Les clefs du passé
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Description


Chacun d'entre nous subit l'influence de son passé : notre perception du monde, notre rapport à l'argent, nos émotions et même notre santé sont le fruit de notre histoire et des générations qui nous ont précédés. Ces conditionnements sont souvent douloureux et nous privent de la liberté d'être nous-mêmes. Ce livre explique pourquoi et comment se libérer du passé et de nos souffrances répétitives.



S'appuyant sur son expérience de vie qui l'a conduite de l'ombre à la lumière, Noémie de Saint-Sernin a isolé quatre leviers fondamentaux, qui lui ont permis de changer radicalement sa vie et d'aider à son tour ceux qui en ont besoin :




  • Prendre sa vie en main.


  • Oser le bonheur.


  • Pardonner pour se libérer.


  • Apprendre à s'aimer.



Vous aussi, appliquez ces secrets et libérez l'énergie indispensable pour vous réaliser !




  • Quelques recommandations


  • Ma philosophie, ce que je crois


  • Clef n°1 - Prendre sa vie en main


  • Clef n°2 - Oser le bonheur


  • Clef n°3 - Pardonner pour se libérer


  • Clef n°4 - Apprendre à s'aimer

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 octobre 2017
Nombre de lectures 38
EAN13 9782212596441
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0024€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chacun d’entre nous subit l’influence de son passé : notre perception du monde, notre rapport à l’argent, nos émotions et même notre santé sont le fruit de notre histoire et des générations qui nous ont précédés. Ces conditionnements sont souvent douloureux et nous privent de la liberté d’être nous-mêmes. Ce livre explique pourquoi et comment se libérer du passé et de nos souffrances répétitives.
S’appuyant sur son expérience de vie qui l’a conduite de l’ombre à la lumière, Noémie de Saint-Sernin a isolé quatre leviers fondamentaux, qui lui ont permis de changer radicalement sa vie et d’aider à son tour ceux qui en ont besoin : Prendre sa vie en main. Oser le bonheur. Pardonner pour se libérer. Apprendre à s’aimer.
Vous aussi, appliquez ces secrets et libérez l’énergie indispensable pour vous réaliser !


Coach certifiée, auteure, conférencière et formatrice en développement personnel, noémie de Saint-Sernin est maman de trois filles. Elle a créé deux programmes en ligne, « les clefs du passé » et « Les clefs de la colère », pour contribuer au monde meilleur auquel elle croit. Des milliers de personnes ont suivi ses programmes.
Noémie de Saint-Sernin
Les clefs du passé
SE LIBÉRER POUR CHANGER DE VIE
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com

Ressources pour compléter la lecture de ce livre
Pour recevoir les vidéos de mes conférences et accéder à des ressources complémentaires, rendez-vous sur :
http://noemiedesaintsernin.com/livre
Ou bien scannez ce code :
Création de maquette et mise en pages : Sandrine Escobar
Illustration en début de clefs : Séverine Assous
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2017 ISBN : 978-2-212-56429-7
À Luc, mon mari, que j’aime à la folie. À mes parents, qui ont fait comme ils pouvaient. À moi, qui ai fait de mon mieux. À mes enfants, qui feront mieux que nous. Et aux générations futures qui, grâce à nous tous, seront plus légères.
Remerciements
Je tiens à exprimer ma plus profonde et sincère gratitude à l’égard de tous ceux que la vie a mis sur mon chemin et plus particulièrement… :
Luc, toi, mon mari. Ton soutien indéfectible, tes conseils, ta bienveillance et ton ineffable amour m’ont portée tout au long de ce projet d’écriture. Ce livre n’aurait pas ce visage sans le travail considérable que tu as fourni. Tes nombreuses relectures m’ont aidée à mettre de l’ordre dans le brouillon – avant toi inextricable – de mes idées. Sache que je te voue une reconnaissance infinie pour tout l’amour que tu me portes. Partager ma vie avec toi me comble de bonheur et de joie.
Vous, mes filles, Laurine, Marie et Louise. Mes enfants chéries, vous êtes une source d’inspiration intarissable et la lumière qui me montre le chemin. Ma fierté est si grande d’être votre maman, vous qui m’avez tant appris, notamment ce qu’était l’essentiel.
Nadia Doumir, ma pétillante et tendre amie. Sœur de cœur dont l’amitié se renforce chaque année depuis plus de trente ans. Merci d’avoir toujours été là pour partager et les joies et les peines. Merci pour ta présence réconfortante dans les moments les plus sombres. Ton amour inconditionnel et ta compassion sont des cadeaux inestimables.
Caroline Ortega, mon amie. Merci pour ton amitié précieuse et sincère qui a survécu aux 16 000 kilomètres qu’un jour tu as mis entre nous pour aller vivre sur une île et réaliser ton rêve. Merci pour les éclats de rire, les voyages sublimes, et tout particulièrement pour avoir toujours été celle sur qui je pouvais compter même au pied levé, même en pleine nuit.
Florence Goulet, mon amie. Mi-fée, mi-ange gardien, je n’oublierai jamais tout ce que tu as fait pour moi alors même que tu ne me connaissais pas. Merci pour ton amitié fidèle et sincère et ton incroyable générosité. Je t’exprime également toute ma gratitude pour avoir accepté de me lire. Tes relectures m’ont permis d’améliorer le récit de mon histoire personnelle.
Merci à toi François P. d’avoir pris en main mon sauvetage, réussissant l’exploit de me trouver, en quelques heures, un toit et une amie.
Merci à tous ceux que j’ai perdus de vue et qui, un jour, m’ont tendu la main. Je ne saurais traduire en mots l’immense gratitude que je ressens lorsque je songe à vous. L’éloignement ne m’a pas donné l’occasion de vous exprimer toute ma reconnaissance. Sachez que je vous ai toujours gardés dans mon cœur et dans mes prières.
Nadia B., ma fidèle amie d’enfance.
Taous B., pour avoir mis un toit sur ma tête.
Brigitte, pour ta générosité. J’ai appris grâce à toi qu’il n’était pas nécessaire d’avoir beaucoup pour partager.
Myriam R., merci de m’avoir ouvert ton cœur et ta porte.
Monsieur Thomasi, votre implication dans ma réussite est allée bien au-delà de votre travail. Je retiens particulièrement ce dimanche où vous m’avez aidée à emménager.
Valentine W., dont les mots résonnent encore parfois en moi.
Mes « sisters infopreneuses » : Caroline, Édith, Élodie, Sarah et Sophie, dont les échanges, les partages et le soutien ont été déterminants. Merci pour vos encouragements qui m’ont aidée à surmonter les difficultés émotionnelles qui ont pu me traverser lorsque j’écrivais mon histoire.
