Les armes Silencieuses 2071
172 pages
Français

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Les armes Silencieuses 2071 , livre ebook

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Description

Quand, en 2071, une navette de transport se crashe hors des zones sous contrôle du gouvernement, le pilote survit. Cet accident va lui donner l’opportunité d’en apprendre plus sur la façon dont les grandes crises des années 2020 ont été gérées… sur les illusions dans lesquelles on maintient la population.
Ça n’est pas vraiment de la science-fiction. On connaît déjà l’influence considérable des réseaux. Les neurosciences et l’intelligence artificielle sont largement employées et étudiés par les publicitaires comme par les conseillers en communications. On sait manipuler un homme, un groupe ou une foule. Mais pour être efficace il faut des moyens considérables, la capacité d’adapter ces méthodes à chaque individu et une éthique pas trop contraignante…
Les techniques existent déjà, les moyens évoluent rapidement. Ça se passe sous nos yeux…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 novembre 2020
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312078731
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Armes Silencieuses 2071
Philippe D. Roger
Les Armes Silencieuses 2071
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Autres œuvres du même auteur :
– La Soulimoune et autres histoires du paradis
– 2017, l’illusion démocratique
– La Prophétie d’Aïzan
www. Soulimoune .fr
© Les Éditions du Net, 2020
ISBN : 978-2-312-07873-1
1 – Le réveil
Je reprenais conscience dans un local sombre. Ma tête me faisait mal, tout mon corps était douloureux et engourdi. Mon esprit était confus. J’avais une sensation de ne reprendre possession de mon être que difficilement et lentement. Rien de ce que mes yeux parvenaient à distinguer ne me semblait familier. J’étais allongé sur le dos, et la seule source de lumière apparente semblait être ce trait lumineux, un peu en hauteur plus loin que mes pieds…
Je restai un long moment immobile, le temps que mon cerveau se remette à mouliner à peu près normalement. Je m’efforçais de maintenir mes yeux ouverts de plus en plus longuement. Et ils étaient attirés par la barre lumineuse sur ma droite, au bout de ce qui semblait être ma couche. Avec le temps je percevais qu’elle était irrégulière, fine à un bout et plus large à l’autre, une espèce de triangle étiré. Puis m’est venue l’impression que la lumière qui en émanait devait être celle du jour. Et je comprenais finalement que cette barre était bien l’interstice d’un volet grossier qui fermait mal et qui laissait passer la lumière du jour…
Il n’y avait pas de construction aussi approximative dans les Zones Urbaines … Mon corps s’était crispé avant même que l’idée ne se formalise clairement dans mon esprit… J’étais chez les Parias .
Cette découverte m’avait fait l’effet d’un électrochoc et mon cerveau encore vasouillard jusque-là s’était brusquement animé, passant d’un état léthargique à celui de panique. Il fallait que je me sauve, que je me lève et que je me tire d’ici pour rejoindre une zone de sécurité. J’esquissai un mouvement pour me relever, mais je ressentis une vive douleur à l’épaule gauche. En y portant la main droite, je m’aperçus qu’elle était solidement bandée. J’essayai de bouger mes jambes, mais là aussi, ma jambe gauche se signala par une souffrance intense un peu au-dessus de la cheville. Ma tête semblait prise dans un étau. Je n’étais pas en état de courir la campagne et encore moins de me défendre. Je me reposai sur ma couche en reprenant ma respiration et c’est là que les souvenirs se mirent à affluer. La navette, le crash…
* * *
Je suis conducteur de navette. Enfant j’étais fasciné par ces vaisseaux qui passaient dans un souffle au-dessus de chez nous. Elles étaient spectaculaires, belles, majestueuses et représentaient une sorte d’évasion par le fait qu’elles sont destinées à relier les Zones Urbaines entre elles. La réalité est évidemment moins poétique. Pendant les premières années, il m’arrivait souvent d’être chargé de délivrer personnellement des messages ou des colis privés, et cela m’a permis de visiter un peu les autres Zones, mais la plupart du temps, je ne fais que des sauts d’aéroport en aéroport… Ce qui n’est pas très excitant. Ce service de messagerie est d’ailleurs notre véritable raison d’être parce que les navettes sont entièrement automatisées, ce qui réduit pratiquement notre rôle à de la surveillance pendant le vol. Bien sûr, tous les ans nous faisons des stages en simulateur, de façon à rester capable de reprendre la main sur la machine et de la faire atterrir à l’aide des commandes de vols, mais dans la pratique, peu d’entre nous ont eu à utiliser réellement ces commandes. Ces navettes sont très fiables. D’ailleurs les navettes affectées, celles qui vont d’un fournisseur unique à un client ou une filiale en ne transportant qu’une sorte de produit, sont la plupart du temps totalement automatiques.
Au départ d’une escale, je me livre à une rapide inspection visuelle et réglementaire de l’extérieur de la carlingue. Toutes les navettes se ressemblent, elles ont la forme d’un gros boudin, aplati en dessous et profilé aux extrémités. À l’arrière elles sont munies d’un système d’ailerons stabilisateurs. Celles que je pilote sont des NVG800, à deux dérives verticales qui supportent les moteurs propulseurs, reliées à leur sommet par un aileron horizontal orientable, et sur les côtés deux autres ailerons fixes. Les moteurs magnéto-sustentateurs sont intégrés à la carlingue et ne sont donc visibles que par-dessous, ou plus rarement par-dessus ! Ces navettes ne servent qu’au transport de marchandises. Les êtres humains voyagent le plus souvent par jet. Aussi il n’y a pas de hublot. Seulement la bulle transparente du cockpit à l’avant.
Au moment de décoller, c’est l’intendant qui m’apporte la valise. Le plus souvent une mallette qui contient sur une clef les éléments du plan de vol initial, les documents concernant la marchandise, les codes déverrouillant les containers, et quelques courriers matérialisés importants et confidentiels qui seront pris en charge directement par l’intendant du port d’arrivée.
Pénétrer dans une navette est facile parce qu’elle repose sur quatre vérins qui, sur des surfaces plates comme le tarmac d’un aéroport, mettent la carlingue à ras de terre. On y monte donc par quelques marches intégrées à la porte de soute avant. Et on accède au cockpit par l’intérieur.
Le cockpit ne comprend que 5 sièges : un pour le pilote, en avant au milieu, deux sur les côtés en retrait et deux au fond, adossés à la soute. La plupart du temps les quatre sièges passagers sont inoccupés, mais il arrive que pour diverses raisons de services des membres de la compagnie ou des officiels occupent les autres sièges.
Ce jour-là, j’avais un passager, un autre pilote, plus jeune, qui se prénommait Julian. Il avait été chargé de délivrer un colis dans la Zone Urbaine Bordelaise, et revenait avec moi comme simple passager. Je le connaissais un peu. C’était un gars de ma taille aux cheveux bruns soigneusement coiffés, mince, et au visage étroit. C’était le genre de type qui ironisait sur tout, avec toujours un peu de condescendance dans la voix et dans l’attitude, comme s’il était un peu au-dessus des contingences ordinaires. J’y voyais plutôt un manque de maturité et ne me sentais pas vraiment d’affinité avec lui, mais c’était un passager… Il avait juste la même combinaison que moi, argentée, avec une bande rouge verticale de chaque côté, de l’épaule à la cheville. Il avait pris place sur le siège à ma droite et enfilé ses écouteurs.
La procédure de démarrage est simple. Le pilote met la main gauche sur l’identificateur biométrique, puis frappe le code de la machine sur un clavier. Ce mécanisme déverrouille le contrôle de la navette. Puis le pilote doit afficher la destination. La plupart du temps, il ne s’agit que d’une simple validation parce que nos navettes font le plus souvent des allers-retours entre deux points et la machine affiche par défaut le point de départ du vol précédent. Et puis l’écran central affiche successivement, le check-up météo sur le trajet, le plan de vol, et le check-up technique, qui comprend la vérification de la charge énergétique, le contrôle des capteurs, et des moteurs, la fermeture des portes de soute et le verrouillage de la cargaison, la déconnexion de toutes les liaisons mécaniques établies avec le sol pendant l’escale… Le pilote valide successivement chacune de ces phases, et l’appareil envoie alors une demande d’autorisation de décollage au contrôle de l’aéroport.
Dès que l’autorisation est donnée, le bouton de validation passe au vert, et le pilote peut lancer le décollage.
La machine se soulève alors sur ses vérins pour permettre un meilleur fonctionnement des moteurs de sustentation. La navette décolle, s’oriente face au vent s’il y a lieu pour permettre au moteur propulseur de compenser celui-ci. En effet la plupart des aéroports n’autorisent que le décollage vertical des navettes, le déplacement horizontal n’étant autorisé qu’à partir d’un certain seuil qui peut différer d’un aéroport à l’autre mais que la machine connaît.
La navette rentre alors ses vérins et à partir de ce moment-là, le rôle du pilote se limite à quelques contrôles et exceptionnellement une intervention technique. Nous avons une formation assez poussée de ce point de vue.
Julian m’avait proposé une partie de Fodus, un jeu holographique, mais, je ne goûte pas vraiment ces amusements. J’ai de la lecture… Il pouvait faire passer le son de son jeu sur son casque de navigation et ainsi m’épargner les cris et les couinements de ce genre de divertissement.
Les navettes ne sont pas très rapides : un peu plus de 100 km/h. Les marchandises ne doivent pas être malmenées et la priorité est donnée à l’économie. À ces vitesses-là, elles n’ont pas besoin d’aller chercher l’air allégé des couches hautes de l’atmosphère et restent le plus souvent entre cinq cents et mille cinq cents pieds. Seule une couche nuageuse très basse ou des conditions météo particulières les poussent un peu au-dessus.
Peu avant de sortir d’une Zone Urbaine, deux petites barrettes lumineuses s’allument en bleu clair de chaque côté de l’écran de contrôle, et un indicatif sonore se fait entendre. C’est le signal pour le pilote. On lui conseille alors de vérifier les paramètres de vol et leur évolution. Si une anomalie apparaît, il est préférable d’envisager un atterrissage d’urgence dans la Zone que dans le no man’s land de l’interzone. On survole à ce moment-là le plus souvent de vastes décharges et quelques sites industriels qui sont implantées en limites des Zones Urbaines.
