Un Jardin en Espagne
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Un Jardin en Espagne , livre ebook

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Description

«J’avançais, émue. Ce lieu m’habitait depuis des années. J’avais si souvent rêvé de me retrouver ici. Ces chemins, je les avais usés du bout des doigts sur les pâles photos des livres, j’y déambulais alors en pensée, la main lovée dans celle de mon amour. Aujourd’hui, rattrapée par une réalité plus glacée que le papier, j’allais seule.»
La chronique d’un jardin, le journal d’une femme, l’histoire de leur rencontre. Deux voix. Une seule promenade, à travers les siècles, dans un des plus beaux jardins du monde : le Généralife de Grenade, en Espagne.
Au mitan de sa vie, Maria parcourt les allées d’une des grandes merveilles du monde, le Généralife, à la rencontre d’elle-même. Un peu à la façon des madeleines de Proust, cette promenade fera jaillir du passé les souvenirs de cette artiste, passionnée par l’art, auquel elle aura préféré l’amour de son mari et celui pour sa famille.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2012
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895972556
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0550€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un jardin en Espagne
Retour au Généralife
Katia Canciani
Un jardin en Espagne
Retour au Généralife
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Canciani, Katia, 1971-
Un jardin en Espagne : retour au Généralife / Katia Canciani.

(Voix narratives et oniriques)
ISBN 10 : 2-89597-054-8
ISBN 13 : 978-2-89597-054-5
I .Titre. II.Titre: Retour au Généralife. III. Collection. PS8605.A57J37 2006 C843’.6 C2006-900766-7

ISBN format ePub : 978-2-89597-255-6


Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada,le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa.En outre,nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.

Les Éditions David remercient également le Cabinet juridique Emond Harnden.


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Téléphone : 613-830-3336
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Tous droits réservés.Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa),1 er trimestre 2006
À Béatrice, Florence et Juliette,
mes filles.
PLAN OFFICIEL DU JARDIN DU GÉNÉRALIFE
Nouveaux jardins Accès au palais Cour d’entrée du palais Entrée du Palais Cour du Canal (Patio de la Acequia) Mirador Salle royale Tour d’Ismaïl Cour du Cyprès de la Sultane Hauts jardins Escalier de l’eau Mirador romantique Porte de la « Mercería » ou des « Carneros » Maison des Amis Promenade des lauriers-roses
1
Nouveaux jardins
Elle semblait avoir marché doucement, depuis toujours, jusqu’à ces jardins, foulant de ses pas légers la terre espagnole. La curiosité de tout son être trahissait sa première visite en ces lieux aujourd’hui mythiques : elle lorgnait les cimes, goûtait les odeurs, tâtait les pierres, sondait le murmure du temps. Elle se demandait ce que recelaient les enceintes, elle anticipait la rencontre. Que confiait cette écorce? Que racontait la surface usée? Ses sens avides fouillaient les indices. Mais ici, tout était calme, et l’impulsion trop fougueuse se voyait tantôt ravie par le coloris chatoyant d’une fleur, tantôt par la volupté d’un effluve. Les marcheurs se voyaient subtilement contraints de ralentir le pas.
Elle avançait, balançant discrètement les bras. Ses doigts ondulaient, au rythme d’une musique connue d’elle seule. Le cachemire de son tricot laissait deviner une menue poitrine. Sa taille était fine, ses hanches épanouies. Des jambes élancées, une démarche féline.
Sa chevelure de jais, imprimée d’un infime mouvement de ressac par l’harmonieuse cadence de ses pas, scintillait de reflets argentés. Qu’il aurait été bon d’y glisser les doigts pour en sentir la douceur ou les lèvres pour y réveiller ses papilles. D’autant plus enivrant qu’impossible.
Toute cette beauté ne parvenait cependant à éclipser le puissant magnétisme de son visage. Ses yeux en amandes délicieuses, brodés de longues soies, révélaient le plus précieux des trésors : un regard noir comme un lac de nuit dans lequel on se perd, se voit et se crée. Ce qu’elle touchait du regard se voyait reflété avec toute la précision d’un miroir. Et, en la regardant, on se sentait compris, on se comprenait enfin.
Pourquoi cette femme, entre toutes? Après tous ces siècles à regarder passer, à ne plus croire, à ne plus espérer. Il était trop tard, bien trop tard. Tout avait tant changé.
Au commencement, cette terre bénie de Dieu n’était que promesse. Promesse d’un paradis sur terre. Paradis fait de jardins luxuriants, abreuvé d’eau pure, lourd de fruits abondants, enveloppé de végétation exubérante et protégé du soleil par des ombrages apaisants. Ce jardin, le plus noble de tous, devrait être situé très haut. La colline du Soleil était là, avant-dernier frisson d’une chaîne de montagnes au délinéament festonné, attendant le lapidaire à l’œil vif et à la main sûre qui saurait mettre en valeur sa riche nature.
Ce grain de terre avait tout. Il avait l’eau, là, disponible, fraîche et cristalline. L’eau des montagnes, délaissant les pics enneigés de la sierra Nevada, dévalait ainsi les rochers pour venir se glisser, en amante généreuse, dans les lits des fertiles rivières Genil et Darro. L’eau de vie. Il avait le soleil, le chaud soleil andalou, la végétation rassasiant de son inépuisable énergie. Ce soleil, qui, à trop donner, brûlait parfois d’amour celle-là même à qui il donnait vie. De la coruscante flamme et du limpide bleu d’azur, la verdure halait sa force, se hissait un peu plus haut encore. Et l’ombre des grands arbres venait protéger les plantes plus délicates. L’eau, le soleil, l’ombre. La nature disposait de tout, de tout pour créer, avec un peu d’aide, le jardin promis aux bienheureux.
Si ce n’était suffisant, la vue s’offrant à ceux qui avaient accès au lieu était pur plaisir. Ce coteau, c’était l’endroit idéal pour jouir en tous sens d’un vaste paysage liant toutes les beautés de la nature. À l’aube, le soleil se levait en roi sur la couronne montagneuse, dardait tout le jour ses rayons sur chaque parcelle de terre pour se coucher, paisible, le crépuscule venu, sur l’occidental horizon de la plaine. Cimes opalines, collines aux parois dénudées, vertes vallées, plaines agricoles, cours d’eau fuyants et muettes silhouettes d’habitations se transformaient ainsi au gré d’une luminosité toujours mouvante.
