Romançons-nous un peu
207 pages
Français

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Description

A l’âge de huit ans, lorsqu’on lui a demandé « Quel métier feras-tu quand tu seras grande ? », elle a répondu « romancière ». A neuf ans, elle tentait d’écrire son premier roman.


Jennifer est née en Champagne. En quelle année ? Nous ne le dirons pas, elle a le syndrome de Peter Pan.


Amoureuse de la lune et des étoiles, des oiseaux qui se posent sur le bord des fenêtres et ceux qui chantent, elle préfère les chiens aux chats, la forêt, chasser les arcs-en-ciel et les couchers de soleil, et croire que la magie existe.


Elle raconte des histoires, parce qu’elle aime écrire et qu’elle a des choses à dire. Elle possède neuf vies comme les chats. Et pour dire vrai, dans toutes ses vies, il y a toujours eu ce point commun : Jenny écrit.



Alors Jenny Jénie raconte.



Fuyant son passé, Lucile quitte sa région. Elle accepte un poste dans une école singulière au cœur d’un parc d’animations et démarre un blog, où elle partage ses émotions et renoue avec l’écriture. Cherchant ses repères parmi ses collègues, elle se confronte au sarcasme de son nouveau directeur.


Une lettre trouvée sur son bureau va changer le cours de son existence. S’engage alors un échange épistolaire.


Que va-t-elle découvrir au fil de cette correspondance ? Peut-on vraiment échapper à son passé ?


Ce texte est une véritable exploration intérieure, une plongée dans les sentiments, un message d’espoir.

Sujets

Informations

Publié par
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EAN13 9782490591633
Langue Français

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Exrait

Romançons-nous un peu
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
© M+ éditions Composition Marc DUTEIL
ISBN : 978-2-490591-63-3

Jenny J.R
Romançons-nous un peu
Roman
M+ ÉDITIONS
5, place Puvis de Chavannes
69006 Lyon
mpluseditions.fr

Antonio
Je t’offre cette histoire comme un talisman.
Parce qu’il paraît que les miracles existent.
Pour toi.
 
Tous les concepts mentionnés, à savoir le projet pédagogique « Aimer l’é cole  : ôter les contraintes pour réguler le groupe » et celui d’écriture « Imagine écrire » sont pensés et protégés par l’auteur, ils en restent donc sa propriété.
 
écrit au son de Haevn – we are (symphonic), Other side of sea (symphonic),
Fleurie – Hurricane & Breathe
 
Corrigé au son de Birdy – Shadow,
Tori Amos – Lust,
Caterpillar – Mountains of the moon

