Normand Chouinard : Entretiens
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Description

Normand Chouinard est un homme à l'optimisme increvable et au talent fou qui connaît une carrière extrêmement étoffée, tant au petit écran que sur les planches. Comédien, producteur et metteur en scène, on lui doit notamment la dernière création d'Ubu roi, présentée au TNM à l'hiver 2007, une pièce qui a reçu un accueil dithyrambique.
Menés par Jean Faucher et préfacés par Rémy Girard, ces entretiens nous font découvrir, en Normand Chouinard, un homme doté d'un grand talent créateur avec de solides bases rationnelles. Il nous parle ici de sa vision du théâtre, du jeu de l'acteur et des nombreux défis auxquels l'a confronté cette carrière sur les planches, mais aussi de ses implications sociales, de sa famille et de ses amis, qui tiennent une place primordiale dans sa vie.
Normand Chouinard est né en 1948. De son enfance passée à Sainte-Foy, il garde d'excellents souvenirs, mais aussi de plus tristes, comme le décès douloureux de sa jeune sœur... Durant ses études en droit, il s'adonne au théâtre expérimental et à la création collective en joignant la « Troupe des 13 ». Après plusieurs années d'hésitation, il se décide enfin à tenter sa chance au Conservatoire de Québec en compagnie de son grand ami Rémy Girard. Depuis, cet acteur sensible doté d'une grande versatilité a eu la chance de jouer dans à peu près toutes les salles de théâtre à Montréal, incarnant entre autres un merveilleux Don Quichotte.
Qu'on pense à la télésérie du Tac au tac (1976-1981), à l'émission humoristique Samedi de rire (1984-1989) en passant par les Poupées russes (2000-2007), le monde de la télévision l'a toujours suivi. Il a également joué au cinéma dans Un homme et son péché et Ma vie en cinémascope.
De tempérament fonceur, Normand Chouinard aime à se projeter vers l'avant, dans une foule de nouveaux projets. Faisant preuve d'un grand dévouement, d'un grand intérêt pour les dessous de sa profession, il n'a jamais hésité à s'impliquer dans divers conseils d'administration afin de faire évoluer et de consolider son métier. Dévoué et idéaliste, l'ancien directeur du Conservatoire d'art dramatique de Montréal (1995-2001) l'est sans aucun doute. Et en amour aussi...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764418048
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Biographie
Du même auteur chez Québec Amérique
Françoise Faucher, biographie, Jean Faucher et Anne-Marie Villeneuve, 2000.
Gérard Poirier, entretiens, 2003.
Albert Millaire, entretiens, 2004.
Rémy Girard, entretiens, 2005.
Gilles Renaud, entretiens, 2006.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
 
Faucher, Jean
Normand Chouinard : entretiens
(Biographie)
9782764418048
 
 
1. Chouinard, Normand - Entretiens. 2. Acteurs - Québec (Province) - Entretiens. I. Faucher, Jean. II. Titre. III. Collection: Biographie (Éditions Québec Amérique).
PN2308.C45A5 2007 792.02’8092 C2007-941209-2


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©2007 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
Imprimé au Canada
Sommaire
Du même auteur chez Québec Amérique Page de Copyright Page de titre Préface Avant-propos I - D’où je viens II - Mes premiers engagements III - Mon TNM IV - Sur d’autres scènes V - Mes théâtres d’été VI - D’élève à directeur VII - De la mise en scène à la production VIII - Des questions, des réponses IX - Vie heureuse et grands chagrins X - Musique et petit écran XI - Et le cinéma ? XII - Des goûts et des traditions Nota Bene Curriculum vitæ Index des noms cités Table des matières Cahier photos Jean Faucher

Préface
M on cher Normand, te voilà rendu toi aussi à l’étape de la vie où l’on te courtise pour raconter tes souvenirs. Est-ce donc à dire que tu as plus de chemin de parcouru qu’il ne t’en reste à faire ? J’en doute ! Ta carrière de grand acteur a toujours été pleine de rebondissements inattendus. J’en ai pour preuve un certain matin de tournée à Québec, il y a quelques années, où tu me demandais mon avis sur une proposition qu’on t’avait faite de prendre la direction du Conservatoire de Montréal. Je me souviens avoir été étonné, croyant sans doute que ce genre de poste se prenait en fin de carrière, mais tu as eu raison de plonger, et tu as su insuffler à l’Institution un élan de jeunesse et de créativité sans précédent, tout en continuant brillamment d’exercer ton métier d’acteur. Donc, que tu prennes un malin plaisir à faire une petite pause pour nous raconter ta vie « mouvementée » ne m’inquiète pas : pour toi, ce n’est que prendre un peu de recul pour mieux foncer. Et je ne vais pas me priver du plaisir de te citer en disant qu’il vaut toujours mieux raconter ses mémoires… quand on en a encore !
Normand, nous connaissons tous le grand acteur que tu es. Depuis quarante ans, nous sommes de grands complices tant au travail que dans notre vie personnelle, mais peu de gens savent à quel point je n’ai jamais cessé d’admirer ton intelligence, ton talent, ta générosité, ton humour et ta détermination. Tous ceux qui te côtoient le savent : ton amour de la vie et des autres est tellement contagieux que tu as toujours su rendre les gens heureux autour de toi. Et ça, crois-moi, c’est rare ! Tu vas peut-être sourire, mais tu es, pour ceux qui ont la chance d’être de tes amis, comme un phare, une référence ! Même que des fois, on n’a pas le choix de se surpasser ! D’ailleurs, tu sais bien, entre nous, que j’ai souvent été celui qui doute et toi, celui qui me ramène à l’ordre. À tel point d’ailleurs que lorsqu’il m’arrive d’être optimiste, ça t’inquiète !
J’ai parfois l’impression d’être au courant de tout ce qui te concerne. Mais je sais que, sous des dehors très expansifs, ton jardin secret est immense. Alors, grand escogriffe, je m’attends dans ce livre à découvrir avec joie un autre toi-même! Ne doute pas de l’empressement et du plaisir que j’aurai à te lire.
Eh non ! Nous n’avons pas fini de te voir créer dans la joie et l’imagination ! Et ta nouvelle carrière de metteur en scène qui s’amorce nous réserve de grands moments de théâtre. Moi aussi je te dis : à tout de suite !
Ton ami et complice à jamais,
RÉMY GIRARD
Avant-propos
Avant de me lancer dans ces entretiens avec Normand Chouinard, j’éprouvais une certaine impatience mêlée d’appréhension.
Impatience, car si j’avais déjà eu l’occasion de travailler avec lui, il y a de cela plusieurs décennies, il ne m’arrivait pas assez souvent de le rencontrer alors que j’appréciais ses qualités au travail, son intelligence, ses connaissances, son humour, sa générosité, sans parler de son talent.
