Espoirs à l épreuve de la souffrance : Paroles d hommes autochtones sur la violence conjugale et familiale
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Description

Le présent ouvrage aborde la violence familiale et conjugale en milieu autochtone dans ses dimensions systémique et historique, essentielles à la compréhension de ce phénomène si étroitement lié aux effets dévastateurs de la colonisation et des politiques assimilatrices réservées aux Autochtones du Canada. La désorganisation des structures familiales traditionnelles, les multiples traumatismes – notamment ceux engendrés par le régime des pensionnats – et le cumul de problèmes socioéconomiques illustrent la complexité du contexte dans lequel cette violence s’inscrit et se reproduit, tant dans les communautés autochtones qu’en milieu urbain.
Structuré autour de 33 témoignages d’hommes des Premières Nations et inuits, cet ouvrage est novateur en matière d’études sur la violence conjugale au Québec – dont le point de vue masculin, fondamental, est en quelque sorte l’«angle mort». Dans des entretiens d’une rare authenticité, ces hommes se livrent en toute humilité. Ils dévoilent à la fois d’immenses souffrances et des aspects peu glorieux de leur vie. En dépit de la dure réalité qu’ils décrivent, leurs propos nous aident à mieux comprendre comment les séquelles du passé continuent d’affecter la vie de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants autochtones. Surtout, cette libération de la parole se double d’une volonté réelle d’aller de l’avant et de retrouver la confiance et l’harmonie au sein de leur couple, de leur famille et de leur communauté. C’est cet espoir que révèlent cinq parcours inspirants d’hommes qui, tout en surmontant la honte et la culpabilité, ont entamé un processus de guérison qui leur a permis de rompre avec la violence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782760550100
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

F ONDÉE PAR H ENRI D ORVIL ( UQAM ) ET R OBERT M AYER ( U NIVERSITÉ DE M ONTRÉAL )
L’analyse des problèmes sociaux est encore aujourd’hui au cœur de la formation de plusieurs disciplines en sciences humaines, notamment en sociologie et en travail social. Les milieux francophones ont manifesté depuis quelques années un intérêt croissant pour l’analyse des problèmes sociaux, qui présentent maintenant des visages variables compte tenu des mutations des valeurs, des transformations du rôle de l’État, de la précarité de l’emploi et du phénomène de mondialisation. Partant, il devenait impératif de rendre compte, dans une perspective résolument multidisciplinaire, des nouvelles approches théoriques et méthodologiques dans l’analyse des problèmes sociaux ainsi que des diverses modalités d’intervention de l’action so ciale, de l’action législative et de l’action institutionnelle à l’égard de ces problèmes.
La collection Problèmes sociaux et interventions sociales veut précisément témoigner de ce renouveau en permettant la diffusion de travaux sur divers problèmes sociaux. Pour ce faire, elle vise un large public comprenant tant les étudiants, les formateurs et les in tervenants que les responsables administratifs et politiques.
Cette collection était à l’origine codirigée par Robert Mayer, professeur émérite de l’Université de Montréal, qui a signé et co signé de nombreux ouvrages témoignant de son intérêt pour la recherche et la pratique en intervention sociale.
D IRECTEUR H ENRI D ORVIL, P H. D . École de Travail social, Université du Québec à Montréal
C ODIRECTRICE G UYLAINE R ACINE, P H. D . École de Service social, Université de Montréal
Espoirs à l’épreuve de la souffrance
Paroles d’hommes autochtones sur la violence conjugale et familiale
Renée Brassard et Myriam Spielvogel
Préface de La Maison communautaire Missinak
Presses de l’Université du Québec Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2
Téléphone : 418 657-4399
Télécopieur : 418 657-2096
Courriel : puq@puq.ca
Internet : www.puq.ca



Révision François Roberge
Correction d’épreuves Christian Bouchard
Conception graphique Julie Rivard
Mise en page et adaptation numérique Studio C1C4
Illustration de couverture Guitté Hartog

ISBN 978-2-7605-5008-7 ISBN 978-2-7605-5009-4 (PDF) ISBN 978-2-7605-5010-0 (EPUB)

Dépôt légal : 3 e trimestre 2018 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada © 2018 – Presses de l’Université du Québec Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
Préface
Les hommes autochtones au Québec cumulent de tristes records : taux disproportionnés d’incarcération et d’homicides, chômage, consommation de substances psychoactives, etc. Ce livre rapporte enfin le vécu caché derrière les chiffres. Pourquoi en viennent-ils là ? Comment saisir la place et le rôle qu’occupent de telles conditions de vie dans la problématique de la violence familiale et conjugale ? Comment comprennent-ils et expliquent-ils l’avènement de telles situations dans leur vie ?
Suivant la tenue de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (2015), il est maintenant connu que, depuis la création de la Loi sur les Indiens de 1876, la vie en communauté autochtone au Canada est le résultat de plus de 150 ans de politiques d’assimilation forcée, allant de l’appropriation territoriale à la mise en pensionnat obligatoire des enfants, en passant par la répression culturelle sous toutes ses formes. Les conditions sociales y sont encore très difficiles ; beaucoup ont transmis leurs traumatismes à leurs enfants, laissant les générations à venir à leur propre sort. Le cycle s’est poursuivi : perte d’identité culturelle, pauvreté, peu d’emplois, surpeuplement des logements, faible éducation, consommation de substances, peu de services spécialisés, placements d’enfants hors de la communauté, suicides et violence familiale et conjugale… les ravages continuent. Au dehors de la communauté, ce sont souvent les préjugés et l’ignorance qui nuisent à la cause, comme l’ont démontré la Commission Viens au Québec et l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues ou assassinées au Canada.
Mais les cultures autochtones se relèvent, et avec elles les activités spirituelles sont revenues dans les communautés. Ce sont de puissants référents identitaires et culturels qui appellent à la guérison de tous et toutes pour aider les futures générations, et ça fonctionne ! Presque toutes les communautés ont recommencé à pratiquer leur spiritualité ancestrale, et beaucoup d’hommes et de femmes autochtones rencontrés dans ces évènements ont réussi à retrouver l’équilibre et la paix intérieure à l’aide de ces outils issus de leur culture (rassemblements spirituels Medewin, Sundance du Dakota, rassemblements des aîné(e)s Innu, mateshan, tente de sudation, cercle de partages, enseignements des Sept Grands-Pères, etc.).
Malgré tout, beaucoup choisissent de quitter leur communauté afin d’améliorer leur sort et celui de leurs enfants. Les milieux urbains sont souvent ciblés en raison de la quantité de services disponibles. Ce sont avec ces femmes et ces hommes que nous travaillons à la Maison communautaire Missinak 1 . Nous accueillons les violenté(e)s et les violent(e)s, les accompagnant et les aidant à retrouver leur estime et à guérir avec leurs enfants. De plus, nous complétons notre intervention par des activités culturelles (histoire, culture artisanale, valorisation, rituels de guérison, enseignements spirituels autochtones, etc.). Le fait d’avoir accès en milieu urbain à ces services, dans sa langue, avec d’autres Autochtones est beaucoup plus sécurisant, et remporte plus de succès.