Ici le nomade retrouverait la grandeur des paysages évanescents de ses voyages. Ici le nomade trouverait la paix du cœur. Ici le nomade recevrait la terre de toute son âme et y resterait, à se reposer, sens repus. Alors, son tempérament guerrier se libérerait de ses chaînes de fer pour se parer des fils plus soyeux de la sensibilité. L’art de la guerre se sublimerait à l’art du jardin. Pourvu que l’on parvienne à ourdir l’ambitieux projet…
Il y avait tant à penser, tant à accomplir, afin de faire naître ce paradis. Que de choses à planifier et à faire pour abreuver le corps et nourrir l’esprit! L’hôte ne pouvait être déçu. L’emplacement était certes adéquat, parfait même, tant au niveau de la terre que des vents et de l’ensoleillement. Mais il ne venait pas sans contraintes. D’abord, les pentes du terrain escarpé devaient être domptées. Cela, somme toute, était aisé, une vétille, comparée à l’eau. L’eau, à la proximité séduisante. Doux leurre. Or, l’eau, il fallait la guider jusqu’ici, des contrebas de la colline jusqu’aux hauteurs du jardin; qui plus est, avec toute la déférence due à son rang. L’irrigation, voilà qui était la clef maintenant de la réussite, de la beauté et de la force de l’œuvre imaginée. L’eau serait l’âme même du jardin.
J’avançais, émue. Ce lieu m’habitait depuis des années. J’avais si souvent rêvé de me retrouver ici. Ces chemins, je les avais usés du bout des doigts sur les pâles photos des livres, j’y déambulais alors en pensée, la main lovée dans celle de mon amour. Aujourd’hui, rattrapée par une réalité plus glacée que le papier, j’allais seule.
Issa aurait tellement aimé être là. La nuit précédente à l’hôtel n’aurait pas été si froide; le réveil, si triste. Même si j’avais enfin cessé d’étreindre l’oreiller en me faisant croire que c’était lui, je le cherchais encore d’une main endormie, au creux des draps, entre deux rêves, après les cauchemars.
Contre toute attente, cette solitude appréhendée me grisait, en cet après-midi ensoleillé, de liberté. J’observais tout, ne voulant rien manquer, voulant tout percevoir, voulant tout retenir. Comme si, à mon retour, on attendait mon compte rendu. Mais je n’avais de compte à rendre qu’à la femme que j’étais devenue.
Sitôt arrivée à Grenade, j’étais passée à la banque BBVA, évitant la fermeture des portes de justesse. J’aurais pu, ainsi qu’il était fortement conseillé, réserver mon entrée par téléphone avant mon départ de la maison; toutefois, ma décision pour le moins précipitée avait limité ma préparation au strict minimum.
— C’est ici, les billets pour l’Alhambra?
L’homme, aux lunettes d’un rouge qui ne lui seyait pas du tout, piocha lourdement sur son clavier.
— Pour demain, ajoutai-je à la hâte, espérant toujours que je me trouvais au bon guichet.
— Sept heures, ça vous va? me lança-t-il en relevant enfin les yeux.
— Du matin?
— Il n’y aura personne d’autre que vous à cette heure-là! railla-t-il.
Sept heures du soir? Il plaisantait!
— Vous n’avez rien plus tôt?
Il se contenta de hausser les épaules.
— Et pour le Généralife? risquai-je.
L’homme expira bruyamment afin de me signifier son profond agacement.
— Vous pouvez arriver sur le site à l’heure que vous voulez, ma petite dame. Mais vous devez être à la porte d’entrée du Palais nasride à sept heures. Du soir. Vous avez trente minutes pour le visiter. Le site ferme à huit heures. Ça va, là? martela-t-il bêtement.
Il avait manifestement trop souvent répété son texte et n’y prenait plus aucun plaisir. Il est vrai que ce monument était l’un des plus visités au monde et que cette banque, désignée comme un point de vente de billets, avait dû voir passer… Je savais que l’accès était réglementé, mais je ne m’attendais pas à de telles restrictions.
— Oui, répliquai-je, quelque peu vexée.
— Onze euros, grogna l’homme.
Je lui glissai mon argent sur le comptoir.
Sept heures. Après tout, cela me laissait la matinée pour découvrir la ville, y acheter un souvenir aux enfants et, qui sait, même un pour moi. Ce parfum « Shalimar », peut-être. Et puis, en arrivant bien à l’avance, cela me laissait tout mon temps pour visiter à ma guise ce fameux jardin du Généralife, joyau de l’art hispano-arabe habituellement occulté par la présence de l’imposante forteresse médiévale sise à côté, l’Alhambra.
Ah! L’Alhambra! Dès que l’on croyait avoir tout lu sur le sujet, un nouvel article venait relancer les discussions. Scène de mille colères, de mille passions, il avait été témoin malgré lui de la rencontre des peuples, de leurs batailles, de leurs religions. Ce nom évoquait désormais, selon le point de vue, la nostalgie des grandeurs passées, l’enchantement ou la manne. L’Alhambra, son Palais de Comares, sa Cour des Lions, son grotesque Palais de Charles-Quint… Je n’étais pas venue pour lui.
J’aimais les jardins. C’est pour cette raison que j’étais précisément ici, et non sur la colline voisine. J’avais besoin d’un jardin à ce moment de ma vie. J’avais besoin de me ressourcer. Cet endroit y réussirait-il? J’avais lu, il y a longtemps, que certains lieux ont ce pouvoir. Il était, de toute façon, le premier de la longue liste de ceux que j’avais toujours voulu visiter, sans jamais oser. J’en étais si près, en quelque sorte. Pourtant, une certaine pudeur m’en avait jusque-là retenue. Sans compter que la vie ne m’avait pas laissé beaucoup de répit.
J’explorai les Nouveaux jardins, « un ajout du xx e siècle », précisait l’audioguide que je portais à mon oreille. D’inspiration italienne, ils enivraient de romantisme. L’austérité des imposants murs de la grande enceinte à l’arrivée, l’accueil indifférent et machinal, rien n’avait laissé présager ce dépaysement. Cet aménagement visait à faire le lien entre le Généralife proprement dit et l’Alhambra, au seul bénéfice des visiteurs modernes. Il abritait aussi, en contrebas, un théâtre en plein air. Le spectacle en valait la peine : cascades de floraisons s’envolant gaiement par-delà les bas murets, motifs dans les galets enjolivant le sol, arches nattées de rameaux, roses de taille gigantesque, délicats œillets. Une brume de fragrances m’enveloppait. Là, une fleur de jasmin m’interpellait. Dommage que notre mémoire olfactive soit si imparfaite, songeai-je en m’inclinant vers la grappe de blanches corolles aux odeurs capiteuses. Le port élancé des cyprès, partout, marquait les lignes, dérobait à la vue les prochains passages secrets.
