Les 22 marches
180 pages
Français

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Description

Ce livre est un roman initiatique et « gourmand » lié aux 22 Arcanes du Tarot
de Marseille représentant chacune une étape dans notre évolution spirituelle.
À l’occasion de ses 40 ans, Elie, reçoit une magnifique canne créée par l’artiste
belge Pierre Vanherck. Sur le pommeau, se trouve une roue astrologique, un
peu plus bas, sur la trompette, on y voit, l’étoile du Berger, la Grande et la Petite
Ourse, une pluie d’étoiles filantes ainsi qu’un quartier de lune. Il s’agit d’une
canne à système qui permet de l’ouvrir pour dévoiler un parchemin enroulé sur
lequel est inscrite cette phrase « Quand l’élève est prêt, le Maître apparaît »
Elie vit de grands bouleversements dans sa vie. Il quitte sa femme, sa fille et
son commerce. Il est comme le MAT en pleine transition et face à l’inconnu. Il
n’a plus rien. Au lieu de sombrer dans la dépression et l’angoisse, Élie décide
d’être attentif et de s’émerveiller à tous les petits plaisirs de la vie.
L’auteur explique chacune des 22 Arcanes du Tarot qui sont imbriquées au sein
même du quotidien du héros ce qui en facilite la compréhension. Élie vit, une à
une, toutes sortes d’expériences dans chaque étape du Tarot, qui ne sont rien
d’autre que celles de la vie à laquelle il reprend goût, petit à petit.
Une histoire touchante qui nous fait saliver de plaisir en découvrant des vins,
des mets, des échanges amoureux, mais aussi des réflexions spirituelles du
héros traversant les épreuves et développant sa conscience au fil des pages
que vous dévorerez. Une belle façon d’entrevoir la vie même dans les moments
les plus difficiles.
Nous sommes les artisans de notre bonheur en étant attentifs aux signes et
ouverts aux coïncidences et hasards de la vie…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2017
Nombre de lectures 48
EAN13 9782897262662
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À ma f ille Flore, avec tout mon amour



LE MAT

1 LE BATELEUR
2 LA PAPESSE
3 L’IMPERATRICE
4 L’EMPEREUR
5 LE PAPE
6 L’AMOUREUX
7 LE CHARIOT
8 LA JUSTICE
9 L’HERMITE
10 LA ROUE DE LA FORTUNE
11 LA FORCE
12 LE PENDU
13 L’ARCANE SANS NOM
14 LA TEMPÉRANCE
15 LE DIABLE
16 LA MAISON DIEU
17 LES ÉTOILES
18 LA LUNE
19 LE SOLEIL
20 LE JUGEMENT
21 LE MONDE


Du même auteur :
Le tarot de Marseille et la roue astrologique Le petit Lenormand et la roue astrologique Lettres à la vie


LE MAT
P our Élie, tout avait commencé quelques semaines plus tôt alors qu’il avait reçu, en cadeau, une magnifique canne à système dont le fût 1 , constitué de bois de palissandre des Indes, était terminé par une férule en argent reliée à la trompette 2 par un anneau, lui-même en argent, sur lequel était gravé le nom de son créateur Pierre Vanherck.
« J’ai trouvé que c’était le moment de t’offrir une canne ! Maintenant que tu approches la cinquantaine , il est peut-être temps de comprendre que tu commences à faire partie des monuments historiques… », lui avait dit en le serrant dans ses bras, son ami Luc.
Sous le pommeau, la trompette de la canne était réalisée en palissandre du Mexique cette fois (cocobolo), et une incrustation d’argent représentait la constellation de la Grande Ourse et celle de la Petite Ourse, figurées par un sertissage de cylindres d’or et d’argent. Un peu plus loin, une multitude d’étoiles filantes brillaient, alors qu’au centre de la trompette , un quartier de lune l’illuminait, la rendant tout simplement éblouissante. Juste au-dessus d’elle, un éclat de diamant matérialisait l’étincelante étoile polaire.
Enfin le pommeau, constitué pour moitié de noix de banksia, sertie d’un alliage à base d’argent pour la partie inférieure et d’un débit d’ébène de Zambie (Afrikan Blackwood) pour la partie supérieure, était couronné d’une pastille en argent massif de 36 millimètres de diamètre, sur laquelle était gravée une « Roue Astrologique ».
Une chaînette en cotte de mailles reliait curieusement la base du pommeau à la trompette de la canne.
Cette œuvre d’exception signée Pierre Vanherck – un orfèvre belge de renommée internationale – était légère, douce au toucher et Élie s’amusa à la faire tourner entre ses mains agiles. Ce cadeau d’anniversaire l’avait particulièrement touché ; ses rêves d’enfance, admirant les danses de Fred Astaire ou Gene Kelly, revivaient grâce cet étrange instrument.
Élie venait de fêter ses 40 ans. C’était un homme de grande taille à l’allure sportive. Ses cheveux mi-longs, de couleur châtain clair, laissaient deux mèches de cheveux retomber avec désinvolture de chaque côté du visage.
Une barbe et une moustache d’un jour lui donnaient un air rebelle, contrastant étrangement avec la douceur de ses yeux d’un brun noisette.
Ses pommettes commençaient à laisser paraître quelques notes sel et poivre, imprimant une sorte de touche de sagesse dans ce grand corps constamment en mouvement. Il portait un costume en cuir noir et des mocassins Louis Vuitton ; sous sa veste, une chemise en soie « col Mao » laissait entrevoir son torse d’une rare élégance. Tout en lui reflétait l’image que l’on peut se faire d’un homme d’affaires branché, comme le rappelait à son poignet une magnifique montre Breguet 5117 classique à chronomètre .
Ses mains, grandes et larges lui conféraient une certaine élégance. À son annulaire, une alliance en or indiquait clairement qu’il était marié. Élie paraissait avoir tout pour lui : beauté, élégance, prestance… une pleine maturité semblait émerger de tout son être.
Tout à coup, il remarqua que cette canne possédait un mécanisme particulier qu’il décida d’explorer et entreprit de l’ouvrir. Tirant sur la chaînette, il dévissa le pommeau. Un ingénieux système, sorte de petit ascenseur, libéra une fiole à l’intérieur de laquelle se trouvait un parchemin roulé sur lui-même et apparemment désireux d’explorer la vie... Élie le sortit avec précaution. Un minuscule cachet de cire rouge le maintenait fermé. À son ouverture, une phrase était inscrite, comme une invitation à l’approfondissement du message apparu :
« Quand l’élève est prêt le Maître apparaît »
Perplexe, Élie décacheta le message et une liste lui apparut…
C’était une liste de mots qu’il connaissait car il s’intéressait depuis longtemps au Tarot, mais sans vraiment l’avoir approfondi. Or, cette liste représentait les vingt-deux Arcanes Majeurs du Tarot de Marseille…
Une sorte de titre, presque une invitation, la présentait :
« Toute vie ne peut commencer que par une renaissance… »
Le Mat
1Le Bateleur
2 La Papesse
3L’Impératrice
4L’Empereur
5Le Pape
6L’Amoureux
7Le Chariot
8La Justice
9 L’Hermite
10La Roue de la Fortune
11La Force
12Le Pendu
13L’Arcane sans nom
14La Tempérance
15Le Diable
16La Maison Dieu
17Les Étoiles
18La Lune
19Le Soleil
20Le Jugement
21 Le Monde
Durant quelques instants, Élie resta perplexe, se demandant la raison d’être de ce mystérieux message tombant précisément à un moment charnière de son existence.
