L Eau en commun
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Description

En tenant pour acquis les risques de guerres de l’eau jusqu’à la perspective de pénuries, les auteurs s’interrogent sur les conditions d’une mise en commun, à la fois des problèmes de l’eau et des réponses à leur apporter à l’échelle mondiale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 novembre 2011
Nombre de lectures 2
EAN13 9782760532410
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Presses de l’Université du Québec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2
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Courriel : puq@puq.ca − Internet : www.puq.ca

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Blouin Genest, Gabriel
L’eau en commun : de ressource naturelle à chose cosmopolitique

Comprend des réf. bibliogr.

ISBN 978-2-7605-3239-7 ISBN EPUB 978-2-7605-3241-0

1. Ressources en eau - Exploitation - Aspect politique. 2. Eau - Protection. 3. Droit à l’eau. 4. Ressources en eau - Exploitation - Aspect de l’environnement. 5. Internationalisme. I. Julien, Frédéric. II. Paquerot, Sylvie. III. Titre.
HD1691. B56 2011  333.91  C2011-941958-0



Les Presses de l’Université du Québec reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada et du Conseil des Arts du Canada pour leurs activités d’édition.

Elles remercient également la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) pour son soutien financier.

Mise en pages : Alphatek
Couverture : Michèle Blondeau



2012-1.1 –  Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
© 2012 Presses de l’Université du Québec
Dépôt légal – 1 er trimestre 2012
Bibliothèque et Archives nationales du Québec / Bibliothèque et Archives Canada
1
L’histoire des relations entre les êtres humains et l’eau est longue et complexe 2 . L’histoire des relations entre les êtres humains et l’eau s’est aussi écrite au pluriel : des histoires, diversifiées dans le temps et dans l’espace. Elles sont à la fois histoires de survie et de santé, histoires de déplacements et de communication, histoires de naissances et de morts, histoires de conflits et de solidarités, histoires de culture et d’innovation, histoires de règles, histoires de pouvoir, et pourtant : que nous reste-t-il aujourd’hui de ces riches et complexes relations, sinon une vision rationaliste et utilitaire ? Une vision commune d’une ressource, définie uniformément en quelque point du globe que l’on soit : de combien d’eau avons-nous besoin pour satisfaire nos exigences  ?
Cette vision réductrice de l’eau est-elle véritablement la seule chose que les êtres humains puissent avoir en commun pour l’avenir s’agissant des enjeux de l’eau douce ? Les valeurs communes à l’humanité sont-elles si réduites que nous soyons condamnés à transformer cette ressource vitale en bien rare que le marché se chargera de répartir de manière optimale ? Comment en sommes-nous arrivés là ?
L’EAU, PRÉSENTE DANS LES RELATIONS INTERÉTATIQUES DEPUIS FORT LONGTEMPS
Les êtres humains se sont organisés en communautés, à différentes échelles selon les lieux et les époques, établissant entre eux des lignes de démarcation et d’appartenance plus ou moins fermes selon les relations que ces communautés entretenaient entre elles et surtout selon la conception du territoire propre à chaque culture. L’apparition de l’État moderne toutefois, qui établit sa souveraineté dans le cadre de ses frontières, donne un sens proprement existentiel au concept de territoire, puisqu’il délimite, précisément, l’espace où peut s’exercer légitimement cette souveraineté. Mais l’eau n’en a que faire ; elle est mobile, elle circule, et les États-nations, tout aussi souverains soient-ils, devront s’entendre en bons – ou en mauvais – voisins. C’est d’ailleurs autour de l’eau que s’institueront les premières organisations interétatiques en Europe : la Commission centrale pour la navigation du Rhin (CCNR) est ainsi souvent considérée comme l’organisation internationale la plus vieille au monde (Sciora et Stevenson, 2009, p. 15). Dans la mesure où l’eau ne respecte pas les frontières, la souveraineté a donc dû, dans bien des cas et depuis longtemps, être aménagée et pondérée, pour tenir compte au moins de cette partie de la réalité physique de l’eau et trouver des solutions pacifiques aux conflits qui peuvent surgir entre deux ou plusieurs souverainetés autour d’une ressource partagée . C’est d’abord la considération d’un usage, celui de la navigation, et d’un objectif, celui de la libre circulation, qui détermineront les règles sur lesquelles les États s’entendront.
Avec la multiplication des usages de l’eau, cette appréhension apparaît désuète, puisque c’est alors l’eau en tant que telle qui doit devenir objet de règles. La définition de l’objet, soit la voie navigable, change et le passage vers une conception de l’eau comme ressource – « les ressources en eau » – introduit de fait un changement paradigmatique, puisque la réflexion s’inscrira très largement, à partir de là, dans la logique de la souveraineté permanente sur les ressources naturelles (SPRN). Les États étant souverains par rapport à leurs ressources naturelles du point de vue du droit international, la question devient donc : comment gérer et partager une ressource mobile qui traverse les frontières ?
Dès 1966, en adoptant les règles d’Helsinki (ILA, 1967), l’Association de droit international donnera le ton des discussions qui se poursuivront pendant près de trois décennies au sein de la Commission du droit international. On retrouve dans ces règles, puis dans la Convention sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation , dite convention de New York (1997), et dans les quelques jurisprudences qui interviennent au cours de cette période, les principes reconnus comme coutumiers dans ce domaine du droit international. On pourrait les résumer ainsi : deux principes substantiels, celui de l’utilisation équitable et raisonnable et celui de l’interdiction de dommages significatifs, pour lesquels, en cas de conflit, il semble, d’après la Cour internationale de justice elle-même, que la préséance doive être accordée à l’utilisation équitable et raisonnable (CIJ, 1997).
La convention de New York, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en 1997, n’est pourtant même pas encore suffisamment ratifiée pour entrer en vigueur. Or cette convention est loin d’innover. Elle demeure empreinte à la fois du principe de souveraineté et de la conception de l’eau comme ressource à exploiter, comme le montre bien la préséance accordée à l’utilisation sur la protection que nous venons de mentionner. Elle n’utilise pas explicitement le concept de bassin versant, même si celui-ci a été largement évoqué dans les négociations ayant mené à ce texte ; les eaux souterraines n’y sont considérées que si elles sont clairement liées aux eaux de surface. Ce qui fera dire à Stephen McCaffrey, rapporteur spécial de la Commission du droit international pendant sept ans pour la rédaction de cette convention, que :
