Edgar Fruitier - Mémoires
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Edgar Fruitier - Mémoires , livre ebook

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Description

PRÉFACE DE GÉRARD POIRIER
Edgar Fruitier occupe une place bien à lui dans notre monde culturel et les lecteurs de ces souvenirs découvriront avec émotion toutes les facettes, parfois contradictoires, d'un personnage haut en couleur.
Si le théâtre, la télévision et la radio l'ont d'abord fait connaître comme comédien et chanteur, il est aussi rapidement devenu un animateur et chroniqueur incontournable dans le domaine de la musique dite classique. Mélomane passionné, grand érudit, communicateur émérite, très sérieux collectionneur, il est aussi bon vivant que solitaire. Il se révèle ici avec sincérité, intelligence et humour.
La musique et le théâtre sont les deux grandes passions d'Edgar Fruitier. La scène et la télévision l'ont d'abord fait connaître comme comédien, mais on a rapidement découvert ses talents d'animateur et de chroniqueur. Il a interprété les œuvres classiques comme le répertoire contemporain, ici comme à l'étranger, et l'on ne peut oublier son personnage de Loup-Garou dans la série télévisée jeunesse Le Pirate Maboule. Grand érudit, ses talents d'analyste musical sont des plus appréciés. Dans ces mémoires, il nous rappelle les différents projets professionnels qui ont jalonné plus de cinquante années de carrière, tout en nous permettant de découvrir sa personnalité étonnante, ses coups de gueule et ses élans.
L'ouvrage contient une liste de recommandations musicales inédites.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764418260
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
Biographie Du même auteur chez Québec Amérique Page de Copyright Page de titre PRÉFACE AVANT-PROPOS I - MES ORIGINES II - FAMILLE ET MUSIQUE III - LA SCÈNE IV - LES VOYAGES V - LA TÉLÉVISION VI - RADIO, MUSIQUE ET RENCONTRES VII - IMAGE ET SON, ET TOUJOURS LA MUSIQUE VIII - LES HONNEURS IX - LES DERNIERS MOTS QUELQUES RECOMMANDATIONS MUSICALES INDEX DES NOMS CITÉS CAHIER PHOTOS MÉMOIRES EDGAR FRUITIER
Biographie
Collection dirigée par Anne-Marie Villeneuve
Du même auteur chez Québec Amérique
Normand Chouinard , coll. Entretiens, 2007.
Gilles Renaud , coll. Entretiens, 2006.
Rémy Girard , coll. Entretiens, 2005.
Albert Millaire , coll. Entretiens, 2004.
Gérard Poirier , coll. Entretiens, 2003.
Françoise Faucher , coll. Biographie, avec la collaboration d’Anne-Marie Villeneuve, 2000.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
 
Fruitier, Edgar Edgar Fruitier : mémoires (Biographie) Autobiographie.
9782764418260
 
1. Fruitier, Edgar. 2. Acteurs - Québec (Province) - Biographies. 3. Critiques musicaux - Québec (Province) - Biographies. I. Faucher, Jean. II. Titre. III. Collection: Biographie (Éditions Québec Amérique).
 
PN2308.F78A3 2009
791.4502’8092
C2009-940616-0


Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
 
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.
 
Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à remercier la SODEC pour son appui financier.
 
 
Québec Amérique 329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1 Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
 
Dépôt légal : 4 e trimestre 2009 Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada
 
Révision linguistique : Stéphane Batigne et Céline Bouchard Conception graphique : Renaud Leclerc Latulippe Photo de la couverture : Martine Doyon Montage: Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca] Avec la participation éditoriale de William Messier
 
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
 
© 2009 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
 
Imprimé au Canada

PRÉFACE
Par bonheur, il me semble que, de près ou de loin, Edgar a été une présence constante dans ma vie depuis plus d’un demi-siècle. Toujours à l’avant-garde, il a fait ses débuts comme comédien professionnel quelques années avant moi. Il avait été formé par Henri Norbert ; moi, par Sita Riddez. Deux écoles… deux styles. Monsieur Norbert avait décelé très vite les dons de comique d’Edgar, qui le prédestinaient à jouer les grands valets de comédie; madame Riddez ne me voyait qu’en jeune premier romantique.
 
Ces vocations dramatiques différentes n’empêchèrent pas – au contraire – les metteurs en scène de nous réunir sur les mêmes affiches.
 
Déjà, à cette époque, Edgar, dans la vie comme à la scène, était ce personnage hors du commun, excessif et modeste à la fois, adorant rigoler et faire rigoler. Le rire d’Edgar est en soi un phénomène : tonitruant, généreux, homérique, il est immédiatement identifiable. Je lui ai déjà dit qu’il perdait une fortune en ne louant pas son « organe » aux producteurs de comédies.
 
