Obrazets II
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Description

La folie des hommes et leur soif de pouvoir vont-elles ouvrir le dernier chapitre de l’humanité ? Vingt ans seulement avaient suffi pour faire basculer l’histoire de l’homme autonome et libre, telle qu’on pouvait encore la percevoir jusqu’en 2020, avant qu’une autorité mondiale impose son dictat sur la quasi-totalité du globe : le fameux Nouvel Ordre Mondial, qu’une oligarchie avait patiemment conçu et établi. Seules la Russie et la Chine résistaient encore aux assauts hégémoniques de cette dictature autoproclamée.
Les pollutions de l’eau et de l’air, l’exploitation massive et la destruction des ressources et des écosystèmes avaient malheureusement très largement appauvri les terres arables de la planête. Cette dévastation de la biodiversité était devenue l’une des plus graves atteintes à la survie sur terre, le réchauffement climatique n’ayant de plus cessé de croître. Par ses agissements, Homo Sapiens risquait rapidement d’être en voie d’extinction. Les experts les moins pessimistes estimaient cette probabilité aux alentours de 2080. Facteur encore plus inquiétant, une pandémie de cancers sévissait sur toute la planête dont le plus invasif concernait la fertilité. Depuis le début des années 2035, l’espèce humaine déclinait déjà de façon exponentielle.
Paradoxalement, l’espèce humaine n’étant plus en mesure de dégrader davantage son environnement, la nature reprenait doucement ses droits et de nouveaux espaces vierges apparaissaient. Très opportuniste, Homo-Futura s’y était rapidement installé. Était-ce l’avènement sur terre d’une nouvelle race d’êtres hyper-intelligents mettant à l’épreuve leur insoupçonnable résistance avant le grand départ, car ils avaient avant tout été conçus pour conquérir l’univers.

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Publié par
Date de parution 07 mai 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312058580
Langue Français

Exrait

Obrazets II
Patrick Daspremont
Obrazets II
« Les Maîtres du Monde »
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Du même auteur :
Le singulier destin de Cyril Dumont
© Les Éditions du Net. 2015
Sketo / TAPA Σ
© Les Éditions du Net. 2015
Je m’appelle Simon
© Les Éditions du Net. 2017
Obrazets 53-8
© Les Éditions du Net. 2017

© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-05858-0
À Anne et Benoit , et puis à Nicole . Ils savent pourquoi.
2024. Déborah
Le jeudi 8 août 2024, Annushka Debrodevski arriva à Roissy-Charles-de-Gaulle par un vol direct en provenance de Moscou où elle vivait depuis maintenant seize ans avec son père. Mais Roissy n’était qu’une escale car elle avait une correspondance moins d’une heure plus tard à destination de Mulhouse. Elle dut tout de même presser le pas afin de ne pas la manquer. Heureusement, son bagage n’était constitué que d’une simple valise de cabine. Elle n’avait pas prévu de rester plus de deux jours à Büren. Ce jour-là, Annushka Debrodevski se rendait au manoir de Büren, manoir qu’elle avait habité durant toute son enfance. Büren est un petit village suisse au sud de Bâle, à quelques kilomètres de la frontière française. Au volant de sa voiture de location, elle devrait normalement être rendue à destination avant la fin de l’après-midi. Le lendemain aurait lieu la crémation de sa très chère Déborah, la cuisinière du manoir avec qui elle avait tellement joué et ri lorsqu’elle n’était qu’une enfant. Annushka était très attachée à cette femme adorable, toute en simplicité et en bon sens. A l’annonce de sa disparition, Annushka s’était sentie très affectée, c’était une partie de son enfance qui s’enfuyait avec elle. Elle avait eu beaucoup de peine mais, en même temps, elle savait que c’était une délivrance, car Déborah était depuis deux ans en très grande dépendance.
Et surtout ce soir, à Büren, il y aurait Paul et cela la remplissait de bonheur. Paul était son grand amour d’enfance. Bien qu’elle ne l’ait plus revu en dehors de quelques contacts sur Skype, elle n’avait pu l’oublier et elle espérait bien qu’il en était de même pour lui. Ils ne s’étaient effectivement pas revus depuis son départ pour Moscou seize ans plus tôt quand elle avait quitté le manoir si précipitamment. Seize ans déjà, mon Dieu, pensa Annushka, comme il a dû changer. Elle aussi avait changé, elle avait aujourd’hui vingt-trois ans, tout comme Paul, et était devenue une femme. Annushka avait conservé son petit air malicieux et ses fossettes lorsqu’elle souriait. Enfant, elle ressemblait véritablement à une poupée, jamais de mauvaise humeur et toujours très soignée dans sa tenue. Elle était restée très belle, avec sa longue chevelure brune naturellement ondulée qui tombait sur ses épaules, ses grands yeux vert d’eau dans lesquels une étincelle de surprise semblait luire en permanence, et aussi ce sourire éblouissant, découvrant deux rangées de dents magnifiques prêtes à mordre dans la vie ; elle était vraiment à croquer. Annushka ne passait jamais inaperçue, elle le savait mais n’en jouait pas.
A son arrivée au manoir, elle eut un pincement au cœur, tant de souvenirs remontaient à sa mémoire où Petit Paul était présent à chaque instant, elle était si heureuse d’être là. Après avoir embrassé Léna et Emilie restées toutes les deux à l’attendre, Annushka déposa ses affaires dans sa chambre puis, n’y résistant plus, elle saisit son IPhone, trouva le numéro de Paul et effleura l’écran de son index manucuré. Son cœur s’accéléra lorsque la sonnerie tinta enfin à son oreille.