Nous croyons sincèrement que la lutte contre la violence familiale et conjugale en contexte autochtone doit se faire avec les hommes, et non contre eux. Parce que comme les femmes, ils veulent arrêter le cycle des violences et guérir. Qu’ils soient des pères, des frères ou encore des fils, nous voulons les inclure dans la solution. Le présent ouvrage vient en quelque sorte valider notre approche : les hommes interviewés exposent bien le manque d’ancrages identitaires positifs dans leur parcours. La frustration est présente depuis longtemps. Mais ils sont prêts à guérir pour arrêter les explosions de la violence. C’est la reconnaissance que malgré les vents contraires, nous avons bien fait de persister : cette piste est prometteuse selon les principaux intéressés. C’est donc un appel à l’ouverture sur autrui que nous ne pouvons ignorer, en tant qu’organisme et en tant que société. Cet ouvrage y contribue en nous conviant au cœur des motivations des hommes autochtones rencontrés. À défaut de pouvoir réparer le passé, il nous permet d’en comprendre les impacts à partir du point de vue des principaux intéressés – les participants. De là, c’est à nous toutes et tous, en tant que société, à préparer le futur. Merci chaleureux aux auteures d’y contribuer !
Maison communautaire Missinak
Remerciements
Cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans que 33 hommes autochtones acceptent de partager avec nous leurs expériences de violence familiale et conjugale en toute humilité. Nous tenons à les remercier chaleureusement pour leur courage et nous saluons leur force intérieure. Tout au long de ce parcours, nous avons ouvert les yeux, les oreilles, le cœur et l’esprit en vue d’accueillir les enseignements nécessaires pour refléter la réalité de ces hommes. À vous, chers répondants, nous sommes extrêmement redevables. Nous souhaitons que ce livre puisse rendre justice à votre vécu et à vos espoirs. Vous êtes des êtres de lumière et votre progression vers la guérison éclairera le chemin de vos frères et de vos sœurs.
Ce livre n’aurait pu également voir le jour sans la collaboration constante et le soutien indéfectible de nos partenaires autochtones. Un merci tout spécial à la Maison communautaire Missinak et, plus particulièrement, à nos alliées de toujours : Pénélope Guay, Nathalie Nika Guay et Caroline Tremblay. Grâce à nos échanges, à votre ouverture d’esprit, à votre engagement et à vos conseils de tous les jours, vous nous avez permis non seulement de réaliser la recherche qui nous tenait particulièrement à cœur, mais vous nous aidez à devenir des êtres humains et des chercheures de cœur. Nous vous serons éternellement reconnaissantes.
Plusieurs personnes ont apporté leur contribution à différentes étapes de l’élaboration de ce livre. Parmi elles : Lisa Petagumscum et Wayne Robert Rabbitskin, de la communauté de Chissassibi, dont l’aide s’est avérée très précieuse à l’étape délicate du recrutement des répondants ; Tatum Crane, qui a réalisé plusieurs entretiens avec des hommes cris et inuits, dans des conditions parfois difficiles ; Lyse Montminy, pour son aimable collaboration au rapport de recherche ; Maylis Tartas et Claire Gendron, pour leur lecture fine du manuscrit et leurs commentaires toujours pertinents.
Merci également au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) dont le soutien financier nous a permis d’effectuer l’étude à la base de cet ouvrage, dans un délai qui respecte les conditions de réalisation de la recherche en contexte autochtone. Nos remerciements vont aussi au Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) et à l’équipe Masculinités et société qui nous ont appuyées tout au long de ce projet.
Introduction
Au Québec comme dans l’ensemble du Canada, la violence conjugale et familiale en milieu autochtone constitue un problème social dont l’envergure est alarmante. Son taux de prévalence y est nettement supérieur à celui des milieux non autochtones qui, eux, connaîtraient plutôt une diminution des violences conjugales ces dernières années 2 . Bien que les hommes autochtones soient concernés au premier plan par ce phénomène, les recherches s’intéressant à leur point de vue et à leur expérience des conflits conjugaux demeurent quasi inexistantes. Ils sont pour ainsi dire l’angle mort des études et des politiques sociales en cette matière 3 .
Cette lacune au plan des connaissances biaise notre compréhension de la violence familiale en contexte autochtone et laisse place à diverses interprétations qui demandent à être vérifiées sur le terrain ; elle occulte des pans complets d’une réalité complexe encore mal connue 4 . Dans le but de contribuer à combler l’insuffisance de données empiriques sur la part masculine de cette problématique, le présent ouvrage documente le point de vue et l’expérience des hommes autochtones ayant vécu des incidents violents de type conjugal-familial. Il explore également les solutions qu’ils préconisent pour contrer cette violence dans leurs milieux. De telles données sont précieuses pour le développement de l’intervention et des programmes d’aide s’adressant aux personnes autochtones qui vivent de la violence conjugale au Québec.
La recherche à l’origine de cet ouvrage 5 est d’ailleurs née de l’urgence collective de comprendre cette difficile question de la violence conjugale et familiale en contexte autochtone québécois et d’y apporter des solutions. Des solutions qui soient non seulement adaptées aux besoins des personnes autochtones, mais ancrées dans leur réalité, leurs valeurs et élaborées par elles. En effet, si les hommes font effectivement partie du problème, ils font aussi partie de la solution. Sans compter que les ressources d’aide en cette matière font cruellement défaut, en particulier pour les hommes.
Partant du constat que les hommes sont des acteurs importants des situations de violence conjugale et familiale, que cette violence relève d’une dynamique interactionnelle particulière entre les hommes et les femmes en contexte autochtone et qu’elle touche l’ensemble des membres de la famille 6 , l’étude dont cet ouvrage est issu est une première au sein des travaux s’intéressant à la problématique de la violence conjugale au Québec. Afin de mieux saisir la réalité des hommes autochtones ayant vécu des incidents de violence conjugale et familiale, nous avons interviewé 33 hommes issus des nations inuite, crie, innue et atikamekw impliqués dans de telles situations. Au cours de rencontres d’une grande richesse et d’une rare authenticité, ces hommes ont accepté de se livrer avec courage et en toute humilité, dévoilant à la fois d’immenses souffrances et des aspects plus sombres de leur participation à cette réalité de la violence, qu’ils assument non sans en éprouver beaucoup de honte et de culpabilité. Nous avons écouté et analysé leurs récits avec autant de respect que commandait la confiance qu’ils nous ont accordée.
Le présent ouvrage rend compte des principaux résultats de cette recherche qualitative, réalisée en 2014-2015. En accord avec l’approche autochtone de la violence familiale adoptée par le Réseau des maisons d’hébergement autochtones 7 , nous y envisageons la violence entre conjoints dans ses dimensions systémique et historique, indissociables de la problématisation de ce phénomène. Ce point de vue considère que la problématique de la violence en contexte autochtone dépasse les situations vécues par les individus (hommes ou femmes) en ce qu’elle renvoie directement à l’histoire de la colonisation des Autochtones et aux politiques gouvernementales qui ont visé explicitement – et mené à – la désintégration des familles. Dans cette perspective, l’intervention en matière de violence familiale inclut les femmes, les hommes et les enfants dans un processus global de guérison qui vise autant la famille que la communauté 8 .
Ce n’est que récemment que bon nombre d’entre nous avons pris connaissance des sévices infligés à des dizaines de milliers de gens des Premières Nations et d’Inuits, internés au cours des XIX e et XX e siècles dans les pensionnats autochtones canadiens. La Commission de vérité et réconciliation du Canada (2015), qui a mis en lumière ces traumatismes, a établi l’évidence des liens entre ceux-ci et de nombreux problèmes toujours présents au sein des populations autochtones du pays. La violence conjugale et familiale en est un parmi d’autres, dont des communautés entières continuent de souffrir en silence. L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, lancée en 2016 par le gouvernement du Canada, pointe elle aussi le curseur sur la réalité de la violence conjugale, bien qu’indirectement. Nous commençons à peine, comme société, à prendre la mesure des nombreux effets dévastateurs de la colonisation et des politiques assimilatrices forcées déployées vis-à-vis des Autochtones du Canada – et du Québec.