Et en franchissant la frontière, les barrettes passent au jaune, et resteront ainsi jusqu’à ce qu’on pénètre dans une autre Zone.
J’aime bien survoler l’interzone. C’est sauvage, plein de végétation. De jour, on aperçoit parfois un village de Parias , une rivière, des animaux… Les Parias n’ont pas de grands troupeaux ni de grandes surfaces cultivées, mais c’est curieux, j’ai beau savoir que ce milieu est hostile, il a toujours exercé sur moi une sorte de fascination.
Cette fois, la nuit est tombée peu après que nous sommes sortis de la Zone . Il n’y avait pas grand-chose à voir, si ce n’est quelques faibles lueurs de l’habitat des Parias et le relief reconstitué sur l’écran grâce aux radars de la navette. Je m’étais plongé dans ma lecture…
Après environ trois heures de navigation, une alarme retentissante m’a brusquement sorti de ma concentration. Un voyant carré orange était allumé, son information se répétait en clignotant sur l’écran : « défaut de la source d’énergie ». Je restai un moment interdit. Le niveau d’énergie avait été validé au décollage, et la consommation vérifiée à la sortie de la zone était tout à fait normale. C’était juste impossible. Je ne me suis pas longtemps perdu en conjectures. Nous avons ressenti une brusque secousse et la navette avait pris une inclinaison vers l’avant gauche, symptôme de la déficience d’un des magnéto-sustentateurs. Et plusieurs alarmes se sont mises à hurler pendant que le tableau de bord s’animait et que l’écran était envahi de messages… C’était critique. Nous étions loin des Zones Urbaines, et il y avait un problème majeur. Mais l’urgence était de stabiliser la navette. J’ai débloqué la manette « pilotage manuel ». Mais le couvercle qui devait dégager les commandes manuelles ne s’ouvrait pas. Certains de mes collègues m’avaient raconté que parfois, l’appareil oubliait qui était son pilote et qu’il fallait se réidentifier pour avoir accès aux commandes. Je posai ma main sur l’identificateur biométrique et tapai frénétiquement le code de la machine. Mais rien n’y faisait. Je me suis alors tourné vers Julian. Lui aussi était pilote, peut-être la machine accepterait-elle son identité à lui. Au milieu du vacarme des alarmes je lui hurlais de venir. Mais Julian était tétanisé, figé dans son fauteuil, les yeux écarquillés, le visage bigarré par les éclats lumineux des voyants des alarmes. Ses yeux m’ont fixé un instant, je tâchais de lui agripper la main malgré les secousses de plus en plus fortes, il avait réagi, mais il était engoncé dans son harnais de sécurité et n’en trouvait plus le déverrouillage. J’ai compris que nous allions nous cracher mais que je n’avais pas mis mon propre harnais. Trop tard ! La navette a touché une première fois le sol en me projetant au plafond du cockpit, et je suis retombé durement sur le tableau de bord. Puis au deuxième contact, elle a dû heurter un relief, parce que l’arrière s’est soulevé et elle a entamé un mouvement de bascule cul par-dessus tête. Et alors qu’elle se retournait, la verrière du cockpit est rentrée en contact avec une grosse roche. De ma place j’avais juste vu la roche fracasser la verrière et pénétrer dans le cockpit et je suis allé m’écraser dessus la heurtant de l’épaule. La navette a poursuivi sa bascule et sa course en allant s’écraser au-delà du rocher. Moi j’ai glissé du rocher dans une espèce de faille.
Le vacarme s’est tu. J’étais meurtri mais restais conscient. J’ai essayé de me hisser à l’extérieur de l’anfractuosité rocheuse dans laquelle j’étais tombé. Mais j’avais un bras et une épaule qui ne répondaient plus. Et puis il y a eu une forte explosion. Une lueur aveuglante est passée par-dessus le rocher qui me séparait de la navette, des projectiles de toutes sortes ont percuté le sol et les roches aux alentours, et un souffle m’a balayé et repoussé au fond de mon trou. J’ai perdu connaissance…
* * *
Je m’étais réveillé ici. Dans cette cellule sombre. Qui sentait une odeur forte et indéfinissable. Il n’y avait qu’une explication. J’avais été récupéré par les Parias , et ils avaient fait de moi leur prisonnier. Et ça n’était pas le plus rassurant. Ces gens qui vivaient en dehors de toute civilisation étaient réputés peu accueillants, certains avaient des mœurs féroces. Il se disait qu’ils torturaient leurs prisonniers par jeu, et même qu’ils les battaient à mort pour attendrir leur viande avant de les manger ! Je n’avais jamais accordé beaucoup de crédit à ces légendes mais maintenant que j’y étais confronté, j’avais peur. Et puis une chose était certaine, c’est qu’ils vivaient sans aucune hygiène, et que chez eux circulaient de nombreuses maladies éradiquées chez nous. Les gens qui revenaient de chez les Parias étaient rares.
Mes yeux maintenant habitués à l’obscurité distinguaient les contours de la pièce dans laquelle j’étais. Contrairement à l’idée que je me faisais d’un cachot, elle était assez encombrée. C’était un local d’environ trois mètres sur cinq. J’étais allongé sur une couche, qui devait être à près d’un mètre du sol, le haut du corps légèrement relevé. À ma droite il y avait une paroi, apparemment de bois, qui se prolongeait au-delà de mes pieds sur deux à trois mètres. Il y avait des meubles bas et au-dessus, la fenêtre avec le volet qui fermait mal. Sur le mur d’en face, qui lui semblait être de maçonnerie, il y avait une porte en bois. et de chaque côté des rayonnages avec des boîtes, des bocaux et plein d’objets qu’il m’était difficile d’identifier dans la pénombre.
À côté de moi il y avait un meuble à peine plus haut que le lit, sur lequel il y avait un bougeoir, avec les restes d’une chandelle consumée. À l’autre bout, il y avait un fatras d’outils contre la paroi, parmi lesquels je distinguais une pelle et des balais…
J’aurais pu utiliser certains de ces objets comme une arme… Décidément mes geôliers ne semblaient pas se méfier de moi. Soit ils étaient vraiment sûrs d’eux et de mon handicap à cause de mes blessures, soit…
Et si je n’étais pas tombé en interzone, loin de chez les Parias ? Non, j’étais à plus de deux heures de ma Zone de départ et à plus d’une heure de la Zone parisienne où je me rendais. Même en dérivant fortement pendant les quelques minutes de la panne, nous nous sommes crashés très loin de toute Zone Urbaine. Les contrôleurs ont dû recevoir les messages d’alerte émis par la navette et être en mesure de nous localiser précisément, mais les secours n’ont pu arriver tout de suite. Et si j’avais été secouru par des Urbains je serais à l’hôpital, ou chez moi, ou au pire dans un logement Urbain… Et ceci n’y ressemblait pas. Qu’était devenu Julian ? La terrible explosion survenue après le crash, ne me laissait pas beaucoup d’espoir qu’il soit vivant…
* * *
Mes spéculations laborieuses furent interrompues par des bruits qui venaient de l’extérieur, puis plus précisément de derrière la porte en bois. Il y avait des gens qui parlaient, parfois fort, riaient, déplaçaient des objets… Il y avait des voix d’hommes et de femmes. Je distinguais mal ce qui se disait, les mots me semblaient déformés. On avait ouvert des portes ou des volets dans la pièce d’à côté et un fin trait de lumière apparaissait sur le cadre de la porte.
Je renonçai à me trouver une arme. Ils étaient nombreux, et dans l’état où j’étais, je n’aurais pas pu m’en servir efficacement. Je restais silencieux, figé sur ma couche, le dos moite, le cœur battant trop fort, les sens en éveil… Après tout, ils m’avaient gardé en vie jusqu’à maintenant. Alors autant voir ce qui allait arriver et miser sur un arrangement.
Je n’eus pas à attendre longtemps, quelques instants plus tard, la voix d’un homme a semblé se rapprocher, et presque aussitôt la porte s’est ouverte, apportant un flot de lumière dans la pièce et la silhouette d’un géant qui se tournait vers moi. Il devait m’apercevoir, au fond de la pièce, mais je ne le distinguais qu’à contre-jour, et il était phénoménal. Ses épaules étaient tellement larges que mes yeux passaient de l’une à l’autre pour apprécier la distance, et il tenait la poignée de porte entre deux doigts, comme j’aurais saisi une graine de céréale pour ne pas l’écraser…
– Alors, on est réveillé ?
Je restais figé, incapable d’articuler un mot. Ce n’était même plus la peur qui me tétanisait, mais le sentiment d’impuissance devant ce monstre qui aurait pu m’écraser d’une main par inadvertance. L’homme s’était dirigé vers la fenêtre, avait soulevé le crochet et poussé les volets. La pièce fut aussitôt envahie par la lumière du jour et je pus le voir distinctement. L’éclairage adoucissait quelque peu ses formes et ses proportions, mais il n’en restait pas moins impressionnant. Il avait des bottes, une salopette de grosse toile grise et une chemise qui avait dû être rouge ou marron. Un collier de barbe, qui hésitait entre le brun et le roux, encadrait un visage rond ou s’inscrivait un immense sourire. Il me fixait d’un regard vif, un peu ironique :
– Comment tu te sens ce matin ?
S’il n’y avait eu ses premiers mots sur le réveil, j’aurais eu du mal à comprendre cette dernière injonction. L’homme parlait bien la même langue que nous les Urbains , dans une version plus proche de celle des siècles précédents, mais avec un accent incroyable. J’avais entendu un : « kômin tut’saon s’mâatin » et j’avais traduit.
Il ne s’était pas formalisé de ma non-réponse, et s’était approché de moi.
– Je vais t’aider à te redresser. Va bien falloir que tu avales un peu quelque chose…
Il avait empoigné un oreiller d’une main, et j’avais pendant un quart de seconde craint de finir étouffé. Puis il avait introduit l’autre de ses immenses paluches derrière mon dos et avait poussé délicatement vers l’avant. Le mouvement m’avait arraché une grimace parce que mon épaule tirait autrement sur la blessure. Il avait arrangé les oreillers derrière mon dos et m’avait repoussé délicatement sur ce dossier improvisé avec un sourire de satisfaction.
– On va t’apporter de quoi boire et manger. Ça ne te fera pas de mal parce que tu as vraiment une haleine de chèvre.