– Paul ? C’est Annushka !
– Annushka ! Comme je suis heureux de t’entendre, tu es déjà arrivée au manoir ?
– Oui, et toi Paul, où es-tu ?
– Je suis encore à Genève, mais je m’apprêtais à partir. Je serai à Büren dans moins de trois heures, il n’y a que deux cent cinquante kilomètres ! Tu veux que nous dînions ensemble ce soir ?
– Je suis fatiguée, Paul, le voyage, tu sais ! Viens plutôt me retrouver ici, on grignotera quelque chose dans la cuisine. Ça te va, tu es d’accord ?
– C’est parfait ! Alors à tout à l’heure ! Et ils raccrochèrent simultanément.
Paul était en nage, sur les nerfs. Il y avait tant d’années qu’il ne l’avait pas vue, cela allait être un moment de grande tension. Il ne savait pas du tout où elle en était dans sa vie, sûrement pas mariée, elle le lui aurait dit, mais elle devait avoir un ami, oui vraisemblablement. En tous cas, ni l’un ni l’autre n’aurait manqué de se rendre ce jeudi à Büren pour la crémation de Déborah. Dans le passé, cette forte femme avait si souvent été complice de toutes leurs petites cachoteries. Ce jour-là, par son décès, cette chère Déborah était devenue le prétexte à leurs retrouvailles et, pour une dernière fois, elle serait leur servante dévouée. Eux qui n’avaient jamais osé faire dans l’autre sens le chemin qui les avait si longtemps séparés, voilà qu’enfin l’occasion se présentait.
Oh là là, pensait Annushka impatiente, comment cela allait-il se passer ? En sortant de la douche, elle sauta dans un short en jean délavé et enfila sans même mettre de soutien-gorge un T-shirt blanc très large qu’elle noua au niveau de son nombril. Il faisait très chaud à Büren en ce début de mois d’août, et Annushka voulait plaire sans se préparer pour autant. Paul ne manquerait sûrement pas de remarquer la pointe de ses siens courir librement sous le coton immaculé. Elle avait relevé sa magnifique chevelure brune en un chignon improvisé dont quelques mèches rebelles tombaient sur ses épaules. Elle aussi était énervée et se surprit à déjà regarder sa montre toutes les dix minutes. Avant son arrivée au manoir, elle avait téléphoné à Léna , cette gentille personne qui avait pris la responsabilité de tenir le manoir en ordre depuis le départ à Moscou d’Irina . Pour aider Léna dans ses tâches ménagères, le Docteur Debrodevski avait accepté qu’elle garde Emilie auprès d’elle, celle-ci étant chargée depuis des années du nettoyage et de l’entretien. Elles étaient donc trois à œuvrer au manoir, et elles n’étaient pas trop, car cette ancienne seigneurie du XVIème siècle était une très vaste demeure, d’autant plus que Déborah , à soixante-treize ans, avait une petite santé depuis ces dernières années.
Avant son arrivée au manoir, Annushka avait anticipé son affaire et avait demandé à Léna d’avoir la gentillesse de préparer un dîner froid pour deux personnes.
Il faisait encore lourd lorsque Paul stationna sa voiture devant la tour du manoir, tour qui servait d’entrée et dans laquelle un large escalier de pierre en colimaçon desservait les deux étages de suites et de chambres avec chacune leur salle de bain. C’était une demeure de prestige. Annushka se trouvant à ce moment-là sur la terrasse de l’autre côté du manoir, perçut le son du moteur mais s’efforça de ne pas se lever pour aller l’accueillir. Elle ne voulait pas qu’il puisse penser qu’elle languissait dans l’attente de le voir arriver, aussi s’empressa-t-elle d’ouvrir une revue achetée à Roissy qui traînait sur la table basse du salon de jardin, et entreprit d’en tourner négligemment les pages sans réel intérêt. Le parc était splendide et très bien entretenu par deux jardiniers que le Docteur avait fait embaucher pour remplacer Oleg qui était reparti pour la Russie en même temps que lui avec sa fille et Irina la gouvernante. Les deux nouvelles recrues étaient des professionnels, cela se voyait, il y avait eu un vrai travail d’entretien, mais aussi des tailles de remise en forme de certains bosquets, toutes les plates-bandes étaient soignées et ornées de plantes vivaces parfaitement entretenues, les pelouses étaient régulièrement tondues et les allées de gravier fin désherbées et ratissées avec soin. Annushka ne s’attendait pas à autre chose. Elle était heureuse de retrouver les décors de son enfance dans l’état où elle les avait quittés seize ans plus tôt.
Paul entra par la tour et traversa le long couloir qui menait à la cuisine où il pénétra sans frapper, la porte étant restée grande ouverte. Il avait le nœud au ventre et la respiration courte. Il savait que dans des circonstances comme celle-là, le plus simple était de faire vite, d’entrer directement dans le concret. Où était-elle ? Alors il l’appela :
– Annushka !