Les témoignages des hommes inuits et des Premières Nations relatés ici permettent de relier leur expérience concrète de la violence familiale et conjugale à ces effets de l’histoire coloniale. Ils font part, parfois pour la première fois de leur vie, de l’immense désarroi causé par les nombreux déracinements, la perte de leur identité individuelle et collective, les ruptures vécues sur les plans relationnel, culturel, socioéconomique, spirituel… Sans minimiser d’aucune façon la responsabilité des individus envers cette violence, l’histoire que nous rapportons dans ces pages est avant tout celle d’hommes souffrants, qui partagent leur vie avec des femmes aussi souffrantes qu’eux, dans des conditions économiques et matérielles extrêmement précaires où les affrontements verbaux et physiques sont malheureusement monnaie courante.
Régulièrement témoins, auteurs ou victimes d’actes de violence de toute sorte, les répondants reconnaissent l’ampleur de la violence conjugale et familiale dans leurs milieux de vie, malgré le lourd silence qui l’entoure encore. Ses conséquences destructrices pour les couples et les familles autochtones les préoccupent grandement. La désorganisation des structures familiales traditionnelles et le cumul de problèmes socioéconomiques importants sont autant de facettes de cette problématique qui révèlent la complexité et la globalité de l’environnement dans lequel s’inscrivent et se reproduisent les manifestations de ce type de violence au sein des couples, des familles et des communautés autochtones du Québec.
L’appartenance de genre et l’appartenance au peuple autochtone sont deux pôles identitaires déterminants dans la construction des rôles joués par les hommes dans les incidents de violence. À l’intérieur de ces paramètres socioculturels, les situations de violence domestiques se déroulent suivant un large spectre de comportements. Les hommes eux-mêmes y sont tantôt agresseurs, tantôt agressés. Mais aussi – et c’est sans doute un apport important de cet ouvrage –, les hommes et les femmes participent activement à cette dynamique destructrice dont ils et elles peinent à se sortir.
Au-delà des révélations bouleversantes qui surgissent forcément d’une telle enquête de terrain, le récit de ces hommes met également en lumière certaines limites du cadre conceptuel et interprétatif avec lequel la violence conjugale est habituellement appréhendée dans nos sociétés occidentales contemporaines. L’approche féministe, fondamentale en matière d’analyse et d’intervention, s’avère insuffisante lorsqu’on tente de comprendre ce phénomène en contexte autochtone. La combinaison singulière des effets sociohistoriques de la colonisation et des traditions ancestrales sur les conditions de vie actuelles des populations autochtones du Québec nous oblige à sortir de nos schémas de pensée habituels si l’on veut parvenir à une compréhension qui n’impose pas, une fois de plus, un modèle, un sens, une manière d’intervenir complètement décontextualisés de l’ancrage sociohistorique des réalités vécues.
Voilà pourquoi nous avons choisi d’aller à la rencontre de l’autre. C’était la moindre des choses d’écouter ce qu’il avait à nous dire, avec tout ce que cela implique d’ouverture à la différence. En acceptant de considérer autant ce qui contredit que ce qui confirme l’idée qu’on avait de lui au départ. Quitte à regarder en face certains tabous majeurs de nos sociétés respectives, comme la violence des femmes et la victimisation des hommes. Le défi était d’autant plus exigeant que le sujet, partout, est extrêmement sensible. Il est pourtant nécessaire de le relever, car c’est en approfondissant notre compréhension des enjeux de notre humanité commune qu’un rapprochement, une solidarité et une véritable collaboration entre nos peuples sont possibles. C’est là l’intention de notre démarche.
L’approche qualitative privilégiée ici accorde une grande importance au sens subjectif donné par les acteurs dans leur interprétation des phénomènes sociaux. L’analyse des données recueillies au moyen d’entretiens en profondeur nous a permis d’explorer différentes facettes de l’expérience des interviewés, à partir de thèmes préétablis 9 . Les récits d’expérience et la prise de parole occupent d’ailleurs une place importante dans les différentes traditions autochtones. Aussi, nous avons souhaité mettre cette parole en valeur à travers les nombreux extraits d’entretiens cités dans cet ouvrage. Ils en sont la matière vivante.
Au terme de ce périple en territoire conjugal autochtone, nous livrons aux lecteurs l’essentiel des propos de ces hommes qui ont généreusement accepté de se dévoiler. Des propos criants de vérité, comme on peut le constater, d’une rare qualité humaine. Nous n’avons d’autre prétention que de présenter la synthèse de ces récits d’expérience, de leur rendre justice en donnant une voix à ceux que l’on n’entend pratiquement jamais 10 . Si ces récits relatent une réalité extrêmement dure qu’on préférerait souvent ignorer, ils sont pourtant aussi porteurs d’espoir pour l’avenir, en dépit de l’immense tâche à accomplir.
Les résultats de cette étude ont d’ailleurs été présentés et accueillis favorablement lors d’événements organisés par et pour des communautés et des personnes autochtones : une semaine de guérison rassemblant des hommes aux prises avec des dynamiques de violence familiale ; un cercle de partage où les hommes présents étaient invités à réagir aux conclusions de la recherche ; un colloque sur les questions de violence familiale et de judiciarisation en contexte autochtone, ainsi que des cercles de femmes et d’hommes autochtones vivant en milieu urbain.
Un bref portrait sociodémographique de nos répondants précède les quatre chapitres qui composent cet ouvrage. Le premier chapitre situe le phénomène de la violence conjugale et familiale en milieu autochtone dans le contexte sociohistorique de colonisation qui l’a engendré. Le chapitre 2 rend compte de différents aspects de l’expérience de cette violence vécue par les hommes autochtones interviewés. Le troisième chapitre fait état des stratégies individuelles mises en œuvre par les hommes pour gérer la violence familiale et conjugale, des modes collectifs (informels et institutionnels) de prise en charge de la violence ainsi que des effets de ces diverses stratégies. Enfin, le chapitre 4 présente les solutions envisagées par les répondants pour contrer la violence conjugale et familiale dans leurs milieux, et les principes d’action qui en découlent.
Notes méthodologiques
Ces hommes autochtones que l’on ne saurait voir…
Le recrutement de participants pour une étude traitant d’un sujet aussi sensible que la violence en contexte autochtone n’est pas chose aisée. De surcroît lorsqu’il s’agit d’interroger des hommes sur ce sujet. Comme le projet concernait quatre nations et plusieurs communautés, il nous a fallu tenir compte de ces différents contextes et traiter de manière personnalisée avec les instances et les personnes autochtones contactées.
Plusieurs stratégies ont été utilisées avec les différentes nations pour tenter de convaincre les parties prenantes de l’importance de notre démarche. Dans certains cas, le recrutement s’est effectué à travers des réseaux de contacts établis depuis plusieurs années auprès des quatre nations autochtones concernées dans le cadre de recherches antérieures. L’un de nos principaux partenaires pour ce projet, la maison communautaire Missinak de Québec, un centre d’hébergement et de services pour les femmes autochtones victimes de violence et leur famille, s’est avéré précieux à cette étape du recrutement. Dans d’autres cas, ce sont des contacts directs avec les populations locales lors de rassemblements communautaires ou réunissant plusieurs nations autochtones (pow-wow, festival Sundance, etc.) qui ont permis d’approcher des participants potentiels pour notre étude.
Outre la collaboration de divers acteurs institutionnels (les services de police, notamment), communautaires et commerciaux dans les collectivités autochtones, des contacts ont été établis avec des leaders spirituels et des ex-détenus qui avaient vécu de la violence familiale. Des pancartes sollicitant des participants pour l’étude ont également été affichées dans les communautés et de l’information a été transmise de bouche à oreille.
Cette stratégie d’échantillonnage combinant des techniques de diffusion de l’information et le recours à des informateurs-clés nous a permis de recruter 33 hommes autochtones ayant vécu personnellement des situations de violence conjugale et familiale. La disparité dans la répartition des répondants par nation s’explique par le fait que nous avons dû composer avec le nombre de candidats qui ont finalement accepté de participer à un entretien, ce qui n’était pas toujours évident pour eux au départ.
