NORILLAG
208 pages
Français

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NORILLAG , livre ebook

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Description

La vie entière de Gustave repose sur un mensonge. Pour se reconstruire, il doit lever le voile sur le mystère de ses origines.


Sa quête débute dans la période Stalinienne et plus précisément dans les Goulags de Sibérie.


Gustave nous entraîne dans une course contre la montre, dont l’enjeu est essentiel : connaître son passé, donner un sens à son existence



Après Internato, Norillag est le deuxième tome d'une trilogie sur les dictatures et les recherches autour des origines.

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Publié par
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EAN13 9782382110027
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,006€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Norillag
Céline Servat
Norillag
M+ ÉDITIONS 5, place Puvis de Chavannes 69006 Lyon mpluseditions.fr
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
© M+ éditions
Composition Marc DUTEIL
ISBN 978-2-38211-002-7
À mes enfants, Tristan et Léna, pour qu’ils n’oublient jamais de lutter et de s’insurger pour des causes qui leur tiennent à cœur.
Préambule
Gustave tourna machinalement la cuillère dans sa tasse. Il n’était pas encore treize heures, mais il préférait être en avance, afin d’éviter une montée d’angoisse. Il patientait maintenant, assis dans ce café. Mais cette attente provoquait exactement l’inverse de ce qu’il souhaitait.
Quand il fermait les yeux, tout lui revenait : ces images d’une violence inouïe, toutes ces horreurs à jamais gravées dans sa mémoire. Et puis, il y avait Nada. Où était-elle   ? Que devenait-elle   ? Il s’était passé tant de choses en un an et demi…
Gustave consulta sa montre, but son café d’une traite et prit son sac à dos. Il ressasserait ces souvenirs plus tard. Son premier cours de fac de la journée allait commencer, il s’empressa de rejoindre l’amphi.
Partie I
Gustave et Nada
«   Le plus dur, ce n ’ est pas la chute, c ’ est l ’ atterrissage .   » Mathieu Kassovitz, film  : La haine
Chapitre 1
Plusieurs mois plus tôt.
Nada, tu es là   ? Je suis rentré   !
Gustave franchit la porte de leur chambre d’hôtel et tendit l’oreille. Pas de réponse. Son amie était-elle encore sortie   ? Ces temps-ci, elle revenait de plus en plus tard et il n’osait pas la questionner. Ses sautes d’humeur étaient nombreuses et il était décontenancé, tant par ses silences que par ses réactions.
Épuisé, Gustave se déchaussa et s’affala sur le lit. Les journées à l’usine étaient exténuantes, il avait mal partout, comme si son corps rouillait peu à peu.
Dire que je n’ai que dix-huit ans, comment je serai da ns dix, vingt ans à ce rythme   ? 
Il jeta un coup d’œil à leur chambre. Au début, ils appréciaient cette pièce douillette d’une quinzaine de mètres carrés, ses tableaux zen, sa tablette en bois brut qui servait de bureau, le fait de pouvoir tout attraper depuis le lit… maintenant, il s’y sentait à l’étroit. Il s’étendit, tenté par un petit somme, puis décida finalement de prendre une bonne douche afin de se délasser. Il se releva douloureusement, étira son dos, ouvrit la porte de la salle d’eau et sursauta : il n’était pas seul.
Nada était nue. Recroquevillée sur le sol, elle sanglotait. Elle leva vers lui des yeux implorants et noyés de larmes, et l’estomac de Gustave se tordit devant tant de détresse. Le regard de sa compagne exprimait sa solitude, sa peine, et, désarmé, il se demanda encore une fois s’il était capable de lui venir en aide. Il prit la jeune femme dans ses bras, la porta jusqu’au lit, la recouvrit doucement d’une couverture moelleuse en lui chuchotant des mots apaisants.
Ce serait long. Très long. Il en avait conscience.
Le jeune homme la contempla pendant qu’elle sombrait dans le sommeil. Son regard se perdit dans ses boucles brunes, ses lèvres charnues et sa peau mate. Au départ, tout semblait plus simple. Quand ils étaient arrivés en France, exténués par leurs aventures en Argentine, ils n’avaient pas pu se résoudre à l’idée de revenir chez eux, et de faire comme si tout allait bien   1 . Trop de souvenirs, trop de mensonges… Chacun d’eux voulait s’en sortir sans l’argent de ses parents, et ils imaginaient qu’à eux deux, ils sauraient faire face et se débrouilleraient toujours. En ce temps pas si lointain, Nada accueillait Gustave en lui sautant au cou dès qu’il passait la porte.
Attendri par ses souvenirs, Gustave la regardait dormir, caressant ses mèches emmêlées. Il se rappelait leur amour passionné, quelques semaines auparavant. Leurs corps n’étaient jamais rassasiés l’un de l’autre. Un simple contact déclenchait une délicieuse décharge électrique.