J’ignorais quelle odeur avait le souffle d’une chèvre, mais je supposais un instant que cela devait ressembler à celle de la colle épaisse qui empâtait ma langue et mon palais à l’instant. Chez les Urbains on aurait évité une telle remarque, de peur de mettre son interlocuteur mal à l’aise. Mais lui ne devait pas s’encombrer de ce genre de délicatesse. Avant de sortir il s’était tourné une dernière fois vers moi :
– Ça va ?
Toujours incapable de prononcer le moindre mot, j’esquissais un petit mouvement de tête affirmatif qui sembla le rassurer. Il avait laissé la porte entrebâillée, même pas fermée. D’ailleurs, il l’avait ouverte sans qu’il y ait un mouvement de clef ou de verrou au préalable. Et visiblement le volet n’était maintenu fermé que par un simple crochet. Je n’avais jamais été enfermé.
Quelqu’un allait venir m’apporter de quoi me restaurer. L’angoisse qui m’avait saisie à mon réveil, quand j’avais découvert que je n’étais pas dans une Zone sécurisée, puis quand j’avais entendu des gens envahir la pièce à côté de mon refuge, s’était apaisée. J’allais peut-être pouvoir poser des questions. Il fallait que je puisse parler. Ça m’évitera au moins de passer pour un demeuré. Je me raclais la gorge et essayais de saliver, d’assouplir mes lèvres et les muscles de ma mâchoire…
* * *
Au bout d’un quart d’heure, la porte avait été à nouveau poussée. C’était une femme qui tenait un plateau. Elle était de taille normale. Elle m’adressa elle aussi un magnifique sourire. Je n’aurais pu lui donner un âge précis. Elle avait un visage aux traits doux, mais plutôt carré, avec une mâchoire assez forte pour un visage féminin. Mais ce qui fascinait, c’était ses yeux : des yeux gris-bleu, clairs, sereins, rieurs, tendres et confiants. Il me vint à l’esprit que si tous les hommes que j’entendais débattre dans la pièce d’à côté étaient du même acabit que mon précédent visiteur, cette femme devait être capable de les calmer par la seule force de son regard. Elle avait une épaisse chevelure grise en partie ramassée au-dessus de sa tête et dont l’extrémité pendait derrière. Elle avait un pantalon de la même toile grise que la salopette de l’homme, une chemise bleu clair, et une large ceinture lui entourait la taille. Elle était pieds nus. Elle m’avait salué en souriant.
– Bonjoie ! Te voilà donc revenu parmi les vivants ! Je suis sûre que tu dois avoir soif !
Elle avait le même accent que le géant. Elle avait posé le plateau sur le meuble en repoussant le bougeoir, et avait rempli un verre avec l’eau d’une carafe. L’homme sentait un peu la sueur. Elle avait une odeur troublante, qui n’avait rien à voir avec les parfums dont se couvraient les Urbaines. Elle me tendit le verre doucement jusqu’à ce que je puisse le prendre avec la seule de mes mains qui était vraiment mobile.
Je buvais d’un trait, lui rendais le verre en articulant un « merci » encore étouffé.
Elle était assise, une fesse sur le bord du lit. Elle remplit le verre à nouveau. Puis se saisit de l’assiette.
– Si je te pose le bol sur les cuisses, Tu vas pouvoir te débrouiller ?
– Oui… Je crois… Merci… Où suis-je ?
– Chez nous ! Dans un village de ceux que vous appelez… les Parias je crois ?
Ses mots semblaient l’amuser… Je goûtai le plat. Il y avait des morceaux de légumes et des choses que je n’étais pas sûr d’identifier. Le goût était très fort, très parfumé, plutôt agréable néanmoins. La faim m’avait fait oublier la prudence la plus élémentaire. Cette nourriture aurait pu être empoisonnée, ou droguée… Elle s’était levée, mais j’avais besoin de réponses. Je lui demandais :
– Pourquoi m’avez-vous amené ici ?
– Ça nous a paru mieux que de te laisser mourir près des débris de ta navette…
– Qu’attendez-vous de moi ?
– Que tu te remettes rapidement sur pied, qu’on n’ait plus à venir te nourrir dans cette remise…
Elle semblait s’amuser à chacune de mes questions.
– Il faut que je rentre en contact avec le Contrôle… Il faut que je les prévienne…
– D’ici, ce n’est pas possible. Il n’y a aucun des moyens de communication que vous employez, chez les Urbains. Quand tu pourras te déplacer, nous trouverons une solution. Ton épaule est sérieusement abîmée, il y a trois fractures et il faut la maintenir immobile. Mais ta jambe, c’est beaucoup moins grave. Le coup a été violent mais l’os n’est pas cassé. Tu pourras bientôt te tenir sur tes jambes et gambader comme un lapin… Mange pour l’instant. Je reviens tout à l’heure.
Je n’ai jamais vu de lapin. Et ceux que les médias nous montrent, sont dans de petites cages, et n’évoquent pas la gambade… L’expression m’avait paru curieuse… Mais j’étais chez les Parias. Je l’interpellai encore une fois juste avant qu’elle ne sorte :
– Dites… Il y avait un autre homme avec moi, dans la navette… Vous savez si…
– Non . Apparemment , tu as été éjecté mais si quelqu’un était à bord de la navette il n’a pas pu survivre à l’explosion qui a suivi le crash. Tu es le seul survivant. Je suis désolé. C’était un de tes amis ?
– Non…
J’ai entendu les occupants de la salle voisine repartir, mais quelqu’un avait dû rester ranger les reliquats de leurs agapes, parce que j’entendais le choc de vaisselles à côté. Comme elle l’avait dit, la femme était revenue un peu plus tard, récupérer le bol et remplir la carafe d’eau, ainsi qu’une grande bassine. Elle m’avait montré ce qu’ils avaient prévu pour que je puisse faire un peu toilette et satisfaire à mes besoins immédiats, le reste de la journée. Elle avait ajusté mes coussins et m’avait demandé :
– Besoin d’autre chose ? Si tu n’as pas froid, je laisse la fenêtre ouverte. Un peu d’air frais ne te fera pas de mal, tu as un teint de déterré… Ah au fait, moi c’est Margot. Margoline en vrai, mais tout le monde m’appelle Margot. Et le costaud que tu as vu ce matin c’est Barnard. C’est chez lui ici. C’est lui qui viendra t’apporter à manger ce soir et qui sera là cette nuit si tu as besoin de quelque chose… Euh… Et toi ?
– Mmm… Moi c’est Ocriss. Merci pour ce que vous faites pour moi…
Elle avait eu un petit hochement de tête et un sourire à peine perceptible.
– Le temps va peut-être te paraître long… Est-ce que tu aimerais un livre ?
Je la regardais sans vraiment comprendre, alors elle était sortie et revenue aussitôt avec un truc parallélépipédique qu’elle avait posé sur ce qui me servait de table de chevet à côté de la carafe. Sur le dessus il y avait marqué « Croc-blanc » Et « Jack London ». Et elle était sortie avec un petit geste de la main.
Un livre… J’en avais entendu parler, et même vu sur des photos d’archives, mais je n’en avais jamais vu de près. Chez nous ils étaient considérés comme des inutilités inflammables…
Après un instant d’hésitation je saisis l’objet, difficilement parce qu’il me fallait le prendre sur la gauche avec ma main droite seule valide. Je le posai sur mes genoux, et pour la première fois de ma vie, feuilletais un livre. Les caractères étaient lisibles, mais leur taille était figée… Chaque face de chaque feuille correspondait à peu près au contenu d’un écran de liseuse… Mais comme le contenu était imprimé une fois pour toutes, il fallait autant de faces de feuilles de papier que la taille du texte réclamait d’affichages et cette histoire en contenait visiblement des centaines ! Un microprojecteur ou une liseuse bien moins volumineux, pouvaient contenir des millions d’histoires comme celles-là, en version doublée audio ! Alors que leurs bibliothèques devaient tenir une place considérable pour quelques milliers de livres ! De plus le papier était jauni et pénalisait le contraste.
L’histoire se passait dans un monde ancien et rustique, probablement proche de celui des Parias , avec des préoccupations loin des miennes ou de celles de n’importe quel Urbain , avec un éloge du retour au milieu naturel, et une âme, et des intentions prêtées aux animaux… Après l’effet de curiosité, j’abandonnais la lecture fatigante.
* * *
Barnard revint le soir avant le coucher du soleil. Il avait passé la tête dans ce qui était ma chambre pour s’assurer que tout allait bien, et quelque temps après était revenu avec deux bols fumants, d’une pitance indéfinissable mais fort odorante. Comme Margot , il avait posé son plateau sur le meuble à côté de mon lit et m’avait tendu un verre qui contenait une boisson translucide d’un rouge foncé, en m’invitant à boire. Puis il était retourné dans l’autre pièce chercher une chaise.
En voyant que je n’avais pas bu le breuvage, il s’était mis à rire.
– Bois ça ! Sinon ta viande sera trop dure même après cuisson, ça ne servirait à rien qu’on t’engraisse !
Il s’était retourné, tout en riant de bon cœur, et avait attrapé une boîte sur les étagères en face de mon lit. Il me montra le contenu, et je n’y voyais que des fleurs séchées que j’aurais été bien en peine d’identifier… J’en déduisis qu’il s’agissait d’une sorte de tisane…
– Ça t’aidera surtout à récupérer… C’est avec ça que je l’ai préparée. Il n’y a pas mieux pour les contusions…
Il avait replacé la boîte dans les étagères, s’était assis sur la chaise et avait posé un des bols sur mes cuisses de façon que je puisse le maintenir en place avec ma main handicapée. Il m’avait tendu une cuillère, avait attrapé l’autre bol et s’était mis à manger.
– Ça ne vaut pas le pot que Mika et Margot nous ont préparé ce midi, mais tu vas voir. Ça se laisse avaler. C’est à base de pommes de terre. C’est ma spécialité.
