Les lames de la mort
179 pages
Français

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Les lames de la mort , livre ebook

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Description

Ceux qui prétendent voir l’avenir ne méritent qu’une seule sentence : LA MORT.


Le mode opératoire du tueur, analysé dans une série de courriers macabres, oblige le Lieutenant Gabriel Petit du Commissariat de Dunkerque à faire appel au meilleur. Le Commandant Vanhaecke.


Pour convaincre ce dernier qui, de son côté, se livre à une véritable chasse à l’homme, traquant celui que les médias nomment l’Artiste, il n’hésitera pas à utiliser un argument de choc : Julia Kervadec, victime collatérale de l’affaire « La jupe écossaise » qui a défrayé toutes les chroniques dans le nord de la France, et pour laquelle le flic dur et froid éprouve des sentiments troublants.


Il semblerait que cette femme pourrait être une pièce maîtresse, malgré elle, d’un funeste puzzle.


Alors que Vanhaecke tente de résoudre les énigmes distillées au compte-gouttes par un assassin se croyant investi d’une mission, l’odeur de la peur lui colle à la peau telle une ombre anonyme, mais étrangement familière.



Laissez-vous tenter par ce thriller qui vous emmènera aux frontières du réel, qui, sur fond de drames psychologiques, ne vous laissera aucun répit.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782376521150
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Thriller
Lise Delukas
Les lames de la mort



ISBN : 978-2-37652-115-0
Titre de l'édition originale : Les lames de la mort
Auteur : Lise Delukas
Copyright © Butterfly Editions 2018

Couverture © 123 rtf + Krystell Droniou + Butterfly Editions 2018
Tous droit réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit sous n'importe quelle forme.

Cet ouvrage est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnes réelles ou des lieux réels cités n'ont d'autre existence que fictive. Tous les autres noms, personnages, lieux et événements sont le produit de l'imagination de l'auteur, et toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des lieux existants ou ayant existé, ne peut être que fortuite.
ISBN : 978-2-37652-115-0
Dépôt Légal : juillet 2018
1007181512

Internet : www.butterfly-editions.com

contact@butterfly-editions.com

À ma sœur…
Que ton courage reste à jamais gravé dans nos cœurs.
- 1. La Papesse : la gestation -



La Papesse représente la porte pour accéder à la vérité.
Le Bateleur doit franchir le seuil du sanctuaire dont elle barre l’entrée.
Seuls les initiés possédant les vertus requises sont dignes d’être admis.





Je reconnais cette lueur qui brille dans le regard délavé de maman. Ce matin, elle s’est levée aux aurores pour me préparer une petite surprise sucrée. Je me régale des pancakes nappés de pâte à tartiner plongés dans mon bol de chocolat froid pendant qu’elle chante et danse pour mon plus grand plaisir sur l’air de « Petite Marie » de Cabrel. Sa robe blanche, soulignant ses chevilles si fines et si délicates, virevolte autour de moi. Maman est belle, aujourd’hui. Elle a rehaussé l’éclat de ses yeux bleu gris d’une touche de mascara noir et recouvert ses lèvres pâles, mais si douces, avec du gloss transparent. Relever son abondante chevelure dorée en un chignon lâche a dû lui demander un effort supplémentaire, malgré tout cette coiffure est celle qui lui va le mieux. Que j’aime ma maman quand son humeur est au beau fixe. Dans ces moments trop rares, j’ai l’impression qu’elle est heureuse.
En réalité, je devine pour quelle raison ce jour est d’une si grande importance pour elle et je n’aime pas ça. D’habitude, ma mère ne se réveille pas. Je pars à l’école sans avoir avalé un petit déjeuner parce que personne ne me le prépare. À vrai dire, je ne sais même pas à quelle heure elle s’extirpe de son lit. Elle est régulièrement assommée par un sommeil comateux et artificiel, emprisonnée par la camisole chimique prise la veille au soir, tentant ainsi d’échapper à un quotidien sans joie.







Hiddékel


J’ouvre les yeux et me tourne vers mon réveil. Il indique 4 heures 50. J’appuie sur la touche off sans attendre la sonnerie stridente qui me vrille les tympans, chaque matin. À travers les persiennes, l’aube se lève et j’écoute, l’espace d’un instant, le chant séraphique des oiseaux. C’est le printemps, ma saison préférée, là où tout renaît, et où tout recommence. Mon regard parcourt l’alcôve jusqu’à ce qu’il rencontre ce corps si parfait. De longs cheveux forment des sillons, rappelant les champs de blé sur l’oreiller moelleux. La couette immaculée a glissé et laisse entrevoir sa peau satinée, illuminée par un rayon de soleil avide de la goûter. Mes narines frémissantes se délectent de son odeur de femme, délicate et parfumée. Mes yeux gourmands observent ses formes lorsque j’entraperçois la naissance de sa poitrine plutôt menue, mais tellement sensible. Je souris. Mathilde bouge et son sein laiteux se retrouve maintenant complètement à ma merci. Je le dévore mentalement. Une douce chaleur m’envahit et j’imprime dans mon esprit les courbes de cette créature sans défense, endormie et paisible. Il serait si facile de serrer ce cou fragile entre mes mains puissantes… Mais, j’ai de la chance. Ma femme est splendide. Hier encore, nous avons fait l’amour sans retenue. J’admire le galbe de sa jambe fuselée qui m’offre le spectacle de sa peau blanche. J’ai envie de déposer de fougueux baisers, néanmoins il faut que je me contrôle. Si je la touche, c’en est fini pour moi.
— Allez, Hiddékel, lève-toi !
Hiddékel… Ce prénom est vraiment ridicule. Je chasse bien vite ces pensées qui ne mènent nulle part, puis me dirige vers mon grenier au dernier étage que j’ai aménagé en salle de musculation. J’essaie de m’entraîner tous les matins avant de démarrer ma journée. Entretenir ma forme est primordial. J’accentue particulièrement mes efforts sur le haut du corps. Après une heure d’activité physique, je rejoins la salle d’eau. Je me scrute dans le miroir et souris. Il est loin le petit garçon rondouillard du passé. Une mâchoire dessinée, des yeux clairs, opalescents contrastés par des cheveux noirs épais, donnent à mon visage un air mystérieux, voire presque flippant. Je peux dire sans me vanter que j’ai hérité de la beauté ténébreuse du Diable. Certaines personnes sont incapables de soutenir mon regard. Peut-être ont-elles peur que je sonde leur âme perverse ? D’autres semblent s’y noyer et en restent interdits. Un peu à l’instar de Médusa dans la mythologie grecque. Lorsqu’elle fixait ses ennemis, ils se transformaient en statue de pierre pour l’éternité. J’ai toujours eu un franc succès auprès de la gent féminine. Le mariage n’a rien arrangé. J’ai même l’impression que depuis que je suis en couple, les femmes sont attirées vers moi comme des papillons. Cependant, toutes ces gonzesses ne m’intéressent pas. J’aime Mathilde plus que tout au monde. Je la respecte. Elle m’a donné le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un homme.
Jérémy.
Notre fils unique. Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Il aura huit ans. Huit ans. Je relève les yeux vers le miroir, quand soudain, je crois distinguer derrière moi une corde suspendue au plafond. Je me retourne en sursautant pour mieux la voir, mais elle a disparu. Je secoue la tête en me demandant ce qu’il m’arrive. Voilà que je suis victime d’hallucinations. Je m’asperge abondamment d’eau et cherche en tâtonnant la serviette éponge. Je m’essuie vigoureusement afin de reprendre mes esprits.
Je me redresse à nouveau quand apparaît un visage au bout de la corde. Mes mains se crispent sur le lavabo. La jointure de mes doigts blanchit. Des yeux ombrés de noir me scrutent. Ils semblent sonder à leur tour les tréfonds de ma conscience. Non, pas ça. Non, je vous en supplie. Je tente de reprendre ma respiration qui s’est emballée, et pour conjurer cette manifestation, je me mets à compter mentalement. Un, deux, trois, quatre... Si je vais jusque cent, elle s’en ira, cinquante, cinquante et un… cent.
J’ouvre les paupières et fixe à nouveau la psyché. La vision d’horreur s’est volatilisée. Pour la seconde fois, j’humidifie mon faciès, devenu blême. Je le frotte violemment jusqu’au sang. Je veux me débarrasser de cette obsession qui me colle à la peau depuis trop longtemps, laissant derrière elle l’odeur âcre de la mort. Pour échapper à la peur de perdre le contrôle de mes émotions, je décide d’enfiler mon jogging et me prépare rapidement pour mon footing matinal. Mais, cette fois-ci, un rendez-vous m’attendra en fin de parcours…