Merci à tous mes amis, c’est bon de vous avoir à mes côtés, et tout particulièrement Anne Jarry, ma Nanette.
Aux premiers testeurs de mes programmes d’accompagnement, et principalement ceux qui m’ont offert leurs témoignages inspirants : Jean-Marc, Arnaud, Rafael Arieli, Olivier et Camille ( www.lessupersparents.com ), Stéphanie, Sophie, Marie-Laure, Annick P., ainsi qu’Aude-Aline et son mari. Merci d’avoir eu foi en moi.
Mon infinie reconnaissance à l’ensemble des membres de mes programmes. Merci pour votre confiance, votre bienveillance et votre fidélité qui me poussent à me dépasser. Votre amour m’émeut et me touche, il me va droit au cœur. Merci surtout de me permettre d’être qui je suis, tout en vous aidant à réaliser qui vous êtes.
Je tiens aussi à remercier tous ceux qui m’assistent et me soulagent dans mes activités.
Mes collaboratrices, Sophie et Sylvie qui me secondent au quotidien. Grâce à vous je sais que les membres de mes programmes sont entre de bonnes mains. C’est un réel plaisir pour eux et pour moi de vous avoir près de nous.
Mon équipe technique. David Albert et ses conseils avisés. Aurélien, Romuald et Thibault, magiciens de la technique et marketeurs humanistes. Hind Mikou, ma community manager. Travailler avec vous tous est une chance et un soulagement. Merci de croire en moi et en mes projets, en m’aidant à déployer mes activités. Grâce à vous, je peux réaliser mon rêve : transmettre mes outils au plus grand nombre.
Merci aussi à tous mes partenaires pour votre confiance. Vous êtes désormais nombreux à diffuser mon message.
Merci à vous qui, à travers vos mails bienveillants, vos courriers et parfois même vos cadeaux me touchez au plus profond de mon être. Merci aussi aux membres, abonnés, followers et lecteurs de ma newsletter.
Depuis trois ans, j’avance à petits pas sur mon chemin. Vous êtes de plus en plus nombreux à m’emboîter le pas.
Je remercie mes parents d’avoir joué ce rôle difficile dans ma vie.
Mes petits frères et mes petites sœurs, plus vraiment petits aujourd’hui. La vie nous a parfois éloignés, l’éducation que nous avons reçue nous a souvent divisés, pourtant, vous êtes et serez toujours dans mon cœur.
Laurent Chenot, pour avoir été un beau jour, mon mentor. Merci du fond du cœur pour ton soutien lorsque je doutais.
Mes éditrices. Gwénaëlle Painvin qui a cru en ce projet et l’a porté jusqu’à sa réalisation. Merci pour votre enthousiasme, vos encouragements, vos conseils et votre confiance.
Manuella Guillot qui a mis son talent et son professionnalisme afin de grandement contribuer à mettre ma prose en valeur et lui donner l’allure d’un véritable ouvrage.
Sandrine Navarro et Aurélia Robin des éditions Eyrolles, pour leur disponibilité et leur implication à chaque étape de ce projet.
Gwénaëlle Painvin pour cette formidable idée de couverture et Séverine Assous pour l’avoir si joliment illustrée.
Vous, Virginie, qui m’avez recommandée auprès de Gwénaëlle. Sans vous, ce livre n’existerait peut-être pas. Je tiens à vous remercier chaleureusement puisque c’est vous qui m’avez découverte lors d’une de mes conférences. Recevez toute ma gratitude pour cette recommandation qui est arrivée à point nommé.
Je ne peux poursuivre sans avoir une pensée de reconnaissance pour les sages, philosophes, penseurs, prophètes et écrivains qui, par leurs héritages, m’ont transmis leurs savoirs, leurs découvertes et leurs pensées. Merci de m’avoir inspirée, consolée, enseignée, accompagnée tout au long de mon existence. Lorsque je songe à ma jeunesse, je me vois toujours un livre à la main.
Je n’oublie pas non plus les compositeurs, principalement : Mozart, Haendel, Verdi, Bach, Beethoven, Tchaïkovski, Haydn, Wagner, Schubert et Vivaldi, qui font partie intégrante de ma vie, surtout lorsque j’écris.
Je remercie aussi toutes les personnes et toutes les épreuves qui m’ont fait souffrir. Elles m’ont donné l’occasion de faire des expériences qui m’ont conduite sur les chemins lumineux du pardon, de la compassion, de la joie, de la foi, de la bienveillance, de la gratitude et de l’amour.
Grâce à elles j’ai trouvé une paix que je peux transmettre à mon tour.
Merci à vous, lecteur qui tenez ce livre entre vos mains, pour avoir pris l’initiative de me lire et de m’accorder votre confiance.
Et, enfin, je rends grâce à la Vie et à tout ce qui est maintenant et pour toujours.
Sommaire
Mon histoire
Introduction
Quelques recommandations
Ma philosophie, ce que je crois
CLEF N° 1
Prendre sa vie en main
Arrêter d’être une victime
Se libérer du passé
Cesser de se raconter des histoires
Changer ses lunettes
Prendre soin de ses besoins
CLEF N° 2
Oser le bonheur
Voir la vie côté bonheur
Le bonheur et le plaisir
Le bonheur est un ressenti
Le bonheur se cultive
Positiver avec la gratitude
La gratitude est un secret
La gratitude au quotidien
Décider d’être heureux
Écouter son cœur
Vivre l’instant présent
Dire oui à la vie
Accepter ce qui est
CLEF N° 3
Pardonner pour se libérer
Comprendre le pardon
Lever les obstacles
Pardon et réconciliation
Pardon et approbation
Pardon et oubli
Pardon et excuses
Pardon et faveur
Pardonner l’impardonnable
Pardonner, à qui ?
Franchir les étapes
Décider de pardonner
Reconnaître sa souffrance
Libérer la colère
Mettre un terme à sa culpabilité
Éprouver de la compassion
Découvrir ce qui a été blessé
Comprendre son bourreau
Demander pardon
Décider de ce que nous voulons faire de la relation
Voir les aspects positifs
CLEF N° 4
Apprendre à s’aimer
Différencier l’amour de soi et l’estime de soi
L’amour de soi
L’estime de soi
Construire une bonne estime de soi
Confiance en soi et foi en soi
L’image de soi
L’acceptation de soi
L’affirmation de soi
Devenir son meilleur ami
Être fidèle à soi-même
Modifier sa communication
Cesser les litanies
Prendre du temps pour soi
Respecter son corps
Se pardonner
Conclusion
Mon histoire
« À mes yeux, l’expérience est l’autorité suprême. Ma propre expérience est la pierrede touche de toute validité. Aucune idée, qu’il s’agisse de celle d’un autre ou des miennes propres, n’a le même caractère d’autorité que mon expérience.
C’est à elle que je dois revenir sans cesse, pour m’approcher de plus en plus de la vérité qui se développe graduellement en moi. »
C ARL R OGERS 1

