Rue des rêves brisés
106 pages
Français

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Rue des rêves brisés , livre ebook

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Description

En nous racontant son histoire, Christophe, un adolescent d’origine haïtienne, nous fait pénétrer dans le monde de l’exil et de ses tourments. Un roman empreint d’amour et d’amitié, qui évoque aussi les cruautés de la vie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 novembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996612
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rue des rêves brisés

Du même auteur
 
 
 
 
 
 
 
Chez le même éditeur
À l’ombre des érables et des palmiers , nouvelles, Ottawa, 2018, 122 pages. Collection « Vertiges ». Second tirage, 2019.

Guy Bélizaire
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Rue des rêves brisés
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
Collection Vertiges
L'Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Titre: Rue des rêves brisés / Guy Bélizaire.
 
Noms: Bélizaire, Guy, auteur.
 
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20190167637 | Canadiana (livre numérique) 20190167661 |
 
ISBN 9782896996599 (couverture souple) | ISBN 9782896996605 (PDF) | ISBN 9782896996612 (EPUB)
 
Classification: LCC PS8603.E44525 R84 2019 | CDD C843/.6—dc23
 
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-661-2
© Guy Bélizaire 2019
© Les Éditions L’Interligne 2019 pour la publication
Dépôt légal : 4 e trimestre de 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

À mes enfants, David, Péguy, Tania et Fanny
 
 
Ma profonde gratitude à mon épouse Myrtha, pour son
indéfectible soutien et ses judicieux conseils

Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime […]
Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée



