Un couple dans le van
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Description

Changer de vie ? C’est possible !  Pour Sonia et Paul-Marcel, voyager en van afin de combler leur irrépressible envie de liberté s’est imposé comme une évidence. Un jour, ils ont quitté leur boulot, mis la clé sous la porte et se sont donné la permission de rêver durant une année sur les routes de l’Amérique.
Un couple dans le van raconte cette traversée intime du nord vers le sud, jalonnée
d’endroits et de paysages magnifiques. Imprégnés de d’une générosité toute latine qui
les a bouleversés, nos deux gringos confient leurs réflexions face au couple, au travail, à
la consommation, à l’environnement et à notre mode de vie occidental. Ce récit à la
découverte du monde, écrit dans un va-et-vient avec les « ongles un peu noircis »,
témoigne d’un formidable élan vers « l’autre », profond révélateur d’identité.
Un couple dans le van est aussi une ode à ce qui est le plus précieux et qu’on oublie, comme l’eau, quelque chose à manger, la sécurité, un toit, la confiance en soi, une bonne suspension, des rencontres, des amis, et surtout prendre le temps de vivre l’instant présent, tout simplement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 octobre 2019
Nombre de lectures 3
EAN13 9782924847176
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Paul-Marcel Adam Sonia Sauvette
UN COUPLE DANS LE VAN
Trois cent soixante-cinq jours sur la route
Éditions Château d’encre


Titre: Un couple dans le van: Trois cent soixante-cinq jours sur la route / Paul-Marcel Adam, Sonia Sauvette. Noms: Adam, Paul-Marcel, 1962- auteur. | Sauvette, Sonia, 1975- auteur. Identifiants: Canadiana 20190030038 | ISBN 9782924847121 (couverture souple) Vedettes-matière: RVM: Adam, Paul-Marcel, 1962-—Voyages—Amérique. | RVM: Sauvette, Sonia, 1975-—Voyages—Amérique. | RVM: Autocaravanes—Amérique. | RVM: Amérique—Descriptions et voyages. Classification: LCC E27.5 A33 2019 | CDD 917.04/5412—dc23 Édition: Lison Lescarbeau Révision: Dominique Stengelin Correction d’épreuves: Nathalie Savaria Grille intérieure et mise en page: Folio infographie Page couverture: Patrica Gaury Photos © Paul-Marcel Adam et Sonia Sauvette Dépôt légal – 3 e trimestre 2019 © 2019 Les Éditions Château d’encre inc.