[…] la communauté internationale a un intérêt marqué pour cette ressource, incluant sa protection et sa répartition équitable. Ce serait aller trop loin dans l’état actuel du droit international que de suggérer que l’ensemble de l’eau douce soit res communis 3 . Il s’avère cependant impératif que les États commencent à concevoir le cycle hydrologique de cette manière (McCaffrey, 2001, p. 53) 4 .
Qui plus est, la convention de New York ne fait aucune place à l’idée, proposée dès 1992 par McCaffrey (1992), que l’accès à l’eau puisse être un droit humain universel.
Après toutes ces années à examiner les enjeux internationaux autour de l’eau, McCaffrey en arrive donc à considérer essentielles deux remises en cause de notre conception de l’eau : d’une part, la prise en compte de la globalité du cycle hydrologique, le caractère systémique donc, de l’objet dont on parle, et d’autre part, la reconnaissance de l’accès à l’eau en tant que droit humain malgré l’absence de toute mention dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.
LA « CRISE » : SA DIMENSION HUMAINE ET SA DIMENSION ENVIRONNEMENTALE
Mais les débats autour de l’eau à l’échelle internationale ne se limitent pas, loin de là, aux questions de rapports plus ou moins conflictuels entre États, et ce n’est certes pas cette dimension qui a fait émerger, principalement, l’idée d’une « crise mondiale de l’eau », bien que le spectre des « guerres de l’eau » en découle en partie.
Dès la fin des années 1960, c’est le mode de développement occidental qui retient l’attention, et le risque de l’extension de ce modèle à l’échelle planétaire : le fameux Voici le temps d’un monde fini (Jacquard, 1991), comme l’interpellation Halte à la croissance ? du Club de Rome (Meadows et al., 1972) expriment cette préoccupation, fondée sur des observations relativement inquiétantes quant à la dégradation des ressources et de l’environnement planétaire. S’agissant de l’eau, on constate notamment que l’utilisation de cette « ressource », pour laquelle nous n’avons inventé aucun substitut dans la plupart de ses fonctions, augmente en fait deux fois plus vite que la croissance de la population.
En 1977, cinq ans après la conférence de Stockholm sur l’environnement, les Nations Unies convoqueront pour la première fois une conférence mondiale sur l’eau, conformément aux vœux exprimés lors des conférences sur l’alimentation (Résolution 3348, 1974) et sur les établissements humains (Habitat, 1976) : la conférence de Mar del Plata, en Argentine, qui affirmera « [q]ue tous les peuples, quels que soient leur stade de développement et leur situation économique et sociale, ont le droit de disposer d’eau potable en quantité et d’une qualité suffisantes pour répondre à leurs besoins essentiels » (Mar del Plata, 1977, p. 65) et « [q]u’il est universellement reconnu que la possibilité de disposer de cet élément est essentielle à la vie humaine et au développement complet de l’être humain, en tant qu’individu et en tant que membre de la société » ( Id. ).
C’est que les inquiétudes entourant l’état de cette ressource vitale sont nourries, entre autres, par sa dégradation accélérée puisque, comme l’air, l’eau a servi et sert encore de « poubelle » aux êtres humains. La pollution de l’eau rend inutilisable une part importante de cette « ressource », mais la disponibilité de cette dernière est également menacée par l’intensification de son utilisation dans l’agriculture avec la révolution verte et par l’urbanisation, qui entraîne une augmentation de la consommation domestique, en plus d’exiger des infrastructures de plus en plus sophistiquées qui font cruellement défaut en de nombreux points du globe. Bref, les êtres humains prennent conscience que l’eau est une ressource limitée, même si elle se recycle constamment.
La dimension environnementale et la dimension humaine, au-delà de la stricte question du partage entre États, demeureront à partir de cette période au centre des préoccupations internationales et nourriront l’idée de « crise mondiale de l’eau » qui s’impose dans les années 1990 (Linton, 2004), malgré la reconnaissance de situations fortement différenciées selon les pays et les régions : pollution et dégradation dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement, proportion alarmante de la population mondiale n’ayant pas accès à l’eau potable et à l’assainissement, dégradation et surutilisation des eaux souterraines sur presque tous les continents serviront, entre autres, à construire cette idée de crise mondiale, par-delà les caractéristiques particulières des multiples enjeux de l’eau localisés.
Mais c’est peut-être l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire 5  (MEA, 2005) qui illustre le mieux la transformation de la perspective internationale, d’un enjeu interétatique à un enjeu global, lié à nos modes de développement. On y constate qu’« [a]u cours des 50 dernières années, l’Homme a généré des modifications en ce qui concerne les écosystèmes de manière plus rapide et plus extensive que sur aucune autre période comparable de l’histoire de l’humanité » (MEA, 2005, p. 1) ; que 60% des services écosystémiques qui soutiennent la vie sur la planète sont en cours de dégradation ou utilisés de manière non durable ; que deux services écosystémiques en particulier ont largement dépassé les seuils de soutenabilité, soit les pêcheries et l’eau potable ; que les changements systémiques entraînent de nouvelles maladies ; que la demande continue d’augmenter, sur des écosystèmes dégradés ; et que l’ensemble des dégradations (industrialo-agro-urbaines) se conjugue avec les changements climatiques (MEA, 2005).
La compréhension de cette « crise » est donc bien construite, dans sa désignation même, car ce qui est en crise, en pratique, n’est pas l’eau pour ce qu’elle est, mais bien le rapport que les êtres humains entretiennent avec elle et entre eux. Ce qui est en crise, c’est bien notre mode d’être au monde, notre mode de développement, qui ne peut en aucun cas se satisfaire des limites de la planète et de la considération des écosystèmes planétaires autrement que comme des « ressources » à notre disposition pour ce développement, qu’il s’agit de répartir de manière optimale.
Qualifier ainsi la situation de « crise mondiale de l’eau », en dirigeant les projecteurs sur la « ressource » qui ne suffirait pas à nos « besoins », plutôt que sur les modes de développement que nous avons choisis , déterminera largement les voies de solutions qui seront envisagées pour faire face à ladite crise, puisqu’il ne s’agit alors pas de choisir ou de modifier des choix antérieurs, mais bien de gérer une ressource devenue « rare ». Le PDG de Nestlé, lors d’une réunion à Davos, l’a exprimé de manière limpide en affirmant que de son point de vue, le défi qui nous confronte dans le domaine de l’eau est de répondre à tous nos besoins (Davos, 2009). Sous-jacente à la construction de cette crise mondiale de l’eau, ce sont donc des considérations de gestion  – comment, par quelles méthodes, répondre à tous nos besoins – et non de réels enjeux politiques – si nos usages dépassent la capacité de la planète à nous soutenir, quels choix effectuer ? – qui orientent à la fois le discours et l’action. On s’aperçoit ainsi qu’il y a bien un lien entre le fait que la crise soit construite d’une certaine manière et le type de réponses qui en ressortent. Construite en effet sur la considération de l’eau comme « ressource », soumise à la souveraineté des États et dont la fonction est essentiellement de nous servir, d’être utilisée pour nos besoins, la réponse possible à une crise ainsi construite, même qualifiée de mondiale, ouvre difficilement la possibilité de réponses réellement communes .