Nous avons néanmoins veillé à ce que le profil des hommes interviewés soit suffisamment diversifié pour obtenir un portrait du phénomène de la violence conjugale et familiale en contexte autochtone qui recouvre une variété d’expériences vécues par les personnes concernées.
La stratégie qualitative d’échantillonnage par cas multiples retenue pour cette étude applique à la fois le principe d’homogénéisation (tous les interviewés devaient être d’origine autochtone et avoir vécu des événements de violence conjugale et familiale au cours des cinq dernières années) et le principe de diversification interne (Pires, 1997). Suivant ce deuxième principe, nous avons sélectionné des répondants présentant des caractéristiques hétérogènes à la fois sur le plan des variables sociodémographiques (âge, état civil, lieu de résidence, niveau de scolarité, nation, etc.) et des variables propres à l’étude (fréquence et gravité des incidents de violence conjugale et familiale, antécédents judiciaires et thérapeutiques, etc.). Une telle diversification nous a ainsi permis de recueillir des points de vue et des expériences les plus variés possibles sur notre objet d’étude 11 .
Voici les principales caractéristiques sociodémographiques et sociojudiciaires qui distinguent nos répondants.
Les 33 hommes autochtones sélectionnés pour participer aux entretiens se répartissent de la façon suivante : 9 Atikamekw, 6 Cris, 7 Innus et 11 Inuits. Une étude sur le profil correctionnel des Autochtones incarcérés en 2007-2008 12 indique que les hommes de ces quatre nations sont particulièrement surreprésentés au sein des établissements carcéraux provinciaux du Québec pour des infractions liées à la violence contre la personne. Considérant le fait que la principale réponse sociale à la violence conjugale et familiale des hommes autochtones est leur judiciarisation et leur incarcération, il nous est apparu pertinent de procéder au recrutement des répondants au sein de ces nations. La durée des entretiens était d’une heure trente à deux heures.
L’âge des répondants varie entre 19 et 62 ans, la moyenne d’âge étant de 39 ans. Plusieurs générations sont ainsi représentées dans notre échantillon (tableau 1). Une majorité d’interviewés se déclarent de confession chrétienne, sans être nécessairement pratiquants (15 catholiques, 5 anglicans, 2 sans spécificité de dénomination), alors que 6 affirment adhérer à une spiritualité autochtone et 4 sont athées 13 . Seize répondants résidaient en milieu urbain (ville ou grand centre urbain) au moment de l’entretien (Montréal – dont un sans-abri –, Québec, Trois-Rivières, La Tuque, Roberval, Chibougamau), 15 habitaient dans une communauté autochtone, un répondant a déclaré vivre en forêt, un autre alterne entre communauté et milieu urbain (nomade). En termes de scolarité, la plupart des répondants (25) ont atteint le niveau secondaire, bien que seuls deux d’entre eux aient complété leur secondaire 5. Trois interviewés n’ont pas dépassé le niveau primaire (6 e année) et, à l’autre bout du cursus scolaire, 4 ont terminé au niveau collégial (dont l’un a fait quelques cours de niveau universitaire). La majorité des interviewés était sans emploi au moment de l’entretien (20 bénéficiaires de l’aide sociale, dont un père au foyer et un répondant en situation de mendicité). Treize répondants occupaient un emploi (dont au moins un à temps partiel et trois avaient de petits boulots occasionnels – sculpture ou autre). Enfin, les données relatives à l’état civil des interviewés se distribuent de la manière suivante : 15 célibataires ; 12 conjoints de fait (dont l’un vit une relation homosexuelle) ; 2 mariés ; 4 séparés. Quant au nombre d’enfants des répondants, il se situe entre 0 et 10. Considérant que 5 répondants n’en ont aucun, la moyenne est de 2,8 enfants.

Tableau 1 Caractéristiques sociodémographiques des répondants

* SA : spiritualité autochtone.

Tableau 2 Caractéristiques sociojudiciaires des répondants

En ce qui concerne le profil sociojudiciaire des interviewés (tableau 2), 25 d’entre eux avaient déjà été incarcérés pour violence conjugale ou d’autres délits dans des établissements carcéraux provinciaux et fédéraux (prisons et pénitenciers) au moment de l’entretien. Dix-sept ont des antécédents de traitement en matière de violence/colère/impulsivité. Sauf deux exceptions, les répondants qui affirment avoir participé à un tel programme ont aussi un passé carcéral. On peut donc supposer que pour la plupart d’entre eux, il s’agissait d’une condition de libération. Quant au dernier incident de violence familiale survenu dans leur vie, il remonte à : quelques jours (6 répondants) ; quelques semaines (3 répondants) ; quelques mois (4 répondants) ; un an ou plus (12 répondants). Les informations sont manquantes pour 8 interviewés.
La délicatesse et la complexité du sujet traité requéraient une attention spéciale quant au déroulement même des entretiens, particulièrement dans le choix des personnes qui allaient les mener. Car il ne suffisait pas que des hommes aient accepté de témoigner de leur expérience de la violence, encore fallait-il les amener à en parler d’une manière qui fasse sens pour eux et qui respecte leur intégrité. Pour cela, il était impératif de créer les conditions pour qu’ils se sentent suffisamment à l’aise et en confiance pour oser l’exploration en profondeur et le partage d’une expérience qu’ils ont a priori plutôt le réflexe de taire. Les entretiens ont donc été réalisés par deux chercheuses particulièrement sensibles aux réalités autochtones et qui les connaissent bien. La première, Renée Brassard, chercheuse responsable du projet détenant une vaste expérience de recherche en milieu autochtone, notamment auprès d’hommes judiciarisés, a effectué les entretiens avec les participants des nations atikamekw, innue et crie. La deuxième, Tatum Crane, une agente de terrain autochtone provenant de la nation Soto en Saskatchewan, a réalisé les entretiens en anglais avec les hommes inuits et certains hommes cris.
En ce qui concerne l’éthique de la recherche, le contexte particulier dans lequel cette étude a été réalisée exigeait que l’on respecte non seulement les principes généraux qui guident habituellement les recherches menées avec des êtres humains (dont le consentement libre et éclairé des participants et les garanties de respect de la confidentialité et de l’anonymat), mais également les lignes directrices en matière de recherche visant des Autochtones 14 . Nous avons entre autres veillé, à travers notre démarche théorique et méthodologique, à considérer les hommes autochtones interviewés comme les sujets actifs d’une expérience digne d’être partagée et porteuse de transformations potentielles en termes d’amélioration de leur qualité de vie et de celle de leurs proches. En ce sens, notre approche visait à favoriser l’atteinte d’un équilibre entre les intérêts individuels des participants et leurs intérêts collectifs, particulièrement importants pour les personnes et les communautés autochtones. Également, les partenariats consolidés au cours du processus de recherche et les relations établies avec les participants de l’étude ont reposé sur un respect mutuel des parties prenantes de ce projet, de leurs rythmes et façons de faire respectifs.
CHAPITRE 1
Un présent marqué par les séquelles du passé
La problématique de la violence conjugale et familiale en contexte autochtone est indissociable de l’histoire de la colonisation des Autochtones au Canada – et au Québec – et de ses effets sur la structure des familles 15 . Cette période de l’histoire récente des peuples autochtones est la toile de fond qui donne sens à notre analyse. Une période marquée, comme on le sait, par des politiques sociales assimilatrices, notamment la Loi sur les Indiens de 1876 – toujours en vigueur –, dont le but est d’assurer le contrôle et l’assimilation des Autochtones, et l’établissement des pensionnats autochtones dès les années 1830 16 . Ces politiques, dont les effets néfastes sur le développement des individus, des couples, des familles et des communautés autochtones perdurent encore aujourd’hui, ont contribué à la destruction progressive des structures familiales traditionnelles. Le rôle des hommes et des femmes au sein de la famille s’en est trouvé profondément modifié.