Chapitre 1







Ils disent que je suis perturbé , que toute cette histoire m’a secoué. C’est peut-être vrai. Qui ne le serait pas ? Tout ce que je sais, c’est que cela me vient par bribes, tels les morceaux d’un puzzle que j’essaie de mettre en ordre. Car de l’ordre, il n’y en a pas. Alors, je vais vous la raconter du mieux que je peux, en me fiant à ma mémoire. Mais vous savez ce que c’est, la mémoire. On dit que c’est une faculté qui oublie. Donc, vous m’excuserez si, à l’occasion, certains points m’échappent. Ne m’en tenez pas rigueur. Et puis merde, peut-être qu’il y a des détails que je vais omettre volontairement, pour ne pas les revivre, même dans ma tête. Aussi, je me sens tellement épuisé, comme si tout d’un coup j’avais vieilli de vingt ans en l’espace d’un été.
Parfois, je me demande ce qui serait arrivé si on était restés dans notre bungalow de Longueuil, en banlieue de Montréal. À l’heure où je vous parle, je serais peut-être dans le sous-sol, en compagnie de mes amis de naguère. Ah ! Ces amis que je ne voulais pas quitter et que je ne vois plus aujourd’hui. Dire que je pensais les garder pour la vie ! Mais la vie les a séparés de moi. Après tout, c’est peut-être ça l’existence, quitter ceux qu’on aime pour en aimer d’autres. On ne revient pas en arrière. Pas de bouton rewind. Dommage, car je vous jure qu’autrement, je reculerais le temps. À défaut, je ferais en sorte qu’il passe plus vite. Ainsi, le tout serait tellement loin dans ma mémoire, qu’y penser me laisserait de glace. J’en doute, mais c’est ce que je pense.
Je m’appelle Christophe. Christophe Célestin. J’ai dix-sept ans, mais on m’en donne plus, à cause de mon gabarit. Autrefois, mon père me disait que c’était pas la peine d’être si grand quand on n’a rien dans le crâne. À l’époque, je croyais qu’il était jaloux, le paternel, car comparé à moi, avec ses cinq pieds et sept pouces, il est un modèle réduit. Entre nous, rien de commun. Lui, c’est tout dans la tête. Un cerveau, comme on dit. Capable de donner son opinion sur tout, de discourir de philosophie, de littérature, d’histoire et surtout de politique, son sujet de prédilection. Mon père est prof, comme il l’était en Haïti. Toutefois, il dit qu’au Québec, ce n’est pas la même chose, que les étudiants n’ont aucune considération pour leurs professeurs et qu’il serait mille fois plus utile à Cap-Haïtien, sa ville natale. Souvent, je vois ses anciens élèves qui vivent maintenant à Montréal l’appeler maître. Maître Manno. Son vrai nom c’est Emmanuel, mais tout le monde le surnomme Manno.
Aujourd’hui, il ne fait plus aucune remarque désobligeante à mon endroit. Plutôt, il m’offre ses conseils. J’aurais aimé l’aider à mon tour, sauf que je ne sais pas comment, car nous sommes dans le même bateau, tous les deux à panser nos plaies, à cuver notre peine. Alors forcément, cela nous a rapprochés. C’est bête qu’il ait fallu tout ça pour que nos relations reviennent à ce qu’elles étaient au temps de mon enfance, le temps de l’harmonie, quand il me racontait des histoires de son pays natal, cette région envoûtante, la première république nègre au monde, le lieu où l’homme noir brisa les chaînes de l’esclavage et d’où la liberté fut exportée. Haïti.
Bien qu’ayant vu le jour à Montréal, à cette époque, je voulais ardemment retourner dans ce pays que je considérais comme le mien, même si mes pieds n’avaient jamais foulé son sol. Car à force d’entendre mes parents maudire l’hiver, ressasser les souvenirs d’antan et reprocher aux Blancs leurs préjugés, j’avais grandi avec le sentiment que, comme eux, je n’étais ici que de passage. Ce fut après que je compris que ce projet de retour n’était qu’une chimère, une façon de se remémorer leur vie passée, un réflexe d’immigrants toujours prompts à idéaliser leur pays d’origine qu’ils ont pourtant quitté. Ainsi, jusqu’à douze ans environ, je vécus dans l’attente de cet éventuel départ. Après, je tournai la page. Le charme était rompu. J’avais compris qu’on ne peut retourner là où on n’a jamais été.
Ce fut aussi vers cet âge que je cessai de m’intéresser aux réunions dominicales qui se tenaient dans le sous-sol de notre maison de Longueuil. Ah ! J’en ai vu défiler des individus lors de ces réunions. Elles connurent leur apogée au départ de Jean-Claude Duvalier, quand d’un coup se brisèrent les chaînes de la dictature, ouvrant ainsi la voie à toutes les possibilités, tous les rêves et tous les espoirs. Nombreux furent ceux qui, du jour au lendemain et sans une planification adéquate, décidèrent de faire le chemin en sens inverse. C’est qu’après vingt-neuf ans d’autocratie duvaliériste – quatorze avec le père et quinze avec le fils – de répression, de souffrance et de frustration, le jugement de certains était altéré et ils pensèrent, à tort, que le régime des Tontons Macoutes 1 était le seul responsable des maux qui affligeaient leur pays. Mes parents, eux, optèrent pour le moyen terme, se donnant ainsi le temps de bien planifier leur réintégration.
J’étais fasciné par ces réunions et les joutes oratoires qui s’y tenaient. Souvent, je n’y comprenais que dalle, et malgré tout, je ne me lassais pas d’écouter ces grandes personnes qui semblaient tout savoir. De certains, je garde encore une image très nette. Par exemple, Marcelin, lui aussi professeur, mais qui abandonna le métier une fois installé au Canada. À chaque situation, il trouvait son corollaire dans le temps, évoquant ce qui s’était passé sous le règne de tel président, ponctuant ses informations de forts détails et tirant les solutions appropriées. C’était un grand bonhomme, à la peau très foncée, barbu et aux cheveux grisonnants, qu’il s’obstinait à garder à la mode afro. Vu qu’il ne se coiffait pas souvent, certains jours, il ressemblait plus à un disciple de Bob Marley que d’Angela Davis 2 . Malgré son manque d’élégance, il avait un certain charme et parfois, quand une crise éclatait dans la communauté, Marcelin était l’un de ceux qu’on interviewait à la radio ou à la télé.
Il y avait aussi Philomé, un grimo 3 , maigre comme un clou et de petite taille. Bien qu’ancien condisciple de mon père, il ne réussit jamais à gagner la sympathie de ma mère qui le considérait comme un soûlard. En effet, Philomé prenait toujours soin d’apporter sa bouteille de rhum, qu’il buvait allègrement durant les réunions. Ainsi, très tôt dans les discussions, il s’enflammait pour très vite se mettre à somnoler, emporté par l’effet de l’alcool.
Alphonse, lui, un ex-avocat converti en chauffeur de taxi, rêvait de retourner dans son pays pour occuper le poste de ministre de la Justice afin de juger et punir tous les Macoutes. Ayant échoué aux examens exigés par le Barreau du Québec, il ne put exercer le droit dans cette province. Malgré tout, il était d’une grande aide pour ses concitoyens aux prises avec des problèmes judiciaires.
Je ne peux oublier Youyou, animateur d’une émission de radio axée sur la politique et qui parlait un créole tellement imagé que j’avais souvent de la difficulté à saisir ses propos. Cet homme, long et maigre, avait des antennes partout et était au courant de tout ce qui se passait dans la diaspora haïtienne, tant au Canada que dans les autres pays. Très apprécié de ses auditeurs, il jouissait d’une grande notoriété dans la communauté. Son grand défaut, c’est qu’il était d’une volubilité incroyable, ce qui parfois agaçait les membres du groupe qui ne se gênaient d’ailleurs pas pour le lui signifier. Ainsi, quand il dépassait les bornes, on entendait : « Lâche le micro, Youyou. » Et, conscient de son défaut, il s’excusait en riant.
D’autres participants se présentaient de temps en temps, au gré des circonstances, mais pour la plupart, je ne me souviens ni de leur nom ni de leur visage. Vaguement, je revois encore Doc Saint-Juste, un médecin dont la femme était québécoise, qui n’avait nulle envie de retourner au pays, mais qui venait pour s’informer des dernières nouvelles, retrouver une ambiance haïtienne et manger créole. Il y avait aussi ce couple de Québécois, René et Francine, amoureux d’Haïti et des Haïtiens et très engagés dans le développement communautaire. Ces deux-là parlaient un créole impeccable et parfois les formules qu’ils employaient faisaient mourir de rire mes parents.
