Section Némésis
256 pages
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Description

Aventure Bit-Lit - 490 pages -


Une rencontre peut changer votre vision du monde...


Cette vérité éclate dans le quotidien bien rodé d’Ève lorsqu’elle croise le chemin de Samaël. Séduisant et mystérieux, cet homme prétend connaître les secrets sur sa naissance et pourrait lui expliquer les phénomènes étranges qui l’assaillent.


Luc, polymorphe taciturne, appartient à une escouade militaire secrète d’êtres surnaturels : la section Némésis. Chargé de protéger et de former Ève dont les pouvoirs ont émergé tardivement, il a bien l’intention de laisser cette mission à ses compagnons, mais la jeune femme l’attire irrémédiablement.


Dans le même temps, certains de ses semblables sont enlevés et tués. La section est appelée à enquêter, entraînant une improbable alliance entre le bien et le mal.


Au cœur de ces tourments, partagée entre lumière et ténèbres, Ève va devoir faire un choix qui pourrait transformer notre monde à jamais.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 32
EAN13 9782379612060
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Section Némésis – Tome 1

Tome 1
Le choix du succube


Charlie Genet
Tome 1
Le choix du succube


Charlie Genet


Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-206-0
Corrections : Nord correction
Concept de couverture : Didier de Vaujany
À Solène, toi qui as cru en moi, en Ève, Luc, et tous les autres. Merci de ton soutien, ce livre est un peu le tien.
C omment trouver mon chemin dans mes sombres origines, quand je ne rêve que de me perdre dans tes yeux…
Ève

1
Ève

Quelque chose me dit que la journée va être merdique. Je n’ai pas encore ouvert les yeux, pourtant le bruit de la pluie sur les carreaux me donne envie de me cacher sous la couette.
Je bats des cils, fais la mise au point, cherche un indice sur l’heure qu’il est. Ma chambre est plongée dans la pénombre alors qu’il est à peine quinze heures, le temps doit vraiment être pourri. Que j’émerge en pleine après-midi n’a rien d’étonnant puisque je travaille de nuit.
Je me redresse, plisse les yeux, lance un regard mauvais vers la fenêtre aux rideaux ouverts. Il pleut sur la capitale, mon ouïe ne m’a pas trompée. Fait chier, je n’aime pas ce temps ! La luminosité du soleil peine à percer l’épaisse couche nuageuse, un peu comme j’ai du mal à connecter mon cerveau à la réalité.
Je roule en dehors de mon sarcophage de couverture, m’extrais de mon lit difficilement, louvoie entre les fringues étalées sur le sol et me cogne le petit orteil dans le tabouret de ma coiffeuse.
— Putain, mais qu’est-ce que tu fous là ? fulminé-je.
Sans surprise, le mobilier ne me répond pas. Je me traîne jusqu’à la salle d’eau attenante, j’ai vraiment besoin de vacances et de retrouver un rythme diurne. Un miroir au-dessus du lavabo renvoie mon image. Je suis aussi blanche que le carrelage mural. Il n’y a pas que de repos dont j’ai besoin ! Je rêve d’une plage de sable fin et de températures frôlant les 30 °C.
Je me déshabille rapidement, pénètre dans la cabine de douche, y reste de longues minutes pour chasser les brumes du sommeil.
Un peu plus vaillante, je me sèche et, enroulée dans ma serviette vert pomme, retourne à la chambre. Je fixe le tabouret devant la coiffeuse. Je ne me souviens pas l’avoir replacé.
— Tu es de retour, toi ? le questionné-je en haussant les épaules.
Toujours pas de réponse. J’ai dû le remettre sans m’en rendre compte. Je passe la demi-heure suivante à dompter ma chevelure qui pense avoir droit à son indépendance, avant de m’habiller à la hâte et de rejoindre le coin cuisine.
J’imagine déjà la galère dans les transports, avec cette météo pourrie… la joie de partager un wagon blindé au sol glissant, qui sent le chien mouillé, et de me battre pour entrer et sortir de la rame.... Je soupire, dépitée par ce périple à venir avec mes congénères qui maudiront le ciel, comme s’il en avait quelque chose à foutre… Je tente de m’automotiver : encore une nuit et je me trouve une destination loin de Paris afin de me ressourcer.
Je sirote mon café en observant les passants par la fenêtre de mon studio, situé à proximité de la place de la Nation. Le temps file, j’enchaîne les mugs, cherche mon courage dans l’or noir de ma cafetière. La nuit tombe rapidement. À la pluie s’ajoute un vent glacial. C’est vraiment ma veine ! J’ai horreur du froid. Paris va devenir une immense patinoire, avec son lot de chutes et de galères, et donc de traumato légères aux urgences ce soir. De mon perchoir au troisième étage, je suis aux premières loges pour assister au spectacle de ce chaos urbain.
Je dois quitter mon nid douillet. Je finis de me préparer et sors, armée d’un café ultra fort. À peine la porte de l’immeuble franchie, un homme me bouscule, trop pressé pour regarder devant lui. Le résultat est immédiat, mon thermos brûlant se renverse sur mon jean et mes fesses rencontrent douloureusement le trottoir verglacé. En guise d’excuses, le passant me crie dessus pour les précieuses secondes perdues et s’éloigne à grandes enjambées. Je devrais presque m’excuser de m’être trouvée sur son chemin.
Je n’ai plus le temps de me changer, je reprends ma route. Après dix minutes de marche, je suis passée de la brûlure au second degré à la gerçure. Le trajet en métro est à la hauteur de mes attentes, désagréable et étouffant.
Arrivée à l’hôpital, les emmerdes continuent. Je poireaute vingt minutes pour me voir remettre une des magnifiques blouses en papier réservées aux vacataires par la cadre du service. Bien sûr, elle n’est pas à ma taille. Avec mon mètre cinquante-cinq pour cinquante kilos, je suis noyée dans une tenue L. Je bricole un ajustement à la taille et au décolleté avec de l’adhésif. Je n’ai pas envie de déballer la marchandise pendant un soin.
Mes crayons dans ma poche, je fonce vers les portes battantes. Direction : les urgences. Le service est saturé, les salles de consultation sont pleines, les couloirs sont surchargés de brancards et des dossiers en attente débordent du bac… l’enfer sur Terre !