Enivré par ces sensations, Gustave avait-il gommé la part sombre de Nada   ? A bien y réfléchir, ne l’avait-il pas vue se dégrader à vue d’œil   ? Il sentait bien qu’elle dérivait, bien sûr, mais qu’aurait-il dû faire   ? Il venait d’avoir dix-huit ans et il était lui-même préoccupé par son avenir. Ils s’étaient perdus, chacun luttant contre des démons intérieurs. Gustave tentait de prendre le dessus et d’avancer. Nada, elle, se laissait envahir progressivement par une profonde noirceur. Elle s’irritait d’un rien, ne souriait plus et les crises de larmes devenaient de plus en plus fréquentes. Gustave constatait que son amie avait des absences, elle s’enfermait dans ses pensées de plus en plus souvent. Il aurait voulu qu’elle lui parle de ce qui la rendait si malheureuse, qu’ils fassent front à deux. Mais elle refusait de partager ses sombres idées, et quand il insistait, elle s’énervait après lui. Ils ne pouvaient pas continuer comme cela, c’était trop lourd à vivre. Alors, il s’était lancé :
–   Que se passe-t-il Nada   ? Tu n’es pas bien avec moi   ?
–   Ce n’est pas lié à toi, tu sais. À l’Institut Perón, j’étais submergée par la colère, je ne pensais qu’à ça. Mais aujourd’hui… je me sens vide.
–   Comment ça, vide   ?
–   Je ne sais pas comment t’expliquer. Je ne sais plus ce que je veux, je ne sais même plus vraiment qui je suis. Toute ma vie n’a été que mensonges. Personne ne m’a jamais aimée…
–   Mais moi je t’aime, Nada.
–   Je sais, et j’espérais que ça me suffirait. Mais je n’y arrive pas.
Cette discussion l’avait décontenancé. Que devait-il en conclure   ? Un avenir ensemble était-il possible   ? Il n’arrêtait pas d’y penser.
Le jeune homme saisit sa clé et sortit doucement de la chambre. Il passa par l’accueil et paya leur location pour la semaine, avant de se diriger vers le supermarché le plus proche. Sa vie était si morne   ! Avaient-ils vraiment fait le bon choix   ? Par moment, il avait l’impression d’avoir vieilli de dix ans. Gustave déambula dans le quinzième arrondissement, admira les façades haussmanniennes de la rue Vaugirard. Au loin, la tour Montparnasse se dressait fièrement. Ce quartier l’apaisait, lui permettait de laisser libre cours à ses pensées. Comme souvent maintenant, il rêva à un avenir différent, un futur où il reprendrait les cours, n’aurait pas besoin de compter l’argent pour le moindre achat… une vie qui ressemblait à celle du passé, mais sans la réprobation d’un père froid et distant.
Il n’avait pas envie de retourner dans cette chambre. Il voulait juste rentrer chez lui.
Chapitre 2
Nada s’étira, tel un chat après une sieste. Elle parcourut la pièce du regard : elle était seule. Elle ne sut pas si elle devait être déçue par l’absence de Gustave ou soulagée d’échapper à son air moralisateur.
Gustave ne la comprenait pas, pensa-t-elle. Il imaginait sans doute qu’il suffisait qu’elle se motive pour y arriver   ? Elle aurait aimé trouver une solution, mais comment faire   ? Elle ne souhaitait qu’une chose, se réfugier dans le sommeil et ne plus penser. 
Nada s’approcha du carreau et vérifia que Gustave n’était pas en vue. Parfait   ! Elle sortit fébrilement une petite sacoche et un sachet blanc, qu’elle déplia devant elle. Avec application, elle plaça chaque objet à sa place : élastique. Aiguille. Cuillère. Briquet. C’était l’heure de «   sa dînette   ». Avec envie, Nada retroussa ses lèvres au moment où l’aiguille pénétrait dans sa veine. Appuyer sur le piston lui arracha un cri de plaisir.
***
La jeune femme émergea de la brume et rangea mécaniquement ses ustensiles dans leur pochette. Sa consommation de drogues dures était récente, elle ne pensait pas que son amoureux s’en soit rendu compte. Elle le lui cachait, elle ne voulait pas le décevoir une fois de plus. De toute façon, elle pouvait arrêter quand elle le voulait, non   ?
Mais au fond, elle ne le souhaitait pas.
Gustave arriva, les bras chargés de provisions. Elle remonta la couverture jusque sous son menton, et le suivit du regard tandis qu’il passait la porte.
–   Tu es réveillée   ? Tu as faim   ? demanda-t-il avec douceur.
Devant tant de sollicitude, Nada s’agaça. Elle n’était pas une putain de malade, elle n’avait pas besoin de sa pitié   !
–   Ça va, grommela-t-elle.
–   Je déballe le repas dans cinq minutes, le temps de me doucher. J’ai l’odeur de l’usine qui me colle à la peau   ! précisa Gustave.
–   Evidemment, ça ne risque pas de m’arriver   ! C’est bien ça le message   ?