Je referme, sans faire de bruit, la porte de ma Malouine typique avec ses jolis volets bleus. Les murs sont parsemés de petites mosaïques orange, vertes et jaunes, donnant un bel effet sur cette architecture ancienne. Je ne prête pas attention aux badauds qui se promènent tranquillement sur la digue. La brise légère fouette mon sang, me rappelant que l’hiver vient de quitter notre hémisphère pour laisser la place à un printemps timoré. J’entends à peine les cris stridents des mouettes surfant sur le dessus des vagues. Je cours à une vitesse régulière sans ressentir l’effort. Le sport me permet de contenir la rage tapie au fond de mon âme. Les endorphines qui se propagent dans mon organisme me calment, m’aidant ainsi à ne pas sombrer dans la folie. Car il va m’en falloir, du sang-froid. Je me prépare à cela depuis des années. Je suis prêt. Je ne reculerai pas. Je dois aller jusqu’au bout de ma mission. Mais avant, il faut que je fasse une dernière chose. Je me dirige jusqu’au bout de la digue de Malo, bifurque à gauche pour passer devant la patinoire municipale et la piscine Paul Asseman. Je continue ma course vers le Minck tout en levant les yeux un instant pour admirer un superbe trois-mâts de renommée. La Duchesse Anne flotte doucement sur les eaux sombres du port sous le regard fier des Dunkerquois. Je ne m’émeus pas face aux femmes qui me jettent un coup d’œil, admirant mon allure athlétique. Je poursuis ma course, converge vers la place Charles Valentin. À cette heure-ci, il n’y a pas trop de circulation, alors je traverse, sans ralentir le rythme, les artères quasi désertes.
Enfin, je l’aperçois à l’angle de la rue Poincaré et de l’esplanade Jean Bart. Je reconnais que je suis matinal, mais je ne doute pas de son dévouement. Il m’attend. Je lui ai donné rendez-vous. Lui, il m’écoutera. Je retire ma capuche par respect pour cet endroit et entre en silence dans la maison de Dieu. L’église Saint Éloi, toute de blanc vêtue, est magistrale. Depuis sa réfection, l’édifice religieux paraît immense. Je regarde à peine le mendiant faisant la manche régulièrement devant ce temple sacré. Je préfère l’ignorer, sinon je commettrai l’irréparable. De toute façon, je ne suis pas missionné pour ça, alors je passe mon chemin. Je n’entends pas non plus son juron lorsque j’arrive à sa hauteur sans lui donner l’aumône. Je trempe deux doigts dans l’eau bénite en me signant avant de pénétrer dans l’humble demeure. Le lieu pieux est vide. Il n’y a encore aucun chrétien à l’horizon. J’aime l’odeur qui s’en dégage. Elle me rappelle les vieilles pierres chargées d’histoire. Le silence étourdissant me berce. J’admire un instant, fasciné, les rais de lumières jaillissant des petites bougies allumées, léchant les pieds de la Sainte Vierge. Les prières sont légion au vu du nombre de cierges qui illuminent le regard martyrisé de la Sainte Mère. Mon souffle s’est ralenti, laissant mon cœur reprendre un rythme normal. Je me dirige vers l’autel où Jésus, affreusement crucifié, observe mon âme avec bienveillance. Je m’agenouille devant lui, joins mes mains et prie pour ma famille, ma femme, mon fils, bien entendu, mais également pour ce monde qui court à sa perte. Je suis profondément concentré lorsque des doigts osseux se posent sur mon épaule. Je sursaute me retrouvant rapidement sur mes deux pieds, prêt à me défendre, mais je baisse la garde en reconnaissant l’homme de Dieu.
Père Marc.
— Bonjour, mon fils, que tu es bien matinal…
— Oui, c’est vrai, mon Père. Cependant, j’ai besoin de me confesser.
Devant mon ton alarmant, ce dernier me fait signe de le suivre. Notre rencontre remonte à ma plus tendre enfance. Je me rappelle encore de mon arrivée dans la famille Bécuve. J’étais farouche, pétri de haine et empli de colère. Une fureur sans nom m’habitait. Mes parents adoptifs avaient eu du fil à retordre face à mon passé douloureux qu’ils n’ignoraient pas. Comme je brillais par ma dévotion, le Père Marc m’avait pris immédiatement sous son aile.
Je l’entends s’installer dans le confessionnal, derrière la grille de l’isoloir, afin d’entendre mes contritions. J’entre à mon tour. Je le sens tressaillir au moment où il croise mon regard dur et froid. Mon imposante carrure ne forme plus qu’une ombre inquiétante. Il est loin, le petit garçon fragile. Je suis certain qu’une alarme s’allume dans son esprit, mais je vois qu’il se reprend. Pourquoi devrait-il avoir peur de moi ? Pour lui, je ne sais rien et c’est mieux ainsi. Je me mets à genoux, fais le signe de croix et dis :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
— Je t’écoute, mon fils.
— Pardonnez-moi mon père parce que je vais pécher…
— Tu veux dire : Pardonnez-moi mon Père, car j’ai péché…
Je ne relève pas et poursuis. Le timbre de ma voix semble différent. Père Marc doit avoir l’impression d’entendre quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il lève les yeux pour vérifier qu’il s’agisse bien de moi. Il me sourit, mais je continue de le scruter sans expression, ne répondant pas à ce dernier. Je le sens sursauter dès que je reprends la parole :
— Je fais des rêves…
— Décris-les-moi.
— Je vois la mort.
Le Père redresse la tête une seconde fois. À présent, mon regard semble vitreux. Comme-ci mon âme venait de quitter ce monde.
— Je suis la mort.
— Comment ça ? Précise ta parole, mon fils.
Le timbre de sa voix, devenu plus rauque, traduit son inquiétude.
— Il souhaite que je tue en son nom.
— Quoi ? Que veux-tu dire ?
— Dieu vient me parler durant mes nuits. Il est magnifique, grand et tout puissant. Un feu ardent l’entoure et je vois son aura illuminer la nuit. Elle m’aveugle et j’ai du mal à garder les yeux ouverts. Sa lumière me brûle et finit même par me consumer tout entier. J’ai peur.
— Mais de quoi, mon fils ? Dieu est amour.
Je ne relève pas et continue :
— Il me montre quelque chose. Je suis la direction de son regard, et là, devant moi, s’ouvrent les portes de ce qui semble être le Paradis.
— Et que vois-tu ?