Onze heures plus tard, avec pour seul repas une dizaine de cafés, je suis lessivée. Cette nuit ne finira jamais ! Je me flagellerais volontiers avec des orties fraîches pour avoir accepté cette garde supplémentaire.
J’ai changé deux fois de blouse pour cause de vomis non contrôlés, réalisé une cinquantaine de prélèvements de sang, rassuré quatre personnes en pleine crise d’angoisse, le tout en me faisant insulter par des patients mécontents des délais de prise en charge.
Le prochain qui s’énerve, c’est moi qui craque.
Je m’assieds pour la première fois de la nuit sur un tabouret à roulettes, le dos en compote, les pieds gonflés, les orteils en mode « Knacki Balls ». J’enlève mes sabots en plastique, accessoire indispensable à la tenue de travail, et réajuste mes chaussettes de contention. Il ne faut vraiment rien connaître du métier pour fantasmer sur les infirmières. La porte du sas s’ouvre dans un bruit sourd. Un camion de pompiers se gare devant la verrière extérieure, sous les néons crus du porche. Un homme en descend et titube vers l’entrée, vêtu seulement d’un pantalon déboutonné. Il ne manquait plus que l’ivrogne de six heures du mat’ pour finir ce service de merde ! Un des soldats du feu lui offre une poussette pour adulte, histoire de l’emmener à l’intérieur sans qu’il embrasse le bitume. Yvan, le chef d’équipe, avance vers le comptoir d’accueil où je me suis réfugiée.
— Re, Ève ! Nuit de merde, hein ? me lance-t-il.
Il me scrute un instant, un sourire épuisé sur le visage. C’est plus une affirmation qu’une question. Il s’agit de son quatrième passage en douze heures. Et il n’est pas le seul soldat du feu à être venu, les camions se sont succédé. Ça roule mal, les gens utilisent les pompiers comme des taxis gratuits, pour une constipation ou une otalgie. Après, on s’étonne de l’attente.
— Ouais, rétorqué-je, fatiguée.
Je me lève difficilement, mes Crocs roses crissent sur le lino quand je traîne des pieds pour le rejoindre. La secrétaire d’accueil prépare le dossier administratif avec les informations de la fiche pompier pendant que nous entrons dans le couloir des boxes d’auscultation. Je lui désigne du menton le fêtard, torse nu.
— Tu me fais un topo ?
— Il a été retrouvé en train de se baigner dans la fontaine Saint-Michel. On nous a appelés, il était amorphe, en hypothermie. Depuis qu’on l’a réchauffé dans le camion, il nous a tout arraché, la perfusion et la couverture, et s’est mis à chanter. Il est plein d’ardeur, vu le taux d’alcoolémie qu’il doit avoir.
J’ouvre la porte de la salle d’auscultation et Yvan fait signe à son collègue d’entrer avec le fauteuil roulant du patient. À l’odeur, c’est dans une fontaine de vin bon marché qu’il s’est baigné.
— Eh, ma jolie, je suis fatigué… Tu viens me border ? baragouine-t-il.
Je le dévisage attentivement, le reconnais et soupire.
Mais bien sûr, avec une petite perfusion, comme tous les week-ends ?
Je serre les dents pour retenir une remarque acerbe. J’ai fait des études d’infirmière, travaillé dur pour en arriver là, et j’en suis rendue à tenir le haricot 1 à cet ivrogne régulièrement. Il cuve ici pour avoir son cocktail anti-gueule de bois. Après quelques heures de réhydratation, il sera comme neuf, sans aucune séquelle.
Je l’aide à s’installer sur le brancard, il s’allonge puis se redresse vivement, m’attrape par le col de ma tenue et me tire à lui. Le papier de la blouse se déchire. Il se raccroche à mon avant-bras.
— Avec un bisou… tu me bordes ! postillonne-t-il.