–   Je n’insinue rien Nada, je discutais, c’est tout.
Elle s’en voulut aussitôt de son mouvement d’humeur, si coutumier ces temps-ci. Elle était tellement à fleur de peau qu’elle déversait sa rage sur Gustave. C’était injuste pour lui et elle tentait de se raisonner, mais souvent, elle n’arrivait pas à se maîtriser : il était le seul à rester près d’elle, il prenait pour tous les autres. Encore une fois, elle l’avait blessé, elle ne pouvait même plus le regarder en face.
–   Désolée Gustave, ça ne va pas en ce moment. Tout m’échappe. Je ne suis même pas capable de garder un job. Je suis pathétique   !
Gustave franchit la distance qui les séparait et s’assit près d’elle. Il lui prit tendrement les mains.
–   Je comprends Nada, ce n’est pas ta faute. Tu sais, un psychologue pourrait t’aider…
–   Et comment on le paie, ce psychologue   ? On a à peine de quoi manger, répondit-elle, piquante.
–   Peut-être qu’on pourrait recontacter celui de la cellule de crise, il nous avait proposé de nous recevoir gratuitement  pour nous soutenir, après ce qu’on a vécu. Et je me dis que moi aussi, j’aurais besoin de parler.
–   Ah oui, tu veux faire appel à lui   ? Pour qu’il dise à l’assistante sociale où je suis   ? Je te rappelle qu’elle m’avait envoyée dans un foyer, j’ai galéré pour leur fausser compagnie. Non, je ne veux pas en entendre parler   !
–   Nada, des fois tu ne te demandes pas si on a fait le bon choix   ? Ne pourrait-on pas revenir sur nos décisions   ? Récupérer l’argent de nos parents, ou au moins accepter celui du programme d’accompagnement des victimes, afin de vivre autrement   ? On galère tellement, ce n’est pas facile, et pourtant, on peut faire autrement   !
–   Gustave, on en a déjà parlé. On ne peut pas dépendre du fric de ces monstres   !
Elle lui jeta un regard noir. Sa colère se réveillait. Se rendait-il compte qu’il trahissait les principes de leur relation   ? Sa volonté s’effritait-elle déjà   ? Toute culpabilité s’était évaporée, la colère familière remontait à la surface.
Elle se leva brusquement, enfila un jean, ainsi qu’un sweat posé devant elle. Alors qu’elle chaussait ses baskets, Gustave risqua :
–   Tu sors   ?
–   Oui, j’ai besoin de prendre l’air   ! souffla-t-elle d’un ton tranchant.
–   Mais tu ne veux pas manger d’abord   ?
–   Mange sans moi   !
Elle franchit la porte et Gustave resta un long moment immobile et désarçonné. Il n’avait pourtant pas dit grand-chose. Il ne savait plus comment se comporter. Il eut envie de hurler, de cogner sur les murs, sur la porte de ce logement de fortune et trop petit pour contenir leurs peines. Il eut surtout envie de pleurer. Il se dirigea vers la salle de bain et resta longtemps sous le jet brûlant, mêlant ses larmes à l’eau ruisselante.
Chapitre 3
Au fil des semaines, Nada était devenue l’ombre d’elle-même. 
Son compagnon avait senti qu’elle franchissait une ligne qui l’aspirait immanquablement. Elle s’était renfermée, et ses manifestations de désespoir étaient devenues fréquentes et intenses. Il était désarmé face à ses colères, à ses absences, de plus en plus fréquentes.
Gustave avait peur qu’elle ne se mette en danger, qu’il ne rentre trop tard pour la sauver… Ces pensées l’assaillaient quand il rentrait du travail, et il hâtait le pas, pressé de se rassurer.
Et puis, un soir, Nada ne revint pas.
Mort d’inquiétude, Gustave la chercha, sans savoir vraiment où diriger ses pas. Et s’il lui était arrivé malheur   ? L’angoisse lui étreignait le ventre, tandis qu’il scrutait chaque recoin de l’arrondissement. Il craignait de la trouver recroquevillée dans une ruelle, rouée de coups ou même pire… Il avait parcouru une bonne partie des axes principaux du quartier. Il était allé du parc Georges Brassens jusqu’aux abords de la tour Eiffel, sans succès. Il s’orienta alors vers les passages et les caves collectives, rattrapé par ces scénarii catastrophes qu’il tentait de rationaliser, sans y parvenir. Il ne pouvait pas abandonner. Nada avait besoin de lui.
Il finit par la retrouver sous un pont, partageant des bouteilles avec un groupe de SDF.
Lorsqu’il lui demanda de la suivre, elle protesta. Sa diction était difficile et elle parlait plus fort que d’habitude.
–   Pour une fois que j’étais bien   ! Pourquoi faut-il que tu joues les rabat-joies   ?
–   Il est tard Nada, j’étais inquiet. Allez viens, on va rentrer tous les deux.