Et puis, il y avait Olga que tout le monde appelait Gaga. Cette femme, dont une mèche de cheveux blancs balayait le front, dégageait un mélange indéfinissable de classe, de dignité et de charisme. Elle avait une façon calme de s’exprimer tout en remuant les mains. Durant les réunions, elle ramenait le groupe à l’ordre quand il y avait désaccord ou quand les discussions déviaient. Plus tard, j’appris que la déférence dont on faisait preuve à son endroit provenait non seulement de sa beauté et de son intelligence, mais aussi des difficultés qu’elle avait connues autrefois sous le règne des Duvalier et du courage dont elle avait fait preuve pour les surmonter. On raconte que peu de temps après son mariage, alors qu’elle dormait tranquillement chez elle, des Macoutes firent irruption dans la maison et tirèrent en direction de tous les lits. Miraculeusement, la balle qu’elle reçut ne fut pas mortelle, ni pour elle ni pour l’enfant qu’elle portait. Bien que mal en point, elle fut jetée en prison, toute blessée qu’elle était, et dans sa cellule, dans des conditions atroces, elle donna naissance à sa fille. Plus tard, on la libéra grâce à des pressions assidues d’amis influents et elle s’exila à Cuba où elle vécut plusieurs années avant de s’installer au Canada. Olga avait toujours les yeux tristes, comme si c’était là que se logeaient toutes les horreurs qu’elle avait endurées et que le temps ne pouvait effacer.
Mon oncle François, le frère de ma mère qui venait souvent à la maison, trouvait absurdes ces discussions et il ne se gênait pas pour donner son opinion sur ce qu’il appelait « la folie des rêveurs ». Le pays est foutu , disait-il, et c’est à cause de tous vos discours à la con. Si vous voulez changer la situation, ce n’est pas avec les mots, mais par des a ctions, et ce n’est pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, avec le peuple. Il prétendait aussi que les Haïtiens étaient en train de payer la mort de Dessalines 4 leur libérateur, qu’ils avaient assassiné après qu’il les eut délivrés du joug des Français. Quand il me voyait gober religieusement les paroles des grands, il déclarait : « Il ne faut pas les écouter, Christophe. Ce qu’ils veulent par-dessus tout, c’est une place de ministre ou n’importe quelle position qui leur permettra de se remplir les poches. » Personne ne le prenait au sérieux, il le savait et en profitait largement pour leur dire tout ce qui lui passait par la tête. Ce qui intéressait mon oncle, c’était les femmes et les beaux habits, et là, il avait une belle collection.
Ce ne furent pas les mises en garde de mon oncle qui m’éloignèrent des réunions dominicales et de la question haïtienne, mais une lassitude et une désillusion causées par une trop longue attente. Soudainement, il m’apparut que ces joutes oratoires ne menaient nulle part. Je devins alors comme ma sœur Marielle, mon aînée, qui ne manifestait aucun intérêt pour le pays de nos ancêtres. Avec ou sans Duvalier, je n’étais plus de la partie. Du moins, c’est ce que je pensais. Jusqu’au jour où, alors que je regardais un match de basket à la télé, mon père, feignant de s’intéresser à ce qui se passait sur l’écran, vint s’asseoir à mes côtés. Ce fut une des rares fois que je le vis éprouver une certaine gêne en me parlant. Sur un ton détaché, il commença par s’enquérir du nom des joueurs. Ensuite, il aborda le sujet.
— Hummm, tu sais, il se passe plein de choses ces temps-ci. Des choses qui vont changer notre vie à tous, et je crois bien, pour le mieux.
Le timbre de sa voix me fit appréhender quelque chose de mauvais. J’étais aux aguets.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demandai-je.
Comme s’il se préparait à entreprendre une tâche importante, il prit une longue respiration avant de commencer son discours.
–– Comme tu le sais, nous projetons depuis longtemps de retourner vivre en Haïti. Jusqu’à tout récemment, les conditions là-bas ne nous le permettaient pas. Les choses ont changé. Alors, je crois que le moment est venu de réaliser ce projet. C’est maintenant ou jamais.
Je n’aimais pas sa façon de me parler, trop cérémonieuse. Ce n’était pas dans ses habitudes et tout de suite, je sus qu’une nouvelle étape était franchie dans l’élaboration de leur plan chimérique. Je n’osais pas poser de questions, de peur d’entendre une réponse que je redoutais. Alors j’attendis la suite, car je me doutais bien qu’il y avait une suite. Il se racla la gorge, comme s’il voulait s’éclaircir la voix.
— Nous avons pris une décision, ta mère et moi.
Je sentis mon cœur battre plus fort dans ma poitrine. Là, je ne pouvais plus garder le silence ni jouer à l’indifférent. Il y avait des nuages à l’horizon.
— C’est quoi ? m’entendis-je prononcer.
— Nous voulons bien planifier les choses, ne rien précipiter. Pour cela, nous allons procéder par étapes. D’abord vendre la maison et déménager à Montréal en attendant d’en acheter une autre là-bas, ou d’en faire construire une.
Ce fut comme un coup de poing sur ma tête qui m’assomma à moitié. Alors qu’ils planifiaient leur projet, moi, je jouais à l’autruche, me disant qu’ils ne passeraient jamais à l’action, et là, la réalité m’éclatait au visage. Le réveil ne pouvait être plus brutal. Groggy, je me contentai de poser cette stupide question, alors que j’avais bien compris ce qu’il venait de me dire :
–– Vendre quoi ?
— Pour s’établir en Haïti, ça prend des sous, mon cher. Et pour avoir ces sous, il faut bien vendre la maison. Il n’y a pas d’autre solution.
Je ne pouvais plus me retenir, c’en était trop.
— Et moi là-dedans, vous m’avez demandé si je voulais partir ? Si je voulais quitter mes amis ? Non ! Vous planifiez vos trucs comme si je n’existais pas. Personne ne se soucie de mon avis. Il faut juste que je vous suive comme un petit chien, que j’abandonne tout ici, comme ça.
J’essayais de contenir ma colère, mais c’était trop fort. En disant le comme ça , à défaut de briser ce qu’il y avait autour de moi je claquai les doigts, dans un geste assez agressif qui traduisait mon mécontentement. Il n’a pas aimé le geste. Je l’ai vu avaler sa salive tout en me regardant. Il semblait se demander s’il devait me remettre à ma place ou continuer à justifier sa décision. Il ne fit ni l’un ni l’autre, se contentant de projeter son regard sur la télé sans peut-être voir les images. Moi, pour la première fois de ma vie, j’avais envie de franchir la limite qui sépare le respect de l’impertinence, en dépit des fâcheuses conséquences que cela pouvait entraîner. Je réussis malgré tout à me contrôler et, bouillonnant de rage, je me levai et quittai la maison.
Je déambulai plusieurs heures dans les rues du quartier, regardant tout ce qui m’entourait en me disant que d’ici peu, j’allais évoluer dans un environnement totalement différent. Je me sentais comme un condamné à mort qui vit ses dernières heures. Je ne saurais dire combien de temps dura ma randonnée, assez longtemps toutefois pour avoir mal aux jambes. Et quand je passai devant un parc aménagé pour des enfants, j’allai m’asseoir sur une des balançoires et je me mis à faire des allers-retours tout en essayant de faire le vide dans ma tête. Je n’y parvins pas. Un océan de tristesse envahissait mon corps. Mon monde s’écroulait. Je me dirigeais vers une nouvelle vie que je n’avais pas choisie ; pire, que je redoutais du fait de ce que je voyais à la télévision, car contrairement au discours que tenaient mes parents, les médias parlaient toujours d’Haïti en termes négatifs. Rien pour me donner envie d’aller vivre là-bas. Je m’apprêtais à quitter le parc quand je vis arriver Francis. Je n’ai jamais pu déterminer la démarche de ce gars, mais il était le seul à avoir cette dégaine qui donnait l’impression qu’il allait vite alors qu’il avançait normalement. Il avait une façon de soulever les pieds qui faisait plus penser à la course qu’à la marche. Tout ça faisait qu’il dégageait toujours un dynamisme qui lui était propre. Je ne dirais pas qu’il était mon meilleur ami, mais j’appréciais énormément Francis. De plus, c’était le frère de Caro, que j’aimais secrètement. Alors évidemment, vous comprendrez que dans ces circonstances, j’avais beaucoup de considération pour lui.
— Hé, Chris, qu’est-ce que tu fous là ?
Je lui répondis par une moue et il détecta tout de suite mon état d’âme.
— Oups, je crois que ça ne va pas pour toi, me dit-il.
— Non, c’est pas la grande forme.
— Qu’est-ce qui se passe ? Je peux aider ?
Je le regardai dans les yeux, qu’il avait très beaux d’ailleurs. Je dis ça même si, d’habitude, je ne m’intéresse qu’à la beauté des filles. Mais Francis, malgré son jeune âge, avait une gueule d’acteur.
Sans hésiter, je lui racontai ce qui se passait à la maison. Il m’écouta attentivement. Quand je terminai mon histoire, il me dit avec un ton si triste que j’eus envie de pleurer :
— Hostie , Chris ! Tu vas me manquer.
J’eus mal en entendant ces paroles qui me donnèrent l’impression que pour lui, j’étais déjà parti alors que je me trouvais juste à ses côtés. Après, nous sommes restés silencieux plusieurs minutes sur nos balançoires. Et même quand nous nous quittâmes, le seul mot prononcé par chacun fut un faible bye .