Cette hilarité est le prolongement de son esprit vif et coloré. Edgar connaît toutes les blagues, tous les calembours et toutes les anecdotes concernant les mondes du théâtre, de la musique et de l’opéra. Il glousse de plaisir quand il arrive à coller un interlocuteur sur une date, un titre, un nom. Sa culture est si vaste qu’il peut s’autoriser cet amusement. Cependant, ce côté farceur ne doit pas faire oublier l’immense musicologue et musicographe qu’il est devenu au fil des ans. Ce maître-là ne cesse de m’étonner et d’aviver mon admiration. Une pareille science accumulée dans un seul cerveau tient pour moi du prodige. N’est-il pas miraculeux de retenir tout ce qu’on lit ? C’est le cas d’Edgar. Il enregistre tout ce qu’il voit et entend. Parlez-lui de politique, de science, de religion, d’ethnologie ou de tout autre sujet, il aura la réponse juste à vos questions. Ces dons exceptionnels auraient pu faire de cet homme un être prétentieux et inaccessible. Il n’en est rien. En toutes circonstances, il demeure un camarade charmant, joyeux. Bien qu’il vive comme chacun ses petites misères, toujours il a l’élégance de n’en rien laisser paraître.
 
Mon ami Edgar est un bon vivant secret, un gastronome sélectif, un invité fastueux, un voyageur émerveillé, un spectateur curieux et connaisseur et un fin causeur. Il est aussi un acteur très personnel, un musicien passionné et intransigeant.
 
Et, par choix, un solitaire qui, à maintes occasions, recherche la compagnie de certains privilégiés. Il est un être attachant, et je lui porte une grande affection.
 
Les lecteurs de ces souvenirs découvriront avec émotion tous les aspects, parfois contradictoires, d’un personnage haut en couleur.
 
 
GÉRARD POIRIER
AVANT-PROPOS
Edgar m’a raconté sa vie pendant quelques matinées où j’enregistrai sur mon magnétophone tout ce qu’il me révélait de ses origines, de ses sentiments, de ses préoccupations, de ses regrets, de ses espoirs, de sa vie professionnelle, bien sûr, et il s’est étendu avec délectation sur ce que lui apporte la musique.
 
Parler ne lui a jamais fait peur, et il est d’une sincérité évidente, ouvert à tout. J’ai essayé de l’endiguer, de donner une suite logique à ses propos. Je suis à peu près sûr de ne l’avoir trahi en rien, même si j’ ai dû réécrire et ordonner certains passages. Il m’a d’ailleurs donné, après coup, sa bénédiction.
 
J’espère que tous ceux qui croient le connaître ne seront pas déçus en découvrant ses petits recoins secrets. Quant aux autres, ceux qui ne le connaissent qu’à peine, ils seront ravis de tout ce qu’ils découvriront de notre cher Edgar.
 
JEAN FAUCHER
I
MES ORIGINES
Il a fallu que j’arrive à mon âge plutôt avancé pour trouver à mon existence un début d’intérêt. Je vis davantage dans le souvenir que dans le futur, qui se rétrécit de plus en plus. Et pensant à tout ce que j’ai eu l’ occasion – et parfois l’obligation – de vivre, le recul me permet d’évoquer ce que je fus, ce que j’ ai vécu. Ayant quand même encore devant moi quelques projets, je reconnais avoir acquis le goût de m’attarder sur le bilan de mon passé. Dès le début, donc, je voulus faire face à la critique – non, je ne vais pas me perdre dans la trop belle littérature, les phrases ampoulées qui ne font que trahir la sincérité de celui qui les emploie. Je préfère rester dans la simplicité plutôt que d’être esclave de la littérature.
 
Dans la famille où je suis né, il y avait un énorme métissage. Nous étions vraiment de sang mêlé. La famille Fruitier était protestante. En revanche, ma grand-mère était une catholique convaincue, même si son époux s’avouait protestant. Ce qui n’était pas pour simplifier les choses de la vie : cela créait notamment quelques difficultés quand elle insistait pour pousser les enfants vers le catholicisme. Et il était étrange de voir au Québec une famille francophone huguenote, même si mon père, mon oncle Georges et ma tante Sidonie étaient catholiques.
J’étais le plus jeune de trois enfants; le cadet de mes deux sœurs, Louise et Andrée. Je n’avais que deux ans quand mon père est mort, en 1932, si bien que la famille, pour le remplacer auprès de nous, demanda à deux neveux de mon grand-père de devenir nos tuteurs. C’étaient deux professeurs de l’Université McGill, deux protestants.
Du côté de ma mère, une Montreuil, les ancêtres étaient venus de la Saintonge, la Charente d’ aujourd’hui, en France, au début du XVIII e siècle. Cependant, on a découvert que mon arrière-grand-mère était iroquoise. Du sang indien coule donc dans nos veines.
Enfin, ma grand-mère Fruitier, du côté paternel, était une demoiselle Gélinas dont l’ancêtre était aussi venu de France, mais qui était d’origine juive, bien que converti depuis longtemps. Il y a donc également en moi un peu de sang juif. Je suis un vrai sang-mêlé et je n’en ai pas honte, bien sûr. En suis-je fier ? Peut-être.
 