J’atteignis, en déambulant nonchalamment, un bassin longiligne très étroit, croisé de deux bras et flanqué de vasques aux extrémités. En son cœur battait une fontaine qui paraissait donner un pouls à l’ensemble. « Vous pouvez me prendre en photo, je vous prie? » demandai-je à une touriste étrangère en mimant le geste avec mon appareil. Elle acquiesça. L’eau jaillissant des quatre coins et retombant au centre de la vasque, l’apparente fragilité de la basse coupole, la protection bienveillante des conifères taillés en arceau, la courte haie de buis, le bassin rectiligne baignant les nénuphars : cela ferait une belle photo pour les enfants. La touriste bougea en appuyant sur le déclencheur. Le portrait serait flou! Dommage. J’aurais voulu l’envoyer à l’oncle Juan, pour lui faire comprendre que ça allait mieux, malgré tout. Je lui aurais recopié, à l’endos, la citation de sa dernière missive : «Trois choses rafraîchissent le cœur et délivrent du chagrin : l’eau, les fleurs, la beauté féminine. » Son proverbe sanskrit, spécifiait-il, m’avait surpris. Il fallait que Juan soit amoureux pour oser faire intervenir le concept de « beauté féminine » dans une citation.
Je me laissais porter par le souffle du lieu, appréciais le travail de l’architecte — Moreno — qui avait tenté de conjuguer exigences modernes et islamisme historique, mais j’aspirais à plus, à la délicatesse de l’art nasride. Je mentirais à dire que je n’étais pas déjà, là, dans ces Nouveaux jardins, transportée et touchée. Je me sentais, ici, si bien. Et, assez étrangement, d’autant plus près de moi-même que je me trouvais loin de mon quotidien.
Pourquoi avoir tant tardé à voir le monde? Je me le demandais. Ce sang hérité, coulant en moi, avait pourtant connu bien des paysages. « Cessez vos danses de gitans et allez au lit », nous intimait toujours ma mère, le soir venu. La plupart du temps, cette semonce réussissait à peine à rapatrier la moitié des troupes. Et quand elle ne se sentait pas l’énergie d’affronter nos sempiternelles protestations, maman ripostait simplement en promettant l’histoire de nos aïeux dès que les pieds seraient bien au chaud sous les couvertures. Jamais petons ne se retrouvaient aussi vite stoppés dans leur course. Alors, elle racontait.
Lorsque maman s’assoyait sur la vieille chaise de bois de la chambre des garçons en rajustant son châle, nous savions que le récit serait long, pour notre plus grand délice. Si les histoires variaient souvent dans leur forme, plus rarement dans leur contenu, la phrase d’ouverture, elle — peu importe ce qui serait conté —, ne changeait jamais : c’était notre Il était une fois familial.
Maman adoptait sa voix moelleuse et ample :
— C’était un soir de pleine lune, alors que le printemps narguait l’été de ses douces nuits étoilées…
Marco, le benjamin des garçons, à ce rappel, cessait finalement ses jeux pour nous rejoindre. Je lui faisais une place dans son lit. Maman poursuivait :
— La mère de ma mère, qui avait été vendue comme servante dans une ferme à l’âge de dix ans, avait entendu le maître répondre à la porte. Mais le visiteur n’était pas entré et, dans la pénombre, il avait parlé tout bas.
Nous tendions l’oreille à l’unisson, espérant toujours réussir à déchiffrer le message codé dans le chuchotement de maman.
— Pour toute réponse, le maître lui avait remis deux poulets et avait rapidement refermé la porte de bois. Méfiant, par trois fois, ce soir-là, il avait inspecté le vieux verrou. « Héléna, vérifie les battants des fenêtres! », avait-il ordonné d’une voix crispée à votre arrière-grand-mère. Elle avait vite obéi. Bien plus tard, de sa minuscule chambre infestée de souris et d’araignées…
La remarque effrayait chaque fois Paloma, la plus jeune, que maman serrait contre elle un peu plus fort avant de continuer.
— Bien plus tard, Héléna entendait encore la musique des gitans. D’abord, par simple curiosité, elle avait entrouvert sa fenêtre. Un peu de gaieté la changerait de son monde triste! Car Héléna était aux ordres des premières lueurs du jour jusqu’à la nuit noire, en commençant par l’horrible — maman allongeait ce mot — corvée des pots de chambre.
Le dégoût se lisait sur nos cinq petits visages.
— On lui avait bien dit de se méfier des gitans. La rumeur disait qu’ils volaient tout. Tout, même les enfants! Mais elle n’était plus une enfant… Elle se dit qu’il ne pouvait y avoir aucun mal à écouter leur musique! Une si belle mélodie, aux accords se faisant tantôt complainte tantôt chant de joie.
Maman fredonnait quelques notes en berçant Paloma. Marco, à mes côtés, épuisé, sommeillait déjà.
— Votre arrière-grand-mère avait commencé par s’asseoir sur le large rebord de la fenêtre — maman ralentissait —, puis elle avait glissé ses pieds à l’air libre — elle ralentissait encore —, puis attirée par le rire des femmes et des enfants, elle avait gagné à pas feutrés le petit bosquet près des caravanes. Pour ne pas être vue, elle s’était tapie derrière les feuillages. Malgré cela, alerté par le hennissement des chevaux, un jeune homme s’était approché. Il était beau : grand, la peau basanée, les pommettes saillantes, les cheveux bouclés et le regard franc.
José ajoutait : « comme moi », et il avait raison.
— Héléna savait qu’elle était repérée.
Nous retenions notre souffle.
— A-t-elle eu peur? Comme quand elle était battue à la ferme? En guise de réponse, maman faisait non de la tête. Elle s’est relevée. Le jeune homme l’a invitée à se joindre à eux. Et ils ont dansé toute la nuit, sous les milliers de petites lanternes de feu que la nature a su disposer dans le ciel pour le plaisir des créatures. Au petit matin, Héléna est-elle retournée chez son maître?
Nous lancions alors en chœur un « non » triomphant. Maman complétait :
— Elle s’est enfuie avec les caravanes, emportant pour seuls biens sa robe de nuit usée et ce bijou.
Maman sortait à ce moment de sa blouse, cérémonieusement, un pendentif ovale, en cuivre repoussé. Nous admirions, éblouis par le moment plus que par la richesse de l’objet, le profil d’une jeune femme ceint d’une fine guirlande de fleurs.
Je voulais la suite :
— C’est là qu’elle a épousé notre arrière-grand-père?
— Au solstice d’été. Les gitans ont fait une grande fête, un feu de joie immense. Ils ont mis des couronnes de fleurs sur la tête des mariés et ont virevolté et chanté toute la nuit.
— Pourquoi ne sont-ils pas restés dans les caravanes?
— Votre arrière-grand-mère en avait sans doute assez de voyager? Peut-être voulait-elle une terre pour élever ses enfants? Qui sait. Elle n’était pas née nomade. Alors un jour, son mari a accepté de laisser repartir les caravanes sans eux. Ils sont donc devenus métayers et ont fondé une famille.
— Qu’est-ce que ça veut dire mé-ta-yer ? demandait Paloma.
— Un métayer est un paysan qui cultive la terre sans qu’elle lui appartienne. Il doit donc remettre une partie de ses récoltes au propriétaire, répondait maman.
— Est-ce que ça existe encore? s’inquiétait José.
Maman le fixait, pensive.