L’histoire que je m’apprête à vous raconter n’est connue de personne. C’est la première fois que je me livre et que je raconte (de façon détaillée) ce qu’a été ma vie, et plus particulièrement mon enfance.
Au début, c’est la honte qui m’a empêchée de parler ; elle a ensuite été remplacée par la peur du jugement et du regard des autres. Ces deux sentiments m’ont quittée depuis bien longtemps et pourtant, par loyauté, par crainte de voir changer le regard de mes enfants et celui de mon mari vis-à-vis de ma mère, j’ai continué à taire cette histoire.
Ce récit est celui de la petite fille que j’étais et qui, un jour, a décidé que la liberté méritait tous les sacrifices, que la détermination pouvait venir à bout de toutes les peurs, que son passé ne conditionnerait pas son futur. Une petite fille qui a osé voir plus grand que ce qui semblait être possible.
Cette histoire, c’est aussi la vôtre, car nos singularités rejoignent souvent l’universel et il est fortement probable que vous aussi vous vous retrouviez dans le vécu émotionnel et factuel de ce récit.
Qui suis-je ?
De mon enfance et de ma jeunesse, je ne garde que peu de souvenirs. Je les ai effacés car ils étaient trop lourds à porter. J’ai manqué d’amour, d’affection, de sécurité, d’attention, de reconnaissance, de respect, de valorisation et de bien d’autres choses encore. Ces manques ne m’ont pas préparée au bonheur, à l’amour, à la joie, à l’abondance, à la compassion ou à la paix. Ma vie me semblait dure. Je la percevais comme un combat à mener. Alors, durant des années, dans la douleur, je me suis fabriqué une armure, censée certes me protéger, mais qui, dans le même temps, me coupait de mes émotions, des autres, du monde et finalement de moi-même. Plus je grandissais, plus je disparaissais sous elle à tel point que nous ne faisions plus qu’une.
Je suis née un beau dimanche de juillet au milieu de l’été. Ma naissance comble de joie mon père qui réalise son rêve de paternité à 38 ans passés. Ma mère, de neuf ans sa cadette, donnera la vie à quatre autres enfants après moi, servant mon père au-delà de ses espérances.
J’ignore presque tout des histoires familiales. Mes parents ne se racontent pas. À l’adolescence, je découvre qu’ils ont eu une vie avant la nôtre.
Présentés par des amis communs chez lesquels ma mère est en vacances, ils se marient à l’ancienne, sans amour et sans même vraiment se connaître. Mes parents mettent beaucoup d’espoir dans cette union, notamment celui d’une nouvelle vie, d’un nouveau départ. Pour ma mère, après un divorce douloureux suivi de la perte de jumeaux, morts à quelques mois d’intervalle, c’est tourner le dos au passé. Pour mon père, celui d’assouvir son désir de fonder enfin une famille. Mais les conflits s’installent très vite entre eux. Ma mère n’est pas heureuse dans son couple, avec un mari qui ne parvient pas à la combler. Son ancienne vie lui manque, particulièrement son indépendance. Si l’annonce de cette première grossesse ravit mon père, elle signifie pour elle que tout espoir de retour en arrière est compromis. Ce bébé qu’elle attend, c’est moi : je deviens sa prison. Ma naissance ne s’annonce pas sous les meilleurs augures !
Mon père est grutier. Ma mère renonce à son métier d’infirmière et reste à la maison. Un seul salaire suffit tout juste à couvrir nos besoins familiaux et mon père se décourage d’arriver un jour à la rendre heureuse. Il se perd dans l’alcool et leurs différends prennent alors une tout autre tournure. Ma mère s’inquiète pour l’argent et craint que mon père ne se tue au volant de sa voiture lorsqu’il rentre ivre. Sans cesse, elle me confie ses angoisses. À 6 ans, je porte déjà un poids bien lourd, mais comme on sait le faire à cet âge-là.
Les épaules d’un enfant ne devraient servir qu’à être dans l’étreinte de bras rassurants et aimants
Pour conjurer le sort, ma mère consulte toutes les voyantes de la région, m’entraînant avec elle. J’écoute, effrayée, des prémonitions lues dans les cartes, le marc de café ou encore les lignes de la main. Certaines lui prédisent que mon père provoquera un accident mortel ou sera atteint par de terribles maladies. Quelques rares optimistes nous parlent d’une jolie vie en couleur pour notre famille. Ces noires prophéties hantent mes nuits et alimentent mes cauchemars. Je suis morte de peur, car je prends tout au pied de la lettre, tenant pour acquis que tout ce qui est « écrit » existera, un destin contre lequel on ne pourra rien. Pourtant, mon esprit refuse d’admettre que notre pouvoir puisse être limité. Leurs contradictions ont raison de ma naïveté.
Un soir, l’accident tant redouté se produit. Mon père n’a pas une égratignure, mais sa voiture est hors d’usage. Comme il n’a pas assez d’argent pour la remplacer, ma mère se sent enfin soulagée. Pourtant, elle ne tarde pas à trouver d’autres raisons de cultiver ses angoisses : mon répit est de courte durée. Dès qu’un retard de mon père devient trop significatif, je suis chargée de le ramener à la maison. J’arpente un à un les bars des quartiers voisins et, quand je le vois, il me faut parfois plus de dix minutes pour oser pousser la porte de l’établissement. J’ai tellement honte. Bientôt, on me reconnaît et plus personne ne me demande ce que je veux... Ce qui est encore pire.
Lorsqu’il est ivre, mon père peut se montrer d’une violence extrême. Ce n’est pas tellement contre moi que celle-ci est dirigée, mais plutôt contre ma mère. Mon père la frappe pour mettre un terme à ses litanies. Leurs disputes se terminent immanquablement par des coups, portés avec une telle force qu’aujourd’hui encore le souvenir de ces scènes atroces me terrifie. À tel point qu’il m’est impossible de faire revenir ces images, seul le sentiment de terreur reste perceptible.
J’assiste pétrifiée et quotidiennement à ce spectacle.
C’est ainsi que les enfants se voient injecter, dès l’enfance, le poison de la violence
Surtout, je me sens impuissante. Même quand mon père n’a pas bu, les scènes de ménage sont tout aussi fréquentes, les coups en moins. Ils se menacent de divorcer, et moi, j’absorbe tout. Parfois, mon père a l’alcool joyeux, mais je suis gênée des propos qu’il tient à des inconnus dans les bars qu’il fréquente. À 6 ans, j’ai le sentiment d’être plus adulte que lui. C’est très étrange comme impression d’autant que c’est aussi ce que je ressens avec ma mère quand elle s’épanche et fait de moi sa confidente.
Au fil du temps, je peine de plus en plus à ramener mon père à la maison. Il n’a aucune envie de rentrer, il sait parfaitement ce qui l’attend, alors il prend son temps, et moi, j’avale la grenadine que les propriétaires m’offrent sans doute par compassion. Cette boisson que j’aurai plus tard en horreur. Elle a le goût de la honte.
J’ai peur de mon père et je lui en veux terriblement du mal qu’il fait à ma mère. Souvent, le soir, quand tout est enfin calme, je me recroqueville dans mon lit et je pleure. J’implore ce Dieu auquel je m’accroche pour qu’il nous délivre, dans des prières où résonne tout l’amour que peut contenir mon cœur d’enfant.
Tous les jours, en rentrant de l’école, je suis angoissée, redoutant qu’il se soit passé des choses en mon absence. J’ai peur pour maman. J’ai peur que papa la tue. Ma vie s’arrête dès que l’heure présumée du retour de mon père est dépassée. Je suis inquiète, car je sais ce qu’il va advenir. En un instant, l’atmosphère se transforme, l’air devient tout à coup électrique, une étincelle et tout peut exploser. Ma mère, déjà peu patiente, s’emporte pour un rien. Elle guette à la fenêtre puis m’envoie le chercher. Quand je reviens avec lui, je lui fais un signe, je ne la vois pas, mais je sais qu’elle est là, derrière le rideau. Ce rideau que nous partageons le soir dans le noir pour voir sans être vues, et espérer apercevoir enfin, au coin de la rue, la silhouette dodelinant de mon père qui se décide à rentrer. Ma mère m’envoie alors au lit, mais moi, je ne peux pas dormir. J’attends, l’oreille collée à la porte. Je prie pour qu’elle ne lui fasse pas de reproches. Un mot, un petit mot de rien du tout, une question toute bête et c’est le drame. Alors, je surveille, j’écoute, prête à intervenir. Je ne m’endors qu’après lui, bercée par les pleurs de ma mère. Alors je continue de prier, agenouillée sur mon lit, mes petites mains jointes. Je concentre toute mon attention sur mon cœur. Ma force, je la trouve dans le silence. Dans cet espace où personne ne peut aller, dans ce lieu de quiétude où les soucis disparaissent. Quêter le silence là où il n’y en a pas deviendra une habitude. Je vis dans le bruit, la cité est bruyante, les appartements sont bruyants, notre famille est bruyante. Petit à petit, je m’exerce à trouver la paix au milieu du vacarme. Entre les cris, entre les notes, entre les mots.