. Milice paramilitaire qui semait la terreur en Haïti sous le règne des Duvalier.
. L’une des figures emblématiques du mouvement noir américain. Professeure et militante, sa coiffure afro, dans les années 70 et 80, en a inspiré plus d’un.
. Surnom donné aux hommes haïtiens ayant la peau claire. Grimelle pour les femmes.
. Jean-Jacques Dessalines fut le leader de la guerre de l’indépendance haïtienne et celui qui proclama cette indépendance le 1er janvier 1804. Il dirigea le pays jusqu’à son assassinat le 17 octobre 1806.


Chapitre 2







D’habitude, ma mère rentrait autour de minuit et demi. Couché sur mon lit je l’attendais impatiemment. Laissez-moi vous la présenter, ma maman. Elle s’appelle Juliette Étienne. Infirmière de profession, elle travaillait selon un horaire variable, soit le jour, soit le soir. Contrairement à son mari, elle avait commencé à manifester quelques réticences par rapport au grand départ et j’espérais un peu de soutien de sa part.
Cette semaine-là, son horaire s’étalait de quatre heures à minuit. Incessamment donc, ses pas allaient résonner au rez-de-chaussée. En attendant, je pensais à ma sœur qui, elle, se foutait bien de ce qui se passait à la maison étant donné qu’elle quittait le cocon familial pour aller étudier à Québec. La question du retour n’a jamais été son dada. Quand, après avoir parlé à mon père, je lui demandai son avis, j’eus droit à un vague haussement d’épaules qui traduisait son indifférence face à ce sujet. Nous étions différents, ma sœur et moi. Cette fille possédait un sens pratique hors norme. Ses décisions, elle les prenait sur du concret, en combinant savamment le cœur et la tête. Petite, elle savait déjà que sa vie serait ici, au Canada, alors que moi, je m’inventais un tas d’images basées sur ce que j’entendais de la bouche de mes parents et de leurs amis. Marielle, elle, l’idée qu’elle se faisait d’Haïti reposait sur ce qu’on montrait à la télé, c’est-à-dire pas très bonne. J’aurais donné n’importe quoi pour être à sa place et ce jour-là, je me suis juré que, lorsque le temps viendrait, moi aussi je foutrais le camp de la maison familiale, qu’importe là où elle se trouverait.
Enfin, ma maman arriva. Après ses pas, j’entendis le bruit de l’eau qui coulait de la salle de bain. Avant toute chose, en rentrant du boulot, elle se douchait. Pour se débarrasser des microbes qu’elle aurait transportés de l’hôpital, disait-elle. Plus tard, elle descendit au sous-sol, pénétra dans ma chambre et vint s’asseoir sur le lit. Alors que je l’attendais depuis des heures pour entendre sa version des faits, voilà que je me mis à l’ignorer quand elle fut à mes côtés. Voyant mon air contrit, elle prit ma main et la serra doucement. Son comportement m’indiqua qu’elle avait déjà parlé à son mari et que ce dernier lui avait fait part de ma réaction. De sa main libre, elle me toucha le menton, qu’elle tourna de façon que je lui présente mon visage. Ce fut seulement à cet instant que mes yeux se posèrent sur elle.
— Alors, t’es au courant ?
— Ouais.
Ses yeux toujours braqués sur moi, elle me dit :
— Il ne faut pas t’en faire. Ça va bien aller.
Elle voulait mettre dans ses mots tout l’entrain possible, mais n’y réussit pas ; le timbre de sa voix sonnait faux, manquait de conviction. Et ceci me fit supposer que quelque chose la préoccupait, l’empêchait de jouir pleinement de ce changement tant souhaité. Il faut dire que ce projet de retour était surtout une initiative de mon père, un désir tellement fort qu’il charriait tout sur son passage au point de faire fondre la résistance de sa femme. Un peu à contrecœur, elle suivait, pour faire plaisir à son mari, qui malgré sa réussite professionnelle, était manifestement malheureux au Québec. Par amour pour son homme, elle avait fini par céder, et difficilement, abandonnait sa maison et son quartier. Elle s’évertua à me répéter les bons côtés du retour ; cependant, par son intonation, je compris que nous étions du même côté de la rivière, enfin presque. Cela ne fit pas baisser ma colère pour autant, mais face à elle, je ne jugeai pas nécessaire de l’exprimer.
Les jours suivants, bien qu’une pancarte mentionnant la vente fut placée devant la maison, on ne fit aucune allusion au déménagement en ma présence. La vie suivait son cours. Mon père m’adressa peu la parole – j’eus même l’impression qu’il m’évitait – et ma mère, devant mon comportement taciturne, fit de son mieux pour me remonter le moral. Un après-midi, alors que j’étais assis sur le patio en attendant d’entamer un devoir de mathématiques, le paternel s’approcha de moi. Pensant peut-être que je m’emmerdais, il crut bon de me dire que la vie à Montréal serait pas mal plus excitante que celle que je menais à Longueuil. Comme entrée en matière, je trouvais qu’il avait raté son coup.
— Ma vie est déjà assez excitante comme ça, lui répondis-je.
— Ah oui ! Qu’est-ce qu’il y a d’excitant à s’asseoir comme tu le fais en ce moment à contempler les arbres ?
— Et qu’est-ce qu’il y a de plus excitant à Montréal ?
Il me regarda longuement avant d’ajouter :
— Tu m’en veux aujourd’hui, mais je suis sûr que tu me remercieras plus tard.
En pensée, je lui ai dit d’aller se faire voir, car on ne remercie pas le bourreau qui vous exécute. Faute de pouvoir m’exprimer ainsi, respect oblige, je fis comme si j’étais seul, la tête tournée vers le ciel, indifférent à sa présence.
Il parla :
— Mon garçon, je comprends ta réaction. Je comprends que tu ne veuilles pas venir avec nous. Toutefois, nous ne partons pas demain matin et quand cela va arriver, tu ne seras pas loin de ta majorité et j’ose croire que tu vas aussi gagner en maturité. Alors, peut-être que ton séjour là-bas sera de courte durée et qu’après seulement un an, tu pourras revenir poursuivre tes études ici. Je pensais que, comme autrefois, tu serais enthousiaste à l’idée d’aller vivre quelque temps au pays de tes ancêtres.
–– Autrefois, c’était autrefois, papa. J’ai seize ans maintenant. C’est vrai qu’il fut un temps où j’aurais accueilli cette nouvelle avec joie, mais là, non. Ce désir de partir, pour moi c’est fini. Ma vie, elle est ici.
Je m’étais exprimé calmement, d’un ton sans reproche, persuadé qu’il allait comprendre mon point de vue. J’eus l’impression que j’y réussis, car je perçus dans ses yeux un mélange de reproche et de tristesse. Reproche du fait que je n’étais pas de son côté, et tristesse parce qu’il voyait s’éteindre la flamme haïtienne qui brûlait en moi. Enfin, c’était mon interprétation et peut-être que tout cela était faux, mais c’était ainsi que je le percevais à ce moment-là. Ensuite, nous sommes restés silencieux jusqu’à ce qu’il se lève, passe sa main dans mes cheveux avant de retourner à ses occupations.