— Une silhouette blanche s’avance doucement vers moi. Encore une fois, je cherche à me protéger de ce halo éblouissant qui irradie mes pupilles. Enfin, alors qu’elles s’habituent petit à petit, je la rencontre.
— Mais, qui ?
— Elle est splendide. Elle tend la main et pose ses doigts délicats sur mon visage inondé de larmes.
— De qui parles-tu ?
— Cette femme n’est autre que l’Immaculée Conception. Pourtant, je pleure comme jamais.
— Pourquoi, mon garçon ?
— Parce qu’elle est ma mère ! je lui réponds presque en vociférant.
Je me reprends et persiste dans mon récit :
— Brusquement, ses traits deviennent livides. Des cernes se creusent sous ses magnifiques yeux bleus et sa bouche laisse place à un trou béant. Je me mets à hurler devant ce monstre et je m’aperçois qu’une corde lui enserre le cou ! Non !!! Non !!! Pas ça !!!
— Calme-toi, Hiddékel ! Ce n’est qu’un cauchemar ! argumente Père Marc de plus en plus nerveux.
Sans lui prêter attention, je persévère :
— Je tombe à genoux devant cette créature en suppliant Dieu d’arrêter. Il veut me faire prendre conscience que par son acte suicidaire, elle s’est damnée pour l’éternité. Elle s’est fourvoyée et croupit désormais au fin fond de l’enfer.
Je me tais un instant et calme ma respiration. Je poursuis en baissant l’intonation de ma voix pour chuchoter, sur le ton de la conspiration :
— Cependant, Dieu me propose un marché. Ma curiosité est piquée à vif. Vous ne le seriez pas mon père ?
— Sans doute, rétorque l’Abbé sans grande conviction.
Je souris intérieurement de le voir aussi mal à l’aise.
— Es-tu prêt mon enfant ? Es-tu prêt à faire face à ton destin ? J’acquiesce sans hésiter par l’affirmative. Tout en caressant mes cheveux en bataille, tel un père aimant son fils, il poursuit : Je souhaite que tu nettoies les êtres impurs. Je veux que tu extermines les imposteurs qui osent parler en mon nom.
Je constate avec satisfaction que l’homme de Dieu se sent de plus en plus mal. Je sais que je vais lui donner le coup de grâce, et pourtant, je ne recule pas. Au contraire, je me délecte de ce sentiment.
— J’ai peur mon Père, car Dieu m’impose d’être son bras armé. Au fond de moi, je voudrais refuser, mais il m’a choisi. Je ne peux reculer. Je lui demande alors : Si je réussis ma mission Seigneur, comment saurai-je que ma mère a obtenu votre pardon ? Il me répond d’une voix sûre : Tu lèveras les yeux et tu verras dans la voûte céleste deux oiseaux blancs. L’un portera au cou un collier d’argent, et l’autre, un en or. Ils entoureront une barque blanche dans lequel ta mère fera son dernier voyage vers le firmament.
Un silence pesant accueille mes propos. Seuls les roucoulements d’un pigeon perturbent cette confession si particulière. Père Marc respire fortement, s’éclaircit la voix et reprend la parole :
— Eh bien, mon fils, quel étrange rêve, en effet. Depuis combien de temps fais-tu ce cauchemar ?
— Oh, je ne sais plus exactement.
Je lui cache volontairement que ce songe me vient régulièrement depuis que ma mère adoptive m’a fouetté jusqu’au sang, enfant, parce que je lui avais manqué de respect. Pour m’aider à remettre mes idées en place, elle avait décidé de me jeter à la cave durant toute une nuit. C’est à ce moment-là que Dieu m’est apparu. Je n’ai jamais avoué à qui que ce soit que cette femme possédait un sérieux penchant pour la maltraitance. On ne m’aurait jamais cru, de toute façon. La famille Bécuve est très généreuse et offre régulièrement des dons à l’Église, à des écoles ou à des œuvres caritatives. Personne ne remettrait en cause la dévotion chrétienne de Bernadette. En réalité, elle représente le mal incarné.
— Je sais que tu n’aimes pas parler de ces choses-là, mais nous approchons de la date anniversaire de la mort de ta mère. Je pense que tu n’acceptes toujours pas sa disparition. Je t’enjoins, mon fils, à faire la paix avec ce passé douloureux. Je comprends ta peine, mais maintenant, tu dois aller de l’avant. Tu as une magnifique femme, un gentil petit garçon et une famille qui t’aime. Tu sais aussi bien que moi que Le Grand Architecte de l’Univers ne demanderait jamais à une oie blanche de tuer. Dieu est pardon, Dieu est amour et Dieu t’aime, mon fils, comme moi je t’aime. Regarde ce que tu es devenu. Ne pense plus à tout ça. Sache que Le Créateur est miséricorde et il a pardonné à ta mère. Je suis sûr qu’elle repose désormais en paix auprès de lui et qu’elle bénéficie de sa clémence.
— Oui, mon Père, vous avez sans aucun doute raison. Mais, je ne peux empêcher ce sentiment de frayeur qui m’habite. Je crains que les ténèbres m’engloutissent tout entier, jour après jour. Parfois, j’ai l’impression que des serpents coulent le long de mes poignets, remontent vers mon cou, l’enroulant pour resserrer leur étreinte, m’étouffant à petit feu jusqu’à la suffocation finale. Je me réveille en sursaut, trempé de sueur, cherchant désespérément de l’oxygène pour nourrir mes poumons brûlants.
— Hiddékel, je te demande de prier dans ces moments de doute et tu trouveras la lumière. Allez, mon fils, va dans la paix du Christ. Dieu est ton guide. Il ne t’abandonnera pas.
Je me lève et regarde mon Père, une dernière fois. Celui-ci a une étrange expression sur son visage buriné lorsque je me rends compte que le mien est déformé par un rictus que je ne parviens pas à faire disparaître. Je sors du confessionnal et me dirige vers l’autel. Je me mets à genoux en joignant mes mains et répète mentalement le rituel de la fin de la confession :
— Je te rends grâce, mon Dieu, de m’avoir pardonné mes péchés et reçu à nouveau dans ton amitié. Je te demande, par les mérites de ton Fils Jésus Christ et de sa très Sainte Mère, la Vierge Marie, et de tous les saints, de suppléer, par ta miséricorde à tout ce qui, de par ma misère, a manqué de contrition, de pureté, et d’intégrité dans cette confession. Je prends la ferme résolution de devenir ton bras armé ici-bas et je mettrai tout en œuvre pour accomplir ta volonté. Ainsi soit-il.
Je me relève lentement en me signant. Au moment où je traverse la nef centrale, le regard soucieux du prêtre m’accompagne vers la sortie.
- 2. Le Bateleur : le commencement -