4 juillet 2019
Elle me fait tourner la tête
Je ris. Oui, je ris.
Sachez que je pleure aussi.
Vous voilà rassurés. Peut-être.
Peut-être pas, finalement.
Parce que vous avez peur que le château de cartes ne s’effondre entre vos doigts. Je vous ai accordé mes silences. Il était plus facile de vous écouter parler. Et un jour, je vous ai écrit, vous en souvenez-vous ? Avec vous, le sourire s’est installé dans mon cœur. Grâce à vous, j’ai eu la force de prendre dans mes bras un rêve timide. Auprès de vous, j’ai pleuré, en vous tenant la main, sans jamais la lâcher.
Plus rien n’a de sens, vous me l’avez dit. Et moi, j’ai ri de plus belle. Tout n’est que sens, au contraire !
Malgré cette épée de Damoclès qui se balance, menace, entaille, puis se retire un peu, je fabrique des moments heureux.
Mon Dieu, c’était il y a cinq ans. J’écrivais. Je vous écrivais, sans vraiment le savoir. Nous devrions nous réjouir de cet anniversaire. À vos côtés, chaque jour mérite une célébration singulière.
Notre monde a changé. Nous avons tout essayé, avec une seule idée, celle de gagner.
Et me voilà de nouveau, plus forte, plus lucide, chahutée mais heureuse. La tristesse me gagne certains jours. Il faut la laisser venir, vous savez, elle est naturelle. Ils en ont peur, je le sais. Ils l’épient et s’en éloignent comme si elle pouvait les affecter, les infester. Je le sais. C’est ce qui m’a le plus inquiétée, vous savez , leur regard qui a changé. Peut-être aussi était-ce le mien qui avait évolué ; à n’en pas douter.
C’est aussi leur incompréhension qui m’a agacée. Je voulais qu’ils déchiffrent, qu’ils se taisent parfois, qu’ils ne pensent pas tout savoir. Surtout, surtout, qu’ils écoutent. Vraiment. Evidemment, ils ne pouvaient pas se mettre à notre place.
Évidemment.
On ne peut imaginer ce qui tenaille les chairs. On ne le peut.
La vie est une fête foraine : j’y ai tenté tous les manèges même si je n’étais pas volontaire. J’ai connu toutes les sensations fortes.
Si la vie est une fête et que nous sommes invités à monter dans ce wagon jusqu’à en perdre la tête, alors je veux, juste avant, laisser un peu de sucre coloré fondre sur ma langue et vous montrer mes doigts collants de barbe à papa. Juste après, j’irai acheter un ballon que je laisserai échapper dans le ciel. Il se perdra parmi les nuages, et des yeux, je le suivrai en lui confiant un vœu secret.
Je rirai aux éclats.
C’est bien ça le but de ces attractions : se réjouir jusqu’aux larmes et se gonfler de joie. Dans cette fête foraine, assise dans ce manège, je ne retiendrai qu’une seule chose : il y a toujours un espoir.
 
Intensément vôtre

Cinq ans plus tôt

Changer



 
Debout sur le trottoir, face à la boîte aux lettres, les doigts fins désenveloppaient le courrier tant attendu.
 
Mademoiselle,
Votre demande de mutation vient d’être validée. Vous avez obtenu un poste …
Enfin.
… prise de fonction en septembre …
Le bouleversement.
… Vous êtes invitée à vous installer dans les locaux, dès le mois de juillet …
 
Les doigts tremblaient, serrant trop fort le bout de papier. Ce poste modifierait tout. Ce changement, elle l’avait appelé de tous ses vœux. Réjouissance ! Mais alors, pourquoi ce nœud serré alourdissait-il son ventre ? De quoi se plaindre ? Un bouillonnement anima son cerveau, montant le long de son dos comme ces bulles de champagne qui filent le long des parois des bouteilles.
Du calme  ! Tout n’était qu’une question d’organisation. Il lui faudrait quitter son appartement, changer de région, intégrer une nouvelle équipe, tout redécouvrir. Elle l’avait voulu ; quitter sa bulle, sa zone de confort, pour – c’était secrètement ce qu’ elle esp érait – renaître. Elle avait la clé de sa nouvelle vie au creux de la main, le nez collé à cette porte qu’il suffisait de pousser. La feuille blanche posée contre son cœur, elle ferma les yeux et la bruine commença à tomber. Elle allait enfin obtenir sa réponse. Depuis toutes ces années, était-elle à sa place ? Est-ce que c’était ça, sa mission de vie ?


 
Vendredi 4 juillet 2014
 
« Bonjour,
Je m’appelle Lucile. Jeune femme, et petite Luciole quand je me prends pour une artiste, j’ai 29 ans.
… » 
Non, elle ne garderait pas cette idée. Elle en disait trop. Ou pas assez. C’était tellement classique. Le curseur tapotait sur l’écran, lui rappelant ce qu’il attendait d’elle. Si elle s’était assise là, avait ouvert un nouveau fichier, allons, bon sang ! C’était bien pour écrire ! Qu’est-ce qui la retenait ? La pudeur ? La peur ? Un trop grand doute ? Sa vie lui échappait, du moins, était-ce le sentiment qui l’envahissait ces derniers mois. Un noyé devait ressentir ce renoncement. Après avoir lutté des heures pour garder la tête hors de l’eau, il laissait une vague le submerger et, dans un effort inconscient pour remonter à la surface, il aspirait l’eau au lieu de l’air jusqu’à sombrer.
Je n’ai que 29 ans .
Que pouvait-on éprouver lorsque, face à ce bout de vie, on ne savait plus ce qui valait la peine ?
J’ ai d éjà 29 ans .
Il s’agissait presque du plus redoutable, ce temps qu’elle pensait, jusque-là, avoir perdu.