La possibilité de penser des solutions en commun se trouve d’autant plus réduite, à travers une telle définition du problème, que les États s’avèrent particulièrement jaloux de leur souveraineté sur leurs ressources naturelles. Si cette constatation peut s’appliquer dans de nombreux domaines environnementaux, s’agissant de l’eau, ils apparaissent particulièrement frileux, à telle enseigne qu’ils ont explicitement refusé, lors du sommet de la Terre de Rio en 1992, de considérer l’idée d’une convention mondiale sur l’eau (Sironneau, 1993, p. 69.). Et pourtant, l’eau est bel et bien un problème commun.
LE CANADA, PAYS DE RESSOURCES
À travers la diversité des problématiques localisées de l’eau sur la planète, le Canada occupe une place bien particulière. Ainsi, « [e]n 1995, des régions telles que le Canada jouissaient d’une disponibilité en eau d’environ 170000 mètres cubes d’eau par habitant et par an » (Shiklomanov, 2000, p. 122). Avec une densité très faible de population sur son territoire, le Canada a connu, depuis sa fondation, un développement reposant largement sur l’exploitation des ressources naturelles. Dans la perspective de la « crise mondiale de l’eau » telle qu’elle s’est construite, le Canada serait donc privilégié par le fait de détenir une part importante d’une ressource rare destinée à être exploitée.
Au Canada, les enjeux de l’eau comme ressource se sont déclinés à la fois en matière de partage territorial et de partage de compétences. Ainsi, le traité de 1909 sur les eaux limitrophes entre le Canada 6  et les États-Unis visait-il à organiser, à partager l’usage de ressources communes entre ces deux voisins partageant une immense frontière. Il intervient précisément dans cette période, dont nous avons parlé précédemment, où les usages se multipliant, il s’agit de les gérer pour qu’ils n’entrent pas en conflit, et prévoit de prioriser certains usages par rapport à d’autres.
Mais le Canada étant une fédération et la constitution canadienne prévoyant la compétence des provinces sur les ressources naturelles, l’eau sera également un enjeu important de compétences, qui se verront découpées entre le fédéral et les provinces suivant une logique à la fois territoriale (les eaux transfrontières sont de juridiction fédérale) et fonctionnelle (la navigation étant de juridiction fédérale par exemple). Il sera dans ce contexte difficile de concevoir l’élaboration d’une véritable politique canadienne de l’eau.
Dans cette logique ambiguë de ressource naturelle relevant de la souveraineté, mais également « à exploiter », la seconde moitié du xx e siècle verra se multiplier les projets et les controverses autour du potentiel d’exportation de l’eau. Bien qu’économiquement non réalistes, ces projets et les réactions qu’ils suscitent montrent de manière récurrente la tension sous-jacente à la considération de l’eau comme ressource, à la fois attribut de la souveraineté et bien de commerce potentiel, et ce, jusqu’à l’adoption de l’ Accord de libre-échange nord-américain , suite auquel cette tension culmine et amène le gouvernement canadien à adopter une loi visant à interdire tout transfert interbassin (Bakenova, 2008).
Donnant ainsi la priorité au principe de souveraineté sur celui de liberté des échanges entre les deux principes s’appliquant aux ressources naturelles à l’échelle internationale, le Canada apporte donc, pour trancher la controverse, une réponse à la mesure de la définition du problème, inscrite dans le paradigme de l’eau-ressource, qui n’ouvre aucunement la perspective d’une réponse en commun à un problème commun, y compris à l’échelle de sa propre communauté politique. Considérant l’eau au titre des ressources naturelles, le Canada a choisi tout simplement, pour l’heure, de ne pas l’échanger, ce qui n’apporte aucune réponse aux problèmes engendrés par la considération de l’eau comme ressource à l’intérieur même de ses propres frontières, notamment quant aux nombreuses utilisations de l’eau dans sa fonction de « poubelle », caractéristiques d’une perception d’abondance, que l’on pense à la dégradation de l’eau par les processus de production de pétrole à partir des sables bitumineux, aux autorisations de déversement aux entreprises minières de leurs déchets toxiques dans les lacs (Fransciscans International, 2008, p. 4) que le Canada octroie… souverainement, sans qu’une véritable politique canadienne de l’eau ne soit jamais discutée. L’absence de politique ne signifie donc pas absence de conséquences, au contraire : l’absence de politique digne de ce nom signifie de fâcheuses conséquences, situation dont le Canada fait l’expérience depuis plusieurs années.
Cette incapacité à concevoir l’eau autrement que comme une ressource devant être gérée rationnellement nourrit également les positions canadiennes sur la scène internationale. Ainsi, selon le sommaire officiel de l’ONU sur le déroulement de la session de 2002 de la Commission des droits de l’homme, concernant le fait que le Canada ait été le seul à voter contre une résolution visant à nommer un rapporteur spécial sur la question du droit à l’eau en tant que droit humain, la représentante du Canada, M me Marie Gervais-Vidricaire, a affirmé, pour justifier le vote canadien, que :
Le Canada s’inquiétait aussi fortement que l’introduction d’une dimension internationale dans la portée du mandat du rapporteur spécial soit trop large et puisse conduire à laisser sous-entendre que les États n’auraient pas un droit pleinement souverain sur la gestion de leurs ressources (CHR, 2002).
Sans véritable politique nationale, le Canada semble donc réticent également à se lier par des accords ou des conventions internationales en ce qui concerne les enjeux de l’eau. Il n’a pas, non plus, ratifié ni la convention de New York précédemment mentionnée ni la Convention sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux (Convention d’Helsinki, 1992) ou son protocole sur la santé (Protocole de Londres, 1999), pourtant négociés au sein de la Commission économique pour l’Europe dont il est membre. Bref, si le Canada peut être perçu dans d’autres domaines comme un pays « citoyen du monde », fortement engagé dans la conduite collective des affaires internationales, sa réticence à s’engager collectivement dans le domaine de l’eau apparaît paradoxale. On peut dès lors légitimement s’interroger sur les fondements d’une telle posture, notamment lorsqu’est largement affirmée et soutenue l’existence d’une crise mondiale de l’eau, crise qui devrait inciter tous les pays à l’engagement.