J’essaie de me dégager, mais il me tient fortement. Les pompiers sont déjà repartis. Je suis seule avec cet homme dont la conscience est anesthésiée. Je ferme les paupières, respire à fond pour garder mon calme. J’aimerais tant qu’il enlève ses sales pattes de ma peau nue, je le souhaite de toutes mes forces.
Sa main me lâche instantanément. J’ouvre les yeux, cherche l’aide providentielle… La salle est vide. Il n’y a que moi et mon patient. Il est apeuré, ses bras sont collés au matelas en plastique.
— Comment tu fais ça ? s’affole-t-il.
Il se bat contre une force invisible pour reprendre sa liberté, mais son corps reste plaqué contre le lit d’appoint. Je suis pétrifiée, aussi terrifiée que lui.
— Tu es une sorcière !
Mon cerveau mouline, il y a obligatoirement une explication logique à ce phénomène. Je recule, analyse la situation. J’ai un flash. C’est neurologique, il a une paralysie. Je m’apprête à sonner pour demander l’aide d’un médecin. Ses yeux roulent dans leurs orbites, sa respiration sifflante trahit l’intensité de sa terreur. Je tends les mains vers lui en signe de paix. Ses membres retrouvent leur mobilité. Je soupire de soulagement. Ce n’est qu’un symptôme temporaire, inquiétant, mais temporaire. C’est même peut-être lié à une substance que le fêtard a ingurgitée.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? hurle-t-il en s’agitant.
— Il ne s’est rien passé, tenté-je de l’apaiser. Tout va bien, monsieur, vous avez trop bu, c’est tout.
Je sors, poursuivie par ses cris. Je note mes observations et fonce vers l’équipe médicale qui échange sur les cas en attente dans l’espace réservé au personnel. D’un côté, les docteurs, en blouses ornées de traces de stylo, leur stéthoscope dans la poche ou autour du cou ; de l’autre, les paramédicaux, installés en grappe autour des dossiers infirmiers.
J’avance d’un pas décidé. Ma tenue déchirée laisse entrevoir mon soutien-gorge en dentelle noire. Je tire sur les lambeaux de papier pour dissimuler mes formes. Noémie, ma collègue de jour, me fait signe de son côté de la paillasse. Elle est prête pour les transmissions.
Je me dirige vers Jules, l’interne du matin. Arrogant, il se croit supérieur au personnel paramédical, particulièrement les femmes, et nous parle comme si nous étions des êtres dépourvus d’intelligence… Pour lui, nous ne sommes que des fantasmes sur pattes ayant fait trois ans d’études pour obéir à ses exigences, professionnelles ou non. Il drague et impose, c’est son mode de communication, il a sûrement un problème d’estime de soi pour se comporter comme tel. J’hésite entre ça ou un complexe lié à un micro-pénis…
— Salut ! Voici ton premier client, marmonné-je.
— J’adore ta blouse ce matin, Ève ! Mais tu ne veux pas te mettre en tenue originelle pour moi ? me chambre-t-il.
Il me reluque avec insistance, un sourire narquois aux lèvres, fier de sa blague.
— Je savais que tu étais lourd, mais à ce point, c’en est pathétique.
Je lui claque le dossier sur le torse, excédée par sa vulgarité et son manque d’imagination.
— Si tu baves pour un bout de peau nue, tu vas bien t’accorder avec celui-ci.
Je tourne les talons, l’entends prédire ma prochaine reddition face à son sex-appeal. Quel connard ! Je viens de gagner la place non convoitée de nouveau challenge.
Noémie m’attend au bureau infirmier, elle sourit alors que je fulmine contre la gent masculine.
— On lui dit que c’est ta dernière vacation avant novembre et le changement d’internes ?
— Laisse-le parler ! Si ça peut permettre aux filles d’avoir la paix…
Je lui transmets les informations sur les patients dont j’ai eu la charge, et marche vers mon vestiaire. Je suis en vacances ! Encore quarante minutes de transport et je m’écroule sur mon lit jusqu’à ce soir.
2
Ève