Curseur clignotant de son impatience.

« Bonjour,
Me voilà, Luciole. J’ai un certain nombre d’années.
… »
Non, elle ne conserverait pas cette présentation. Effacer, toujours effacer. Les mots abandonnés ne laisseraient aucune trace. Impossible de barrer un morceau de sa vie comme on fait disparaitre des lignes sur un dossier Word. Ce serait trop facile !

La lumière de l’écran la narguait, la page blanche s’y prélassait. Et pourtant, quelques instants plus tôt, tout était clair. Dans son voyage nocturne, tout était réel. Au cœur de ce joli rêve se dessinait une délicieuse relation amoureuse, au travers d’une conversation épistolaire. Au réveil, elle savait que c’était un peu cliché. Et pourtant, sous la lourdeur de ses paupières, elle pensait que ça donnerait un magnifique roman : romantique, doux, délicat. Cette histoire dont rêvaient en secret toutes les femmes.
Elle aussi, évidemment.
Les mots sonnaient justes. Son esprit se voulait plus clairvoyante la nuit, et au matin, tout redevenait un peu plus flou. Trop flou. Les mots justes s’effaçaient un peu. Devant son ordinateur, elle espérait les retrouver. Peut-être aurait-elle dû prendre une plume pour tenter de rattraper des mots du passé.
Le curseur clignait de l’œil, et rien ne venait à sa conscience. Aujourd’hui pourtant, elle prenait la décision la plus déterminante de toute sa vie. Irrésistible aussi. La plus importante : elle l’ignorait encore, mais elle modifierait sa route. D’ici quelques années, elle comprendrait tout son impact. Sa résolution allait tout changer pour le meilleur et pour le pire. Finalement, l’écran se piqueta de petites tâ ches lumineuses : des lucioles se déposaient sur la page blanche.
 
 
 

#1
 
              Vendredi 4 juillet 2014
 
Me voici. Luciole.
Mon âge est inscrit sur un papier et sera oublié au fond d’une boîte. Car finalement, l’âge nous importe peu. Pour certains peut-être. Pour moi, moins. De moins en moins en tous cas, parce que là, à ce carrefour, je refuse de regarder en arrière. Il n’est plus l’heure de compter les années. Pourtant, pour démarrer une rencontre, est-ce que c’est l’élément primordial ? Je vous le demande.
Pour moi, pas vraiment. Est-ce que ce sera le point le plus important de notre relation ? Je l’ignore un peu. Et selon votre réponse, je ne sais pas vraiment si elle me fera changer d’idée.
Je suis assise devant mon écran, déjà à vous imaginer.
Je suis assise et je vous imagine, de l’autre côté.
Je suis là, seule, à vous attendre. Pour vous, je suis une inconnue derrière l’écran.
C’est là, le début de tout : je commence un blog ou plutôt un journal. Je commence à écrire. Et déjà je m’excuse, de ce premier mensonge. J’ai toujours écrit, sans jamais le dire. Écrire donne un sens profond à ma vie. Voici que je m’émerveille devant cette première révélation, tandis que je rédige cette première lettre à un inconnu. Voici que je m’éveille.
Pour peu, je ne suis plus celle que j’étais, ni même la luciole que je prétends. Je n’ai plus d’âge. Je me change en celle qui écrit. Je me transforme en celle qui romance. Je reprends mon souffle. Et je me sens reprendre vie depuis si longtemps. Il était temps.
La petite luciole s’appelle Romance.
Depuis toujours, je consigne, je note, j’inscris, je griffonne, je me raconte. C’est ce que j’ai toujours voulu.
De ce jour, je me romance.
Tu te romances.
Romançons-nous un peu.
 