Appréhension aussi, après les rencontres que j’avais eues avec Rémy Girard, son grand ami, avec qui il a tellement de souvenirs communs, des souvenirs de collège, de début de carrière, d’un certain parallélisme dans leur milieu, dans leurs goûts concernant notamment la création collective d’autrefois, tous les deux si souvent partenaires, et dans des rôles d’importance, comme dans En attendant Godot , dans L’Ouvre-boîte , dans Don Quichotte , dans Falstaff , tous les deux, grands comédiens, apparemment inséparables. Oui, une certaine appréhension, une crainte que leurs souvenirs si souvent partagés n’obligent Normand à me redire, dans les mêmes mots, ce que Rémy m’avait déjà raconté.
J’ai en horreur les redites, les rabâchages.
J’avais tort. C’était bien peu connaître Normand Chouinard qui, tout en collaborant à maintes reprises avec son ami, n’en a pas moins eu une carrière tout autre, toute différente. Certes le métier d’acteur fut capital pour lui, mais aussi la mise en scène, l’enseignement, la direction, celle du Conservatoire d’art dramatique de Montréal comme celle d’un théâtre, et la production. Et aussi un grand dévouement, un grand intérêt – tellement dédaigné par nombre de ses collègues comédiens – pour les dessous de sa profession, le côté syndical, son attachement aux conseils d’administration, aux comités de lecture, enfin toutes les tâches qui aident à faire évoluer et à consolider son métier.
Québec Amérique souhaitait que Normand et moi, nous nous vouvoyions au cours de ces entretiens.
Je me suis regimbé.
Je me rappelai qu’au début des années 1980, je l’avais applaudi dans La Mandragore alors qu’il faisait couple avec Sophie, ma fille, sa partenaire dans cette pièce de Jean-Pierre Ronfard.
Je ne pouvais oublier qu’en 1985, je l’avais dirigé au Patriote de Sainte-Agathe dans la comédie Un amour de décorateur où il jouait le rôle principal.
Je n’ignorais pas qu’il avait eu l’occasion, avec Françoise, mon épouse de toujours, de participer au succès de la série de télévision Les Poupées russes.
Enfin, plus récemment, Normand avait mis en scène un Feydeau, L’Hôtel du libre échange, pour le Théâtre du Nouveau Monde, avec une distribution de qualité dont faisait partie ma petite-fille de dix ans, Clémentine, au talent prometteur.
Et voilà qu’on me demandait de vouvoyer Normand qui, dans son métier, s’était souvent mêlé à mes proches.
J’espère que nos éventuels lecteurs ne seront pas offusqués de ce tutoiement, qui en fait témoigne de mon amitié pour ce qu’il est, je veux dire un « honnête homme ».
JEAN FAUCHER DÉCEMBRE 2006
I
D’où je viens
Jean Faucher :
— Cher Normand, toi qui es né à Québec, fais-tu partie de ces hommes qui ont envahi notre Montréal ?
Normand Chouinard :
— Non, ils ne l’ont pas envahi, je dirai plutôt enrichi.
L’ancêtre de ma famille, les Chouinard, s’appelait Jacques, comme mon oncle Jacques Normand.
— Cet oncle qui avait une renommée exceptionnelle.
— Installé à Montréal, il venait souvent à Québec pour remplir des engagements à la Porte Saint-Jean ou «Chez Gérard», toujours avec succès. Il en profitait alors pour venir nous voir à la maison. Nous le voyions à la télévision dans l’émission de prestige MusicHall , et chacune de ses visites nous impressionnait, aussi bien nos parents que nous les cinq enfants, «nous les gosses», comme il nous appelait.
Pour nous il était une vedette qui nous apportait toute la culture française, qu’on retrouvait dans la fierté qu’il portait aux mots, dans ses vêtements recherchés très peu courants au Québec. C’était un vrai Parisien. Il nous évoquait ceux qu’il avait connus, Charles Trenet, Édith Piaf. Il s’attardait avec nous tout l’après-midi, et le soir, il emmenait mes parents pour qu’ils assistent à son spectacle. Ensuite, il les entraînait à l’Auberge du Gouverneur où il logeait; le piano-bar était tenu par Pierre Roche, le partenaire de Charles Aznavour et aussi l’ami de Jacques.
Mes parents nageaient en plein éblouissement.
C’est lui qui m’a poussé à jouer de la guitare… il m’affirmait : «Tu ne seras pas plus tard qu’un acteur, tu deviendras un chanteur.»
Un bel encouragement.
— Tu pourrais nous rappeler qu’il anima avec Roger Baulu l’émission Les Couche-tard qui connut à l’époque un immense succès, où son esprit pétillant, son humour satirique mais sans méchanceté, son esprit parisien faisaient merveille.
— Je pourrais m’attarder pendant très longtemps sur mes souvenirs de Jacques Normand.
— Revenons plutôt aux premiers ancêtres de ta famille.
— Cet ancêtre était le fils et le petit-fils de tailleurs de pierre. Il vivait à Beaumont-la-Ronce, en Touraine, à quelque quarante kilomètres au nord de Tours. Ils avaient tous contribué à l’édification des cathédrales et des églises dans cette région, en plein cœur du pays de Ronsard.
En 1685, mon ancêtre, en fait, s’appelait Jacques Choisnard, nom qu’on peut retrouver gravé dans une grosse pierre de fondation de l’église de Nousigny, petit patelin voisin de Beaumont-la-Ronce, que mon ancêtre a quitté en ce 17 e siècle pour émigrer au Québec. Si ce nom de Beaumont-la-Ronce reste dans le souvenir, c’est peut-être aussi parce que Ronsard évoque, dans une de ses poésies, le nom de ce petit village.
— Est-ce à cette attention du poète que tu dois ton profond attachement pour la poésie?
— Peut-être.
— Comment as-tu appris tout cela ? As-tu fait des recherches poussé par un intérêt particulier?
— Un jour, mon oncle Jacques Normand reçut de l’Institut Drouin sa généalogie, deux gros bouquins qui prouvaient le sérieux et le profond des recherches sur tous nos ancêtres. Il me prêta les deux volumes :
« Tiens, si tu veux savoir d’où tu viens. »
— Voilà une question que je ne me suis jamais posée.
— Je lus avec passion les deux volumes. J’appris en remontant ma lignée que mon premier ancêtre qui avait débarqué à Québec avait aussitôt changé de nom. Choisnard était devenu Chouinard. J’appris aussi qu’il était « charretier royal », donc un postier, et qu’une fois installé, il se trouva une compagne, Édith Jean, qu’il épousa. Ce sont eux qui furent les fondateurs de toute notre tribu, qui finit par s’éparpiller jusqu’aux États-Unis. Les Américains ayant une certaine difficulté à prononcer ce nom de Chouinard, ils sont devenus des Chenard, Chamard.