Quand je me réveille, ma longue nuit de travail n’est qu’un vague souvenir, même l’incident avec le patient à quatre grammes est oublié. Si le temps ne s’est pas éclairci, mon humeur est au beau fixe. C’est l’effet vacances, comme le tourbillon d’énergie au creux de mon ventre. Mon téléphone clignote, attirant mon regard. Je tends la main, incapable de résister à l’attrait de la lumière verte. Nous sommes tous pareils, des papillons séduits par la flamme de la technologie. Heureusement, le message de ma meilleure amie, Chann, ne me carbonise pas. Peut-être parce que je suis plus chrysalide que papillon, un être incomplet en devenir, sans ailes fragiles. Je n’ai aucune idée d’où me vient ce ressenti des plus poétiques, moi qui suis plus terre à terre que rêveuse.
Je secoue la tête, déverrouille l’écran. La luminosité perce la pénombre de la chambre.

[On danse ce soir ?]

Je tape mon SMS d’une main et repousse la couette de l’autre.

[Carrément. Où ?]

Instantanément, un bip se fait entendre.

[Angel Rojo. Je passe dans une heure, on se préparera ensemble.]

En voilà, une bonne nouvelle ! Je ne réponds pas, jette mon smartphone sur le lit et me lève, direction la salle d’eau. L’Angel Rojo est un bar latino dissimulé dans les rues du Quartier latin. La piste est petite, souvent bondée, mais la musique y est excellente et les danseurs sont sympas. J’aime y aller, d’autant que ce n’est pas très loin de chez moi.
Devant ma coiffeuse, le tabouret me nargue, bien rangé. Je lui tire la langue, sale gosse dans l’âme, puis l’ignore, pénètre dans la salle de bains et file sous le jet pour réveiller mes muscles avant l’arrivée de la tornade blonde qui me sert de meilleure amie depuis plusieurs années.
Je ne suis pas une pin-up de nature, mais ce soir, j’ai envie d’être jolie. Alors, après ma douche, devant le miroir embué, j’applique une huile parfumée sur ma peau laiteuse, sèche ma tignasse, lui mets un peu de mousse pour gainer mes boucles brunes. Je me sens bien, séduisante, chose suffisamment rare pour le noter sur le calendrier. Je rejoins ma chambre en sifflotant, prends garde de ne pas allumer la pièce, pour éviter que le voisin d’en face ait un striptease gratuit. Je ne pense jamais à fermer mes volets. Je me sermonne mentalement à ce sujet, un jour, je vais avoir les flics à ma porte pour attentat à la pudeur. Mais face aux ténèbres hermétiques de ma chambre, je dois me rendre à l’évidence, pour une fois, j’y ai pensé. Je n’en ai pourtant aucun souvenir, j’ai même l’impression d’avoir vérifié la météo par la fenêtre en me réveillant. Je n’ai pas le temps d’éclaircir ce mystère que la sonnette me rappelle à l’ordre. J’allume, saute dans ma lingerie et enfile un peignoir. Chann doit avoir amené plusieurs robes qu’elle voudra me faire essayer. Je fonce lui ouvrir.