Le portrait de la violence conjugale et familiale présenté dans cet ouvrage, du point de vue des hommes autochtones, doit être saisi comme un des nombreux effets de cette déstructuration séculaire. L’arrivée des Européens et l’imposition de leur modèle patriarcal, dans lequel l’homme domine, contrôle l’accès aux ressources et représente l’instance décisionnelle principale, ont provoqué des changements majeurs au sein des familles autochtones 17 , où les relations entre les hommes et des femmes étaient auparavant considérées comme égalitaires, et leurs rôles, complémentaires. La violence conjugale est conçue, entre autres, comme le produit de ce nouveau mode relationnel.
De plus, cette violence produite – et reproduite – au sein des communautés autochtones, se confond avec un ensemble de problèmes sociaux qui sont, eux aussi, des effets de cette déstructuration historique et qui dépassent le contexte familial : pauvreté, taux de chômage élevé, dépendance à l’alcool et aux drogues, violence sexuelle, surpopulation des logements, taux de suicide alarmant… La détérioration de la vie familiale et la violence au sein des familles autochtones du Québec, comme de celles de l’ensemble du Canada, ne peuvent donc pas être isolées des autres problèmes qui entravent le développement et le bien-être des peuples autochtones. Ces problèmes interreliés sont le résultat de centaines d’années d’un impérialisme systémique qui, par des politiques assimilatrices, a instauré un rapport de dépendance entre les Autochtones et l’État canadien, leur a dénié les droits fondamentaux de la personne et les a privés de leurs traditions, de leurs cultures, de leur identité et de leur fierté collective.
Les pensionnats autochtones, dont la Commission de vérité et réconciliation du Canada a mis en lumière la sombre histoire, ont été pendant plus de 100 ans un élément central de la politique indienne du gouvernement fédéral. Cette politique visait l’élimination des peuples autochtones comme peuples distincts et leur assimilation forcée à la société canadienne. Le rapport de la Commission (2015) souligne que la violence conjugale qui sévit aujourd’hui en contexte autochtone est l’une des répercussions dommageables de ce régime des pensionnats. Victimes de négligence institutionnalisée, de violence sexuelle et physique 18 , plus de cinq générations d’élèves autochtones ont subi de graves séquelles émotionnelles et psychologiques de leur internement. Ce régime a également eu des effets dévastateurs sur leur réussite éducative et économique subséquente. Car si le Canada a séparé les enfants autochtones de leurs parents en les envoyant dans des pensionnats, cela n’avait pas pour but de leur offrir une éducation, mais bien de briser le lien avec leur culture et leur identité. Ainsi, « [leurs] résultats scolaires faibles ont mené au chômage chronique ou au sous-emploi, à la pauvreté, au logement inadéquat, à la toxicomanie, à la violence familiale et à des problèmes de santé, dont de nombreux anciens élèves ont souffert à l’âge adulte 19 ». À leur tour, ces répercussions ont entraîné une surreprésentation des Autochtones dans le système de protection de l’enfance et dans le système judiciaire 20 .
La forte présence de violence familiale et conjugale dans les communautés autochtones du Québec découle donc directement de ces conditions sociohistoriques de leur évolution récente. Dans une sorte de cercle vicieux, cette violence a aussi des répercussions sur d’autres dimensions problématiques de l’existence des Autochtones. Chacune de ces dimensions contribue ainsi à la reproduction de conditions de vie difficiles qui se confondent et causent encore beaucoup de souffrance à ces populations aujourd’hui. Le caractère enchevêtré et systémique de ces problèmes rend leur résolution – ainsi que leur analyse – extrêmement complexe.
Les témoignages des interviewés, qui relatent à la fois leurs conditions de vie et leur conception générale de la violence familiale et conjugale en contexte autochtone, tendent à confirmer ces observations sur les effets cumulés des dommages causés par l’histoire coloniale. Le phénomène de la violence familiale s’inscrit bien sûr dans le contexte particulier de chaque nation autochtone et de chaque communauté. Le nombre restreint de répondants appartenant à chacune des quatre nations – amérindiennes et inuite – représentées ici ne permet pas de rendre compte de chacun de ces environnements socioculturels de manière précise. Mais, bien que les contextes de vie puissent varier, les informations recueillies par voie d’entretien révèlent suffisamment de similarités quant à l’origine et aux manifestations de la violence familiale pour être significatives au plan analytique.
Même en ce qui concerne les Inuits, que des particularités historiques et culturelles distinguent pourtant des gens des Premières Nations, nos données révèlent des vécus assez semblables en matière de violence conjugale et familiale. Néanmoins, les conditions de vie particulièrement difficiles auxquelles font face les populations inuites, combinées à l’isolement géographique de leurs villages, semblent imprégner les relations conjugales d’une plus grande rudesse. En d’autres termes, la violence reste de la violence, peu importe le milieu dans lequel elle émerge ; ce qui en différencie les manifestations tient davantage d’une question de degré que de nature. De plus, les interviewés inuits ont généralement moins recours à des explications historiques pour exprimer leur vision du phénomène de la violence conjugale et familiale. Ils s’en tiennent la plupart du temps à présenter les faits, sans interprétation plus politique, contrairement à certains hommes des Premières Nations (qui font souvent référence aux pensionnats autochtones et aux carences affectives qui en ont découlé, par exemple).
La plupart des hommes interviewés sont cependant très conscients des conséquences historiques mentionnées ci-dessus ; leurs propos sur la violence familiale et conjugale y réfèrent abondamment. Ils attribuent principalement l’origine des différentes formes de violence (physique, verbale, psychologique, sexuelle, inceste…), avec lesquelles leurs communautés sont aux prises aujourd’hui, au processus de colonisation et d’acculturation des populations autochtones – et aux traumatismes persistants qu’il a engendrés. La situation socioéconomique difficile dans laquelle évoluent aujourd’hui la majorité des Autochtones (pauvreté, sous-scolarisation, chômage élevé, surpopulation des logements…) et les diverses formes de dépendance (affective et à différentes substances) qu’ils connaissent découlent aussi à leurs yeux directement du même processus sociohistorique. De manière globale, ils perçoivent une forte corrélation entre ces différents facteurs, qui contribuent à la reproduction et à la transmission de la violence familiale d’une génération à l’autre en contexte autochtone.
1.1. Une identité collective à l’épreuve des pensionnats
Pour nos répondants, la violence familiale est indubitablement liée à leur histoire collective, aux transformations du mode de vie et des valeurs culturelles traditionnelles autochtones. En effet, la violence n’en faisait pas partie selon les récits et l’exemple des anciens. Elle serait un phénomène relativement nouveau dans l’histoire des Premières Nations et des Inuits. La colonisation des peuples autochtones et les différentes formes d’oppression qu’ils ont subies dans ce contexte (assimilation à la culture « blanche », perte de leurs territoires, de leur identité culturelle, etc.) sont effectivement perçues par plusieurs interviewés comme étant à la source du traumatisme intergénérationnel ayant entraîné les multiples difficultés avec lesquelles leurs communautés sont aux prises actuellement. Leurs témoignages révèlent un immense désarroi vis-à-vis de ces blessures identitaires et des dérives qui ont découlé de ce processus de colonisation, notamment la violence familiale.