Nouvellement vôtre.
 
       Romance
 
 
Elle venait d’envoyer sa première lettre dans l’ immensit é du monde.


 
—   Mais qu’est-ce qui t’a donné cette idée ?
Lucile savait, avec évidence, que la jolie femme en face d’elle mourrait d’envie de lui dire «  mais qu ’est-ce qui t’a pris ?! ». Oui, qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Quelle drôle d’idée de commencer un blog, elle qui aimait flâner dans les bois, lire, rêver ! Mais nous vivions à l’ère du 2.0. Elle aussi avait quelque chose à exprimer. Alors pourquoi pas ?
Au bout du compte, créer un blog s’avérait terriblement banal. On renseignait son identité, on se choisissait un pseudonyme, une bannière, une photo, une couleur d’ambiance et enfin on cliquait sur « publier » . Blogguer se révélait ordinaire, mais pas chez elle. Lucile-la-sage. Lucile-toujours-en-décalage-des-autres existait entourée de plumiers et d’encre. Lucile-la-rêveuse. Que de qualificatifs pour cette petite luciole qui brillait avec timidité au cœur de la nuit. Tant de mots qui se prononçaient sur un ton trop péjoratif. Que d’étiquettes collées sur son front, dans son dos, tatouées sur sa peau, indélébiles. Plus elle frottait, plus l’encre s’insinuait dans sa chair et dans ses veines. Alors voilà, pourquoi ne pas oser agir différemment et laisser Lucile, la sage rêveuse, s’envoler un peu. Marianne, elle, ne comprenait pas.
—  Je ne sais pas : une intuition, une envie, un défi. Quelque chose comme ça et tout à la fois.
—  Heureusement qu’on ne réalise pas toutes nos envies sur un coup de tête ! somma-t-elle. Les décisions se réfléchissent. Nous n’avons plus 20 ans.
—  Et qu’est-ce que ça change ? répondit Lucile, plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu. Les mots l’avaient piquée à vif.
—  20 ans, c’est l’âge de l’insouciance. Il y a moins de … conséquences.
—  De conséquences ? … Mais je n’ai rien fait d’insolite, ni d’illégal, ni d’outrageux !
—  Pense à l’éthique.
Et Marianne appuya ses mots d’un regard évocateur. L’amie sirota sa limonade à la violette, après avoir retiré la paille du verre. Lucile l’observa la bouche entrouverte.
—  L’éthique ?
—  Si on te lisait ? Si on te reconnaissait ?
Evidemment qu’ elle cr éait un blog pour qu’on la lise ! Si Marianne pouvait l’envisager. Nerveuse, la petite luciole coinça un coin de serviette en papier sous l’ongle de son pouce.
—  Qu’est-ce que ça changerait ?
—  On te jugerait.
Lucile haussa les sourcils.
—  « On » ?
On . Tous ceux qui jusqu’ici avaient été ses chaînes, ses barrières. Ceux qui avaient pensé et décidé à sa place. Une trace de rouge à lèvres se colla à la paroi du verre, Marianne essuya avec élégance une goutte de sirop au coin de sa bouche.
—  Tes collègues. Tes supérieurs. Les parents d’élèves ! Pense à l’éthique.
L’éthique. Elle y pensait déjà trop.
—  Et je ne fais absolument rien d’amoral. J’écris juste des lettres.
Après avoir bu une nouvelle gorgée, elle réajusta ses lunettes de soleil. La lourdeur de son regard se sentit malgré tout sous les verres foncés. Son intonation exprima son étonnement.
—  C’est un peu étrange, non ?
—  Etrange ?
—  D’écrire des lettres, dans le vide .
De ce point de vue, oui. Ecrire, c’était un peu baroque, un peu « siècle passé ». Romantique aussi.
—  C’est juste un peu de poésie.
—  Tu passes pour une célibataire désespérée. Mais tu as toujours eu un côté vieux-jeu, démodé. Tu sais bien, à vouvoyer les gens par exemple. Qui vouvoie encore les autres ? Ça n’existe plus. Ah, Lucile, tu es un exemplaire unique. Remarque, le vintage est à la mode !