Deux heures après notre arrivée, je suis toujours sur la piste. Avec avidité, je me shoote à grandes doses de danse. Les gouttes de sueur glissent sur ma peau, se frayent un chemin sur les parties nues de mon corps puis s’enfuient sous le tissu de ma robe. Elles suivent le contour de ma poitrine rebondie et finissent leur course au creux de mes seins. Il fait toujours trop chaud dans les bars de ce type, pour faire consommer les danseurs échauffés.
Mes pieds commencent sérieusement à me faire mal, il est temps de quitter la piste. Mes talons sont en passe de traverser mes os et les sangles de mes sandales me coupent la circulation. Pourtant, je rechigne à m’arrêter.
Les musiques latines sont ma bouffée d’air depuis quelques années : bachata, salsa, merengue et kizomba, je danse de tout. C’est ma came pour contenir une énergie dont j’ignore la provenance, comme une sensualité piégée dans un corps que je n’assume pas. Quand je virevolte entre les mains expertes des danseurs, je vis, je respire, je suis belle... C’est le seul moment pendant lequel je me sens légitime dans ma féminité.
Les dernières notes de la chanson se font entendre, je remercie mon partenaire d’un sourire et quitte la piste. Chann m’attend en sirotant son mojito fraise.
Elle est ma meilleure amie depuis dix ans, ma sœur de cœur, mon antithèse et mon double en même temps. J’ai une confiance aveugle en elle. Son père est militaire, comme le mien. À l’âge de douze ans, après une enfance passée à voyager de caserne en caserne, mon père a enfin eu un poste fixe. J’ai pu m’ouvrir aux autres, combattre ma réserve naturelle. Chann a été la première que j’ai rencontrée, nous étions voisines de palier. Entre nous, l’amitié a été une évidence. Depuis, nous sommes inséparables.
De la main, la belle blonde repousse un mec aux yeux de merlan frit. Le pauvre insiste pour lui offrir le verre suivant, mais elle n’a assurément plus soif. C’est toujours comme ça avec elle. Les hommes se précipitent pour lui promettre monts et merveilles en échange d’une minute d’attention. Ce n’est pas que pour ses iris bleus, d’ailleurs… Chann a tout d’un ange de Victoria’s Secret, même les mensurations.
Elle me tend un mojito, probablement offert par un de ses prétendants.
— Pas mal, ton dernier danseur !
— Hum…
J’aspire une gorgée, profite de la fraîcheur du cocktail, suivie de la morsure du rhum dans mon œsophage.
— Il gérait bien, baragouiné-je sans enthousiasme.
— Beau gosse, en plus.
Je prends une nouvelle lampée.
— Pas fait gaffe !
Je tente de m’asseoir sur le tabouret du bar, mais ma robe remonte, à la limite de l’indécence. Chann sourit en me voyant lutter contre le bout de tissu.
— Comment fais-tu pour bouger, engoncée dans ce truc ?
Comme prévu, elle a insisté pour choisir ma tenue de ce soir et quand elle a une idée en tête, elle a toujours gain de cause. Me voilà affublée d’une de ses mini-robes moulantes, fendue sur le côté, pour « la liberté de mouvement ». Mon œil ! c’est une prison en élasthanne d’où mon corps rêve de s’évader. J’ai l’impression d’être un serpent qui se bat avec sa mue trop petite. Chann et moi n’avons pas les mêmes proportions, ce qui explique pourquoi la robe a un effet différent sur elle et moi. Et elle en dévoile bien trop à mon goût.
Je ne suis pas prude, mais j’assume mal ce corps de femme, acquis trop jeune. Orpheline de mère, j’ai été élevée par un père militaire. Personne ne m’a appris à apprivoiser mes formes féminines dont mon fessier généreux. Adolescente, j’ai dû affronter les railleries, ça m’a rendue méfiante envers la gent masculine ; aujourd’hui, le regard des hommes m’agresse.
Par mesure de protection, j’envoie balader tous ceux qui tentent de m’aborder. Le sport n’a fait que rendre mon postérieur plus rebondi, au grand dam de mon coach sportif. Alors, je camoufle ma féminité au quotidien, préservant ma sérénité avec des habits sans fioriture. Je suis une adepte du jean-baskets.
Il n’y a que pour aller danser que je fais un effort. Il ne faut pas rêver, j’ai beau avoir un excellent niveau, vêtue d’un sac à patates, je me fondrais dans la tapisserie.
Après une longue bataille, j’arrive à me hisser sur ce foutu tabouret, ce qui me fait l’effet d’avoir gravi l’Everest. Je soupire de soulagement et observe la piste en savourant mon cocktail. Chann bâille, c’est le signal du départ.
— Je vais dire au revoir aux gars, finis ton verre tranquillement. On se rejoint au vestiaire ?
Je hoche la tête, la paille entre les lèvres. Mon amie se dirige vers deux danseurs qui scannent la piste, à la recherche de leurs prochaines proies : Frédéric et Damian.