Les souvenirs d’enfance sont une chose étrange. La plupart des gens se souviennent d’abord des choses qu’ils ont vues. L’œil recueille les souvenirs beaucoup plus que les autres sens. Moi, c’est grâce à l’oreille, car mes yeux ont toujours été faibles. J’ai bien sûr quelques souvenirs visuels, mais j’ai surtout des souvenances de sons.
Par exemple, à Notre-Dame-de-Grâce, où je suis né, il y avait quelques arbres dans la cour arrière. Mais ce n’est pas la présence de ces arbres, près de cette maison où j’ai vécu huit ans de ma vie, que je revois. C’est plutôt le bruit du vent dans les feuilles, le gazouillis des oiseaux, leurs pépiements que je réentends. C’est le son des arbres, si j’ose dire.
Lorsque j’avais huit ans, ma grand-mère mourut et nous déménageâmes à Ville-Émard. Nous quittâmes donc le quartier Notre-Dame-de-Grâce, mi-anglophone mi-francophone, où j’avais vécu un incident que je n’ai jamais pu oublier, un incident qui se produisit alors que je n’avais que cinq ans.
Je jouais dans la rue avec mes deux sœurs. Ce faisant, nous ne parlions que français, bien entendu. Et voilà que tout à coup, trois ou quatre petits gars d’une dizaine d’années, nous entendant échanger en français, se précipitèrent vers moi, le plus petit. Ils avaient en main des journaux qu’ils enflammèrent et jetèrent sur mon chandail, qui prit feu aussitôt. C’était sans doute un peu inconscient de leur part, mais je les soupçonnais d’avoir entendu dans leur famille anglophone des remarques désagréables sur nous, qui étions de langue française. Heureusement, mes sœurs éteignirent très rapidement mon pull-over qui brûlait, et nous nous précipitâmes pour rentrer à la maison.
Ma mère, à qui mes sœurs racontèrent nos malheurs, se mit dans une colère épouvantable. Elle était furieuse de constater comme on traitait ses enfants parce qu’ils se permettaient de parler français. Pourtant, cela ne faisait qu’illustrer l’ambiance qui régnait dans notre quartier, avec son mélange de deux cultures.
Pensez que ma mère nous interdisait d’appeler la rue « Queen Mary » et nous obligeait à emprunter plutôt… le «chemin de la Reine Mary » !

L’ÉCOLE
Toujours à Notre-Dame-de-Grâce, je commençai à l’âge de six ans à fréquenter la petite école préparatoire. Une religieuse était notre enseignante. Elle était d’une générosité et d’une bonté exceptionnelles.
J’étais déjà très pudique. Un jour, inopinément, j’éprouvai un besoin pressant d’aller à la toilette pour « la grosse commission », comme on disait alors avec une certaine gêne. Mais aller faire cela à l’école me paraissait inimaginable. Levant la main, je demandai la permission de rentrer chez moi, ne me sentant pas très bien. Me trouvant une très bonne mine, l’enseignante ne voulut pas me libérer. Pourtant, devant mon insistance, elle finit par me laisser partir. Mais c’était un peu tard. Ce qui arriva alors… Dois-je l’avouer ? En traversant la rue qui sépare Girouard de Notre-Dame-de-Grâce, je ne pus pas me retenir et c’est aux pieds d’un policier chargé de surveiller la circulation que je déposai ce qui m’encombrait. J’eus l’impression qu’il allait m’arrêter pour m’enfermer en prison, et c’est cette crainte qui me fit prendre mes jambes à mon cou jusqu’à la maison. Ce fut une nouvelle occasion pour ma mère de me sermonner avec véhémence.
À l’école, je ne pense pas avoir été un travailleur acharné, mais je devais avoir certaines facilités. Ainsi, malgré ma faible vue, en lecture, je pouvais toujours aller au bout des phrases sans trop d’hésitations. Cela était peut-être dû au fait que très tôt je préférai la lecture aux jeux de mes copains. Comme tous les petits enfants de ce temps-là, je lisais la Comtesse de Ségur , Arsène Lupin.
En grandissant, je lisais de plus en plus. Ce n’est qu’ à quinze ans, lors d’un examen de ma vue, qu’un spécialiste m’apprit qu’en fait je ne voyais que d’un œil, l’autre n’offrant qu’un quart de dixième de perception. À partir de cet âge, je dus porter des lunettes.
Je me souviens aussi de Marc Favreau, que j’eus l’occasion de côtoyer, quoique assez peu, à cette époque. Ce n’est que bien des années plus tard que le métier nous rapprocha.
Donc, après le décès de mon père, nous nous installâmes à Ville-Émard, ma mère préférant retrouver le quartier de son enfance. Je fréquentai d’abord l’école locale jusqu’à la sixième année, puis je démarrai mon cours classique au Collège Sainte-Marie. On m’avait accordé une bourse, car ma mère était loin d’être riche. J’étais demi-pensionnaire, mais ce qu’on nous donnait à manger le midi ne me plaisait pas beaucoup. Par conséquent, ma mère, grâce à cette bourse, me donnait un peu d’argent pour que j’aille dans un restaurant proche, sur la rue Sainte-Catherine, pour me nourrir à ma convenance. En fait, avec l’argent qu’elle me donnait, je me contentais de manger un sandwich et j’économisais le reste pour acheter des livres et des partitions musicales. Pas encore de disques, car ils étaient trop chers pour moi.
Évidemment, les sandwichs au fromage ou à la tomate que je me procurais n’étaient pas suffisants pour l’adolescent que j’étais. Et je finis par souffrir d’une anémie que les médecins qualifièrent de «pernicieuse ». Je dus, pour cette raison, arrêter mon cours classique. Ce fut d’ailleurs à ce moment qu’on s’aperçut de la faiblesse de mes yeux. Plus tard, je décidai de reprendre en cours supérieur la neuvième année, ce jusqu’à la douzième, pour finir par l’École normale, où l’on formait les professeurs des écoles primaires. Pendant cette période, j’allais pouvoir manger chez moi, ce qui rassurait ma mère.