Les Éditions Château d’encre inc. 2557, rue Moreau Montréal (Québec) H1W 2M9 chateaudencre.com uncoupledanslevan.com
Table des matières
CHAPITRE 1
Se réinventer
Nicaragua, jeudi, 22 h
La permission de rêver
Changer de vie
Le courage de plonger
Nicaragua, jeudi, 22 h 55
CHAPITRE 2
La crise
Surtout, ne pas se retourner
CHAPITRE 3
Où? Et comment?
CHAPITRE 4
Terra incognita
Leçon numéro un
Mon nouveau travail
¡Gringos!
Code de conduite
CHAPITRE 5
Couper les fils
Quitter ma famille, ma maison
Ébranler mes certitudes
CHAPITRE 6
De l’importance du stationnement
La béquille
Être en sécurité
Revoir ses critères
Au chaud, avec du répulsif à coyote
Coup de cafard
CHAPITRE 7
Les besoins primaires
L’or bleu
Apprendre à se nourrir
Maslow et moi
CHAPITRE 8
L’hygiène ou redécouvrir ses odeurs... et celle des autres
La douche froide
La lessive
Le papier hygiénique
La bouteille et la Valise
CHAPITRE 9
La métamorphose de l’espace-temps
S’approprier le présent
Éloge de la lenteur
La pura vida
Ode à la lumière du Guatemala
Le décalage
CHAPITRE 10
Retour sur terre
CHAPITRE 11
Jesús es el camino
El Día de los muertos
La mort triste
Exorcisme au sommet
Dieu nous surveille
CHAPITRE 12
L’intimité ou comment vivre dans 6 m²
Et vous, vous vous engueulez souvent?
Qu’est-ce que l’intimité?
Et vous, vous vous engueulez toujours?
CHAPITRE 13
Quelque part plus au sud
Comme des enfants
CHAPITRE 14
Du privilège d’être étranger
Tour privé
Le mariage de Lafayette
CHAPITRE 15
Le sens de la communauté
Des forces telluriques mystérieuses
La place des enfants
Rêver
CHAPITRE 16
Audacieux, mais prudent
Au bon endroit au bon moment… ou pas
CHAPITRE 17
Nous ne sommes pas seuls sur la route
Au hasard des routes
Deux vans et une Harley Davidson
CHAPITRE 18
La plaque
CHAPITRE 19
L’après-moi
American way of life35
CHAPITRE 20
Voyager, ce n’est pas des vacances
À la recherche du prochain paradis
CHAPITRE 21
267 jours
La légèreté d’être
CHAPITRE 22
Leçons de vie
Ce que veut dire «vivre ensemble»
S’habituer à la générosité
CHAPITRE 23
Aventures à Tlacotalpan ou l’imprévisibilité des rencontres
CHAPITRE 24
Nager à Plastic Beach
No botar basura
Couper les arbres
Plastic Beach
CHAPITRE 25
Un Nouveau Monde
Au pays des clowns et des motmots
Les telenovelas
CHAPITRE 26
Ainsi va le van
Le choc culturel
20 160 minutes
ÉPILOGUE
365 jours plus tard
ANNEXES
ANNEXE 1
Trouver son bonheur
Planifier
Les non-négociables et la réalité
Action !
Les imprévus
La touche finale
En cours de route
ANNEXE 2
Qu’emporter sans s’emporter
Les vêtements
Les outils
La cuisine
Les produits d’entretien et d’hygiène corporelle
La technologie
ANNEXE 3
Plaisirs administratifs et frontaliers
Les documents
Les entrées et les sorties
La désinfection
Le bureau de change
Payer
Les assurances
Le contrôle
Casa rodante au Mexique
Les dépenses
Les palmes
Remerciements

À mon père, mon inspiration. À Félix, ma fierté. À ma mère. À Louan, puisse ce récit te donner l’envie de découvrir le monde.

La routine de l’aliénation ne vaut pas l’incertitude de la liberté.
– Jacques Attali





CHAPITRE 1
Se réinventer
Nicaragua, jeudi, 22 h
J’ouvre en catastrophe un caisson du camper pour y prendre ma hache. Sonia me regarde faire, inquiète. Je sors dans la nuit rejoindre Ralf, notre ami voyageur qui fait déjà le tour des véhicules, armé de sa machette. La moto du voleur est stationnée derrière le van où Sonia et Lisa restent à l’abri. Avec ma lampe torche, je balaie la forêt environnante dans l’espoir d’y voir notre homme pendant que Ralf lui crie en espagnol de revenir avec son butin. C’est que le lascar est parti avec la bonbonne de gaz et l’adaptateur de nos compagnons, mais est-il seul? Armé? En train d’appeler des complices? L’adrénaline se répand dans mes veines. Mon cerveau bouillonne, mon cœur s’emballe. Ma hache à bout de bras, je ne pense qu’à faire sortir le malfrat de sa cachette, mais qu’arrivera-t-il s’il nous attaque? Je ne me vois vraiment pas m’engager dans un combat au corps à corps. Nous sommes isolés sur une île du Nicaragua, à plusieurs kilomètres de toute habitation, à chercher vainement un voleur qui connaît sûrement la forêt comme le fond de sa poche. Bon sang, qu’est-ce qu’on fout ici?