Quelques semaines plus tard, en rentrant de l’école, sur la pancarte plantée devant la maison, je vis le mot Vendu écrit par-dessus À vendre. Bien qu’une telle chose fût prévisible, pendant quelques secondes, je me sentis défaillir. Une étape venait d’être franchie dans ce grand plan élaboré pour bousiller ma vie. Les heures qui suivirent, je fus en proie à une sensation de tristesse qui mit ma gorge dans un étau et lacéra mon cœur. Ce fut durant cette période que je renonçai à Caro, la sœur de Francis que j’aimais en secret, tuant dans l’œuf mon premier amour. Cela fit augmenter mon chagrin, mais c’était mieux ainsi, pensai-je. Pourquoi commencer une histoire que je ne pourrais pas continuer ? Mes parents tentèrent maladroitement de me remonter le moral, mais plus ils essayaient, plus je leur en voulais. À la fin, ils m’ignorèrent complètement, dans l’espoir que je finirais par accepter l’idée de ce déménagement.
L’école était à peine terminée qu’arriva ce qui devait arriver, le jour que j’appréhendais, celui du départ. Je me revois ce matin-là avec mes copains, Marc, Francis et Pierre. Nous étions tristes, mais personne ne voulait le montrer. Je crois que du groupe, j’étais le plus malheureux, car c’était moi qui quittais mon petit quartier de banlieue pour partir vers l’inconnu, vers la grande ville, là où aucun ami ne m’attendait. Je jouais au dur, leur disant qu’on allait se voir souvent, que le métro et les autobus, c’était fait pour ça, pour réunir les amis quand ils en avaient envie. De la frime, évidemment !
Mon père partit le premier dans le gros camion loué pour la circonstance. Au moment de fermer définitivement la porte sur sa vie des vingt dernières années, ma mère jeta un dernier regard autour d’elle, un regard triste et mélancolique. Malgré ses efforts, elle ne réussit pas à cacher ses larmes. Quand elle s’installa dans la voiture, je vis sa main serrer le volant et, pendant un court instant, elle garda les yeux fermés. Ensuite, elle poussa un long soupir avant de mettre le moteur en marche.
Et nous voilà en route pour la grande aventure, celle qui allait changer ma vie à jamais. Durant le trajet vers notre nouvelle demeure, aucun mot ne fut échangé : chacun restait dans sa bulle, perdu dans ses pensées. Assise en avant avec ma mère, Marielle feuilletait distraitement une revue. Moi, derrière, je regardais défiler le paysage : la rue Sainte-Hélène, le pont Jacques-Cartier, l’avenue De Lorimier, le boulevard Rosemont, l’avenue Van Horne, jusqu’à notre nouveau domicile, dans le quartier Côte-des-Neiges.
Arrivés sur les lieux, le camion était déjà là. Mon père et ses amis se préparaient à le décharger. Ma mère gara la voiture un peu plus loin dans la rue. Fini le stationnement privé de notre bungalow. Je me dépêchai de mettre pied à terre à cause de mes jambes endolories ; la banquette arrière offrait peu de confort. Je regardai autour de moi : deux rangées de véhicules et d’autres qui passaient sans cesse. Impossible de se tenir deux minutes au milieu de la chaussée sans se faire happer. Des immeubles presque tous semblables, se distinguant uniquement par leur numéro. Devant le nôtre, se dressait un énorme rocher, posé là pour je ne sais quelle raison. Quelques enfants s’amusaient à l’escalader d’un côté pour descendre de l’autre. Je regardai tout ça et je me promis de quitter ce bordel à la première occasion.
L’appartement était situé non loin du chemin de la Côte-des-Neiges. Un cinq et demi dans un immeuble de six logements. Le nôtre se trouvait du côté ouest, au deuxième étage. Au-dessus vivait un couple de Québécois avec un garçon de mon âge, Gaétan, avec qui je me liai très vite d’amitié et qui devint mon seul ami blanc dans le quartier. En dessous, habitait Rose, une Haïtienne, avec son fils Jimmy. Ah, Jimmy ! La simple évocation de son nom me remplit d’émotions encore aujourd’hui. Je vous parlerai de lui plus tard, en long et en large. Les trois logements du côté est étaient occupés par des Grecs, des Polonais et des Québécois. Une population très cosmopolite, loin de ce que j’avais connu jusque-là.
Quand je vis la petite pièce qui allait me servir de chambre, j’accusai le choc. Rien de comparable avec celle que je venais de quitter. Malgré moi, la grimace qui s’était installée sur mon visage dura plusieurs secondes. Mes parents s’en rendirent compte et mon père me servit cette phrase qui, au lieu de me calmer, fit augmenter ma rancœur :
— Ne t’en fais pas, Christophe, on ne sera pas ici trop longtemps.
— Ça, je l’espère bien. À moins que vous vouliez ma mort.
J’avais à peine fini de parler que je pris le chemin des escaliers pour quitter le logement.
C’était une journée chaude et humide, et le soleil, sans pitié, assiégeait la ville. Les hommes commençaient à décharger le camion. Je les regardai s’activer sans aucune envie d’aller leur prêter main-forte. Pourtant, j’étais plus costaud que plusieurs d’entre eux, mais la détermination n’y était pas. Je crois qu’ils le virent à mon attitude, et peut-être que mon père leur avait parlé de l’effet de ce déménagement sur moi. Résultat : on fit semblant de ne pas me voir. Je parcourus des yeux ce territoire inconnu en me demandant où aller. Ce fut ma sœur qui vint à mon secours. Évidemment, il n’était pas question qu’elle soulève des boîtes et, apparemment, elle n’avait pas envie d’aider qui que ce soit, même pas ma mère. « Viens, Chris, me dit-elle, on va faire un tour. »
Une dizaine de minutes de marche et nous étions sur le chemin de la Côte-des-Neiges. C’était comme le chemin Chambly à Longueuil, mais en plus cosmopolite, plus vivant. Cette rue dégageait une énergie qui vous agrippait et vous faisait entrer dans une autre dimension. Une sensation difficile à décrire. Toutes ces voitures, ces gens qui déambulaient sur les trottoirs et qui semblaient venir des quatre coins du monde. Blancs, Noirs, Asiatiques, Latinos et d’autres que je ne pouvais classer. La vue des Noirs me plaisait particulièrement. Des individus que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, mais d’instinct, je me sentais proche d’eux. Ils réveillaient quelque chose de caché au fond de moi, un sentiment qui, malgré mon chagrin, me séduisait et me donnait l’impression de faire partie de ce milieu.
Peu de temps après, l’appartement était complètement aménagé, chaque chose à sa place et chacun dans son territoire. Ma sœur, elle, laissa la plupart de ses effets personnels dans leurs boîtes, vu qu’elle allait repartir et céder sa chambre aux amis de passage. Moi, chaque jour, je me levais et je partais à la découverte du quartier, si bien qu’après seulement quelques jours, j’avais déjà exploré toutes les rues avoisinantes. Ainsi, contrairement à ce que je pensais, mon adaptation fut rapide, un peu trop aux yeux de ma mère qui se plaignit de mes absences répétées de la maison. Mon père, lui, ignorait mes escapades et trouvait même que c’était une bonne façon de m’acclimater à mon nouvel environnement. Quelques semaines plus tard, ma sœur partit pour Québec. Désormais, on n’allait la voir que pour les grandes occasions. Cinq heures de route, en comptant l’aller et le retour, c’était autant de temps enlevé à ses études. Et tout le monde comprenait. Moi, je continuai à jouir de cette liberté jusque-là inconnue.
