifique le cloua sur place :
« Il n’y a pas que le nez, Maître… je vais sans doute passer pour une pédante mais que m’importe… La maîtrise du savoir de l’époque et une parfaite connaissance des plus petits détails de la fabrication d’un livre, quel qu’en soit l’âge… voilà ce qui me différencie à la fois d’une machine et de votre client. » Un sourire et un demi-tour sur les talons vers la sortie. En route pour le Musée du Louvre.

A la sortie du passage Richelieu, elle laissa la pyramide sur sa droite et se dirigea vers l’aile Sully. Des centaines de personnes déambulaient sur cette place mythique. Des groupes se faisaient prendre en photo devant la grande pyramide en verre. Certains se penchaient sur les vitres de la petite pyramide comme pour entrevoir les éventuelles traces de l’existence d’un tombeau dans les sous-sols du Musée. Sur le fronton des bâtiments, les grands hommes observés le monde.
Son badge à la main, elle passa le contrôle, salua le gardien et prit l’ascenseur qui l’emmena vers le troisième étage.
Machine à café en ligne de mire. Un breuvage chaud sera bienvenu. Un homme de haute stature attendait son gobelet. Costume en tweed d’une autre époque. Allure très british. Julie reconnut le professeur Arthur Wilthord. Une sommité dans le domaine de l’archéologie. Découvreur de nombre de trésors, son nom était associé aux plus grands travaux des trente dernières années. En Egypte, en Afrique, au Moyen Orient. Un vrai chercheur, de ceux qui trouvent. Il consacre plus de temps au terrain qu’il n’en passe chez lui et à son bureau. Le teint mat et la peau burinée par de longues expositions au soleil dans le monde entier lui donnaient un regard énigmatique. Lui aussi avait les yeux d’un bleu très profond. Tous les voyages qu’il entreprit aux quatre coins du monde n’avaient pas entamé son flegme tout britannique.
Il se retourna et un sourire illumina son visage.
« Mademoiselle Julie… Mes hommages » Il adorait sa collègue. Elle lui rappelait sa fille. Elles auraient le même âge si la maladie ne l’avait pas emportée il y a une vingtaine d’année. Le professeur Wilthord noyait son chagrin en fouillant le passé. Pour oublier le présent.
« Bonjour Professeur » Elle tendit sa main et la prenant délicatement, il lui fit un baisemain tout à fait convenable. Ses pommettes rosirent.
« Vous êtes très printanière. Et votre œil à quelque chose de pétillant ! »
« Je vais vous faire une confidence, Professeur. Je pars dans dix jours en Israël. J’accompagne un groupe d’universitaires au musée du Livre à Jérusalem. » Et en baissant la voix comme si elle dévoilait un secret-défense « J’ai obtenu l’autorisation pour approcher certains des originaux de Qumram. » Pendant qu’elle parlait, le professeur insérait des pièces dans la machine à café. Il choisit un café long non sucré pour Julie. « Jérusalem ? Par Saint Georges… » Le professeur lui coupa la parole.
« Mais, j’y suis dans cinq jours. Sur le chantier de fouilles à quelques deux heures de route de Jérusalem. Avec mon confrère Rehnard, le délégué aux fouilles israélien. Nous serons à proximité de Beisamoun, dans la haute vallée du Jourdain. En parallèle de celles effectuées près du Mur Ouest du Temple. Venez nous rendre visite. Je vous montrerai nos derniers secrets… »
« Ce sera avec joie, Professeur. Et moi, je vous dirai mes trouvailles dans les coffres du Musée du Livre. »
Le professeur récupéra le gobelet et l’offrit à sa collègue.
« Ce sera avec le plus grand des plaisirs, mademoiselle Julie. »
Le professeur s’en retourna vers son bureau quand il se ravisa et revint vers la machine à café.
« J’ai visité ce musée peu de temps après son inauguration. Il est remarquablement construit. Le toit est une sorte de coupole qui a la forme des couvercles qui couvraient les urnes de Qumram. Ces urnes, qu’un jeune bédouin aurait découvertes par hasard, dans lesquelles des Esseniens ont entreposé voici plus de deux mille ans des parchemins de cuir. Mais cela vous le savez aussi bien que moi. Le musée du Livre est une beauté d’architecture. Vous y pénétrez comme dans un sanctuaire. Les lumières sont plus que tamisées. Sur le pourtour, des vitrines referment des fragments de parchemins. La plupart sont des copies pour préserver les originaux. Au centre, sur un tourillon de plus de huit mètres de diamètre ils ont posé une reproduction du manuscrit d’Isaïe. Le plus ancien document écrit en hébreu et complet de surcroît. 17 feuilles de cuir cousues entre elles. Cela donne une longueur totale de plus de 7 mètres. C’est l’un des parchemins retrouvé quasiment intact. »
Les yeux du professeur brillaient à l’évocation de ce musée.
« C’est un patrimoine considérable. Ces textes rédigés en araméen, en grec et en hébreu sont antérieurs de plusieurs siècles aux textes alors connus. C’est étrange ne trouvez-vous pas ? Un seul peuple et trois écritures différentes. Les Esséniens étaient connus pour avoir un mode de vie très austère. On dit qu’ils étaient célibataires et végétariens. Grand dieux ! Comment survivre dans ces conditions ? »
Le professeur leva les yeux au ciel devant cette double perspective.