C’était juste un peu de poésie. Ou Marianne avait-elle raison, et elle se leurrait. Elle s’ occupa à siroter sa citronnade à la paille, avec, sans s’en rendre compte, le petit doigt relevé et légèrement plié. S’occuper de sa boisson se présenta comme la meilleure distraction pour ne pas répondre. Après un instant, le silence la dérangea, au point de la pousser à parler la première ; parler pour tenter de s’échapper alors que chaque parole resserrait les filets autour d’ elle.
—  J’ai une nouvelle à t’annoncer.
Les deux petits chiens, couchés aux pieds de son amie, se mirent à couiner ; ils s’impatientaient.
—  Oui, mes doudous !
La femme aux lèvres rouges leur flatta le col, avant de lui lancer ses conclusions comme on lance les balles au chamboule-tout.
—  Tu as rencontré quelqu’un ? C’est pour ça, tous ces mystères ! Les lettres ! En fait, tu es amoureuse.
—  Non.
Un couple de septuagénaires s’ attarda pr ès de leur table. L’homme replaça la bretelle du sac à main sur l’épaule de sa compagne. Une attention simple et dé licate. Lucile était touchée, la seule peut-être à capter ce geste. Pourquoi les autres ne regardaient-ils pas le monde comme elle le voyait. Pourquoi était-elle la seule ? Marianne poursuivait sa demande de détails croustillants, penchée par-dessus la table. Mais ce genre de conversation, abordée au milieu d’une terrasse, parmi la foule, dérangeait toujours la jeune femme. Elle préférait les ambiances feutrées qui conservaient les secrets des émotions. L’amour n’était pas un sujet qui méritait d’être jeté entre deux rondelles de citron.
—  J’ai demandé ma mutation.
—  Ta mutation ? Quelle drôle d’idée encore ! Tu te plaisais pourtant ici.
Non. Pas vraiment. Mais comment le montrer puisqu’ elle était – aux yeux de tous – toujours souriante. Une nouvelle gorgée coula dans sa bouche qui venait de s’assé cher étrangement. Les sentiments chauffaient son cœur, mais râpaient sa gorge. Elle avait toujours eu du mal à les exprimer.
—  J’ai saisi une opportunité.
—  Tu aurais pu m’en parler.
Non. Rien ne l’y obligeait. Elle voulait partir, seule, sans Marianne. Sans Marianne qu’elle aimait pourtant réellement. En réponse, son amie la bousculait, la piquait, à l’image des abeilles qui faisaient partie des tableaux de l’été . Marianne était une touche de la peinture de sa vie, même si, de temps à autre, il lui faisait mal de la regarder.
—  Je … tu sais … ça s’est présenté comme ça.
Mal à l’aise, embarrassée de n’avoir rien dit, gênée aussi de n’avoir rien entrepris de mal, elle s’enlisait dans des excuses qu’elle ne lui devait pas. Les habitudes ne se perdaient pas : elle cherchait à se justifier pour épargner de la peine aux autres, quitte à se chagriner soi-même. Pourquoi ? Certainement à cause de cet air pincé que Marianne lui montrait, cette vexation non dissimulée. Alors, elle se sentit coupable d’avoir arrosé, sans lui en parler, son jardin secret. Epanouie sous le soleil, les autres lui faisaient de l’ombre, parce qu’ils se pensaient le droit de pousser la porte de son espace pour le visiter sans se gêner. À la lisi ère de l’authenticité, elle ignorait encore qui des deux détenait la vérité.
—  Et donc, tu partirais où ?
—  Je pars dans le Grand Est.
—  Le Grand Est. Ce n’est pas vraiment la destination qui fait rêver.
L’herbe et les fleurs étaient piétinées.