Les Chouinard ont tellement essaimé qu’il s’est créé une association des Chouinard. Il y en a des milliers, un peu partout, la majorité au Québec, presque aucun en France.
En vérité, j’étais à ce point intéressé par mes origines qu’un jour j’ai décidé de remonter aux sources.
C’était en 1986, plus de trois cents ans après l’arrivée de l’ancêtre. J’allai à Tours, m’y installai puis me dirigeai vers Beaumont-la-Ronce. Je m’arrêtai devant la mairie. Elle était fermée. Je voulais parler au maire, vérifier certains papiers. Où peut-on trouver quelqu’un qu’on cherche dans un petit village ? Je pensai aussitôt au petit café local. Effectivement, il y avait sûrement là beaucoup de monde capable de me renseigner.
« Excusez-moi, est-ce que votre mairie est ouverte ?
— Non. Elle ne s’ouvre que cet après-midi. Pourquoi? Peut-on vous aider ?
— Écoutez, je viens du Canada. Mon ancêtre vient d’ici et…
— Ah ! vous êtes un Chouinard ?
— Oui, effectivement, comment pouvez-vous le savoir ?
— L’an dernier, on a reçu un autobus entier rempli de Chouinard qui voulaient célébrer le 300 e anniversaire de la venue au Québec du premier Chouinard. »
L’après-midi, j’ai rencontré le maire. J’ai eu la surprise de découvrir, installée dans son bureau, une sculpture de Bourgault, un sculpteur de Saint-Jean-Port-Joli où se sont installés plusieurs Chouinard.
Au fronton de la mairie, il y avait une plaque en l’honneur de notre ancêtre Jacques Choisnard qui avait été offerte par notre association en signe de reconnaissance de la part de tous les descendants.
J’ai aussi rencontré un monsieur qu’on m’a présenté comme le noble de la place, propriétaire d’un manoir vieux de centaines d’années.
À mon tour, je me présentai.
« Je suis un Chouinard.
— Oui, je sais… votre ancêtre travaillait pour le mien », me répondit-il d’un ton condescendant.
Je dois appartenir à la treizième génération, mais j’avais l’impression de remonter au temps précédant la Révolution française.
Revenons au Québec, à mon grand-père, Elzéar Alexandre. Il se marie, il a six ou sept enfants, devient veuf. Situation difficile pour un homme seul. Il lui faut donc se remarier. Ce qu’il fait avec une jeune veuve, déjà mère d’une fillette. Ensemble, ils ont eu dix enfants, sans compter les fausses couches.
— Exemple typique de la revanche des berceaux.
— Voilà la grosse famille. Celle de mon père, né en 1920, l’aîné de la deuxième épouse, Alberta Boisseau.
Mon père s’appelait Joseph, mais comme tout le monde l’appelait Jos, ce qui lui déplaisait, il décida de se renommer Jean.
— Curieux, cette possibilité de changer son prénom sur un simple caprice…
— Je suis l’aîné, le premier à débarquer dans ce monde, suivi par trois frères et une sœur. Je suis né le 21 juin 1948, donc au début de l’été, après que mes parents se sont mariés le 17 septembre 1947.
Si on calcule, on s’aperçoit qu’ils n’ont pas perdu de temps. Je fus le triomphe de leurs premiers efforts, tout de suite après la bénédiction.
Mes parents s’étaient connus avant la guerre. Mon père fut soldat, mais comme on décela en lui un début de tuberculose, il ne fut pas envoyé au front. Puis, après la guerre, en 1946, le gouvernement fédéral lui offrit un poste au ministère de la Santé et du Bien-être social.
— Ton père était un fonctionnaire?
— Il le fut toute sa vie. Il commença comme commis et finit directeur adjoint, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1986.
— Quels souvenirs gardes-tu de ton enfance?
— Une enfance magnifique, agréable, parfaite. Je suis né à Québec, en haut de la pente douce, rue Jeanne-d’Arc. C’était le quartier de Roger Lemelin, tout à côté du monastère des Franciscains.
Puis, alors que j’avais six ans, la famille s’est installée à Sainte-Foy où mon père avait obtenu un terrain. En 1954, ce n’était pas une ville très développée. Il a fallu l’arrivée de l’université pour qu’elle prenne son élan et puisse développer ses premiers quartiers. Mes parents se sont installés juste en face du lieu où les centres commerciaux allaient se construire. Pas loin de chez nous, il y avait encore un marais entouré d’arbres, une vraie forêt qui plus tard a dû être défrichée. Mon enfance s’est donc passée dans une banlieue qui possédait un côté campagnard qui me plaisait. Nous jouions à construire des camps dans le bois, des radeaux qui flottaient sur l’étang.
— Après les jeux, ce fut l’étude ?
— Bien sûr. D’abord le primaire. À six ans, j’entrai en deuxième année.
— Tu aimais l’école ?
— Je l’ai toujours aimée. J’avais de bons résultats. J’étais studieux, mais cela ne me privait pas des activités de loisirs.
Mes parents m’avaient dit :
« Tu as l’intelligence qu’il faut, tu dois avoir de bons résultats. »
— Déjà, tu avais compris que les études étaient importantes?
— Oui, ce sont mes parents qui m’ont donné cette conscience-là.
Mon père avait réussi à aller jusqu’à la rhétorique en suivant des cours par correspondance. Comme il était le plus vieux d’une famille aux moyens limités, très tôt il avait dû se trouver des petites « jobines » qui l’avaient empêché de poursuivre normalement ses études.
D’ailleurs dans la famille, personne – à part mon oncle Paul – n’avait fait des études universitaires. Chacun avait dû se débrouiller comme il pouvait. Mon père a atteint un haut niveau en passant ses examens par correspondance. Il travaillait le jour et il étudiait le soir, dès 19 heures, thèmes et versions latines. Il m’a transmis la conscience de la nécessité de l’éducation.
— Toi-même, jusqu’où as-tu été?
— J’ai fait mon droit, jusqu’à la maîtrise.
— Tu voulais être avocat?
— Après le cours classique, que fait-on ? Un prêtre, un médecin ou un avocat. C’étaient les grandes professions auxquelles on pouvait aspirer.
— Tu n’as pas voulu être prêtre?
— Pas du tout. Je n’avais pas ce qu’il fallait pour le devenir. Je m’intéressais déjà trop aux jeunes filles. Pour devenir médecin, il fallait avoir étudié les sciences; or, je n’aimais que les sciences humaines. Je n’étais pas très attiré par les mathématiques, un de mes points faibles. Je ne voulais pas non plus aller en littérature, car on disait que c’était une branche qui offrait peu de débouchés. Restait le droit qui m’apparaissait comme étant ma voie.