« Les érudits ne courraient pas les rues à l’époque. Les scribes esséniens ont dû rédiger leurs propres manuscrits. Ce peuple était loin d’être sédentaire. Sur leur chemin, lors de rencontres avec d’autres peuplades, ils ont certainement récupéré ou se sont vu confier des parchemins. A l’approche des romains qui dévastaient tout sur leur passage, vers l’an 70, ils ont caché ces trésors dans les grottes aux alentours de leur campement. Quoiqu’il en soit, un peu moins d’un millier de rouleaux de cuirs et des milliers de fragments de papyrus ont été retrouvés. »
Julie souriait en écoutant le professeur. Elle connaissait évidemment l’histoire de Qumram. Mais c’était sa première visite en Israël.
« Savez-vous que sous le musée a été construit un abri dont l’hydrométrie et la température sont rigoureusement contrôlées. Il renferme des centaines d’archives. Des documents non exposés mais d’une grande richesse. »
« C’est le but de notre voyage Professeur. J’ai demandé l’accès à cette partie du musée. L’accord vient de mettre confirmé par écrit. »
« Grands dieux… » Le professeur la regarda avec envie. « Le Saint des Saints… Ne perdez pas une miette de ce que vous allez voir. Venez me rejoindre sur mon chantier une fois votre visite effectuée. Vous me raconterez vos découvertes. Je vous communiquerai le lieu des fouilles archéologiques par la messagerie interne. » Et se grattant la tête il rajoutât : « Enfin, si j’y arrive ! »
Elle sourit. Elle connaissait le peu d’intérêt du professeur pour la technologie.
Le vieil homme but la dernière gorgée de son café. Il jeta le gobelet dans la poubelle et partit vers son bureau, au fond du couloir. Sa démarche accusait son âge. Sa jambe droite le faisait boiter légèrement. De son côté, la jeune femme rejoignît son bureau en face du grand escalier.
Elle souffla dans le gobelet et but une gorgée de café presque froid. De sa fenêtre, elle surplombait l’aile réservée à l’art égyptien. Le bébé de Champollion. Elle resta là, debout avec son gobelet à la main. A son retour de Jérusalem, elle avait planifié un travail sur les papyrus égyptiens. Ils devaient bien rester quelques secrets à découvrir.
Mais son destin n’allait pas la guider vers l’Egypte.
Pour l’heure, Julie devait finaliser son dossier de voyage à Jérusalem. Installée à son bureau, elle prit le téléphone et appela le consulat d’Israël à Paris. Après s’être présentée à la réception, sa ligne fut dirigée vers le bureau d’Ariel Goldberg. Le chargé des affaires culturelles.
« Bonjour Mademoiselle, Ariel Goldberg à l’appareil. »
« Bonjour Monsieur Goldberg, je viens aux nouvelles quant aux autorisations de mes protégés pour la visite du musée du Livre… »
« Oui… un instant, je prends votre dossier. » Musique d’attente. « J’ai le dossier sous les yeux. Il y a un problème avec l’un de vos professeurs. Nous avons constaté qu’il a fait plusieurs séjours dans divers pays arabes ces dernières années et il aurait fait des rencontres qui nous posent problème. Il va nous être difficile d’accepter sa venue sans que nous l’interrogions sur son activité réelle. Vous comprenez ? »
Le ton était direct. Sans ambages.
« Je comprends d’autant mieux que c’est en fait un éminent spécialiste du monde arabe. Ses voyages s’expliquent par ses recherches en cours. Il est amené à rencontrer beaucoup de personnalités dans le cadre de ses études. Et des personnalités de tous horizons. Il ne refusera certainement pas de venir répondre à vos questions. Je lui demanderai de prendre rapidement contact avec vous si vous voulez bien ? »
« Ce sera parfait ainsi, Mademoiselle. Les pass pour le musée seront à votre disposition début de semaine prochaine. Je vous enverrai un mail pour la confirmation. Vous pourrez alors passer les prendre, ici, au Consulat. »
« Je vous remercie, Monsieur Goldberg. J’appelle monsieur Al Khali. »
Julie appuya sur la touche rouge de son téléphone.
Elle feuilleta son carnet à la recherche du numéro de téléphone du Professeur Al Khali.
Elle tomba sur son répondeur. Elle laissa un message lui demandant de la rappeler au plus tôt sur son portable. Elle passa le reste de la matinée à parfaire son dossier. Un tas de documents à remplir en plusieurs exemplaires, des photocopies et appels téléphoniques qui trainaient en longueur avec l’administration des universités. La matinée fut engloutie sous cette paperasse. Il était midi passé. La jeune femme prit son sac et ôta les documents du tribunal. Elle enfila sa veste et quitta son bureau. Elle traversa la Cour Carré du Louvre encombrée d’un énorme chapiteau. La Fashion Week commençait dans un mois.
Elle prit la direction des quais de la Seine. Juste en face du Louvre, vers le Pont des Arts, dont les balustrades étaient encombrées de cadenas. Liés à ces ferrailles par des amoureux qui jetaient la clé dans le fleuve pour que rien ni personne ne viennent entraver l’éternité de leur amour naissant. A l’image du portail de la maison de Juliette à Vérone.
Le célibat de Julie durait depuis deux années. Quelques rencontres cependant mais jamais très longues ni très importantes. Elle consacrait beaucoup de temps à son travail, sa vraie passion. De son vivant, sa mère revenait invariablement sur le sujet. Elle était inquiète de ne pas avoir de petit fils à s’occuper. Sa fille la rassurait en lui promettant que bientôt…
Elle s’arrêta à la terrasse de sa cantine. Un snack tenu par deux hommes. En couple au travail comme dans la vie. Maxime sortît en voyant approcher Julie. Il prépara une table en passant un coup de chiffon. Il remit le petit vase avec la rose du matin en bonne place et accueillît la jeune femme avec un large sourire.
Il se pencha vers son oreille et comme pour dire un secret, il murmura :
« Gérard est tout chiffon ce matin. Il a encore loupé sa sauce béarnaise… »
Julie rît et voyant sortir le Gérard en question, posa sa main sur sa bouche.