La permission de rêver
Partir en vacances, c’est se sentir revivre. L’expression me fait sourire et réfléchir. On pense immédiatement à des excursions de quelques semaines pour se déconnecter de son quotidien. On voit des choses magnifiques, on ralentit le rythme. Ensuite, on rentre à la maison et l’on retrouve les mêmes contraintes et les mêmes frustrations. Un jour au travail, le lendemain à la plage, puis retour les deux pieds sous le bureau. La parenthèse est refermée. Le choc est violent. Comme si notre quotidien ne pouvait intégrer naturellement des espaces de liberté, d’exaltation, de découverte.

Combien de fois, assis devant mon ordinateur, ai-je souhaité m’évader en courant vers une destination idyllique? Je suis taraudé par l’impression lancinante de passer à côté de quelque chose. Quand j’en discute autour de moi, l’inévitable conclusion est «c’est comme ça», «à la retraite, on fera ce qu’on voudra», et puis, «ce n’est pas si grave que ça». Pour moi, «ça», ça ne peut plus continuer ainsi.
L’étincelle de notre projet a jailli lors d’un séjour de deux semaines au Costa Rica. Un pays qui fait rêver, où tout est plus lent. Une nature omniprésente qui résiste à l’envahissement d’Internet. Cette courte escapade me révèle, comme aucune autre auparavant, qu’il y a d’autres manières d’être. J’expérimente une légèreté que je ne soupçonnais pas. Trois nuits dans une hutte du parc de Corcovado, à deux heures de bateau du premier village, coupé de la civilisation, m’achèvent. J’ai une boule au ventre. Quitter ce lieu magique signifie que dans 48 h, je serai de retour dans ma routine.
Heureusement, ma partenaire me permet de rêver. L’idée farfelue de tout laisser tomber pour voyager s’impose progressivement. Elle incarne la possibilité de répondre à notre envie d’affranchissement. Je ressens la nécessité de revenir à une plus grande simplicité. Cette aventure comblerait la soif de vivre qui me tiraille.
Sonia vient de s’envoler pour Paris afin d’aller y implanter le système sur lequel elle travaille depuis longtemps. Chargée de projet dans une multinationale, c’est une habituée de la classe affaires. Ce séjour est le premier d’une série infernale pour les quatre prochains mois. Cette fois-ci, elle est partie avec une labyrinthite contractée pendant nos dernières vacances. Elle passe les douanes en titubant, comme si elle avait trop bu. Ça ne me rassure pas.
Nous savons tous les deux qu’il y a d’autres possibilités. Il nous appartient de choisir notre voie.
Le moteur, c’est le désir.
Changer de vie
J’ai toujours pensé que la curiosité et la peur sont les deux grands pôles qui nous orientent. Le premier nous propulse vers l’avant, fait gravir les montagnes pour découvrir ce qui se trouve sur le versant opposé, pousse à aller vers autrui pour voir le monde avec ses yeux. Le second nous tire vers l’arrière, incite à s’enfermer, éloigne de l’étranger et de l’inconnu. La peur est essentielle pour nous protéger des risques inconsidérés, mais elle ne devrait jamais prendre le dessus sur la curiosité sous peine de nous scléroser.
Les fins de semaine sont immanquablement source d’insatisfaction. Déchirée entre le désir de bouger et son projet de couture, Sonia se plaint de ne pouvoir faire tout ce qu’elle veut. Ses dimanches soir sont teintés d’angoisse. Pour ma part, j’ai besoin de lire pour me ressourcer. Pourtant, j’entreprends la construction d’un meuble, un ouvrage de longue haleine, ce qui joue contre moi. Ces deux jours de répit ne compensent jamais la semaine écoulée. Aux dernières heures, la mélancolie m’envahit.
Nous avons établi qu’il est alors interdit de parler du retour au bureau. On profite des ultimes moments comme s’il n’y avait pas de lendemain. Le lundi matin, à voir le visage des gens dans le métro, c’est certain que je ne suis pas le seul à avoir ces réflexions. Bien sûr, il faut payer l’hypothèque et les factures, manger, s’habiller, remplacer son téléphone, aller boire un verre, gravir les échelons professionnels et sociaux, partir en vacances… Chaque motif est juste. Il faut accepter de payer le prix du fonctionnement de notre société.
Ni Sonia ni moi ne voyons de gratification à vivre ainsi, à l’encontre de nos valeurs qui ont évolué. Il n’y a pas de système qui soit meilleur qu’un autre mais, dorénavant, celui-là ne me satisfait plus. Je m’y suis épanoui pendant de nombreuses années. J’en ai profité. Maintenant, le sentiment d’être bloqué dans la Matrice 1 et d’abdiquer ma liberté augmentent mon stress.