J’ai adoré mon cours classique. À la commission scolaire de Sainte-Foy, un cours public avait été créé pour tous les jeunes de la région qui avaient des dons et qui n’avaient pas forcément les moyens d’aller dans d’autres collèges.
J’y suis resté quatre ans. (C’est à ce moment-là que j’ai fait la connaissance de Rémy Girard. J’avais deux ans de plus que lui. Mais à cette époque, on n’a fait que se croiser.)
Il y avait là encore des professeurs ayant gardé la vocation humaniste, celle que l’on attend d’eux. Ils m’ont ébahi.
Il y en a un, entre autres, Jean-Claude Moisan, qui vit toujours à Québec; c’est un nationaliste, entré au Parti québécois. Il m’a appris beaucoup de choses. Il est venu me voir alors que j’étais en versification et il m’a dit qu’il avait décidé d’apprendre le théâtre aux plus doués, dont j’étais.
Il faut dire que l’année précédente, j’avais joué dans La Farce de Maître Pathelin . J’avais à peine douze ans, il m’avait remarqué. Il me proposa: « Tu vas jouer Scapin, des Fourberies . Je vais les monter, une décoratrice va m’aider. »
— Tu étais déjà un amoureux des planches ?
— J’ai toujours adoré jouer. Avant même La Farce de Maître Pathelin , je récitais des fables de La Fontaine, je participais à des petits spectacles de Noël.
— Te voyais-tu déjà consacrer ta vie à cet art?
— Pas le moins du monde ! Pour moi, c’était uniquement un amusement. J’aimais parler en public. Je participais même à des concours d’art oratoire, avec le club Optimiste.
— Tu étais déjà aussi bavard qu’aujourd’hui ?
— Oui, autant ! Le concours d’art oratoire me passionnait. Mon père m’aidait à écrire mon discours. Je me souviens d’être allé concourir à Shawinigan. En finale, mon adversaire fut nul autre que Serge Turgeon, le regretté Serge Turgeon, qui a été président de l’Union des artistes et directeur du Rideau Vert. Il m’a battu, pour la simple raison que ma voix était en train de muer alors que la sienne avait déjà fait le pas.
Oui, j’ai toujours aimé m’exprimer devant les gens.
— Et pourtant, tu ne te voyais toujours pas consacrer ta vie au théâtre ?
— Non, ce n’était pas possible. On ne suit pas un cours classique pour devenir un acteur.
— Comme disait un professeur d’art dramatique que j’ai fréquenté autrefois : « Il n’est pas nécessaire d’être un imbécile pour être un acteur. » Un imbécile ou un ignorant.
— Ma vocation réelle n’est venue que plus tard.
Vous savez, mon grand-père avait prédit à mon oncle Jacques Normand : «C’est bien beau de faire des petites blagues au coin du feu, mais tu ne feras jamais un métier avec cela ! »
— Ton grand-père était, si je puis me permettre de le juger, «à côté de la plaque ».
— Il ne pouvait pas imaginer que mon oncle pourrait gagner sa vie à raconter des blagues. Ce que pourtant il a fait, et avec brio.
De plus il a, sinon inventé, du moins introduit ici au Québec un métier qui n’existait pas encore vraiment, le métier de « chansonnier ».
— Un chansonnier n’était pas un chanteur, il empruntait un air comme support de nouvelles paroles, en général des remarques acides sur l’actualité de l’époque… acides et humoristiques.
— Avant mon oncle, cette forme d’esprit n’était pas encore présente au Québec.
Pour en revenir à Jean-Claude Moisan, quand il m’avait proposé de tenir le rôle de Scapin, j’étais ravi.
J’avais déjà tout lu Molière, Racine, Corneille, enfin la plupart des grands classiques. J’adorais ces auteurs, au point qu’il m’arrivait souvent de les relire. Molière était cependant celui que je préférais. Avec lui, je me sentais plus en accord, j’étais plus attiré par la comédie.
Quand on a treize ans, qu’on veut jouer, le personnage des Fourberies est celui avec lequel on se sent le plus à l’aise.
— Vous montiez ce spectacle pour quel public ?
— Nous devions le présenter à deux reprises : l’après-midi pour les écoliers et le soir pour les parents. Mais beaucoup de nos camarades étaient revenus, tant ils avaient aimé.
Ce fut un travail de toute une année. Nous avons commencé en octobre pour terminer en mai, avec des répétitions toutes les fins de semaine.
— Il faut aimer les répétitions.
— Je les adorais. Cela me changeait des études.
Dans mon temps, quand on faisait le cours classique, on travaillait beaucoup. Aujourd’hui, il me semble que ce n’est pas toujours le cas, du moins dans certains collèges.
Chaque soir, de 19 à 22 heures, j’avais trois heures pour apprendre mes leçons et finir mes devoirs, sans parler de mes préparations d’examens.
— Cette exigence, cette obligation du travail, tout cela a fait les hommes.
— En tout cas, cela a contribué à faire des têtes bien remplies… du moins je l’espère.
Étonnement, surprise, après avoir présenté nos Fourberies , voilà que nous trouvons, dans l’hebdomadaire local de Sainte-Foy, une critique ainsi qu’en première page une photo de notre spectacle. Nous étions ravis.
Quand je rencontre des camarades de ma classe, encore aujourd’hui, ils me parlent – cela ne rate jamais – de nos ébats avec Molière.
Ce fut pour moi un souvenir merveilleux, que je n’oublierai jamais, de toute cette époque-là où nous n’avions pas beaucoup d’argent.
— Avais-tu le temps de faire du sport, comme la plupart des jeunes?
— Le théâtre a fini par m’accaparer complètement.
J’avais commencé à pratiquer le patin, puis le hockey, mais je patinais un peu avec un talent incertain. Je me suis alors contenté du « hockey bottine » dans la rue.
Je me suis aussi lancé dans le football, américain bien sûr, j’avais même organisé une sorte de ligue. Jusqu’à treize ou quatorze ans, j’ai beaucoup joué, mais au profit du théâtre j’ai dû tout abandonner.
Pour revenir à Scapin , tu te rappelles que, dans la pièce, il y a deux femmes ?
— Oui, Zerbinette et Hyacinthe.
— Nous étions un collège de garçons, on ne mêlait pas encore les sexes dans les institutions scolaires. Aucun parmi nous n’avait le goût de porter robe et perruque. Heureusement, la direction d’une école de filles nous a accordé la permission de quémander la collaboration de deux demoiselles. Je ne sais plus le nom de l’une des deux, mais l’autre, tu la connais, c’est Christiane Paquette. Elle a fait sa marque dans notre métier, elle continue sa carrière qui est loin d’être terminée.