« Il vient de vous dire que j’avais raté la sauce… Mais il ne peut pas se taire ? Je n’en peux plus de lui. Vous ne voulez pas le prendre avec vous ? Il raconte tout à tout le monde… une vraie commère. »
Maxime était reparti vers l’intérieur chercher un menu.
Gérard l’accueillit d’un petit coup de torchon sur le bas du dos. Maxime gloussa de plaisir.
« J’ai un excellent saumon vapeur avec une sauce blanche. »
Maxime ne put s’empêcher de rajouter :
« Celle-ci est réussie. »
Re-coup de torchon plus marqué.
« Mmmh Gardes-en pour ce soir, mon chou. »
Julie les adorait. C’était un bonheur de les voir se chamailler.
Elle commanda le saumon qui se révéla excellent. Elle régla sa note et se dirigea vers les quais de la Seine. Elle aimait passer devant les bouquinistes. Elle connaissait la plupart des tenanciers des petites boutiques vert foncé. Mais elle s’arrêtait toujours pour saluer Thierry, un homme jovial à la barbe taillée et la moustache peignée. La cinquantaine bien portée sur son mètre soixante, avec talonnettes. L’œil était brillant quand il parlait de ses livres. Ils pétillèrent encore plus quand il vit approcher la jeune femme. Il vint à sa rencontre.
« Julie ! » cria-t-il. Des japonais flânant sur les quais sursautèrent. Il ouvrit ses bras et l’embrassa. Elle riait de bon cœur. Entre eux, juste la passion des livres. Rien d’autre n’en débordait.
« Ah ma belle, j’ai un trésor à vous montrer. Une édition de 1861 d’un ouvrage de Théodore de Banville. La mer de Nice. Lettre à un ami. L’ex-libris est gravé par Bracquemond. C’est une édition originale bien sûr, mais rare. Jamais réédité. En pleine percaline de soie beige. Une beauté. »
Les yeux du bouquiniste scintillaient.
La scientifique souriait. Elle adorait venir ici, rencontrer cet amoureux du livre. Il l’avait surnommé « l ’œnologue des livres ». Deux ans auparavant, lors de leur première rencontre sur ce même lieu, la tranche d’un livre avait attiré son attention. Il était posé sur une étagère en hauteur et peu accessible au public. Elle s’y intéressa particulièrement. Thierry fut intrigué par le regard de cette belle jeune femme. Pour sa beauté certes, mais pour la sincérité qui s’en dégageait.
Après quelques instants de silence, il lui proposa une sorte de pari.
« Mademoiselle, si vous devinez, sans ouvrir l’ouvrage, de quelle année date l’édition de ce livre, je vous l’offre. » Il était sûr de lui. Il se lissait un pan de sa moustache en plissant ses yeux.
Julie sourit et prit le livre. Le regarda sous différents angles. Fit jouer la lumière sur sa couverture. Et le porta à ses narines. Elle ferma les yeux et capta son odeur. Elle sentit l’odeur de l’encre, celle du papier. Le cuir de la couverture et la colle utilisée. Au bout de quelques minutes, elle reposa le livre.
Thierry était bouche bée. Sa bouche parvint à s’agrandir encore un peu quand Julie lui annonça non seulement la date de l’édition mais rajouta le nom de l’imprimeur, le grammage du papier et un commentaire sur la qualité de la couverture qui avait perdu de sa superbe. Sans doute une exposition prolongée au soleil.
« Vous aimez les livres vous ? » Thierry était subjugué.
« En quelque sorte, oui… » Répondit pudiquement Julie.
Le bouquiniste, comme convenu, lui offrit le livre. Elle refusa. Thierry l’enveloppa dans un sachet protecteur et le plongea d’autorité dans la besace de la jeune femme.
« Vous êtes exactement comme mon ami œnologue. Vous procédez comme lui avec un verre de vin. Il le prend délicatement. Et il commente d’abord l’aspect. Le regard se porte sur la couleur, les nuances. Il déduit une foule de choses de chaque nuance qu’il voit. Puis l’olfactif. Les arômes, les effluves. Que lui racontent-t-elles ? Il parle de cépages, d’exposition au sud, de la qualité de la terre. Vous procédez de la même façon. Votre attention est sur chaque détail du livre que vous avez entre vos mains. Et puis, chose merveilleuse qu’il m’a été donnée de voir au moins une fois dans ma vie de bouquiniste, vous humez le livre. Il vous raconte son encre, son papier. Les textures n’ont pas de secrets pour vous. Mon ami œnologue et vous savez parfaitement la valeur du trésor que vous avez entre vos mains. Et puis vient la dégustation. Le moment où tout ce que vous avez pressenti devient enfin réalité. »
Julie était sous le charme de cet érudit du bord de la Seine.
« Vous revenez quand vous voulez… j’ai des trésors à vous montrer. » Ce fut la première d’une longue suite de rencontre.
Thierry fit le tour de sa « boutique » vert sombre aux dimensions et à la couleur dûment agréées par la Mairie de Paris. Il revint vers la jeune femme avec un cartable en cuir qui avait vécu. Il en sortit un livre entouré de papier de soie. Plusieurs couches. Il ouvrit doucement chacune d’elles comme on ouvre une rose. L’ouvrage apparut enfin et toujours niché dans sa protection douillette, il le présenta à Julie.
Elle regarda l’exemplaire unique de cette édition.
En parfait état de conservation.