Mais bien qu’elle l’ait entendu, elle ne lui répondit pas. Elle aussi avait la gorge sèche, c’était une attitude de gamine, elle le savait, mais elle avait envie de jouer, que leurs retrouvailles soient une fête empreinte de jeu et de joie à la fois. Le fait de se retrouver au manoir avec Paul était tellement fabuleux, elle en avait rêvé tant de fois, et c’était aujourd’hui et maintenant, il lui suffisait de répondre : Oui Paul , je suis ici, sur la terrasse, et les seize ans qui les avaient séparés s’envoleraient en une fraction de seconde. C’est pour cela qu’elle restait silencieuse, elle voulait que ce soit lui qui la trouve. Elle l’entendit quitter la cuisine en direction des salons et du fumoir qui autrefois empestait le tabac des havanes. Elle ne bougea pas et eut même l’idée de se cacher. Mais elle demeura faussement plongée dans sa captivante lecture. De son côté, Paul tournait dans le manoir, découvrant des pièces somptueuses où il n’était jamais entré, le magnifique bureau du Docteur , la salle à manger et les salons, c’était incroyablement beau. Tout était resté meublé et donnait l’impression que le manoir était toujours habité, que le Docteur Debrodevski allait apparaître au détour d’un des corridors. Depuis la salle à manger, une large porte-fenêtre permettait de se rendre sur la terrasse face aux pelouses du parc. Paul appela Annushka une nouvelle fois et, n’obtenant toujours pas de réponse, ouvrit la porte-fenêtre et sortit.
Elle était là, assise en travers sur un des quatre gros fauteuils de rotin encadrant une table basse où un verre d’orange pressée trônait au milieu de petites assiettes d’olives, de cacahuètes, de rondelles de saucisson et autres amuse-gueules. Sa tête était appuyée sur le coussin d’un des accoudoirs, ses deux jambes pendant par dessus l’autre.
– Annushka ! répéta Paul en traversant la terrasse pour venir à elle, mais elle ne sembla pas l’entendre.
Comme il arrivait derrière elle, il eut un moment de doute, peut-être n’était-ce pas Annushka ? Mais lorsqu’il fut à deux pas du fauteuil, elle sauta sur ses jambes et lui fit face telle une tigresse surprise dans sa sieste. Elle était extraordinairement belle, sa chevelure en désordre rappelait la crinière d’un grand fauve dont il est recommandé de ne pas s’approcher. Ses yeux presque incolores, transperçaient littéralement de leur regard intense les prunelles du pauvre Paul. Elle ne disait pas un mot, elle ne bougeait pas d’un millimètre, campée sur des jambes musclées qui n’en finissaient pas, elle le toisait comme si elle se préparait à bondir sur lui et à le dévorer. Paul resta figé sur place, n’osant dire un mot, elle était si belle, tellement plus que dans ses rêves les plus secrets. Puis, tout à coup, Annushka cessa sa comédie et un sourire illumina son visage de poupée.
– Tu es toujours roux, mon petit Paul ?
Et elle s’élança dans sa direction. Paul semblait pétrifié, déjà par la magnifique jeune femme qu’elle était devenue, mais aussi par cette réflexion concernant la couleur de ses cheveux. Il était roux et, à vrai dire, il n’y prêtait plus attention, ce n’était vraiment qu’un détail à ses yeux. Arrivée à un mètre de lui, elle lui sauta littéralement dessus, ses deux bras autour de son cou et ses jambes se refermant autour de ses hanches. Il faillit perdre l’équilibre et, pour parer à cela, il la cramponna et dut faire un pas en retrait. Elle riait les yeux levés au ciel, la tête renversée lui offrant sa gorge, ne relâchant pas l’étreinte de ses jambes musclées et nues, elle était plus qu’heureuse. Il tenta de la ramener à plus de retenue, mais elle s’y refusa jusqu’à ce que, tout à coup, elle relève la tête et l’embrasse à pleine bouche sans la moindre pudeur. Paul, bien que surpris par une telle attitude, lui rendit son baiser tout en soutenant son regard. Les yeux d’Annushka ressemblaient à de la lave en fusion, ses iris changeaient sans arrêt de couleur, passant de celle de l’eau au feu ardent de la passion. Il ne savait pas s’il rêvait éveillé ou si cette créature de rêve qui ne le lâchait plus, allait finalement l’engloutir, le dévorer ou l’emmener dans sa tanière pour le consommer par petites touches. Elle écarta ses lèvres des siennes et lui demanda avec un léger accent russe qui le surprit :
– Tu aimes la vodka, petit Paul ? Encore une question qui semblait venue de nulle part.
– Si j’aime la vodka ! Eh oui, pourquoi cette question ?
– Parce que j’en ai apporté une bouteille pour la boire avec toi ! elle desserra alors son étreinte et sautant au sol, déjà elle lui tournait le dos et se dirigeait en sautillant vers la porte de la cuisine.
Paul ne put se retenir d’admirer les fesses d’Annushka dansant dans son short hyper moulant en jean délavé, un véritable appel au viol ! Sans qu’il s’y attende, elle se retourna et lui fit à nouveau face, le regard coquin et un sourire espiègle au coin des lèvres. Elle venait de surprendre son trouble mais fit mine de ne s’être aperçue de rien.
– Dis-moi, Paul, tu n’es pas marié ? et elle attendit sa réponse sans baisser le regard.
– Heu ! Non, pourquoi cette question ?
– Pour savoir, Paul, juste pour savoir ! et déjà elle disparaissait, avalée par la porte de la cuisine. Installe-toi, je reviens tout de suite, cria-t-elle enfin.
Paul était encore sous le choc de cet accueil inattendu, il n’en revenait pas.