Comme je vous l’ai mentionné, mon amitié avec Gaétan fut instantanée. Il me plut tout de suite et je crois que ce fut réciproque. Gaétan me faisait beaucoup penser à Francis ; le même caractère, la même dégaine. Par son entremise, je rencontrai Marco et Alex, tous deux d’origine haïtienne. Pour moi, c’était une première, car jusque-là, mes amis proches avaient toujours été des Blancs et je n’y voyais rien de particulier. Cependant, je fus surpris de percevoir une différence dans mes nouvelles relations. Je ne sais pas comment l’expliquer. C’était un genre de complicité indescriptible, comme s’il existait un fil de plus dans la toile tissée par notre amitié. Voilà, je ne peux l’exprimer autrement.
D’ailleurs, après le déménagement, j’eus peu d’occasions de revoir mes copains de Longueuil. Deux fois seulement, je retournai dans mon ancien quartier et jamais ils ne sont venus à la maison. Lors de mes visites, nous étions contents de nous retrouver, mais l’ambiance était différente, comme si nous savions déjà que nous étions en train de tourner une page de notre vie. C’est fou comme l’être humain change et s’adapte ! Plus tard, j’appris que l’un des vœux secrets de mon père, c’était que je puisse avoir quelques amis qui me ressemblent, c’est-à-dire des Noirs comme moi. J’avais bien quelques cousins éloignés et je connaissais les enfants de ceux qui venaient à la maison. Cependant, ce n’était pas des amis et on ne se voyait qu’à l’occasion. Le paternel, semble-t-il, ne voulait pas que je devienne un oreo 5 à force de ne fréquenter que des Blancs.
Mes nouveaux copains et moi avions une passion commune pour le basketball, et nous prîmes l’habitude de nous retrouver le plus souvent possible sur le terrain du parc Kent. Quand d’autres joueurs l’occupaient et que nous n’avions pas envie d’utiliser le vieux terrain goudronné, nous nous mettions au soccer ou nous restions là à blaguer, assis sur l’herbe ou sur un banc.
Avec le gars de l’appartement en dessous, le fils de l’Haïtienne, eh bien, c’était une tout autre histoire. Mais d’abord, laissez-moi vous présenter sa maman. Rose qu’elle s’appelait. Une femme d’une grande beauté, gentille et toujours souriante. Un visage en forme d’amande, des dents d’une blancheur étincelante, des gencives qui viraient sur le violet et des lèvres plus foncées que sa peau. Elle était d’une élégance rare, doublée d’un goût prononcé pour les beaux vêtements qu’elle portait comme une seconde peau. Immanquablement, les hommes se retournaient sur son passage et parfois, les femmes aussi. Un jour, mon père, parlant à un de ses amis et croyant que je ne l’écoutais pas, avait déclaré que Rose avait la plus belle paire de fesses du quartier. Ma mère, elle, disait qu’elle préférait passer son temps dans les magasins plutôt que de s’occuper de son fils, et que ce n’était pas étonnant que celui-ci soit un délinquant. Là, c’était carrément la jalousie qui parlait, vu que le paternel ne ratait pas une occasion de reluquer la voisine et parfois, quand maman était absente, je les voyais qui faisaient un brin de causette.
Je liai connaissance avec Rose dès la semaine de notre arrivée dans le quartier, lorsque la voyant marcher derrière moi, j’ouvris la porte pour la laisser entrer tout en lui servant un « Bonjour madame ! » auquel elle répondit « Pas madame, mon garçon. Rose. OK ? » Je secouai la tête pour lui signifier que j’avais compris. Elle pénétra dans l’immeuble et, au moment de descendre l’escalier pour se rendre à son appartement, elle me demanda :
— Et toi, comment tu t’appelles ?
— Christophe.
— Un beau nom, ça. Christophe, comme Christophe Colomb.
— Non, comme Henri Christophe 6 , rétorquai-je en lui donnant mon plus charmant sourire.
Elle me sourit à son tour avant d’ajouter : « Ça, c’est encore mieux : Henri Christophe, le roi bâtisseur. »
Certains l’avaient surnommée la Rose , parce qu’on trouvait qu’elle était toujours fraîche comme une rose. De la bouche des femmes, cette appellation prenait une connotation péjorative, comme une façon d’exprimer leur jalousie. Chez les hommes, c’était plutôt le désir qui se manifestait. Moi, j’étais fasciné par les cheveux de Rose qui changeaient souvent d’aspect sans que son visage perde de son charme. Parfois elle les teignait carrément de plusieurs couleurs et toujours ça lui allait à merveille. Faut que je vous dise que Rose était coiffeuse, alors les cheveux, elle s’y connaissait.
Alors qu’elle aurait pu figurer dans n’importe quel magazine de mode et qu’elle personnifiait la gentillesse, son fils Jimmy était à l’opposé. Entre les deux, aucun point commun, comme si tant du côté caractère que physique, la nature n’avait pas fait son œuvre. Ce garçon, tel que je le percevais au début, était une espèce d’ours mal léché doublé d’un loup solitaire. Il déambulait dans les rues du quartier, tête baissée, les mains dans les poches et des écouteurs vissés à ses oreilles. Il avait vingt ans, mais à le regarder, c’était difficile de lui donner un âge. Sa taille était en dessous de la moyenne. Par contre, ce qu’il perdait en hauteur, il le gagnait en muscles, car loin d’être M. Olympia, il était bâti ferme. En marchant, sa façon de se dandiner faisait penser à un boxeur ou à un fauve, c’est selon. On le surnommait le zombi, mais seulement dans son dos, car on ne se frottait pas à Jimmy. Selon la rumeur, il avait commis différents délits, fait de la prison et plein de coups pendables. Apparemment, il avait cessé de fréquenter l’école le jour où un professeur l’ayant insulté en présence de toute la classe parce qu’il ne démontrait aucun intérêt pour son cours, s’était retrouvé à l’hôpital avec un bras cassé et une dent en moins.
Loin de me rebuter, ces racontars rendaient Jimmy plus attirant à mes yeux. Et pourtant, il semblait prendre plaisir à m’ignorer, comme il ignorait d’ailleurs les autres gars du quartier. Au début, quand je le croisais devant l’immeuble, à peine daignait-il répondre à mes saluts, se contentant d’un vague signe de la tête. À la fin, j’arrêtai de le saluer, et quand nous nous croisions, chacun passait son chemin, la tête droite. Si Gaétan avait adopté cette attitude, j’aurais peut-être pensé qu’il avait des préjugés. Mais un Haïtien comme moi qui me snobait et qui refusait mon amitié, j’aimais pas ça, d’autant plus que sa gueule me plaisait.