J’étais incapable de terminer ma ration. J’étais loin d’avoir son appétit ! Nous avons échangé quelques mots sur leur régime alimentaire où il apparaissait qu’ils mangeaient peu de viande, et ne consommaient les laitages que sous forme de fromages. Barnard promit de me montrer ses cultures…
Je l’interrogeais ensuite sur mes vêtements. Je m’étais réveillé avec un maillot découpé autour de l’épais bandage qui immobilisait mon épaule, et un pantalon qui me descendait à peine en dessous du genou. Cela avait le mérite de laisser apparent le bandage autour de ma jambe. Mais je lui demandais ce qu’était devenue ma combinaison de vol.
– On l’a conservée. Elle est dans le meuble à côté de toi. Mais tu vas avoir du mal à l’enfiler parce qu’on a dû la découper à ton arrivée ici. Il fallait bien qu’on sache si tu n’avais pas d’autres blessures que celles qu’on voyait.
– Et j’avais aussi une espèce de bracelet noir au poignet…
– Pas en arrivant ici… Tu as dû le perdre au moment du choc… Ou alors ceux qui t’ont amené ici s’en sont débarrassés.
– Débarrassé ! Mais ce bracelet est un identificateur ! C’est pratiquement le seul moyen que les Urbains ont de me retrouver…
– Ben ouais…
« Ben ouais ». C’est tout ce qu’il trouvait à dire ! Ce bracelet était un lien vital pour moi. Il me permettait d’espérer que les miens me retrouvent, bien que je n’aie aucun moyen de communication direct… Et c’est tout ce qu’il trouvait à dire. Il me vint à l’idée que peut-être ne voulait-il pas qu’on me retrouve et que la destruction du bracelet était intentionnelle… Je décidais d’attaquer sous un autre angle :
– Margot m’a dit qu’il vous était possible de signaler ma présence aux Urbains pour qu’ils viennent me chercher. Que me faut-il faire pour cela ?
– Attendre un peu ! Tu comprends qu’on n’a pas vraiment envie de voir débarquer tes petits copains dans notre village. Par le passé ils ne se sont pas toujours conduits avec bienveillance… Alors il faut que tu puisses te déplacer et qu’on organise tout cela. Mais ne t’inquiète pas. Si Margot t’a dit ça, c’est qu’elle s’en occupera en temps et heure…
Il s’était levé, avait remis nos bols sur le plateau puis avait annoncé.
– On va regarder cette jambe maintenant.
Et il s’était mis à enlever mon bandage en soulevant ma jambe avec un vrai savoir-faire et une infinie délicatesse. Les énormes doigts de ce géant avaient une étonnante habileté et une toute aussi inattendue douceur. Une fois ma blessure à nue, je pus l’observer et juger de mon état. Barnard avait un avis personnel tout aussi étonnant à ce sujet :
– Mais c’est beau tout ça… Tu vas rapidement pouvoir galoper !
J’étais moins séduit que lui par ce que je voyais. Ma jambe était bleue, et sur le côté il y avait une tache sombre presque noire aussi longue que ma main, comme si une croûte s’était formée. Bernard avait nettoyé ma jambe avec une sorte de tissu imbibé d’un liquide froid qui me semblait alcoolisé, puis avait passé une pommade sur toute sa longueur en la faisant pénétrer doucement. Puis il avait refait le bandage, m’avait aidé à m’allonger pour la nuit et était sorti de la chambre.
Je suis resté seul avec mes pensées et mes interrogations.
2 – La révélation
Dès le lendemain, je m’efforçai de me lever. Au premier contact de mon pied sur le sol la douleur avait été assez vive, mais en y allant progressivement et en m’appuyant sur tout ce que je trouvais, j’ai pu avancer jusqu’à la fenêtre. Mes efforts ont été mal récompensés. À quelques mètres de la maison Il y avait un bosquet d’arbres et de feuillus divers qui bouchait la vue. Et les meubles mis devant la fenêtre m’empêchaient de me pencher au-dehors sans faire des acrobaties que mon état ne permettait pas. Je trouvai au fond de la pièce, parmi les outils, un manche qui pouvait me servir de canne et me dirigeai vers la porte.
Je pénétrai dans une grande pièce. Le plafond était assez haut et laissait apercevoir une charpente de bois et un plancher. Au milieu il y avait une grande table avec une douzaine de tabourets autour. Sur la gauche une partie du mur était encombrée, comme je l’avais pressenti, d’une bibliothèque où il y avait bien un millier de ces livres de papiers. Deux fenêtres vitrées donnaient sur l’extérieur et en m’avançant un peu je pouvais distinguer une sorte de place entourée de maisons. Au fond de la pièce il y avait ce que j’identifiais comme un appareil de chauffage rustique et un meuble devant lequel était placée une chaise, qui devait certainement être ce que les anciens appelaient un « secrétaire », un endroit pour écrire ou lire, sur du papier. Je m’attendais à y trouver un de ces crayons à encre ou même une plume et un encrier comme sur certains tableaux vus dans les musées. Il y avait aussi deux fauteuils à bascule en bois… Sur le mur en face il avait une autre porte qui donnait certainement vers l’extérieur et à droite un escalier permettait d’accéder à l’étage. À ma droite il y avait une ouverture vers une pièce lumineuse qui devait être l’endroit où ils cuisinaient… J’apercevais plusieurs plats vides empilés sur la paillasse.
Peu sûr de moi, je me suis assis sur le tabouret le plus accessible, et je suis resté un instant là pour observer le décor et récupérer de mes efforts.
Il y avait différents objets de décorations, la plupart artisanaux, des bougies, éteintes à cette heure, qui contrastaient avec la rampe au-dessus de la table qui semblait être un appareil d’éclairage moderne plus proche de ceux que nous connaissions en Zone Urbaine . Sur une petite étagère il y avait un cadre avec une photo de groupe. Une photo à l’ancienne, 2D, sans animation ni support lumineux. Il y avait aussi quelques cadres de petites dimensions qui me semblaient être des portraits, et divers objets à usage probablement décoratif. Le tout paraissait simple, spacieux et plutôt confortable. Même si les matériaux utilisés ne permettaient certainement pas le niveau d’hygiène que nous avions dans les Zones Urbaines .
Je renonçai à visiter plus en détail, et même à me traîner jusqu’à la porte. J’étais sûr qu’elle n’était pas verrouillée… Ça aurait été stupide avec la fenêtre de ma chambre grande ouverte à l’arrière de la maison !
À l’approche de la mi-journée, de ma couche, j’ai entendu comme la veille, la troupe envahir la pièce d’à côté. Ils parlaient clair mais sans crier, riaient beaucoup. Un peu plus tard la porte de séparation s’était ouverte et une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux bruns était rentrée un plateau dans les mains.
– Bonjoie ! Moi c’est Vétiane. Je suis sûre que tu as une petite faim.
Je me suis redressé sur ma couche en faisant basculer mes jambes vers le sol :
– J’ai cru comprendre que ça serait plus simple pour vous si je pouvais manger, avec les autres… Je tiens à peu près sur mes jambes et je peux me déplacer, au moins jusqu’à la pièce d’à côté… Alors si ça vous va…
Elle avait marqué un temps d’arrêt puis agrandi ses yeux et son sourire :
– Bien ! Barnard a encore fait des miracles où tu as une sacrée bonne nature !
Elle avait fait demi-tour sur place et repris le chemin de la grande salle en appelant :
– Mika ! Viens donc aider notre invité à se déplacer jusqu’à la table. Il va manger avec nous.
Je m’étais mis debout quand le dénommé Mika était rentré dans la remise qui me servait de chambre. Un autre géant ! Un peu moins large que Barnard , un peu plus jeune aussi, la peau mate, la barbe rasée et les cheveux noirs bouclés, vêtu de la même salopette de toile que Barnard mais avec une espèce de chandail tricoté… Je me fis la réflexion, pas vraiment opportune, que si ce vêtement avait été tricoté à la main, il avait fallu des mois pour couvrir une telle surface ! Après m’avoir salué du même « Bonjoie » que les autres, avec le même accent, Mika m’avait aidé à progresser jusqu’à la table avec la même patience et la même délicatesse que Barnard .
En pénétrant dans la grande pièce je marquai une pause pour saluer à la ronde. D’un « bonjour » très urbain.
Je remarquai tout de suite l’absence de Margot. Barnard était à la cuisine avec une jeune femme plus petite et mince à la peau noire. Les grandes migrations étaient ralenties depuis des années, et privés de moyens de transport performants, les Parias ne devaient pas en connaître beaucoup. Cette jeune femme devait donc être ici depuis quelques générations… J’en eus confirmation très vite ! Cassine parlait avec le même terrible accent que les autres.
Il y avait aussi Gernal , un blond barbu, moins massif que les autres mais dont la musculature semblait vigoureuse. Et puis Sizane , une toute jeune fille aux cheveux blonds elle aussi, Martian et Carlo , au sortir de l’enfance. François , dont les traits dénotaient une origine asiatique, et Romain , un homme plus âgé, aux cheveux blancs.
Gernal a pris de mes nouvelles. Son ton était moins chaleureux que celui des autres, mais son regard était franc et amical. Les autres ont écouté respectueusement mes réponses puis Barnard avait amené un plat qui contenait les mêmes courges farcies que celle qui était dans l’assiette que Vétiane avait posée devant moi. Et avant de s’asseoir, il s’était adressé à l’assemblée, un torchon toujours dans la main :
– Prenons un instant pour savourer le bonheur d’avoir de la si bonne nourriture et de si bons amis avec qui la partager.
Le silence s’était fait dans la salle et je le respectais. Puis il avait pris les couverts et avait servi Sizane, et les autres avaient pioché leur part dans le plat.
Ce qui me frappait chez ces gens, c’était leur continuelle gaieté. Ils souriaient tout le temps, riaient beaucoup, s’adressaient respectueusement à chacun, plaisantaient d’un rien, se complimentaient réciproquement de tout…
Je réalisai subitement ma curieuse situation. J’étais blessé, loin de tout ce que je connaissais, sans moyen de transport et de communication avec le monde Urbain, aux milieux de gens que je ne connaissais pas et dont je ne connaissais pas les intentions, et je me sentais étonnamment serein.
* * *
Le lendemain s’écoula de la même façon. J’avais juste la satisfaction de récupérer relativement rapidement l’usage de ma jambe, même si mon épaule me demandait beaucoup de précautions dans mes mouvements.
Et puis le quatrième matin se passa différemment. À l’heure du midi c’est Mika qui était venu me chercher.
– Nous mangeons en face chez Gernal, tu viens ?