When you take away religion, how people are connected with animals, how people are connected with the land, with all the creatures, then how they were connected with how to treat women and how to treat children, how to treat everything around you, how to be one with that creation, all the creation… So a lot has to do with colonisation, assimilating people. […] So you live in that society and you suppress who you are. […] Of course you’re gonna get angry . (Maxime-Cri-44-MU, p. 1)
[ C ] ’est des comportements que notre culture n’avait pas. Parce que quand je pense à mes grands-parents, ils me parlaient de leur vie puis je les regardais comment qu’ils vivaient, comment qu’ils se parlaient, comment ils se touchaient, juste mes grands-parents, jamais j’ai entendu mon grand-père en train de dire des méchancetés à ma grand-mère ou la frapper. (Christopher-Atik-37-forêt, p. 1)
There was no violence. Violence started when [ early explorers ] started coming here. […] And they brought alcohol with them. […] I think the elders back home, it seems like their message is not getting through to the younger generation like it used to be, because… there is television, there is music and you’re away from your family. At the same time you’re losing your culture, your language, so you’re losing phase of who you are and where you come from, and because of outside interference. (Richard-Inuit-44-GCU, p. 3-4)
Les nombreuses évocations des violences et humiliations traumatisantes subies dans les pensionnats autochtones font foi de cette influence négative de la colonisation ; les conduites problématiques – la surconsommation, notamment – et la perte de confiance en soi qu’elles ont générées, également. « C’est sûr quand on parle des pensionnats, ça vient tout de là . » (Christopher-Atik-37-forêt, p. 1) L’expérience des pensionnats est notamment représentée comme une sorte d’« incubateur » de la violence familiale qui s’est manifestée par la suite chez les personnes qui y ont séjourné. Enfermées dans une sorte de loi du silence, elles ont porté longtemps ces blessures en elles sans pouvoir s’en libérer. Une large part de la violence commise en communauté est ainsi attribuée aux effets néfastes des pensionnats.
Parmi les hommes violents que moi j’ai eu à rencontrer, il y en a beaucoup là-dedans qui n’ont pas passé par les pensionnats. Mais leur père ou leur mère a passé par les pensionnats. Ils ont vu beaucoup de violence dans leur maison. Ils ont subi de la violence, une carence affective. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 17, 24)
Je pense que les gens qui ont connu les pensionnats, ont beaucoup de troubles. Mes frères et sœurs manquent beaucoup de confiance en eux, ils sont très… ils ont peur d’avancer, de se démarquer. (Matt-Innu-49-GCU, p. 2, 4-5)
Probably mostly from the alcohol and residential school. ‘Cause I never knew about residential school until I was about 16 or 17, when my dad talked about it. […] So I guess that’s where his anger came from. (Greg-Innu-34-GCU, p. 2)
Les pensionnats autochtones en tant que lieux à travers lesquels la société blanche a transmis ses systèmes de valeur et ses modèles de violence symbolisent donc de manière forte pour nos répondants les côtés sombres de la colonisation et ses tentatives d’assimilation. Bien que la vie en communauté ait aussi comporté son lot de difficultés avant l’époque des pensionnats, ce passage forcé marquera de manière particulièrement douloureuse la vie de ces hommes, celle de leurs familles et l’avenir de leurs communautés. L’une des blessures profondes remontant à cette triste période de l’histoire des peuples autochtones est l’incompréhension des jeunes enfants vis-à-vis du retrait brutal de leur milieu familial, que plusieurs ont vécu comme un abandon de la part de leurs parents. Un traumatisme qui influera lourdement sur leurs relations de couple à l’âge adulte, imprégnées de cette peur viscérale de perdre l’être aimé. Collectivement et individuellement, l’effet négatif des pensionnats a laissé des séquelles qui pèsent encore aujourd’hui et sans doute pour longtemps sur les communautés autochtones du Québec, comme sur celles du reste du Canada.
De 0 à 7 ans, j’étais avec mon père et ma mère, ça allait bien, j’étais bien heureux. Mais quand ils sont venus me chercher chez nous avec la police montée, on s’est fait enlever par les autres et ils nous ont amenés vers les pensionnats, ça a été vraiment dur. On ne savait plus ce qui se passait. Drette-là, c’est la première blessure. […] J’ai une blessure d’abandon, de rejet, trahison, c’est là que ça s’est développé, avec le comportement qui vient avec. (Paul-Atik-55-C, p. 2)
Retirés de leur famille en bas âge, coupés de l’affection, des soins et des enseignements de leurs parents, ces jeunes Autochtones ont en outre été privés de modèles parentaux. Cette autre conséquence de leur internement dans les pensionnats les laissera démunis envers leur propre rôle de parents dans l’avenir.
[ M ] oi je n’ai pas vu mon père ou ma mère s’occuper de mon petit frère ou de ma petite sœur, parce que moi j’étais au pensionnat déjà quand eux autres sont nés. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 22)
On les voyait au bout de 10 mois. Très dur. C’est à partir de là que le manque d’un père et d’une mère c’est très… c’est très important, c’est la base du bien-être et du mieux-être de l’enfant qui grandit. Si on n’a pas de père, pas de mère… ça va pas loin. […] On a été vraiment brisés comme il faut. (Paul-Atik-55-C, p. 3)
So there was no teachings from my dad because he went to residential school, he was took away from his mom, the teachings from his dad, at 6 years old. For him, he came back angry. He became an angry man and he showed it at our place . (Maxime-Cri-44-MU, p. 1)
De leur côté, les parents qui se sont littéralement fait enlever leurs enfants ressentent eux aussi rage, déchirement et impuissance. Plusieurs auraient commencé à boire durant cette période et à agir violemment l’un envers l’autre, affirment certains interviewés qui ont constaté des changements dans le comportement de leurs parents à la suite de ces événements dramatiques. Ils identifient clairement l’apparition d’incidents de violence à ce moment précis de leur histoire familiale et communautaire. La consommation massive d’alcool dans les communautés aurait également été en augmentation durant cette période. Les traumatismes ainsi vécus par les parents dévastés par la perte de leurs enfants découlent donc, eux aussi, de l’avènement des pensionnats autochtones.
Puis ce que j’ai pu remarquer dans mon enfance c’est qu’il y avait très peu de consommation de la part de mes parents, des autres parents aussi. Il n’y avait pas grand-monde qui consommait. Puis après l’avènement des pensionnats, en 1955, c’est là que j’ai remarqué que nos parents ils commençaient à consommer beaucoup parce qu’on leur enlevait leurs enfants. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 17)
Mise à part leur mission d’assimilation, les pensionnats autochtones ont de toute évidence été le lieu de l’apprentissage de la violence pour de nombreux répondant et pour leurs familles. Ceux-ci témoignent en effet d’histoires de mépris, de négligence, de sévices corporels et d’abus sexuels commis par des religieux ou par d’autres élèves. Le rappel des violences et des humiliations subies au pensionnat est encore douloureux. « La violence que j’ai vue là-bas, ce n’est pas possible. C’est à l’extrême. […] C’est toute des comportements que j’ai vus, que j’ai portés pendant 30 ans. » (Paul-Atik-55-C, p. 2)
Moi quand j’étais au pensionnat, je suis parti j’avais 6 ans puis j’ai été agressé sexuellement à l’âge de 7 ans la première fois. Puis à partir de là, j’étais tout le temps sur mes gardes puis il ne fallait pas que quelqu’un se mette en arrière de moi sinon je devenais violent. […] J’ai subi plusieurs agressions sexuelles. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 1, 10)
« Domptés à la violence » au pensionnat en quelque sorte, il est compréhensible que ces adolescents soient revenus dans leur communauté remplis de colère et de révolte. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs reproduit par la suite les sévices qu’ils ont eux-mêmes subis lorsqu’ils étaient pensionnaires. Certains manifesteront cette agressivité de manière générale (bagarres avec d’autres jeunes, dans les bars…), d’autres la dirigeront plutôt contre leurs proches, leur conjointe notamment. « J’étais violent envers mon père, envers mes frères. Puis quand je me suis marié, j’ai été violent avec ma conjointe. » (Troy-Atik-62-C/MU, p. 1) « L’humiliation aussi que j’ai vécue avec les prêtres, des injustices, en tout cas, c’est des blessures du cœur qui m’ont mis encore plus en colère quand j’ai sorti à l’âge de 16 ans du pensionnat. C’est là que toutes les blessures sont toutes sorties. » (Paul-Atik-55-C, p. 2)
L’extrait suivant, tiré d’une étude sur l’origine des comportements de dépendance des Autochtones au Canada, renforce l’idée que la violence familiale, parmi plusieurs autres problèmes sociaux et psychologiques qu’affronte la population autochtone aujourd’hui, est une conséquence de traumatismes non résolus directement reliés au régime des pensionnats :
Au fur et à mesure que le nombre d’enfants autochtones passant leur enfance dans ces institutions augmentait, leur famille et leur communauté s’effondraient sous le fardeau des personnes aux prises avec des traumatismes, des deuils et des comportements agressifs (rage/fureur) non traités. De plus en plus, les Survivants ont adopté des comportements de dépendance et d’autres mécanismes d’adaptation négatifs pour endormir leur peine et leur douleur. Certains ont manifesté leur souffrance par de la violence latérale dirigée contre les membres de leur famille et de leur communauté, déclenchant ainsi le cycle intergénérationnel des relations malsaines, dysfonctionnelles, faisant écho à celles vécues dans les pensionnats 21 .