. Comme les biscuits Oreo : noirs à l’extérieur et blancs à l’intérieur.
. Héros de la guerre de l’indépendance haïtienne. Il s’autoproclama roi et régna sur le nord du pays où il fit construire, à Milot, le Palais Sans Souci et la citadelle La Ferrière. Encore adolescent, il prit part à la bataille de Savannah dans le cadre de la guerre d’indépendance des États-Unis.


Chapitre 3







Arriva cet événement qui , au lieu de faire de nous des ennemis, fut le prélude de notre amitié. Ce jour-là, après une partie de basket, alors que mes amis et moi nous apprêtions à quitter le parc, nous le vîmes qui avançait dans notre direction. Fidèle à son habitude, il bougeait lentement, les mains dans les poches et la tête baissée comme pour s’assurer de l’endroit où il posait les pieds. Je me rappelle avoir entendu de la bouche de Marco : « Tiens, voilà le zombi » et aussitôt, toute notre attention se porta sur lui. Quand il fut à notre hauteur, Marco, qui ce jour-là semblait plus frondeur, poussa un peu plus loin la raillerie.
— Eh, l’ami, pourquoi gardes-tu toujours la tête baissée ? Est-ce parce que t’as peur de tomber ?
Tout en continuant son chemin et gardant la tête baissée, Jimmy répondit :
— Non, c’est pour ne pas voir ta sale gueule.
Cette réplique rapide et inattendue dans la bouche de celui qui ne parlait jamais surprit tout le monde et, pendant quelques secondes, Marco fut décontenancé. Il reprit la parole de façon plus agressive.
— Veux-tu que je te montre qui de nous deux a la plus sale gueule ?
Tout en parlant, il s’était retourné et il fit deux pas vers Jimmy, sans doute encouragé par le fait que nous étions quatre contre un. Jimmy s’arrêta et se retourna lui aussi pour faire face à son assaillant, qu’il fixa intensément de ses petits yeux. Nous regardions la scène, ébahis, sans savoir quel comportement adopter. D’une voix calme et en détachant bien ses mots, Jimmy répondit :
— Ouais, j’aimerais bien voir ça.
On sentait qu’il était prêt pour un affrontement, mais étant donné notre nombre, nous ne nous inquiétions pas. De plus, nous savions que Marco était de taille, vu qu’il le dépassait d’une bonne tête. Instinctivement, nous nous placions tous derrière notre ami, histoire d’intimider le zombi. Sauf qu’il n’avait pas du tout l’air inquiet. Apparemment notre manège n’avait aucun effet sur lui, car il avait toujours les mains dans ses poches et l’air nullement craintif. Ce comportement désarçonna un peu notre compagnon, qui perdait peu à peu son assurance. On le vit hésiter et même quand Alex lui lança un « Vas-y, Marco, casse-lui la gueule » il resta immobile, pétrifié par je ne sais quoi. La voix de Jimmy se fit sarcastique :
— Alors je vais attendre longtemps encore ?
Comme Marco ne bougeait pas, Alex alla se placer à ses côtés pour l’encourager. Cela le réanima un peu, mais au contraire de Jimmy, sa voix tremblait un peu quand il ouvrit la bouche.
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
Il avait à peine fini sa phrase qu’on le vit se plier en deux, les deux mains posées sur son ventre. Le pied de Jimmy avait été si rapide que personne n’avait vu partir le coup. Il n’avait même pas enlevé ses mains de ses poches. Ça, il le fit après, quand il s’avança vers Alex et lui servit un direct en plein nez. Celui-ci se toucha à l’endroit où il venait d’être frappé, où apparaissait un filet de sang. Hagard, il regarda sa main comme si son mal venait de là, puis il cria :
— Merde, il m’a cassé le nez, le salaud !
Apeuré, Gaétan recula de plusieurs pas pour se mettre à l’abri. Moi, je ne fis rien, j’attendais que Jimmy me frappe à mon tour. Je n’avais pas peur. J’attendais. Mais il resta immobile, comme s’il voulait que ce soit moi qui commence. Par leur attitude, mes copains avaient déjà abdiqué. J’étais le seul à lui faire face, résigné. Dans ses petits yeux qui m’examinaient, je ne décelais pourtant aucune trace d’agressivité, et même quand il s’approcha de moi en disant : « Alors, c’est toi le brave du groupe ? » ce fut d’un ton moqueur. Le voyant bouger, j’adoptai instinctivement une position de combat. Je ne me vis pas, mais je savais que j’avais l’air ridicule étant donné mes compétences dans le domaine. Je ne répondis pas à sa question. Plutôt, j’étais prêt à encaisser son coup. Mais il ne me frappa pas.
— Maintenant, la fête est finie. Foutez le camp, cria-t-il à notre endroit.
Et là, se produisit ce que je m’attendais le moins à voir. Mes copains, comme des soldats à qui leur supérieur aurait donné un ordre, se mirent l’un après l’autre à obéir. Je n’en croyais pas mes yeux. Je me serais attendu à tout, mais pas à cette docilité. Et sans que je puisse l’expliquer, ce fut à ce moment que je sentis en moi une montée de courage. Je me disais que c’était trop honteux de se faire traiter ainsi et que je préférais une raclée à l’humiliation. Mon orgueil me commandait de lui tenir tête même si je savais que j’allais me faire massacrer. D’une voix que je voulais assurée, mais qui néanmoins laissait percer ma crainte, je m’entendis lui dire : « Tu n’as pas le droit de nous parler ainsi, la rue ne t’appartient pas. » Il vint se planter devant moi. Toujours en position de combat, je serrai encore plus fort mes poings, mais ne reculai pas. J’appréhendais le moment fatal où son coup allait m’atteindre. Il était tout près de moi. Mes poings touchaient presque son visage. La sueur au front, je m’efforçais de soutenir son regard en attendant d’être assommé. Au lieu de me frapper, il se mit à rire et je l’entendis murmurer :
— Attends, je vais te montrer.
Et il prit mes poings dans ses mains, les tourna de façon que les deux paumes soient vis-à-vis, baissa mon bras gauche et me dit :
— Tiens, c’est mieux comme ça.
Ensuite, il fit demi-tour et s’en alla.
Ce fut après cet événement que, contrairement à son habitude, Jimmy commença à me saluer quand on se croisait. Pas par un bonjour ou un signe de la main, mais par une moquerie qui faisait référence à la bagarre. Il me lançait : « Ça va, le brave ? » Ou bien : « Salut, le boxeur ! » Évidemment, je fis la sourde oreille à ses sarcasmes. Et un jour, alors que j’étais adossé au rocher qui se trouvait devant l’immeuble, il vint se planter devant moi, la main tendue. « Bonjour Christophe. » J’hésitai quelques secondes avant de lui présenter la mienne, qu’il serra très fort en affichant un air satisfait.
Cette poignée de main fut une porte qui s’ouvrit pour laisser entrer notre amitié. Très vite, Jimmy fit partie de ma vie. Dès le lendemain, j’étais dans sa chambre en train d’écouter du Bob Marley. Il possédait plein de disques compacts et de cassettes. En plus, c’était le seul que je connaissais qui lisait des livres. Ça, je ne l’aurais jamais deviné si je ne l’avais pas vu de mes yeux. Quand sa mère nous vit ensemble, elle ne passa aucun commentaire, mais je notai sur son visage une certaine satisfaction.
Au début, je songeai à cacher aux autres mon amitié avec Jimmy. Idée saugrenue que je rejetai vite, d’autant plus qu’habitant le même immeuble que Gaétan, il était difficile de lui cacher ce fait. Plutôt, je décidai de l’utiliser pour plaider ma cause auprès de Marco et Alex, les deux victimes des coups de Jimmy. Nous étions dans son salon en train de jouer au Nintendo et je cherchais un mot d’introduction pour avouer ma « faute ». J’y pensais tellement fort que j’avais de la difficulté à contrôler la manette de jeu. Finalement, je me jetai à l’eau en essayant d’être le plus vague possible.
— Le zombi est venu me parler.
Je prononçai cette phrase de façon désinvolte, en employant délibérément le mot zombi . Je voulais ajouter une certaine indifférence à mes paroles et cacher ma sympathie pour mon nouveau copain. Mais l’effet produit sur Gaétan ne fut pas amoindri pour autant. Il arrêta de jouer pour me fixer d’un air étonné :
— Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
— J’ai eu une conversation avec notre voisin d’en bas, répétai-je.
— Et tu lui as parlé ? me demanda-t-il d’un ton accusateur.
— Oui.
— Hostie , Chris, c’est notre pire ennemi. T’as oublié ce qu’il a fait à Marco et Alex ?
–– J’ai rien oublié, mais il est venu me parler. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Lui dire d’aller se faire voir ?
— Pourquoi pas ?
Je ne m’attendais pas à une telle réaction de la part de Gaétan, le plus modéré du groupe. J’en fus stupéfié. Manifestement, il ne portait pas Jimmy dans son cœur. Il déposa la manette et alla s’allonger sur le sofa pour digérer sa déception. Je cherchai les mots pour défendre ma cause. Mais tout ce que je réussis à dire fut :
— Tu sais, Gaétan, il n’est pas si méchant.
Il me regarda avec de grands yeux.
— En plus, tu prends sa défense. J’en reviens pas. Je ne te comprends pas, Chris. As-tu peur de lui ?
— Je n’ai peur de personne et tu le sais bien. Je lui tenais encore tête quand vous tous, vous étiez en train d’obéir à son ordre.
Là, j’ai vu que j’avais marqué un point. Gaétan semblait réfléchir. J’en profitai pour asseoir mon avantage.
— Après tout, Gaétan, c’est nous qui l’avions provoqué ce jour-là, n’est-ce pas ?
— Ouais, c’est ça. Il a été obligé de casser le nez d’Alex.
— C’est pas ça. Ce que je veux dire, c’est que nous étions quatre contre un et nous l’avons provoqué. Tu te souviens ? Alors, à sa place, qu’est-ce que tu aurais fait, toi ? Te laisser traiter de zombi et dire « Merci, je suis un zombi » ? Je ne veux pas le défendre comme tu dis, mais je crois qu’on devrait tourner la page.
Il ne répondit pas, mais j’étais satisfait de ma plaidoirie. J’espérais fort qu’il soit mon allié quand je présenterais la situation à Alex et Marco, pour ainsi rendre les choses plus faciles. Comme s’il lisait dans mes pensées, Gaétan déclara :
— Va falloir que tu convainques les autres et ça, ce ne sera pas facile, je te préviens.
— Exactement, et je compte sur toi pour m’aider.
— Ça ne va pas ? Pourquoi je t’aiderais ?
— Parce que tu es mon ami, que tu n’es pas rancunier et qu’au fond, tu sais bien que j’ai raison.
–– Amen pasteur, répondit-il avec un rictus.