DES RÊVES DE MUSIQUE ET DE THÉÂTRE
Pour mon avenir, je visais deux choses. D’abord la musique, qui me passionnait malgré le fait que ma mère refusait de me la laisser étudier. Elle disait: « Je te connais… Si tu te mets à étudier le piano, tu ne feras rien d’autre! Or, il faut que tu étudies quand même les connaissances de base. » Je dois avouer qu’elle n’avait pas complètement tort…
Pourtant, lorsque nous habitions à Notre-Dame-de-Grâce, j’étais déjà attiré par le piano sans encore pouvoir lire les notes. En ce temps-là, alors que je n’avais pas huit ans, ma mère me montra où étaient le do sur le clavier, le ré , le mi , et enfin à quoi cela correspondait sur une partition musicale. Tout cela devint assez rapidement très clair pour moi. Mais en grandissant, je m’aperçus que je ne pourrais jamais devenir un grand interprète, un grand compositeur, un grand de la musique, quoi… J’avais commencé trop tard. Et vu le peu d’encouragement maternel, j’abandonnai plus ou moins le piano.
Mais j’avais une autre passion, celle du théâtre. Quand on a quinze ans, il n’est pas trop tard pour étudier cet art.
Un jour, j’étais chez des parents, les Duhamel. Il y avait là quelques membres de ma famille – tante Marie, l’oncle Georges. Les Duhamel avaient recueilli chez eux une dame vieille comme le monde et qui ne disait rien. Même si toutes les personnes parlaient autour d’elle, elle restait immobile, muette. À un moment, je me suis trouvé tout seul au salon avec la vieille dame plus que nonagénaire. Le reste du groupe s’était rendu à la cuisine pour assister à la fabrication d’un gâteau au gingembre, une de mes gourmandises favorites.
J’aperçus, traînant dans un coin, un exemplaire de l’ Almanach Beauchemin . Je le feuilletai et tombai sur des dialogues de Jovette Bernier qui avaient déjà été diffusés à Quelles nouvelles , son émission de 12 h 15, à Radio-Canada. Je me mis à lire à haute voix le dialogue d’un homme apparemment désagréable qui donnait la réplique à Jovette. Il avait des mots très durs et la réprimandait vigoureusement : « Comment ? Vous vous permettez de me faire des reproches, vous osez me reprocher ! … » Mon ton montait de plus en plus. Plusieurs femmes avaient alors quitté la cuisine et m’avaient reproché de parler si fort et d’« engueuler » la vieille dame, toujours muette.
Je me rendis compte que si j’avais réussi à rendre crédible les cris du partenaire de Jovette, c’était sans doute parce que j’avais un certain don dans le domaine de la comédie. Cette expérience fut assez concluante pour me persuader que j’avais trouvé ma voie. Ce fut comme mon premier rôle.