J’aspire à autre chose. Plus de rencontres axées sur des passions communes, plus de projets à mon image, plus de temps pour fonctionner à mon rythme, plus de partage avec ceux que j’aime. J’ai besoin de beauté, de poésie,de me dépasser, de donner du sens à mes actes. Je recherche la transcendance, mais cela ne s’incarne pas dans mon quotidien. Je me heurte aux limites de la voie que j’ai choisie.
Sonia m’a souvent répété que, à 40 ans, elle voudrait changer de vie.
C’est bientôt son anniversaire.
Le courage de plonger
Côté carrière, tout va bien et nous avons un bel appartement. La clé qui nous permettrait de réussir ce plan remet en cause ce modus vivendi . Je m’interroge sur ce qui compte vraiment.
On se fixe l’objectif de faire un voyage qui nous mènera de Montréal jusqu’au Costa Rica. Départ pour les 40 ans de Sonia. J’ai le vertige. Je suis euphorique. Ceux à qui j’en parle sourient avec affection, car ce n’est pas la première fois qu’on élabore des plans de fous. En plus, nous ne sommes pas des explorateurs de l’extrême, plutôt dans la catégorie des touristes avisés. Sauf que, cette fois-ci, ça sera la bonne.
C’est l’heure de ma réunion annuelle avec mon patron pour la révision de mes objectifs. J’entre dans son bureau, nerveux. C’est la huitième fois que je me prête à cet exercice, mais aujourd’hui c’est différent. Je m’assois face à lui. Il me parle des projets du service et de comment il voit mon rôle futur. Je l’interromps:
—J’ai quelque chose à t’annoncer.
C’est lui qui m’a embauché dans l’entreprise. Il y est entré il y a plus de 20 ans. C’est un homme intègre, jovial et sévère. J’ai de bons rapports avec lui.
—Je vais quitter la compagnie fin mai.
—Quoi? Tu as trouvé un autre job?
—Non. Je pars en van en Amérique centrale pendant un an.
Silence radio.
Il me regarde les yeux écarquillés, sans voix.
—Avec Sonia, on a décidé qu’il était temps de réaliser notre projet.
—Depuis quand tu y penses/Dans quels pays allez-vous/Tu t’en vas quand/De quoi allez-vous vivre?
Il est curieux. Il veut savoir. Sans boulot, sans salaire, comment ferais-je? Nous discutons de nos aspirations, de nos envies, de nos peurs. Il devine que ma décision est prise.
Un nouveau silence.
Il se lève, fait le tour de son bureau et me prend dans ses bras. Son attitude me surprend et me touche. Je retiens mes larmes. Mon choix, audacieux à ses yeux, l’interpelle.
Je lui remets ma lettre de démission qui prendra effet deux semaines plus tard. Mes collègues s’enquièrent de mon plan. Plusieurs disent m’envier, d’autres saluent mon courage, certains sont dubitatifs. Devant la machine à café, un pragmatique fait le calcul rapide de mes pertes. Il me sort un chiffre astronomique incluant son évaluation de nos deux salaires, des placements manqués, des paiements pour l’appartement, et tutti quanti. Rejeter le raisonnable pour aller au bout d’un rêve ne laisse pas indifférent.
—Ça fait beaucoup! me dit Sonia l’air sérieux. L’argent, la carrière, la maison, la retraite...
Puis elle se met à rire.
—Mais bon, que vais-je regretter sur mon lit de mort?
Ironie du sort, le jour où mon départ est rendu public, les employés de mon service reçoivent un avis de convocation pour le lendemain, à 9 h, dans un hôtel proche du bureau. On y apprend que le groupe informatique sera vendu àune autre entreprise. De retour devant la machine à café, des collègues bouleversés m’interpellent: «Tu le savais?! C’est pour ça que tu as démissionné!» Non, je ne savais pas. Malgré ces tristes circonstances, je suis heureux, car cette fois, je ne serai pas celui qui subit. Personne ne décide de ce qui est bon pour moi. Je me prends en main.
Dans quelques semaines, la routine sera remplacée par l’aventure. La curiosité l’a emporté sur la peur.
Nicaragua, jeudi, 22 h 55
Ralf taillade les pneus de la moto avec son couteau pendant que je surveille les boisés d’où pourrait surgir notre homme. À défaut de récupérer notre bien, on s’assure de ne pas pouvoir être suivis, car il est clair que nous ne dormirons pas ici. Nous démarrons les véhicules, faisons demi-tour et reprenons le chemin de terre vers le village. La tension suscitée par cet événement nous rend volubiles et trop excités pour nous coucher. Nous finissons la nuit sur les marches d’un commerce face au lac Nicaragua, une bière à la main, avec nos compagnons rencontrés au Guatemala, Ralf et Lisa. Nous parlons des risques, de l’aventure, de la violence, de la bonté des gens, de nos choix.
Pas une seconde, cette nuit-là, je n’ai regretté ma vie de bureau.