LA COMPRÉHENSION DES FONDEMENTS D’UN PARADOXE
Tenant « pour acquise » l’affirmation selon laquelle il y a effectivement crise mondiale et qu’il faut donc agir, trouver des réponses à cette crise, nous nous interrogerons ici plutôt sur les conditions d’existence d’un « commun » implicite à cette crise mondiale. C’est d’une mise en commun à la fois des problèmes et des réponses à leur apporter, de la part de la « communauté internationale », composée d’États souverains censés représenter les peuples de cette planète, dont il sera principalement question ici.
Le point de départ de la problématique se situe du côté du positionnement de l’enjeu en termes de « crise mondiale de l’eau ». Dans un tel contexte, on pourrait, du point de vue de la logique, s’attendre à des réponses mondiales de la part des États. Reconnaître que l’on a un problème en commun laisserait supposer que l’on cherche à trouver et à mettre en œuvre des solutions en commun .
Si l’institution d’une communauté politique peut se faire, entre autres, par la conscience des problèmes communs, une communauté politique par la négative en quelque sorte, on pourrait penser que la « crise mondiale de l’eau » puisse donner lieu à une telle « mise en commun ». Or, en ce qui concerne l’enjeu de l’eau, s’il semble bien y avoir une certaine reconnaissance de problèmes communs, les réticences à définir en commun des solutions semblent assez largement partagées. Le défi sera donc de chercher à comprendre pourquoi une reconnaissance des problèmes communs n’amène pas la recherche de réponses communes.
Paradoxalement, on l’a vu, c’est l’inverse que l’on observe de la part du Canada, qui ne contribue que marginalement à l’élaboration et à la mise en place des politiques et des normes mondiales/internationales liées à l’eau autrement qu’en matière d’aide internationale. On peut légitimement interroger une telle attitude de la part d’un État qui, par ailleurs, collabore régulièrement à la gouvernance mondiale dans d’autres domaines.
L’interrogation qui en découle, et qui est à l’origine de ce livre, peut donc se formuler ainsi : « Pourquoi un pays comme le Canada ne s’implique-t-il pas plus activement en ce qui concerne l’élaboration des politiques mondiales/ internationales liées à l’eau ? » De cette question naît le postulat suivant : il est possible que la manière dont le Canada définit son intérêt national en ce qui concerne l’eau exclut de facto les normes mondiales/internationales, et donc l’engagement direct du Canada en ce qui les concerne, ce que laisserait supposer notamment la position de ce pays dans le débat international sur la reconnaissance du droit à l’eau au titre des droits humains.
Nous soutenons l’hypothèse que le Canada a une compréhension de son intérêt national concernant l’eau qui s’inscrit dans un contexte particulier et qu’elle est donc construite, de même qu’une conceptualisation dominante de l’eau qui empêche toute mise en commun au-delà d’une gestion par le marché. Les fondements principaux de cette compréhension particulière semblent être, d’un côté, la perception d’une grande possession de ressources hydriques de sa part, d’être bien « doté » en quelque sorte, et de l’autre, une domination de la souveraineté territoriale comme facteur principal de la définition de l’intérêt national canadien. Dans cette construction, il y a donc une domination de la conception de l’eau selon une logique de ressources, dont les conséquences sont majeures quant à la définition du problème de l’eau et aux réponses possibles à apporter à la supposée crise mondiale de l’eau. Nous prétendons donc que la déconstruction de ces deux perceptions s’avère essentielle à un engagement canadien dans le développement du droit international et de la politique mondiale de l’eau.
Mais si l’eau, et la politique canadienne à cet égard, constituent le point de départ de ce projet, c’est avant tout pour nous permettre de réfléchir à ce que l’humanité a en commun. L’objectif est donc d’analyser les outils et les moyens dont nous disposons pour apporter des solutions aux problèmes communs, et d’examiner les effets d’une telle communauté sur la souveraineté des États, bref, de réfléchir aux conditions et au sens, en somme, d’une cosmo-politique, à partir de l’enjeu de l’eau.
Nous sommes d’avis que le déplacement de la perspective d’analyse de l’enjeu de l’eau vers ce que l’on peut appeler une « optique cosmopolitique » permet de dénationaliser l’analyse de l’enjeu de l’eau, et donc de suggérer des pistes de réflexion afin de penser et de réfléchir « l’eau en commun ». Il importe, pour établir cette optique cosmopolitique, de penser l’eau autrement que comme seule ressource, par l’intermédiaire de la domination de l’État-nation comme perspective d’analyse et du marché comme réponse légitime que cela suppose. Pour ce faire, trois étapes principales nous semblent nécessaires.
Nous étudierons tout d’abord les assises théoriques et conceptuelles du cosmopolitisme. Cet examen nous permettra de différencier les formes de cosmopolitisme ainsi que leurs conséquences au niveau analytique. Afin d’établir cette cosmo-politisation de l’eau, nous analyserons ensuite la conceptualisation même de l’objet eau, montrant par là son caractère socialement construit et les conséquences de la construction actuellement dominante. Nous soulignerons ainsi la domination de sa compréhension comme ressource sous souveraineté, devant être gérée par le marché, paradigme influençant profondément les solutions apportées à la supposée crise mondiale de l’eau. Nous retracerons ce paradigme et ses avatars à travers les deux perspectives principales utilisées pour traiter de l’enjeu de l’eau au niveau mondial : la gestion intégrée des ressources en eau (GIRE) et le commerce de l’« eau virtuelle ». Nous traiterons ensuite des fondements juridiques et politiques de la considération d’une forme de « commun » au-delà de l’espace national à travers des catégories construites dans les dernières décennies pour d’autres enjeux que l’eau. Nous retracerons les balbutiements de ce commun à travers les concepts de « ressources partagées », de « patrimoine commun de l’humanité », de « patrimoine mondial de l’Unesco » et de « préoccupation commune de l’humanité », pour évaluer la portée réelle de ces différentes formes de commun et leur concordance avec le cosmopolitisme. Nous aborderons ensuite les différentes perspectives pour penser au-delà de l’eau-ressource, notamment par l’intermédiaire de la conception de l’eau comme système de soutien à la vie.
Notre objectif est de retracer la constitution de cette réalité cosmopolitique de l’enjeu eau , enjeu dont la compréhension dominante comme ressource devant être régulée par le marché affecte profondément la possibilité d’une réelle mise en commun.