Les séquelles de l’internement au pensionnat sont profondes et s’étendent à plusieurs générations d’Autochtones. « [ Les ] pensionnats, ça a eu beaucoup d’impact dans les communautés. […] Ça fait longtemps qu’on est écrasés. Moi-même, j’ai été violé ; mon père a été violé. » (Jean-Atik-38-C, p. 74) Des répondants des Premières Nations établissent d’ailleurs un lien direct entre les conséquences tragiques de leur propre expérience du pensionnat et l’institutionnalisation ultérieure de leurs enfants, qu’il s’agisse d’interventions du Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) ou d’incarcérations pour violence conjugale. C’est l’histoire, dans son aspect le plus sombre, qui se répète.
Et j’ai vécu la même chose que mes parents ont vécue. Je me suis fait enlever mon jeune. La rage que j’avais, ce n’est pas drôle la rage que j’avais. C’est sûr que j’ai bu. Là, je me suis repris mais ça a été très dur. […] L’histoire se répète tout le temps, tant et aussi longtemps qu’on ne fera pas notre ménage dans notre vie, ça se répète. (Paul-Atik-55-C, p. 8)
J’ai même un de mes garçons qui a fait de la prison. Il n’a jamais été violent avec moi ni avec sa mère, mais avec sa conjointe, sa première conjointe, il était très violent. […] Puis là, ces jeunes-là, quand ils reviennent dans la communauté, ils sont encore plus agressifs, plus révoltés. C’est comme nous autres quand on a été envoyés au pensionnat, on est revenus très agressifs, très violents. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 2-3)
Ce n’est qu’au terme d’un long processus de travail de reconstruction d’eux-mêmes que certains hommes arriveront à retrouver une relative paix de l’esprit. Quelques-uns y parviennent, au prix d’immenses efforts et d’une volonté de fer, avec d’autant plus de mérite que les ressources d’aide adaptées à leur réalité sont nettement insuffisantes, voire inexistantes en plusieurs endroits.
1.2. Des familles démantelées, des enfances sacrifiées
Les répondants n’ont pas tous vécu l’expérience traumatisante des pensionnats autochtones, mais la majorité d’entre eux a néanmoins connu une enfance difficile à plusieurs points de vue. La déstructuration des familles entraînée par les politiques assimilatrices du gouvernement fédéral a eu des répercussions bien concrètes dans leur vie. Plusieurs proviennent de familles éclatées, en raison d’un divorce ou du décès précoce de l’un ou des deux parents. D’autres ont vécu des placements successifs en familles d’accueil (dont certaines se sont avérées franchement inadéquates), ou ont grandi au milieu de la violence et de la surconsommation à l’intérieur de leur famille d’origine, souvent dans une grande promiscuité. Si la situation familiale n’était pas toujours aussi dramatique, l’absence d’un des deux parents (le père surtout) ou le fait que ceux-ci étaient dans bien des cas très jeunes lorsqu’ils ont eu leurs enfants, a également ébranlé les fondements de leur éducation. Des interviewés affirment avoir été laissés à eux-mêmes au sein de leur communauté lorsqu’ils étaient jeunes, et observent qu’il en est toujours ainsi aujourd’hui pour de nombreux enfants et adolescents.
I wish the young generation, the kids, had a more safe place… would stay at a safer place than what they have now. ‘Cause we hear stories about kids being out all night because they don’t wanna go home. They’re kids. I heard stories… I would say from 6 to age 15 to 16. Those are the ones that are affected a lot by it. […] It’s not safe in the home and it’s not safe being on their own outside . (Bernard-Inuit-38-GCU, p. 3)
L’expérience enfantine d’un homme amérindien aujourd’hui dans la quarantaine est représentative des conditions de vie difficiles cumulées par de nombreux répondants : son père travaille loin du village sur un chantier hydro-électrique et ne rentre à la maison que quelques jours par mois, durant lesquels il consomme beaucoup d’alcool. Des oncles de son entourage suppléent à l’absence du père. Sa mère, ex-élève d’un pensionnat autochtone, est violente physiquement avec lui et n’est pas en mesure de lui donner l’éducation ni les soins dont il a besoin comme enfant. Battu jusqu’à l’âge de 12 ans et fortement carencé au plan affectif, il doit réprimer ses sentiments de colère et ses frustrations. Son expérience lui enseigne ainsi que les personnes les plus proches de lui et qui sont censées l’aimer peuvent aussi lui faire beaucoup de mal. À ce « traumatisme d’abandon » s’ajoute un abus sexuel commis par un inconnu, alors qu’il est adolescent. (Dario-Cri-49-GCU)
Plusieurs autres répondants relatent des épisodes de la relation problématique vécue avec leur père. Des liens de filiation nébuleux (incertitude, secret ou atmosphère de mensonge par rapport à l’identité de leur père biologique) : « Ah, c’est assez mêlé, je n’ai jamais su dans le fond c’était qui, mon vrai père. Puis encore aujourd’hui, je ne le sais même pas. » (Harry-Innu-35-MU, p. 3) Un père absent du foyer familial (décédé, travaillant au loin, etc.) : « J’étais au primaire, je devais avoir sept-huit ans. J’avais beaucoup de problèmes de colère au niveau… parce que je ne voyais pas mon père. Il n’y avait pas de présence paternelle. » (Curtis-Innu-23-C, p. 21) Un père violent dont les gestes resteront gravés dans la mémoire du jeune garçon qui, à l’âge adulte, reproduira le même schéma abusif dans son milieu :
My father used to be raping a lot of my cousins. When they were passed out or sleeping or something like that, I used to see a lot like that. […] I used to be like that when I was 17-18. I ended up in jail […] because I used to be raping my little kids a lot. (Denver-Inuit-44-GCU, p. 4-5)
J’ai été en centre d’accueil une couple de fois, peut-être 3 fois, pour des vols, puis un moment donné ça a été de la violence. Un moment donné ça a été de la violence avec des personnes [des Blancs] parce que c’était des racistes. Puis c’est mon père qui m’avait dit de le faire. (Jean-Atik-38-C, p. 40 et 11)
Le rôle de la mère aussi s’avère déterminant dans la dynamique familiale des interviewés. Certains relatent une enfance marquée par une relation difficile et sans affection avec leur mère, des contacts humains limités aux besoins primaires, des négligences et des violences physiques et psychologiques. D’autres mères consomment beaucoup d’alcool et assistent, impuissantes, aux agressions paternelles dont leur fils est victime, sous peine de subir elles aussi la violence du mari : « My mom would say nothing. Just drink and drink … » (Denver-Inuit-44-GCU, p. 39)
Ma mère, quand même qu’on lui disait… Il faut dire qu’elle était dans la consommation aussi, puis qu’elle avait les yeux fermés. Elle n’avait pas le choix, parce que si elle parlait, ben c’est elle qui mangeait une volée, fait qu’elle ne pouvait pas faire grand-chose. (Harry-Innu-35-MU, p. 3)
Après le décès de mon père, la violence elle n’a pas arrêté là. Ma mère à chaque fois qu’elle prenait un coup, ou ben donc à la minute que je faisais une petite gaffe, quand elle prenait un coup, un moment donné elle m’avait dit « C’est à cause de toi que ton père est mort ». Là, j’ai traîné ce fardeau-là pendant des années jusqu’à tant que j’aille en thérapie. (Clyde-Atik-49-C, p. 10-11)
La situation n’apparaît guère plus facile pour les jeunes filles, dont les familles connaissent des conditions similaires de pauvreté, de violence, de surconsommation… Certaines d’entre elles doivent s’occuper de leurs jeunes frères et sœurs dès l’âge de 10 ans, et vivront à retardement l’adolescence qu’elles n’ont pas connue, reproduisant elles aussi une fois mariée des comportements auxquels elles ont été exposées au sein de leur famille d’origine. Plusieurs conjointes (ex-conjointes ou actuelles) des répondants ont d’ailleurs développé, elles aussi, des habitudes de surconsommation d’alcool ou de drogue.