Nous les avons rencontrés au cours de salsa. Fraîchement mutés à la caserne où je vivais – où Chann vit toujours –, ils avaient emménagé dans le bâtiment face aux nôtres.
Fred espérait que la danse serait un parfait appât. Quant à Damian, il a d’abord accompagné son pote, puis, en rencontrant Chann, a persévéré pour se rapprocher d’elle. Entre eux, c’est compliqué. Ils pourraient former un couple parfait, si ce n’est que ma meilleure amie n’a pas les mêmes attentes que Damian. Elle profite de l’attirance sexuelle qu’il y a entre eux sans se soucier du lendemain, sans aucune autre envie que le plaisir. Je ne suis pas certaine que le concept soit acté par Damian, même s’il essaie de faire croire le contraire.
Je parcours du regard le dance floor . Les couples virevoltent, flirtent ou se lâchent sur des chorégraphies sans queue ni tête. Tout le monde n’est pas là pour danser, certains évacuent une semaine difficile, d’autres sont à la recherche d’un coït partagé. Damian et Fred nagent comme des requins dans un aquarium d’anguilles consentantes.
Me concernant, leur plan drague s’est arrêté très tôt. Selon les termes de Fred, « mes réparties acerbes dissuaderaient un tôlard sortant de prison après vingt ans de réclusion » de m’aborder.
Nous sommes très proches, tous les deux, mais rien à voir avec Damian et Chann. Le sexe ne m’intéresse pas. Ça peut paraître étonnant mais, à vingt-deux ans, je n’ai jamais eu envie de passer le cap du bécotage avec un homme. Personne n’a allumé en moi le feu du désir. Parfois, je me demande si je n’ai pas un problème. Seuls Chann et Fred connaissent le secret de ma virginité.
Je sursaute lorsqu’un souffle chaud soulève les mèches humides collées sur ma nuque. Je tente de me retourner sur mon tabouret, mais deux mains se posent sur mes épaules, me bloquant sur mon siège. Un parfum masculin, mélange de cannelle et de musc me titille les sens, provoque en moi une vague de chaleur.
— Tu es délicieusement belle.
Un frisson me parcourt. Malgré mon trouble naissant, je refuse de me laisser déstabiliser par une voix, aussi suave et chaude soit-elle.
— Ta peau est si douce, continue l’inconnu en caressant mes épaules du pouce.
J’essaie de me retourner, le parfum se fait plus entêtant ; ses mains me retiennent, me brûlent. Mes idées se brouillent… J’ai dû boire mon mojito trop vite.
— Tu as le même parfum qu’elle.
— C’est ce… que je me disais, il y a confusion, bafouillé-je.
J’ai du mal à articuler, mes pensées sont ralenties. J’entends sa respiration, son nez me frôle pendant qu’il me hume avec gourmandise. Je combats l’engourdissement de toutes mes forces, récupère l’accès à ma conscience.
— Désolée, mais je ne suis pas au menu du soir, affirmé-je dans un sursaut de dignité.
Furtivement, ses lèvres se posent sur la peau tendre de mon cou puis, plus rien. Je me tourne… personne. Je suis entourée de couples occupés à se tripoter ou à discuter.
Je me lève de mon tabouret, tire sur cette maudite robe qui remonte. Je suis dans un état second. Soit ce mojito était fortement dosé, soit il s’est passé un truc que je ne comprends pas. Ça commence à faire beaucoup de choses sans explications !
Je m’agace, je n’aime pas perdre le contrôle de mes réactions. Je me dirige d’un pas raide vers la sortie et tends mon ticket à Angela, l’employée du vestiaire.
— Mauvaise soirée ?
Je hoche à peine la tête, fuis ses yeux trop curieux en me détournant. Comme elle ne bouge pas, je reviens à elle et la fusille du regard. Elle lève un sourcil parfaitement travaillé, avant de partir à la recherche de mes affaires. La pauvre n’a rien à voir avec la vague d’émotions ressentie tout à l’heure, mon animosité n’est pas justifiée. Pourtant, je ne m’excuse pas quand elle me tend mes vêtements. J’ai envie de rentrer chez moi, de prendre une douche glacée pour effacer les images érotiques qui flottent dans mon esprit. Chann surgit à mes côtés, Damian lui tient la main.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as été emmerdée par un des requins ? plaisante-t-elle. Ils ne sont pas encore tous au courant que tu es la Reine des glaces !
Son rire frotte mes nerfs avec du papier de verre.
— Et toi, tu as décidé de te faire un remember 2 ce soir ? réponds-je sèchement.
Mon regard ne laisse pas de doute sur l’allusion. Damian la reluque, affamé.
— Eh ! Quoi qu’il se soit passé dans ce bar, je n’y suis pour rien, alors range tes griffes, me lance-t-elle en levant les mains devant elle en signe de reddition.
— Tu as raison, désolée. Je te ramène ou tu rentres avec Damian ?
— Je rentre avec lui, si ça ne te dérange pas, me dit-elle avec un clin d’œil.
3
Ève
 