« Pour votre anniversaire. Permettez-moi de vous l’offrir. »
« Mais comment savez-vous… ? »
« Le Louvre n’est pas loin et j’y ai aussi quelque entrée. »
« Mais je ne peux accepter un tel cadeau… »
« Vous l’avez dit Julie, c’est un cadeau et cela ne se refuse pas. J’ai l’honneur de votre amitié et cela aussi est un cadeau pour moi. »
« Thierry… je ne sais que dire. » Les pommettes s’empourprèrent.
« Ne dites rien. Acceptez-le tout simplement. De le savoir chez vous me fait un immense plaisir. Il ne peut être en meilleure place »
« Soit » fit-elle. Elle prit le paquet et referma soigneusement les feuilles de soie. « Mais demain midi, nous déjeunons ensemble. Cela vous est-il possible ? »
« Rien ne pourrait me faire plus grand plaisir Mademoiselle Julie. » La moustache frétillait.
Elle repartait vers le Louvre encore toute émue de ce présent. Elle traversa de nouveau le Carré du Louvre. Une multitude de corps de métiers s’activait pour monter les tribunes.
Une fois à son bureau, elle prit le cadeau de Thierry entouré de papier de soie. La sonnerie de son portable la fît sursauter. Le professeur Al Khali l’appelait suite à son message.
« Bonjour Mademoiselle. Je prends connaissance de votre message à l’instant. J’étais en conférence. Je vous prie de m’excuser… »
« Professeur, interrompît Julie, vous êtes tout excusé. Il faudrait que vous preniez contact avec monsieur Goldberg au consulat d’Israël. De par vos recherches actuelles, vous leur posez quelques problèmes pour qu’ils entérinent votre billet d’entrée sur leur territoire. Ils souhaitent vous parler à ce sujet. »
« Je vois. J’ai l’habitude… c’est la même chose quand je me rends dans les pays du Golfe. J’appelle tout de suite le consulat et je vous tiens au courant. »
Elle raccrocha et posa son mobile. Son attention revint vers le papier de soie. Elle se ravisa et remballa soigneusement le livre dans son sac en papier. Elle prendrait le temps de le découvrir chez elle.
Elle prit le classeur bleu étiqueté « Musée du Livre. Israël. »
La bible de son voyage. Une fiche pour chaque professeur invité. Les contres-marques des billets d’avion. Les coordonnées de l’hôtel et de tous les intervenants sur place. Les demandes d’autorisation et leurs acceptations. La réservation du minibus. Tout était classé. Julie ne laissait rien au hasard. Elle était perfectionniste. Cela lui sauvera la vie plus tard. En Israël et dans d’autres pays également.
On frappait à la porte de son bureau.
« Entrez » lança-t-elle. Le professeur Wilthord passa la tête dans l’entrebâillement de la porte.
« Professeur ! Mais entrez donc » Elle se leva et vint l’accueillir. Le professeur avait fait un arrêt à la machine à café et avait apporté deux gobelets de café chaud.
« Je ne voudrais pas vous déranger mademoiselle Julie. »
« Tss tss tss, vous ne me dérangez jamais Professeur. Que puis-je faire pour vous ? »
Tous deux prirent place sur les chaises devant le bureau. Le vieil homme posa les gobelets sur le rebord du bureau.
« Mademoiselle Julie, tout à l’heure, lors de notre courte entrevue, j’ai tout simplement oublié de vous inviter à la conférence que l’on m’a demandé d’animer. Le sujet portera sur les débuts de l’Inquisition. Et je parlerai très certainement d’un sujet qui vous tient particulièrement à cœur. »
Elle était dans l’attente d’en savoir plus.
« Je vous laisserai découvrir de quoi il s’agit… » Un sourire amusé s’afficha sur le visage marqué par le temps. Il sortit de sa poche intérieure un carton d’invitation nominatif.
« C’est la veille du week-end. J’espère que vous n’avez rien prévu à cette date-là ? »
Elle regarda l’invitation :
« C’est noté professeur. Je serai des vôtres. »
Après un silence, Il fronça les sourcils et se rapprocha de la jeune femme. Sur le ton de la confidence, il ajouta :
« Voilà Julie. Nous allons en Israël à la même époque vous et moi. »
Elle acquiesça.
« Je ne souhaite en aucun cas vous mettre dans l’embarras ni vous causer le moindre souci, mademoiselle… »
« N’ayez aucune inquiétude Professeur. Je suis une grande fille et je pense savoir me débrouiller. »
Elle bouillonnait de connaître la demande exacte du professeur Wilthord.
Il se repositionna sur sa chaise et se pencha en avant. Il regarda Julie un instant et commença à voix basse, presque un chuchotement :
« Connaissez-vous l’existence de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ? »
Julie fut surprise de cette question.
« Oui, j’en ai entendu parler. C’est une officine du Vatican qui serait le prolongement de l’Inquisition romaine. »
« Bien plus qu’une simple officine mademoiselle Julie. C’est une des neuf congrégations romaines à caractère universel. Celles qui font la puissance du Vatican. Elles ont rang de ministère mais leur couverture est planétaire. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi est aussi appelée le Saint Office. Il est effectivement issu de l’Inquisition romaine. Celle-là même qui a jugé Galilée ou Giordano Bruno. A l’époque, ils ont torturé et brûlé des milliers de personnes pour hérésie. Le Palais du Saint Office existe toujours. C’est là qu’avaient lieu les procès, et il servait même de prison. »
La scientifique était perplexe.