Il me tendait une sorte de veste en toile que j’enfilai par un bras et qu’il avait attachée de l’autre côté. Puis il m’avait accompagné à l’extérieur jusqu’à une autre maison de l’autre côté de la rue. Mika n’avait ni la tenue ni l’allure d’un infirmier, mais son aisance naturelle montrait quelqu’un habitué à apporter son aide. Les habitations se ressemblaient toutes avec leur toit à double pente recouvert de brindilles d’origine végétale. Je remarquais que la plupart supportaient ce qui me paraissait être des capteurs solaires. Dedans il y avait une grande pièce avec une table et un poteau central qui soutenait un plancher, qui devait permettre d’occuper l’espace sous le toit. Elles étaient regroupées sans géométrie précise autour d’une place allongée où trônait une sorte de hall ouvert fait d’un simple toit de chaumes reposant sur des poteaux.
Avec les enfants, il y avait une vingtaine de personnes chez Gernal, ce qui était beaucoup pour la pièce pourtant spacieuse. J’y retrouvais Margot venue à ma rencontre dès mon arrivée. Elle m’avait proposé de m’asseoir tout de suite à la table. Des visages que je ne connaissais pas me souriaient. Et deux enfants étaient venus tout près de moi pour me toucher, puis avaient éclaté de rire quand je leur avais dit bonjour.
À la fin du repas nous eûmes droit à ce qui me semblait être une pâtisserie, un mets sucré avec des fruits. Comme tout ce dont les Parias se nourrissaient, le goût était fort, mais objectivement… C’était délicieux.
Il faisait beau dehors et la porte était restée grande ouverte. Quand chacun s’était levé pour débarrasser la table, j’en avais fait autant, mais ma bonne volonté ne compensait pas ma maladresse de manchot, et c’est Cassine qui m’avait pris mon bol des mains en riant. Je me dirigeai vers la porte et m’appuyai sur le chambranle en observant la place où les enfants se courraient déjà après, et où deux chiens se prélassaient à l’ombre des arbres.
Margot m’avait rejoint :
– Ça va ?
– Oui, merci. Je vais plutôt bien. Mais Margot, sans vouloir abuser, j’aurais aimé qu’on parle de ce contact avec les miens. Je dois rentrer chez moi. Je ne veux pas vous bousculer et j’apprécie vote hospitalité, mais… C’est important pour moi.
Elle avait eu un sourire en regardant dans le vide devant elle, puis m’avait dit :
– Viens
Et en disant cela, elle était passée devant moi et m’entraînait de l’autre côté de la rue, à côté de la maison de Barnard , sous un arbre, une sorte d’érable, qui bordait la place du village. Il y avait là quelques pierres, plates sur le dessus, à hauteur de siège qui semblaient nous attendre. Nous nous éloignions ainsi de l’agitation et du brouhaha de la maison de Gernal et l’ombre du feuillage et le vent léger qui parcourait la place nous procuraient une douceur bienfaisante. Elle m’invita à m’asseoir, marqua une pause et me demanda
– Penses-tu que les Urbains soient désireux de te récupérer ?
– Mais enfin, je suis un des leurs ! J’ai un métier, des amis. Nous avons un système médical qui pourrait prendre en charge mes blessures ! À ma connaissance les Urbains récupèrent toujours les leurs ! J’ai moi-même participé à certains rapatriements entre les zones… Pourquoi en serait-il autrement pour moi ?
Le visage de Margot était sérieux. Pas sévère, toujours bienveillant, mais elle ne souriait plus vraiment.
– Combien de navettes du même genre que la tienne sont en service dans le monde ?
– Je ne sais pas. Ma compagnie en possède plus de vingt mille. La NVG800, qui est le modèle que je pilotais a été produite à plus de cent quatre-vingt mille exemplaires… Mais sur la planète on doit dépasser le million de navettes.
– Et les crashs sont fréquents ?
– Non. On n’en parle vraiment que quand la navette fait des dégâts importants, suivant le lieu où elle tombe. Mais si on exclut les atterrissages d’urgences, qui eux restent maîtrisés, les vrais crashs, il doit y en avoir moins d’un par an sur la planète…
– Et les navettes explosent souvent dans ces cas-là ?
– Non. Elles sont très sécurisées. Je n’avais jamais entendu parler de tels phénomènes depuis que je suis moi-même pilote. Dans la plupart des cas, l’équipage s’en sort indemne, même si la navette est rarement réutilisable. L’explosion de la NVG800 que je pilotais est certainement due à un élément de la cargaison… Même si d’après mon bordereau de fret, je n’étais pas supposé transporter de matière dangereuse… L’enquête le dira…
– Et dis-moi, ces navettes ne sont utilisées que pour les transports interzones, c’est-à-dire d’une Zone Urbaine à une autre ?
– Oui. À l’intérieur d’une même zone il y a d’autres réseaux plus rapides et plus efficaces, comme le loop ou les Sliders.
– Les navettes survolent donc plus souvent l’interzone, là où habitent ceux que vous appelez les Parias, que les Zones Urbaines elles-mêmes ?
– Oui. Nous estimons que les quatre cinquièmes de notre temps de vol s’effectuent au-dessus de l’interzone.
– Que se passe-t-il habituellement quand un crash survient dans l’interzone ?
La succession de questions de Margot commençait à me déranger. Visiblement Margot connaissait les réponses à ces questions, elle m’amenait simplement à les confirmer. Elle semblait avoir une logique, comme si elle voulait m’amener à un point précis. Et la dernière question m’avait fait hésiter, parce que je n’avais pas de réponse précise.
– C’est rarement le cas… La plupart des crashs ont lieu au-dessus des Zones Urbaines… C’est normal, l’atterrissage et le décollage sont les phases les plus critiques d’un vol. Et puis nous pensons que le contrôle automatique des navettes peut être perturbé par l’abondance des systèmes de communication sans fils dans ces parages, alors qu’au-dessus de l’interzone, il y a beaucoup moins d’émetteurs…
– Ainsi les Urbains construiraient des navettes plus sûres quand elles survolent nos territoires que quand elles survolent les leurs ? Tu as connu d’autres pannes aussi graves que celle-ci dans ta carrière ?
– Non, seulement des incidents mineurs. À quelques reprises j’ai dû rejoindre mon aéroport de départ, et j’ai même fait un atterrissage d’urgence mais sans dégâts, et la navette a pu redécoller.
– Ton seul crash a donc eu lieu dans l’interzone. Pardonne-moi toutes ces questions, mais j’en ai encore une. T’est-il arrivé de voir certains de tes collègues quitter leur poste, disparaître de la circulation sans qu’ils n’en aient jamais manifesté l’intention auparavant, et sans que rien ne laisse présager leur départ ?
– Bien sûr. Il y a ceux qui partent pour raison de santé… Ça ne prévient pas toujours. Et puis il y a eu plusieurs cas de pilotes qui au cours de leurs déplacements se trouvent une maîtresse dans une autre Zone que celle d’où ils viennent, et qui, du jour au lendemain déménagent et mettent fin à leur contrat. Ils ne tiennent pas à retourner dans leur Zone d’origine ou leur épouse légitime et parfois une famille les attendent ! Et il y a aussi ceux qui reçoivent une « promotion opportune », c’est-à-dire une promotion qui répond à un besoin pressant de la compagnie. C’est souvent intéressant, mais c’est à prendre ou à laisser, dans l’heure !
– Et que deviennent leurs navettes ?
– Je ne sais pas ! Elles sont rapatriées ou revendues. Les flottes se renouvellent constamment. Mais Margot, pourquoi toutes ces questions ? Quel rapport avec une possibilité de prendre contact avec les sauveteurs Urbains ?
Margot me fixait de ses yeux clairs, elle m’observait, avec une sorte de compassion dans le regard. Feignait-elle pour m’embobiner ? Si c’était le cas elle était très forte. Et tous les autres mimaient leur gentillesse avec talent.
– Nous n’avons pas les mêmes informations et la même vision des choses que toi sur les crashs de Navette . Dans la réalité, il y en a bien plus dans ce que vous appelez l’interzone qu’en Zone Urbaine , logiquement. Mais à chaque fois, ils se terminent par une explosion. Votre gouvernement ne veut pas que sa technologie tombe entre nos mains, ou que nous récupérions les marchandises transportées, ou encore, craint que nous kidnappions ses sujets pour leur faire un quelconque chantage… Peu importe. Mais ce qui est certain c’est que vos navettes sont programmées pour s’autodétruire 15 secondes à une minute après un crash quand elles tombent dans l’interzone. Même si nous pensons que le Contrôle se garde une possibilité de différer cette explosion à distance. Les navettes qui se crashent dans l’interzone et leurs passagers sont simplement rayés de la carte, et disparaissent définitivement de vos tablettes.
– Mais c’est absurde ! Pourquoi le Box ferait-il ça ? Nous avons largement les moyens de récupérer une navette crashée, son contenu et son équipage quel que soit l’endroit où ils sont tombés.
– Ils viennent… Après un crash, ils envoient un jet des gardes-frontières qui arrive sur les lieux 10 à 30 minutes plus tard et qui sécurise l’endroit en restant en suspension au-dessus. Puis ils envoient un cargo-prédateur qui, sans atterrir lui-même, récupère à l’aide de son grappin les plus gros débris, s’il en reste. Deux heures après le crash il ne reste qu’une clairière grisâtre que tu survoles certainement parfois.
Je connaissais ces clairières grises… Je m’étais toujours demandé pourquoi les Parias abattaient les arbres vers l’extérieur à partir du centre, comme pour respecter une forme géométrique. Évidemment, si c’était une explosion qui avait fait le ménage… Mais ça ne tenait pas debout.
– Ça n’est pas vous qui faites ces brûlis ?
– Brûlis sur lesquels nous ne construirions et ne cultiverions jamais rien…
– Mais Margot , une opération de nettoyage comme tu le décris, est presque aussi difficile à réaliser qu’une opération de récupération.
– Elle demande des moyens du même genre mais bien moindres, elle est beaucoup plus rapide et donc expose moins les équipes concernées et surtout en détruisant immédiatement la navette, elle répond à une priorité du Box qui est d’éviter tout contact entre les Urbains et nous et bien sûr tout transfert de technologie. Et enfin, elle laisse un minimum de témoins.