Le bateleur détient à sa disposition
les quatre éléments nécessaires à la Création.
Le gobelet pour la coupe (eau),
la baguette tenue dans sa main gauche pour le bâton (feu),
le poignard (air)
et la pastille jaune pour le denier (terre).
Le bateleur est prêt à mettre de l’ordre dans les Savoirs
qu’il porte en lui.





Gabriel, le Lieutenant Petit


Je contemple par la fenêtre de mon bureau le ciel d’un bleu azur rappelant que le printemps prend enfin ses quartiers. C’est bon pour le moral. Je respire à pleins poumons. Cela fait des mois qu’il pleut sans arrêt. Même si les nordistes sont habitués à cette grisaille, il est plus qu’urgent que le soleil montre le bout de ses rayons. Le générique du film The Transformers me sort de ma rêverie.
— Allô ?
— Mon chéri, excuse-moi de te déranger pendant tes heures de travail, mais j’ai besoin de toi.
Immédiatement, l’inquiétude me submerge.
— Que se passe-t-il ? Tu es malade ? je questionne ma femme, fébrile.
— Non, mon amour, ne crains rien… C’est juste que j’ai envie…
Je me redresse sur ma chaise, déjà émoustillé par sa probable demande.
— Oui, je t’écoute, que désires-tu ?
Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée coquine. Je m’imagine déjà rentrer à la maison, ma femme m’attendant derrière la porte dans le magnifique déshabillé rouge et noir que je lui ai offert pour son anniversaire, mettant en valeur ses belles courbes. Rien que d’y songer, je sens naître une agitation fébrile entre mes jambes. Je l’entends inspirer bruyamment dans le combiné.
— Sur de la bisque de Homard, hum…
— Pardon ? De la bisque ? je répète, incrédule.
Cette conversation me ramène brutalement à la réalité. Ma belle est certes toute en rondeurs, mais peut-être un peu trop à mon goût. Surtout à l’endroit où a décidé d’emménager un alien pour un bail de neuf mois, pompant toute l’énergie de sa maman. Sabrina est enceinte de cinq mois. Je ne me plains pas. J’aime son corps qui a développé certains atouts qu’elle ne possédait pas jusque-là. Ma femme n’a jamais été autant épanouie. Je la trouve de plus en plus magnifique. Sa peau est douce et soyeuse. Je me souviens encore de ce matin lorsque j’ai posé ma tête entre les deux plus beaux seins que je connaisse. À l’évocation de cette image, l’odeur de ses cheveux épais et ondulés, dont la couleur rappelle celle du chocolat, ressurgit. Je revois son corps satiné onduler sous mes caresses avides et mes baisers enflammés. Elle donne l’impression qu’elle pourrait prendre feu rien qu’en la touchant. Je tiens à profiter de cette période privilégiée, car avant d’être enceinte, Sabrina était peu portée sur les ébats.
— Gabriel ? Tu m’entends ?
— Hein ? Quoi ?
— Tu vas m’en acheter pour ce soir ?
Il me faut quelques secondes pour recouvrer mes esprits et revenir à la réalité. La bisque de homard.
— Ma chérie, ne t’inquiète pas, j’irai.
Mon début d’érection vient de se briser net.
— OK. Tu ne traînes pas, hein ?
— Non, non. De toute façon, c’est calme en ce moment.
Un bruit frappé à la porte, et l’intrus ne me laisse pas le temps de lui donner la permission d’entrer. Je me retourne vers mon collègue qui pose un courrier sur la table. Celui-ci lève les épaules en montrant la missive. Je le remercie d’un rapide signe de tête. Tout en parlant, je parcours cette lettre où est inscrit en caractère gras d’imprimerie À l’attention de la Police . Je plisse les yeux et me fais la réflexion, l’espace d’un instant, que cette enveloppe immaculée me paraît bien étrange. J’écoute d’une oreille distraite ma femme se plaindre de son ventre qui grossit de plus en plus, ce qui ne présage rien de bon pour les vergetures. Je m’approche du pli posé sur mon bureau. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’éprouve un sentiment oppressant. Instinctivement, je coince mon portable entre mon épaule et mon oreille afin de pouvoir accéder à mon tiroir de droite. Je m’empare d’une paire de gants en latex que j’enfile soigneusement. Je décachette lentement cette correspondance à l’aide d’un coupe papier, en prenant soin de ne pas l’arracher, dépliant les feuilles blanches au grammage grossier. Le texte a été tapé sur un ordinateur. Rien de plus impersonnel. Cependant, l’expéditeur a utilisé un style particulier. Je chercherai du quel il s’agit sur ma bécane. Je poursuis la conversation téléphonique avec ma femme sans pouvoir détacher mes yeux du document.
— Alors, tu en penses quoi, Gabriel ?
Je ne réponds pas tout de suite, ce qui me vaut une rapide réaction de sa part :
— Ben voilà, quand je te dis que tu ne m’écoutes pas, pfff… Je te parle de dimanche. Que va-t-on apporter à ma mère pour son anniversaire ?
En même temps, je me fous royalement du cadeau de ma belle-mère. De toute façon, elle ne m’a jamais apprécié et c’est réciproque. Mes yeux sont inéluctablement attirés par ces feuilles au format A4. Je me demande qui en est l’auteur et retourne la dernière page. Mon cœur manque un battement. Mon sang quitte mon visage et une fine pellicule de sueur glisse sur mes poils hérissés. En bas, à droite du courrier se trouve une signature qui me paraît ensanglantée ! Je mettrais ma main à couper qu’il s’agit bien d’hémoglobine. Le signataire se fait appeler « Le Jugement ». Je suis intimement convaincu que cette lettre ne peut être que l’œuvre d’un détraqué. Je n’ai pas encore lu la teneur du message que je sens déjà que j’ai affaire à un gros problème. Je redoute le pire. Je me rends compte que j’ai toujours le cellulaire collé à l’oreille, sans écouter ma femme pour autant. Je dois couper la conversation, en toute urgence.
— Ça suffit, Sabrina !
Un hoquet de surprise donne une impression d’écho à l’autre bout de la ligne.
— Je dois y aller, je te rapporterai ta bisque de homard, mais ne m’attends pour dîner !
— Quoi ? Mais…
Je raccroche, sans écouter la suite. Sans réfléchir, je retourne le courrier et commence à le parcourir.


Je m’appelle Hiddékel. Je suis Le Jugement. Dieu m’a missionné ici-bas pour nettoyer la Terre de tous vos péchés. Vous prétendez voir dans le noir tel un oiseau de nuit, alors que seul le Grand Architecte de l’Univers peut lire la noirceur de vos esprits démoniaques. Vous vous vantez d’être le témoin de nos vies passées, celles d’aujourd’hui et celles de demain. Mais qui êtes-vous pour vous permettre de vous immiscer ainsi sur le chemin que Dieu a tracé pour chacun d’entre nous ? Vous trompez les pauvres âmes errantes. Vous êtes leur opium. Perfide, vous savez que vous devenez une drogue et vous n’avez aucune pitié. Vous êtes des charlatans, des suppôts de Satan. Vous allez payer pour avoir osé profaner les préceptes de la Bible. À l’heure où le Jugement dernier arrivera enfin, craignez pour vos vies, car le Très Haut ne faiblira pas. Je ne tremblerai pas. Vous pourrez me supplier, vous repentir, ma main s’abattra impitoyablement sur vos âmes malades.

Mes lèvres sont devenues sèches. Je déglutis difficilement. J’ai envie de tirer sur une clope pour calmer les battements de mon cœur qui se sont emballés à la lecture de ce sombre message. Mais qu’est-ce que c’est que ce malade ? J’ai l’impression d’être dans un mauvais film dont l’histoire se passe à l’époque de l’Inquisition. Ces quelques lignes ne présagent rien de bon. Je dois poursuivre malgré une boule d’angoisse qui serpente le long de mon œsophage.

Comme il a souffert, vous connaîtrez mille souffrances. Dieu a créé l’homme à son image, mais il est le seul à être tout puissant. Aucun individu, ici-bas, ne peut se prétendre être son égal. Pour ne pas laisser Adam seul dans son jardin d’Eden, il a créé la femme en prélevant un morceau de peau de la hanche de ce dernier. Ainsi, Ève est née. Cependant, elle a trahi les préceptes du Maître en croquant dans la pomme que le serpent perfide lui a présentée, provoquant ainsi la colère Divine. Il a donc décidé qu’elle devrait enfanter dans la douleur et le reptile a été répudié du jardin d’Eden. Seule Marie a été digne de porter son enfant en gardant sa virginité et son innocence. Combien êtes-vous à être restées innocentes ? Aucune. Ainsi, le Tout Puissant m’a communiqué un message avant de m’envoyer sur Terre pour être son instrument de vengeance. Trouve-la ! Trouve celle qui est restée pure et elle seule pourra bénéficier de ma clémence. Elle doit avoir les traits de la Vierge. Si tu découvres qu’elle m’a trompé, alors fais ce pour quoi je t’aie façonné.
À l’image de l’étoile du Berger qui a guidé les Rois mages vers l’étable, celle-là même qui a abrité la naissance de Jésus Christ, vous trouverez les suppôts de Satan expiant leurs pêchés dans de grandes souffrances jusqu’à leur mort, à moins que Marie ne retienne ma main vengeresse alors, seulement, je retournerai vers mon Créateur.
J’ai cru l’avoir trouvé dans les traits de Marie-Claire. Ne porte-t-elle pas le prénom de la Sainte Mère ? Hélas, simple coïncidence. Ma première victime se targuait d’être une grande voyante, elle n’a rien vu venir. C’est tout de même un comble, non ? Il a été tellement facile de l’approcher. Un jeu d’enfant.

Je m’arrête quelques instants. Je tente de comprendre où veut en venir ce fou. Dans la première partie de la missive, l’auteur se prend pour Dieu, et dans la seconde, il parle d’une voyante. Facile de l’approcher ? Mon cœur s’emballe. Immédiatement, je crains le pire.
— Mais putain, c’est quoi ce détraqué ? Je dis tout haut, plus pour moi-même que pour mes collègues que je vais devoir rassembler, dans les minutes à venir.