Les souffrances de ma mère me peinent. Je tente de la consoler et lui pardonne tous ses écarts. Je me dis que ce n’est pas sa faute si elle me frappe. Je dois le mériter. Elle est si malheureuse. J’essaye de lui donner le moins de soucis possible. Je m’occupe de mes frères et sœurs, je l’aide, je fais peu de bruit. Même mon corps est à l’image de ma discrétion, je n’ai que la peau sur les os. Une manière de ne pas prendre de place, ou si peu, une façon d’exister le moins possible. J’aimerais qu’elle soit fière de moi, mais j’échoue quoi que je tente. J’aimerais être parfaite, mais je sais que ma mère ne me verra jamais sous ce jour-là. Au fond de moi, je comprends que je n’ai aucune chance.
Je voudrais être sourde, ne plus entendre ces mots si durs qu’elle déverse sur moi quand elle est contrariée ou en colère : « Guenon, mauvaise fille, méchante, incapable, sans cœur, jamais contente, bête, mauvais caractère. » Le plus terrible est, qu’à force de m’entendre dire ces choses, j’ai fini par la croire. Des propos qui, petit à petit, vont agir tel un venin et me transmettre insidieusement une image dépréciée de moi-même.
Les mots que l’on dépose sur les enfants forment ce qu’ils croient être leur caractère
J’ignore encore à ce stade de ma vie qu’un enfant doit être le centre d’amour de ses parents, qu’il doit être protégé, aimé tel qu’il est, cajolé, caressé, pris dans les bras, rassuré, embrassé, valorisé. Je me dis que je n’ai pas le droit de me plaindre, ma mère se sent tellement mal. Je me résigne à être son souffre-douleur, pourvu qu’elle aille mieux. Sa colère s’abat sur moi à la moindre contrariété, qu’elle soit physique ou verbale, et moi, je prends la responsabilité de ses mouvements d’humeur. Nulle, moche, idiote, indigne d’intérêt, transparente, insignifiante, ma culpabilité est si grande d’être un tel fardeau pour mes parents. D’ailleurs, elle le dit elle-même : « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir une fille comme toi ? » Chaque nuit, mon lit est mouillé et même parfois, dans la journée, je m’oublie. À 6 ans, ce n’est pas normal, car je vois bien que mon frère, de deux ans mon cadet, est plus propre que moi. Je m’en veux de lui donner trop de travail et j’accepte ses châtiments, car je crois que c’est pour mon bien qu’elle me corrige et que je le mérite.
Quand ma mère me frappe, je pleure, et sa colère est décuplée. Quand elle me dit de me taire, si je n’y arrive pas, les coups s’abattent avec plus de vigueur. Se taire, ne plus sangloter, c’est trop difficile quand on a mal. Elle crie : « Tais-toi ou je te tue. » Je pense : « Tue-moi maman, mais ne crie plus, calme-toi, je t’en prie. » Enfin, quand sa colère est apaisée, le calme revient sans que je sache vraiment ce qui met fin à son état. Je me dis qu’avec ce qu’elle vit, elle aurait mérité d’avoir une enfant plus conforme à ses attentes.
Ainsi, pendant toutes ces années, je vais essayer de lui plaire et même de la gâter. Ce sera en vain. Aujourd’hui, je réalise ce qu’il m’aura fallu pour enfin y renoncer et comprendre qu’il n’était pas possible d’obtenir d’elle ce qu’elle n’était pas en mesure de me donner.
Je suis en dernière année de maternelle lorsque nous emménageons dans une HLM sans charme mais qui, pour nous, prend les airs d’un vrai palace. Le logement est plus grand, plus lumineux, plus fonctionnel que le studio devenu trop petit depuis la naissance de ma petite sœur. Tout est neuf, nous sommes les premiers locataires. Au début, nos voisins sont surtout des fonctionnaires : enseignants, agents de police, employés municipaux. Même ma mère semble heureuse dans ce grand appartement avec sa belle cuisine et ses trois chambres. Moi aussi, je suis toute neuve, joyeuse, insouciante, vivante, mais à l’image de ce bloc de béton, je vais me dégrader d’année en année. Les rires des enfants feront place aux sirènes de la police ou des pompiers. Les locataires s’en iront peu à peu à mesure que les étrangers s’installeront, transformant cette belle cité moderne en ghetto. Boîtes aux lettres cassées, poubelles éventrées, caves squattées, insécurité, délinquance, désœuvrement, garde à vue, drogues, échec scolaire. La violence a dépassé le seuil de la porte, elle est partout présente dans ma vie.
Ma mère doit subir une opération chirurgicale importante et nous sommes placés dans une institution catholique – La Source – durant plusieurs mois. Mon père vient nous chercher le week-end. Je me lie d’affection avec sœur Marie-Geneviève qui est douce, gentille et répond à toutes mes questions. Cela tombe bien, j’en ai des tas. Surtout sur la religion. Dans ma cité, elles sont presque toutes représentées et je ne comprends pas pourquoi elles sont si différentes. J’apprends qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que toutes en sont convaincues. C’est à cet âge-là que je décide de rejeter le dogme des religions, car si Dieu existe et s’il est le même pour tous, il ne peut pas être aussi contradictoire. Un peu comme ces voyantes qui avaient chacune leur vérité.
Pour la première fois, j’ai de très bonnes notes, souvent les meilleures de la classe. Je reçois même une récompense à la fin du trimestre. Moi qui étais une élève moyenne, dont le seul but était de ne pas me faire remarquer, me voilà transformée. Sœur Marie-Geneviève est tellement contente à la lecture de mon bulletin que je serais prête à tout pour voir son visage s’illuminer encore. Elle n’est pas la seule, toutes les autres sœurs aussi m’encouragent et me félicitent. Je revis. Je me mets à les suivre partout et une jolie histoire s’écrit dans mon cœur. Je me sens aimée, valorisée, joyeuse. La peur m’a quittée et j’aimerais rester là pour toujours. Pourtant, au bout de trois mois, ma mère écourte son séjour en maison de repos. Nous lui manquons. Elle a dû me manquer, je n’en garde aucun souvenir. J’aurais tellement aimé boire encore à cette « source » bienfaisante.
Je quitte La Source pour retrouver mon quotidien. Mes notes ne sont pas assez élevées pour mon père qui ne se montre jamais totalement satisfait et qui les balaye d’un « Tu peux mieux faire », et elles indiffèrent ma mère qui n’est pas sensible à ce genre de succès. L’important pour elle est que je sache faire le ménage. De toute façon, depuis son retour, je ne parviens plus à me concentrer en classe, j’ai trop de soucis qui m’empêchent d’être attentive à ce que je fais. Je finis par retrouver des notes moyennes sauf en mathématiques, une matière pour laquelle j’ai des facilités. Il faut dire que pour tuer le temps, je résous les problèmes de mes livres scolaires au point d’être un jour suspectée de tricherie par une maîtresse. Humiliée, je prendrai le parti de ne plus lui parler durant plusieurs semaines. Après tout, c’est ce que font mes parents après une dispute. Ils se boudent. Cela peut durer des mois et, pendant ce temps, ils communiquent par mon intermédiaire.
Je n’ai personne à qui me confier, personne qui pourrait me prendre dans ses bras, d’autant que ma mère me menace des pires représailles si je divulgue quoi que ce soit. Je me demande encore aujourd’hui comment j’ai fait pour vivre sans câlins ou marques de tendresse, j’en avais tellement besoin. Sans doute ai-je surinvesti ceux de mon père qui savait, lui, se montrer affectueux.
Ma mère n’a pourtant rien à craindre, j’ai tellement honte que je me tais. Pour supporter ma triste existence, j’ai trois exutoires. Tout d’abord, les livres et la lecture, pour m’évader et oublier pour un temps le quotidien. Puis, les activités manuelles : je couds, je brode, je crochète, je dessine. Enfin, je rêve. Je m’invente une autre vie. J’imagine ce qu’elle pourrait être. J’ai aussi la foi car je suis persuadée que l’on peut croire en Dieu et aux anges sans pour autant s’imposer les préceptes issus des religions. Curieusement, depuis toujours, je ne me sens pas seule, je sais intimement que je suis protégée, que tout ceci n’est que temporaire. Sans pouvoir ni l’expliquer, ni même en parler de peur de passer pour une illuminée. Lorsque je suis triste et qu’un besoin profond de réconfort se présente, je pense intensément à ces anges qui me prennent dans leurs ailes pour me consoler et j’écoute ce que j’ai besoin d’entendre. Vingt ans durant, j’ai ainsi comblé, avec les moyens à disposition, mon besoin d’amour et de sécurité.