– Ça ne tient pas. Bien sûr que le Box nous dissuade de rentrer en contact avec vous. Mais il n’empêche rien ! Les frontières sont ouvertes. Il nous est très facile de sortir des Zones Urbaines. Les gardes vérifient juste que nous n’emportions pas de technologie trop pointue, qui pourrait vous servir à fabriquer des armes… Mais c’est plutôt normal.
– Et combien de ceux qui sortent, rentrent ? La frontière est infranchissable dans l’autre sens. Tu connais des Urbains qui sont venus passer des séjours chez nous et sont rentrés en Zones Urbaines , si on excepte les très cadrées missions scientifiques ou militaires ?
– Non, mais c’est un choix risqué, enfin, c’est ce qu’on nous dit… À t’entendre, aucun pilote n’aurait survécu à un crash dans l’interzone avant moi ?
– C’est rare. L’explosion est très rapide, et nous avons peu de temps pour porter secours à un éventuel survivant. Pour cela il faut que certains d’entre nous se trouvent à proximité du crash avec des combinaisons de sécurité, à cause des radiations et des émanations toxiques que dégage l’explosion du moteur. À ma connaissance, dans cette partie du monde il y a eu deux cas.
Le premier a eu lieu entre la zone madrilène et la zone catalane, il y a une dizaine d’années. Il s’agissait plus d’un atterrissage en catastrophe qu’un crash. Les enfants qui ont vu la navette atterrir ont raconté que l’habitacle était envahi d’une épaisse fumée. Le pilote est sorti en courant par la porte de soute et comme il devait être aveuglé par la fumée, il n’a pas vu le fossé qui bordait le chemin sur lequel il avait essayé de se poser et il est tombé dedans. C’est ce qui l’a protégé de l’explosion. Quand les adultes, prévenus par les enfants et par le bruit de l’explosion se sont approchés il s’était traîné hors du fossé. Mais le jet des gardes-frontières approchait et nous n’avons pas pu entrer en contact. Il leur a fait signe, et ils l’ont pulvérisé aussitôt.
Plus récemment c’est une navette avec quatre passagers, dont trois pilotes, qui s’est crashée près d’un étang, à trois cents kilomètres d’ici. Quand les moteurs ont montré des signes de faiblesse, le pilote en fonction a tenté de stabiliser l’appareil et les deux autres sont passés en soute pour essayer d’intervenir sur le moteur principal de sustentation. Et au moment du crash la porte de soute principale s’est disloquée, et ces deux pilotes, un homme et une femme, sont sortis par crainte des irradiations. Au moment de l’explosion ils ont été projetés plus loin. L’homme, dont la combinaison avait été déchirée et qui souffrait de brûlures, s’est traîné dans l’étang. Sa combinaison s’est remplie d’eau et en l’enlevant il a arraché son bracelet qui avait partiellement fondu. Comme tu le sais, l’eau masque le signal du bracelet. Quand il a voulu rejoindre sa collègue qui vivait encore, les gardes arrivaient. Il l’a vue se faire désintégrer. Il a été récupéré et soigné par les gens d’un village voisin du crash, et il vit avec les Parias maintenant…
Je restais silencieux un instant… Margot semblait être une femme sage. Le genre de personne à qui on a envie de faire confiance. Mais je ne la connaissais pas vraiment. Comment pouvais-je savoir ce que cachait la gentillesse des gens d’ici, l’intérêt qu’ils avaient eu à me sauver ? Alors que ça pouvait les mettre en danger et que j’étais un Urbain, un ennemi potentiel ? Qu’attendaient-ils de moi ?
Bien sûr j’avais déjà entendu ces théories. Il y a aussi chez nous des gens qui pensent que les mises hors-service soudaines de certaines navettes ou de leurs pilotes sont en fait des astuces pour camoufler des accidents ou des détournements… Mais nous avons toujours appris à nous méfier de ces théoriciens du complot.
Quelque chose me disait que les explications de Margot se tenaient, mais ça pouvait être aussi bien une histoire bien montée pour me manipuler. Si à première vue, les Parias semblaient moins dangereux qu’on le disait, ils n’en étaient pas moins opposés aux Urbains. Et les relations relativement apaisées de ces dernières années, n’en faisaient pas des alliés.
– Tu te dis que nous ne sommes pas du même camp, et que je cherche peut-être à te monter contre les tiens pour te rallier à notre cause et t’utiliser à des fins spécieuses…
Elle lisait dans mes pensées…
– Je comprends. À ta place j’aurais certainement la même réaction… Mais prends ton temps. De toute façon, quel que soit le moyen par lequel tu voudrais repartir en Zone Urbaine, il te faudrait marcher, plus que tu n’en es capable aujourd’hui… Il te faut donc patienter et ça te laisse le temps de réfléchir, de questionner. Chacun ici répondra à tes questions, s’il a la réponse et si cela ne met pas en danger notre propre sécurité. Sache seulement que notre tradition est de respecter ce que chacun veut faire de sa propre vie, tant qu’il ne met pas en danger la communauté. Aussi, quand tu seras en mesure de te déplacer suffisamment, si ton intention est toujours de repartir vers les Urbains, nous t’aiderons dans la mesure de nos moyens à accomplir le destin que tu t’es choisi. Mais nous devions t’informer de tout ce qui pouvait te permettre de faire ce choix en connaissance de cause. Prends ton temps.
Elle avait posé ses mains sur ses genoux, comme pour se lever, puis elle avait ajouté :
– Une dernière chose. L’appellation « Parias » que vous employez pour nous désigner, et que j’ai moi-même employée avec toi, est assez péjorative. Elle n’est pas forcément bien vue ici. Nous avons coutume de nous désigner collectivement par le nom de la région où nous vivons, mais de façon plus générale, nous employons de préférence le terme de « Belzames »…
Elle avait interrompu nos échanges parce que son attention avait été attirée par deux enfants qui se disputaient un peu plus loin. Elle avait appelé le garçon qui semblait un peu plus âgé. Celui-ci s’était rapproché en boudant et en traînant des pieds.
– Eh bien Merik. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette dispute ?
– Elle m’a pris ma péniche. C’est moi qui l’ai fabriqué.
– Je comprends. À ton avis, pourquoi fait-elle ça ?
– Elle… elle… elle a pas de péniche, elle sait pas les faire.
– Et toi tu sais. Elle est jolie ta péniche ?
– C’est moi qui fais les plus belles.
– C’est pour ça que Maurine veut jouer avec. Mais évidemment ça n’est pas bien qu’elle te prenne cette péniche puisque tu ne lui as pas donné. À ton avis, qu’est-ce que tu pourrais faire pour qu’elle n’ait plus envie de te chiper la tienne et qu’elle comprenne que ça n’est pas une bonne manière ?
Margot parlait gentiment au garçon, avec intelligence et sans le moindre ton de reproche. Après quelques instants, Merik était reparti vers la gamine. Il lui avait dit quelques mots calmement et elle lui avait rendu la péniche, et il s’était éloigné, avec elle collée à ses basques.
J’étais admiratif de la façon dont Margot avait réglé le problème, sans même user de ton autorité. Je lui disais.
– Nous leur apprenons dès leur plus jeune âge à identifier et comprendre leurs frustrations, et aussi à comprendre celles des autres. C’est ce qui permet de connaître les vrais enjeux d’un conflit et d’y trouver des solutions pacifiques. Ils comprennent vite ce qu’ils ont à perdre d’un règlement par la force et à gagner d’un bon accord. Celui qui règle un conflit en prenant le dessus trouvera toujours un jour ou l’autre plus fort que lui, et risque fort de finir écrasé ou au mieux frustré. Alors que celui qui sait le désamorcer grandira à chaque conflit évité. De plus ils repartent amis, là où celui qui aurait vaincu par la force aurait généré de la rancœur contre lui…
3 – La découverte
Dans la semaine qui a suivi, ma jambe s’était remise. Quelques jours à éviter les faux mouvements et je pouvais me déplacer à ma guise. Seule une marque bleutée qui ne nécessitait plus aucun bandage me rappelait la blessure. Par contre mon bras restait immobilisé et ma main gauche collée au corps ne me servait pas à grand-chose…
Je ne savais que penser du discours de Margot… Je devais bien reconnaître que je ne connaissais aucun crash dans l’interzone ces dernières années. Je n’avais pas d’éléments concrets pour la contredire. Je me disais que dans tous les cas, l’explosion de ma navette avait été telle que les miens me croyaient perdu. Ils ne lanceraient pas de recherche. D’une façon ou d’une autre, mes hôtes représentaient ma seule issue…
Ils restaient joyeux et aimables à mon égard. Comme je ne pouvais rien leur reprocher, il me paraissait difficile, voire inconvenant, de poser des questions qui pourraient laisser entendre que j’avais des doutes sur leurs intentions…
Je vivais chez Barnard et au début, je dois dire que j’avais quelques difficultés à comprendre le fonctionnement de cette microsociété. Le hameau était composé d’une douzaine de maisons qui entouraient la place. Barnard sortait tous les matins. Parfois il rentrait le midi, parfois seul, parfois avec une joyeuse troupe, et parfois il me prévenait qu’on allait manger chez l’un ou chez l’autre…
Parfois le village restait presque désert, parfois il grouillait d’activité.
Parfois aussi, quand il était là, des enfants ou même des adultes rentraient chez lui, et se dirigeaient vers la bibliothèque après le « Bonjoie » d’usage, et s’installaient là pour lire…
Comme il était toujours aussi prévenant et bienveillant, je lui posais quelques questions. Le mode de vie de cette petite société me paraissait une sorte de grande pagaille où chacun savait ce qu’il avait à faire. Je ne savais pas encore combien de temps j’allais devoir rester avec eux, mais parce que je profitais de leur hospitalité, je prévoyais de me rendre utile dès que cela serait possible. Mon incompréhension avait fait rire Barnard.
– C’est plus simple qu’il n’y paraît. Pour la plupart d’entre nous les règles de vie sont simples. Nous passons au moins trois jours de la semaine à travailler pour la communauté. Et suivant notre spécialité nous devons nous rendre sur un lieu où nous pouvons exercer notre métier. Et puis il y a deux autres jours ou nous occupons du village, des jardins vivriers, de l’entretien de notre lieu de vie. Nous choisissons ces jours en fonction de nos besoins et des besoins de l’équipe avec laquelle nous travaillons. Ce qui explique que nous ne sommes pas tous présents les mêmes jours au village, alors les repas s’organisent suivant ceux qui sont là chaque jour.