***
Marié à Sylvie, père d’une jeune adolescente d’une douzaine d’années prénommée Aurore, il était à la tête d’une série de magasins d’alimentation et de vaisselle, répartis dans toutes les provinces belges. Les affaires marchaient plutôt bien et son épouse Sylvie, âgée d’une bonne dizaine d’années de plus que lui le secondait, s’occupant de la partie comptable de la société. C’était une femme de taille moyenne, beaucoup plus petite qu’Élie. Elle était vive et nerveuse, toujours sur la défensive et prête à exploser au moindre tracas. Le temps, peu à peu, avait marqué son visage tout autant que ses cheveux d’un noir cendré qui la rendaient encore plus triste et semblaient approfondir ses cernes. Elle paraissait subir la vie de toute part, se repliant sur elle-même tout en laissant une forme de colère intérieure la survolter. Au cours de son existence, elle s’était perdue, s’associant à Élie alors que son ancien travail ne lui donnait plus satisfaction, comme par dépit, sans avoir pris le temps de chercher ce qu’elle voulait vraiment faire de sa vie.
Sylvie était une femme peu encline aux contacts et aux obligations relationnelles qu’un commerce entraîne inévitablement. C’était une femme n’aimant pas vraiment sortir, prétextant mille raisons pour rester dans l’univers cloîtré de son bureau. Son côté casanier contrastait étrangement avec la personnalité extravertie d’Élie. La différence d’âge intervenait moins dans l’éloignement de leur relation que la passion de chacun à aimer ce qu’il faisait. Autant lui aimait recevoir, autant l’avarice croissante de Sylvie et son besoin de solitude devenaient chaque jour plus lourds à supporter. Ses propres amis riaient d’elle, disant que pour avoir un verre d’eau chez elle, il fallait prendre son verre et attendre qu’il pleuve à l’extérieur… Elle ne comprenait pas les mots : don de soi, générosité, partage, invitation, offrande. Sa vie, elle l’avait enfermée dans sa solitude, dans son manque de désir d’aller à la rencontre des autres. Elle n’avait quasiment aucune amie et ne les recherchait pas non plus.
Les soirées en sa compagnie étaient devenues longues, suffocantes. Élie ne savait que faire pour s’évader de cette prison infernale. Par bonheur, sa nature lui permettait d’avoir une véritable vie sociale qui, peu à peu, prit davantage de place ; petit à petit, il rentrait de plus en plus tard.
Il se sentait sur le point d’exploser ou pire peut-être, d’imploser, tant un mal-être grandissant l’envahissait depuis quelques mois, lui donnant la nausée. Était-ce la crise de la quarantaine ?… Pourtant il avait tout, du moins ce que tout le monde pense indispensable au bonheur : un travail, une belle voiture, de l’argent, une femme fidèle et travailleuse et même une petite fille, belle comme un rayon de soleil. Mais alors pourquoi cette envie de vomir, pourquoi ce mal-être, ce doute, cette sensation d’être à côté de sa vie ? La vie ne l’avait certes pas toujours épargné, mais pas plus qu’elle n’épargne les autres. Chaque histoire connaît ses hauts et ses bas, chaque vie a son lot de bonheur et de tristesse. Souvent il s’était posé les grandes questions existentielles, la raison de la vie, le sens du divin…
Il comprit soudain que Sylvie et lui ne pouvaient plus cheminer ensemble, qu’elle avait le droit d’avoir une vision de la vie différente de la sienne ; et même s’il supposait qu’une crise dans un couple constituait peut-être une opportunité d’avancement, il n’avait plus envie d’un renouveau avec elle.
Était-ce un échec ? Non, sans doute pas ; une leçon probablement. Mais avait-il envie d’aller plus loin dans cette existence ?… Eh bien non ! Absolument pas ! Car ce qui lui manquait était tout simplement l’envie d’avoir envie.
« Tout commence par une renaissance »… Mais qui dit renaissance dit mort, destruction, au moins pour une part. S’être tant battu… mais pourquoi, vers quelles chimères, vers quels moulins courait-il donc ? Faut-il vraiment en arriver à un tel découragement, une telle extrémité au point d’avoir envie de tout détruire, de changer de vie ? Et pour aller où, vers quoi et pourquoi ? Alors qu’apparemment il atteignait enfin un semblant de stabilité, le monde s’écroulait sous ses pieds. La fin des certitudes le bousculait.
N’est-ce pas seulement au bord du précipice que l’homme grandit ?
Ses yeux reprirent la lecture de la liste des Arcanes. Elle commençait par « Le Mat » le fou disait-on souvent ; mais qu’avait-il de fou ? Élie lui trouvait plutôt généralement un air décidé , du moins dans certains jeux qu’il avait pris le temps de vraiment regarder. Sa préférence était pour celui d’Alejandro Jodorowsky et Camoin. Le Mat … C’était étrange qu’au moment où lui-même se questionnait sur le sens de sa vie, ce Mat vienne le titiller… un peu comme une invitation au déraisonnable, comme un renoncement au politiquement correct. Ce Mat, n’était-ce pas justement lui qui bouillonnait intérieurement, n’était-ce pas lui qui lui disait : « Mais bon Dieu mon ami réveille-toi ! S auve-toi ! et quand je te dis sauve-toi ce n’est pas enfuis-toi mais sauve ton âme, sauve ta vie, arrête de marcher à côté de ton corps… reprends ta vie en main et bouge tes fesses… »
Oui, il ressentait ce Mat comme une nouvelle aventure, comme une forme de libération salvatrice. Une bouffée d’oxygène, presque un bouche à bouche indispensable.
Pourtant, plus il entrait dans l’intimité secrète de ce personnage voguant à contrecourant, plus il se demandait pourquoi cela venait maintenant, alors qu’il lui semblait s’être enfin réalisé.
Élie regarda à nouveau la liste des Arcanes. C’était étrange que cette liste fût cachée, cachetée même avec ce message : « Quand l’élève est prêt le Maître apparaît » . Son ami Luc, un grand gaillard solide comme un roc avec des allures à la « Vin Diesel », lui avait-il fait une blague en lui écrivant ce message placé ensuite dans le pommeau de la canne ? Pour en avoir le cœur net, sans plus attendre il lui téléphona.
— Dis-moi mon grand, est-ce toi qui a mis le message dans la canne ?
— Quel message, de quoi parles-tu ?
— Arrête, tu le sais bien, la liste des Arcanes du Tarot…
— La liste des Arcanes du Tarot ? Mais elle était où ?
— Dans le pommeau de la canne que tu m’as offerte.
— É coute, franchement je ne suis pas au courant.
— Ok, d’accord, je te crois. Bon, allez à plus. Je te rappelle pour la suite.
Élie, une fois de plus, resta un moment perplexe, tout en remettant la fiole maintenant vide à sa place puis en refermant le couvercle du pommeau. Décidément, cette canne lui apportait bien des surprises ; il pressentait en la manipulant , les prémices déjà palpables d’aventures en devenir.
Étrange… oui étrange cette histoire sans queue ni tête qui semblait débuter par cet Arcane du Mat, seul « Arcane Majeur » à être dans « l’entre-Vie » et, contrairement aux autres, ne portant pas de numéro ; mais comment en porter un lorsque la Vie est hors de la vie, dans une autre dimension, dans ce que les T ibétains appellent le « bardo », tranche de vie entre deux mondes : entre la Vie et la mort… Deux mondes qui, en réalité ne sont qu’un, fruit de l’impermanence.
Ce Mat, personnage atypique que beaucoup secrètement envient car libre de toute contrainte, de toute limitation. Ce Mat était le précurseur d’un état volcanique, d’une éruption inéluctable car salvatrice, signe d’un renouveau printanier, nécessaire à un nouveau départ. Et cette situation, cette vie de Mat, n’était -ce pas justement la sienne ? Celle vers laquelle il tendait fermement dans sa folle évasion, dans sa marche vers un avenir en devenir ?