« Professeur, quel rapport entre notre voyage en Israël et cette Congrégation en Italie ? »
« Pas en Italie, mademoiselle Julie… pas en Italie. Au Vatican. Ce n’est pas du tout la même chose. En fait l’immeuble du Saint Office est sur le territoire italien. Mais il appartient bien au Saint Siège sous statut d’extraterritorialité. Quand vous êtes au Saint Office, vous êtes dans l’état du Vatican. N’oubliez pas que c’est un état de droit. Le plus petit au monde mais un état tout de même. A la différence qu’il « règne » sur le monde entier ou presque. »
« Cela ne m’explique pas le rapport entre notre voyage et le Vatican… »
« Je vous explique. Effectuer des fouilles en Israël n’est pas de tout repos. Tout commence par l’obtention des autorisations. C’est le parcours du combattant en matière de bureaucratie. Heureusement, ma secrétaire s’en occupe à merveille. Il faut savoir qu’à la moindre pierre soulevée, les autorités juives, musulmanes et chrétiennes vous surveillent. La tension entre ces communautés est telle qu’une nouvelle découverte concernant l’histoire du début de notre ère ferait vaciller dans l’instant les bases de l’une d’elles voire des trois. L’un de nos lieux de fouille est à proximité du Mur. Une zone extrêmement sensible, vous vous en doutez. »
Elle fît oui de la tête. Elle était concentrée sur les dires du professeur.
« Mais à priori, cette zone n’intéresse que les juifs et les musulmans. Les juifs, parce que vous êtes à proximité du Mur et les musulmans parce que vous touchez aux fondations du mont Moriah. Que vient faire ici la Congrégation pour la Doctrine de la Foi qui est d’obédience chrétienne ? »
« Savez-vous, mademoiselle Julie, que l’une des branches très active de cette Congrégation est celle qui s’occupe de l’Index. Depuis 1559, elle publie, sous la gouverne du Vatican, la liste des ouvrages interdits de lecture par les catholiques sous peine minimum d’excommunication. »
« Je suis au courant de son existence. J’en ai entendu parler dans quelques reportages. Est-il toujours d’actualité ? »
« Il est plus que d’actualité. Il est réellement actif dans pratiquement tous les pays du monde. Par le passé, au nom de la sauvegarde de la foi et des mœurs, il a utilisé des moyens peu recommandables pour infliger des… Comment vous dites… des anathèmes à des publications. Ainsi en 1948, Balzac, Voltaire, Hugo, Diderot, La Fontaine, Montaigne, Rousseau… tous ces écrivains qui ont fait par leurs écrits ce qu’en partie nous sommes aujourd’hui ont été mis à l’Index. Interdit de lecture. Comme récemment le Da Vinci Code. Et vous Julie, de par votre connaissance et votre attachement aux livres vous auriez pu finir sur un bûcher. »
Elle frissonna à cette idée.
« Elle est allée très loin dans cette démarche. Usant de la force et parfois de la violence. Sous le couvert du Vatican, il y a eu des milliers de morts. Des milliers de morts. La police secrète créée spécialement à l’époque existe toujours. Avec des moyens autrement plus sophistiqués. »
Le professeur Wilthord bu une petite gorgée du café qui tiédissait.
« Quand je vais effectuer des fouilles en Afrique et que je découvre un morceau de crâne ou quelques vestiges de civilisations anciennes, il y a peu de personnes qui viennent contredire ma découverte. A part peut-être quelques illuminés qui réfutent la théorie de Darwin sur l’évolution. Quand je procède à des fouilles dans des pays où le religieux fait loi, là je dois m’attendre à des contre-expertises en grand nombre. Et je ne vous parle pas des critiques acerbes et parfois même de la violence physique. »
« Vous avez été attaqué Professeur ? »
« Non, pas moi directement. Mon véhicule a été caillassé et un de nos porteurs a été molesté. Il y a cela bien longtemps. Mais revenons à notre voyage en Israël. Comme je vous le disais la police secrète de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi existe toujours. Le pape l’a officiellement dissoute il y a plusieurs années afin de se démarquer de ses actions. Mais elle reste… vivace. Elle est infiltrée de partout. Je sais de sources sûres que cette police est toujours en lien très discret avec la Congrégation. Même si celle-ci s’en défend, les Veilleurs sont sur le terrain. Je ne sais qui les pilote. Et je ne suis pas sûr que les hautes instances de la Congrégation soient au courant des vrais agissements sur le terrain. »
Le professeur but une gorgée de café et posa son gobelet sur le bureau.
« Vous me demandiez le rapport entre cela et notre voyage en Israël ? Voici… »
Julie, penchée vers le professeur, avait ses mains jointes devant sa bouche.
« Quand vous viendrez visiter notre lieu de fouille, soyez extrêmement prudente dans vos paroles. Ne parlez à quiconque de votre réelle activité. Je vous présenterai comme étant une amie de la famille venue visiter Jérusalem. »
Le professeur avala la dernière gorgée de son gobelet. Il le reposa et à voix encore plus basse, comme si la pièce était truffée de micros, il enchaîna :
« La police secrète a voulu s’attaquer aux manuscrits de la mer Morte. Tout cela est resté top secret. Mais les services secrets israéliens ont du intervenir. Quelques temps après, le Vatican était secoué d’une crise financière mémorable. »
Le professeur prit un temps de silence pour bien marquer ce qu’il venait de dire.
La scientifique le regardait fixement, attendant la suite.
« Ils sont partout. Je soupçonne même leur présence… ici. »
« Ici ? Au Louvre ? » Elle cria presque.
« Plus bas, Mademoiselle Julie. Oui, ici, au Louvre. Je n’ai pas de preuve mais je n’en serai pas surpris. Soyez très prudente. Ils sont… comment dites-vous ? Virulents ? »
« Agressifs ? » renchérit-elle « Vous me faites froid dans le dos, Professeur. Sur quoi vous basez vous pour penser une telle chose ?