— En tous les cas, votre arrière-grand-père n’aimait pas beaucoup ça. Lui, il n’avait toujours connu que le roulement des caravanes. C’est ainsi qu’à tous les soirs, pour se désennuyer, il jouait de la guitare, installé devant le feu. Était-il heureux?
Personne n’osait répondre.
— Non! Et seuls les gitans connaissaient le remède de la maladie dont il était affligé, ajoutait maman. C’est ainsi qu’un beau matin, il a embrassé votre arrière-grand-mère. «Tu es mon seul amour. Je reviendrai », lui a-t-il dit. Et il est parti. À bord d’une caravane passant près de la ferme…
Stupéfiés, nous attendions toujours qu’elle résolve le mystère.
— C’est donc pour cela que, depuis, nous laissons une place à table pour lui, concluait maman.
— Mais, ajoutait mon frère Piedro, pragmatique, il est mort!
— Bien sûr, grand bêta. C’est, comment dire? Un symbole! Il ne reviendra pas vraiment. C’est une place pour son amour qu’on laisse… Allez, maintenant, au lit.
— Que lui est-il arrivé? insistait José.
— Au lit!
D’autres soirs, maman nous contait sa rencontre avec papa; plus rarement, celle de ses parents. Cette dernière, c’était mon histoire préférée. Mon grand-père avait, disait ma mère, rencontré ma grand-mère en lui tombant dessus! C’était arrivé alors qu’il se rendait à cheval en ville, l’automne venu, pour y vendre les produits de la ferme. Son cheval s’était emporté en entendant passer une nouvelle machine — une voiture — et avait projeté mon grand-père… sur ma grand-mère qui traversait la rue! Nous adorions cette histoire, surtout que maman, au gré de son humeur, y allait de son imagination pour combler le temps entre l’invariable soir de pleine lune printanier et la superbe chute automnale. Si la plupart du temps les étés passaient vite, certains soirs chanceux, maman agrémentait le passage des saisons d’anecdotes savoureuses. Mais il fallait être particulièrement sage pour mériter ce cadeau, ce qui arrivait en fin de compte rarement. De toute façon, maman, dont la mère était morte trop tôt, préférait d’autres récits.
Il me semblait alors que l’histoire de notre famille était une grande histoire d’amour. C’était sans prendre en compte les tribulations de la famille de mon père, qui, elle, avait marché d’une terre de désespoir à l’autre, des générations durant, avec pour seul but celui de nourrir les siens. Ils avaient marché, racontait mon père, avare de mots et de détails, au gré des famines, en suivant les ruisseaux, et quand, enfin, ils avaient trouvé une terre digne de ce nom, ils avaient tout troqué contre ce bonheur tranquille.
À bien y penser, mes parents ne voyageaient pas du tout, par crainte, je crois, de se faire importuner par des visiteurs dérangeants, qui auraient mis leurs croyances à nu, qui auraient ébranlé leurs fondations, qui auraient affaibli leurs racines à fleur de sol. Car qu’est-ce que le voyage, sinon oser laisser entrer en soi l’étranger qui prend possession des lieux? Mes parents avaient choisi une vie sédentaire. Or, ma vie n’avait finalement pas été bien différente de ce point de vue. Je réalisais cependant, un peu tard, que la sédentarité n’immunise en rien et que mon âme à moi était peut-être plus bohème que je n’avais jamais voulu me l’avouer.
2
Accès au Palais
Retenant sa jupe ondulant sous le vent chaud, la femme gravit avec lenteur les quelques marches ponctuant son chemin vers le palais, ses prunelles d’obsidienne fixées sur la petite pièce d’eau en contrebas. Arrivée au palier, elle s’arrêta. Cette immobilité apparente était trompeuse : tout en elle tendait vers l’écrin outremer. La lueur de son regard témoignait de sa main ouverte, de ses pieds trempés, de son bassin posé à même le rebord de marbre. La lueur attestait de sa soif. Qu’était-elle donc venue chercher ici que ses probables lectures ne lui avaient déjà dévoilé? Si ce n’est quelque réconfort. Mais, de cela, en restait-il encore?
À ses pieds, la ville entière retenait son souffle plein de vie et d’espoirs, de rêves et de folies, n’attendant que son murmure de sirène pour renaître. Grenade quémandait, jalouse, un peu d’attention. La femme la lui offrit, admirant tour à tour le labyrinthe d’étroites ruelles, l’écheveau de laiteuses demeures aux toits de tuiles imbriquées, le lacis de verdure aux fils lâchement noués. Une tapissière n’aurait eu qu’à couvrir son canevas de points tantôt verts, blancs et beiges, de la manière la plus aléatoire qui soit, pour recomposer cette scène. La femme, elle, paraissait se repaître du paysage comme s’il avait été une douceur délicieuse, un nougat frais ou un kumquat confit. Son corps entier se nourrissait de cette musique que seul l’esprit sensible peut entendre, si le cœur est attentif. Il est vrai que la vue, à cet endroit, ravissait. Pourtant ici, Grenade n’était rien, sinon une spectatrice silencieuse aux abords d’un orchestre en préparation.
Sept siècles plus tôt, c’est le Darro qui avait assisté, lucide observateur, aux manœuvres fébriles d’hommes enturbannés. La planification des travaux avait été complexe, leur réalisation, duré des mois.
Les ingénieurs habiles dans les questions de l’eau étaient accourus de Séville et de Cordoue afin d’offrir leurs précieuses connaissances et leur expérience inestimable. Il avait fallu, en premier lieu, capter cette eau, avec la délicatesse d’une mère envers son nouveau-né, pour ne pas la troubler. Son cours avait ensuite été dévié, aussi patiemment que l’on apprend à l’enfant qui grandit à marcher. Puis, peu avant d’arriver au jardin, le canal avait été divisé en trois. Deux dérivations seraient exclusivement consacrées aux besoins du palais d’été, la dernière serait partagée avec les divers usagers n’ayant pas tardé à s’attrouper.
L’eau, en bas de la colline, étant désormais à portée, restait encore la tâche la plus difficile : l’élever jusqu’au sommet… Pour cela, les ingénieurs avaient longuement étudié la montagne afin de déterminer l’emplacement de ses puits naturels. Des citernes souterraines y avaient été aménagées, et, à chacun de ces niveaux, des norias, construites. Ces systèmes hydrauliques à godets élevaient l’eau selon le principe d’une chaîne sans fin, par étapes successives, facilitant d’autant le lourd travail. Enfin, à la surface, l’eau était déversée dans un large bassin, qui permettrait d’assurer la régularité du débit.
Si l’exécution du plan avait été ardue, la contemplation de ce réservoir, au faîte de la colline, réconfortait les mains usées par le travail, les esprits surchargés de préoccupations. La réussite faisait oublier, si cela était possible, les obstacles rencontrés : l’éboulement ayant causé la mort de deux ouvriers, l’effondrement d’un muret de soutien, la destruction d’un canal par une crue soudaine, les audiences angoissantes avec le sultan… Envers et contre tout, le plan avait pris forme. Le Darro, après avoir cheminé telle une veine au cœur de la pierre, irait maintenant fleurir la colline du Soleil. Pour cela, néanmoins, il fallait œuvrer davantage.