Prendre le temps de réfléchir. Une folle envie d’évasion envahissait en effet Élie. Nous étions au printemps 2012 et l’air frais du matin sentait bon. Quelques notes de Chopin accentuaient l’effet de cette brise, presque à fleur de peau. On sentait, dans la lenteur et la douce tristesse de ce Nocturne N°1, une sorte de nostalgie , un besoin de renaissance, un désir d’évasion, un appel vers ce qui lui semblait être la source de tout, les origines de tout. Un véritable appel à la vie, l’urgence de retrouvailles. Et ces convulsions qui vous nouent et vous retournent jusqu’au vomissement … Élie le sait : derrière l’homme « à l’aise partout » sommeille une âme à la fragilité d’une ballerine.
« Pourquoi tout cela ? songea-t-il. Pourquoi tant de souffrances, tant d’incompréhensions, tant d’épreuves ? »
C’est alors qu’il fut saisi par un désir incommensurable d’évasion, une véritable nécessité de partir, de tout quitter, de faire le point hors des sentiers battus, de toutes certitudes.
Le Mat, en cet instant, faisait son travail ; il tourmentait les chairs, renversait les âmes, amenait de nouveaux horizons, alors que la brume du quotidien l’avait submergé. Le Mat est le messager du renouveau, l’instigateur de cette prise de conscience salvatrice, de la raison même de notre existence.
« Cette vie de certitudes que j’ai vécue, se dit Élie, que m’a-t-elle apporté, où m’a-t-elle conduit ? Soudain une autre question sugit : mais qu’ai-je apporté à la Vie, que restera-t-il de moi ? Lorsque tout sera fini, le seul juge qui restera sera Dieu, et il ne peut être qu’amour et compassion. Alors il ne restera que moi-même face à mes actes, ce que j’ai été et ce que j’ai fait.
Et ce Mat , pourquoi vient-il me gifler aujourd’hui, pourquoi, en cette belle matinée de printemps et non en une triste journée d’hiver ; un de ces jours ténébreux où le froid et la solitude nous encerclent ? Non c’est une journée de printemps, une belle journée où le soleil est de la partie, où fleurs et arbres reprennent vie , où, dans un ciel libre de nuages, les oiseaux s’égosillent à en perdre tête.
Élie reprit sa canne, la regarda avec suspicion puis, d’un geste de la main droite, la caressa, comme on palpe le corps d’une femme dans un mélange de passion, de découvertes et d’incertitudes. Cette canne qu’il découvr ait, possédait en elle une féminité toute personnelle, un peu comme l’étrange intimité qui peut lier un homme à une pipe de prestige, une Chacom en fleur de bruyère. On sent en elle l’alchimie intime du feu et du bois, de l’arbre et des mystères, du végétal rencontrant l’animal… l’approche invisible de l’impalpable, poids du regard, de la chaleur et des effluves à la fois lourdes et enivrantes du tabac. Caresser une Chacom, c’est un peu faire l’amour avec l’invisible, l’impalpable, l’irréel, comme si une main se posait sur une croupe, comme un baiser peut se perdre au bord d’une oreille. Douce caresse, tendre complicité. Élie aimait ces plaisirs par lesquels les sens en émoi se réveillent ; et cette canne qu’il tenait dans ses mains, qu’il aimait sentir glisser entre ses doigts le perturbait, lui rappelant cette intimité difficilement avouable. Il n’a jamais fait une ennemie de cette extrême sensibilité, juste comme une autre peau, un autre lui-même, un aspect intangible de sa personne, une part d’un autre dont la féminité émulsive dérange sa masculinité envahissante. Cette forme d’intuition depuis longtemps l’intrigue car elle semble à contrecourant de la vision que la société lui a imposée.
Que sommes-nous vraiment ? Le savons-nous, nous-mêmes ? Le découvrirons-nous un jour ou resterons-nous en perpétuelle recherche ?
É lie se posait toutes ces questions ; et plus il manipulait cette canne, plus il sentait en lui poindre l’émergence d’une explosion.
« Mais que m’arrive-t-il ? » se demandait-il.
C’est à cet instant qu’une phrase s’imprima en lettres de feu dans son esprit, tel un jet de lumière :
« Élie, fais le point ; prends le temps de te retrouver, trouve ta voie et pars te ressourcer, pars à la rencontre de toi-même ; fais fi de tes convictions, de toutes tes certitudes. Prends le temps, car c’est dans la solitude que tu te trouveras »
Pourquoi cette canne entrait-elle aujourd’hui dans sa vie ; sur quel chemin l’emmenait-elle ?
Une bouffée d’air frais envahit sa gorge ; un festival d’effluves printanières, un jaillissement, l’aube d’une renaissance…
Cette canne qui, depuis quelques heures perturbait sa vie, il la regarda à nouveau… Juste pour le plaisir d’une nouvelle caresse.
« Pourquoi, songea-t-il, faut-il qu’un tel objet, a priori sans importance, prenne tant de place en cet instant ? Quel sens donner à tout cela ? »
Alors, telle une émulsion, un bouleversement intérieur, une phrase sembla émerger des brumes de son inconscient…
« Que dois-je comprendre, où en suis-je ? »
Les cycles de la vie rappellent ceux du vin et même si l’époque était printanière, il lui semblait que le moment des vendanges était arrivé. Le moment des bilans d’une longue saison de travail, de fatigue et de doutes.
Ce long et pénible travail de la terre, toujours hasardeux, ne se conclut qu’en ce jour béni des vendanges. Tout le travail d’une longue année de labeur se voit résumé en ce jour où le vigneron fait place au Maître de Chai, où la vie se transforme, où l’alchimie miraculeuse s’opère dans le secret des cuveries et des caves profondes.
Élie se mit à marcher ou plutôt presque à courir tant il débordait soudainement d’énergie. Dans cette course folle, il serrait sa canne dans sa main droite et lui faisait subir une sorte de balancement frénétique. Plus il marchait vite et plus ses pensées se bousculaient ; plus il pensait et plus il allait vite. Jusqu’à se voir courir sans but précis, juste dans l’urgence de cette montée de lave qui avait pris naissance dans le creux de son ventre. Tout bouillonnait en lui et soudain, telle une éruption contenue depuis trop longtemps, la tête prête à exploser, il s’arrêt a complètement essoufflé, sur le point de vomir ; vomir cette vie qu’il ne supportait plus, vomir ses habitudes qu’il croyait sécurisantes. À trop vouloir la sécurité, il en oubliait d’être lui-même.
« L’équilibre ne se trouve-t-il pas dans le déséquilibre qui n’est en réalité qu’une autre forme, qu’un autre nom de l’équilibre ? »
Il le sentait : il était grand temps de tout remettre en question, de récolter ce qui avait été semé, de vendanger toute une tranche de vie.
Partir au moins quelques jours, loin de tout, surtout de ses habitudes, de cette femme qui est sienne, de cet enfant qui le regarde de ses yeux de braises. Pour où ? L’Alsace l’attirait ou peut être la Provence et pourquoi pas les deux ? Trouver une excuse n’est pas difficile ; lorsque l’amour n’est plus, l’autre est trop heureux que vous lui laissiez l’occasion d’être seul. Ce sera donc l’Alsace, du moins pour commencer.