— Christiane Paquette, je ne vois pas…
— Elle a changé son nom pour devenir Christiane Pasquier. Tu la connais ?
— Certes. À la sortie de ses études à l’École nationale, je l’avais engagée dans un téléthéâtre original de Pierre Salva, une adaptation d’un de ses romans policiers d’un intérêt relatif.
— Elle fut une de mes premières partenaires. Plus tard, je l’ai retrouvée dans la série télévisée Du tac au tac écrite par André Dubois.
Notre collège n’allant pas au-delà de la versification, j’ai dû passer à l’Académie commerciale de Québec qui me permit de poursuivre mon cours classique jusqu’en philo II. Ce fut la dernière classe de cours classique car, en 1967, eut lieu la création du cégep et la réforme de l’éducation.
Je me considère comme un des derniers bénéficiaires du cours classique. J’ai fait parallèlement du théâtre, du cinéma, j’ai aussi présenté des galas, j’ai même été l’animateur d’une boîte à chansons, « Le Cro-Magnon ».
— Rémy et toi, vous ne vous êtes en fait jamais quittés?
— Nous nous sommes connus alors que nous faisions notre cours classique. Nous n’étions pas dans la même classe. Étant de deux années plus jeune que moi, Rémy était deux classes derrière moi.
C’est le théâtre qui nous a rapprochés. Il s’en faisait relativement beaucoup à notre école. Rémy jouait et chantait dans des opérettes. De mon côté, je défendais plutôt le théâtre classique.
En plus de jouer sur la scène, on nous confiait les multiples tâches secondaires… s’occuper des décors, des accessoires, de la régie, etc.
La première fois que j’ai découvert Rémy, c’est curieusement parce qu’on m’avait demandé de le maquiller. Ce fut le début de nos rencontres, même si on se connaissait pour s’être déjà vus nous démener sur la scène. De là naquit une admiration mutuelle.
Notre directeur, Raymond Roy, avait eu l’idée, inspiré par la célèbre Académie française, de créer notre propre académie, celle de la section classique. Rémy et moi en fûmes membres. Pour y être admis, il fallait, devant toute l’école, réciter par cœur un texte de son choix. Je me souviens d’avoir choisi La Chèvre de Monsieur Séguin d’Alphonse Daudet. Rémy, de son côté, avait appris un autre conte du même auteur.
C’est ainsi que nous sommes devenus des «membres», ce qui nous donnait le droit d’occuper les fauteuils du premier rang chaque fois qu’un spectacle était présenté.
Ce qui n’a pas empêché des parenthèses, des absences. Après sa versification, Rémy a dû retourner à Jonquière. Il a fallu l’université pour qu’on se retrouve, et avec quel plaisir! C’est la vie… connaissance, départ, retrouvailles, nouvel abandon.
— C’est la vie, mais c’est aussi la loi de ce métier d’acteur.
— Au « Cro-Magnon », je m’amusais, beaucoup et souvent, à adapter des numéros de Robert Lamoureux, de Fernand Raynaud, de Raymond Devos, afin que le public québécois s’y retrouve. Je présentai aussi des créateurs comme Gilles Vigneault, Robert Charlebois, Claude Gauthier, Louise Forestier… tous ces jeunes talentueux fréquentaient notre grotte. Nous avions un pianiste accompagnateur, Sylvain Lelièvre, qui ne composait pas encore. C’étaient les années 1966-1967.
Côté études, j’avais donc choisi d’aller en droit, branche qui mène à tout à condition d’en sortir.
— Vérité première, que mon fils François a prouvée. Après avoir obtenu sa maîtrise, son titre d’avocat, il a ouvert un bureau avec un des fils du juge Robert Cliche, puis il a tout abandonné pour accepter une offre de Radio-Canada de devenir animateur sportif.
Moi-même, si je peux t’intéresser un tant soit peu avec mon passé, je me suis rendu toute une année à la Faculté de droit, à la Sorbonne à Paris. Simultanément, je me passionnais déjà pour l’art dramatique qui a vite évincé les pauvres attraits que l’apprentissage des textes juridiques pouvait avoir.
— À peine entré en droit, je me suis informé pour savoir si on pouvait y faire aussi du théâtre. C’est ainsi que j’ai découvert l’existence de la Troupe des Treize. Elle existait depuis les années 1940.
— Elle existe toujours ?
— Certainement. Elle a été fondée par Jacques Duchesne, cet auteur qui a écrit Le Quadrillé et qui est le père de Nathalie Duchesne, un agent d’artistes reconnu. Dans cette troupe, on avait pu applaudir Gilles Vigneault, Jean-Marie Lemieux, Monique Joly, Benoît Girard. Raymond Bouchard qui devait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans en était devenu le directeur.
— Directeur? Si jeune?
— C’était une troupe d’étudiants, ne l’oublie pas. C’est devant lui que je me suis présenté, que j’ai passé une audition et obtenu un rôle, dans un spectacle coupé en deux pièces : Le Tricycle d’Arrabal monté par Raymond Bouchard et Mais ne te promène pas toute nue de Georges Feydeau, qui fut dirigé par Jacques-Henri Gagnon. Je participais au texte d’Arrabal où je découvris entre autres la belle Dorothée Berryman.
Dans cette troupe, j’ai fait la connaissance des Jean Barbeau, Marie Laberge, Martine Beaulne. Il y avait tellement de membres qu’il fallait, pour faire plaisir à tous, monter plusieurs spectacles simultanément.
De 1967 à 1972, on y a abordé tous les genres théâtraux imaginables. D’abord, on a jeté dehors tous les auteurs au profit des créations collectives, qui étaient à la mode en cette année 1968, année où l’on contestait.
Ainsi, nous avions à notre disposition une belle salle de huit cents places, mais nous avons, pendant trois ans, toujours refusé d’y mettre les pieds… Nous trouvions que c’était un lieu fréquenté par les bourgeois. Nous voulions jouer dans les usines, les cafétérias, dans les autobus même.
La Troupe des Treize peut se vanter d’avoir été la première à fréquenter les autobus pour présenter ses spectacles.
— Beau titre de gloire ! La dernière aussi peut-être ?
— Les acteurs choisissaient une ligne d’autobus, allant du point A au point B. Ils se trouvaient à jouer deux fois une pièce, une fois à l’aller, une deuxième fois au retour… Des petites pièces d’une quinzaine de minutes, avec peu de personnages bien sûr. Ils évitaient les heures de pointe.
— Il y avait beaucoup de spectateurs ?
— Les voyageurs, de vingt à vingt-cinq.
— À la fin, on passait le chapeau ?
— Pas du tout. Ils étaient fort bien organisés, financés par l’Association des loisirs de l’université.