La distribution de cette eau passait par un réseau de canalisation imposant. Les terres étaient vastes, les cultures variées, les besoins changeants. L’irrigation, essentielle, devait être d’une efficacité absolue. Maints calculs, maintes explications détaillées aux artisans du marbre et de la céramique permirent, persévérance aidant, de composer un ensemble adéquat, apte à résister aux pressions de l’eau et du sol. Tantôt, ces conduites se faisaient épaisses, tantôt elles se flattaient d’une finesse extrême. Ici, elles allaient à ciel ouvert. Là, elles disparaissaient sous les pieds. Il ne restait plus qu’à cueillir l’eau dans des vasques, des bassins ou des fontaines, dont on varierait les formes et les hauteurs au gré des rôles dévolus.
C’est le réputé Traité de jardinage d’Ibn al-Awwam — ouvrage paru peu avant l’élaboration du plan d’aménagement de la colline du Soleil — qui avait largement servi aux fins des tracés des canaux d’irrigation. La méthode de ce Sévillan avait l’avantage d’être claire, son langage précis. Ce traité avait plus d’une fois permis de garder le cap. Que de fastidieuses consultations aux petites heures de la nuit!
L’entreprise avait réussi. L’eau abreuvait maintenant à la fois les plantes et les hommes. Elle nourrissait, irriguait, rafraîchissait. Pourtant, la considérer sous son aspect purement pratique relevait de la sottise, ou du blasphème. Décorative, elle délectait la vue par ses jeux, ses cascades, ses bassins, autant de successions de moments où l’imagination se perdait dans le bouillonnement, l’écume, le scintillement. Musicale, elle était symphonie sur laquelle les mélomanes discourraient encore des siècles plus tard. Mystérieuse, elle allait sans que l’on ne perce ses secrets. Sans cesse recaptée, réacheminée, recueillie, reversée dans un mouvement sans fin. Mais elle n’était pas spectacle, elle était ressource. Ressource à conserver et à protéger.
Il fallait pendant des siècles avoir traversé les déserts, avoir eu soif pour être sensible à la beauté d’une seule et simple goutte d’eau. Avant d’atteindre Grenade, la plus belle des belles, les caravanes avaient marché, mues d’un pas lent, portées par une seule image : l’eau. En ces jardins, l’eau était précieuse. Et si elle en faisait la beauté, c’est parce qu’elle y était vénérée à sa juste valeur. L’eau des climats secs n’a rien à voir avec l’eau des climats humides. Les peuples nomades en savaient quelque chose.
C’est d’ailleurs de ces migrations qu’avait été hérité le savoir hydraulique. Des cascades, ruisseaux et étangs orientaux aux canaux et aqueducs romains, rien n’avait été inventé, sinon embelli, amélioré, maîtrisé, perfectionné… Toutefois, c’est la sensibilité des musulmans de Grenade, à ce moment précis de l’histoire, qui leur avait permis d’exprimer avec tant de finesse l’amour qu’ils vouaient à ce symbole du paradis.
Un petit corridor, bordé de bas murets et coupé de quelques marches, orientait mon chemin. À ma droite s’élevaient, crémeuses façades sous entrelacements de végétation, les murs du palais. Un bassin, fort joliment dessiné, attira mon attention. C’était un carré, aux lignes brisées de demi-cercles au milieu de chacun de ses côtés. J’aimais cette structure élégante, alliant deux formes simples. Cela me rappelait ma première leçon d’architecture, alors qu’Issa avait tenu à m’expliquer le b.a.-ba de son art. Inoubliable marche de nuit dans la ville! Je n’avais plus jamais vu Madrid de la même manière par la suite… La surface du bassin, couleur d’océan, était criblée des retombées des jets d’eau placés aux quatre coins. J’aurais arrêté les jets. Je connaissais peu de choses à la conception des jardins, mais, me semble-t-il, cela aurait été, en cet endroit, plus joli, plus empreint de volupté. Il aurait été doux de lire ici, de se coucher là, de faire frémir l’eau d’un orteil fripon, de tourner les minces pages d’un livre d’un doigt encore moite.
J’admirais la ville au nom de fruit qui parlait, là-bas, de poésie. Sa blancheur jouvencelle. Que disait-elle? L’œil instruit aurait pu commenter son étalement, ses histoires, ses secrets, ses ennuis. Moi j’entendais ses rires, ses désirs, ses soupirs et ses ires. Ces espaces d’hommes ont toujours tant à dire. Grenade. Je n’étais pas venue pour elle.
Mes lectures m’avaient promis des fontaines et des vasques. J’avais soif de cela. J’avais soif d’eau qui coule et de torrents affamés de poussière de pierre. J’avais soif de bassins reluisants et de plans d’eau miroitants. J’avais soif de geysers et de chutes. J’avais soif d’émotions.
J’avais eu soif avant, de cette soif que ni le café, ni le thé, ni le jus d’une orange fraîchement pressée, ni le délicat nectar de la pêche, ni le lait frais de la vache ne peuvent apaiser. Soif d’eau de source, soif à en mourir.
C’était il y a bien longtemps, alors que les oliviers, poussant dans le plus joli désordre autour des fermes, avaient encore plusieurs troncs au lieu d’un seul, comme aujourd’hui, et que les olives se cueillaient encore du bout des doigts, l’âme en fête, le cœur en joie.
Mon oncle Juan m’avait déjà initiée aux autres mondes. Cet « ailleurs », je l’avais bien rencontré, en feuilletant en cachette les pages illustrées de la petite encyclopédie rouge que mon père conservait dans sa chambre à coucher. Cependant, ce que l’oncle Juan racontait à ses retours de voyage était cent fois plus passionnant.
— C’est où, l’autre pays? le questionnai-je un soir, tandis qu’il était venu nous rendre visite entre deux départs.
— Quel pays, Maria?
— Celui qui est dans ta tête.
Cette réflexion l’amusa et, fidèle à son rôle d’oncle-voyageur-un-peu-mystérieux, il répondit en détachant chaque mot ainsi qu’il l’aurait fait des perles d’un chapelet :
— L’autre pays, petite Maria, il est par-delà le pas de la porte de la maison, par-delà le chemin qui mène à la route de terre devant la ferme, il est de l’autre côté de cette route, par-delà les oliviers qui poussent sous le soleil.
— De l’autre côté de la forêt de pins?
— Par-delà la forêt de pins qui protège les oliviers du vent du Nord, il y a une plaine, puis une belle grande rivière.
— Il est au bout de la rivière? fis-je d’un ton un peu plus affirmé et quelque peu contrarié.