–   Tu étais inquiet   ? Pour moi   ? Vraiment   ? reprit-elle en se radoucissant.
–   Oui. J’ai eu peur qu’il ne te soit arrivé quelque chose.
–   Au moins tu serais débarrassé, je ne suis qu’un boulet   ! soupira-t-elle.
–   On est obligé de parler ici   ? Devant tous ces… gens   ?
–   Ces gens sont mes amis, ils m’ont accueillie, protesta-elle mollement.
–   S’il-te-plaît Nada, je suis fatigué. On y va, là   ? reprit-il avec impatience.
Finalement, elle se leva en titubant et s’essaya à une pathétique révérence à l’intention de ses compagnons d’infortune :
–   Désolée les gars, papa vient me chercher   ! À la prochaine   !
Sur le chemin du retour, Gustave ne dit pas un mot. Nada tenta de discuter de tout et de rien, puis de s’expliquer, et enfin de protester contre sa froideur, et il stoppa son monologue.
–   Je suis épuisé. Je n’avais pas prévu de passer ma soirée à explorer tout le quartier. Mets-toi à ma place.
Le reste du trajet se fit en silence, et il feignit de ne pas entendre les reniflements de sa compagne, sujette à une nouvelle crise de larmes. Il était trop déçu pour parler, trop en colère pour la consoler. Il ne voulait pas lui dire que ce n’était rien, que ce n’était pas grave. Il savait que c’était sérieux, dramatique même. Il ne trouvait pas de solution pour s’en sortir, ne savait pas comment aborder avec elle les hématomes qui fleurissaient sur ses bras fins depuis peu. Cette fois-ci, il avait réussi à la ramener. Cette fois-ci…
 
À partir de ce jour, ses absences furent plus fréquentes et, quand elle revenait, son état avait empiré. Qu’elle soit éteinte, réfugiée dans son monde, ou bien alcoolisée et incohérente, Gustave ne reconnaissait pas la jeune fille dynamique et décidée dont il était tombé amoureux. Il ne supportait plus qu’elle se détruise à petit feu. Il sentait surtout qu’il la perdait, inéluctablement.
Les semaines passèrent et les deux adolescents s’éloignaient de plus en plus l’un de l’autre, vivaient côte à côte, mais plus vraiment ensemble. Gustave se raccrochait à son quotidien, il soufflait quand il allait travailler, malgré la pénibilité de son travail.
Une association avait accompagné son retour et favorisé leur hébergement dans l’hôtel. Elle lui avait aussi ouvert une boite postale, qu’il inspectait régulièrement. Elle ne contenait pas grand-chose, mais un matin, deux enveloppes l’attendaient. La première était rédigée par l’avocat qui défendait les anciens pensionnaires de l’institut Perón, constitués partie civile. La deuxième contenait ses documents d’inscription au baccalauréat. Le bac   ! Il n’y pensait plus, et pourtant, il aurait dû être en terminale, au lieu de trimer à l’usine. Quel gâchis   !
 Gustave se permit alors de rêver : ce courrier, c’était le signe qu’il n’osait plus espérer   ! Il allait revenir au lycée pour passer son bac, puis s’inscrire en fac de psychologie. Il avait toujours rêvé d’exercer ce métier. En plus, si ce projet aboutissait, son père serait vert de rage, lui qui, depuis des années, lui renvoyait ses incapacités et l’ineptie supposée de ce choix.
Le jeune homme ne supportait plus sa vie. Nada et lui avaient décidé de cette existence sur un coup de tête, alors que, il s’en rendait compte maintenant, cela ne les menait à rien. Ne pouvait-il pas, pour une fois, choisir la facilité   ? Ne donnait-il pas raison à son père, malgré lui   ? En définitive, il gâchait sa vie à cause des torts de Dumoulin   2 , dont il portait le nom. Il s’en voulait de ne pas l’avoir compris plus tôt.
Gustave se leva, décidé : il se trompait sur toute la ligne   ! Il allait retourner chez lui, se rendre au lycée, décrocher son bac, parce qu’il le méritait   !
Il retourna à l’hôtel, la tête pleine de nouveaux projets, et découvrit Nada somnolente, étendue sur le lit. Il la trouva si belle, abandonnée et détendue… Il hésita à la laisser se reposer, mais le jeune homme avait besoin de lui parler, de l’inclure dans le tournant que prenait sa vie. Il la réveilla en douceur et évoqua d’abord le premier de ses courriers :
–   Maître Carré m’a envoyé une lettre.
–   Qui   ?
–   Ben tu sais, Marc Carré, l’avocat qui s’occupe des démarches contre nos parents. Il m’informe que les demandes d’extradition ont été acceptées.
–   Qu’est-ce que ça va changer, Gustave   ? Tu vas aller rendre visite à ton père   ? Moi, que ma mère soit ici ou là-bas, je n’en ai rien à faire. Quant à mon père, il est sur Paris et tu vois, ça ne bouleverse pas ma vie.