Lorsque vous pénétrez dans leur antre, la nausée vous prend immédiatement à la gorge. L’odeur de l’encens bon marché vous agresse les narines. Au lieu de me détendre, je sens qu’une colère sourde monte en moi. Mes mains se mettent à trembler. Pour calmer mon impatience de bourreau, je compte. Un, deux, trois, quatre, et ainsi de suite jusqu’à ce que la porte de la pièce se trouvant devant moi ne s’ouvre et laisse place à une femme blonde aux yeux bleus. Je souris, satisfait de l’image qu’elle renvoie. Je lui tends la main tout en lui décochant mon plus beau sourire. Ses yeux s’arrondissent de surprise et ses lèvres s’entrouvrent légèrement. Je m’aperçois de sa gêne. Elle rougit. Ça y est, elle se trouve enfin à ma merci. Je pénètre dans la pièce et me dirige vers la table de travail. Toujours, cette même ambiance glauque. Les rideaux sont tirés et des bougies parfumées sont disposées çà et là pour donner à l’ensemble un peu d’intimité. Elle pense qu’il s’agit de ma première consultation et essaie de me mettre à l’aise. Dans un premier temps, elle me décrit le déroulement de la séance, et après un dernier sourire enjôleur, qui j’avoue, ne me déplaît pas, commence son simulacre. Elle me recommande de respirer profondément et de couper de la main gauche le jeu de tarot qui se trouve devant moi. À vrai dire, cela m’arrange, car dans la droite, confortablement positionnée sur ma cuisse, je cache le mouchoir imbibé de chloroforme que j’ai préparé spécialement à son intention. Vous trouverez sûrement cette technique vieillotte, pourtant cela fonctionne encore très bien… Heureusement que la pièce est parfumée grâce aux nombreuses chandelles, car le produit diffuse une légère odeur éthérée. Le jeu coupé, elle retourne le premier tas ainsi formé et découvre la carte numéro treize, celle de La Mort. Elle lève ses iris bleutés vers moi et me rassure en m’expliquant que cette lame, à elle seule, ne signifie rien de particulier. Elle me regarde trop longtemps à mon goût. Elle a dû s’apercevoir du changement de couleur de mes yeux. En effet, lorsque je suis en chasse, mon regard est différent. Il devient sombre, reflétant les profondeurs de l’abîme. Je vais devoir précipiter le mouvement. Elle retourne l’autre paquet de cartes et Le Fou apparaît. Cette fois-ci, elle sursaute presque sur sa chaise. Elle n’a pas le temps de prononcer un autre mot, je me suis déjà levé d’un bond pour faire le tour de la table ronde, lui appliquant brutalement le mouchoir sur son nez aquilin. Elle n’a pas mis deux secondes avant de s’évanouir en poussant un petit gémissement caractéristique. Son corps chaud a glissé le long du mien, me procurant une sensation d’intenses fourmillements si caractéristiques. Après l’avoir roulée sur le tapis recouvrant le sol, Je l’ai mise sur mes épaules et suis sorti de son domicile, incognito. Je l’ai conduite sur les routes de campagne pour l’amener sur le lieu de son procès.
Je dois avouer qu’elle m’a impressionné. Lorsqu’elle a repris connaissance, entièrement nue, prisonnière de son bâillon, la peur s’est immiscée dans son âme.
Se tenait devant moi une pêcheresse… enceinte.

Mes mains se mettent à trembler devant cette information. Le visage de Sabrina se superpose sur celui de cette inconnue. L’angoisse monte en moi, je sens mon objectivité se faire la malle ;
— Non, pas ça…

Lorsque je vous aurai indiqué le lieu du Jugement, vous comprendrez mon objectif. Bien que sa robe blanche, choisi par mes soins, soit un peu juste à cause de son ventre, elle a réussi à s’agenouiller devant moi. Je parais immense au-dessus d’elle. Je la toise d’un air mauvais. Elle tremble et j’aime ça. Elle lève des yeux implorants dans ma direction. Je me penche vers elle et je tiens son petit visage entre mes doigts gainés de cuir que je resserre en lui expliquant qu’elle a péché. Elle tente de secouer la tête, mais je la tiens fermement. Elle ne m’aura pas. Je lui demande d’écouter attentivement.
— Tu te vantes d’être voyante, tu prétends pouvoir venir en aide aux personnes qui sont désespérées, mais tu sais parfaitement que tu mens tous les jours que Dieu fait. Tu dois payer pour ces mensonges.
Elle gémit à présent. J’observe, fasciné, les larmes jaillir de ses magnifiques yeux. Avant de la sacrifier, je dois vérifier si Marie-Claire est encore pure. J’approche une lame de couteau près de son visage. Elle s’arrête immédiatement de gémir et devient livide, presque aussi blanche que la robe qu’elle porte.
— Je vais enlever ton bâillon. Si tu hurles, je te tue. T’as compris ?
Elle me répond par un petit signe que je prends pour un « oui ». Une fois retiré, elle observe l’endroit dans lequel nous nous trouvons. À vrai dire, nous sommes assez à l’étroit dans ce réduit, mais il s’agit du choix de Dieu que je respecte. Sa peur s’intensifie lorsqu’elle voit une corde pendre du plafond. Ses yeux rencontrent les miens. Courageusement, je dois avouer, elle tente de me soutirer des explications. Je m’énerve en la frappant au visage. Sa tête dodeline d’une drôle de façon. Je lui demande d’un ton péremptoire :
— Qui est le père de l’enfant ?

Plus j’avance dans cette histoire morbide, plus la nausée m’envahit tel un poison. Je ne sais pas si je possède la force de continuer. Inéluctablement, je sens que la mort est fatalement la seule issue pour cette femme. Je pense à la mienne qui porte mon enfant. Les larmes me montent aux yeux.

— Mais qu’est-ce que vous me voulez ?
Pour toute réponse, je la gifle en pleine figure pour la seconde fois, ce qui lui donne une jolie teinte rouge. Elle se met à pleurer de plus belle.
— Tu peux gémir, c’est trop tard. Tu vas payer pour tes crimes.
— Quels que soient les torts que j’ai pu vous causer, je vous en supplie, pardonnez-moi. Si mon métier ne vous plaît pas, j’arrêterai.
— J’avoue que cela me ferait, en effet, plaisir. Si cela ne tenait qu’à moi, je t’accorderais ma clémence. Mais seulement voilà, Il m’a ordonné. Maintenant, réponds à ma question : « qui est le père ? »
Elle persiste à rester silencieuse. Mais cela ne va pas durer, je le sais d’avance. Et, je m’en réjouis.
— Très bien. Comme tu voudras.
Devant mon expression dure et froide, elle recule, toujours à genoux jusqu’à ce que son dos rencontre l’autel où sont déposées des bougies éclairant faiblement l’endroit exigu ainsi qu’un buste de la Sainte Vierge qui la regarde d’un air suppliant. Étant donné que ses mains sont attachées à l’arrière de son corps, elle ne peut pas vraiment bouger. Je l’attrape et la couche à terre. Je la tire par les pieds tout en la retournant sans ménagement. Son visage rencontre le sol dur. Sa chute est amortie par son ventre arrondi. Je soulève brutalement sa robe. Elle se met à hurler, me suppliant de penser à son enfant. Je lui déchire sa culotte ce qui l’oblige à crier un prénom et un nom.
— Jean-Marc Perreria est le père, je vous en supplie, arrêtez…
J’en étais certain. Cette femme est une catin. Elle a été bafouée par la main de l’homme. Elle n’a rien en commun avec la Sainte Mère. Je vous avouerais que je me laisserais bien tenter par une petite distraction. Après tout, elle est déjà souillée. Même si elle est plus âgée que moi, je la trouve plutôt attirante ainsi attachée, les fesses à l’air. Mais Dieu a dit « tu ne prendras pas ce qui ne t’appartient pas. Tu ne convoiteras point la femme de ton voisin ». Je me reprends et fais redescendre doucement sa robe en caressant longuement ses jolies jambes. Je la sens frissonner autant de peur que de dégoût. J’avoue que je m’amuse à torturer cette créature. Marie-Claire semble retrouver un peu de son calme lorsque je la remets sur ses genoux.
— Très bien. Donc le père s’appelle Jean-Marc. Sacrée coïncidence, tu ne trouves pas ?
— Je ne comprends pas, répond-elle d’une toute petite voix.
— Mais si ! Le géniteur porte un prénom composé de deux Saints : Jean et Marc, mais hélas, je crains que cela ne soit pas suffisant pour sauver ton âme.
Elle me contemple d’un air ahuri, ne comprenant rien à mon cheminement intérieur. Devant sa stupidité, ma colère monte d’un cran et je me jette sur elle en enroulant autour de son cou gracile la corde qui pend dans son dos. Elle se débat en hurlant. Elle crie, me crache à la figure. Je ris devant sa défense minable et je tire. Fort. Les muscles de mes bras se tendent au maximum, j’ai l’habitude. Elle gigote. Je croise, l’espace d’un instant, son regard où l’incompréhension est étroitement liée à la peur. Elle sait que sa fin est proche. Celle de son enfant, aussi. À quoi pense-t-elle à ce moment-là ? À la vie qu’elle porte en elle ? Implore-t-elle mon pardon ? Oui, sans doute, mais c’est trop tard. Elle perd connaissance que déjà ses membres se raidissent, ils sont traversés de spasmes quand enfin j’entends son dernier râle. Lorsque son corps est complètement inerte, je me recule et admire le spectacle.
Elle est tout simplement bouleversante de beauté. Derrière elle, je vois le buste de la Sainte Vierge dont les iris bleus semblent supplier Dieu de lui venir en aide. Je prends une inspiration et commence à réciter une prière tout en touchant son ventre rebondi là où la vie s’échappe doucement :