UNE TOUTE PREMIÈRE PIÈCE
Alors que j’étais encore à l’école Saint-Henri, juste avant d’entrer à l’École normale, j’appris qu’un monsieur voulait monter des pièces théâtrales dans la salle paroissiale de Sainte-Élisabeth-du-Portugal et qu’il cherchait des interprètes. Ce n’était pas sans intérêt, si bien que j’allai le trouver. Il m’offrit assez rapidement le rôle d’un personnage de soixante-quinze ans, même si je n’en avais alors que quinze.
Dans la troupe, il y avait des filles d’un couvent voisin, un monde que j’ignorais, l’école mixte n’existant pas encore. La pièce que nous défendions s’appelait, je m’en souviens, Les Vieillards amoureux , d’un auteur belge dont j’ai oublié le nom. Surprise, là encore. J’étais un peu décontenancé. Le vieillard que j’interprétais s’exprimait comme on parlait en Belgique, avec des expressions que je ne comprenais pas et qui correspondaient assez peu à notre langage habituel.
À la même époque, ma sœur Andrée, qui était artiste, élève aux Beaux-arts, avait accepté de chanter dans les chœurs de Mam’zelle Nitouche , montée par les parents d’une de ses camarades de Pointe-aux-Trembles. Elle leur avait promis de convaincre son frère, moi-même, sans nulle vanité, de chanter avec elle. Ce fut l’occasion pour moi d’une première bêtise sur un plateau.
J’interprétais un soldat qui se promenait avec sa carabine. Lorsque je dus entrer en scène − était-ce une faute d’inattention de ma part ? −, j’accrochai avec le bout de ma carabine le décor du fond, qui aussitôt s’écrasa.
Malgré ma maladresse comme baryton, plutôt comme «basse chantante » disait-on, je pus chanter de nouveau à plusieurs occasions.
Huguette Uguay vint un jour me voir. Elle était une amie d’enfance, une camarade de ma sœur Louise. Huguette m’apprit qu’elle aussi voulait se consacrer au théâtre et qu’elle suivait déjà des cours d’art dramatique.
M’ayant vu dans mon vieillard amoureux, elle me dit, sans vaines périphrases: « C’est bien beau de faire ça, mais ce n’est jamais que du “théâtre de romanichel”. Tu devrais étudier. Je vais te présenter à mon professeur. Tu as du talent. Ce sera une occasion de te le confirmer. » C’est ainsi que je me retrouvai chez Henri Norbert. Je suivais des cours particuliers d’une heure et j’allais également aux cours d’ensemble du lundi soir. Je me permis alors de penser – vantardise exagérée ? – que grâce à moi, il avait dans les mains un « diamant brut ».
Henri Norbert me fit décortiquer le théâtre classique dans tous ses méandres, ce dont je lui suis très redevable. Il était très fort pour nous faire travailler le « contre-emploi ». Cela s’avère toujours utile pour tout apprenti comédien : cela me permit de m’attarder sur des personnages que je ne pensais jamais jouer un jour. Même si je me suis limité aux rôles comiques, voire de composition, j’ai appris plusieurs grands personnages tragiques. Ce n’est jamais inutile, si l’on veut acquérir une certaine autorité.
Chez Norbert, je côtoyai beaucoup d’autres élèves, notamment Suzanne Langlois, Béatrice Picard, Julien Bessette, Jacques Zouvi, qui ont tous les quatre réussi dans le métier. Je fus étonné de constater combien étaient nombreux les camarades qui, malgré leur talent, n’ ont jamais réussi à faire carrière. Pour moi, c’ était incompréhensible.
Le cours d’ensemble avait toujours lieu le lundi soir. Ce choix était justifié, puisque le lundi est la journée de relâche de presque tous les théâtres. Un soir, Henri Norbert nous dit: « Mes chers enfants, vous savez, je suppose, que Gérard Philipe est dans nos murs, à Montréal, pour faire la publicité de son film Fanfan la Tulipe . Je l’ai invité, j’ai voulu vous faire une surprise. Il sera là pour assister à notre cours d’ensemble. Il ne devrait plus tarder. » À cette simple idée d’apprendre que Gérard Philipe allait assister à notre cours, je fus pétrifié de terreur, tout en étant ravi de sa venue.
Quelques moments plus tard, on sonna à la porte. Je m’en souviens comme si c’était hier, car c’est moi qui dus aller ouvrir et je me trouvai face à face avec monsieur Philipe. Je n’avais aucune raison d’être terrorisé, car nous découvrîmes un homme débordant de gentillesse. M. Norbert me le demandant, je dus présenter la scène sur laquelle je me penchais à ce moment-là. Il s’agissait de celle d’Alceste avec Philinte, dans Le Misanthrope, de Molière. Gérard Philipe me demanda à la fin du passage de ma scène du Misanthrope : « C’est très bien. Quelle est votre conception de ce rôle ? » À la vérité, j’étais encore bien jeune, je n’avais aucune conception du rôle. Je me bornais à dire le texte le plus justement possible.
Gérard Philipe, cette grande vedette, était d’une amabilité et d’une humilité étonnantes. Il voulait que devant lui nous soyons toujours très à l’aise, alors qu’il nous éblouissait. Personne n’ignorait qu’il avait été la tête d’affiche du Théâtre populaire de Jean Vilar, offrant une image remarquable du Cid , de Ruy Blas et de combien d’autres héros, sans oublier tous ses films, qui l’avaient fait triompher à travers le monde.