1  La publication de ce livre a été rendue possible avec le soutien financier d’une subvention du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

2  Si ces relations touchent tant les mers que les eaux continentales, cet ouvrage a néanmoins pour objet spécifique l’eau douce, celle des lacs, cours d’eau et aquifères.

3  Le concept de res communis vient du droit romain : il se traduit par « chose commune », et la chose, contrairement au bien, est exclue du commerce.

4  Les citations en langue anglaise ont été librement traduites par les auteurs.

5  Il s’agit d’un programme international de travail dont on peut trouver toute la démarche à : < http://www.maweb.org/fr/History.aspx >.

6  Plus précisément, à l’époque, le traité fut officiellement signé par le Royaume-Uni en lieu et place du « Dominion du Canada ».
Dans ce chapitre, nous examinerons les fondements conceptuels et théoriques sous-jacents à la mise en commun de l’eau. Après avoir abordé la question de la communauté politique et du vivre-ensemble, de l’espace collectif au-delà de l’État-nation et des différents sens du terme de « commun », nous engageons notre réflexion sur le terrain de l’approche théorique ayant pris le nom de cosmopolitisme. En abordant les différentes formes de cosmopolitismes, nous mettons en lumière la nécessité de circonscrire un nouveau mode d’analyse dénationalisé dans l’étude des enjeux globaux liés à l’eau. Notre argument principal est que pour penser l’eau autrement, il est nécessaire de changer la perspective d’analyse (la « lunette » analytique) pour se diriger vers le cosmopolitisme comme approche méthodologique. La cosmopolitisation de l’eau permet ainsi de tendre vers un commun référant réellement au vivre-ensemble à l’échelle du système concerné et d’amorcer de la sorte une réflexion qui s’inscrit au-delà des réponses internationales, et hautement limitées, déjà apportées à la problématique de l’eau à l’échelle mondiale.
1.1. L’ESPACE DES BIENS COLLECTIFS RÉINVENTÉ : QUEL COMMUN POUR QUELLE COMMUNAUTÉ ?
Si la politique doit être aussi et encore, sur le plan mondial, « […] l’effort commun d’un ensemble humain pour vivre selon une norme acceptée du juste », selon les termes de Gérard Mairet (1997, p. 191), la problématique des biens communs et de leur sens prend ici toute sa dimension. Cette question est particulièrement importante lorsqu’on aborde l’enjeu de l’eau à l’échelle mondiale, puisque nous nous situons dans un contexte où, précisément, cet espace public qui peut assurer la délibération permanente autour du juste et du légitime n’existe pas ( Ibid. , p. 207). Plutôt que « l’instabilité constitutive de la res publica  » ( Ibid. , p. 208) propre à l’indétermination démocratique, c’est l’inexistence même de cette res publica qui caractérise la scène internationale. Aucun statut légitime et faisant autorité, si ce n’est qu’il s’agit d’une « ressource » à exploiter, ne fait consensus concernant l’eau. Dans ce domaine, aujourd’hui, tous les concepts semblent piégés, à des degrés divers, par leurs relations conceptuelles ambiguës avec l’État, la souveraineté, le marché ou le système économique libéral. Le terme « bien » lui-même ne semble plus vouloir restituer l’idée recherchée lorsqu’il est affublé de l’adjectif commun. Étienne Le Roy nous rappelle ainsi avec pertinence que :
L’expression « biens communs », « biens publics » est un non-sens, en raison de la définition donnée au mot « bien » par les juristes […] Ils imposent la distinction suivante entre « chose » et « bien » : une chose ne devient « bien » que si elle réunit deux conditions, détenir une valeur pécuniaire et être susceptible d’appropriation, au sens d’aliénation […] Le terme de « biens publics » est donc inadéquat s’il s’agit de réagir à l’envahissement par la logique du marché […] Dans son acception juridique ordinaire, la notion de « bien » implique la marchandisation (Le Roy, 2001, p. 31) 1 .
Et puis au singulier, le bien, particulièrement « le bien commun », largement marqué par la tradition chrétienne et cherchant à nommer les finalités des communautés d’un point de vue moral, aura servi de justificatif à presque toutes les idéologies 2 . Les difficultés à nommer la chose partagée en commun reflètent une forme de déni d’existence plus que d’indétermination, c’est-à-dire « […] la suspension de toute nécessité, voire de toute légitimité de choix politiques effectifs » (Nancy et Bailly, 1991, p. 91).
Quant au qualificatif accolé au substantif de « bien », il donne lieu, lui aussi, à des interprétations multiples : commun ou public ? Des différences majeures sont en jeu ici. Le sens et la portée varient selon que l’on se situe sur le terrain économique ou politique. En économie, les termes de « commun » et « public » ont un sens précis, le second désignant les biens dont l’usage par les uns ne limite pas l’usage par les autres, situation de non-rivalité et de non-exclusion (Gabas et Hugon, 2001, p. 42) 3 , alors que le qualificatif de commun s’applique généralement, dans cette discipline, à des biens qui ont la caractéristique principale des biens économiques, c’est-à-dire la rareté 4 , sans être soumis, par ailleurs, à l’appropriation individuelle 5 . Sur le plan politique, le qualificatif de « public », plus que ceux de « commun » ou « collectif », suppose la définition politique, dans un espace « public », de ces « biens » ou de ce « bien ». Les termes de « collectif » ou de « commun » servent souvent à désigner des groupes en l’absence d’espace politique – association, coopérative, communauté linguistique ou religieuse, etc. –, excluant ainsi l’appropriation individuelle, mais non l’appropriation en tant que telle 6 . C’est, dans la tradition anglo-saxonne, le terme de « public » qui qualifie le trust , destiné à dépasser la propriété et à désigner un « gardien », pour un en-commun universel, inaliénable même par l’État lui-même, soit-il restreint à la communauté nationale.
Le collectif, celui de la communauté politique qui se veut universelle, sans exclusion, a subi une large disqualification 7  et semble même avoir perdu la faculté de se nommer, dans « l’avoir » à tout le moins : « Le bien, terme aux multiples facettes, est […] soit nié, soit tiré vers la propriété, et se fige sur son sens juridico-économique capitaliste » (Lille et Verschave, 2003, p. 94). En l’absence d’espace politique et de communauté d’appartenance, les biens publics/communs mondiaux seront nécessairement définis selon les paramètres économiques, c’est-à-dire en fonction strictement des défaillances du marché et sans dépassement de l’appropriation 8 , alors que, précisément, l’interdépendance planétaire exige aujourd’hui de transposer ce débat sur le plan mondial. Cette conception réductrice des bien publics/communs est tout à fait perceptible en ce qui concerne l’eau, particulièrement avec la domination de sa conception comme « ressource 9  » qui pousse à l’appropriation, à la marchandisation et à l’exploitation. Pour élargir la considération et situer la discussion dans la perspective d’une véritable communauté politique, ce qu’il faudrait donc chercher à faire, c’est plutôt « […] définir d’abord les biens et les maux publics à partir de droits et de besoins sociaux, dans une vision écologique qui soit au moins “soutenable”, et en déduire ce que l’on demande à l’économie d’assurer » (Lille et Verschave, 2003, p. 95), et non l’inverse.