Chaque soir, je refais le film de ma journée en changeant le scénario. Je rêve d’une vie douce et paisible où l’amour remplacerait les cris, où la joie remplacerait les coups.
La paix se trouve dans la beauté du silence
Mon père tombe au chômage à la suite d’un licenciement économique qu’il vit comme un soulagement. À presque 50 ans, le rythme des trois-huit à l’usine et son métier de grutier ne lui manquent pas du tout. Il a enfin du temps pour faire ce qui lui plaît : bricoler. Il se lance dans la menuiserie, il fabrique de nouveaux meubles. J’adore le regarder créer, il semble heureux, absorbé par son travail. Je me dis que, comme moi, il savoure le silence.
J’ai 12 ans à peine lorsque mon père cesse définitivement de boire. Je suis très fière de lui et j’imagine que nous allons enfin connaître la paix et la sérénité. Mais je me trompe, car je ne suis plus une petite fille. Je n’accepte plus le comportement de ma mère. Je m’oppose, je me révolte, je crie à l’injustice. Je suis de moins en moins docile. À l’adolescence, j’ose même l’affronter verbalement tout en sachant que je vais en payer le prix. Ce revirement n’est pas seulement le fruit de ma croissance, c’est aussi parce que je ne lui trouve plus d’excuses depuis que mon père a cessé de la maltraiter. Et puis, en grandissant, je prends conscience de la différence de traitement qu’elle exerce sur mon jeune frère et sur moi. Je réalise que ma mère est capable de tendresse et d’attention. Cette révélation m’atteint au plus profond de mon être. Elle créera une blessure profonde d’injustice et de rejet.
Les graines de la haine poussent aussi dans le cœur des enfants
Je cherche le soutien de mon père, je me confie à lui, mais ma mère excelle dans l’art de la manipulation. Elle sait dissimuler les faits, les travestir et inventer une histoire afin de rallier mon père à sa cause pour qu’il me corrige lui aussi. Je peux voir, quand elle obtient gain de cause, la flamme de la victoire briller dans ses yeux. Je m’aperçois que je mène un combat perdu d’avance. Nous ne nous battons pas à armes égales, et ce constat va amorcer une lente descente aux enfers.
À cette époque, je n’arrive pas à en vouloir à mon père. Je lui trouve des excuses maintenant qu’il ne boit plus. Ma compassion a changé de camp. Je l’accorde à mon père sans me rendre compte que c’est moi qui en ai cruellement besoin. Ma mère est une insatisfaite chronique et je mesure ce qu’il vit lui aussi. Je me dis qu’il est malheureux et que s’il me frappe ou me punit, c’est que je le mérite. Ce n’est pas de sa faute s’il est manipulé. Je le perçois comme une victime et je lui trouve des raisons de me corriger. J’ai tellement l’habitude d’être frappée sans raison que lorsque quand j’en trouve une, elle justifie l’injustifiable.
Mes parents se montrent injustes, durs et maltraitants envers moi, mais il m’est impossible de me l’avouer à moi-même. Alors j’idéalise ma vie. C’est un besoin vital, c’est une béquille qui m’empêche de mesurer l’atrocité de ma maltraitance. Je vais m’inventer une vie en me réfugiant dans le seul endroit qu’ils ne peuvent pas contrôler : mon imagination.
Ma mère ressent cette compassion que j’éprouve pour mon père, qu’elle traduit par un désamour à son égard. « Je sais que tu l’aimes plus que moi. » Cette phrase, je la trouve absurde et je la déteste. Déjà toute petite, elle me questionnait : « Qui préfères-tu ? Ton père ou moi ? » Si je lui disais que c’était elle, elle ne me croyait pas. « Je sais que tu le dis pour me faire plaisir, allez, tu peux me le dire, c’est ton père que tu aimes le plus. » Si je disais que c’était lui, j’allais le payer, mais en attendant elle me donnait toutes les raisons de la préférer à lui. Je ne sais jamais ce que je dois répondre. Je ne peux pas être spontanée ou vraie, je cherche la bonne réponse, celle qui obtiendra sa satisfaction et m’épargnera sa colère. Je me justifie pour tout en collectant un maximum de preuves, car ma parole seule ne suffit jamais. Je suis présumée coupable et il m’appartient de prouver mon innocence, ce qui n’est pas toujours facile car même face à des preuves irréfutables, elle est d’une mauvaise foi sans limites, préférant rester sur ses positions plutôt que de reconnaître ses torts.
Les années passent et je deviens une adolescente mal dans sa peau mais qui sait parfaitement donner le change. Je déteste ma vie et je me déteste encore plus. Mes fidèles démons sont toujours là, la peur, la colère, la tristesse, la honte et la douleur, mais je crois désormais les contrôler. Je ne laisse rien paraître, je suis devenue maître dans l’art de la dissimulation même si, parfois, j’ai envie de hurler tellement je souffre. Je ne vois pas d’issue proche, je me sens dépendante et démunie. J’ai encore aujourd’hui le souvenir de ce temps qui prenait tout le sien.
C’est si long de grandir quand on est un enfant
Régulièrement, je suis punie, consignée dans ma chambre. Au début, je tourne comme un animal en cage, puis, peu à peu, j’apprends à m’occuper. J’écris, je dessine, je lis tout et n’importe quoi – même des notices ! –, je joue avec ma Barbie (oui, jusqu’à l’âge de 16 ans, en secret, j’ai vécu grâce à elle des aventures extraordinaires) et je bricole (découpages, collages, pliages). Avec les moyens dont je dispose, je me mets à créer. Se dépasser, échouer, recommencer : je dois à ces longues journées de solitude ma créativité.
À force d’apprentissages divers et variés, je développe ma capacité à apprendre et ma dextérité dans les travaux manuels. Dès l’adolescence, j’ai pu gagner de l’argent de poche grâce à mon travail. À 13 ou 14 ans, la coiffure a suscité mon intérêt, sans vouloir en faire un métier mais en tant qu’activité manuelle à découvrir. J’ai donc cherché à en savoir davantage. Faute de mieux, je me suis mise à observer, derrière la vitrine, les coiffeurs en action. Si bien que, petit à petit, j’ai eu le courage de m’exercer sur mes frères, puis sur mon père et, enfin, sur ma mère. La nouvelle s’est rapidement propagée et le voisinage n’a pas tardé à me solliciter pour profiter, lui aussi, et contre rétribution, de mes nouvelles compétences. Je suis donc devenue, malgré moi, mais pour mon plus grand plaisir, la coiffeuse du quartier. À 14 ans, j’ai plus d’argent de poche que n’importe quelle autre fille de mon âge, argent que je dilapide dans les livres et les vêtements.
À partir de là, je commence à éprouver du plaisir à communiquer et à observer les autres en portant sur eux un regard bienveillant. Je garde de cette période de merveilleux souvenirs, comme tous ces moments qui m’offraient l’occasion de m’extirper de mon quotidien, mais pas seulement : j’ai beaucoup appris, notamment le fait de ne jamais juger autrui. En pénétrant l’intimité de certaines familles, j’ai compris, sans pour autant l’excuser, le comportement de ceux que l’on appelait les caïds, les délinquants, les bons à rien ou les drogués. Cela m’a valu un surnom de la part de mon père, lorsque je prenais leur défense, « l’Avocat des pauvres ». On dénigre beaucoup les cités, mais, en général, ceux qui en parlent en mal sont ceux qui n’y ont pas vécu. Car nulle part ailleurs je n’ai retrouvé de telles relations de voisinage, tant de générosité et de partage.
Plus tard, mon père rentre un jour avec une machine à coudre électronique sous le bras. Un présent pour ma mère. Elle essaye de s’en servir puis, de guerre lasse, la met de côté pour reprendre sa vieille Singer à pédale. Cet objet me fascine immédiatement et, heureusement, personne ne s’oppose à ce que je l’utilise. Passionnée par les possibilités offertes par ce nouveau joujou, je me crée, en quelques semaines de travail assidu, une garde-robe. Encore une fois, l’information se répand aussitôt, et c’est à mon corps défendant que je deviens coiffeuse et couturière. Cet argent est un peu d’indépendance au cœur même de ma profonde dépendance. Un rayon de soleil filtrant au travers des nuages.
Plus je grandis et plus mon calvaire devient insupportable. Je n’ai personne à qui me confier, pas même à mon amie Nadia, car j’ai peur qu’elle ne s’éloigne de moi elle aussi. Vers 14 ans, mes pensées deviennent plus sombres et les idées noires se font suicidaires. La mort m’apparaît comme la seule solution. Je fais alors plusieurs tentatives pour mettre fin à mes jours. Je me dis qu’ils vont finir par me briser pour de bon, qu’un jour je ne serai même plus capable de penser ou de m’opposer. J’ai peur de me résigner, de m’abandonner moi aussi.