L’Hôtel du Collet est en réalité un énorme châ let de bois au sommet d’une butte menant de Gérardmer à Colmar. C’est un hôtel chaleureux et convivial, à la cuisine régionale et goûteuse. Plusieurs fois déjà il y avait logé ; c’est donc en toute confiance qu’il y réserva sa chambre. Et cette fois, il ne dormirait pas avec son ami Philippe, bûcheron de profession… préférant travailler la nuit juste pour remplir l’air des bruits de sa scie infernale... Le calme serait probablement au rendez-vous… du moins l’espérait-t-il .
Tôt, à l’aube, il ramassa quelques vêtements, prit sa valise en toile monogrammée de couleur marron, une Louis Vuitton bien sûr, dont la poignée en cuir naturel contrastait par son ton uniforme. Elle avait déjà quelques printemps cette valise, mais il y tenait ; elle l’avait toujours accompagné lors de ses déplacements. Il retira le compartiment en bois amovible séparant la valise en deux parties distinctes. Deux sangles permettaient de maintenir la lingerie parfaitement protégée et séparée de la seconde partie. Délicatement et conscieusement, il déposa deux pantalons, un jean Lee Cooper , deux T-shirts, quatre slips et quatre paires de chaussettes dans la première. La seconde partie se vit attribuer quatre chemises plutôt classiques et une autre en jean. Les sangles refermées, les vêtements ainsi protégés, il boucla gentiment sa valise. Ses chaussures prirent place dans un grand sac en cuir brun aux côtés de son matériel de toilette, de quelques magazines et d’une bouteille de « Calvados Lecompte 12 ans d’âge ». Il n’était ni radin ni alcoolique mais aimait, le soir, déguster cet excellent « Calva » qu’il trouvait rarement en voyage. Il avait toujours une bouteille avec lui et puis… qui sait ? Un soir peut-être pourra-t-il en partager un verre en agréable compagnie ?…
Il s’empara de sa canne qui désormais, ne le quitterait plus.
Dans un tiroir, il retrouva son Tarot et le glissa dans son sac. Il ne lui restait plus qu’à mettre le tout dans sa voiture sans oublier son téléphone portable. Juste le temps d’un café et il serait parti.
L’air frais du matin le surprit, la voiture était givrée. Une mince pellicule la recouvrait complètement ; il attendit que le souffle chaud du chauffage la fasse fondre. Étranges dessins que ceux formés sur le pare-brise par cette glace fondante... Du bout de l’index il alluma la radio, « Classique 21 », sa préférée depuis toujours. Le moteur de la Ford Galaxy ronronna doucement, réveillant ses chevaux alors que Fleetwood–Mach l’accompagnait dans son odyssée matinale avec un de ses immuables tubes « Dream ».
Depuis un peu plus d’une bonne heure déjà, il roulait à vive allure en direction du Luxembourg, sur cette Nationale 4 qu’il connaissait si bien pour l’avoir beaucoup parcourue. Un premier arrêt pour faire le plein, avaler un autre café et il fila vers la France et les Vosges. Thionville, Metz, Nancy, Lunéville, Gérardmer… Une dernière ascension lui permit d’arriver à proximité du col de la Schlucht.
Il était presque midi, l’heure idéale pour une pose régénératrice. Le temps de remplir, à l’accueil, quelques documents d’usage et il gagna rapidement le premier étage du châlet où se trouvait sa chambre. Dans l’escalier il crois a un couple de sexagénaires qui l’interpellèrent gaiement :
— Humm… Jolie votre canne…
— Merci, c’est gentil, bonne journée !
Amusé, Élie porta ses yeux sur cette canne qui semblait susciter de l’admiration et lui réserverait sans doute bien des surprises.
Après une courte pause bien méritée dans sa chambre, Élie, ragaillardi, dévala quatre à quatre les escaliers le ramenant au rez-de-chaussée. Il tenait la canne dans sa main ; elle semblait être devenue partie intégrante de son être.
— Excusez-moi, est-il possible de déjeuner ?
— Oui monsieur bien sûr, lui répond une charmante serveuse. Vous voulez bien me suivre s’il vous plaît ?
La salle était presque vide ; seule une table de quatre personnes et nos deux sexagénaires admiratifs de la canne qui papot aient en sirotant un apéritif.
Lui était plutôt petit, presque chauve, arborant une bonne bedaine qui semblait le pousser vers l’avant. Elle en revanche, était plus grande et relativement sèche. Autant il paraissait rieur, autant elle semblait réservée, presque timide.
— Décidément vous ne vous en séparez pas ! lui dit le monsieur , montrant la canne du doigt. Permettez-vous que je la regarde de plus près car elle m’intrigue ? Je disais justement à mon épouse que c’est la première fois que j’en vois une avec une trompette aussi jolie. Cette lune et ces étoiles la rendent magique. Oh ! Mais ce sont les signes du Zodiaque gravés dessus ? Jolie, jolie… continua-t-il. Mais si vous le voulez, joignez-vous à nous, à moins que la présence de deux vieux retraités ne vous importune. Vous aimez le Muscat d’Alsace ? enchaîna-t-il brusquement.
— Oui beaucoup, j’aime cette fraîcheur incomparable, ce goût de Muscat sec aux notes poivrées, répondit Élie.
— Vous savez monsieur, il y a des moments dans la vie où rien ne remplace un verre de Muscat d’Alsace ; si ce n’est ma femme évidemment. dit-il, la regardant avec complicité.
— Et bien pourquoi pas ? Va pour le Muscat d’Alsace.
— Et bien ! Cette journée s’annonce magnifique et je prends toujours beaucoup de plaisir aux rencontres que le hasard, que la vie, place sur ma route… Avec le temps j’ai constaté une chose surprenante que je refusais lorsque j’étais jeune :
« Le hasard n’existe pas, seuls les rencontres et les rendez-vous existent ; tout a un sens, même s’il nous faut bien souvent du temps pour nous en rendre compte… »
Et reprenant brusquement :
— Alors cette canne , vous me la montrez ?
— Oui bien sûr ; excusez-moi, je réfléchissais à ce que vous me disiez, lança Élie un peu surpris par le côté quelque peu autoritaire du bonhomme.
— Jolie cette Roue Astrologique, vraiment jolie.
— Je trouve aussi ; j’ai reçu cette canne en cadeau et je la découvre seulement. Un message est caché dans son pommeau… Attendez, je vais vous le montrer, dit Élie d’un air décidé.
Reprenant la canne en main, il retira la chaînette, puis d’un geste délicat, fit pivoter le mécanisme et libéra le petit chapeau en laiton contenant le papyrus. Il le tendit, non sans une certaine appréhension, à l’homme qui déjà s’impatientait sur sa chaise.
« Quand l’élève est prêt le Maître apparaît »
Il lut l’adage à haute voix, prenant le temps de peser chaque mot.
— Mais oui ! s’exclama le monsieur. C’est une évidence, au même titre que ce hasard, dont nous parlions justement il y a deux minutes et que les cartésiens emprisonnent dans leur limitation mentale.