Le lendemain, ils se réveillèrent au milieu d’un lit en total désordre, encore enlacés de la veille comme si, durant toute cette nuit, ils avaient eu peur de se perdre à nouveau. La vodka avait fini par avoir le dessus, aujourd’hui ils allaient devoir retrouver un peu leur sérieux. Paul avait prévenu sa mère afin qu’elle ne l’attende pas, mais il allait maintenant devoir passer la voir.
A neuf heures trente, ils entendirent arriver Léna et Emilie, qui ne s’étonnèrent pas vraiment de trouver le manoir grand ouvert et les éclairages encore allumés.
Pour le moment, Déborah reposait au funérarium de l’hôpital de Bâle. La crémation était prévue vers quinze heures après une bénédiction dans une chapelle de Büren.
Annushka et Paul finirent leur petit déjeuner dans la cuisine du manoir, puis Paul la quitta pour se rendre chez sa mère.
– Et ton chat Gus, lui demanda-t-elle à brûle pourpoint, est-il toujours vivant ?
– Non, il est malheureusement mort l’année dernière, répondit simplement Paul. Je repasserai tout à l’heure te chercher pour déjeuner avec ma mère, elle y tient !
Il ne parvenait pas à la quitter des yeux tant elle était éblouissante.
En remontant la petite route qui longeait le parc du manoir jusqu’à la modeste maison de sa mère, Paul ne parvenait plus à effacer de son cerveau les courbes magnifiques du corps d’Annushka qu’il avait toute le nuit effleurées de ses doigts, de ses mains, de ses lèvres et de ses yeux gourmands. Il était encore enivré par cette incroyable femme qu’était devenue Annushka . Paul était fou amoureux.
2026. Les études de Paul
Après sa maîtrise de droit qu’il avait obtenue à Université de Zurich, Paul était parti à Genève pour passer un double master et finalement il s’y était installé définitivement. Au mois de juin 2026, il décrocha une place dans un très important cabinet en droit des affaires où, quelques années auparavant, il avait fait vingt-quatre mois de stage préparatoire. Paul s’était fait un groupe de très bons amis et, s’il avait eu quelques flirts sans lendemain, depuis ces retrouvailles deux ans plus tôt avec Annushka il était resté très sérieux sur le sujet. Son diplôme ne faisait pas de lui un grand avocat pour le moment mais c’était le passage obligatoire, et puis il avait un job. Il touchait une rémunération de quarante-neuf mille francs suisses brut par an, et pour l’instant cela lui suffisait. Paul louait un petit deux pièces au Grand-Saconnex dans le canton de Genève, tout près de l’aéroport. Il travaillait beaucoup mais savait aussi faire la fête. Un de ses meilleurs amis, fils d’un très riche banquier de Genève, était le dénommé Hans Zimmer. Hans était courtier en placements financiers et devait certainement bénéficier des avantages que lui conférait le job de son père. Il avait vingt-sept ans, juste deux ans de plus que Paul, et brassait pour son âge un volume d’affaires impressionnant. Il était déjà en voie de devenir quelqu’un de très riche. A Genève, les relations se renforcent en fonction du niveau des revenus, c’est ainsi. Ceci dit, Paul et Hans n’avaient pas ce rapport direct à l’argent dans leur amitié et Hans restait une personne très accessible, même s’il gagnait probablement quatre ou cinq fois plus d’argent que Paul. Il était propriétaire d’un très bel appartement dans le centre de Genève et roulait à bord d’une Porsche turbo dernier cri, enfin ses affaires étaient prospères, en Suisse ce n’est pas considéré comme honteux, bien au contraire. Paul aimait sa compagnie pour sa jovialité et parce qu’il connaissait énormément de monde. Hans était très souvent invité dans des cocktails mondains et attirait à lui beaucoup de gens de ses relations, mais aussi de très jolies et riches jeunes femmes. Il aimait faire de la voile sur le lac Léman et invitait souvent Paul à partager des journées assez sportives sur le magnifique voilier de son père.
Un jour, Hans l’appela pour le convier à une réception que donnait son père pour fêter son départ en retraite.
– Tu verras, Paul , tu y rencontreras les personnes les plus importantes de Suisse et même sûrement de bien d’autres pays, c’est une opportunité incroyable, Paul , cela ne se produit qu’une fois tous les dix ans !
Paul, un peu sur la réserve, finit par accepter sur l’insistance de son ami Hans. Il savait que ce dernier ne l’emmènerait pas dans une galère où il finirait par se sentir mal à l’aise.
Le père de son ami était une brillante personne, courtoise, agréable et à la fois extrêmement chaleureuse. Cet homme, directeur général d’une très importante banque Suisse, fêtait donc ce jour-là son départ en retraite et avait organisé pour l’occasion une somptueuse réception dans les jardins de sa très belle demeure située sur les hauteurs des rives du Léman. Se trouvait effectivement là tout le gratin genevois, quantité de personnes dont Paul ne connaissait même pas les noms. Et même quelques ministres, lui avait dit Hans, des personnages du show-biz et autres célébrités de la télévision nationale de cette époque ainsi qu’une quantité d’illustres inconnus se pavanant une coupe à la main, parmi lesquels effectivement de très jolies jeunes femmes. Une réception comme Paul n’en avait vu que dans des films hollywoodiens. C’était à la limite de l’indécence. Le champagne français coulait à flots ainsi que les plus grandes marques de whisky écossais, ce n’était que toasts de caviar béluga russe dont on se servait à la petite cuillère, du saumon sauvage fumé en Norvège et des fruits rares importés de tous les horizons du monde. Il n’y avait vraiment là que des gens qui vivaient hors sol, du gratin semblant totalement ignorer les difficultés rencontrées par le commun des mortels. La plupart des personnes présentes cet après-midi-là étaient arrivées en hélicoptères privés qu’ils avaient négligemment abandonnés sur les magnifiques pelouses de la propriété, les autres en limousines blindées escortées d’un ou deux lourds véhicules de leurs gardes du corps privés. Les moins riches étaient venus au volant de Rolls ou de grosses berlines allemandes dont ils avaient confié les clés aux voituriers engagés pour l’occasion. Il restait donc encore des gens extrêmement fortunés, ne put s’empêcher de remarquer Paul, lui qui la plupart du temps prenait les transports en commun comme tout un chacun. Sur le conseil de son ami Hans qui le présenta à un grand nombre de ces obèses du portefeuille, Paul distribua quelques cartes de visite sans le moindre espoir d’un retour, et effectivement il n’y en eut pas par la suite.