Une de mes tentatives se solde par un lavage d’estomac suivi d’un court séjour à l’hôpital psychiatrique. La mort, elle non plus, ne veut pas de moi. Quand je reprends connaissance, je vois le visage de ma mère à dix centimètres du mien. Alors que je ne comprends pas encore ce que je fais là, elle me dit : « Si tu parles, on va te mettre toi et tes frères et sœurs à la DDASS. Vous serez séparés, placés dans des familles d’accueil. Fais bien attention à ce que tu vas dire ! » Comme d’habitude, je me tais. Les psychiatres, les psychologues et même les infirmières se relayent pour tenter de découvrir ce qu’ils devinent, ce que je cache, mais je tiens bon. Avec détermination, je leur raconte la même histoire de dispute avec une amie. Je sais très bien mentir même si cela me met mal à l’aise. Ce n’est pas la première fois que je mens, j’ai déjà eu plusieurs fois les doigts brisés et j’ai à chaque fois inventé une histoire soufflée par ma mère pour justifier mon état.
À 19 ans, je mouille toujours mon lit, ce qui me vaut des humiliations publiques régulières. J’ai des douleurs dorsales qu’aucun traitement ne parvient à soulager et qui se déclenchent dès que je suis assise plus de cinq minutes sur une chaise. Pour une étudiante qui passe l’essentiel de son temps dans cette position, c’est un véritable calvaire. À cela s’ajoute un ulcère à l’estomac, qui, selon la composition du dîner, me contraint à dormir assise. J’ai aussi d’atroces nœuds au ventre à chaque fois que je dois rentrer à la maison. La peur habite mon corps tout entier et ce malaise grandit avant de franchir le seuil de la porte ou chaque fois que ma mère m’interpelle. Quand elle s’ouvre, je capte son regard et, en une fraction de seconde, je sais si je vais passer ou non un mauvais quart d’heure. Je suis habitée d’un constant sentiment d’insécurité.
Je n’ai jamais soufflé mes dix-neuf bougies. Ce jour-là, je suis punie, comme d’habitude. Parmi mes nombreux interdits, je n’ai pas le droit d’avoir des garçons comme amis. Quelques semaines plus tôt, mes parents m’ont surprise marchant à côté d’un camarade de classe alors qu’ils me pensaient au lycée. J’ai attendu la dernière minute pour rentrer chez moi, sachant que les représailles seraient terribles. Bien entendu, j’ai eu droit à un accueil de circonstance et la sanction est tombée comme le couperet d’une guillotine. Punie de tout, assignée à résidence et escortée dans mes moindres déplacements jusqu’aux vacances scolaires qui signeront le début de mon incarcération totale et complète. Même mon amie Nadia n’est pas autorisée à venir me voir. Pas de parloir, je suis à l’isolement. Les murs se referment sur moi, je me sens impuissante, dépendante, inutile, je sens la vie me quitter. Le désespoir s’abat sur moi. Les anges, le silence, Dieu, ils m’ont tous abandonnée à mon triste sort. Je me sens seule. Perdue. Ma dépendance me saute aux yeux. Je n’ai plus qu’une seule chose à faire. En finir. Vite.
Nul ne peut vivre dans une cage
Je suis alors privée de tout : d’anniversaire, de sorties, de télévision ; même ma machine à coudre, ma plus fidèle compagne, m’a été confisquée. Je n’ai plus rien à lire alors je me mets à écrire des contes pour enfants. J’écrirais bien autre chose, mais je sais que ma mère finira toujours par trouver ma cachette, où qu’elle soit. Elle fouille, tout, tout le temps. Et même quand il n’y a rien à découvrir, elle trouve quand même de bonnes occasions pour punir, sévir, corriger, frapper. Je sens pourtant intimement que cela me ferait du bien de me confier même à un cahier pour me délivrer de ce que j’accumule depuis tant d’années. Je m’ennuie tellement, prisonnière de ma chambre avec pour seule distraction des livres déjà lus cent fois. Je n’arrive même plus à rêver, j’ai trop d’idées noires et l’été est loin d’être terminé. Dans le même temps, je bouillonne. Ce manque de liberté, cette dépendance, ces injustices me pèsent. Tout hurle en moi, j’ai envie de tout casser, je m’insurge et les pourquoi tournent en boucle. Je me sens innocente et, même si j’ai tendance à me culpabiliser, je discerne bien que c’est trop, que je n’ai rien fait pour mériter un tel traitement et, surtout, je ne vois aucune solution si ce n’est la mort pour mettre un terme à cette vie qui n’en est pas une.
Ma mère est anxieuse, elle est aussi suicidaire. Elle menace de se tuer si souvent que seul mon père prête encore attention à ses propos. Ses tentatives sont tournées en dérision par mes frères, mes sœurs et moi. Nous ne sommes pas dupes, elle fait tout pour attirer l’attention et cela lui ôte toute crédibilité. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire qu’elle ne souffre pas : personne ne se ferait volontairement interner, et des internements il y en a eu plusieurs. Pour autant, ses séjours réguliers en hôpital psychiatrique m’offrent un peu de repos. Entre deux séjours, elle est suivie en hôpital de jour et possède tout un tas de drogues : somnifères, anxiolytiques et autres psychotropes garnissent l’armoire à pharmacie. J’ai à ma disposition la panoplie complète du parfait suicidaire.
À nouveau, je réussis à subtiliser quelques comprimés. Je lis et relis les notices. Je ne veux pas échouer, pas cette fois, je suis déterminée à mettre un terme à ce calvaire. J’avalerai ces comprimées la nuit pour que personne ne soit surpris de me voir dormir en plein jour comme ce fut le cas la dernière fois. Pas question de m’assoupir en classe, je ne souhaite pas être sauvée, je veux mourir. Un point, c’est tout. Je veux rejoindre cet au-delà, autre que dans le silence de la nuit ou de mes rêves. Je refuse cette vie, c’est trop difficile. Je n’en peux plus. J’ai perdu ce qu’il me restait d’espoir.
Je broie huit comprimés. Il m’en faut quatre de plus pour passer à l’acte et être certaine d’être découverte morte au matin. Je les glisse dans un papier caché au fond d’une boîte de clous. Un endroit où ma mère n’ira pas fouiller. Et si elle devait les trouver et comprendre, je nierai tout. D’ailleurs, je nie toujours tout. J’ai même écrit une lettre d’adieu. J’ai trouvé une cachette dans l’immeuble, dans le local à poubelle, le seul endroit où je suis autorisée à me rendre. Je suis prête et cette décision m’aide à patienter. Le compte à rebours me console aussi sachant que chaque jour qui passe me rapproche de la fin. Je compte les jours. Plus que trois. Ce sera un dimanche de juillet, comme le jour de ma naissance.
C’est dans ce contexte, quelques jours après mon anniversaire, qu’une énième dispute éclate entre ma mère et moi pour je ne sais quel motif. C’est une scène habituelle, qui n’est ni plus ni moins violente que les précédentes. Pourtant, je vais oser faire ce que je n’aurais jamais cru possible. Sur un coup de tête, je m’enfuis. Pour ne pas dire sur un coup de trop. C’est la goutte qui a fait déborder mon vase. Je ne peux plus rien accepter, je me suis retenue de ne pas la frapper moi aussi. Je ne veux pas devenir comme elle. Je ne lui ferai pas le plaisir d’avoir des reproches à me faire.
J’entends une voix dans ma tête qui dit « Sauve-toi ». Si la mort n’a pas voulu de moi, la liberté m’attend à bras ouverts. Je n’ai rien prémédité. J’enfile à la va-vite une paire de baskets, saisis mon sac de sport y jetant pêle-mêle quelques vêtements. Je suis calme, presque sereine, comme hypnotisée par cette voix apaisante et rassurante qui murmure « Va-t’en ». Pour la première fois, enfin, je ne suis plus dominée par la peur. Ma colère se fait constructive, elle me porte à l’action. Je traverse le couloir, le salon, je passe devant la cuisine, j’ouvre la porte et je dévale les onze étages qui me séparent de la sortie tout en priant de ne croiser personne. J’arrive dehors. Déterminée, je m’engage en courant dans cette rue que je connais si bien. Je suis Brad Davis 2 , l’acteur d’un célèbre film que j’ai vu quelques semaines plus tôt en vidéo. Comme lui, je quitte ma prison.
Quand je suis enfin suffisamment loin, je m’arrête pour reprendre mon souffle. Et là, soudain, je réalise ce que je viens de faire. Une peur sourde m’envahit et mille questions tournent en boucle. Que vais-je devenir sans toit, sans moyens financiers, sans soutien ?
J’ai beau être libre, désormais je change de statut. De prisonnière, je deviens SDF. La peur se fait plus intense, alors pour essayer de la chasser, je téléphone à mon amie Nadia. Je sais pouvoir compter sur elle, sur sa discrétion, son soutien et son amitié précieuse. Si un jour elle lit ce livre alors que nos vies nous ont éloignées l’une de l’autre, elle sera surprise de connaître la vérité, elle qui fut mon amie pendant les neuf longues années qui précédèrent ce séisme personnel. Ce dimanche ensoleillé de juillet alors que je pensais avoir rendez-vous avec la mort, c’est la vie qui l’a remplacée.