« Toute vie ne peut commencer que par une renaissance »
Alors là, s’exclama-t-il, s’il y a quelque chose de vrai, c’est bien cette évidence Vous savez, cher monsieur, dit-il d’un regard profond en observant Élie, rien n’est plus vrai que cela et je sens bien que si vous êtes là aujourd’hui, c’est parce que vous avez justement besoin de remettre vos idées en place et de faire un bilan de votre vie. C’est amusant cette liste, car avec votre canne, vous êtes comme ce Mat , vivant, mais hors de sa propre vie. Prenez donc le temps, allez marcher un peu, la région est si belle et écoutez mon conseil : « faites un bilan »… Lorsque vous aurez le temps, prenez donc une feuille de papier ou un cahier et notez sur la page de gauche :
« CE QUE VOUS VOULEZ POUR ÊTRE HEUREUX »
Et sur celle de droite :
« CE QUE VOUS NE VOULEZ SURTOUT PLUS »
— Ensuite, poursuivit-il, demandez-vous ce que vous répétez, la raison de vos rencontres, ce qu’elles vous ont apporté, en bien et en mal…
… « Sans ce bilan il n’y a pas d’avancement »
— Mais non d’une pipe ! enchaîna-t-il avec enthousiasme. Si vous êtes végétarienne ne draguez pas un boucher, si vous aimez la musique classique, le jazz, le blues … éjectez donc par la fenêtre les fans d’Énergie ou de Fun Radio . Si vous voulez un homme présent ne sortez pas avec un marin ou une hôtesse de l’air !... À nous de savoir ce que nous voulons vraiment, notre bonheur en dépend et les années filent ; aussi y a-t-il dans cette compréhension de la vie une urgence salvatrice !!!
La jeune serveuse refit soudain surface nous demandant si nous avions déjà choisi ce que nous voulions manger .
— Avez-vous du « Bæckeoffe » ? lui demanda Élie.
— Oui monsieur, toute l’année, c’est une des spécialités.
— Ma chérie, cela te tente ? demanda ce curieux monsieur à son épouse, d’une voix grondante…
— Je ne sais pas trop, je ne connais pas ce plat.
Élie, trop heureux de pouvoir enfin dire un mot, lui expliqua la recette du Bæckeoffe.
— C’est un plat qui peut s’élaborer de diverses façons en fonction du goût de celui qui le réalise. Personnellement, je le prépare avec des bas morceaux d’agneau et de porc, des pommes de terre coupées en tranches, un peu de céleri, de carottes et bien sûr du vin blanc d’Alsace. Un bon Riesling ou même un excellent Sylvaner feront très bien l’affaire. Cette préparation se faisait il y a de nombreuses décennies, le jour où les ménagères s’occupaient de la lessive, souvent le jeudi. Elles allaient alors porter leur plat en terre cuite, si typique à l’Alsace, chez le boulanger qui venait de retirer sa fournée ; elles le reprenaient vers midi pour le repas du midi ou même du soir ; car comme tous les plats mijotés, une cuisson supplémentaire ne fait pas de mal.
— Eh bien, pour une rencontre c’est une surprise des plus agréables ! commenta son épouse. Vous savez, reprit-elle, mon mari est un grand bavard et il aime avoir raison ; alors n’hésitez pas à lui tenir tête, il fait semblant de rien mais il adore ça. Il se chamaille toujours avec nos trois enfants et souvent je me demande qui du lot est l’enfant et qui est l’adulte.
— Puis-je vous demander vos prénoms ? demanda alors Élie.
— Mon épouse se nomme Chantal et moi Eddy.
— Eh bien enchanté ; je m’appelle Élie et je viens de Belgique. Vous connaissez la Belgique ?
— Très peu ; nous sommes juste venus voir des amis à Namur, il y a quelques années, dit-il d’un ton un peu vague. Il y a une citadelle de Vauban et puis il y avait… tu te souviens ma chérie, questionna-t-il en regardant son épouse, ce petit restaurant des plus sympathiques au bord du Parc de la Plante… J’en ai oublié le nom mais qu’est-ce que nous avions bien mangé ! Ils faisaient une de ces fricassée de volaille de Bresse aux morilles et au « Vin Jaune d’Arbois » de la « Maison Rollet » qui reste encore gravée dans ma mémoire.
Mais le plat arriva, chargeant l’air d’autres saveurs gourmandes.
Le bouchon de la bouteille de « Riesling Grand Cru Schoenenbourg » de la « Maison Dopff au Moulin » à Riquewihr, libéra les toutes dernières inquiétudes – si tant est qu’il y en ait eu – quant au bon déroulement du repas à venir.
Élie, en gourmand de vie , croqua à pleines dents dans ce plat goûteux et généreux. Le Riesling était magnifique avec ce « nez » de pétrole qui, après bien des années, le surprenait toujours. Après une légère aération, le nez se transforma en un monde d’une minéralité dont l’élégance et la race n’auraient pu que surprendre un néophyte.
Après un repas fort apprécié, Élie profita de ce moment de calme pour faire une courte sieste. Tous ces événements récents le tourmentaient, et une fois de plus, il regarda cette canne semblant provenir d’un autre monde.
Faire le point… Mais c’est précisément pour cela qu’il était là !
L’heure des bilans ne se fait pas souvent sentir lorsque nous le souhaitons mais plutôt dans le tumulte de nos incertitudes, dans le brouillard de notre perdition…
Il faisai t beau ce matin-là. La soirée de la veille fut calme et tranquille, solitaire également, comme si la vie, en cet instant, se repliait sur elle-même, comme si le temps des palabres n’était plus et faisait place à celui de l’introspection. L’heure des bilans et d’un futur encore insondable était venue, annonçant, dans la tourmente des mois à venir, les prémices d’un renouveau encore en devenir.
Élie sirota son café-crème, comme pour sortir de la torpeur de cette nuit dans laquelle il s’était enfoncé sans même en prendre conscience.
Croissants, petits pains au chocolat, salade de fruits, baguette, jambon, fromage, y aourt, miel, confitures ; tout était réuni pour un départ en fanfare et l’avènement d’une journée prometteuse. Il regarda sa canne qui ne cessait maintenant de l’accompagner et engloutit son petit déjeuner, tout en se demandant ce qu’il allait faire de cette journée.
Mais que se passait-il donc dans sa tête ?… Cet homme avait probablement raison ; allait-il pouvoir parvenir à comprendre pourquoi il s’était perdu en cours de route ?…
Faire le point… Plus facile à dire qu’à faire, pensa-t-il ironiquement…
Durant toutes ces années passées, il n’avait fait que travailler. Il s’était évadé dans un semblant de réalisation qui le laissait aujourd’hui penaud. Plus la vie s’écoulait et plus il ressentait l’urgence d’une autre réalité, d’une autre vérité.
Souvent, c’est dans le tumulte d’un renouveau que débute une relation ; mais parfois, c’est tout simplement parce que l’autre arrive, un peu comme une bouée de sauvetage, à un moment où nous n’avons pas fait de bilan et où nous ne savons pas où nous en sommes.
Et c’est ainsi qu’avec le manque de passion, le manque de dialogue, commencent les premières paroles assassines.
« Une parole assassine, c’est un coup de couteau enfoncé au fond du cœur… »
« De toute façon, je ne t’ai jamais aimé… »
Ces mots résonnent pendant de nombreuses années en martelant l’esprit, un peu comme cette amie ayant dit à son conjoint qu’elle l’avait trompé alors qu’elle ne l’avait pas fait… juste par colère, par insatisfaction, par jalousie, par bêtise tout simplement.
Il n’est pas facile de grandir ensemble ; Élie le sait bien ; lui qui depuis si longtemps semble être en constante recherche de nouveaux repères, d’une vie différente, d’une quête spirituelle qui ne trouve aucun écho.
On dit souvent que les femmes se posent des millions de questions et que les hommes ne parlent pas. Dans son cas c’est plutôt l’inverse ; c’est plutôt lui qui tente d’engager le dialogue et son épouse qui reste enfermée dans ses rancœurs d’un autre temps.
Colère insurmontable liée à un père dont il sait si peu de choses, si ce n’est qu’elle refuse toujours, près de trente ans après sa mort, d’aller sur sa tombe. Colère envers ces hommes qu’elle ne pouvait aimer, car représentant trop de schémas insurmontables.