Or le constat de fait que l’interdépendance entre les États induit une transnationalisation des problématiques, où l’intérêt public ne peut plus être poursuivi dans le cadre des États nationaux, n’a pas entraîné un déplacement identique de l’espace politique de définition de cet intérêt public au-delà de l’État souverain. S’il est vrai qu’une diversité de plus en plus grande d’acteurs, à l’échelle mondiale, joue un rôle crucial pour imposer certains enjeux à l’agenda, il reste que, dans le cadre de la mondialisation 10 économique, un certain nombre de fonctions auparavant assumées par les États nationaux, y compris pour le bon fonctionnement d’une économie libérale, ne sont plus assumées par personne (Jayasuriya, 1999). Cette diversification des acteurs n’est évidemment pas suffisante, ne serait-ce que sur le point de l’ultime ténacité de la souveraineté territoriale, pour façonner une communauté politique effective. Cet aspect est problématique, car comme le rappelle Monique Chemillier-Gendreau :
Ce qui est paradoxal dans l’actuel rapport propriété/souveraineté, c’est qu’il produit deux effets contradictoires. Maillant les sociétés humaines et les espaces, les souverainetés opposent un universel national à la pensée d’un « en commun » universalisé. Dans le même temps, se voulant le garant maximum de la propriété privée, la souveraineté a construit son propre piège. Recevant de l’État le droit de s’enrichir et le poussant toujours plus loin, les individus et les groupes ont enjambé les frontières et affaibli les souverainetés. La problématique de la liberté collective s’y est engloutie, aussi bien dans les communautés nationales que dans la recherche d’une introuvable communauté universelle (Chemillier-Gendreau, 2002, p. 123).
Paradoxe majeur pour la pensée d’un en-commun, il s’ensuit qu’il est extrêmement difficile d’imaginer un sens de la communauté inclusive qui ne soit pas contraint par le double spectre de la souveraineté inaliénable et de la pluralité potentiellement indépassable des êtres humains composant l’humanité. Les conséquences de l’interdépendance objective nous rattrapent cependant, ce qui est bien visible notamment avec les enjeux environnementaux planétaires reconnus tels que les changements climatiques, mais qui est tout aussi incontestable avec la crise mondiale de l’eau. L’émergence de problèmes mondiaux relevant de la logique des biens publics, même dans la définition restreinte des économistes, rend la question incontournable (Brown-Weiss, 1989, p. xix), qu’il s’agisse de la santé publique ou des marchés financiers. Pour ce qui est de l’enjeu de l’eau, même si la nature systémique, donc globale, du cycle hydrologique 11  est scientifiquement reconnue, on continue à traiter l’eau comme relevant essentiellement de l’échelle nationale. Un espace politique mondial légitime s’avère pourtant essentiel afin de permettre le dépassement de la contradiction entre la nature de l’objet et le mode d’organisation politique. Cette contradiction souligne que bien des enjeux ne peuvent plus se résoudre dans les espaces politiques nationaux existants, car « [d]eux conceptions des biens publics mondiaux s’opposent, qui renvoient à deux mondes différents, celui du marché et celui d’un patrimoine commun et universel » (Gabas et Hugon, 2001, p. 44).
Pour l’heure, la « mondialisation » à l’œuvre correspond largement à l’idéologie libérale selon laquelle la seule manière de protéger les biens communs reste leur appropriation privée, considérant que l’application des règles du marché pourra, seule, résoudre la problématique des biens publics 12 , malgré le fait que l’histoire fournisse de nombreux exemples du contraire, y compris sur le plan international 13 .
Pourtant, les droits humains sont de plus en plus largement revendiqués comme critères effectifs de la détermination de l’intérêt public et des biens publics à l’échelle universelle. Pour certains, même s’il est impossible d’appliquer largement des principes de justice distributive sur le plan international, non seulement parce que la souveraineté constitue une barrière à l’atteinte d’objectifs définis plus globalement, qui exigeraient des règles de définition communes (Follesdal, 1991, p. 185 et suivantes), mais aussi au vu de la diversité du monde, ceci ne s’applique qu’au-delà de la mise en œuvre des droits humains qui constituent un critère universellement reconnu 14 . Les frontières ne seraient signifiantes en matière de justice distributive qu’au-delà de la limite de la mise en œuvre des droits humains ( Ibid. , p. 188). Le bien public universel serait ainsi défini sur la base de son caractère essentiel aux droits, eux-mêmes universels 15 .
Or ces deux tendances ne sont guère compatibles, puisque la conception de bien privé ou de « produit » attachée à la notion de bien commun/ public ne peut induire le sens de la responsabilité qui doit s’attacher aux biens communs/publics. Les critères de détermination des biens collectifs à l’échelle mondiale nous manquent pour dépasser cette contradiction. Les biens publics comme le bien public émanent généralement d’un système politique organisé qui le/les définit et détermine les règles devant s’y appliquer. Pour être opératoire, la fiction du droit doit traduire « un sens collectivement décidé » (Ost, 1995, p. 19), et « […] ce qui s’imposerait, au vu des scénarios, comme “intérêt” commun, [c’est] au premier chef l’ensemble des règles (et des institutions nécessaires à leur application) permettant d’assurer la survie et la reproduction des sociétés humaines » (Vinokur, 2001, p. 70).
Or à la fois du point de vue d’un intérêt public universel à la survie de l’humanité, et du point de vue des droits humains comme critère, l’eau douce devrait à l’évidence être considérée au titre des biens publics. Mais pour ce faire, il est absolument nécessaire de repenser notre mode de compréhension des rapports sociaux au sein et entre communautés existantes afin de pouvoir penser sa compréhension au-delà du cadre national. Bref, s’agissant ici de définir des biens publics « politiques », c’est-à-dire choisis en fonction de finalités poursuivies et non déterminés par des caractéristiques économiques, c’est bien l’espace politique qu’il s’agit de penser au-delà de l’État.
1.2. L’HUMANITÉ ET LA COMMUNAUTÉ POLITIQUE : DU VIVRE-ENSEMBLE À LA PERSPECTIVE COLLECTIVE DE L’AVENIR
Aujourd’hui, la question fondamentale du politique, celle des conditions du vivre-ensemble, de la mise en forme de la coexistence dans une société donnée (Poltier, 1997, p. 56), se pose de plus en plus à l’échelle mondiale (Revault D’Allonnes, 2002, p. 56). Pour autant, l’utilisation aujourd’hui fréquente du terme de « communauté internationale » cache mal le fait que les ingrédients d’une réelle et effective « communauté » ne sont pas véritablement présents : délibération du sens du monde commun (Arendt, 2007), cohésion, objectifs communs, esprit de solidarité ne sont pas les caractères dominants de la scène internationale telle qu’elle nous apparaît quotidiennement. Une chose est certaine, on ne peut confondre cette communauté internationale affirmée avec ce que Nancy et Bailly ont appelé « […] la communauté comme tâche et comme responsabilité ontologiques de l’ être -en-commun » (1991, p. 80). Se pose donc ici le problème, à la fois conceptuel et pratique, d’un en-commun à l’échelle internationale.