Beaucoup de jeunes femmes de la génération de ma femme ont vécu ces choses-là. Puis après notre mariage elle a comme vécu son adolescence. C’est plus à ce moment-là que […] elle a commencé à courir d’un bord puis de l’autre avec d’autres hommes. Puis c’est là que la violence s’est installée. […] Elle a subi beaucoup de violence. Puis quand elle s’est mariée avec moi j’étais sa porte de sortie. (Troy-Atik-62-C/MU, p. 22, 23)
Plusieurs familles autochtones, devenues dysfonctionnelles ou abusives, se sont vues dans l’obligation à un moment ou un autre de laisser partir leurs enfants dans des foyers d’accueil, parfois pour plusieurs années. Sortis de leur milieu familial – et souvent de leur communauté – soi-disant pour être protégés, nombre de ces enfants ont aussi subi des mauvais traitements dans leur famille d’accueil. Lorsque les enfants sont confiés à des non-Autochtones, il arrive qu’ils soient victimes de racisme, traités avec mépris et rudesse dans leur nouveau milieu. Un cas d’agression sexuelle par un employé du centre jeunesse est même rapporté par un interviewé…
Même à l’école aussi chez les Blancs, chez les Autochtones, on m’intimidait […] On me menaçait. On me disait souvent : « Si tu nous dénonces, on va te casser la gueule ». Puis ensuite de ça, c’était le refoulement par-dessus le refoulement. (Donald-Atik-35-GCU, p. 1)
Ils étaient assez violents eux autres dans la famille d’accueil. […] Ils essayaient de nous rabaisser aussi des fois. Ils disaient qu’on n’était pas bons, puis des niaiseries de même. La plupart du temps c’était plus mon petit frère puis ma petite sœur qui se faisaient rentrer dans le mur ou ben donner des claques, des affaires de même genre. Quand on n’écoutait pas ou des mauvaises notes à l’école. (François-Atik-25-C, p. 1-3)
Après ça, je me suis ramassé en centre d’accueil. J’avais 16 ans, je pense. […] Après ça, j’ai vécu là-bas des attouchements sexuels par… c’était un transporteur, je pense. […] Je me suis fait violer à [ nom de ville ]. (Jean-Atik-38-C, p. 12)
Cette accumulation de frustrations que connaissent de nombreux enfants autochtones à la suite de leur expérience des foyers d’accueil en amènera plusieurs à consommer de l’alcool à leur tour, dès l’adolescence, y trouvant un exutoire, un moyen d’exprimer les émotions refoulées durant toutes ces années.
J’ai pris mon premier verre à l’âge de 14 ans, si je me souviens bien. […] Puis un moment donné les émotions ont explosé à cause je voulais tant parler. Puis au fur et à mesure lorsque la consommation me rendait plus puissant de pouvoir exprimer plus davantage mes émotions, à ce moment-là j’ai comme découvert que c’était ma pilule qu’on pourrait dire, c’était ma pilule pour pouvoir m’exprimer. (Donald-Atik-35-GCU, p. 1)
Le retour des enfants dans leur communauté ne se fait pas non plus sans heurts. Ils sont parfois, là aussi, victimes de racisme de la part des jeunes Autochtones, qui les perçoivent dorénavant davantage comme des Blancs que comme étant des leurs, et leur font subir encore une fois la violence et la stigmatisation. Les bagarres entre jeunes hommes – et groupes – de différentes nations sont monnaie courante, en ville comme en communauté.
J’avais l’air d’un Blanc parce que j’ai été élevé avec des Blancs. Le monde ici ils m’ont vu comme un Blanc justement, puis ils n’aimaient pas ça. Ils se sont ramassés une petite gang genre je ne sais pas pourquoi, puis ils m’ont pogné [ et ils m’ont battu ] . […] Parce que j’étais nouveau aussi, puis personne ne me connaissait. (François-Atik-25-C, p. 1-2)
1.3. Une situation socioéconomique défavorable et précaire
Autres conséquences du processus historique de colonisation : les taux de chômage élevés et des conditions de vie matérielles souvent déplorables qui perdurent depuis des décennies dans les diverses communautés autochtones du Québec. La violence physique et psychologique entre conjoints ou entre les autres membres d’une famille n’est pas étrangère à ces difficultés qui traversent la vie des hommes et des femmes dans ces communautés. Ces dernières ne sont évidemment pas définies uniquement par ces difficultés – et toutes les familles ne connaissent pas l’ensemble de ces problèmes –, mais celles-ci atteignent une telle ampleur, qu’il est impossible pour les familles de ne pas en subir les effets plus ou moins directs. Notons toutefois qu’il peut y avoir des différences considérables entre les conditions socioéconomiques d’une communauté à l’autre, et ce, parfois à l’intérieur d’une même nation.
Le fait demeure qu’en communauté ou en milieu urbain, une large proportion des familles autochtones du Québec vit dans des conditions de grande pauvreté matérielle : manque de chauffage, de nourriture, de logements adéquats… Les besoins en matière de logement sont particulièrement criants en communauté.
That’s why I left my community because of shortage of housing. There was 25 of us in one household, so I left. (Greg-Innu-34-GCU, p. 3)
Right now we’re living at her sister’s house. […] I’m trying to pay the rent, but the last place we were at, we were at somebody’s house and we paid both a 150 bucks for the rent and this guy kicked us out the day after. (Morris-Inuit-35-C, p. 26)
Le chômage extrêmement élevé auquel font face nombre d’hommes autochtones est un autre élément crucial du contexte dans lequel évoluent les répondants. Plusieurs d’entre eux recevaient de l’aide sociale au moment de l’entretien, 20 interviewés sur 33 ayant déclaré être sans emploi. Pour ceux qui ont un emploi, il s’agit souvent d’un travail occasionnel à temps partiel dont le salaire est nettement insuffisant pour subvenir aux besoins d’une famille.

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