« Il y a six mois, je devais partir sur un site de fouille en Israël, près de Akraba. Des poteries avaient été retrouvées datant du début de notre ère. Il y avait des inscriptions en hébreu. Le nom de Jésus apparaissait à deux reprises. Et d’autres inscriptions sur ses frères et sœurs. Il y avait des inscriptions qui représentaient un soleil et un… comment dites-vous… Bull ? »
« Un taureau ? »
« Oui ! Voilà. Un soleil et un taureau. Autant vous dire l’importance de la découverte. Nous avions la preuve de la concomitance du culte de Mithra et l’avènement du Christianisme. Et par là même, de la volonté manifeste pour ce dernier culte, de s’imbriquer dans le quotidien en prenant appui sur le culte de Mithra. En résumé, le premier était en plein essor et le second tentait de s’imposer. Cette information n’a pas été publiée. Personne en dehors du responsable des fouilles sur place n’était au courant. Un homme en qui j’avais toute confiance. Il m’a téléphoné pour m’annoncer la nouvelle. Il y a eu un échange de courriers pour les autorisations. Nous taisions le vrai sens de notre démarche. Une fois les fouilles effectuées, nous avions convenu de procéder à des expertises ici dans mon laboratoire avant d’alerter nos confrères, les autorités et le grand public. Je me suis finalement rendu sur place. Notre récolte a été fructueuse. Nous avons trouvé plusieurs fragments de poteries. Et des papyrus. En grand nombre. Vous auriez été enchantée, Mademoiselle Julie. A mon retour sur Paris, j’ai entreposé nos découvertes dans le coffre du laboratoire. Le lendemain, je l’ai retrouvé fracturé et le contenu volé. Plus rien. Vous comprenez ? »
« J’ai appris pour ce vol mais je ne savais pas de quoi il s’agissait. Vous avez déposé plainte bien entendu ? »
« Bien entendu. Et bien entendu l’enquête n’a rien donné. Nous étions pris à notre piège… Comment dire à la police que nous recelions en quelques sortes des pièces d’une valeur inestimable… Le lendemain de ce drame, nous apprenions que l’un des gardiens de nuit de l’aile Sully avait disparu. Vous savez de quelle origine était cet homme ? Italien. Romain exactement. Nous n’avons plus trouvé trace de lui. Virulents… effectivement. Extrêmement virulents. »
Elle était effrayée.
« Professionnellement, je m’en suis toujours voulu. Avant mon départ d’Israël, nous avions convenu avec le responsable des fouilles de copier dans un carnet, les notes et nos rapports ainsi que l’ensemble des textes présents sur les morceaux de poterie. Nous avons photographié chaque objet et chaque parchemin. J’ai appris quelques temps plus tard que ce carnet avait disparu lui aussi. »
Depuis ce jour, je suis très prudent. Je me sens épié. C’est une situation vraiment désagréable. J’ai une totale confiance en votre droiture. Soyez sur vos gardes. Prenez soin de vous. Ici et lors de vos déplacements. »
« Bien sûr Professeur. Je veillerai désormais à cela. Vous m’avez quelque peu effrayée en vérité. »
Le professeur se leva. Sa collègue l’imita et lui ouvrit la porte.
« Pour votre bien Julie. J’en suis désolé, mais c’est pour votre bien. Je ne souhaiterai aucunement qu’il vous arrive quoique ce soit. »
Les yeux du professeur brillaient tristement. Ils étaient pleins de larmes.
La jeune femme le regarda repartir vers son bureau toujours boitant. Une autre vieille blessure. Datant de son expédition en Egypte.
Un goût amer envahissait sa bouche. Il n’avait pas tout dit à sa collègue. Inutile de l’effrayer encore plus. Il avait déclenché l’alarme. C’était déjà bien suffisant. Bientôt Julie lui serait grée de s’être livré ainsi. Cela lui sauvera la vie plus d’une fois, en Israël et ailleurs où la fuite pour sa survie la mènera.
Chapitre II
L A VOUTE ÉTOILÉE , LE PREMIER LIVRE DES HOMMES
L A CONFERENCE DU PROFESSEUR
Extrait de la conférence du professeur Wilthord sur la naissance de l’Inquisition.

La moustache du professeur Wilthord oscillait lentement de haut en bas. Elle trahissait l’impatience du scientifique. Il souhaitait commencer au plus vite sa conférence pour la terminer au plus tôt. Il aimait à dire qu’il ne trouvait pas de plaisir à parler en public. Non pas par timidité mais il ne se sentait pas à sa vraie place. Devoir raconter ses découvertes à un parterre de riches contributeurs lui paraissait un exercice convenu. Même si, au fond de lui, il savait qu’il allait se prendre au jeu et parler de ses recherches avec passion. L’homme était en fin d’une carrière riche en découverte. Le soleil des déserts parcourus avait buriné son visage éclairé par le bleu de ses yeux.
Pour l’instant, il ne pouvait pas s’empêcher de piétiner en coulisse. Il faisait des petits pas dans l’espace confiné entre le rideau, les montants métalliques des balustres d’avant-scène et le poste de régie plateau. Afin de se dégourdir, il bougeait ses orteils. Il se félicitait d’avoir préféré les mocassins plutôt que les souliers vernis, toujours trop rigides. Il avait souffert le martyr lors de sa dernière conférence.
Un régisseur, jeune diplômé, était à ses côtés. Son rôle consistait à gérer le bon fonctionnement des micros et veiller à l’entrée en scène du professeur. Frais émoulu de sa formation, c’était son premier travail. Il était nerveux. Il avait lu et relu la fiche technique de la soirée qui tenait en une demi-page.