Le samedi c’est un jour un peu spécial. Chacun s’adonne à des projets plus personnels ou prolonge ses activités de la semaine… Parfois nous organisons des cueillettes, un ménage de printemps, ou toutes sortes d’activités. Le dimanche est normalement une journée de repos, ou de fête !
Voilà qui expliquait l’effectif variable du village, mais apparemment les métiers s’exerçaient hors du hameau. Parce que tous les matins une partie de sa population partait ailleurs. La veille de cette discussion j’avais vu Barnard rentrer avec deux jeunes, un enfant qu’il appelait Pat , et Sizane . Ils étaient arrivés avec une fournée de fleurs et de plantes, résultat d’une cueillette. Ils avaient tout étalé sur la table et avec l’aide de Barnard , ils les avaient triées. Et souvent Barnard donnait des explications sur les caractéristiques des plantes, leur usage et la façon dont il fallait les conditionner.
– Quel est ton métier à toi. Serais-tu une sorte de médecin ?
– Nous disons soigneur. Mais c’est un peu ça oui.
– Il y a des écoles pour ça ?
– Pas vraiment. L’école telle que vous la connaissez chez les Urbains est réservée aux jeunes enfants. Ils y apprennent à lire, écrire, compter, les codes de la vie sociale, le fonctionnement de nos émotions, l’hygiène de vie. Et quelques bribes de sciences ou d’histoire pour les initier, mais ces dernières sont plutôt utiles aux enseignants pour faire des coupures dans l’enseignement de base qui, lui, est fait de lecture et de mathématique. Progressivement, avec les mathématiques, on leur enseigne l’art de comprendre, une fois par semaine. Le reste se fait en partie durant les veillées, où des érudits partagent leurs connaissances. Les autres jours, les enfants accompagnent leurs parents ou d’autres adultes, Ils savent très vite s’occuper d’un jardin où faire la plupart des tâches de la vie courante. Vers douze ans, ils se choisissent un tuteur. Et ils décident avec lui les cours qu’ils doivent suivre et le rythme de leur enseignement, et l’accompagnent à son travail.
– C’est ce que faisaient les deux enfants hier soir avec toi ?
– Oui et non. Pat est encore un peu jeune. Il était avec moi hier, sera avec un autre demain… Certains se forment dans plusieurs directions, pendant longtemps comme ça. C’est fréquent, et d’une certaine façon c’est plutôt sain. Sizane est plus déterminée. Elle sait déjà beaucoup de choses… Je suis son tuteur, mais il lui est déjà arrivé d’accompagner d’autres soigneurs. Et je pense qu’elle se destine sérieusement à être soigneuse.
– À quel âge pourra-t-elle exercer ?
– Elle peut déjà mettre en pratique ce qu’elle sait. Elle sait déjà trouver la bonne tisane quand ses parents ont pris un coup de froid ou soigner efficacement une blessure simple. Mais elle sait aussi qu’elle doit me signaler chacune de ses prescriptions, pour que je puisse m’inquiéter d’un mal plus grave qui serait caché…
Mais c’est une passionnée. D’ailleurs elle était avec moi quand j’ai réduit tes fractures et immobilisé ton bras… Mais tu ne dois pas t’en souvenir…
De fait, je n’avais aucun souvenir des soins qui m’avaient été apportés avant mon réveil. Ce qui m’impressionnait, c’est que Sizane ne devait pas avoir 15 ans. Et qu’une si jeune fille puisse administrer des soins, aurait été invraisemblable chez les Urbains.
– Mais elle n’est pas autonome ?
– Non, sa formation ne s’achèvera que dans quelques années. Pour cela il lui faudra travailler comme soigneuse à l’hôpital et passer à l’Université.
– Vous avez un hôpital et une université ?
Mon étonnement avait provoqué un rire chez Barnard.
– La plupart du temps, nous nous efforçons de soigner les gens chez eux… C’est plus facile pour eux, et donc plus efficace… Toi tu es ici parce que tu n’as pas de maison, enfin dans le coin. Mais quand les soins demandent une surveillance particulière où du matériel spécialisé, nous avons un hôpital. Sizane devra y travailler comme soigneuse pendant plusieurs années, accompagnée par un maître-soigneur, avant de pouvoir accéder à ce titre et être autonome.
Et puis nous avons aussi des universités, mais là encore elles ne ressemblent pas aux vôtres. Il ne s’agit pas vraiment d’écoles. Une université est juste un rassemblement de gens qualifiés, dans notre domaine ce sont les maîtres-soigneurs. Nous nous réunissons régulièrement, éventuellement autour d’un intervenant extérieur, pour parfaire notre savoir. Ces grandes réunions sont en théorie ouvertes à tous, mais à cause de l’exiguïté des locaux, elles sont souvent réservées aux maîtres-soigneurs et leurs élèves. Quand Sizane sera prête ; quand je la jugerai prête ou que celui qui l’accompagnera alors la jugera prête, elle devra rendre compte de ses travaux, sous la forme d’une thèse devant l’université, et si son travail est jugé sérieux, elle deviendra maitre-soigneuse, sera autonome et pourra accompagner à son tour des jeunes apprentis soigneurs…
– Tu es donc maître-soigneur ?
– Ça fait une douzaine d’années, mais le titre de « maître » n’est utilisé que par rapport aux apprentis que nous accompagnons. Il évoque le désir de transmettre. Dans le langage courant, nous employons uniquement le terme de soigneur, qui met en avant notre désir d’aider.
– Les journées où tu vas travailler, c’est donc à l’hôpital que tu passes tes journées ?
– La plupart du temps. Parfois je me déplace chez certains malades… Ce qui m’arrive aussi les autres jours de la semaine… Ceux qui ont besoin de mes services choisissent rarement le jour… D’ailleurs à ce propos, quand ta jambe le permettra, ce serait bien que tu t’installes à l’étage. Il y a une chambre où tu pourras dormir tranquille. Le local où tu dors est un peu l’infirmerie du village, et il arrive que nous en ayons besoin, pour une urgence.
– Bien sûr. Je peux y aller dès ce soir si tu veux.
– Il faut un peu préparer la chambre. On fera ça demain
* * *
Le lendemain, j’étais monté avec lui faire un peu de ménage à l’étage. Il y avait trois chambres, relativement exiguës parce que la pente du toit réduisait sensiblement la surface utilisable. Il occupait la première qui était au-dessus de la porte d’entrée, nous avons déménagé quelques affaires d’une des chambres pour les entasser dans l’autre. Il y avait un lit simple, et de quoi ranger quelques affaires, des jouets aussi. Je hasardai une question.
– Tu as toujours vécu seul ici ?
– Non… J’y ai emménagé avec ma femme et ma fille… Elles sont mortes maintenant.
Je regrettai immédiatement ma question. J’aurais dû m’en douter. Maintenant que je marchais sans trop de difficulté j’avais pu voir leurs portraits dans les petits cadres de la grande pièce. Pendant un court instant la jovialité naturelle de Barnard avait disparu de son visage… Je n’aurais pas dû raviver ces souvenirs forcément douloureux. J’allais certainement occuper la chambre de sa fille.
– Je… Je suis désolé…
Barnard avait eu un petit geste pour me rassurer et m’avait invité à mettre les draps propres sur le lit. Je cherchai un autre sujet de discussion pour dissiper le malaise que je pensais avoir mis.
– Chez nous les médecins sont des gens à haut niveau d’étude… Et c’est considéré comme une belle situation. En général ils gagnent bien leur vie… C’est pareil ici ?
J’avais voulu faire retrouver le sourire à Barnard et c’était réussi ! Il avait éclaté de rire même !
– C’est différent ici ! En fait ça ne me rapporte rien !
– Rien ?
– Oui rien. D’abord parce que quand quelqu’un souffre et que tu as la possibilité de soulager ses souffrances, ce serait monstrueux de conditionner ton aide à un quelconque paiement… Ensuite parce que, il n’y a pas de monnaie, ici, pas d’argent…
– Pas d’argent ? Mais alors comment faites-vous pour acheter de la nourriture, ou une maison comme celle dans laquelle tu habites ?
– Après la Grande Crise, aucun des billets qui circulaient encore n’avait plus de valeur… On pouvait tout jeter. Alors il a fallu nous adapter ! Et comme c’était cet argent qui avait provoqué cette crise et fait le malheur du monde… Personne n’était pressé de recréer une monnaie. Pour la nourriture, nous avons presque tous notre jardin. C’est même en partie à ça que servent les jours de la semaine que nous passons au village. Et puis il y a le troc, personne ne meurt de faim chez nous. On échange nos denrées, contre d’autres aliments ou des objets…
– D’accord, mais pour t’acheter une maison comme celle-ci, ça fait beaucoup de salades !
– Je ne l’ai pas achetée… En fait nous n’avons pas la même notion de propriété. Chez vous un homme peut être propriétaire d’un bien parce qu’il l’a échangé contre de l’argent, et ainsi accumuler des biens jusqu’à la déraison, même s’ils ne lui servent à rien. Et posséder devient un but en soi, mais aussi une façon de priver les autres de ces biens. C’est d’abord une façon assez illusoire de se mettre à l’abri du besoin, et qui se transforme vite en besoin compulsif, ou démonstration de puissance, qui crée une hiérarchie sans considération pour l’humanité et le mérite du possédant…
Chez nous c’est différent. Je ne suis propriétaire de ma maison que parce que j’y habite. Quand je suis venu m’installer ici, personne ne m’a laissé à la rue. Il y avait ce hameau, avec quelques maisons en cours de restauration. La maçonnerie, nous l’avons terminée tous ensemble, et quand elle a été habitable je m’y suis installé avec ma famille. Comme c’est ici que j’habite, la maison m’appartient et personne ne le conteste ! Si je vais habiter ailleurs, la maison appartiendra alors à quelqu’un d’autre ! Quand il y a plusieurs prétendants, c’est le conseil qui décide… En général quand un défunt a des descendants, ses biens leur reviennent s’ils en manifestent le désir, et s’ils en ont le besoin ! Et c’est vrai aussi pour tout le reste, pour mes outils ou mes instruments, par exemple. Ils ne m’appartiennent que parce que je les utilise !