— Les gens écoutaient?
— Et comment ! Il arrivait même assez souvent que certains oublient la station où ils devaient descendre. C’est te dire comme ils appréciaient. Oui, ça a marché très fort.
Finalement, nous avons obtenu un petit théâtre de poche.
— Vous trouviez votre grandeur dans la petitesse ?
— Si tu veux. Et puis nous avons fini par réintégrer la grande salle qui avait été mise à notre disposition, et nous avons fait appel à deux auteurs reconnus, ceux que nous avions dédaignés injustement. La grosse période de révolte était terminée.
Tout cela ne m’a pas empêché d’obtenir mes diplômes de droit et de devenir avocat, en 1971, pendant que la plupart de mes camarades quittaient l’université. Plusieurs n’arrivaient pas à se décider à aller « en théâtre ».
En 1954, Jan Doat avait fondé à Montréal le Conservatoire d’art dramatique. Jean Valcourt a accepté de lui succéder en 1955 dans la mesure où son équivalent serait créé à Québec. Ce fut le cas.
Au début, les professeurs de Montréal voyageaient à Québec pour donner leurs cours, jusqu’au moment où nous avons eu des professeurs de chez nous.
Toute ma famille était déjà partie à Montréal, pour faire de la radio, de la télévision. Que ce soit Pierre, Paul ou Camil, sans oublier Jacques Normand aussi bien sûr. Seuls mon père, toujours fonctionnaire, et moi restions à Québec.
Je commençais à être attiré par autre chose que le droit.
Un soir – on l’a appelé la nuit, ou le soir, « des longs couteaux » – plusieurs membres de la Troupe des Treize se sont réunis. Il y avait là Rémy Girard, Martine Beaulne et Marie Laberge. Nous finissions par nous trouver ridicules, alors que nous étions tous passionnés par le théâtre, avec notre trouille de nous y engager.
Quelques-uns soutenaient que c’était un métier sans avenir. Beaucoup n’étaient pas d’accord. Le ton montait, on commençait à boire, ce qui ne pouvait qu’attiser nos propos.
Nous devions prendre une décision.
Et le lendemain, nous étions presque tous d’accord pour nous présenter dans une école de théâtre.
— En somme, tu as plus été poussé que vraiment attiré par le métier de comédien.
— Ce fut un peu les deux. Autour de moi, il y avait des gens bien intentionnés qui me disaient : « Pourquoi tu n’arrives pas à te décider ? Lâche le droit. »
Le plus curieux, c’est qu’effectivement il y avait peu de comédiens professionnels qui pouvaient vivre de leur métier à Québec. L’Estoc avait dû fermer. Le Trident n’existait pas encore. Les critiques professionnels venaient nous voir à l’université. C’était tout de même étonnant car nous n’étions alors que des amateurs.
En 1968, j’ai été obligé d’entrer à l’Union des artistes de Québec. Aurèle Lacoste, réalisateur de télévision à Radio-Canada, cherchait de jeunes acteurs pour une série de variétés, sketches et musique. Il engagea Dorothée Berryman, Jean Barbeau et moi, alors que nous étions encore à l’université, pour À fond de train , trente-neuf émissions produites par le poste CBVT de Québec.
Lacoste a profité de nos temps libres et, malgré nos cours, nous avons pu participer à ces demi-heures hebdomadaires. Jean Barbeau écrivait les textes, Dorothée animait et chantait et moi, j’étais un des interprètes permanents des sketches.
Cette expérience m’a appris à mieux connaître le milieu de la télévision, à le découvrir en fait. Comme en plus il y avait chaque semaine un invité de renom, j’ai pu côtoyer des chanteurs, Pierre Calvé, Michèle Richard et combien d’autres. Ce fut comme un signe avant-coureur de ce que plus tard je devais défendre dans Samedi de rire .
J’ai aussi participé à un spectacle pour enfants.
Je peux dire que je commençais à devenir un professionnel, même si j’étais encore étudiant.
Il était assez courant à l’époque, à Québec, que des avocats, par exemple, plaident le jour et aillent le soir répéter ou jouer. C’étaient des semi-professionnels. Ce fut mon cas.
Un pied dans un métier, l’autre dans l’étude. Ce n’était pas très confortable.
Je me suis décidé, enfin. Et, toujours avec Rémy, je me suis inscrit aux auditions du Conservatoire. Nous avons été admis au Conservatoire de Québec. On nous avait déjà remarqués dans la compagnie toute nouvelle du Trident. Moi, dans Charbonneau et le chef , Rémy dans Mort d’un commis voyageur. Aussi, en nous voyant débarquer comme élèves, les professeurs s’interrogeaient :
« Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Vous n’avez pas d’affaire à rester dans nos classes. Vous avez déjà tout pour réussir.
— Nous voulons nous perfectionner. Nous voulons mieux connaître le théâtre, découvrir toutes les techniques.»
C’est vrai que je voulais entrer à vingt-quatre ans, qui est en général l’âge où l’on sort des écoles de théâtre.
Monique Lepage, professeur, a réussi à convaincre ses collègues, qui finalement nous ont acceptés. À ses yeux, il y avait toujours à apprendre.
Nous travaillions avec Alexandre MacDougall pour la danse, Suzanne Rivest pour le mouvement et Roger Citerne nous dévoila les recoins de l’histoire du théâtre.
Aujourd’hui encore, je trouve que nous avons eu raison. Je fus personnellement très heureux de suivre ces cours à Québec. Il n’y avait pas de stress, on travaillait dans la détente. Un vrai bonheur!
Nous avons fait la connaissance d’Olivier Reichenbach, de Jean-Pierre Ronfard, de Marc Doré et de Jean Guy, notre professeur, directeur et ami. Nous avons travaillé Le Balcon de Jean Genet, Don Quichotte de Cervantès, Les Trois Sœurs de Tchekhov.
Nous travaillions aussi des scènes de comédies classiques. Que demander de plus ?
En 1974, j’ai fini mon Conservatoire. J’étais prêt à commencer ma vie de théâtre.
Mes parents ne m’ont jamais fait d’objection. J’avais eu mes diplômes, ils connaissaient mes désirs secrets pour l’avenir.
Ce qui est curieux c’est que, juste avant d’être acceptée officiellement au barreau, selon la coutume, toute la nouvelle promotion doit prêter serment et je n’ai pas pu y aller, car je passais à la même heure mon audition pour entrer au Conservatoire.
J’ai toujours pensé qu’il y avait eu là comme un symbole.
— À quel âge es-tu devenu professionnel ?
— J’étais professionnel depuis 1968 car je suis devenu membre de l’UDA à vingt ans. Mais j’avais vingt-six ans lorsque je l’ai été à plein temps, ce qui n’est pas jeune pour finir ses études.