« Professeur ? »
Le vieil homme se pencha vers lui :
« Oui ? »
« A mon signal, vous commencerez à marcher. Une poursuite vous éclairera. Ne marchez pas trop vite et rejoignez le pupitre au centre de la scène. Une musique vous accompagnera. Vous avez compris ? »
Le professeur regarda le jeune homme et répondit :
« Je devrais pouvoir y arriver. »
« Super, professeur. Attendez mon signal. »
L’homme de science n’en était pas à sa première conférence en ce lieu. Le jeune technicien ne le savait pas et il tenait à tout contrôler et tout vérifier comme son carnet de bord le lui signifiait. Il était relié à la régie finale par un énorme demi-casque qui lui couvrait une oreille. La tâche n’avait rien d’exceptionnel mais il tremblait de tout son corps. Pas question de commettre le moindre impair. Il était aux aguets. Chaque fois que dans son casque grésillait une indication, il s’immobilisait et plaquait l’écouteur contre son oreille. Le professeur s’étonnait de le voir tant gesticuler dans si peu d’espace.
Le discours d’ouverture s’étirait en longueur. Le président de l’association des Amis de la Recherche, doyen de la faculté de sciences de surcroit, n’en finissait plus de remercier les généreux donateurs.
Le professeur fit un pas vers le rideau et jeta un œil pour voir les premiers rangs. Déjà, quelques personnes commençaient à bailler. Mauvais signe pour la suite.
L’énorme casque vibra d’un message de la régie finale :
« Vire-moi le gars qui passe sa tête derrière le rideau ». Instantanément le jeune homme tira le professeur par la manche, qu’il déforma, et le ramena ipso facto en coulisse. Le régisseur indiqua par geste qu’il ne devait pas déborder sur scène avant le signal.
Le professeur le regarda gesticuler et le fusilla du regard. Dépité, le régisseur montra son écouteur pour justifier son geste.
Le professeur Wilthord était un homme de terrain. Il préférait être au milieu de nulle part à gratter le sol, sous des températures approchant les cinquante degrés, avec son chapeau colonial vissé sur sa tête plutôt que d’être là, à attendre de monter à la tribune pour présenter sa conférence sur la Naissance de l’Inquisition Romaine. La salle était comble. Il était toujours surpris que ses discours aient autant de succès. Une fois l’an, ces réunions permettaient d’engranger de substantifiques sommes d’argent pour contribuer à financer des fouilles exceptionnelles. En échange, à son corps défendant, il se devait de donner des nouvelles de l’état de ses recherches et surtout de ses découvertes. Des personnalités du monde entier venaient participer à ces soirées autant culturelles que gastronomiques. Le rendez-vous était très couru. Les généreux donateurs se réunissaient dans le salon Opéra de l’Intercontinental dans le neuvième arrondissement de Paris. L’adresse de cet établissement, la rue du Scribe, avait plu au professeur.
Ils appréciaient particulièrement ce moment où ils pouvaient croire que la science était à leur portée. Ils comprenaient à peu près tout et en tiraient un orgueil non dissimulé.
Pour les chercheurs de renom, c’était l’occasion de rencontrer des confrères et d’échanger quelques points de vue sur des projets en cours. Pour les autres, riches particuliers ou présidents de quelques consortiums, ils participaient afin de lier connaissances avec les sommités scientifiques présentes.
La soirée débutait par un dîner gastronomique servi aux trois cent cinquante bienfaiteurs. Depuis le début de la matinée, Marc Serrail et sa brigade composée de dix-huit chefs et commis s’affairaient en cuisine. Le thème retenu était autour du désert. Un défi pour ce chef doublement étoilé.
Le discours du doyen touchait à sa fin. Sur un ton lénifiant, il concluait :
« La science, qui ne serait pas grand-chose sans l’aide de généreux donateurs tels que vous, vous remercie. » Il se tourna vers la coulisse et tendit le bras en signe d’invitation à venir le rejoindre.
« Et c’est avec émotion, que j’invite le professeur Wilthord à monter à la tribune pour nous parler de ses découvertes à propos de la naissance de l’Inquisition. »
Le professeur rajusta son nœud papillon. Il tira les pans de sa veste et épousseta ses épaules de poussières invisibles.
Le régisseur leva la main au-dessus du dos du professeur. Une seconde à peine et le faisceau de la poursuite allait se figer sur le rideau derrière lequel attendait le professeur.
Celui-ci vérifia pour la troisième fois que les feuillets de son discours étaient bien dans la poche intérieure de son veston.
Musique. Poursuite. La main du régisseur vint percuter l’épaule du vieil homme. Celui-ci faillit perdre son équilibre. Il se rattrapa rapidement et tourna vers la coulisse sa tête des mauvais jours. Le regard horrifié du régisseur était pétrifié dans un rictus nerveux. Accompagné du rond de la lumière de la poursuite, il atteignit le milieu de la scène. Applaudissements. Fin de la musique. Applaudissements. Le doyen serra longuement la main du scientifique. Le président s’éclipsa. Le professeur récupéra son discours et se racla la gorge. Il posa à plat la vingtaine de feuilles manuscrites et remonta ses lunettes sur le haut de son nez. La salle était parcourue par des murmures. Quelques « chut ! » les firent taire.

Il profita de cet instant pour balayer du regard les premières tables à la recherche de visages connus. Son ami de toujours, Gaston Angelil, éminent spécialiste du Moyen Orient lui fit un discret signe de la main. Le côté droit de la moustache du professeur se souleva légèrement. Son regard parcourut d’autres tables et s’arrêta sur le visage attendu : Julie. Il était ravi de sa présence.
Il s’éclaircit de nouveau la voix et commença sa conférence :
« Merci monsieur le président. C’est toujours avec une certaine émotion que je prends la parole devant vous. Heureusement, j’éprouve également beaucoup de plaisir. »
Quelques rires traversèrent la salle.