Puis, en fin de soirée, lorsque la plupart des invités de Monsieur Zimmer furent pratiquement tous partis, Paul et cet étrange personnage qu’était cet ex-banquier, avaient eu cette étonnante discussion à bâtons rompus sur l’opportunité d’acheter de l’or. Ils se trouvaient dans un des magnifiques salons de jardin surplombant le lac, une coupe de Ruinart blanc de blanc en main, lorsque le père de Hans avait abordé ce sujet surprenant à savoir, selon lui, l’opportunité d’acheter de l’or ou de l’argent. Il allait de soi que Paul n’avait pas les moyens de faire ce type d’acquisition, mais cela n’effleura pas l’esprit de son hôte qui, curieusement par la suite et malgré leur différence d’âge et de fortune, devint une relation très précieuse pour Paul.
– Si ce n’est pas déplacé, pouvez-vous me dire, Monsieur Zimmer, avait demandé Paul tout de même impressionné par cet éminent financier, à partir de quel moment vous avez décidé d’investir dans l’or et l’argent physique, et qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision à ce moment-là ?
– Votre question n’est en rien déplacée, Paul ! avait-il répondu, visiblement ravi que la question lui soit posée au point d’appeler Paul par son prénom. C’était en 2002. Nous avions réalisé que le monde était dans une situation extrêmement préoccupante. Les gouvernements augmentaient leurs déficits budgétaires, et les banques accordaient énormément de crédits, alors nous avons pensé qu’il était très important pour nos investisseurs de protéger leur richesse. A cette époque {1} , voyez-vous, l’or était à 350$ l’once, après avoir touché son niveau le plus bas à 250$ environ deux années auparavant. Mais nous avons considéré que l’or constituait la meilleure manière de protéger les actifs de nos clients de la destruction des monnaies papier se profilant à l’horizon, et nous avons eu raison. C’est pourquoi nous avons conseillé à nos clients d’investir jusqu’à 50 % de leurs actifs en or physique !
– Mais pourquoi est-il si important de posséder de l’or et de l’argent physique, et non de l’or papier ou sous forme de certificat ?
– Parce que le marché de l’or papier est cent fois plus gros que le marché de l’or physique. Il y a donc énormément d’or et d’argent sous forme de papier, et on nous dit que les gouvernements mondiaux ont à peu de chose près trois cent mille tonnes d’or. La plupart d’entre eux ne les ont sûrement pas. Ils les ont probablement prêtés aux Bullion Banks {2} et aux banques d’investissement. Il n’y a donc pas autant d’or disponible que ce que prétendent les banques et les banques centrales. Le jour où les investisseurs voudront obtenir la livraison de leur or adossé à ce papier, il n’y aura pas assez d’or physique pour satisfaire les demandes. Il est donc très important de détenir son or physique. L’or papier n’aura plus aucune valeur, et les banques ne pourront plus répondre à leurs engagements !
– D’accord, mais pourquoi dites-vous qu’il est également très important de détenir son or et son argent en dehors du système bancaire, ils louent des coffres, non ?
– Comme je vous l’ai dit Paul, le monde est dans une situation extrêmement grave. Il l’était déjà en 2002, mais c’est bien pire maintenant. Nous n’avons jamais connu dans l’Histoire une situation dans laquelle chaque gouvernement important était virtuellement en faillite, ainsi que tout le système bancaire. Ce système bancaire tient encore debout uniquement parce que l’on permet aux banques d’évaluer leur dette toxique à leur valeur à maturité. Si leur dette était évaluée à sa valeur de marché, aucune banque ne résisterait aujourd’hui. Nous sommes donc dans une situation où les gouvernements font défaut et où les banques font également défaut, ou pourraient le faire. Donc, nous pensons que l’or doit être détenu en dehors du système bancaire, en votre propre possession, avec un accès direct à vos lingots physiques. Une grande partie de l’or entreposé dans les banques – nous l’avons vu – n’y est pas en réalité !
– Même dans les coffres loués ?
– Dans les coffres dont vous parlez, il n’y a de la place que pour quelques lingots privés !
– Et maintenant, comment voyez-vous évoluer la situation dans les années à venir ?