1 .Allusion à La Matrice (v.o. The Matrix , 1999), film de science-fiction réalisé par les Wachowski, dans lequel l’humanité est asservie dans un système de réalité virtuelle.


CHAPITRE 2
La crise
—Sonia, réveille-toi, ça va pas. Ma poitrine. J’ai mal.
—Quoi? Respire. Ça va passer. Et arrête de bouger. Laisse-moi dormir!
—J’ai vraiment mal. Je vais aller m’asseoir à l’avant. J’espère que ça va me faire du bien.
—Bonne idée.
Quelques minutes plus tard…
—Sonia, ça empire. Je crois qu’il faut que j’aille à l’hôpital. Je fais peut-être une crise cardiaque?
—Franchement, Paul! Ça ressemble à un mal d’estomac! Arrête de paniquer. Il est 2 h du matin. On est dans les Rocheuses au milieu de nulle part. La première clinique est à 30 km et c’est fermé la nuit.
—Mais il doit y avoir un numéro d’urgence sur la porte.
—Bon, d’accord. Allons-y.
Je ne suis pas assez réveillée pour conduire et je ne vois rien. Je ne sais pas encore à ce moment-là que le van est un cyclope. La route de montagne sillonne dans une forêt sombre. Je me méfie des accotements instables qui ne pardonnent pas et des chevreuils qui peuvent bondir devant nous. Un bruit épouvantable reprend dans une roue, le même qui nous avait inquiétés cet après-midi. On dirait qu’on va la perdre.
J’ai peur que notre voyage se termine ici. À Lake Louise, Alberta, Canada. Si Paul a quelque chose de sérieux, c’est fini. Que vais-je faire si nous retournons à Montréal après seulement trois semaines? Plus de boulot. Je ne veux pas rentrer. Je n’ai pas de plan B. Pour moi, ce serait un retour en arrière.
Je me stationne devant la clinique.
—Pas une lumière. C’est mort ici.
Je descends du véhicule et fais le tour du bâtiment. Rien, pas de numéro, seulement une affiche pour indiquer qu’il faut appeler le 911 en cas d’urgence. Ça fait deux nuits que Paul me dit que le van est mal garé et que notre tête est plus basse que nos pieds. Ma petite voix intérieure me dit qu’il souffre du reflux gastrique.
—Paul, sors! Je vais te trouver un remède sur Google. Pendant ce temps-là, va marcher!
Dans le grand stationnement du centre commercial voisin, j’essaie de capter le wi-fi de l’Office de tourisme. Au cœur des Rocheuses, je n’ai pas de réception cellulaire, alors me voilà en pyjama, à 3 h du matin, avec mon téléphone à tenter de capter un signal. J’avance, je recule, le bras tendu en l’air, tantôt à droite, tantôt à gauche. Je m’inquiète à l’idée qu’une voiture de police patrouille dans le coin et que je doive expliquer ce que je fais là dans cette tenue.
Une barre, deux barres, trois barres, ça y est, je suis connectée!
—J’ai trouvé!
J’ai une recette contre les brûlures d’estomac. Une infusion de lavande. Ça tombe bien, j’ai celle que ma mère m’a donnée pour mettre dans les placards contre les mites.
Paul émerge de l’obscurité, en caleçon:
—La douleur a diminué. Je commence à me sentir mieux.
J’allume le gaz, je sors un sachet de lavande et mets de l’eau dans la bouilloire. Je prépare un litre de tisane.
—Bois ça!
—C’est dégueulasse.
—On ne retourne pas au camping tant que tu n’as pas fini.
Pour une fois que nous payons pour dormir, on passe une partie de la nuit dans un stationnement.
Au matin, Paul va mieux, mais pas le van. La roue fait toujours un bruit infernal. Cette fois-ci, il nous faut un garage. Heureusement, ce n’est qu’un gros caillou qui s’est logé contre le disque de frein.