J’ai passé une bonne partie de la nuit à méditer sur l’identité de l’homme d’hier, mais il faut se rendre à l’évidence, sans visage, sans nom, il restera un inconnu. La fatigue a fini par avoir raison de moi et j’ai sombré dans un sommeil sans rêves.
Au réveil, la flemme engourdit ma motivation. Je ne cherche pas à la vaincre, apprécie une journée en pyjama, enroulée dans mon plaid, à bouquiner sur le canapé. Exit le stress et l’épisode de la veille. C’est en chantonnant que je me prépare à aller dîner chez mon père.
Le colonel Corbin n’habite plus à la caserne depuis quelques années. Lorsque j’ai eu quinze ans, nous avons déménagé dans une jolie maison de banlieue en briquettes, près de la Marne. Il disait que, devenant une femme, il était mieux pour moi de ne pas rester dans ce vivier à jeunes célibataires. Il s’inquiétait pour rien. Je connais parfaitement le quotidien d’un militaire de carrière et ne compte pas m’enticher de l’un d’eux. Je ne suis pas le genre de femme capable de patienter pendant que son amant risque sa vie pour la France. Ma mère l’était peut-être… pas moi !
Je trouve cela honorable et magnifique, mais je rêve plutôt d’un homme doux et attentionné qui rentre tous les soirs à la maison. J’ai dépassé mon quota d’angoisse lors des missions de mon père.
Je sors ma petite citadine du garage, rejoins le périf, puis l’A4, direction la banlieue Est. Pour une fois, la circulation est clémente et j’arrive sans encombre à Joinville-le-Pont. J’ai rendez-vous à 19 h 30 précises. Pour lui, l’heure c’est l’heure… être à l’heure, c’est déjà être en retard 3  !
19 h 28 à ma montre, je gare ma Micra devant le portail, sors de voiture, relève le col de ma veste de sport. Il fait déjà nuit, une brise froide me fouette le visage. Je frissonne et me dépêche d’avancer vers la maison paternelle. Des picotements sur ma nuque me stoppent dans mon élan. Je regarde autour de moi, je suis seule. Au loin, la voisine promène son affreux cabot, un petit roquet qui n’aime personne, à part elle, et passe ses journées à aboyer sur le reste du monde. Je soupire, l’épisode de l’inconnu me revient, je le chasse mentalement. Je ne vais pas commencer à stresser parce que j’ai la chair de poule ! Je suis fatiguée, c’est tout.
Je pousse le portillon. La pelouse est parfaitement tondue et la barrière en bois blanc se tient bien droite, à l’image de l’homme qui vit ici. La balancelle de mes quinze ans est toujours là. Le souvenir de son grincement quand elle me berçait lors des longues soirées d’été me réchauffe un peu. La lumière du perron s’allume, 19 h 30 pétantes. Je me hâte d’aller me réfugier au chaud.
Après de tendres embrassades, je suis mon père dans le corridor où je me déleste de mon manteau. Il sait que je suis une grande frileuse et a pris la peine de mettre le chauffage. Pendant mon arrêt vestiaire, il a filé vers la cuisine. Je l’y retrouve, la tête dans le four. Le mélange des différents fumets des plats de la soirée me chatouille les narines, je salive de plaisir. Je me perche sur un des deux tabourets hauts, devant l’îlot central, et le regarde s’affairer tout en sirotant un verre de vin rouge. Malgré sa cinquantaine passée, le colonel Corbin est un bel homme, séduisant et attentionné. J’espère qu’un jour, il refera sa vie. Vingt-deux ans de célibat, c’est long, même quand on a perdu son grand amour. Nous discutons pendant qu’il termine de mélanger la salade d’un tour de main habile.