Un peu plus tard dans la soirée, tous ceux qui formaient le Théâtre du Nouveau Monde vinrent nous retrouver. Ce fut une grande soirée, vraiment un moment exaltant, pour nous, les jeunes attirés par le théâtre.
Parallèlement aux cours que je suivais chez Henri Norbert, et encore élève à l’École normale, je commençai à faire de la figuration, voire à obtenir de petits rôles. À la télévision en particulier, parfois aussi pour la scène.
Et puis, il existait une troupe de tournées, la troupe Latour, qui se baladait à droite et à gauche avec des mélos du genre Aurore l’enfant martyr . On avait demandé à Henri Norbert si, parmi ses élèves, il s’en trouvait un ou plusieurs intéressés à se mêler à leur groupe. Je l’étais. Car même si leur programmation était loin d’être de la littérature, c’était pour moi l’occasion de monter sur scène.
Je participai donc à leurs mélos. Ainsi, il m’arriva de jouer deux rôles dans cette malheureuse Aurore , le père et le curé. Et j’ai participé à vingt ou trente autres pièces, je n’en sais plus le nombre exact.
Assez souvent, on m’appelait pour remplacer tel ou tel interprète indisposé. Il me fallait alors apprendre tout le rôle en une nuit parfois. Le rôle, plus ou moins su, devenait ainsi une sorte d’improvisation. D’autant plus que la direction m’expédiait le texte réduit à sa plus simple expression: ce que je devais dire avec seulement les trois dernières lignes du partenaire à qui je donnais la réplique et les trois premières de celui qui devait enchaîner.
Je voyageai beaucoup avec cette troupe. À dix-huit ans j’avais déjà découvert une grande partie de la province. Je découvris entre autres la si belle Gaspésie, et il y eut des étés où je jouai presque tous les soirs.
Ce ne fut pas la seule compagnie théâtrale à faire appel à mes talents naissants. À l’École normale, monsieur Donat Durand, professeur de français, le père de Luc Durand, avait sa propre troupe. Il était tertiaire franciscain, un titre assez étrange qui n’existe plus je crois… Il m’avait remarqué, dans sa classe, et il avait exprimé le désir de me voir dans sa compagnie.
Je me rappelle de deux titres de pièces dans lesquelles j’ai joué : la première s’intitulait Maguy et la deuxième portait un titre curieux, Ça flambe. Cette dernière s’appelait ainsi parce que le rôle principal, celui que je tenais, était une sorte de mauvais garçon qui se permettait – oh, quel péché effrayant ! – de fumer. Je ne savais toutefois pas fumer, ce que je ne sais guère plus aujourd’hui. J’étais installé dans le décor, au milieu des coussins d’un Chesterfield mal en point et tout à côté d’un trou. Maladroit comme toujours, je laissai échapper ma cigarette, qui tomba justement dans ce trou. Comme cela risquait d’enflammer le divan, je dus, pour éviter ce sinistre, me livrer à des gymnastiques invraisemblables, mais j’avoue avoir eu très peur.
Les pièces choisies par M. Durand avaient l’avantage d’être bien écrites. N’oublions pas qu’il était professeur de français et, même si elles restaient des pièces de patronage, leurs qualités étaient supérieures aux mélos que défendait la troupe Latour. Donat Durand employait en général tous les membres de sa famille dans ses productions. Il s’entourait de sa femme, de ses filles, de ses garçons, même du plus jeune de ses enfants, Luc Durand, qui avait quelque dix ans de moins que moi. Moi-même je n’en avais alors que vingt. Luc a donc commencé sa carrière dans les rôles de petit garçon distribué par son papa.
Il se trouve qu’à cette époque, d’abord en circuit fermé en 1951, puis en 1952, la télévision radio-canadienne ouvrit ses écrans au public, pour se développer très rapidement. Madame Emma Hodgson, qui était responsable des castings à la demande des nouveaux réalisateurs, téléphona à tous les cours privés de Montréal – le Conservatoire et l’École nationale n’étaient pas encore fondés, mais ils n’allaient pas tarder à l’être – en les priant de lui envoyer des élèves pour passer des auditions, et éventuellement pour être engagés.
Henri Norbert insista pour que je passe ces auditions. J’y suis allé avec la scène que j’étudiais à ce moment-là : Pyrrhus ou Oreste, je ne sais plus trop, dans Andromaque, de Racine. Je dus me couvrir de ridicule, car ceux qui étaient là pour me juger ne purent se retenir de rire. Georges Groulx, un des réalisateurs avec Jean Boisvert, Roger Racine, Jean-Yves Bigras et Fernand Quirion entre autres, me dit: «Ce que vous faites n’est pas mal du tout, mais je ne vous apprendrai rien en disant que vous n’êtes pas un acteur dramatique. Vous êtes un comique. Revenez-nous avec quelque chose de drôle. »
Deux ou trois semaines plus tard, j’y retournai avec ma camarade Suzanne Langlois pour lui donner la réplique dans la scène de Knock, de La Dame en violet, de Jules Romains. Et les réalisateurs, me voyant plus à mon affaire, commencèrent à me confier des figurations et des petits rôles.