Oncle Juan sourit, fier de son coup.
— Si tu vas au bout de la rivière, Maria, tu verras l’autre pays.
J’hésitai, embêtée par une réponse aussi longue à une question si simple.
Non rassasiée par cette réplique trop nébuleuse à mon goût, et avec le sentiment qu’un adulte s’était joué de moi, je me réfugiai dans l’écurie — où sommeillaient les chevaux — et m’assis sur un tas de foin. C’était confortable et fort propice à la réflexion. Si oncle Juan peut aller à l’autre bout de la rivière et voir l’autre pays, pensai-je, moi aussi… Moi aussi, et même en mieux : avec un cheval! Néanmoins, si je savais aller jusqu’au bout du champ sur le dos de ma jument préférée, je ne savais pas, tout bien considéré, aller dans la forêt avec un cheval. Finalement, le cheval, c’était trop compliqué! Décision prise : il faudrait plus de temps, mais j’irai à pied. Je m’endormis en planifiant mon aventure.
Le lendemain matin, j’engloutis mon petit déjeuner en vitesse, pendant que maman étendait le blanc sur la corde. Il soufflait un vent chaud et sec. Pour le trajet, je chapardai un quignon de pain. Je ne dis ni au revoir à mes parents, ni à mes frères qui étaient au champ, ni à ma petite sœur qui s’amusait à courir après les poules. De toute façon, je serai vite de retour : un jour pour aller, un autre pour revenir… Et ils seraient si contents de me retrouver après cette courte absence qu’ils ne me gronderaient pas!
Chaussée de mes godillots bruns lacés jusqu’aux derniers œillets, je franchis le seuil de la porte, premier pas de mon premier exploit de vie! Gonflée de détermination, je parcourus l’allée allant de la porte à la route sans encombre — ce qui augurait bien — puis j’empruntai le grand chemin. Il me mena au petit champ d’oliviers. Papa et les garçons travaillaient du côté de la ruine de Don Marcos, j’allais donc filer par l’autre bout. Je marchai, marchai, marchai. Tout me semblait différent. Les odeurs changeaient, le paysage se modifiait à l’approche de la forêt. La terre caillouteuse, sablonneuse, couleur de crème au caramel, devenait plus foncée, plus lourde. Les oliviers épars faisaient place à une végétation buissonneuse.
Un oiseau curieux me regardait passer. Un insecte, de sa feuille, me saluait. Ah! le beau voyage! Je tentais de tout enregistrer, consciente que je ne reverrais peut-être jamais ces endroits… Évidemment, la prochaine fois, je visiterais un autre pays! Oncle Juan m’indiquerait bien comment aller aux suivants. J’aurais ainsi des histoires passionnantes à raconter. Car la route n’était pas sans péril…
Çà et là, des branches barraient mon chemin, quand ce n’était pas un caillou qui se faufilait de ma cheville à mon gros orteil, par je ne sais quel chemin secret. Mais, par-dessus tout, le soleil commençait à chauffer. Et j’avais faim. Je sortis mon bout de pain de mon baluchon et le grignotai, assise à même les herbes. Déjà, les fourmis se pressaient autour des miettes tombant au sol. J’avais soif aussi. J’essayais de ne pas y penser. Il y aurait bien une source quelque part. Je n’avais pas songé à ce détail. J’avais cru que la route serait parsemée de fontaines… Des fontaines, il devait bien y en avoir pour que les voyageurs aillent dans les autres pays! J’avais bien sûr deviné que je ne trouverais pas à manger le long de ma route. Mais de l’eau? Le puits devait être juste un peu plus loin. Je me dis que les grandes personnes devaient avoir soif moins souvent que les enfants, ce qui expliquait l’espacement entre les ravitaillements.
J’avais atteint la forêt de pins. Je touchais presque au but : « par-delà la forêt, la rivière, avait dit oncle Juan, et au bout de la rivière, l’autre pays… » La forêt m’accueillit avec une odeur sirupeuse. Sa ramure filtrait les rayons du soleil, qui, enfin, ne me tombaient plus sur la tête comme autant de gouttelettes de feu. Pour moi, le bois s’était paré de ses plus beaux atours. C’est vrai que je n’y venais pas souvent.
La forêt était belle, mais elle ne recelait pas de fontaine, pas de ruisseau, ni même de ru. Et même si le soleil ne me cuisait plus, j’avais soif. Bien sûr, je savais qu’une rivière coulait au bout de la forêt, oncle Juan l’avait dit. Je continuai à marcher, le cœur un peu moins ardent tout de même. C’est que je n’avais pas encore entendu le ronronnement du courant.
Pour tromper mon ennui, je m’essayai à siffloter. Mes lèvres s’asséchèrent vite et, à court de salive, dépitée, je renonçai. J’observai les fourmis qui marchaient près de mes pieds, portant — toutes proportions gardées — d’imposants chargements. « Avez-vous trouvé les miettes de pain, là-bas? » leur demandai-je à voix haute afin d’occuper le silence. « Pouvez-vous aussi transporter des gouttes d’eau? Avez-vous soif parfois? » Les travailleuses m’ignorèrent.
Le soleil avait maintenant amorcé sa longue descente. Ma famille devait être en train de dîner. Ils avaient peut-être même fini. Les garçons avaient dû mettre du sirop de menthe dans leur eau fraîche, papa et maman devaient boire du vin, et Paloma ingurgiter son lait. Moi, je préférais le sirop de grenadine quand nous en avions. Il avait une belle couleur rouge, et puis son goût était « exquis », comme disait tante Carmen quand elle apportait du chocolat.
Je devais réfléchir. Je m’assis sur un tronc recouvert de mousse et de champignons. J’avais bien suivi le plan de l’oncle Juan. Mon problème, c’est que je n’avais pas pensé à l’eau. L’eau! Et puis, je commençais à avoir mal aux pieds. Je délaçai mes bottines poussiéreuses afin d’en déloger, pour la troisième fois depuis mon départ, les intrus qui s’y étaient réfugiés. « Si vous voulez voyager, trouvez-vous un autre moyen! » leur envoyai-je en les laissant retomber au pied du tronc vermoulu. Mais je n’avais plus le ton à rigoler. Ma tête commençait à bourdonner. Je me sentais en fait un peu étourdie. Ah! si j’avais au moins eu une petite goutte d’eau! Mes yeux fouillèrent la pénombre du sous-bois. Une crevasse remplie de liquide? Il était bien trop tard dans la journée pour que les corolles des fleurs soient encore gorgées de rosée. C’est ça! Les feuilles et les fleurs, demain matin, elles seraient pleines de doux liquide… C’est ce que je boirai! Dans cette pinède, cependant, les feuilles et les fleurs étaient rares. Je décidai de prendre mon courage et ma soif à deux mains, afin de dénicher une petite oasis de verdure. Il se faisait tard, je pourrais donc m’y installer pour la nuit et, au matin, repue de sommeil et d’eau fraîche aspirée à même la verdure, je serais bonne pour atteindre rapidement la rivière, et de là, l’autre pays. À vrai dire, je commençais à oublier le but même de cette quête… J’avais trop soif pour penser à autre chose. J’avais la gorge nouée, le palais pâteux, les lèvres craquelées comme la terre du carré de tomates quand on oubliait de l’arroser. Qui sait, pensai-je en me remettant en route, peut-être la rivière coule-t-elle à quelques pas de moi? Peut-être trouverai-je un maigre ruisseau avant même de trouver une place pour la nuit?