— Je peux faire quelque chose ?
— C’est bon. Nous allons pouvoir nous installer à table.
Il s’arrête pour m’observer.
— Tu m’as l’air épuisée. Ça se passe bien les nuits à Saint-Armand ?
— Tu sais, l’hiver arrive, alors c’est rhumes et bobos en tout genre. Les gens consultent pour tout et n’importe quoi, cela augmente la charge de travail, à laquelle il faut ajouter les vraies urgences. Le plus dur, c’est le tri ! Il s’agit de ne pas passer à côté de quelque chose de grave.
Je bois une gorgée de mon verre.
— Mais je vais pouvoir me reposer, reprends-je. J’ai fait ma dernière vacation il y a deux jours. Mme Leclere, la cadre principale, m’a prévenue qu’elle n’aurait pas besoin de moi avant les vacances de Noël. Donc je suis en congés.
Mon père me sourit et me fait signe de passer à table.
— Je vais en parler avec Chanou, elle pourra peut-être avoir des jours de repos. Je partirais bien un peu au soleil pour me changer les idées.
— Pourquoi ? Ça ne va pas ? s’inquiète-t-il.
— Si, répliqué-je avec un sourire attendri. J’ai juste envie de bronzette et de farniente avec ma copine.
— J’en déduis que tu n’as pas de petit ami, note-t-il avec une nuance de soulagement dans la voix.
Mon père a toujours été protecteur envers moi, le sujet d’un homme dans la vie de sa princesse est très délicat. Je ne suis pas sûre qu’un jour, un prétendant ait sa bénédiction. Il faudrait déjà qu’il y en ait un qui trouve grâce à mes yeux...
Le seul homme de ma vie est le colonel Hervé Corbin, un être droit et taciturne. Moi qui ai été élevée par ce papa solo, je sais qu’il peut être doux, tendre et dévoué. Il s’est occupé de moi sans jamais penser à lui, vivant son deuil avec courage. Ma mère est morte à ma naissance, il en parle peu. Elle est comme un fantôme planant entre nous, un souvenir insaisissable, un sujet interdit…
J’ai été éduquée à la militaire : discipline, sport de combat, valeurs humaines comme l’altruisme, mais aussi, en tant que femme, autonomie, sans oublier une scolarité parfaite. Il était hors de question que mes bulletins pâtissent de nos déménagements à répétition. Il vérifiait tout, quitte à me faire recommencer jusqu’à la perfection. À chacun de ses retours de mission, il contrôlait mes classeurs un à un, prenait rendez-vous avec mon professeur principal. Heureusement, avec les années, les déplacements se sont espacés, car ce pistage continu m’étouffait.
En grandissant, une fille recherche plus des discours féminins qu’un entraînement militaire, aussi gentil soit l’instructeur. Lorsque nous avons emménagé sur le même palier que Chann, la mère de mon amie a comblé l’absence de la mienne. Je me voyais mal demander à mon père de m’expliquer comment utiliser un tampon. À part ces quelques difficultés, il a été un père admirable et aimant, et a fait de son mieux pour que je devienne quelqu’un de bien. Je suis fière d’être sa fille.
— Tu es perdue dans tes pensées.
— Je me disais que je tenais de toi mon caractère de cochon.
— Du moment que tu n’as pas mes cheveux, rétorque-t-il en caressant son crâne rasé.
Il est passé de la brosse réglementaire à la boule à zéro depuis...

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