En règle générale, la communauté fait en sorte que personne ne manque de ce qui lui est nécessaire… Donc personne n’a besoin d’accumuler des biens, surtout s’ils sont utiles à d’autres !
– Mais vous êtes ainsi toujours un peu comme des oiseaux sur la branche… Vous n’avez aucune sécurité matérielle…
– La sécurité c’est le groupe. Et crois-moi, c’est bien plus efficace qu’une accumulation de biens quelconques… Notre richesse c’est notre solidarité. Ainsi plus tu donnes quand tu es en mesure de le faire, plus tu deviens quelqu’un pour lequel les autres se battront en cas de besoin. Chez nous, plus un homme donne, plus il est riche…
Je restai pensif à l’énoncé de cette sentence.
– Pourtant, si j’en crois ce que j’ai vu du ciel, et ce que je vois autour de ce village, vous n’avez pas de grands champs, de cultures collectives… Je ne vois que des jardins aux alentours…
– Il y a une autre raison à cela. Juste après la Grande Crise, la plupart des ressources agricoles se situaient dans les zones occupées par ceux que vous appelez les Parias. Et les premières Zones Urbaines avaient de sérieuses difficultés à nourrir leur population, et la seule force armée réellement constituée. Alors les Urbains opéraient de nombreuses razzias, sur les silos, les champs et les différentes ressources « extérieures ». Et souvent, plutôt que de laisser des populations locales dont ils avaient fait des ennemis affamés, ils préféraient les exterminer. Notre relative richesse agricole constituait aussi notre faiblesse, et pas seulement à cause des Urbains. Pendant longtemps, on a vu se former des bandes de pillards qui comme tout au long de l’histoire de l’humanité préfèrent se servir du fruit du travail des autres et pensent que seule la force brutale peut assurer la survie…
Alors nous avons choisi d’éparpiller nos ressources nos cultures, notre habitat, de façon à les rendre à la fois moins repérables, moins attractifs et moins vulnérables. Comme tu le vois ici, nous avons abandonné les champs pour le jardin créole…
– Créole ?
– Oh, c’est un terme qui désignait une forme de civilisation coloniale, répandue en Amérique du Nord… Je la connais assez mal, et je crois savoir qu’ils vivaient essentiellement de culture du coton, de canne à sucre, de tabac ou de café, mais il semble que les cultures vivrières se faisaient individuellement sur de petites parcelles dans les bois ou en bordure des habitations, où on cultivait toutes sortes de plantes… Je n’en sais pas beaucoup plus. J’ignore si nous fonctionnons de la même façon que ces sociétés, mais nous avons repris le terme pour désigner ce type de jardin. L’autre avantage, c’est que chaque jardin est entretenu par un habitant, et chaque habitant a son jardin… Ainsi, et quelle que soit notre spécialité, chacun d’entre nous a une parcelle et est en contact avec la nature et les plantes…
– Je me rends compte que la vision que nous avons des choses est certainement faussée… J’avais entendu parler de ces razzias, et je me doutais qu’elles devaient diminuer les ressources des populations de l’interzone… Mais j’ignorais les massacres… Et puis pour tout te dire, vous nous avez toujours été présentés comme de dangereux sauvages… Alors les éventuels dégâts collatéraux de ces razzias étaient comme un facteur de sécurité supplémentaire pour nous…
– Et comme tu le vois, nous sommes de vrais sauvages… Mais tellement que nous n’avons pas assez d’énergie pour être vraiment dangereux…
Je riais à cette ironie, dans laquelle Barnard aimait parfois verser…
– Et je vous dois la vie… Mais je n’ai rencontré que des gens vifs et aimables ici. On est loin de l’image que j’en avais.
– C’est une manipulation classique Ocriss , il y avait un adage dans l’ancien temps qui disait : « quand tu veux abattre ton chien, tu dis qu’il a la rage ». Mais d’une certaine façon notre réputation de sanguinaires nous va bien. Nous n’avons pas les moyens d’accueillir tous les déjantés des Zones Urbaines en mal de réadaptation.
Barnard m’avait lancé cette phrase dans l’escalier alors que nous redescendions au rez-de-chaussée. Une fois en bas il m’avait annoncé :
– À propos, je reste à l’hôpital cette nuit, je ne rentrerai pas ce soir. Tu sauras te débrouiller ?
– Je crois oui… Ce sera certainement un peu moins bon si c’est moi qui cuisine !
* * *
Bien que l’après-midi soit longue, et que mon inactivité commençait à me peser, je ne me pressais pas pour préparer un repas. Je pensais que, ces gens qui vivaient de solidarité et qui ne me devaient rien me nourrissaient depuis plusieurs jours, et que je ne leur apportais rien. Comprendre le fonctionnement de leur société, m’avait fait réaliser ma position de parasite. Ça n’était que pour un temps certes. Et j’espérais bien repartir bientôt en zone Urbaine, même si j’étais troublé par les récits de Margot. Mais je m’efforçais de faire un peu de nettoyage dans la maison de Barnard, et je prenais un peu d’air frais à l’ombre de l’érable, en compagnie des chiens, maintenant familiarisés…
Je rentrais avant que les habitants du hameau ne reviennent de leur travail, un peu honteux de mon inactivité et maintenant conscient de ma place… Je m’installais à l’intérieur dans un des fauteuils à bascule, et continuais la lecture d’un livre écrit par un certain Thor Heyerdahl qui s’intitulait, « l’expédition du Kon-Tiki ».
Ce genre de livre ne faisait pas partie de ce qu’on trouvait facilement sur le réseau des Zones Urbaines. Et le récit me fascinait. Mais je fus sorti de mes rêveries par un coup sur la porte, qui s’ouvrit presque aussitôt pour laisser passer le visage souriant de Cassine et ses grands yeux bruns.
– Bonjoie Ocriss… En pleine lecture !
– Bonjoie Cassine. Oui comme tu le vois, plongé dans le rêve, en attendant que mon bras me permette de me rendre plus utile.
– Barnard ne rentrera pas ce soir, il est à l’hôpital pour la nuit.
– Oui il m’a prévenu.
– Viens donc manger avec nous. Ça va bientôt être prêt.
– Je ne veux pas vous déranger… je…
Ma réponse avait déclenché un rire franc et sonore, toutes dents dehors.
– Pourquoi nous dérangerais-tu ? Et puis c’est du gâchis de cuisiner pour soit seul. Pose donc un peu ton livre, que je t’emmène à la maison.
C’était dit avec douceur, et un tel naturel, qu’il m’aurait semblé difficile de refuser… Et puis Cassine était adorable et lui refuser quoi que ce soit paraissait malséant. J’ai enfilé les espèces de mules que Barnard m’avait trouvées, plus faciles à mettre que les chaussures montantes de mon uniforme de pilote, et je l’ai suivie. Elle avait relevé ma réaction :
– Vous êtes bizarres vous les Urbains. Partager un repas c’est un plaisir… Si je ne savais pas que tu venais d’un monde différent et un peu spécial, j’aurais pu croire que ça ne te plaisait pas de venir chez nous…
– Oh non, Cassine, ne crois pas ça… Je suis au contraire très heureux, et même flatté, de passer ce moment avec vous, mais c’est que… Tu vois, au fil de mes discussions avec Barnard, je prends conscience que vous m’avez soigné, vous me nourrissez sur vos propres réserves… Et que je ne fais pas grand-chose pour vous. La solidarité suppose une forme d’échange, de réciprocité ! De plus j’ai cru comprendre que les Urbains en général constituaient plutôt pour vous une sorte de calamité !
Je me demande un peu ce qui fait que vous ne m’ayez pas laissé me débrouiller avec les secours Urbains…
– Il me semble que Margot t’avait expliqué…
– Oui, bien sûr, mais pourquoi vous encombrer d’un problème qui n’est pas le vôtre et qui ne vous vaudra probablement pas de reconnaissance de la part des nôtres ?
– Vous êtes vraiment des gens bizarres… On ne laisse pas un homme qui a besoin d’aide… Quand quelqu’un chez nous est malade ou blessé, il ne peut subvenir à ses besoins et encore moins aux nôtres. Mais nous nous occupons de lui et si besoin de sa famille… Et nous lui sommes reconnaissants de nous aider à remplir le Charda .
– Le quoi ?
– Le Charda … Le Charda est un concept, une sorte de vase virtuel, un pot commun, dans lequel nous mettons tout ce que nous faisons de bien, tout ce que nous apportons aux autres. Et quand nous allons mal, le Charda nous apporte une aide… C’est un peu ce qui symbolise ce que tu appelles la solidarité. Nous le remplissons quand nous pouvons, et ceux qui en ont besoin y trouvent une aide. Peu importe que ceux qui le vident soient ceux qui le remplissent. Nous n’avons pas tous les mêmes possibilités ni les mêmes besoins.
Il y a un vieux proverbe qui dit : « si un homme étanche ta soif, quand tu es déshydraté, alors efforce-toi d’étancher la soif de dix autres quand tu le pourras… », il ne dit pas de donner de l’eau à celui qui t’en a donné… Il en a déjà !
– Il y a du bon sens…
– Quand les hommes d’un autre hameau t’ont trouvé, ils ne voulaient pas te garder chez eux parce que c’était trop près du lieu de l’accident, ils craignent toujours les actions des Urbains. Alors ils t’ont ramené à l’hôpital, mais les soigneurs ont estimé que tu n’avais pas besoin d’être hospitalisé, et qu’ils n’étaient pas forcément sûrs de vouloir montrer à un Urbain nos installations… C’est Barnard qui a proposé de te ramener chez lui.
– Et vous n’avez pas eu peur de le voir revenir avec un Urbain ?
– Peut-être les choses auraient été différentes si tu avais été un soldat… Et puis les soigneurs chez nous savent qu’on ne peut soigner le corps sans soigner l’esprit. Aussi détectent-ils plus facilement que les autres quand un esprit est perturbé… Et Barnard sait. Nous lui faisons confiance.
– Barnard aurait-il quelques raisons particulières de fraterniser avec les Urbains ?
– Oh non ! Barnard fait juste ce qu’il doit faire…

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