« Je vous salue, Marie, Oui, oui, Ô ma Mère, trésorière de toutes les grâces, refuge des pauvres pécheurs, consolatrice des affligés, espérance de ceux qui désespèrent et aide très puissante des chrétiens, je mets en vous toute ma confiance et je suis certain que vous m’obtiendrez de Jésus la grâce que je désire ardemment, si elle doit servir au bien de mon âme. »

Voilà, c’est terminé.
Mes muscles bandés se détendent petit à petit. Je viens d’accomplir ma première mission. Mais je sais que je ne trouverai le repos que lorsque j’aurai terminé ma tâche.
Il me reste quatre femmes à laver de leurs péchés. Je dois faire vite, le temps m’est compté. La lune impitoyable continue sa course.
Avant d’achever cette première lettre, je me dois de vous informer où se trouve celle qui vient de rencontrer son créateur.
Cherchez une chapelle construite pour la dévotion de Marie, Mère de la Sainte Grâce. Scrutez le ciel et trouvez la dix-neuvième étoile la plus brillante de la voûte céleste. Deneb emplumée vous guidera. Là où l’étoile brillera de mille feux, la chapelle s’illuminera dans le reflet des trois sources. Elle vous guidera vers le Nord où le blason d’or représente un lion de sable armé et lampassé de gueules. À cet endroit précis, vous ferez la connaissance du FOU.

LE JUGEMENT.



Je tente d’avaler une salive qui n’existe plus, mon palais étant devenu aussi sec qu’un désert aride. De l’extérieur, je dois sembler figé sur place. Tenant le courrier entre mes doigts tremblants, je n’arrive pas à rassembler mes idées. Mon cerveau échafaude des images d’horreur. Je pense à cette pauvre femme entre les mains de ce cinglé. Car, j’en suis convaincu, il ne s’agit pas d’un plaisantin. Me rappelant l’état de mon épouse, je l’imagine aux prises avec ce tueur. Cette fois, je vais vraiment vomir. Je repose la missive avec précaution sur mon bureau et interpelle mon équipe. Devant mon ton alarmant, cette dernière ne se fait pas prier pour débarquer. La gorge autant nouée par le dégoût que par l’émotion, je lui résume un rapide topo de la situation et lui demande d’effectuer des recherches sur le lieu où pourrait se trouver la victime. Puis, j’envoie le courrier à la scientifique afin de vérifier si, par chance, quelques empreintes seraient restées sur le papier. Quant à une partie de mes hommes, je les enjoins de partir sur le terrain, afin d’inspecter toutes les chapelles du coin.
Quelques heures plus tard, je demande à ma collègue, profiler de formation, de me rejoindre dans mon bureau. J’attends qu’elle s’installe, dans un fauteuil peu confortable, avant de lui demander :
— Alors Mégane, qu’en penses-tu ?
— Ouais, en effet, je crains que tu aies raison, Gabriel. Il se pourrait bien qu’on soit en présence d’un tueur en série, même si pour le moment, on ne peut pas être certains qu’il y ait eu crime puisque nous n’avons pas de corps. Néanmoins, à première vue, il s’agirait d’un meurtre à caractère religieux. Jusque-là, rien de compliqué à comprendre au vu des textes bibliques qui sont cités. Le prénom choisi par le meurtrier est tout aussi révélateur. Dieu a nommé le troisième fleuve qui coule à l’Orient de l’Assyrie, Hiddékel. Cette métaphore fait allusion au bras armé de Dieu. Ce prénom hébreu signifie vif, furtif et prompt. Le tueur mentionne également le cycle de la lune dont la course est rapide, soit vingt-huit jours. Cela veut-il dire qu’il mettra son plan à exécution durant cette courte période ? Par contre, le plus complexe sera de découvrir le mobile du meurtre. L’assassin évoque la voyance, et notamment, la cartomancie. Autre question, pourquoi a-t-il choisi une femme enceinte ? Il convient de rester prudent puisqu’il parle de quatre homicides à venir. Avec sa première victime, cela ferait un total de cinq meurtres. Encore faut-il retrouver la première ! Sans corps, nous piétinons…
À chaque fois que je suis en présence de cette spécialiste en comportements déviants, j’en perds mes moyens. Mégane n’est pas le genre de femme qui laisse un homme indifférent. Il faut avouer qu’elle pourrait faire un effort, après tout. Elle porte toujours des jupes crayons noires dévoilant ses magnifiques jambes musclées. Ses mollets sont joliment galbés et les talons hauts qu’elle porte rendent ces derniers très sexy. La naissance de ses seins généreux est mise en valeur par un affriolant décolleté où l’on devine un tendre soutien-gorge en dentelle blanche. Sa magnifique crinière moutonne sur ses épaules en une masse sombre et brillante. Il en émane une odeur de vanille chatouillant mes narines en émoi. Pourtant, je ne suis pas spécialement attiré par ce genre de nana, mais celle-ci ne me laisse pas de marbre. C’est plus fort que moi. Plus fort que mon mariage. Plus fort que cette affaire morbide. Mes yeux ne peuvent s’empêcher de fixer ses lèvres bombées lorsqu’elle parle. Recouvertes d’un rouge carmin, elles semblent m’inviter à venir goûter le fruit défendu. Et ses iris ! D’un vert profond. Si l’on n’y prenait pas garde, on risquerait de s’y perdre.
— Gabriel ? Tu es avec moi ?
— Hein, quoi ? Ah oui, pardon. Je viens d’avoir un SMS de Patrick. Il essaie de décoder la position du lieu. J’aimerais que le temps s’accélère parce que, là, je suis certain que tout ça va mal se finir.
— Quelque chose m’a également frappé. J’ai la conviction que cet homme souffre de ce que l’on appelle des troubles obsessionnels compulsifs. Dans son délire, il évoque le fait qu’il compte pour se calmer. Il s’agit d’un des symptômes de la maladie. Un TOC est caractérisé à la fois par des obsessions qui représentent des pensées envahissantes, générant peurs, angoisses, et des compulsions entraînant une envie irrépressible de réaliser des gestes répétitifs ou des actes mentaux comme compter ou réciter intérieurement une phrase. En règle générale, les personnes souffrant de cette pathologie en sont conscientes, mais ne peuvent s’empêcher de mettre en place des artifices. Dans notre cas, nous avons affaire à un rituel de comptage. Cela nous apprend une chose sur notre tueur.
— Quoi, qu’il est cinglé ? Je rétorque d’une voix cassante.
— Non, car toutes les personnes souffrant de cette affection ne sont pas folles pour autant, mais cela révèle qu’il n’a pas été pris en charge pour traiter ses phobies. On peut imaginer que lorsqu’il était gamin, personne n’a jamais remarqué cette affliction.
— Tu crois qu’il a pu subir des traumatismes durant son enfance ?
— L’origine de ce trouble reste inexpliquée. Certains avancent la théorie de la génétique. D’autres évoquent un problème de fixation de la sérotonine qui favoriserait leur apparition.
Chacun se perd dans ses élucubrations lorsque la sonnerie de mon portable se fait entendre. Avant de décrocher, je regarde Mégane d’un air inquiet, et prends une profonde inspiration.
— Gabriel.
— Lieutenant, vous devriez nous rejoindre.
Un frisson incontrôlable me secoue de toutes parts. Je sens déjà que j’aurai du mal à supporter ce que mes yeux devront voir. Ma gorge s’assèche et mon cerveau réclame sa dose de nicotine. Je demande :
— Où ?
— À la chapelle des Trois Sources à Wormhout. La première victime a été découverte.
— On arrive, je réponds d’une voix blanche.
— Lieutenant ?
— Oui, Patrick ?
— C’est du lourd.
Je raccroche et fixe Mégane d’un air entendu.
— Ils viennent de la trouver.