— Tu nous détailleras une prochaine fois les secrets de ta longue carrière.
II
Mes premiers engagements
Jean Faucher :
— Tu n’as jamais eu de regrets d’avoir abandonné une carrière juridique pour céder aux séductions de la scène? Normand Chouinard :
— Le théâtre me captivait. Le Capitol (le théâtre de la Vieille Capitale à l’époque) recevait le Rideau Vert, le Théâtre-Club, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM). J’avais un abonnement pour l’année et je ne voulais rater aucune des prestations de ces compagnies.
Quand le TNM présenta George Dandin et le Médecin malgré lui, ce fut un coup de foudre. Guy Hoffman, Monique Leyrac, Jean Dalmain, Pierre Thériault, Jean Gascon, Jean-Louis Roux, Georges Groulx, Yvon Dufour… tous étaient là, en chair et en os, alors que je ne les connaissais encore que par la télévision.
— Tu avais l’emballement de la jeunesse.
— Après les avoir applaudis en matinée, avec quelques amis étudiants, nous avions obtenu de les rencontrer avant la soirée et de serrer la main de la plupart de ces grands comédiens. Parmi eux, nous découvrîmes aussi François Barbeau et Robert Prévost. Ils nous ont montré les esquisses des costumes et décors qu’ils avaient créés pour ces Molière. Ils nous ont dévoilé beaucoup des secrets de fabrication. Je trouvais cela magnifique.
Un autre coup de foudre de ma jeunesse… Avec ma camarade Christiane, toujours Paquette, j’étais allé au Dominion Drama Festival qui se vouait aux seuls amateurs. C’est ainsi que nous avons découvert En attendant Godot de Samuel Beckett. C’était la première fois que je voyais une pièce moderne. Je ne m’étais intéressé jusque-là qu’aux grands classiques.
C’était une présentation d’un groupe de Sherbrooke, L’Atelier, dont la plupart des membres sont devenus des professionnels : Pierre Gobeil, Luc Morissette et d’autres.
Guy Beaulne (le père de Martine) était le juge critique du Festival. Après le spectacle, il était monté sur scène et avait fait une critique très constructive de ce que nous avions vu. D’ailleurs, c’est lui qui devait décider quelle troupe devait repartir avec tous les honneurs.
La découverte de ce Beckett m’avait transporté. Le plus étonnant, c’est que plus tard, par deux fois, j’ai eu la chance de jouer ce chef-d’œuvre. D’abord au Trident, monté par Olivier Reichenbach, avec Luc Durand et Jean Guy. Puis plus tard au TNM.
— Et comment débuta ta carrière après le Conservatoire?
— Au tout début, elle fut celle que l’on pouvait faire à Québec, une carrière à «dégoûter» les spectateurs. Situation que nous étions plusieurs à subir. Il n’existait alors que le Trident. Aucune autre compagnie, pas de télévision, pas de doublage… rien… un peu de radio… tout cela ne permettait pas vraiment d’en vivre.
Pourtant mon intention était de rester à Québec.
— Cela ne devait pas beaucoup t’encourager à persister dans cette voie.
— Quand on avait la chance d’avoir un talent reconnu…
— …ce qui était ton cas…
— …on nous voyait alors dans toutes les pièces. Dès ma première année, je fus distribué dans trois pièces : le rôle de Lucky dans En attendant Godot ; le rôle de Feste dans La Nuit des rois , un Shakespeare monté par André Brassard; Lundi… au lit! , une pièce argentine de Talesnik, la première montée professionnellement par de Andréa au Québec.
J’étais content bien sûr, inquiet aussi.
— Inquiet? Pourquoi donc ?
— Je me disais que les gens allaient vite se « tanner » de me voir.
— Avant de t’inquiéter, tu aurais pu attendre qu’ils manifestent un certain déplaisir à te voir.
— C’est justement ce que je voulais éviter.
— Jouer si souvent devait tout de même te permettre de vivre ?
— Relativement. Médiocrement. C’est vrai que tout jeune, on a moins d’exigences, on achète du pain, du beurre d’arachide et tout est bien.
Après mes succès au Trident, en cette année 1975, Jean Guy m’a convié à participer à une création collective, avec Marie-Hélène Gagnon, Rémy Girard, Jean Guy, Léo Munger et Pierrick Houdy. Nous avions le goût de défendre des textes que nous allions créer.
Nous avons créé Le Club Frank Eros Robidoux , une parodie des clubs de rencontres, avec chansons, danses, numéros de magie, du strip-tease même. Ce fut un grand succès.
Jean-Claude Germain est venu nous voir et il nous a invités à venir présenter notre spectacle à Montréal, à son Théâtre d’aujourd’hui, en janvier 1976.
— Ce n’était pas une salle très grande.
— Une centaine de places. Nous avons joué à guichets fermés devant beaucoup de spectateurs du métier, acteurs, réalisateurs.
Ce fut pour moi comme une audition devant Montréal. J’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de monde et j’ai décidé de rester.
C’est grâce à ce club « un peu foufou » que j’ai obtenu mes premiers engagements montréalais dès 1976.
J’ai d’abord eu la surprise de me voir confier le rôle d’un évêque.
— Pourquoi surpris ?
— Je me trouvais encore jeune pour incarner un saint homme… Étais-je capable d’en donner une image convaincante, imposante ?
Daniel Simard – un associé de Jean-Denis Leduc au Théâtre la Manufacture – m’avait remarqué chez Jean-Claude Germain. Il devait mettre en scène une pièce originale de François Beaulieu, Marie Pontonnier, fille du Roy , qui s’attardait sur le triste sort d’une « fille du Roy » à ses premiers moments dans la colonie. Il essayait de réhabiliter ces jeunes femmes qu’on avait tendance à considérer comme des filles de mauvaise vie. Ce n’étaient pas des prostituées, mais de pauvres orphelines. Leur arrivée était brutale, elles étaient obligées d’épouser d’office un inconnu. Et c’était moi l’évêque qui devait bénir tous ces couples improvisés.
La distribution était imposante. Beaucoup de jeunes comédiens, dont plusieurs étaient plus ou moins des associés de cette Manufacture. Anouk Simard dans le rôle titre, Marie Codebecq, Louise Lambert qui n’a pas persévéré dans ce métier, Danièle Panneton, Jacques L’Heureux.
Chacun était appelé à jouer plusieurs personnages. Outre mon évêque, je fus aussi un de ces hommes qui se choisissaient une « moitié » dans le groupe de ces demoiselles tant décriées.
Ce spectacle n’a malheureusement pas eu le retentissement espéré.