Ces aléas mettent mes nerfs à l’épreuve et me montrent à quel point j’ai misé tout mon avenir sur ce voyage.
Surtout, ne pas se retourner
L’essentiel pour réaliser notre rêve est de trouver le véhicule qui va nous y conduire. On épluche les annonces. Nous faisons le tour des concessionnaires spécialisés, puis nous tombons sur une courte description accompagnée d’une photo. Enfin, quelque chose d’intéressant! Ce n’est pas le plus beau, il est même un peu banal, mais il semble avoir ce qu’il nous faut en matière d’équipement. Nous voilà à Saint-Jérôme, au nord de Montréal, pour voir s’il correspond à nos espérances. On l’essaie. On hésite. L’acheter, c’est se lancer «pour de vrai». Nous avons peur de ne pas choisir le bon modèle, de ne pas savoir assez bien bricoler pour aménager un intérieur à la hauteur de nos besoins –sans bien les connaître vraiment, mais nous franchissons le pas.
Un mois avant le départ, c’est le moment du véritable saut dans le vide. J’attends cet instant autant que je le redoute. Il signifie à la fois liberté et inconnu. Qu’arrivera-t-il si je n’aime pas ça? J’écris mes derniers messages d’au revoir,je rends mon téléphone et mon ordinateur d’entreprise. Je salue mes collègues. Après cinq années à travailler sur des projets avec des consultants venus du monde entier pour un mandat de quelques mois, je ne connais presque plus personne dans cette compagnie où j’ai évolué pendant 14 ans. On a toutes les deux changé. Je n’y trouve plus ma place.
Je prends l’ascenseur pour sortir de cette tour de verre pour laquelle je n’ai aucun attachement. Nos nouveaux bureaux y ont été installés il y a quelques semaines. Je n’y ai pas de souvenir. J’arrive au rez-de-chaussée. Je salue le gardien à la réception.
—J’ai démissionné. C’est mon dernier jour. Voilà ma carte d’accès.
Il me regarde et émet un petit rire gêné. Nous nous voyons depuis des années, mais on ne s’est jamais vraiment parlé. Je lui tends ma carte.
—Ah, merci.
—Bon week-end!
Je me sens légère mais vidée de toute énergie. Je parcours une dernière fois le trajet du bureau à la maison. Je regarde autour de moi pour imprégner dans ma mémoire ce qui a été ma routine pendant des années. C’est la première fois que je me retrouve sans emploi depuis que j’ai immigré à Montréal. Aujourd’hui, j’ai coupé les liens avec cette entreprise qui a pris une si grande place dans ma vie. Elle m’a permis d’avancer et de faire une carrière comme j’étais loin d’en rêver. En même temps, elle est devenue ma prison dorée.
Je retrouve Paul au L’Barouf, un bar où nous aimons prendre une bière le vendredi. Assis sur la banquette rouge, il m’attend déjà. Je l’embrasse.
—On l’a fait!
—Oui, c’est fini ma chérie, et c’est le début.
Je ne me souviens pas du reste de la soirée.
Un mois plus tard, je ferme la porte de l’appartement. Un mélange d’excitation et d’appréhension m’habite. Paul se met au volant. Je sais que c’est la seule manière d’étancher cette soif de liberté et de découvertes qui m’étreint, comme lorsque j’ai quitté la France.
Nous parcourons les premiers 500 m les yeux brillants. En passant sous le pont de chemin fer proche du boulevard Rosemont, Paul me regarde.
—Sonia, t’as pris les passeports?
Silence.
—Euh… Non. Et toi?
—Merde. Les passeports!