Je n’avais qu’une amie, mais elle en valait dix
Nadia m’encourage à rentrer chez moi. Cette situation l’inquiète, ses parents refusent de m’héberger craignant de s’attirer des ennuis et elle ne conçoit pas de me laisser seule. Pourtant, j’ai plus peur de rentrer que de dormir dehors. Quant à mon intuition, elle me dit que je suis en train de prendre une sage décision. Finalement, mon sort m’importe peu et pour la première fois, je me sens libre. Un sentiment nouveau et agréable.
D’abord, je me réfugie au dernier étage d’un immeuble. Je ne peux en parler à personne, mais ma plus grande peur ce premier soir n’est pas de dormir dehors, mais de mouiller mes vêtements. Je passe une grande partie de la nuit à développer une stratégie pour limiter les conséquences. Je décide de retirer mon pantalon, car je préfère que l’on me voie en culotte même si je dois m’enfuir en courant. Je n’ai que trois pantalons, et pas de quoi les laver moi-même. À ce rythme, de toute façon, je finirai en sous-vêtements !
J’ai froid, et ce n’est qu’au petit matin que je parviens enfin à m’endormir. À mon réveil, le temps de rassembler mes esprits, un sentiment de bonheur, de gratitude, de joie intense m’envahit en un instant. J’oublie où je me trouve, que je n’ai pas d’argent, pas d’eau pour me laver, pas de petit-déjeuner, pas de famille. Je suis sèche. Pas la moindre trace d’humidité, je me pince pour vérifier que je ne rêve pas. Je renifle mes vêtements et je finis par me rendre à l’évidence : je n’ai pas fait pipi sur moi. J’ai envie de danser. Ce premier jour est une victoire, j’y vois un beau présage. Je regrette simplement de ne pas pouvoir partager cette joie avec Nadia. Il me faudra quelques jours encore pour constater que mon ulcère, mes douleurs dorsales et tous les maux ont eux aussi disparu de ma vie comme par magie.
Le corps ne ment jamais, il est un messager qui transforme les mots en maux
Nadia a une voiture depuis peu ce qui nous permet d’éviter les transports en commun et donc mes parents. Elle vient me voir tous les jours, m’apportant de la nourriture dérobée chez elle et me tient compagnie durant la journée. Mais mes nuits sont agitées, longues et terribles. Un matin, elle prend les choses en main et me traîne chez l’une de nos camarades de classe qui, devenue fille-mère, possède son propre appartement. Enfin la chance me sourit. Cette copine me confie les clefs du logement de ses parents partis en vacances. J’ai un mois de tranquillité, une éternité à l’échelle de ma précarité. Elle me met aussi en relation avec une autre amie, Brigitte, une maman célibataire qui vit dans la même résidence.
J’ai enfin un toit au-dessus de la tête. C’est le grand luxe, même si je vis sous une lumière artificielle, les volets fermés, pour ne pas attirer l’attention des voisins. Je suis pleine de gratitude à l’idée de me retrouver dans un vrai lit, prendre une douche dans une vraie salle de bains. Je savoure avec délice cette première nuit sans subir l’inconfort d’un sol dur et froid, le déclenchement inopiné de la minuterie, les bruits inquiétants de l’ascenseur, les portes qui claquent, les conversations bruyantes, la peur d’être découverte et même celle d’être violée. Dans ce lit douillet et propre, douchée et parfumée, je pense à ma famille qui vit à moins de cinquante mètres de là. Peu à peu, cette joie s’estompe laissant place à la mélancolie. Ma famille me manque, surtout mes frères et sœurs.
Brigitte me plaît immédiatement. Elle a une trentaine d’années et trois enfants, dont un bébé, qu’elle élève seule. C’est une jeune femme douce et gentille avec un cœur plus gros qu’elle. Je lui rends quelques services, je garde ses enfants, la coiffe, la maquille quand elle sort. Je cuisine un peu et je couds. J’aime sa compagnie. Elle me rétribue avec ce qu’elle sait faire de mieux – les démarches administratives –, en personne aguerrie des services sociaux. C’est ainsi que ses appels téléphoniques répétés finissent par aboutir et que j’obtiens une chambre dans un foyer social. C’est un deuxième miracle, je suis désormais certaine de ne pas retourner dans la rue. Je me rends à l’adresse indiquée. Reçue par une assistante sociale, celle-ci me questionne sur ma situation et sur les motivations de ma demande de logement. Je n’ai aucune difficulté à taire une partie de la vérité. Si je suis muette sur mon passé, c’est aussi parce que je n’ai pas envie que l’on me plaigne. Je redoute la compassion que j’assimile à de la pitié, et puis, cela me ferait prendre conscience de la gravité de ce que j’ai vécu. Or je ne souhaite qu’une chose, oublier et partir sur de nouvelles bases. L’assistante sociale valide ma demande et me donne un rendez-vous avec le foyer pour la signature du contrat de location. J’apprends aussi que c’est gratuit durant deux mois, et renouvelable le temps que je trouve un emploi.
Je savoure ces bonnes nouvelles avec reconnaissance et mon cœur explose de gratitude, car il est trop petit et pas du tout habitué pour en contenir autant.
Au foyer, la personne qui me reçoit est douce et agréable. Durant tout l’entretien, je contiens pourtant mon envie de lui raconter mon histoire. J’aimerais seulement qu’elle sache combien la bonne nouvelle pour cette chambre est si importante pour moi, mais je ne tiens pas à ce qu’une enquête sociale touche mes parents. Je sens que je n’ai ni le droit ni les épaules pour prendre la responsabilité d’un tel acte. Ma dose de culpabilité est déjà à son maximum.
Ma chambre est petite, simple et propre : 9 m 2 de liberté. L’équipement sommaire comprend un lit d’une personne, une armoire, une table et une chaise. Il y a aussi une salle de douche. Ce n’est pas un hôtel quatre étoiles, mais comparé au palier du dernier étage d’un immeuble, c’est le bonheur… L’autre bonne nouvelle est que j’ai le droit d’avoir des bons pour la restauration.
Le foyer est occupé en majorité par des hommes, pour la plupart de jeunes travailleurs étrangers. Les femmes, quant à elles, se comptent sur les doigts de la main. L’ambiance, un peu spéciale, n’est pas faite pour me rassurer et, pour éviter de croiser mes voisins, je rentre tôt chaque soir dans ma chambre. Au restaurant du foyer, je sympathise avec un jeune homme, un étudiant libanais, qui n’a pas trouvé d’hébergement en cité universitaire. Il dénote lui aussi dans ce décor. Très gentiment, il me trouve quelques heures de ménage chez l’une de ses connaissances. Bien que très modestes, ces premiers revenus sont une bénédiction. Ils me permettent de varier mon menu qui, depuis que j’ai épuisé les bons de restauration, se compose d’une baguette de pain que je trempe dans de l’eau quand elle est un peu sèche. Ce pain mouillé paraîtrait insipide pour la majorité des gens : pour moi, il a le goût de la liberté. J’ai aussi besoin de produits de toilette et de vêtements chauds. L’automne pointe déjà le bout de son nez, et mes vêtements ne sont plus adaptés à la saison.
La gratitude remplace la honte, la confiance supplante les peurs
Ces toutes petites victoires me confortent dans l’idée que je suis capable de m’en sortir, et d’une manière finalement pas si médiocre au regard de ce qui aurait pu se produire. Ce qui me touche le plus, ce sont les attentions et l’aide de ces gens qui ne me connaissent pas ou si peu. Toute ma vie, pour leur rendre hommage, je renverrai l’ascenseur, même à des inconnus, sans jamais rien en attendre, et je tenterai de me montrer généreuse comme la vie a su l’être envers moi.
Quand arrive la rentrée, je sais que je ne reprendrai pas le chemin de l’école. J’ai raté mon bac pour la seconde fois et ma survie est désormais plus importante que mes études. Alors je décide de chercher un travail. En octobre, Nadia entre à l’université et je me retrouve seule. J’ai un petit ami, mais cette relation ne me rend pas heureuse. Avec un tel passé en matière de relations humaines, je me suis bien entendu trouvé un bourreau… Alors que je rêve d’un amoureux tendre et démonstratif, c’est tout le contraire qui se présente à moi. Non seulement il ne me témoigne pas l’affection que j’espère, mais de surcroît il passe son temps à disparaître pendant que je perds le mien à le chercher et à l’attendre. Il boit trop et trop souvent, se drogue régulièrement (attitudes intolérables selon moi) et préfère passer du temps avec ses copains. Mais ce n’est pas le plus grave. Depuis que je me révolte et que je lui fais des reproches, il se montre violent. Malgré cela, il exerce sur moi son pouvoir et je me sens dépendante de son amour ou de ce que je perçois comme tel.