Dans le cadre national, cet en-commun trouve son actualisation dans la relation individu/autorité, et se réalise notamment par l’entremise de la défense des droits. Cette relation s’articule ici par le fait que « […] la souveraineté du pouvoir ne se justifie que par le bien des personnes. Paradoxalement, il est donc nécessaire de défendre la transcendance de l’autorité politique si on veut protéger les droits de la personne » (Deswarte, 1988, p. 1307). Ce paradoxe de la nécessité d’une autorité politique nationale et restrictive pour défendre un enjeu commun apparaît d’autant plus central sur le plan international que ni l’ordre « […] qui est acceptation de l’autre, d’une norme commune », ni la justice, « […] qui consiste à attribuer à chacun ce qui lui revient » (Deswarte, 1988, p. 1307), ne sont fondés, à cette échelle, sur une autorité légitime et acceptée par tous. La possibilité d’un en-commun au niveau mondial est donc limitée par cette absence d’autorité légitime. Cela nous rappelle entre autres que ni l’existence de ce que l’on appelle une société civile mondiale, pas plus d’ailleurs que l’existence d’un tissu institutionnel international 16 , ne sont les gages de l’existence d’une communauté politique (Murphy, 1999, p. 168).
Pour certains, ce qui fait donc défaut sur la scène internationale, ce sont les mécanismes et les processus nécessaires à l’institution d’une véritable autorité politique reconnue et acceptée comme telle. Pourtant, cette absence d’autorité politique est également caractéristique, dans les faits, de nombreux États nationaux à travers le monde, ce qui n’empêche en rien la reconnaissance internationale de leur existence en tant qu’État représentant une communauté (Stegenga, 1993, p. 2). Ce problème illustre l’ampleur du défi lorsque l’on aborde l’enjeu de la possibilité d’un en-commun à l’échelle internationale : « Peut-on élaborer un droit mondial avec une majorité de pays non démocratiques ? […] C’est un problème majeur : moins de la moitié des 185 [192] États membres de l’ONU jouissent d’élections libres et respectent un minimum de droits civiques » (Delmas-Marty, 1999, entrevue de Hecht, p. 46). Sans vouloir limiter la démocratie à la tenue d’élections libres, il apparaît tout de même frappant que ce minimum vital ne soit pas partagé par la majorité des États voués à appartenir à cet en-commun.
Trop souvent cependant, la comparaison avec l’organisation politique des États nationaux occidentaux « oublie » de les réinscrire dans l’histoire. Faut-il rappeler que la souveraineté des États n’est pas une donnée de nature, mais une convention relativement récente à l’échelle de l’histoire humaine (Badie, 1999, p. 7-8 ; Baslar, 1998, p. 132) et de plus, géographiquement limitée. La souveraineté fut/est un moyen de lier le tout ensemble à une échelle spécifique ; mais le « tout ensemble » ainsi pensé peut-il être transposé sur le plan mondial ? La conception de Bodin de la « république », c’est-à-dire le gouvernement, selon le droit, « de ce qui est commun » est-elle applicable sur le plan universel (Mairet, 1997, p. 91) ? Il s’agit ici d’une question existentielle de cette mondialisation apolitique que nous constatons aujourd’hui et qui est d’autant plus visible lorsqu’est abordé l’enjeu de l’eau dans l’espace international.
L’humanité comme communauté politique a donc souvent été pensée dans un cadre conceptuel associé aux idées d’unité et de cohérence qui ont été appliquées au concept d’État-nation. L’humanité dans son actualisation quotidienne ne peut cependant s’abstraire de la diversité évidente du monde au risque de conduire à la logique d’empire, soit-il l’« empire du bien » (Todd, 2002, p. 13) :
[la] conception d’un monde diversifié, mais capable de se reconnaître comme le même dans l’espace et dans le temps […] laisse entrevoir quelle dangereuse caution peut fournir aux ambitions d’une grande Puissance le projet humaniste, quand il se donne pour objectif un univers délivré de tout antagonisme (Lefort, 1986, p. 20).
Penser l’humanité exige donc de penser, sans les dissocier ni les opposer, à la fois le singulier et le pluriel, l’unité et la diversité, où l’humanité n’est pas conçue comme une entité réelle, mais plutôt comme une potentialité (Lejbowicz, 1999, p. 132). Les formes n’en ont cependant pas encore été trouvées qui pourraient assurer l’universalité dans le respect de la diversité. Cette idée d’unité dans la différence, de potentialité d’un vivre-ensemble dans la diversité, a entre autres pris la forme de ce que certains ont appelé « cosmopolitisme 17  » en référence à l’institution, théorique ou pratique, d’une communauté à l’échelle mondiale. Bien que les références à cette approche théorique et philosophique aient connu un essor considérable dans les 30 dernières années, les références philosophiques remontent bien plus loin que son utilisation par les penseurs contemporains. Flora Tristan est parfois considérée comme étant la première à l’avoir utilisée avec l’expression de « cosmopolitisme démocratique » en 1843 (Mattelart, 1999, p. 378). Inhérente à cette théorisation du vivre-ensemble, se trouve l’idée de cosmos, ou d’univers, faisant ainsi référence au caractère spatial de cette inéluctable cohabitation entre humains dont on retrouve l’expression tangible lorsque l’on traite des enjeux planétaires de l’eau.
La planète Terre soutient en effet une espèce parmi d’autres, l’espèce humaine, dont un des comportements caractéristiques semble bien être que les individus qui la composent cherchent à se regrouper. La mise en communauté tend ainsi à la préservation et correspond à « […] l’effort universel qui pousse les hommes à se conserver » (Mairet, 1998, p. 58). Cette tendance au regroupement a donné lieu à des formes d’organisation du vivre-ensemble de plus en plus étendues à travers l’histoire (Campagnolo, 1992, p. 7) et l’État souverain actuel n’en est qu’une forme parmi d’autres.
De l’individu, au peuple et à l’humanité, après avoir connu le clan, le village ou la cité, la « mise en communauté » humaine semble donc répondre à un impératif, celui de la subsistance au sens premier de subsister, c’est-à-dire de la survie, du maintien de l’espèce. Mais cette « espèce » a une « nature », la nature humaine, qui la distingue des autres espèces en ce qu’elle est capable de se penser elle-même et de donner un sens à ses actions, d’être libre, et de situer ainsi sa reproduction au-delà de la simple survie dans un univers de sens (Hersch, 1990). Il faut alors considérer la vie digne comme « souverain bien » (Arendt, 1988, p. 356-359) au-delà des stratégies de conservation de l’espèce qui ne sont en rien caractéristiques de l’espèce humaine et ne recèlent pas une dimension proprement politique. La conservation de la communauté, plutôt que de l’espèce, s’inscrit ici dans un univers de sens que les êtres humains élaborent dans la communication, la délibération et la construction d’un monde commun. Si la nécessité de conservation de l’espèce peut être réalisée par des stratégies non politiques 18 , c’est la conservation de la communauté en tant que monde commun qui représente l’intérêt public par excellence, ou plus justement le « bien commun », où la souveraineté s’exerce comme fonction de la conservation de la dignité et de l’existence des êtres humains en tant qu’espèce « sociale » (Jonas, 1994, p. 17-18). Elle suppose donc organisation politique et règles communes. Cet impératif représente à la fois le fondement et la limite, raison d’être de la communauté politique en même temps que raison des individus de se retirer de la communauté dès lors qu’elle ne respecterait plus leur droit de vivre dignement. Comme le rappelle Gérard Mairet à ce sujet :