Trop de compromis ont été acceptés, trop de divergences ont vu le jour. Que reste-t-il de cette innocence des débuts ? Élie regarde le sol, son regard se perd, son esprit se trouble, il s’est envolé dans un monde intemporel, là où la réalité n’a plus de raison d’être.
Pourtant, peu à peu un semblant de réponse semble émerger… Mais que veux-tu ? Quels rêves as-tu oubliés ? Hier est déjà loin, un lourd manteau d’oubli les a recouverts. Seules quelques pensées fugaces émergent, telles de petites bulles remontant à la surface d’une flûte de Champagne et dessinant un cordon régulier.
« J’aurais aimé être chanteur »… Non cela, c’est dans une chanson ; lui, rêvait de voyages ; il voulait être photographe animalier, juste pour le plaisir de saisir dans son objectif un glouton par une froide nuit canadienne ; parfois aussi l’idée d’être berger dans les Alpes ou les Pyrénées l’emportait dans ses rêveries. Berger… Quel extraordinaire métier, quelle immensité de solitude, de senteurs, de retrouvailles face à soi- même. Mais pourquoi pas aussi devenir philosophe ou encore écrivain ou peut-être professeur car :
« Ce qui n’est pas donné est perdu… »
Ses valeurs d’hier étaient submergées par de nouvelles évidences. C’est vrai, un bilan s’imposait. Mais dans le fond qu’importe ce qui a été ; seule compte aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle réalité.
Tout quitter et tout reconstruire… pourquoi pas ? Le printemps bourgeonnant est propice à ce renouveau. L’eau des rivières gronde, grossie par la fonte des neiges, la vie ne s’arrête que si nous le voulons bien ! Au fond :
« Nous sommes l’artisan de notre bonheur et personne ne peut le construire à notre place ! »
Nous pouvons rester repliés sur nous-mêmes et comme le disait si bien un de ses amis.
« Si tu veux du poisson, va à la poissonnerie ! »
Peu à peu pointe une évidence cédant la place au doute, un peu comme l’aube se lève, illuminant un jour nouveau. Il est temps de partir, de tout quitter et de tout reconstruire. En Inde, l’idée est coutumière mais en Europe, beaucoup moins : cette remise en question apparaît comme une honte, une incapacité à s’assumer…
Le divorce est trop souvent considéré comme un échec alors qu’il devrait être abordé comme une leçon de vie et rien de plus. Notre enfermement religieux nous a emmurés dans des réalités artificielles, tout juste bonnes à satisfaire quelques grenouilles de bénitier.
Élie regarde cette canne, ouvre une nouvelle fois le pommeau et reprend la liste des Arcanes.
Le Mat… Comment mieux le résumer qu’en le situant justement dans cette multitude « d’entre-vies » possibles. Le Mat n’exprime pas sa toute-puissance uniquement par cette phase transitoire entre deux existences. Il s’exprime dans l’intimité de chaque renaissance, dans cette impulsion de renouveau, dans cette nécessité absolue d’une résurrection. Le Mat a en lui tous les possibles et s’il semble déraisonnable, c’est tout simplement parce qu’il se sent submergé par l’émergence d’autres réalités.
Ce Mat , Élie comprend que c’est lui aujourd’hui, lui dans ce besoin d’une autre réalité, hors de cet étouffement qui l’oppresse.
L’expérience du Mat, c’est un peu comme une renaissance, l’instant où l’âme reprend tout à sa source. Cela passe inévitablement par un nouveau bilan de vie, par de nouveaux projets mais aussi par le fait d’assumer ses actes passés. Pour ce nouveau projet, l’âme, au fond de notre cœur, connaît le moindre chemin susceptible de permettre notre propre réalisation.
Notre vie, c’est nous et nous seuls qui en décidons ; c’est cela qui est très difficile à comprendre :
« Dans le pire il y a toujours une forme de meilleur à notre avancement »
Tout cela Élie le ressent depuis toujours ; alors pourquoi s’est-il égaré ? Simplement parce que, quel que soit notre niveau de conscience ou d’évolution, nous sommes tous des âmes en cheminement. Si nous sommes sur cette terre, c’est pour grandir et nous-mêmes, si nous nous gavons de fausses réalités, il n’en est pas moins vrai que nous sommes à l’école de la vie.
L’école de la vie… si peu d’êtres en sont conscients.
Préparer l’avenir c’est avant tout assumer son passé, c’est reprendre ce que nous n’avons pas été capables de dépasser dans les autres vies, tout autant que dans celle-ci. Chaque destinée transporte sa propre « valise karmique » , mais aussi toutes ses autres valises « transgénérationnelles ». Dans son cas, Élie savait que ne pas alourdir cette vie plus qu’elle ne l’est déjà passerait avant tout par un divorce correct. Trop de couples en colère se disputent les enfants, les prenant en otage, déversant sur le dos de l’autre tout le poids de leur rancœur. La sensation d’être abandonné n’est pas facile à digérer ; et même si plus rien ne fonctionne dans le couple, il est plus facile de rejeter la faute sur le dos de l’autre que d’accepter sa propre part de responsabilité.
Mais il était déjà presque 10 heures. Élie réalisa qu’il était temps de bouger . L’Alsace ce sera pour plus tard ; aujourd’hui, direction le lac de Gérardmer, le temps d’une balade… La route zigzaguait un peu, à l’image de sa vie tandis qu’il roulait vers sa destination. Enfin arrivé aux abords du lac, il dut se rendre à l’évidence : c’est un lac magnifique, le plus grand des Vosges, long de plus de 2 km pour 750 m de large. Ses origines remontent à l’époque glaciaire et il bénéficie d’un environnement idyllique, entouré de montagnes et de magnifiques forêts. Quelques cygnes nage aient tout près de la promenade aménagée avec élégance. Un petit kiosque accueillait les touristes encore peu nombreux à cette époque. Le soleil aussi était de la partie. Élie en profita pour s’asseoir sur un banc où se trouvait un étrange personnage tout de blanc vêtu et coiffé d’un chapeau de paille. C’était un homme robuste , portant avec fierté plus d’une centaine de kilos et semblant n’être que bonheur et gourmandise. Il tenait dans sa main gauche un havane qu’il fumait avec lenteur et dans l’autre un livre dont la lecture semblait le passionner. Un immense sourire surmonté d’une moustache quelque peu brouillonne – comparée à l’élégance raffinée de la barbe d’un jour d’Élie – séparait son visage aux deux joues pleines et rebondies. Ses cheveux coiffés en arrière grisonnaient de toute part. Cet homme paraissai t avoir une bonne cinquantaine d’années. Tout de blanc vêtu, il semblait hors contexte, tant son air de provençal s’accordait mal avec la région. Son chapeau de paille semblait n’ être là que pour lui permettre d’afficher sa différence, son originalité. À cette époque de l’année un Borsalino ou Stetson eut mieux convenu mais lui, portait ostensiblement et en toute désinvolture ce chapeau de paille…
— Vous permettez-que je m’assoie ? demanda Élie au gros bonhomme.
— Mais bien sûr je vous en prie, du moins si l’odeur de mon cigare ne vous dérange pas trop. Vous avez là une bien jolie canne ; permettez-vous que je la regarde de plus près ?
É lie remarqua qu’il portait une chemise Blanc du Nil, comme pour accentuer son détachement de la réalité quotidienne.
— Mais ce sont les constellations de la Grande et de la Petite Ourse que je vois sur la trompette de votre canne. Vous vous intéressez à l’astrologie ou à l’astronomie ? demanda-t-il avec un brin d’étonnement.
— Pas vraiment, répondit Élie, mais figurez-vous qu’à l’intérieur de cette canne se trouve un parchemin reprenant la liste des 22 Arcanes du Tarot de Marseille… Vous connaissez le Tarot de Marseille ? d emanda Élie.