Au bout de quelque temps, épuisée par cette soif qui me tenaillait l’esprit et le corps, je dus me rendre à l’évidence : aucun liquide ne m’apparaîtrait avant la tombée du jour. J’avais tellement soif! La soif de voyage était tout compte fait bien insipide comparée à celle d’être abreuvée.
Je dénichai un coin d’herbe, au hasard d’une éclaircie, et m’y fis un petit lit. Tapie contre un arbre, je glissai mes bras à l’intérieur de mon gilet et plaçai mes doigts sous mes aisselles. Ils étaient au chaud. Je fourrai mon nez dans mon collet remonté. À l’abri, lui aussi, de la morsure du soir. Je me fis un devoir de ne pas verser une larme, je ne voulais pas perdre le peu d’eau qui me restait dans le corps. « Demain, à la rivière », pensai-je en m’endormant. « Demain, à la rivière… Demain, à la rivière fraîche qui coule aussi doucement que la brise chaude sur les vêtements de maman. De l’eau, à boire, demain… » Toute la nuit, je rêvai de fontaines merveilleuses, parées de mille lumières, débordant de sirop de lune. Je rêvai d’un bain chaud, de maman rinçant mes cheveux et de cette eau descendant, frivole, le long de ma bouche sans y entrer… Seul baume, tout là-haut, la nuit m’offrait son ciel étoilé. Scintillant réconfort.
J’avais les yeux fermés, le corps ankylosé. J’avais froid au bout du nez et je sentais la lourdeur de mes bottines sur la peau échauffée de mes pieds. Les heures se bousculèrent.
C’est l’eau qui me réveilla, non pas glissant d’une feuille tendre en fines gouttes jusqu’à mes lèvres entrouvertes, comme j’en avais rêvé, mais en cascade impolie sur mon visage entier. L’averse! En pleine nuit?
J’ouvris les paupières. Papa était là, les yeux cernés, le regard blessé. Il avait glissé sa main usée sous ma tête afin de la relever et faisait couler le contenu de sa gourde le long de ma bouche. Je lui souris. Son visage fatigué s’illumina doucement. Toute la joie du monde y était dissimulée.
— Ça va? articula-t-il d’une voix étrange.
— J’avais soif.
— Ça va, tu es certaine? As-tu mal? Es-tu blessée?
— Non papa. J’avais juste soif, marmottai-je, aspirant plus que jamais au sommeil.
Il me souleva aussi facilement que si j’avais été un tout petit sac d’olives.
— Rentrons, maman s’inquiète. Et José et Piedro te cherchent.
Il avait eu soif lui aussi, je le voyais dans ses traits tirés alors qu’il me berçait de ses bras forts à chaque grand pas nous rapprochant de la maison. Soif de me revoir.
3
Cour d’entrée du Palais
Elle entamait maintenant d’un pas cérémonieux son pèlerinage dans l’enceinte. Elle enfila la large porte coiffée d’un arc en ogive. Un calme provisoire régnait dans la Cour d’entrée. En d’autres temps, ces silences auraient été habités par le hennissement des chevaux et les ordres de leurs maîtres, qui au départ, qui à l’arrivée. Des bancs de pierre avaient d’ailleurs été aménagés afin de permettre aux cavaliers de démonter sans effort, des abreuvoirs prévus pour désaltérer les bêtes.
Le regard de la femme se porta, le temps d’un bref soupir, sur la porte ouverte lui faisant face. Allait-elle s’y engouffrer, pressée comme tous les autres? Le canal du Patio, voilà qui attirait comme des chameaux assoiffés ceux à qui l’on offrait, moyennant un prix, le luxe d’un passage en ces lieux. Les deux avant-cours étaient aujourd’hui devenues de vagues obstacles sur le chemin du plaisir rapide. Une partie de l’œuvre se voyait occultée! Or, ces espaces étaient tout aussi importants pour le pèlerin d’un jour.
Résistant à la tentation, la femme pivota gracieusement et entreprit de visiter l’alcôve. Soulagement! Après avoir jeté un coup d’œil sur ses murs dénudés, elle regagna le carré baigné de lumière.
Un groupe avait envahi l’endroit et se poussait vers la porte suivante. La femme, frôlée de toutes parts, se raidit, paraissant inconfortable dans cette cohue. Ne voulant vraisemblablement rien gâcher de sa visite, elle s’arrêta. Le flot de touristes passa à côté d’elle, ainsi qu’une marée qui, aussi soudainement qu’arrivée, se retire, pour un moment du moins. L’étale offrait son apaisement. L’histoire, marée des hommes, est telle la marée des mers : un incessant mouvement de flux et de reflux, d’étale et de jusant.
Les musulmans étaient arrivés en Espagne en l’an 89 de l’hégire, soit l’an 711 du calendrier grégorien. Débarqués à Gibraltar, ils avaient tour à tour conquis, aimé, puis chéri Cordoue, Séville, Málaga, Grenade… parant du même coup ces belles de ce qu’ils avaient de plus grandiose à leur offrir : la diversité de leurs richesses, le talent de leurs artisans, la science de leurs savants. Des siècles plus tard, pourtant, l’Espagne retournait lentement, mais inexorablement, aux mains des chrétiens. Tolède était tombée, puis Cordoue, Jaén, Arjona, puis Séville, puis Málaga. Petit à petit, une symbiose complexe entre fervents du croissant et porteurs de croix s’était installée dans la péninsule. Dans cette relation nouvelle, le dernier bastion musulman, Grenade, fleurissait sous férule chrétienne. Politiquement instable et militairement moribonde, la ville se targuait, insolemment, d’une économie prospère, d’une agriculture organisée, d’une culture riche, d’une rare érudition. Quel paradoxe! Quel paradoxe que ce jardin, qui deviendrait avec les siècles synonyme de joyau islamique, ait été construit là et en ces temps! Quel paradoxe que ces rencontres qui changent le cours des choses!