Toujours en 1976, Françoise Gratton et Gilles Pelletier m’ont engagé à leur Nouvelle Compagnie théâtrale, encore installée au Gésu, dans un spectacle pour enfants, Moto Plus.
Puis j’ai foulé pour la première fois la scène du TNM. Jean Dalmain m’a engagé pour défendre un rôle secondaire dans la pièce de Victor Hugo Mangeront-ils ? avec Jean-Louis Millette, Michel Dumont et Louise Marleau.
C’était parti.
Un réalisateur de télévision, Maurice Falardeau, m’avait aussi remarqué. Il m’a engagé dans Du tac au tac , une série qu’il démarrait.
— Jacques Payette et mon amie Raymonde Boucher ont repris le flambeau et se sont succédé à la réalisation de cette émission, qui a duré bien des années.
— Sept ans, de 1976 à 1981. Ce fut ma première apparition au petit écran. Quelle chance pour un début !
— Série hebdomadaire qui a connu un joli succès.
— Une belle distribution : Roger Lebel, Marthe Choquette, Michel Forget, Nicole Filion, Anouk Simard, Christiane Pasquier, Jean-Pierre Chartrand, Jo-Ann Querel, Véronique Le Flaguais, Gérard Poirier…
— …qui nous offrait une image un peu caricaturale d’un directeur de la Place des Arts…
— C’était une série plutôt humoristique se déroulant dans une agence artistique. Un texte écrit par André Dubois sur des scénarios cosignés par Raymond Plante. Nous relevions du service des variétés de Radio-Canada.
Chaque semaine, un invité de marque participait à l’émission. Mon personnage de chauffeur de taxi était chargé de le conduire à cette agence. La première vedette que j’ai eu l’honneur d’y emmener fut Nicole Croisille. Ainsi, de 1976 jusqu’en 1983, j’ai rencontré beaucoup d’artistes de music-hall, Yvon Deschamps, Jacques Michel et… combien d’autres. Ils avaient trois ou quatre mots à dire. L’émission les aidait à faire leur promotion, et leur présence enrichissait nos sketches. Pendant ces sept années, j’ai eu un « fun noir ».
— Tu étais chauffeur de taxi ?
— Oui, le beau-frère de Michel Forget. Deux personnages passionnants à camper mais, il faut bien le reconnaître, pas très « fufutes ». Ils n’étaient pas de ceux qui avaient inventé le fil à couper le beurre.
André Dubois avait du plaisir à faire se croiser deux mondes, celui des snobs et celui des gens du populo. Michel Forget, avec ses cravates agressives, ses chemises colorées et ses vestes à carreaux, et moi, chauffeur de taxi candide, un peu bébête, nous étions les représentants des gens ordinaires, très ordinaires même.
De plus, dès mon arrivée je fus – grâce à André Montmorency – plongé dans l’univers du doublage, genre que je n’avais encore jamais expérimenté. André et moi, nous avions été partenaires à Québec dans La Nuit des rois . Il avait toujours été attiré par les jeunes talents et n’avait jamais eu peur de courir des risques. J’ai ainsi été très occupé à donner ma voix à plusieurs acteurs américains.
— Le doublage est une activité déroutante et pas facile.
— Et on aura l’occasion de reparler de cette facette du métier.
J’ai eu vraiment beaucoup de chance. Il y a tellement de mes confrères qui en « arrachent » ! Ce n’est pas à Québec, il faut l’avouer, qu’on reçoit un si bel accueil.
— Québec restait une ville de province.
— Ce qu’elle est toujours. Ceux qui viennent d’ailleurs sont parfois considérés comme des «voleurs de job ». Ceux qui débarquent à Montréal sont mieux reçus, qu’ils viennent du Saguenay, de Trois-Rivières, d’Abitibi, même de la capitale. Plusieurs ont même eu la possibilité d’accéder à des postes de commande. Je pense à Marie-Thérèse Fortin, qui dirigeait le Trident et qui maintenant voit aux destinées du Théâtre d’aujourd’hui. Comme Éric Jean, encore un Québécois, qui est à la tête du Théâtre de Quat’sous.
Personnellement, je suis très heureux à Montréal. Je me suis fait des amis, et rien ne m’empêche de retourner à Québec où deux de mes frères vivent encore, tous les deux dans le même métier.
— Ils sont comédiens?
— Non. Simon est animateur, André réalisateur et animateur. L’un à Radio-Canada local, l’autre dans les postes privés. Mon troisième frère, Denys, est à Montréal, lui. Diplômé d’histoire, il est archiviste à la Ville de Montréal.
Ici, j’ai eu la chance de jouer dans à peu près toutes les salles de théâtre. Jouer dans différentes salles, pour des publics différents, diminue la crainte de fatiguer le public. Marie Tifo, on lui avait dit, ce qui l’avait convaincue de déménager : « On vous voit tout le temps ! » Puis Rémy Girard, à son tour, est venu s’installer dans la métropole.
— Il n’y a aucun doute, il y a plus de débouchés pour un comédien à Montréal.
— Ici, j’ai pu mener la carrière d’un acteur populaire associé à des séries très accessibles de la télévision, comme Du tac au tac.
— Cet engagement a pu, je suppose, te permettre d’être infidèle au beurre d’arachide ?
— Certes. Mais, en même temps, je me partageais aussi avec le Théâtre du Nouveau Monde. Jean-Pierre Ronfard m’a embarqué dans le Théâtre expérimental. J’ai très vite compris qu’il ne fallait pas que je sois d’une seule école, d’une chapelle.
— C’est pourquoi tu t’es toujours baladé de comédies un peu faciles à des textes un peu plus profonds ? Avais-tu des préférences ?
— Non. J’ai été formé, très jeune, au « stand up » comique tout en fréquentant les grands classiques. J’aime tout, la fantaisie et le sérieux. Pour moi, c’est un privilège de pouvoir servir l’un et l’autre. Je suis éclectique.
Cependant, je dois avouer que mon premier contact avec le TNM m’a rendu particulièrement fier.
III
Mon TNM
Normand Chouinard :
— Jamais je n’aurais pensé qu’un jour je foulerais la scène de la rue Sainte-Catherine.
Ce fut d’abord Mangeront-ils ? en 1976. Il faut bien l’avouer, ce début ne fut pas un triomphe.
Il est vrai que Victor Hugo n’avait pas écrit un chef-d’œuvre, et que Jean Dalmain n’avait pas été visité par le génie pour cette mise en scène.
Cela n’a pas empêché Jean-Louis Roux, encore directeur, de m’engager ensuite dans Le Balcon que devait monter André Brassard… qui, quelque temps plus tard, a recouru à mes talents pour Le Dindon de Georges Feydeau.
Si Brassard avait réussi la pièce de Genet, il rata un peu Le Dindon.
Jean Faucher :

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