Marianne arrachait à pleine poignées le liseron, le lierre et les rosiers. Le droit était pris de dénigrer ce nouveau départ. Si Lucile avait décidé ce mouvement, cette discussion resserrait pourtant les grilles de sa cage. Pour tenter de repousser le piège qui se refermait sur elle, elle avala une nouvelle gorgée, le regard détourné de la table. Lorsqu’ elle aspira l ’air au fond du verre dans un bruit de bulles, un rougissement incontrôlable se déposa sur ses joues. Son amie se moqua d’ elle.
—  Tu bois comme les enfants !
L’inconstance s’empara des lieux. Une main distraite s’égara sur les petites têtes des deux chiens. L’air songeur, Marianne réalisa que son amie s’installait sur une ligne de départ tandis qu’elle restait au port.
—  Tu travailleras toujours dans une école ?
—  Oui, je suis toujours institutrice.
—  Ah, tu me rassures ! Quand on a la folie du changement, on secoue toute notre vie dans un shaker, et on a toujours des regrets. Toujours.
—  Evidem…, non … je ne l’espère pas …
Délaissant les pattes qui commençaient à gratter sa cuisse, son amie balaya l’air de ses mains  : il était temps de tourner la page.
—  Laisse-moi te raconter la dernière trouvaille de Jeanne, ma jeune collègue …
À son grand soulagement, la conversation dé via d ’elle, pour s’égarer dans les dunes arides de Potin, Tapage, Jugement et Commérage. Son attention se lassa et ses oreilles se ressourcèrent du bruit du vent. Un rire d’enfant éclata tandis que le père éclaboussait son fils de l’eau claire de la fontaine. Un molosse aboya face à un chat qui feula. Le chapeau d’une femme s’envola. Un filet d’eau ruissela sur les pavés, une aubaine pour les tourterelles. La terrasse prenait l’apparence d’une toile de maître. La voix de Marianne résonna, plus forte que celle des habitués aux tables voisines. Son charivari n’était pas dans le ton impressionniste.
La toile du parasol claqua lorsqu’une brise s’y engouffra, ce qui lui fit lever le nez de la contemplation de ce musée vivant. Marianne, soudain silencieuse, la détailla.
—  J’espère que tu seras heureuse et que tu trouveras ce que tu pars chercher.
En même temps que le battement d’aile d’une hirondelle, elle jeta les pièces dans la coupelle accompagnée de la note, glissa son sac en paille sur l’épaule, et attrapa les laisses de ses chiens. C’était la mode de l’été : une bourse tressée arrondie, semblable à un chapeau de paille. Marianne était ainsi, légère et solide comme la paille. Elle déposa une bise sonore sur la joue de son amie, puis s’éloigna en agitant ses longs doigts. Sa jupe flotta dans la brise, sa cuisse offerte au vent. Elle s’en importait peu. Après tout, elle était suffisamment jolie pour se le permettre. Après avoir envoyé un dernier clin d’œil à Lucile, elle se pencha vers ses deux Jack Russell.
—  Allez, les « double T », en route !
Elle s’éloigna alors d’un pas fringant, le sac grand ouvert. Parce qu’ elle était comme ç a Marianne, g énéreuse et insouciante. Les laisses s’ emm êlaient dans ses jambes puis se démêlaient dans un ballet incompréhensible. Les courtes pattes des chiens semblaient montées sur ressort. Ils jetaient régulièrement des regards vers leur maîtresse, langue pendante, tout en sautant sur sa jupe dans l’espoir de se faire porter.
—  Merci.
Et le mot s’envola pour se perdre au pied de la fontaine, emporté par l’eau qui fuyait. Marianne disparaissait la toile, et la lumière n’était plus aussi troublante. Il fallait quitter la terrasse, laisser la douceur de l’été, les habitudes.
De retour dans son appartement, déjà dénaturé de nombreux cartons, Lucile se demanda si, à peine née, elle devait tuer Romance.
 