Oui, c’est sûr mais c’est important qu’il nous tienne au courant. Nada, ce n’est pas tout. En fait, j’ai reçu une autre lettre, qui m’a donné une idée…
Gustave s’expliqua. Il espérait tant qu’elle acquiesce, qu’elle reconnaisse leur erreur et accepte, soulagée, de choisir un nouveau départ…
Nada s’étira et le toisa :
–   Alors toi, le grand Gustave, le moraliste de mes deux, tu vas bafouer tes principes pour revenir au nid, comme un petit poussin que tu es   ?
–   Qu’est-ce que tu racontes, Nada   ? Tu as vu comment nous vivons, tu crois vraiment qu’on mérite cette vie   ?
–   Oui, je la mérite   ! Mea culpa   ! C’est moi la mauvaise, celle qui a fait le mal autour d’elle   ! Elle accompagna son propos d’un ricanement malsain.
–   Mais à quoi tu joues, Nada   ? Ce que tu as vécu est affreux, mais tu peux décider de t’en sortir   !
–   Revoilà tes phrases toutes faites   ! Oh, arrête de me regarder avec pitié   ! hurla-t-elle. Je ne le supporte plus   ! Je n’en peux plus de toi, de tes discours surfaits sur le bien et le mal   ! Je me casse   !
Gustave observa Nada alors qu’elle attrapait son sac à main avec des gestes décousus qui trahissaient sa fébrilité et sa rage. Mais il en avait marre de cette fuite permanente, il voulait qu’elle l’écoute et qu’elle entende raison, pour une fois   !
–   Je me demande si tu ne cherches pas encore une excuse pour t’en aller   ! De toute façon tu n’es plus là depuis des semaines. On cohabite, mais on n’est plus vraiment ensemble.
–   Qu’est-ce que je dois comprendre   ? C’est le sexe qui t’intéresse, peu importe comment je vais   !
–   Ce n’est pas ce que je te dis, Nada   ! Mais je n’en peux plus de cette vie, j’aimerais avancer, alors que toi tu recules. On dirait que plus tu vas mal, plus tu veux aller mal   ! Tu ne peux pas m’entraîner avec toi dans cette dégringolade. J’ai envie d’autre chose.
–   Eh ben barre-toi   ! Qui te demande de rester   ? Va rejoindre ta jolie maison, redeviens le fils modèle et, puisque c’est ce que tu souhaites, oublie-moi. Je n’ai pas besoin de toi.
Elle approcha son visage à quelques centimètres du sien :
–   Je n’en peux plus de ta petite gueule de premier de la classe, de ta sollicitude à deux balles. Tu me fais gerber Gustave, et je vois bien que je te dégoûte. Tire-toi, tu me rendras un sacré service   !
Nada fit demi-tour et franchit la porte dans un tourbillon de haine.
 Le jeune homme était sonné, tellement en colère que, pour la première fois depuis des mois, il eut envie de tout abandonner et de ne penser qu’à lui   ! Il ne pouvait nier que Nada comptait pour lui et en même temps, il était impuissant devant ses débordements, ses mises en danger… Gustave était épuisé. Et puis, ce n’était pas son combat.
Pourtant, le soir venant, il parcourut de nouveau la rue Lecourbe, le boulevard Garibaldi, afin de trouver Nada. Lui qui aimait ce quartier, son calme et son architecture, commençait à le détester quand, la nuit, il recherchait sa compagne. Il se dirigea vers des ruelles, les impasses sombres. C’était devenu son quotidien. Il marcha, scruta les renfoncements, guetta les groupes de jeunes.
Au bout d’une heure passée à arpenter le quartier, il entendit du bruit provenant d’une cave : de la musique, de la fumée, beaucoup d’allées et venues. Mû par un terrible pressentiment, il se faufila, s’excusa et s’avança. C’est à ce moment qu’il la vit. Nada était allongée sur un matelas, le soutien-gorge défait, le bas de son pantalon entortillé sur sa cheville droite, le tee-shirt remonté sur son cou. Des hommes se relayaient sur son corps, et, comble du sordide, un garrot en plastique était encore fixé à son bras, et une seringue vide traînait près d’elle. L’adolescent se tétanisa, les mots refusaient de franchir sa gorge nouée et son cœur cognait follement dans sa poitrine. Ce n’était pas vrai, ça ne pouvait pas être elle   ! Et pourtant.... Il s’efforça de ne pas s’effondrer devant le corps bafoué de celle qu’il aimait. Il devait la sortir de là, du regard des voyeurs, de ces hommes qui la souillaient. Il se dirigea vers elle, mais quand elle le reconnut, elle planta son regard furieux sur lui, l’accusant silencieusement. Gustave se figea sous l’emprise de ces yeux noirs, alors que Nada dressait son majeur bien haut vers lui, accompagnant son geste de cris de pseudo plaisir.