***



Je m’appelle Romain et je suis né de père inconnu.
Quand ma mère a appris qu’elle était enceinte, mon géniteur s’est lâchement enfui sans jamais se retourner. À l’évocation de ces sempiternels souvenirs, mon visage se déforme sous l’assaut fulgurant d’une vague de haine. Ma mère a toujours voulu m’épargner en me racontant des histoires à dormir debout.
— Tu sais, mon chéri, tu dois respecter ton père. Ses différentes missions à l’armée, toutes plus dangereuses les unes que les autres, l’ont éloigné de nous. Mais, un beau matin, il rentrera enfin à la maison pour s’occuper de sa petite famille.
Au début, j’y croyais. À chaque lever du soleil, j’espérais le retour de ce héros de guerre. Les jours ont passé et, avec eux, l’espoir de le revoir a disparu au profit d’une désillusion grandissante. Pourtant, ma mère s’accroche à cette idée comme on s’agrippe à une bouée lancée à la mer, mais moi, du haut de mes huit ans, je ne suis pas dupe. Cependant, pour ne pas lui causer plus de chagrin, j’écoute aussi attentivement que je peux les histoires qu’elle me raconte avec enthousiasme. En réalité, ce que j’aime par-dessus tout, c’est d’entendre sa voix si pure caressant mes jeunes oreilles. Elle me berce d’une pureté inégalée.
— T’ai-je déjà dit à quel point tu lui ressembles, mon chéri ?
— Oui, maman, je lui réponds, traumatisé à la simple idée de savoir que je peux avoir une quelconque ressemblance avec cet étranger.
— Tu as ses yeux, d’un bleu profond tendre et doux à la fois, car il a toujours été gentil et à l’écoute.
— Oui, maman, je rétorque mécaniquement.
— Toi aussi, mon chéri tu seras gentil, n’est-ce pas ? Surtout avec les femmes mon fils, j’y tiens.
— Oui, maman.
— Très bien, mon garçon, je sais que je peux compter sur toi.
À chaque fois, elle finit par m’enlacer. Elle sent si bon. Un doux mélange de cannelle et de fleur d’oranger chatouille mes jeunes narines. Elle me serre toujours très fort ; presque à m’étouffer et plonge sa longue main dans mes cheveux pour les ébouriffer. Elle rit de voir la tournure que prennent ces derniers sous cet assaut. Moi, je râle en imaginant ma tête. La gêne juvénile des jeunes garçons…
Souvent, je m’échine à scruter la seule photo jaunie par le temps que ma mère m’a donné, immortalisant les traits de cet inconnu. Je n’y trouve aucune similitude. Il paraît grand et large d’épaules. Pour ma part, je suis plus proche du petit tonneau que du garçonnet filiforme. À croire que ma croissance m’a oublié, me rendant gauche et mal fagoté. Ses cheveux sont noir corbeau — enfin, je le devine — car en réalité, la tondeuse militaire ne laisse apparaître qu’un mince duvet sombre sur son crâne. La couleur de ma tignasse, quant à elle, reste indéfinissable, savant mélange de mèches gris cendré et de touffes brunâtres crasseuses dues à un excès de séborrhée pré pubère. Ses yeux froids, sans expression, sont aussi tendres qu’un couteau affûté. Il me fait peur. Il ressemble à une brute à la mine patibulaire. En bref, je le déteste. Je le hais, jaloux des sentiments maternels qui auréolent cet étranger, alors qu’en réalité, il nous a tout simplement abandonnés.

Nous vivons dans un minuscule studio situé à Bailleul, au dernier étage d’un vieil immeuble sans ascenseur. Ma mère m’a confectionné un petit coin douillet entre la cuisine spartiate et la salle de bain, envahie par la moisissure. J’ai mon propre lit. Elle m’a permis d’égayer le mur délabré avec mes posters de Pokémon autour desquels elle a fixé des petites boules lumineuses brillant juste au-dessus de ma couche pour me rassurer durant mon sommeil. Si des personnes souhaitaient nous rendre visite, elles trouveraient la décoration du couloir menant à la cuisine un tant soit peu cocasse. Il est rare de voir un pieu à cet endroit. Mais, de toute façon, nous n’avons pas d’amis… À la tombée de la nuit, j’allume mes petites guirlandes en forme de lucioles pour chasser les ombres malfaisantes qui sortent dessous mes couvertures en laine. Elles dansent autour de moi, me chuchotant de leurs voix aiguës des choses incompréhensibles, me laissant transi de peur. Heureusement, dans ces moments-là, ma maman se glisse sous mes draps qui sentent la lessive bon marché. Sa chaleur maternelle m’enveloppe, m’apaisant instantanément. Son odeur de chèvrefeuille crée une délicieuse bulle olfactive et ses cheveux me chatouillent le visage. Ses mains expertes me dorlotent le dos, dérivant vers le sommet de mon crâne, s’attardant sur mon cuir chevelu. Je peux enfin me laisser aller dans les bras de Morphée.
Le matin, lorsque je me réveille, elle a disparu. Un instant paniqué de son absence, je me lève et la retrouve endormie dans son canapé de fortune qui lui sert d’alcôve. Je m’approche doucement afin de remonter la couette sur ses épaules dénudées. Ensuite, systématiquement, je vérifie le contenu de la boîte blanche et bleue posée sur la petite table de salon. Par le passé, ma mère a déjà tenté de partir sans moi. Depuis, comme un rituel, je compte. Si le nombre me rassure, je lui caresse tendrement les cheveux. À ce contact, elle pousse un gémissement et ses traits crispés se détendent. Elle semble bien, loin des tracas de son univers grisâtre.
Tandis que je la regarde, elle se met à bouger. J’espère secrètement qu’elle ouvre ses magnifiques yeux. Malheureusement, ils restent définitivement clos. Alors, je pars à l’école sans avoir échangé un seul instant avec elle. Cependant, avant de quitter le foyer, je prends soin de remplacer ses comprimés par des compléments alimentaires. Je ramasse les six cannettes de bière qui jonchent le sol, les glisse dans un sac à déchets pour les jeter dans la poubelle en bas de l’immeuble. J’ai la hantise de la chute et qu’elle ne se brise les os en se levant.