Désœuvrée, j’erre sans but dans la ville et mes pas me portent dans une boutique de bijoux fantaisie que je fréquentais avant ma fugue. Avec la vendeuse, Myriam, s’engage une discussion qui se poursuivra jusqu’à la fermeture de sa boutique. Je reviens la voir à plusieurs reprises et une amitié s’installe. Je l’aide gracieusement, je m’occupe des clients, du rangement, de la mise en rayon. Je suis très heureuse d’avoir de la compagnie et une occupation.
Un jour, Myriam découvre que je vis dans un foyer, et c’est spontanément qu’elle me propose de venir chez elle. Elle insiste. Je m’installe dans son coquet appartement. Je vais enfin avoir une adresse convenable.
Sur sa recommandation, une de ses amies m’engage pour garder sa fille après l’école ainsi que les mercredis et les samedis, plus quelques extras certains soirs. Reçue dans son magnifique duplex haussmannien, situé dans un quartier huppé de la ville, je suis bluffée. Il y a même un jardin avec une verrière au milieu du salon. Je réalise alors que certaines personnes vivent dans des endroits extraordinaires et, le plus étonnant, c’est qu’elles ne me semblent pas si différentes de moi. Cette désacralisation sera déterminante.
Les coups de pouce de la vie abondent. Je me félicite d’avoir osé quitter ma famille, d’avoir fait le choix de la liberté. Le passé s’éloigne et le meilleur se profile devant moi. La seule chose qui me chagrine, c’est l’absence de liens familiaux. Mes frères et sœurs me manquent, mes parents aussi malgré tout ce que j’ai enduré. Je pleure souvent le soir, je me dis qu’ils vont m’oublier et que je ne compte pour personne. Le silence de mes parents ne me surprend pas. Je suis convaincue que ma mère est ravie de ne plus me voir. Quant à mon père, je sais qu’il a trop d’orgueil pour s’abaisser à me chercher. Je suis fautive à ses yeux, il attend que je vienne présenter mes excuses. Mais j’ai été à bonne école : moi aussi je suis orgueilleuse et pas du tout disposée à revenir. En tout cas, pas avant de leur montrer ce dont je suis capable. J’en ferai un objectif. C’est un défi personnel que je me lance, et je suis bien décidée à le relever.
Nous avons toujours le choix et ceux que nous faisons déterminent la suite de notre histoire
Quelques mois après ma fugue, je m’installe enfin dans un petit appartement, réussissant même à le meubler confortablement avec l’aide de Myriam et d’un employé de la DDASS, M. Thomasi. Grâce au concours de mon amie Brigitte, l’institution m’octroie une allocation « Jeune majeur ». Pour cela, j’ai quand même raconté une partie de ma maltraitance en montrant le certificat médical d’un médecin qui en avait pressenti l’utilité des années plus tôt. Il était temps. Myriam vient de rencontrer un nouvel ami et mon départ est une bonne nouvelle pour elle aussi. Je peux désormais voler de mes propres ailes. La signature du bail fut chargée d’une telle intensité émotionnelle que, chaque jour, je relis le contrat ! Je n’en reviens pas. Je pourrais l’encadrer si je n’avais pas peur d’être ridicule. Avoir un toit représente pour moi un défi considérable, lié à la crainte de me retrouver SDF, et cet état d’extrême dénuement restera pour longtemps encore ma plus grande angoisse. Pourtant, je revivrai deux nouvelles fois cette situation.
On attire inévitablement ce que l’on redoute
Quelques semaines après mon emménagement, je me sépare de mon compagnon : un soir, j’attends toute la soirée cet homme qui n’a rien trouvé de mieux que d’aller voir Tina Turner en concert. Sans moi. La fureur s’empare de moi et, pour mettre un terme à ce conflit, il me gifle. C’est la troisième fois, celle de trop. Je prends une ferme décision envers moi-même : mes parents seront mes derniers bourreaux. Cette rupture affective me fait souffrir, c’est difficile de quitter quelqu’un que l’on aime. Pourtant, je tiens bon, car je suis convaincue que si je dis oui maintenant, je dis oui à la maltraitance pour toujours.
J’économise pour passer mon permis de conduire et je l’obtiens du premier coup. Heureusement, car je n’ai pas les moyens de m’offrir des leçons supplémentaires. Avec mon SIVP 3 rémunéré pour me former au métier de secrétaire-comptable, des extras de baby-sitting le soir et le week-end, et quelques heures de ménage ici et là, je ne manque de rien, et les moments où je trempais ma baguette de pain dans de l’eau me semblent bien loin.
Toutefois, pour sortir de la précarité, il me faut un emploi stable. Il y a bien un métier qui m’attire, c’est celui d’assistante sociale pour aider ceux qui souffrent. Dans la cité, elle faisait l’unanimité. Jamais personne n’aurait crevé les pneus de sa voiture. Pourtant, j’y renonce, car l’idée même d’entendre les malheurs des autres me fait instantanément monter les larmes aux yeux. Quoi qu’il en soit, mon niveau scolaire compromet lui aussi ce projet.
Je me rends chaque jour à l’ANPE pour consulter les offres d’emploi. Je les lis toutes. Un jour, je tombe sur une annonce qui contient un terme déterminant pour moi : « Débutant accepté. » L’entretien se passe bien et je suis embauchée dans une cafétéria en CDI comme employée polyvalente. Avec un logement et un contrat de travail entre les mains, c’est la fin de ma précarité et une nouvelle vie qui commence.
C’est le moment que j’ai choisi pour renouer avec ma famille. Maintenant que je peux leur montrer un appartement dont je suis fière et que j’ai un métier. J’ai même acheté une voiture d’occasion.
Quelques semaines plus tôt, ma mère a réussi à aborder Nadia pour lui transmettre un message à mon attention. Elle souhaite me revoir et me pardonne d’être partie.
Il faut dire que j’ai un peu initié mon retour. Un jour, j’ai osé retourner les voir, les bras chargés de cadeaux. L’intégralité de mon salaire pour gâter mes frères et sœurs ! Alors que je n’y pensais plus, les émotions ont refait surface lorsque je me suis retrouvée devant la porte. Une boule à l’estomac, j’étais à nouveau à l’affût du moindre bruit. M’est alors parvenu le son feutré de la télévision. Comme jadis avant de pousser la porte d’un bar, j’ai rassemblé mon courage. J’ai déposé mes paquets sur le paillasson, sonné, me tenant prête à détaler s’il le fallait. Par bonheur, c’est ma petite sœur qui a ouvert la porte, les yeux étonnés, bouche bée. Je lui ai souri, fait signe de se taire tandis que j’entendais ma mère demander : « Qui est là ? » Je lui ai alors montré les paquets et je me suis enfuie.
Après cela, tous les soirs, j’ai essayé de retenir mes larmes.
Alors, quand ma mère me propose de revenir, j’accepte. Huit mois se sont écoulés depuis mon départ. Mais la déception est là : je me sens comme une étrangère, une invitée dans ma propre famille. Mon père ne lève pas les yeux de la télévision qu’il fait semblant de regarder. Aussi ma mère prend-elle les choses en main et me saisit fermement le bras pour me conduire devant lui. « Demande-lui pardon », m’ordonne-t-elle. Ce que je fais. Ce jour-là, nos cœurs veulent se rapprocher mais nos ego se tournent le dos.
À ce jour, ni mes parents, ni mes frères et sœurs ne m’ont jamais demandé ce qui s’est passé après ma fugue.
Je collectionne les emplois dans la restauration et, à 23 ans, je me vois confier un poste de directrice de restaurant et la gestion d’une douzaine de salariés. Certaines personnes arrivent à déceler en moi un potentiel que j’ignore et qui me surprendra longtemps. Cette promotion est une chance mais je me sens comme un imposteur.
Cependant, mon quotidien s’améliore et j’ai suffisamment d’argent pour ne plus y penser. Avec ces revenus, je loue un appartement dans le plus beau quartier de la ville et j’achète une voiture neuve, le summum de la réussite selon mes critères de l’époque. Je savoure ce confort et ce luxe bien mérités et que je ne dois qu’à moi-même et à mon implication pleine et totale dans mon travail et la satisfaction de mes employeurs.
Non seulement je n’ai jamais manqué d’argent, mais j’ai même plutôt bien gagné ma vie. Pourtant, je remarque qu’à chaque fois que j’ai quelques sous de côté, je dois faire face à une dette impromptue qui vient bousculer cet équilibre.
Le temps passe et je rencontre celui qui deviendra mon mari. Pour la première fois, je me sens importante, jolie et aimée. Je succombe rapidement à tant de gentillesse et d’attentions. Une année plus tard, nous emménageons ensemble et, après un an de vie commune, nous décidons de nous marier. Un nouveau rêve m’obsède : devenir maman et fonder une famille.

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