– Il n’y a pas de solution à ce problème, mon cher Paul . La situation est beaucoup trop grave. Comme je vous l’ai dit, les gouvernements sont en situation de banqueroute, les dettes augmentent à un rythme exponentiel, et il n’y a aucune possibilité de les réduire. Tout gouvernement qui essaie de lancer des plans d’austérité se fait immédiatement renvoyer, et quand bien même il voudrait instaurer ces mesures, il est aujourd’hui trop tard. Alors la prochaine étape que je vois arriver, et je crois que cela commencera très bientôt, est que les déficits vont s’accélérer, aussi l’impression monétaire va donc redoubler. Nous serons alors en route vers une dépression hyper inflationniste. Bien sûr, cela pourra prendre quelques années, mais je crois que cela va aller plus vite que prévu parce que le système est bien trop fragile aujourd’hui. L’impression de billets finira de détruire les monnaies qui sont toutes à la baisse depuis cent ans. Tenez -vous bien, Paul , elles ont toutes perdu 97 % de leur valeur par rapport à l’or en l’espace de cent ans, et 80 % par rapport à l’or dans ces douze dernières années ! Le saviez-vous ?
– Non , je dois bien avouer que je l’ignorais. Mais alors, dans ce contexte, Monsieur Zimmer , peut-on dire que l’or est dans une bulle à l’heure actuelle ?
– Non Paul, pas du tout, l’or n’est pas dans une bulle. Tout ce que fait l’or est de refléter la destruction des monnaies papier. Vous devez regarder la courbe à l’envers. Au lieu de voir l’or monter, vous verrez la monnaie se déprécier. C’est la valeur du dollar, de l’euro, de la livre sterling et du yen qui baisse, pas le contraire, l’or n’augmente pas, et malheureusement cela va continuer. Imaginez que seulement 1 % des actifs mondiaux sont alloués à l’or aujourd’hui, donc personne ne possède de l’or en réalité. Pourtant l’or a, si je puis dire, continué de monter ces douze dernières années, il a quintuplé et même sextuplé selon les monnaies. Comme je l’ai dit, à peine 1 % des investisseurs possèdent de l’or. Cela va changer dans les années à venir, ce qui signifie que la demande d’or va augmenter, et vu qu’il n’y a pas assez d’offre, cette offre additionnelle ne pourra se manifester qu’avec des prix à la hausse. C’est ce qui va arriver, mon cher ami !
*
Paul avait reçu une véritable leçon d’économie, il n’aurait jamais imaginé que les choses pouvaient mal tourner. Bien sûr, il y avait des tensions économiques et politiques dans le monde entre les pays et entre les peuples, mais lui n’avait jamais connu autre chose. A vrai dire, c’était pour Paul une autre facette de la société à laquelle il n’avait même jamais pensé. Il fallait se retrouver immergé dans ce monde de l’argent avec un grand « A » pour s’intéresser à ces aspects du système. Monsieur Zimmer parlait de tout cela avec une aisance déconcertante. Il avait brassé durant toute sa vie des milliards de dollars, d’euros et autres valeurs de tous les pays, et ne semblait pas trouver choquant de prédire une immense catastrophe monétaire mondiale. A l’écouter, cela semblait être la conséquence d’erreurs accumulées depuis des dizaines d’années par des hommes politiques de tous bords, des états ayant spéculé avec les impôts de leurs contribuables, et des banquiers escrocs de tous horizons. Mais il avait lui-même été banquier et s’était outrageusement enrichi, oui, c’était le monde obscur des affaires, un monde occulte. Ce soir-là, Monsieur Zimmer avait-il un peu trop arrosé son départ en retraite… ce n’était pas exclu !
Lorsque Paul retrouva son deux pièces-cuisine au Grand-Saconnex, il était encore sonné par tout ce qu’il avait vu et entendu, mais aussi et surtout par cet outrageux déballage de richesse. Lui aussi était Suisse et ne considérait pas choquant de réussir sa vie, ce n’était pas honteux de tirer les bénéfices de son travail, mais aujourd’hui il avait compris à quel point les dés étaient pipés.
Paul s’allongea sur son lit et composa le numéro de téléphone d’Annushka ; il avait besoin de lui parler. Elle lui manquait terriblement, ils avaient convenu de passer le mois suivant ensemble, un mois de juillet d’amour sans horaires ni contraintes au manoir de Büren
2027. Voronej
Deux ans passèrent, et c’est au cours de ce mois de juillet 2026, lors de leurs vacances au manoir de Büren, qu’Annushka se décida enfin à révéler à Paul l’existence du programme Obrazets et de son implication directe au sein de ce projet. Elle s’y était résolue car Paul parlait de plus en plus sérieusement de son désir de venir la rejoindre en Russie et de s’y installer avec elle. Deux ans plus tôt, il avait fait un séjour d’une semaine à Moscou après leurs retrouvailles lors de la mort de Déborah, refusant alors de la voir à nouveau le quitter après ces deux jours de pur bonheur. Annushka lui ayant dit qu’il n’était pas raisonnable, Paul n’avait pourtant rien voulu entendre. Ils avaient alors repris l’avion ensemble après l’intervention d’Oleg depuis Moscou afin qu’un visa de quinze jours soit délivré en urgence à Paul Muller. Oleg ayant encore des relations influentes, il avait obtenu sans trop de difficultés ce que sa petite princesse lui avait roucoulé au téléphone de sa voix la plus suave.