Mon premier rôle parlant fut celui du garde du corps d’un prince. Je gardais la porte du palais et, lorsqu’on me tua, je donnai mon unique réplique, « Ah… Ah… », avant de tomber raide mort. Madame Huguette Oligny, qui tenait le rôle principal avec Jean Coutu, eut la délicatesse de me féliciter pour la justesse de mon « Ah… Ah… ».
C’est à peu près à la même époque que deux de mes camarades de l’École normale se risquèrent comme comédiens, ce qui leur a réussi, puisque je parle ici de Benoît Girard et de Gérard Poirier. Nous nous sommes assez souvent retrouvés tous les trois dans les mêmes distributions.
À la télévision, j’obtins des rôles de plus en plus importants. Je me souviens entre autres du premier Quatuor , écrit par Robert Choquette, où je jouais le rôle principal, un jeune garçon un peu beaucoup « nono », d’une intelligence très relative, qui s’appelait le Poulain. Ma mère était alors Juliette Huot.
Diplômé de l’École normale, parallèlement à cette activité théâtrale, j’enseignai deux ans et quelques mois, et en vérité, je fus ravi d’abandonner. D’abord, j’étais un piètre instituteur. J’avais une quarantaine de petits élèves très chahuteurs, au point qu’il m’arrivait parfois d’avoir envie de les étouffer, ce que je n’aurais jamais fait évidemment, mais ils me fatiguaient énormément. Heureusement pour moi, le théâtre et la télévision commençaient à m’accaparer. Et je devins comédien à plein temps.
Je fis plusieurs séries pour enfants. D’abord Opération mystère , une émission plutôt pour adolescents. Ce fut, si je ne m’abuse, la première émission de science-fiction présentée en Amérique à la télévision. J’interprétais le professeur Macapoulos, un tortionnaire épouvantable. Je brutalisais la petite Louise Marleau, qui devait être âgée de dix ans, et le petit gars qu’était le tout jeune Hervé Brousseau. Je m’obligeais à avoir un rire sadique, à tel point qu’un jour, Fernand Doré, alors directeur de la section jeunesse, vint me mettre en garde: «Attention… Si tu continues à rire de cette manière, on va être obligé de couper ton rôle. Il fait trop peur aux petits enfants. » Ce à quoi je répondis: «Comment faire autrement? C’est dit dans le texte ! » Finalement, le personnage disparut. Il ne faut pas épouvanter les petits téléspectateurs !
J’enchaînai avec La Boîte à surprise , une série très marquante dont on parle encore, puis je participai aux aventures du Pirate Maboule, où je fus Loup-Garou pendant une quinzaine d’années. Mon personnage, qui n’entra dans cette série qu’à sa deuxième année, a beaucoup amusé les jeunes. Une fois de la distribution, je n’en sortis qu’à la fin de la série.
Au début du Pirate Maboule , nous étions en direct. Ce ne fut que quelques années plus tard que nous fûmes enregistrés, ce qui était plus rassurant, car en direct, il nous arriva quelques mésaventures. Ainsi, une fois, Jacques Létourneau, dans le rôle du Pirate Maboule, personnage qu’il avait lui-même créé, devait sauter d’une table dans deux chaudières, une pour chaque pied. Quand il exécuta cette gymnastique en direct, les anses des deux seaux se renfermèrent sur chacune de ses jambes. Blessé, il saignait beaucoup et le sang se répandait un peu partout. On continua tout de même à jouer, on n’avait pas le choix, c’était en direct. Mais c’était inquiétant. Oui, le direct est une source d’imprévus.
J’ai aussi été blessé. Mais j’aurai l’occasion d’y revenir plus tard.
À vingt ans, j’étais donc très heureux, car cette occupation de comédien me permettait de continuer à m’intéresser à la musique. Très rapidement, tout le monde a connu ma passion pour la musique. Aussi, très souvent quand je jouais une pièce au théâtre, on me demandait des suggestions pour des musiques de scène. On ne sollicitait pas encore, à cette époque, des musiques originales auprès de compositeurs québécois. On utilisait les enregistrements sur disque. On m’a aussi demandé de chanter dans des comédies musicales. La première fois, ce fut avec le Théâtre du Nouveau Monde – le TNM.
Je n’avais jusque-là chanté que chez moi et dans Mamz’elle Nitouche – on se souviendra de l’épisode du décor démoli ! À la maison, cela fatiguait ma famille, qui me trouvait trop bruyant, avec, affirmait ma mère, ma voix affreuse. Et cette insistance dans le reproche m’avait convaincu de la pauvreté de ma voix chantée.
Guy Hoffmann montait à Repentigny, au théâtre d’été du TNM, un spectacle qu’il avait intitulé Paris 1900. Ce spectacle était composé de deux pièces. La première était d’Eugène Labiche, Mon Isménie , et la deuxième, de Georges Feydeau, Gibier de potence, dans laquelle je jouais. Aux yeux d’Hoffmann, cela faisait un spectacle trop court. Aussi a-t-il cru bon d’ajouter, étant donné le titre Paris 1900 , quelques couplets de cette époque.
À la veille de la générale, Hoffmann me demanda d’interpréter un air de ce début du siècle. Une sorte de tragédie où un type s’égosillait avec à peu près ces mots :