Horrifié, blessé, Gustave quitta la cave, alors que la tristesse le submergeait telle une vague, l’emportant dans ses rouleaux, effaçant tous ses repères. Alors qu’il courait, il se jura qu’il ne reviendrait plus dans ce quartier de malheur.
Chapitre 4
Gustave, ému, poussa la porte de la maison où il avait grandi, sur l’Île de la Cité. L’odeur d’épices lui rappela les plats cuisinés de son enfance et fit naître en lui une vague de nostalgie. Il ne pensait pas que revenir dans ces lieux allait le bouleverser à ce point. Il caressa le buffet en merisier de l’entrée, ouvrit la porte du salon. Rien n’avait changé. Il lâcha son sac et se vautra sur le canapé en cuir couleur crème. Si son père le voyait, qu’est-ce qu’il prendrait   ! Il imaginait déjà son air pincé, ses phrases assassines… Dumoulin se comportait-il de la même façon avec les gardiens, en prison   ?
La porte s’ouvrit et Gustave sursauta, posa rapidement les pieds au sol. Il retrouva ses anciens réflexes à l’entrée de Justine, la dame de ménage qui travaillait pour son père depuis sa naissance. La vieille femme, effrayée, poussa un cri strident.
N’aie pas peur Justine, ce n’est que moi, Gustave   !
La domestique se tenait la poitrine et respirait bruyamment, tentant de maîtriser sa frayeur. Puis, son regard s’illumina à la vue du garçon et un sourire éclaira son visage.
Gustave fut touché par cette manifestation de joie. Il avait toujours apprécié Justine, qui avait joué pour lui le rôle de mère par procuration. Pourtant, elle avait dû rester sur la réserve avec lui, car dès qu’une relation affective s’instaurait entre eux, son père intervenait : pas de débordements inconsidérés. Aucun contact physique n’était permis entre qui que ce soit sous ce toit.
Mais à présent, son père était absent et le jeune homme avait mûri. Il franchit l’espace qui le séparait de Justine et la serra dans ses bras, tandis que la vieille femme essuyait quelques larmes discrètes.
***
Gustave entra dans sa chambre, ému de retrouver cet environnement si familier. Ce lieu avait toujours été son sanctuaire. Il y avait grandi, s’y était réfugié, avait pleuré, crié entre ces quatre murs. La peinture bleue s’était un peu fanée au fil des années. Les posters de foot, puis de chanteurs ou d’acteurs avaient laissé leurs empreintes, comme en témoignaient les trous de punaises.
La chambre sentait le propre, l’odeur familière du produit d’entretien : Justine s’en était régulièrement occupée en son absence et cette pensée lui réchauffa le cœur. Il posa son sac sur le bureau et se jeta sur le lit, respirant à pleins poumons l’odeur de lessive de sa couette. C’était étrange, cette sensation de retour en arrière, comme s’il n’avait jamais vraiment quitté la maison. Le jeune homme perçut alors des bruits de casseroles provenant du rez-de-chaussée, et de délicieuses émanations pénétrèrent bientôt par la porte laissée ouverte. La voix de Justine l’interpella :
Gustave, les crêpes sont chaudes   !
Il sourit. Il était enfin chez lui.
Chapitre 5
Pendant deux jours, Gustave ne fit rien, se terrant dans le cocon qu’il venait de retrouver. Il  dormit beaucoup, se réfugiant dans cette douce sécurité. Mais il ne perdait pas de vue son objectif, et prit contact avec le proviseur du lycée pour un rendez-vous en urgence.
Pour s’y rendre, le jeune homme arpenta les rues familières du plus vieux quartier de Paris, retrouvant le trajet autrefois quotidien. Il s’arrêta un instant devant la sainte Chapelle, passa devant le palais de justice, si majestueux, situé dans l’ancien palais de la conciergerie. Dire que Dumoulin risque d’être entendu ici, alors qu’il s’est promené devant ces grilles pendant des années   !
En franchissant les portes de l’établissement, Gustave eut l’impression de revenir dans un passé pas si lointain. Il ne savait comment canaliser les émotions contradictoires qui surgissaient au fur et à mesure de ses pas dans l’institution. Il avait passé des moments heureux dans ces murs   ! Il y avait douté aussi… Il connaissait ces couloirs, avait planché sur des maths dans cette salle d’étude. Il croisa plusieurs personnes qu’il reconnut et qui lui sourirent, ou le questionnèrent sur son éventuel retour. Il en fut agréablement surpris.
L’adolescent se présenta à la secrétaire du directeur et attendit d’être reçu, mesurant alors son immense envie de réintégrer les lieux. Monsieur Chanchole, le proviseur, apparut enfin : il affichait un enjouement qui rassura le jeune homme.
Bonjour, Gustave, c’est un plaisir de vous revoir. Je suis ravi que vous ayez décidé de revenir dans notre établissement. Je préfère être direct, j’ai suivi les médias -qui ne l’a pas fait   ?- et je suis favorable à ce que vous puissiez poursuivre votre année de terminale chez nous.