Cette colline, auparavant, avait bien connu l’empreinte des hommes et le retournement de sa terre, mais jamais de cette envergure… Alors que la population de Grenade grossissait, nourrie par l’afflux de musulmans expulsés des villes reconquises, des constructions avaient pointé sur la colline de la Sabíka, sœur de la colline du Soleil. Grenade vivait alors sous le règne de Muhammad ibn Yusuf ibn Nasr, fondateur de la dynastie nasride. Judicieux diplomate ayant accepté la souveraineté castillane, le chef de Grenade l’était aussi devenu de tout ce qui restait de l’Espagne musulmane. C’est lui, Muhammad I, qui, fin visionnaire, avait ordonné la canalisation de l’eau du Darro et son élévation sur la colline. Mais les travaux avaient maintes fois stagné, bloqués par l’immensité de la tâche et les problèmes de personnel.
C’est lors de l’une de ces interruptions prolongées, en 1269 du calendrier grégorien, que survint la rencontre fortuite, dans les rues de Grenade, entre un jeune architecte — ayant eu vent de l’impossible ouvrage en cours — et le sultan. En audience impromptue, au grand dam des conseillers, l’impertinent d’à peine vingt ans avait usé d’audace :
— Je vous offre tout ce que j’ai, grand Muhammad, avait affirmé celui-ci d’une voix forte et résolue au passage du chef Nasride.
Amusé, le cavalier s’était arrêté dans un nuage de poussière et avait rétorqué, en dévisageant le marcheur :
— Cela me paraît peu!
— Mon savoir et ma vie, avait osé préciser l’effronté.
— Et à quoi ces deux choses me serviraient-elles?
— À construire ce jardin céleste dont on parle tant.
Le sultan avait hésité. Ce jeune se moquait-il?
— Je vous promets de faire fleurir sur cette colline une résidence somptueuse, grand Muhammad.
Le sultan avait ri de sa fougue, de son innocence, de sa candeur. Las des hommes ternes et cupides qui se présentaient habituellement devant lui et n’offraient au bout de quelques mois que de piètres avancées, Muhammad I avait dérouté toute son escorte :
— Vous voilà donc en charge, à la condition de n’accepter pour seule rémunération que la satisfaction de voir le projet achevé. Et le gîte et le couvert, bien sûr, avait conclu le sultan en éperonnant sa monture, sans même prendre la peine de demander le nom de son nouveau maître d’œuvre.
Vingt ans s’étaient écoulés depuis le premier ordre de canalisation du Darro. Investi du rôle de sa vie, le jeune en mit quinze pour compléter l’ouvrage. Muhammad II, successeur de la dynastie, fort de ce legs, avait ensuite réclamé la construction d’un palais d’été devant servir aux loisirs et au repos, et fournir — de par ses potagers et ses vergers — les récoltes nécessaires aux offices royaux.
Ouvriers, artisans, jardiniers, agriculteurs avaient été convoqués. Alors le Généralife, oasis nourricière et havre de paix, avait émergé, d’entre les figuiers aux larges feuilles galbées, d’entre les palmiers à l’ombre bienfaisante, d’entre les dattiers aux douceurs sucrées, d’entre les poiriers aux chairs juteuses. Mais il ne saurait se contenter d’être un garde-manger paradisiaque assurant le bien-être du corps. Ce jardin repaîtrait aussi tout ce qui est en l’homme.
Loin des clameurs du palais officiel, la vie de la cour était ainsi quiétude et extase. Néanmoins, elle n’était pas sans émoi. La rumeur colportait que ce jardin avait une voix. Bruissement de feuilles, cris d’animaux, craquements de branches, chants d’oiseaux, sonorité des promenades, murmure du vent, musicalité de l’eau… Il est vrai, ce jardin parlait.
Aujourd’hui, le doux son de la nature qui s’éveille, vit ou s’endort était presque en permanence étouffé par la cacophonie des visiteurs impatients, insensibles, ignares. Pourtant, tout ici était musique, pour qui voulait bien prêter l’oreille. Tout ici parlait d’histoire, ce bruit qui court, ce pâle écho des pas passés.
Il lui eût fallu revenir aux petites heures de la nuit. Elle aurait alors entendu l’eau et son jardin lui conter, lui chanter son histoire. Il lui eût fallu revenir aux petites heures de la nuit. Elle lui aurait peut-être raconté sa vie.
J’avais le cœur plein, trop plein, telle une mer grossie par des années de tensions et d’accalmies. J’avais à la fois peur de négliger un détail et de rater l’essentiel. Reviendrais-je? Il ne me fallait rien perdre de tout cela, de cette émotion qui m’envahissait, de ces images qui me traversaient, de mes sens qui s’aiguisaient. C’était une drôle de sensation. Mon corps semblait se réveiller d’un engourdissement dont il n’avait pas eu conscience. Quel envoûtement me gagnait? Je consultai mon plan officiel et abordai ainsi la Cour d’entrée.
C’était un sobre carré. Au centre du mur en face de moi, une porte ouverte commandait la marche des visiteurs. Des accents fleuris, disposés en pots de grès, ornaient le bas des murs autrement fades. La brique avait une couleur de sable du désert, du moins l’idée que je m’en faisais sans y avoir jamais mis les pieds. La vigne serpentait. De chaque côté, des loggias. À gauche, deux arcades en ogive se dressaient. À droite, une simple porte close. Où menait-elle? Plus jeune, je me serais risquée, en tapinois, vers la poignée invitante. Les convenances acquises me poussèrent plutôt à une inspection de la galerie.
Dans la pénombre, une touriste attendait, sur l’un des bancs, les jambes écartées, le bassin avancé au bord du précipice, le visage couvert d’une main molle. Son barda — bouteille d’eau, appareil photo, caméra vidéo, bourse gonflée et laine usée — gisait, épars, à ses côtés. J’étais mi-amusée par sa position précaire, mi-froissée par son manque de retenue. En voilà une qui aurait mieux fait de ne pas quitter son autobus, songeai-je. Le manque de compassion de ma propre réflexion me surprit. D’ordinaire, l’état de cette femme aurait suscité chez moi un minimum d’empathie… Si je tenais ce lieu en haute estime, cela ne signifiait pas pour autant que tous partageaient mon engouement. « L’église n’est sacrée qu’aux yeux du croyant », m’avait un jour dit l’oncle Juan alors que je me plaignais de ceux qui discutaient à voix haute à la bibliothèque. Il m’avait fallu longtemps pour comprendre le sens de sa remarque.
Les murs blanchis à la chaux ne recelant ni textes ni images, je retournai dans la cour. Seul Issa, et encore, aurait pu leur trouver un intérêt! Le groupe de touristes arrivé en autocar, et m’ayant succédé à la billetterie, y était maintenant. Il se pressait autour du guide, qui le gavait d’informations sur la construction et la signification de la place. J’enviais les explications, mais pas au point de me joindre à la cohue. Le rassemblement inopiné entravant le chemin vers la prochaine station, je me résignai à attendre.
Cet endroit clos me rappelait quelque souvenir. Lequel? C’était confus. Je cherchai la réponse dans le détail des murs. Elle ne s’y trouvait pas. J’écoutai le grondement ambiant. Oui. C’était ça, le son. Je n’entendais plus le murmure de l’eau ici.

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