 

#2
Vendredi 11 Juillet 2014
 
Bienvenue,
La formulation est-elle exacte alors que j’ignore qui se promène de l’autre côté de ce miroir sans teint ? J’ignore qui va me rendre visite. Quand ? Pourquoi ? Comment ?
Feuille de route somme toute étrange.
Qui êtes-vous ?
Bienvenue,
Et si jamais personne ne venait me lire. Ou s’il y en avait bien plus qu’espéré. Il y aurait de nombreuses paroles à écouter.
Est-ce ça un blog ? Un espace où faire vivre des mots ?
Jeudi. J’envoie cette lettre tapée à la machine.
Parlons-nous un peu.
Avec ma considération.
                                                       
 
              Romance
 

 
Ma petite liste
Je pense à ce que j’ ai à faire. Je le note. Et je me vide la tête
☐ ______Envoyer un mot aux collègues_______________________________
☐ ______Organiser un pot de départ ? ________________________________
☐ ______Lister les organismes à prévenir____________________________
☐ ______Effectuer mon changement d’adresse_______________________
☐ ____Trouver un guide sur la région Grand Est________________________
☐ ______Vider ma salle de classe____________________________________

Sa liste s’allongeait. Voir les feuillets se remplir ainsi l’oppressa.
Déménager.
Ecrire une nouvelle page.
Prendre son envol.
Tout ça à la fois.
Les joies du déménagement semblaient simples  : s ’installer dans un nouveau nid, découvrir un quartier, une nouvelle façon de vie, rompre avec ses habitudes, et pousser pour repousser les parois de sa bulle. De la prise de décision au dépôt des cartons dans le nouveau home sweet home , le soleil brûlerait jusqu’à ce que le vent et la pluie tombent.
Nombreux étaient les aventuriers du déménagement. Et le pacte était simple : en un mois, tout était plié , emball é, installé. Elle aussi, elle le ferait, sur le rythme du lièvre et de la tortue. Plutôt en mode tortue. Elle voulait redécouvrir ses objets, les chérir avant de les emballer, mais le départ était imminent. Donc, elle ferait comme tous les autres, elle bouclerait sa transformation en un rien de temps.
Après avoir passé sa vie à trainer ses souliers dans les mêmes rues, elle emballerait vingt-neuf années de souvenirs, le passé de sa vie. Cette mutation prit des allures de marathon sous le soleil brû lant. Submerg ée par un raz-de-marée émotionnel, Lucile vécut la véritable fébrilité de retrouver de vieux cartons dissimulés dans les placards. Son cœur se serra d’é motion. La nostalgie se r éveilla, lorsqu’elle retrouva une petite médaille, un camaïeu de sa grand-mère, sa gourmette de naissance, ses premiers dessins, une photo d’elle criant dans un manège, les photos d’un voyage à New York, cadeau de sa majorité.
« C’était mieux avant », disaient les nostalgiques.
Ce n’était pas forcément mieux avant. C’était juste son époque, chargée de souvenirs, celle qui lui rappelait de doux instants. En une seconde, tout lui revint comme si c’était hier. À cet instant, elle comprit l’importance de cette boîte aux souvenirs, constituée des années plus tôt, en toute innocence. Soulever le couvercle. Regarder des photos de ses amies l’année du baccalauréat. Verser une larme. Ouvrir ce carton et plonger dans cette boîte aux trésors, voici le raz-de-marée sous lequel Lucile s’immergea.
 