Que savait-il exactement de son histoire   ? Apparemment les réseaux sociaux étaient arrivés jusqu’à lui, au vu du ton qu’il employait pour en parler. Mais Gustave ne savait pas ce qui avait vraiment filtré. Si Monsieur Chanchole prenait connaissance du contenu réel de ses enseignements des mois passés, il allait certainement blêmir. Gustave doutait que l’apprentissage des techniques de torture constitue une option du bac…
Vous étiez au courant que j’étais en Argentine, Monsieur   ?
Oui, bien sûr, votre père nous avait prévenus que vous réintégreriez l’établissement au cours de votre année de terminale. Je ne sais pas comment il s’est arrangé avec le rectorat, mais ils lui ont donné leur accord. J’imagine que vous n’êtes plus en contact, est-il incarcéré   ?
Il est encore en Argentine, Monsieur, le procès n’a pas encore eu lieu.
D’accord. Êtes-vous majeur   ? Sinon cela risque de complexifier votre retour.
J’ai dix-huit ans maintenant, donc vous serez couvert. En fait, j’espère vraiment revenir et passer mon bac. Je peux me procurer les cours qu’il me manque auprès d’autres élèves.
Le directeur garda le silence, décontenancé, puis reprit :
Je vois que vous avez réfléchi à tout, jeune homme   !
Oui, Monsieur. Je n’ai jamais posé de problème ici. Même si je n’étais pas un élève brillant jusque-là, je m’engage à être sérieux et appliqué.
O h là, comme vous y allez   ! Je n’ai pas besoin de justifications   ! Sachez que c’est avec plaisir que nous vous accueillerons à nouveau : alors soyez le bienvenu, Gustave   ! Profitez de cette semaine pour contacter vos camarades et rattraper ce qui peut l’être, ainsi nous compterons sur vous dès lundi   ? Je vous fais préparer un dossier avec votre emploi du temps, la composition de votre classe afin que vous vous organisiez, et les thèmes abordés depuis le début de l’année. Belle démarche Gustave, et bonne chance pour votre reprise   ! 
Gustave lui serra la main et se leva. Il remercia chaleureusement le chef d’établissement et sortit du bureau pour rejoindre celui de la secrétaire, afin de remplir les documents prévus. Une fois à l’extérieur, il consulta la liste et s’aperçut avec soulagement qu’il connaissait une grande partie des membres de sa classe et de ses professeurs. Son objectif allait enfin se concrétiser   ! Il savait que Nada ne le comprenait pas, mais il ne demandait pas grand-chose, il voulait juste vivre la vie d’un adolescent de son âge et il se réjouit à l’idée de retrouver l’ambiance insouciante du lycée, loin, très loin de sa vie précaire dans une chambre d’hôtel et de son séjour à l’usine. L’emploi du temps n’était pas formidable, mais bon   ! Il ne fallait pas trop en demander. Il était de retour, c’était le principal.
***
Gustave se connecta aux réseaux sociaux pour la première fois depuis son retour. Il n’en avait pas eu le courage jusque-là, persuadé que la diffusion des vidéos sur YouTube, Instagram et Facebook, puis plus largement sur les médias, avait engendré toutes sortes de réactions. Son arrivée dans le lycée risquait de faire du bruit et il souhaitait connaître les rumeurs qui avaient circulé sur l’institut Perón. Ce qu’il découvrit dépassa toutes ses prévisions. Il passa de longues heures à éplucher les messages privés, les mails, les commentaires sur les posts. Certains messages le touchèrent par leur compassion, d’autres lui firent froid dans le dos.
La révélation de l’existence d’une école de la torture et de la pratique dictatoriale avait fait l’effet d’une bombe auprès du monde entier. Mais comme dans tous les phénomènes radicaux, des sympathisants tenaient des propos emplis de jugements à l’encontre de Gustave et de ses camarades :
«   Ces fils à papa, bien fait pour leurs gueules   !   »
«   Moi ça m’aurait plu d’être là-dedans   ! C’est des écoles comme ça qu’il nous faut, au moins on pourra casser du bougnoule, tranquille   ! Ça me casse les couilles qu’on nous traite comme des tocards   ! Wesh, avec des profs comme ça, j’aurais continué d’apprendre, moi, c’est carré   3   !   »
«   Ils ont poukave   4 leurs parents, c’est eux qui devraient être en taule   »
Gustave fut écœuré par leur contenu. Comment pouvait-on souhaiter vivre à l’institut Perón   ? Qui se permettait de les juger ainsi   ? Il s’apprêtait à se déconnecter quand il tomba sur une vidéo, où Léa apparaissait en gros plan. Son ancienne camarade tenait une sorte de meeting. Il savait qu’elle était très investie dans la lutte contre les dirigeants du pensionnat. Il cliqua sur le film et sa voix retentit : 
 
– C es hommes et ces femmes sont des escrocs   ! Ils ont menti aux enfants qu’ils ont adoptés, les ont instrumentalisés   ! En les envoyant dans ce pensionnat, ils les ont mis en danger, et par leur inconséquence ma sœur est morte, comme tant d’adolescents ce jour-là. Nous avons dénoncé leurs pratiques, mais notre devoir est d’agir sur les ramifications   ! Qui a couvert et autorisé de tels actes   ? Combien de corps ont été enterrés illégalement   ? Qui sont-ils   ? Nous avons la chance d’être aidés par un très bon avocat spécialiste des droits de l’homme, à savoir Marc Carré. Il nous épaule dans notre combat il permet aux victimes d’être entendues, soutenues. On ne lâchera rien   ! Je demande aux gouvernements européens de s’engager dans la traque des responsables, pour que ces faits ne se reproduisent plus   !