Le programme Obrazets étant classifié « Sekretnaya Zashchita {3} », Annushka savait les risques qu’elle prenait en en parlant à Paul. Pour des milliers de journalistes dans le monde entier, cette incroyable information valait son pesant d’or ! Paul en avait pris conscience, mesurant la profonde sincérité des sentiments qu’Annushka avait pour lui. Elle risquait pour le moins la prison à vie, et en Russie la prison à vie voulait réellement dire jusqu’au jour de sa mort. Pour le coup, Oleg ne pourrait cette fois rien pour elle. Lorsqu’elle finit de lui parler de cela, elle suffoquait, manquant littéralement d’air. Son visage était devenu pâle comme celui d’une morte et ses mains tremblaient sans qu’elle parvienne à les contrôler. Paul avait dû la prendre dans ses bras pour la tranquilliser car à ce moment-là elle n’avait pu retenir ses larmes. Elle lui fit jurer sur sa mère de ne jamais prononcer le mot d’Obrazets à personne, Paul, ni même à moi, l’avait-elle supplié, et surtout pas au téléphone, ne jamais l’écrire nulle part, dans aucun message ni e-mail. Paul jura sur sa mère et aussi sur elle. Pour autant, il était comme foudroyé par ce qu’elle venait de lui raconter. Des petits êtres humains d’une vingtaine de centimètres, il était bluffé, et même plus que cela. Et aussi le fait que son Annushka puisse participer à l’avènement d’une future race humaine. C’était simplement de la pure science-fiction. Il l’admira alors avec encore plus de respect. Elle était réellement à ses yeux une femme extraordinaire.
En septembre 2027, Annushka quitta Moscou pour s’installer à Voronej où elle intégra le prestigieux laboratoire de recherche pour lequel son père, le Docteur Debrodevski , était parvenu à finaliser la mise en conformité et l’aboutissement du programme Obrazets après des travaux d’une extrême complexité. Cela avait nécessité des années de recherches pour finalement, malgré la validation de toute la partie fondamentale, arriver à l’arrêt brutal du projet par l’annulation des fonds alloués. Le Président Poutine ayant d’autres urgences à gérer, avait choisi de mettre ce programme en sommeil, restant tout de même persuadé de son intérêt mais il était confronté à des impératifs budgétaires ne lui laissant que peu d’aisance pour un projet aussi sophistiqué et en même temps secret défense. Il avait donc choisi de le stopper temporairement pour ultérieurement le refinancer dans de meilleures conditions. Cela avait été un rude choc pour le Docteur , aussi, craignant de ne pas connaître l’aboutissement de son travail, il l’avait poursuivi sur ses deniers personnels. En tous cas, ce fut avec un réel enthousiasme que les chercheurs ayant travaillé sur ce programme accueillirent la fille du prestigieux Docteur parmi eux. Annushka , qui venait juste d’être diplômée, avait naturellement choisi de marcher dans les pas de son père. Le Docteur était très fier d’elle et il pouvait l’être, car Annushka avait obtenu son doctorat de biologie moléculaire en un temps record, il faut dire que son père l’avait bien soutenue.
Voronej était une ville universitaire de taille moyenne pour la Russie , située au Sud - Est de Moscou . La population de Voronej s’élevait alors à un peu plus d’un million et demi d’habitants dont une bonne partie était constituée d’étudiants. Malgré le froid glacial qui sévissait en hiver, cette jeunesse trouvait l’énergie nécessaire pour festoyer et s’amuser durant les week-ends. En dehors des bars et des dancings, il n’y avait pas de réelles attractions pour tous ces étudiants au sang chaud, alors la vodka les accompagnait souvent durant leurs fins de soirée. Voronej n’était pas une destination pour des vacances, et venir s’y installer nécessitait de bonnes raisons. Annushka n’aimait pas du tout cette ville qui même durant les mois d’été, restait triste et grise alors que Moscou était attrayante avec la présence de beaucoup d’étrangers et de touristes. Il s’y brassait aussi des affaires ce qui drainait énormément de monde. De plus, Moscou vivait jour et nuit alors qu’à partir de vingt-deux heures, les rues de Voronej étaient d’une tristesse à mourir. Enfin , Annushka n’était pas là pour s’amuser, elle avait pris la relève de son père et comptait bien se montrer à la hauteur de l’enjeu. Ce n’était pas une mince affaire car le Docteur entendait bien contrôler tous les processus et ne prendre aucun risque de voir toutes ses années de travail de recherche s’évanouir pour des erreurs de débutante. Ceci dit, il avait une grande confiance en sa fille et reconnaissait ses compétences. C’était tout de même un peu lui qui l’avait formée, en tous cas il lui avait largement ouvert la voie, passant beaucoup de temps à lui expliquer les aspects fondamentaux de ce qu’elle devait absolument savoir pour avancer dans cette incroyable aventure qu’était le programme Obrazets . Par la suite, le Docteur ne s’était jamais séparé d’Evgéniya Belikov , cette surprenante collaboratrice avec qui il avait travaillé dans son labo de Büren . Elle avait aujourd’hui soixante-cinq ans, et comme elle ne s’était jamais mariée, elle demeurait fidèle au Docteur et à ses travaux. Elle aida Annushka à trouver ses marques et le fait qu’elles se connaissaient de très longue date rendit leur relation harmonieuse.