— Si je connais le Tarot de Marseille ? Vous voulez rire ! Je suis moi-même voyant professionnel, répondit l’homme au chapeau. Depuis combien de temps possédez-vous cette canne ? demanda-t-il à Élie.
— Depuis quelques semaines, seulement…
— Alors il faut vous demander pourquoi elle est entrée à cet instant précis dans votre vie ; c’est un signe synchronique. Vous vous posiez probablement des questions sur votre existence ? Et bien, cette liste d’Arcanes représente le chemin que vous allez avoir à parcourir pour vous réaliser. Vous voyez, le hasard n’existe pas et il vous faut d’abord apprendre à lire les signes , à comprendre les rencontres et trouver les réponses à vos questions. Vous savez, dans mon métier, nous comprenons qu’en réalité :
« la voyance n’est rien d’autre que de la synchronicité en direct ! »
Et de poursuivre :
— Il en est de même pour la Vie ; à nous de la comprendre. À chaque instant, elle nous donne des informations pour nous aider à avancer. Que ce soit dans nos rêves, dans nos intuitions, nos rencontres, dans les messages que nous recevons sans même, bien souvent, que nous soyons capables d’en prendre conscience…
Il fit une courte pause, juste le temps d’un silence, le temps d’une réflexion, d’une respiration.
— Mais, si vous avez quelques minutes, je vais vous donner un petit truc pour répondre rapidement par un oui ou par un non à vos questions. Pour ce qui concerne le Tarot, vous le découvrirez au fur et à mesure de votre avancée et cela prend souvent toute une vie.
Sortant alors de sa poche une petite bourse en cuir, il en extirpa quatre cauris. Les cauris sont de petits coquillages provenant des îles Maldives et qui ont servi pendant très longtemps de monnaie d’échange. Il reprit alors :
— Voyez-vous, lorsque vous lancez les cauris sur un tapis ou une nappe, ils peuvent retomber de deux façons différentes : soit en présentant, sur le dessus, la fente – ou ouverture représentant l’aspect masculin – qui signifie NON, soit à l’inverse en ayant le dos bombé sur le dessus, représentant alors l’aspect féminin, donc le OUI. Souvent, pour ma part, j’utilise des cauris dont le dos est ouvert, coupé, afin de permettre de voir l’intérieur du coquillage, de voir le côté féminin, le OUI. Eh oui, mon ami ! En voyance, il n’y a qu’une seule règle :
« IL N’Y A PAS DE REGLES »
Intarissable, il poursuivit :
— Pour les cauris, mon principe est simple : plus il y a de oui, plus la réponse est positive, moins il y en a, donc plus il y a de « non » plus elle est négative ! Ce n’est pas plus compliqué que ça ! Le tout c’est de le comprendre et de l’accepter…
Élie resta un instant perplexe, se demandant à quoi allai ent bien pouvoir lui servir les notes qu’il venait de prendre sur ce carnet qu’il portait toujours sur lui. Tout en le considérant d’une manière songeuse, il remercia l’homme au chapeau pour ses explications. L’homme en blanc, de son côté, reprit son cigare en semblant brusquement déconnecté du reste du monde.
Rompant ce silence songeur, Élie dit tout à coup :
— C’est amusant que vous me parliez de ces coquillages car je suis né en Afrique ; et ils sont très utilisés là-bas, aussi bien en collier que pour faire des « lancers de coquillages ». Mais comment faut-il procéder pour ces lancers ?
— La tradition veut que l’on passe les cauris de main en main en formulant une question, après les avoir aspergés d’un peu d’eau. Ils doivent finir dans la main droite. Beaucoup de lanceurs soufflent dans leurs mains pour y insuffler leur énergie. Il est aussi de tradition de les mouiller d’un peu d’eau mais vous savez, à mes yeux, en ce qui concerne n’importe quel type de voyance, la première et unique règle, comme je vous l’ai dit il y a quelques minutes :
« Est, qu’il n’y a pas de règles »
— Mais enfin qu’est-ce que vous me dites ? répondit Élie. Il y a toujours des règles ! La vie toute entière est faite de règles, de convenances, d’ordre…
— Désolé, mais uniquement si vous en décidez ainsi ! lui répliqua l’homme au chapeau. Voyez-vous, tout dépend uniquement de votre conception de la vie. Regardez. Moi par exemple, j’ai créé mon propre Oracle « l’Oracle de Jean » et mes élèves ont toutes les peines du monde à accepter qu’il puisse être en constante mouvance. Il en est de même de la façon de battre les cartes, de les couper ou encore d’interpréter le symbolisme de chaque lame. Avancer dans la vie nécessite un abandon des certitudes, de l’ordre établi. En revanche, et cela est important, il faut que vous arriviez à comprendre que si vous voulez avancer dans votre existence , vous devez vous poser la question suivante :
« Quel est le but de cette vie, de cette incarnation ? »
Élie regarda l’homme au chapeau qui, régulièrement, tirait une bouffée de son cigare tout en le caressant, comme si un lien intime et invisible les unissait.
— Vous me paraissez être un fameux « g ourmand de vie ! », lança Élie.
— Cher monsieur, répondit l’homme au chapeau, à quoi bon vivre si la vie porte en elle la fadeur d’une vie d’ignorance. Vivre ne se fait ni dans la tiédeur de lendemains insipides, ni dans le tumulte d’un volcan en constante éruption. Vivre c’est avancer, pas à pas, sur le chemin de sa destinée, en ayant pris conscience de la raison et de la manière de cet avancement .
— Ainsi, vous croyez donc que tout est possible dans la vie , questionna Élie, dans la mesure où nous comprenons pourquoi nous sommes là, ici et maintenant ?
— Mais oui ! É videmment. Quel serait autrement le sens de la vie ? répondit une fois de plus l’homme au chapeau en s’énervant quelque peu. Il semblait vouloir taper sur une table mais comme il n’y avait pas de table, il se contenta de grands signes des bras…
Brusquement, Élie le voyant manipuler un livre dans la main lui demanda ce qu’il lisait.
— Oh, je lis un livre de Krisnamurti « Commentaires sur la vie… » C’est un ouvrage fantastique qui me fascine depuis de nombreuses années. C’est la troisième fois que je le lis et à chaque fois, c’est un réel bonheur… Mais dites-moi, continua l’homme au chapeau, vous êtes pour quelques jours dans la région, n’est-ce pas ?… Nous pourrions nous revoir et échanger quelques idées… et je pourrais même vous donner quelques explications – du moins si vous en avez envie – sur « La Roue Astrologique » qui orne le pommeau de votre canne.
— Mais c’est une excellente idée, répondit Élie ; jamais je n’aurais osé vous le demander. Alors pourquoi pas, à la seule condition que vous me laissiez vous inviter. Je loge à l’hôtel « les Collets » au col de la « Schlucht » en allant vers Colmar.
— Et bien… si nous disions dans deux jours, mercredi par exemple vers midi, le temps que j’arrive là-haut.
— C’est entendu et franchement je serai heureux de vous revoir, affirma Élie.
— Bon ! Et bien si vous voulez bien m’excuser, je vous quitte car j’ai projeté d’aller faire un tour dans une boutique du Jacquard Français ; c’est un fabricant de linge pour la table et je profite de mon passage à Gérardmer pour y faire quelques emplettes.
— Donc, comme nous avons dit, à mercredi midi, dit Élie en se levant lui aussi.
— C’est ça. À mercredi, conclut l’homme au chapeau.