 
Elle sombra dans un trou noir. Comme Alice, les pieds dans le vide, elle bascula en arrière sans savoir s’il y avait un fond pour la retenir. Romance prenait vie. Cette nouvelle étape commença à s’écrire. Ses affaires s’empilèrent, quelques souvenirs, quelques objets qu’elle ne prenait plus la peine de regarder et qu’elle redécouvrait avant de les emballer. Pourquoi s’entourer de tant de choses ? Pour se tenir compagnie, peut-être.
Il lui restait encore quelques jours avant son départ, si peu de temps en fait. Malgré l’urgence, elle s’installa à son bureau, comme un rendez-vous pris avec son nouvel espace virtuel.
Vous avez un nouveau follower .
Le premier. Un lecteur, et l’histoire commençait. Qu’avait-il pu penser de sa lettre ? De ses mots ? D’elle ? Se le demander était tellement réducteur et tellement terre-à-terre. En quelques lignes, comment pourrait-on la reconnaître ?
Ce premier liseur portait sur ses épaules une valeur symbolique ; celle d’un passage. La page qui se tournait grâce à celles qu’elle remplissait. Ses sentiments partagés, elle détailla les boîtes étiquetées, les étagères vidées et les vêtements détachés des cintres. Était-elle assez forte pour s’éloigner de sa bulle ?
Un lecteur.
Et s’il n’y en avait qu’un.
La paire de ciseaux gisait, bouche béante, à côté de ses poignets. Un morceau de scotch s’était emmêlé. Chiffonné, elle l’avait lancé à côté de la corbeille à papier. Un souffle d’air souleva ses rideaux blancs. Le soleil chatouilla son visage et la fit éternuer. Ses robes s’étalaient pour former les baguettes d’un éventail. Les mains enfouies à l’intérieur cherchaient la douceur. Lucile se protégeait, cachée sous des jupons. Perdue dans ses pensées, elle imagina celui ou celle qui venait la lire, celui ou celle qui la rassurait.
Romance allait survivre.
 
 
 
 

#3
 
Vendredi 18 Juillet 2014
 
Aujourd’hui,
J’ouvre mon parapluie dans la maison. Et pourtant, c’est la sécheresse.
Est-ce que vous vous y intéressez ?
J’ouvre mon parapluie dans la maison, mais il parait que c’est interdit par une sombre superstition.
Est-ce que vous vous y intéressez ?
Parce que je veux jouer avec la poésie.
Vous n’avez pas peur de la superstition  tout de même ? Ce n’est rien que l’ombre d’un parapluie sur mes fenêtres.
Qu’est-ce qui t’intéresse ?
Romance-moi.
                     Romance
 
 


 
Le scotch crissa lorsqu’il glissa sur le carton, pour protéger les derniers souvenirs de Lucile. Marianne virevoltait dans l’appartement, de gauche et de droite telle une libellule volubile, un peu agitée aussi, à la recherche d’un point d’eau pour survivre. Elle était ainsi Marianne, un feu d’artifice.
Les deux amies avaient débuté ensemble, dans une petite école de campagne. Elle, directrice. Lucile, adjointe. Travailler là se révéla simple. La cour d’é cole était un peu trop grande pour le nombre d’enfants qu’elle accueillait. Leurs cris et leurs rires s’échappaient parmi les arbres. Ils avaient l’espace de courir, sans se bousculer. Il y régnait comme un sentiment de liberté. Peu de classes, peu d’élèves, peu d’enseignants, dès lors, l’école leur offrait le luxe d’une ambiance familiale. Chacun s’épanouissait. Un jardin a besoin de place pour que les végétaux puissent pousser. Là-bas, chacun avait sa place.
Et puis, la partie d’échec avait évolué, les poussant à se déplacer sur les cases. L’école, trop grande et pas assez remplie, avait été ferm ée. Les joies de la mutation les avaient chassées de ce havre de paix. On avait attribué un poste à Marianne, dans les quartiers chics de Paris. Pour Lucile, ce fut la ZEP 1 ...

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