Léa. La mort de sa sœur l’avait anéantie et en même temps, transcendée. La douce jeune femme était devenue leur porte-parole. Il aimerait tellement la revoir…
Chapitre 6
Nada sentit une présence la frôler. Elle se redressa brusquement, cherchant à définir l’origine de cette sensation. Une queue disparut derrière un sac de jute et deux yeux noirs la fixèrent : un rat   ! Un immonde rat qui l’observait. Effrayée, elle tapa des pieds dans sa direction pour l’amener à fuir, mais il n’eut pas l’air impressionné.
Son regard balaya méthodiquement les environs : mais où était-elle, cette fois   ? La jeune femme plissa le nez et les yeux : l’odeur de moisissure était tenace et la lumière provenait de petites fenêtres sales, situées sur un pan de mur. Autour d’elle régnait le chaos. Des bouteilles de bière, de whisky, de vodka et de vin, jonchaient le sol. Des habits, ou plutôt des loques, traînaient un peu partout. Nada frissonna : la température était basse et elle était peu vêtue : elle portait, en tout et pour tout, un short en jean troué et un haut court. Le plus éprouvant était ce mal de tête monumental, comme si un marteau lui fracassait les tempes et que des morceaux d’os se baladaient dans son crâne. Elle avait envie de pleurer, de douleur et de lassitude mêlées. Ces sensations lui étaient, malheureusement, devenues familières. Tout son corps la démangeait, signe avant-coureur du manque qui gagnait du terrain. Elle se gratta les bras et les jambes frénétiquement, mettant à vif les plaies et croûtes qui couvraient déjà ses membres. Nada se sentait mal, elle avait soif, elle avait besoin de manger et envie de vomir en même temps. La jeune femme passa la main dans ses cheveux et ses doigts rencontrèrent un obstacle solide. Surprise, elle ressortit sa main et la huma. L’odeur, nauséabonde, provenait d’une substance indéfinissable, écœurante dont elle ne souhaita pas connaître le contenu.
Elle se redressa difficilement, vacillant sur ses rangers, puis se dirigea vers la porte, s’arrêtant deux ou trois fois pour rétablir un équilibre précaire. Nada ne se supportait pas, ne se supportait plus. Son délabrement physique n’avait d’égal que son état psychique. Elle aurait voulu vivre une autre vie, revenir en arrière, prendre d’autres chemins, éviter l’appel de la drogue, de l’alcool, de l’interdit qui n’était jamais assez efficace pour faire taire sa souffrance. Elle n’arrivait plus à enrayer le processus. Elle franchit le seuil et regarda autour d’elle. Apparemment, elle était en rase campagne, mais où exactement   ? Résignée, elle suivit la route qui s’ouvrait devant elle.
Nada marchait et ressassait des pensées qu’elle aurait préféré éviter. Elle n’avait aucune envie, rien qui puisse l’aider à avancer. Elle s’était perdue dans son désir de vindicte, rattrapée par les conséquences de ses actes. En fin de compte, la colère avait fait d’elle ce qu’elle espérait justement combattre : une criminelle. Quelle ironie   ! Elle n’était plus rien.
Elle repensa à Gustave… Elle lui en voulait terriblement, à présent. Il l’avait laissé tomber, avait fui pour son confort, au détriment des valeurs qu’ils avaient défendues   ! Diriger sa colère contre lui lui donnait un sens, lui évitait une introspection qu’elle n’était pas capable de mener.
Nada s’autopunissait, se soumettait à l’humiliation ultime en s’offrant à tous. Elle se détruisait en s’injectant des toxiques dans les veines. Mais dans ses actes, elle visait aussi Gustave. Elle voulait le blesser, qu’il souffre autant qu’elle. Et pour cela aussi, elle se détestait.
Chapitre 7
Gustave se réfugia dans les études. Il travailla sans relâche, jour et nuit. Il devait rattraper l’équivalent d’un trimestre de cours, et cette frénésie de connaissances lui évitait de trop penser. Il était dans une sorte de fuite, mais pour le moment, il ne trouvait pas d’autre façon de s’en sortir.
Arthur, qui était souvent assis près de lui en cours, l’avait convié à plusieurs fêtes, mais l’adolescent refusait toujours   ...

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