***



Gabriel


Après avoir parcouru une vingtaine de kilomètres pour arriver sur les lieux, je ne souhaite qu’une seule chose, être dans les bras de ma tendre aimée. Depuis l’affaire de la Jupe écossaise, l’hiver dernier, je n’ai plus eu d’enquête aussi sanguinaire à résoudre.
Et je ne m’en plains guère. Cette enquête a laissé des traces. Durant un certain temps, j’ai même dû me battre contre mes cauchemars. Je me souviens encore du corps écartelé du Capitaine de gendarmerie, Kervadec. Je m’en veux de n’avoir pas su empêcher ce meurtre violent. Je me console en me disant, qu’au moins, le Commandant Vanhaecke, dépêché à l’époque en renfort, est sain et sauf. Son retour sur Paris m’a fait un coup. Je le regrette amèrement, car cet homme, au tempérament affirmé, vaut la peine d’être connu.
Aujourd’hui, mon quotidien se cantonne à des plaintes, des vols à main armée, mais rien de très stressant. D’ailleurs, quand je suis entré à la Police au Commissariat de Dunkerque, je n’ai jamais pensé connaître une telle affaire à la campagne. La Jupe écossaise, et maintenant, ce détraqué. Je hais déjà ce meurtrier qui s’en prend à des femmes enceintes. Je me promets de l’arrêter et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il ne soit pas reconnu irresponsable de ses actes.
En arrivant sur place, je reconnais cet endroit. J’y viens souvent avec Sabrina passer des moments agréables au bord des Trois Sources. D’habitude, ce lieu de détente est calme et paisible, mais à cet instant, il y règne un capharnaüm sans nom. Des voitures de police stationnent pêle-mêle sur les bas-côtés, des pompiers, ainsi qu’une équipe de la scientifique se trouvent déjà sur place. Apparemment, les journalistes n’ont pas encore reçu l’information puisqu’aucune caméra ne filme la scène. Tant mieux.
Une tente blanche est dressée devant l’entrée de la petite chapelle qui porte l’inscription « Notre Dame des Grâces ». Je n’en reviens pas que ces lieux de dévotion, ponctuant de leur présence le territoire flamand, puissent devenir une scène de terreur. Au moins, l’assassin ne s’est pas foutu de nous, en indiquant sur le courrier où se trouvait la victime. Si seulement, il avait été plus clair dans sa description, la police n’aurait pas perdu autant de temps avant de retrouver le corps.
Le corps.
Mon coeur se resserre. Je dois faire face et regarder la mort. Patrick, mon collègue sort rapidement de cette horreur et se dirige, livide, dans ma direction.
— Je vous préviens, Lieutenant…
— Oui, je sais, tu me l’as déjà dit.
Le bousculant presque, je me jette dans l’antre de la faucheuse.
La chapelle étant de petite taille, je ne peux pas la rater. L’odeur de la mort me prend immédiatement à la gorge, et une nausée violente me secoue manquant de me faire ressortir illico.
Je me concentre sur elle.
Elle est là.
Ses yeux bleus vitreux sont exorbités. Ils regardent vers le ciel, semblant implorer le pardon.
Derrière la jeune femme se trouve posée, sur un autel, une Sainte Vierge avec la même expression, espérant, elle aussi, la clémence céleste. La ressemblance est indiscutable. Ce cinglé a reproduit sur cette pauvre fille le supplice de Marie. L’étroitesse du lieu a obligé la malheureuse de rester agenouillée. Le tueur l’a étranglée avec une corde fixée au plafond. Je ne peux détacher le regard de son ventre rebondi. Cependant, un détail me frappe. La pauvre femme tient entre ses doigts bleuis un chapelet noir. L’assassin n’en a pas fait mention dans sa lettre. L’un de mes coéquipiers me demande d’approcher. Je suis obligé de me courber, la voûte de la petite bâtisse étant réellement basse. De plus, il ne s’agirait pas d’abîmer la scène de crime.
— Regardez ce que l’on a observé dans la bouche de la dépouille.
D’une main tremblante, je saisis le scellé utilisé pour les pièces à conviction et scrute la carte qui s’y trouve.
— Mais, qu’est-ce que ça veut dire ?
Après le choc de la découverte du cadavre, mon cerveau me rappelle la dernière phrase du courrier : « À cet endroit précis, vous ferez la connaissance du FOU. »
— Je pense que nous sommes en présence d’une carte de tarot, répond son équipier.
— Oui, il semblerait. Il va falloir trouver de quel jeu il s’agit. Cela peut avoir son importance.
Je sens surtout que je suis en train de perdre pied. Je ne pourrai jamais résoudre une affaire comme celle-ci. En tout cas, pas tout seul. Je stresse déjà à l’idée de savoir que les médias vont s’emparer de cette histoire et que le Préfet souhaitera, forcément, un dénouement rapide. Sachant que ce cinglé s’est engagé à tuer quatre autres victimes, mon Commissaire Divisionnaire va me tomber dessus. Même si j’ai fait appel à mon profiler préféré, Mégane ne pourra pas dénouer cette enquête sans aide. Quelle merde !
Sans même parler de Sabrina et de ses demandes liées à son gros ventre.
Enceinte.
Ce mot résonne dans ma tête et mes yeux glissent vers le cadavre cyanosé.
Enceinte.
Une nausée me prend soudainement la gorge. L’air est devenu irrespirable, je dois sortir sous peine de…
J’ai juste le temps de contourner la chapelle que je me mets à vomir mon café trop serré du matin. Bientôt, la main consolante de mon collègue, légiste, se pose sur mon épaule toujours courbée vers le sol.
— Tu verras, Gabriel… Un jour, tu t’y feras.
Je me redresse, blême. Comment peut-il ne pas être dans le même état que moi ? Médecin légiste ou non, il s’agit avant tout d’un homme.
— Oh arrête, Stéphane. La pauvre femme était enceinte, et je ne peux m’empêcher de réaliser un parallèle.
— Je comprends. D’ailleurs, je tiens à vous féliciter, ta femme et toi. Depuis l’affaire de la Jupe écossaise, nous n’avions pas eu de nécessité à nous revoir. Tant mieux, d’ailleurs. Comment se porte Sabrina ?
Je saisis l’opportunité de changer de discussion, et m’y engouffre avec joie.
— Oh, à merveille, mais elle s’échine à me rendre chèvre.
Stéphane sourit. Rapidement, il me confie avoir vécu cette situation lorsque son épouse attendait leur premier enfant. Il reprend son discours, là où il l’avait laissé, un peu plus tôt.
— Ça va aller ? Parce que j’ai pu faire les premières constatations.
Je prends sur moi pour prononcer LA phrase obligatoire dans ce genre de moment où le temps et la bonté humaine semblent être suspendus.
— Je t’en prie, raconte-moi tout.
— À la vue des rigidités cadavériques, son décès remonte à quarante-huit heures. Mort par strangulation. La corde a servi à l’étrangler. Nous avons retrouvé sa culotte déchirée à côté d’elle, mais elle n’a pas subi de sévices sexuels.
La bile me monte à la gorge, je la retiens tant bien que mal.
— Tu crois qu’il s’agit d’un maniaque impuissant ?
— Ça, c’est ton boulot de le découvrir. Les ecchymoses qu’elle porte sur le côté droit du visage révèlent qu’elle a été frappée assez violemment. Nous sommes en présence de pendaison, dite semi-complète. J’en conclus que l’assassin est très costaud, car il l’a maintenue à genoux au sol, tout en passant la corde autour du cou avant de tirer avec force pour pouvoir l’étrangler. On peut d’ores et déjà écarter la thèse d’une meurtrière. On recherchera plutôt un individu de petite taille, vu la hauteur de l’endroit, ou très souple pour réussir à s’occuper de sa victime, tout en étant courbé. Aucune empreinte n’a été retrouvée ni ici ni à l’extérieur. Des traces de pneus, on en a, mais beaucoup trop. Je rappelle qu’il s’agit d’un endroit très fréquenté puisque beaucoup de pêcheurs y viennent taquiner la truite. Étant donné que personne n’entretient ce lieu de dévotion depuis de nombreuses années, si le tueur n’avait pas donné d’indications précises, on n’aurait probablement jamais mis la main sur le corps. Je ne te dis pas la tronche de celui qui aurait voulu adresser une prière à sa Sainte Grâce.
Stéphane émet un petit rire qui reste sans écho devant ma tête décomposée.
— Hum… comme tu le sais déjà, la malheureuse était enceinte. L’autopsie permettra de déterminer le nombre exact de semaines.
Un silence gêné s’installe, et je ne fais rien pour le combler.
— Bon, je vais repartir afin d’affiner tout cela et je te tiendrai au courant. Sale temps, hein, Gabriel ? J’ai bien peur que nous soyons en présence d’un tueur en série, ou devrais-je dire d’un gros malade, et ce ne n’est qu’un début. Comment comptes-tu t’y prendre ?
— Je ne vois qu’une seule solution.
— Oui, je crois bien. Reste seulement à savoir comment le convaincre de revenir…

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