Chapitre 4







Je dois l’avouer, le paternel avait raison : Montréal, c’était pas mal plus excitant que Longueuil. Contrairement à mes attentes, je connus un des étés les plus magnifiques de mon existence. Mis à part le spectre du départ qui rôdait en permanence dans l’appartement et qui suspendait une épée de Damoclès au-dessus de ma tête, je n’aurais rien changé à ma nouvelle vie. L’arrivée de l’automne et le début de l’année scolaire n’affectèrent pas mon enthousiasme, d’autant plus que je n’eus aucun mal à m’intégrer au Collège Jean-de-Brébeuf, où je devais terminer mes études secondaires. Il faut dire que sans être parmi les meilleurs, venant du Collège Charles-Lemoyne de Longueuil, j’avais la base adéquate pour m’adapter à n’importe quel milieu scolaire. Ma seule inquiétude était les journées fraîches qui se manifestaient de plus en plus souvent, annonçant ainsi la fin de l’été. Enneigé, le parc Kent ne nous était d’aucune utilité et j’allais devoir me rabattre sur le gymnase de Brébeuf, mais sans mes amis qui, eux, fréquentaient un autre établissement scolaire. Arriva alors un événement qui allait me faire oublier les saisons et renforcer ma joie de vivre, mais en même temps redouter davantage un départ éventuel.
Je me souviens encore de ce 12 octobre, une belle et agréable journée qui invitait à la marche, à sortir humer l’air du dehors dans lequel flottait une certaine effervescence, comme si, ce jour-là, l’été ne voulait pas céder sa place et s’entêtait à perdurer. Je m’étais retrouvé au petit parc dont j’ai oublié le nom. D’ailleurs, je l’appelais toujours le petit parc, comparativement au parc Kent, si vaste et si fréquenté. Je l’avais découvert par hasard, lors de mes promenades exploratoires, et j’allais m’y réfugier quand, parfois, je voulais être seul. C’était le cas ce matin-là. J’étais assis au pied de l’arbre gigantesque dont les racines sortaient de terre et me servaient de banc, quand arriva un gros chien beige et blanc qui voulut me lécher la figure. J’aime bien les chiens, mais pas au point d’accepter leur gueule dans ma face. Alors j’ai pas laissé ce gros toutou poser sa langue sur mon visage et il dut se contenter de ma main, qu’il semblait d’ailleurs apprécier. C’était un beau chien, du genre qu’on a envie de promener, car à coup sûr, tout le monde allait s’y intéresser et vous demander son nom, son âge et son pedigree. Je lui caressai timidement la tête tout en restant sur mes gardes : on ne sait jamais avec les animaux. Sur le coup, je ne me suis même pas demandé d’où il venait. Je remarquai sa maîtresse seulement quand elle fut devant moi, à me présenter ses excuses pour son clébard. En levant la tête, je fus ébloui par ses yeux et le sourire qui l’accompagnait. Rapidement, je me mis debout pour la contempler tout en essayant de trouver mes mots. Subjugué par cette présence, aucun son ne sortit de ma bouche. Elle s’excusa encore et moi, bêtement, je réussis à bredouiller un simple « Merci. » Elle pensa peut-être qu’elle avait affaire à un idiot et reprit sa marche en tenant la laisse de son chien. Ce fut alors que je réagis. Je lui emboîtai le pas en criant presque : « Attends ! » Elle se retourna et je vis de l’étonnement dans ses yeux.
— Comment il s’appelle, ton chien ?
— Maxi, répondit-elle.
— Il est vraiment beau, très beau, rajoutai-je.
Je voulais l’empêcher de partir, la garder près de moi, même si je ne savais pas comment lui parler. Alors pour gagner du temps, j’entrepris de flatter Maxi une nouvelle fois. Il se laissa faire. Finalement, je me relevai pour faire face à la belle inconnue et, de l’air le plus sérieux du monde, je lui demandai :
— Est-ce que je peux l’avoir ?
La phrase était à peine sortie de ma bouche que je m’en voulus de m’être exprimé si bêtement, car c’était pas ce que je voulais dire. Je voulus corriger le tir pour prouver que je n’étais pas un abruti. Pourtant, mes lèvres restèrent soudées, car elle s’esclaffait et elle était si belle en riant que cela me coupa la parole. Enfin, elle me répondit que non, elle ne pouvait pas me donner son toutou. Je fis un effort pour parler afin de réparer ma gaffe.
— En fait, je voulais demander si je peux le revoir.
Je n’avais pas vraiment envie de revoir le chien, même si je le trouvais beau. En revanche, je voulais revoir sa maîtresse, mais ça, je ne pouvais le lui avouer, trop gêné et redoutant le refus de ma proposition. Elle me regarda longuement avant de me répondre : « Je reviendrai demain me promener avec lui, à peu près à la même heure. » Je faillis la remercier, tellement j’étais content, mais je m’en gardai bien. J’avais déjà utilisé ce mot à mauvais escient et je ne voulais pas récidiver. Je lui tendis ma main qu’elle serra vigoureusement.
— Je m’appelle Christophe.
— Mélodie, dit-elle avant de me tourner le dos.

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