Je veux de l’or pour être belle Me dit ma maîtresse aux beaux yeux C’était hier, je me rappelle J’ai tué mon père et j’en ris Ah ! Ah ! Ah !
Ce réalisme très mélodramatique avait amusé Guy.
Pour m’aider à apprendre l’air de ce chef-d’œuvre, j’ai copié, à partir du disque, la hauteur des notes sur un papier. J’ai expliqué au musicien de ce spectacle, Roger Lesourd, le père du comédien Daniel Lesourd, que je n’avais même pas eu le temps de mettre les barres de mesure. Il a bien voulu m’aider. Il m’a encouragé, me faisant confiance.
J’ai réussi, non pas à faire pleurer à chaudes larmes les spectateurs comme le voulait le texte plus que vieillot, mais au contraire, à les faire pleurer de rire. À ma grande surprise, ce fut un tonnerre d’applaudissements. Jean Gascon, qui était dans la salle, vint me trouver :
— Mais je ne savais pas que tu chantais si bien…
— Moi non plus, lui répondis-je.
Plus tard, il m’est arrivé d’être engagé pour d’autres comédies musicales. J’ai même fini par être demandé par l’Opéra de Montréal. Mais nous aurons l’occasion de reparler de tout cela.
 
Si je suis comédien, c’est par amour du métier, bien sûr, mais aussi pour être connu, il est vrai. Quand on se trouve sur une scène, c’est pour plaire au public, se faire apprécier. Et cela me réjouit, quand les gens me reconnaissent et que je ne leur suis pas indifférent.
S’ils me demandent des conseils, je leur en donne volontiers, mais non sans m’interroger s’ils sont les bons. Souvent, des gens veulent savoir s’il y a des façons différentes d’exercer mon métier, et si elles ont changé avec l’âge. En ce sens, il est certain qu’on a des façons différentes d’étudier les textes. Je ne sais pas si c’est mieux que lorsque j’étais plus jeune, mais c’est certainement différent, même si c’est difficile à décrire. Je cherche plus aujourd’hui l’essence des personnages que je dois interpréter. Je suis devenu un peu moins superficiel.
Les gens semblent intéressés par l’homme, mais aussi par le comédien, notamment ce qui peut le nourrir quand il prépare un rôle. Je leur confirme alors que le comédien, à mon sens, est comme une éponge. C’est-à-dire qu’il observe continuellement les attitudes de chacun, car il se demande si elles seraient celles d’un personnage qu’il pourrait être appelé à jouer.
II
FAMILLE ET MUSIQUE
Permettez-moi maintenant de mettre ma carrière de côté. J’aurai plus tard l’occasion de m’y attarder. Je voudrais d’abord parler plus en détail de ce que je suis, d’où je viens, de ma famille en fait.
J’ai déjà dit que mon père était mort alors que j’avais à peine deux ans. Il était ingénieur à la Ville de Montréal. Il avait quitté son emploi, mais alors qu’il devait y retourner, en septembre 1932, il fut terrassé par une crise cardiaque. Je fus donc élevé par ma mère.
Arrivé à mon vieil âge, j’essaie de retrouver des souvenirs de mon père, Émile Fruitier. Chaque soir, alors que je suis assoupi, avant de m’endormir, je fais des efforts et tente de me souvenir, mais je n’arrive pas à retrouver quoi que ce soit.
Heureusement, on m’a beaucoup parlé de lui. J’ai appris, tout récemment d’ailleurs, qu’avant de connaître ma mère et de l’épouser, en 1925, alors qu’il avait déjà trente-sept ans, il avait tout naturellement connu d’autres femmes, d’autres aventures. Au début de sa vingtaine, il avait été très amoureux de Florida Labadie. Cette jeune fille, si elle avait survécu, serait aujourd’hui la tante de Jeanine Beaubien. Mon père, avec l’enthousiasme de la jeunesse, allait régulièrement à Saint-Lambert, où habitait Florida, pour lui dire des poésies, ce qui la ravissait. Il leur arrivait assez souvent de faire de l’équitation ensemble, et ils y prenaient beaucoup de plaisir. Malheureusement, elle tomba un jour de cheval et en mourut. Pour mon père, ce fut un drame épouvantable.
Lorsque je commençai à pratiquer mon métier de comédien et que je parus sur les écrans de télévision, les sœurs de Florida Labadie se mirent à pleurer en me voyant. Elles croyaient voir mon père Émile.
Il y a quelques années, alors que je jouais à la Poudrière, Jeanine Beaubien, la directrice, m’arrêta et me dit : « Deux dames voudraient vous voir. » C’étaient ses deux tantes, les sœurs de Florida, la tendre aimée de papa. De leurs sacs à main, elles sortirent une photo de mon père et de Florida, photo que je n’avais jamais vue. Je la voulais, bien sûr !
— Non, pas question.
— Pouvez-vous m’en faire une copie ?
— Pourquoi pas ?
Mais en fin de compte, je ne l’ai jamais eue. Récemment, Jeanine Beaubien, qui détient dorénavant tous les papiers de ses tantes aujourd’hui disparues, a eu la gentillesse de fouiller dans ses archives et m’a envoyé une autre photo de mon père avec un lot de lettres qu’il avait expédiées à sa jeune amoureuse.
En fait, ce père, je ne l’ai découvert que par ce que les gens de la famille m’en ont dit. Avec ses amis, les Labadie entre autres, ma mère évoquait souvent son mari, mort tellement trop tôt. Tous se rappelaient ses qualités, son intelligence, sa bonté, son dévouement, son humour… Beaucoup d’éloges.

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