« Si j’avais du faire cette conférence quelques siècles plutôt, je n’aurais pu la continuer sans passer en jugement, être taxé d’hérétique et de finir la soirée sur un bucher. Tout cela dans l’heure. J’ai tout de même vérifié l’accès aux sorties de secours, si des fois, parmi vous, des Veilleurs armés jusqu’aux dents voulaient m’interrompre de façon assez définitive. »
Des rires accompagnés d’applaudissements parcourent l’assemblée. Cette entrée en matière donnait le ton de la conférence. Le sujet pouvait laisser envisager une suite rébarbative de date historique avec son chapelet de noms dont personne n’avait entendu parler. Il avait su en deux phrases capter l’attention de son auditoire. Mais surtout, c’était un signal fort vers des émissaires de la Congrégation. Leur présence n’était pas avéré mais qu’importe, le professeur prenait les devant. Julie fut surprise de cette introduction dont elle connaissait le fondement.
Les membres du Directoire de la Société des Sciences Appliquées laissaient carte blanche au professeur pour le choix du thème de ses discours. Ils avaient grande confiance en cet érudit. Plusieurs ouvrages écrits de sa main témoignaient de sa culture et de sa facilité à vulgariser les aspects compliqués de ses découvertes.
« Comme le laisse présager le titre de cette conférence, je vais vous parler des preuves de l’existence d’une inquisition dans le premier siècle de notre ère. Mais pour rendre ce sujet moins… comment dire moins âpre ou plutôt plus… comestible… vous constaterez par vous-même les implications dans notre société d’aujourd’hui des principes qui ont gouverné cette confrérie d’antan. Cette inquisition primitive a donné naissance à un système idéologique qui prônait la puissance de la violence au nom de leur Dieu pour atteindre leur but ultime : suivre la voie unique. Oh My God. Que fait-on en ton nom. Des exemples récents confirment malheureusement que d’une part cette stratégie est toujours d’actualité et d’autre part, que la bêtise humaine est sans borne. »
Le professeur prit le verre déposé sur l’étagère du pupitre et but deux gorgées.
« Revenons quelques deux mille ans en arrière. Nous sommes en l’an 80 de notre ère. Jésus est mort depuis une cinquantaine d’années. Certains le disent ressuscité. Ces apôtres et ses disciples parcourent le monde pour annoncer la bonne nouvelle. Mais dans les villages, les villes, les campagnes, l’histoire de Jésus n’intéresse que peu de monde. Il est mort et ressuscité ? La belle affaire. Pourquoi lui ? C’était le fils de Dieu ? Le scepticisme était bien ancré dans la population. Les premiers chrétiens, farouches défenseurs de l’idée du Fils de l’Homme, de son message universel et de sa résurrection, supportaient mal d’être remballés par des gens de peu de foi ou dont les âmes versaient depuis des lustres dans d’autres croyances.
A ce sujet, je vous propose de tenter de répondre à cette question :
Pouvez-vous me dire qui est né d’une vierge, un vingt-cinq décembre, qui s’appelait le Rédempteur, voire le Messie, qui avait douze compagnons et fut enterré dans un tombeau dont il se releva trois jours après ?
Est-ce que le premier nom qui vous vient à l’esprit est celui de Mythra ? Alors vous avez vu juste.
Et la légende ne s’arrête pas là.
Certains sont même allés jusqu’à amalgamer ces schémas avec d’autres divinités.
Pouvez-vous me donner le nom de celui qui est né dans une grotte un vingt-cinq décembre d’une vierge. Naissance annoncée par une étoile à l’Est et attendue par trois hommes sages. Il enseignait au Temple et fut baptisé à trente ans. Il eut douze disciples et il ramena à la vie un certain El-Azar-us…El-Azar en hébreu. Il marcha sur l’eau et fit des miracles. Il fut enterré dans un tombeau et il ressuscita. Il était le Messie, le bon berger… Si vous pensez au dieu Horus de l’Egypte ancienne, alors vous avez juste.
Vous en voulez un autre, tout aussi étonnant ?
Comment se nomme celui qui né d’une vierge et dont le père était charpentier. A sa naissance, il y avait de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Il fut baptisé dans un fleuve. Il ressuscitait les morts et faisait des miracles. Il vécut pauvre et aima les pauvres. Il fut crucifié entre deux voleurs mais ressuscita et monta au ciel. Il est considéré comme le Rédempteur et ses disciples lui donnèrent un nom qui signifiait « pure essence » à savoir Jézeus…
Quel nom vous vient à l’esprit ? Jésus ? Non. C’est le messie indien Krishna qui correspond à cette description. Aussi bizarre que cela puisse vous paraître. Mais retenez bien de cette démonstration que derrière tout cela se cache des mystifications et des manipulations. »
Un murmure parcourut la salle. Le professeur, plutôt content de son effet, esquissa un sourire. Il leva la main pour ramener le silence et il reprit la parole.
« Oui, je sais… Je suis en train de mettre en péril les bases d’un système éducatif et je suis conscient que j’ébranle quelque peu les certitudes de la plupart d’entre vous. Je ne prétends en rien que Jésus n’ait pas existé, qu’il soit un imposteur encore moins. Je suis même convaincu du contraire. C’était loin d’être un illuminé. Qui suis-je pour prétendre connaître la vérité ? Ce que nous savons par contre, c’est que de tout temps, les hommes ont usé de malice voire de force pour contraindre les peuples à se soumettre à de nouvelles idées ou de nouveaux gouvernements. Je vous ai fait voyager de deux mille ans en arrière. Allons plus loin. Bien avant les pharaons égyptiens.
Un des principes qui distingue l’homme de l’animal, c’est la pensée. L’homme prend conscience de son existence et du mystère qui l’entoure.

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