CHAPITRE 3
Où? Et comment?
Aux premières lueurs de cette idée d’émancipation, nous avons pensé à la mer. L’imaginaire autour de la liberté sur les océans de la planète nous faisait rêver. Nous avons embarqué avec un capitaine sur les eaux turquoise des Caraïbes.Après une semaine en voilier, on a compris que la liberté que nous recherchions n’était pas sur un bateau. Nous nous y sommes plutôt senti à l’étroit. L’asphalte paraissait une bien meilleure voie pour notre projet.

Les grandes étendues canadiennes et le territoire fascinant des États-Unis incarnent le mythe du road trip en Amérique du Nord. Curieusement, ça nous semblait quand même étroit comme terrain de jeu. Nous recherchions plus d’exotisme, de nouveauté, de dépaysement. Retourner en van vers le Costa Rica que nous avions tant aimé satisfaisait mieux notre soif d’aventure.
En énumérant les pays que nous voulions explorer – Mexique, Guatemala, Salvador, Nicaragua, Costa Rica, Honduras, Belize – l’excitation montait au même rythme que nos appréhensions. Chacun rivalisait avec ses voisins pour les records de meurtres 2 , d’enlèvements et de guerres entre bandes rivales.
Qu’à cela ne tienne, nous poursuivons nos recherches et, étonnamment, les commentaires sur des blogues de voyageurs sont plutôt rassurants. Aucun n’évoque d’incident grave, d’attaque ni de situation dangereuse. Le site gouvernemental de l’Hexagone diplomatie.gouv.fr devient notre référence. Nous dressons la liste des maladies endémiques et des médicaments à prendre pour nous en protéger.
Nous imprimons une carte de l’Amérique du Nord et de l’Amérique centrale, feuille par feuille, à partir de fichiers pris sur Internet. On les assemble sur un grand carton. Nous dessinons notre itinéraire au feutre. Une grande boucle passant par neuf pays qui nous ramènera à Montréal au bout d’un an.


2 .Classement des 224 pays de l’UNODC pour le taux d’homicides volontaires hors conflit armé en 2016: Salvador – 1 er , Honduras – 2 e , Belize – 7 e , Guatemala – 15 e , Mexique – 20 e , Costa Rica – 36 e ,

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