Au mois de novembre de cette même année, par un frimas particulièrement rigoureux, le premier exemplaire d’Homo - Futura vit réellement le jour dans le labo qui lui avait été dédié dix-neuf ans plus tôt. Il n’était encore qu’un produit de laboratoire, mais il était aux normes et de la taille convenue, fonctionnel et viable dans le temps. Le Docteur ayant atteint l’âge de la retraite, il pouvait aujourd’hui être fier de lui. Il était très ému d’avoir achevé ses travaux. C’était de l’acharnement avaient dit certains qui ne percevaient pas tout l’intérêt de cette inimaginable avancée biologique, mais le Docteur n’en avait cure, il n’avait cessé d’avancer pas à pas, contre vents et marées, et aujourd’hui il démontrait qu’il avait eu raison. Il savait qu’il avait touché au but et estimait maintenant qu’avant deux ans il aboutirait à cet extraordinaire être qui supplanterait un jour les hommes sur terre. Il en était convaincu, et pendant toutes ces années, cette certitude avait renforcé son implication. Il avait évidemment parlé de tout cela avec sa fille et n’avait pas eu de difficultés à la convaincre de s’engager à ses côtés. Si Annushka avait opté pour la biologie moléculaire, c’était bien parce que son père l’y avait accompagnée par la main. L’idée de poursuivre les travaux qu’il avait entrepris l’avait séduite, alors elle s’était jetée à corps perdu dans les traces du Docteur . Le projet de cet homme serait atteint, et ce futur humain qui remplacerait Homo - Sapiens quitterait bien un jour le laboratoire de Voronej pour conquérir toute la planète terre et, dans un deuxième temps, d’autres planètes de l’univers.
En attendant, il faisait un froid sibérien accentué par un vent polaire. Le Docteur invita sa fille et sa collaboratrice à dîner au « Garmoshka » sur Karla Marksa street, le meilleur des restaurants de Voronej, disait-on. L’endroit était surprenant. On avait l’impression d’être invité à dîner chez des amis. La décoration était un peu surchargée et d’un raffinement pas toujours de bon goût, mais l’accueil se voulait familial et la nourriture y était de grande qualité. Ils passèrent une bonne soirée, il fallait bien marquer ce jour d’une pierre blanche. Le Docteur resta dormir chez sa fille, comme c’était le cas en semaine, il ne rentrait à Moscou que les week-ends.
*
Dès le lendemain, Annushka retrouva son poste de travail au laboratoire. Il y avait encore beaucoup de développement à mettre au point pour assurer la finalité d’Obrazets avant d’envisager de le lâcher dans la nature. Pour le moment, Obrazets ressemblait à une sorte de lutin d’un peu plus de vingt centimètres, d’apparence humanoïde avec des proportions physiques sensiblement équivalentes à celles des humains. Il provenait évidemment d’une souche humaine considérablement nanifiée sur laquelle d’innombrables modifications génétiques avaient été pratiquées. Le Docteur Debrodevski était parvenu à créer un être vivant doté de facultés exceptionnelles provenant entre autres d’une méduse, mais aussi de bien d’autres animaux terrestres, et même de quelques insectes dont une espèce d’araignée qui avait été trouvée dans sa toile au milieu des décombres de la centrale de Tchernobyl . Cette espèce d’arachnide ne semblait absolument pas perturbée par le niveau extrêmement élevé de radioactivité de ce site tristement célèbre. Bref , les aptitudes les plus remarquables ciblées par le Docteur devaient répondre aux critères suivants :
1. Ces êtres devront avoir la faculté de rajeunir lorsque les conditions environnementales seront favorables à leur reproduction. Cette reproduction n’étant pas le fruit d’accouplement entre mâles et femelles, mais celui d’une autofécondation des femelles engendrant la ponte de petits œufs qu’elles déposeront dans un endroit choisi et abrité. L’éclosion de ces œufs produira de nouveaux spécimens mâles ou femelles, totalement matures et capables d’une autonomie suffisante à leur survie.
2. Ces êtres se nourriront à la manière des humains, en ingérant par leur bouche des nourritures qu’ils digèreront, avant de rejeter vers l’extérieur les restes non comestibles. Ils posséderont donc un système digestif mais, contrairement aux humains, ce sera un système extrêmement simplifié. Leur nourriture sera indifféremment d’origine végétale ou animale. Tout comme l’homme, ces êtres seront dotés de bouche leur servant à manger, boire, communiquer entre eux lorsque cela leur sera nécessaire. Ils pourront vivre et se mouvoir aussi bien dans l’air que dans l’eau, étant capables de capter l’oxygène leur étant indispensable pour vivre directement par la surface de leur épiderme.
3. Homo-Futura possèdera la faculté de disparaître au regard d’un prédateur, se fondant dans son environnement à la manière de certains caméléons, mais de façon beaucoup plus efficace, car lui sera capable de disparaître totalement. Il pourra également mettre son métabolisme en sommeil afin d’attendre des conditions meilleures, et cela durant des mois, voire des années.
4. Ces petits êtres seront insensibles aux douleurs physiques, en ayant la faculté de régénérer un de leurs membres qui pourrait être arraché ou abimé. Ils ne seront pas non plus sensibles à la radioactivité, et ne généreront pas d’affections cancéreuses ni virales. De plus, ils n’éprouveront pas de souffrances d’ordre psychologique et seront dotés d’une grande résistance aux stress. Ils seront volontaires, voire même parfois obstinés.
5. A terme, ils devront être doués d’une vie sociale et pourront s’organiser entre eux afin de développer des communautés dans lesquelles ils pourront prospérer. Ils ne seront pas agressifs avec leur environnement, respectant de leur mieux la biodiversité. Dans un milieu aquatique, ils auront la possibilité de plonger à de grandes profondeurs sans rencontrer de difficulté dues à la pression.
Tous ces paramètres, et bien d’autres, faisaient partie d’un cahier des charges que s’était fixé le Docteur Debrodevski, un programme extrêmement ambitieux.

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