Le droit naturel, qui est la libre puissance de chacun d’exister et de subsister selon la constitution de sa propre nature, est au principe de la modernité politique quand on envisage celle-ci du point de vue de son fondement juridique […] l’affirmation universelle du droit de chacun et de tous à vivre bien. Un tel droit est le droit naturel. Il est ce qu’il y a de commun entre des hommes qui forment, par cela même, une communauté historique (Mairet, 1997, p. 245).
Dans la modernité, en Occident, c’est donc l’espace national qui a représenté la forme la plus achevée de cette communauté, de cette mise en commun des êtres humains, et la nation, qui est un groupe d’individus, est alors en pratique confondue avec l’État, qui est son institution (Campagnolo, 1992, p. 4), d’où l’expression communément admise d’« État-nation ». L’État, lorsque conçu comme étant souverain, a pour finalité « ce qui est commun » (Mairet, 1997, p. 34), c’est-à-dire le souverain bien , centré ici sur l’idée de bien vivre, que représente la vie de la communauté dans le temps. La prise en compte des générations futures, la préoccupation de l’avenir, comme l’appréhension de l’intérêt public, se sont historiquement définies à l’échelle des sociétés et des communautés instituées culturellement et politiquement, selon des formes diverses 19 . La communauté que nous associons aujourd’hui à l’État souverain fait donc référence à une persistance temporelle, à un espace-temps dans lequel elle évolue, ce qui représente un trait commun aux différentes notions de communauté qui ont pu exister. Brown-Weiss souligne ainsi que :
Les communautés diffèrent largement selon qu’elles se préoccupent des intérêts des générations futures soit en protégeant les transferts individuels de richesses aux descendants, soit en s’appuyant sur le transfert de richesse de la communauté elle-même, mais toutes les communautés démontrent d’une façon ou d’une autre le souci du bien-être des générations futures. Les communautés ont ainsi institutionnalisé cette préoccupation (Brown-Weiss, 1984, p. 502).
Si le xx e siècle a effectivement vu l’amorce d’un dépassement de l’échelle nationale de la « mise en communauté » avec la Société des Nations puis les Nations Unies, un paradoxe s’installe cependant. Malgré l’appellation, seul le regroupement des communautés unitaires est institué, car l’État est toujours considéré comme le principal, sinon le seul acteur, en matière de légitimité et d’autorité, dans la sphère internationale. Les questions de conservation et de descendance ont ainsi du mal à s’exprimer lorsqu’elles sont considérées dans l’espace international. L’échelle de perception et de définition de l’en-commun n’en est donc pas élargie pour autant, puisque la structure institutionnelle internationale ne s’effectue que par la juxtaposition d’unités distinctes, et l’humanité ne peut s’y inscrire effectivement en forme de finalité (Rigaux, 1997, p. 29). C’est donc ici l’existence d’une communauté au sens premier du terme, c’est-à-dire orienté vers le vivre-ensemble et l’établissement d’espace collectif, qui fait défaut.
Si l’interdépendance est constatée et reconnue, ce n’est pas à proprement parler de l’interdépendance complexe entre le développement de l’individualité et celui de la communauté dont il s’agit encore, mais bien de celle entre des unités distinctes 20  conçues comme étant souveraines sur leur territoire. En ce sens, la « communauté humaine », l’humanité, demeure un potentiel non réalisé, et comme le souligne Zarifian, « […] le Peuple Monde ne peut pleinement prendre conscience de lui-même que s’il adhère à un corps de valeurs unificateur » (Zarifian, 1999, p. 179 – accentuation retirée par les auteurs), ce qui est loin d’être le cas en ce qui concerne les institutions internationales. Il lui manque toujours cet élément indispensable que constitue l’espace politique pour exister, cette « chose publique » par laquelle et à travers laquelle il peut se penser en tant que tel (Bedjaoui, 1979, p. 244). Exprimée comme une aspiration à de rares occasions sur la scène internationale 21 , l’humanité n’est toujours pas née politiquement 22  ; elle ne se connaît pas comme « être en commun ». Si cette humanité existe de facto du point de vue de l’espèce ou de sa disposition spatiale sur la planète, c’est donc son caractère politique et social qui fait ici défaut (Zarifian, 1999, p. 17-18).
Quand bien même que, de l’examen de l’histoire, on puisse penser qu’à long terme l’intégration humaine sera mondiale (Campagnolo, 1992, p. 37), il reste que l’humanité comme communauté réelle n’existera que si l’être humain est en communication avec les autres, que s’il accepte comme mode d’interrelation et d’interaction sociale autre chose que l’État souverain. En ce sens, le métissage, implicite à la rencontre avec l’Autre, participe de la construction/création de l’humanité qui « […] peut enfin quitter le ciel de l’universalisme abstrait ou des légitimations colonialistes et devenir une réalité concrète, tangible » (Zarifian, 1999, p. 164). Même si cette tendance peut d’ores et déjà être constatée, elle ne dispose cependant pas encore des formes et des procédures politiques dont les êtres humains dans leur diversité doivent impérativement se doter pour effectuer cette intégration. Mais comme le suggère encore Zarifian, « […] pour fournir un Peuple Monde [il] faut autre chose, une perspective . […] [C]e que nous proposons d’appeler mondialité , c’est avant tout la communauté des problèmes […] ce que tous ces problèmes ont en commun. […] Ces problèmes tracent les voies de notre devenir collectif » ( Ibid ., p. 166). Cette communauté des problèmes, dont nous avons brièvement esquissé les contours en introduction, nécessite un espace politique pour les résoudre, faisant ainsi poindre à l’horizon la possibilité d’un « en-commun ».
Même si l’intégration du monde s’opère sous nos yeux à de nombreux niveaux, cette intégration demeure néanmoins pour l’essentiel du domaine matériel ; interdépendance constatée, mais non « gouvernée ». La solidarité comme réponse rationnelle à l’interdépendance 23  exigerait la constitution d’un espace politique où elle puisse se penser, se « délibérer » du carcan de l’État souverain pour s’actualiser (Nancy, 2002, p. 59), où l’indétermination démocratique exige de renoncer à une définition ontologique du bien commun et de reconnaître les expressions conflictuelles qui y sont liées (Nancy, 2002, p. 79). Il faut pour cela penser un monde démocratique, ce qui fut appelé « cosmopolitisme démocratique », et qui suppose donc d’y inscrire les « […] conflits indépassables et indéfiniment relancés de la délibération publique » (Revault D’Allonnes, 2002, p. 49), qui reflètent le fait inaltérable que « […] c’est au pluriel et non au singulier que les hommes habitent le monde » (Revault D’Allonnes, 1994, p. 56).
La problématique de la détermination de normes communes universelles ne serait pas de même nature s’il existait un espace public et un processus politique légitime sur le plan mondial, dont nous sommes aujourd’hui bien loin. Les conséquences de cette absence de processus politique légitime sont clairement mises en évidence par les différents défis planétaires actuels liés à la gestion de l’eau à l’échelle mondiale. Certains auteurs voient, devant cette absence de processus politique légitime, dans une certaine mesure, un rôle potentiel pou

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