« Décidément, songa Élie, comme la vie évolue !… »
Le temps d’un café dans un bar tout proche et il entreprit de faire une promenade sur les berges du lac. Quelques amoureux s’y promenaient main dans la main. Une forme de nostalgie mêlée d’incertitude l’envahit soudain. Mais de quoi serait fait demain ? Retrouverait-il un jour l’amour ? Pourrait-il redémarrer cette vie qui s’effiloche ? Et qu’allait-il faire maintenant ? Car il le comprenait très bien, il allait devoir retrouver un nouveau travail. Son ventre un instant se noua et une forme de nausée l’envahit.
La matinée touchait à sa fin et il hésita entre retourner manger à l’hôtel et trouver une pizzeria à Gérardmer. Bientôt il en découvrit une sur son chemin. C’était un restaurant sympathique et il s’offrit une pizza Saint-Jacques , appétissante à souhait et composée entre autres de crevettes, tomates, fromages, beurre à l’ail… Du bonheur en somme.
Alors qu’il sirotait un verre de « Pinot Blanc », un jeune couple s’installa deux tables plus loin. Très vite, Élie comprit que leur conversation prenait une tournure agressive.
— Mais comment peux-tu ne pas comprendre que je n’ai pas la même vision de la vie que toi ? disait la jeune femme d’un ton exaspéré. Franchement j’en ai marre ! Je ne peux plus supporter que tu n’acceptes pas que j’aie d’autres objectifs que les tiens. Ta voiture, tout ton fric, tu peux te les garder ! Je n’en ai vraiment plus rien à faire de ce luxe à la con… Tu m’agaces à la fin. La seule chose qui compte à tes yeux c’est le paraître, alors qu’en réalité c’est l’être qui importe. Tu devrais le savoir !
L’homme lui lança un regard plein de colère et lui rétorqua :
— C’est ça oui ; avec toi tout est toujours compliqué ; tu n’es jamais satisfaite.
— Peut–être, répondit-elle, mais ton tout n’est pas le mien ; tu es tellement cartésien qu’il n’est possible de parler de rien, tant ta réalité est limitée. Chaque fois que je te parle de mes intuitions, tu me prends pour une vieille folle. Et bien maintenant, je te le dis, j’en ai marre ; je ne supporte plus cette vie où je ne me retrouve plus. Et sincèrement, le mieux c’est qu’on fasse une pause. J’ai besoin de respirer et de me recentrer sur mes désirs et objectifs à venir.
Élie regarda la pizza qu’il venait de recevoir avec perplexité… « Décidé ment, pensa-t-il, d’autres que moi ne savent pas non plus où ils en sont. C’est étrange, se dit-il en prenant son verre de « Chianti de la Maison Antinori », que les gens se disputent si souvent au restaurant alors qu’ils devraient justement profiter de ces instants de pause pour se retrouver et dialoguer… »
En cette dispute, il vit un signe de la vie pointant du doigt les problèmes qui, précisément, l’obligeaient à se remettre en question. La synchronicité une fois de plus agissait et l’alchimie de la vie œuvrait sous ses yeux ébahis. Il savourait ce Chianti lui rappelant les paysages de la Toscane : ce côté sauvage, presque préservé de cette si belle région d’Italie qu’il avait traversée quelques années plus tôt. Il avait toujours aimé voyager et parcourir, au cours de ces dernières années, les vignobles de France, d’Italie, d’Espagne, du Portugal… et avec l’avènement du nouveau monde et de la mode des vins étrangers, il avait découvert les vins d’Argentine, du Chili, d’Afrique du Sud, de Nouvelle Zélande, d’Australie et de Californie… Les voyages à travers les vins… Soudain, une évidence lui apparut… Pourquoi ne donnerait-il pas des cours d’œnologie , ou d’oenophilie plutôt ?... Depuis des siècles, ses amis et connaissances ne cessaient de le lui demander mais il trouvait toujours mille excuses pour ne pas s’y mettre. Et bien oui ! Il lui suffirait de le faire savoir autour de lui et ensuite, les réseaux sociaux permettraient de diffuser gratuitement les infos qu’il voudrait transmettre. Au fur et à mesure que se concrétisait cette idée , il se sentait devenir plus léger, comme libéré du poids émotionnel que représente l’incertitude financière…
L’après-midi fut assez calme ; Élie rentra à l’hôtel de bonne heure, essaya de téléphoner à sa fille Aurore, mais comme à son habitude elle ne répondait pas. Amusé, il pensa qu’il allait falloir lui faire comprendre que nous réagissions tous à des formes de prise d’énergie, à des tempéraments bien définis et qu’il était grand temps qu’elle prenne conscience de cela.
Dans la vie on trouve trois formes principales de prise d’énergie .
LES ACTIFS (extravertis), comprenant les intimidateurs et les interrogateurs
LES MIXTES , mélange évident des deux aspects
LES PASSIFS (introvertis), comprenant les indifférents et les plaintifs
Chacune de ces personnalités réagit à sa façon, dépendant souvent de son éducation et de son rapport plus ou moins conflictuel avec ses parents. Chacun pourtant ne recherche qu’une chose : que l’on s’intéresse à lui. Il existe, chez l’être humain, un tel besoin de reconnaissance que l’on recherche les trois quarts du temps à l’extérieur ce qui, en réalité est au fond de nous.
La philosophie bouddhiste nous apprend que :
« Chaque être est un Bouddha en devenir »
Le comprendre, au regard de la vie, n’est pas facile tant il y a de méchanceté, de jalousie, d’envie, de convoitise et de haine, dans cette société qui se dit « civilisée ». Pouvoir dépasser cette limitation du regard et voir au-delà d’un acte ou même d’une vie, ne peut se faire que si nous acceptons ce principe de base et que nous arrivons à accorder notre pardon. Pardonner… Comme cela semble difficile ! Il est tellement plus facile de rejeter la faute sur l’autre. Il est évident pourtant que certains êtres sont abjects et que le pardon semble impossible mais c’est aussi oublier alors, comme nous l’explique Khalil Gibran dans « le Prophète », qu’entre le voleur et le volé, intervient une forme de relation karmique et que si l’un commet effectivement un acte répréhensible, il ne soumet peut-être sa victime qu’à une forme de sanction, elle aussi karmique.
Par le passé, dans nos autres vies, nous n’avons certainement pas été des saints et il nous faudra bien un jour ou l’autre assumer ces actes antérieurs à notre vie actuelle. La vie est une incroyable alchimie et il n’est pas facile de comprendre « le plan divin ». Il est plus simple, en revanche, de comprendre que nous aurons à assumer, un jour ou l’autre, les conséquences de nos actes. Nous le faisons dans cette vie car les hommes ont érigé des lois qui, si nous les oublions, risquent d’être lourdes de conséquences… Mais la justice des hommes n’évince pas la justice divine, sauf si l’homme prend conscience de la gravité de ses actes et se repend ; c’est pour cette raison que Jésus pardonne au voleur sur la croix, car l’homme en cet instant est sincère. Il n’en reste pas moins que si ses actes lui seront pardonnés sur le plan divin, il lui restera une ultime confrontation à assumer, celle de sa propre âme, certainement moins indulgente. On dit souvent que les saints d’aujourd’hui ont été les tyrans d’hier. Heureusement ce n’est pas toujours le cas mais si ça l’est, au moins ceux-là auront-ils pris conscience du sens de la vie et de leurs responsabilités.
De retour à l’hôtel, Élie en profita pour faire une petite sieste. Il avait toujours aimé retrouver l’intimité d’un lit confortable. Rien ne lui plaisait plus que ces moments de somnolence où il pouvait se prélasser et où seule la complicité de ses oreillers venait partager la quiétude de l’instant présent.
Une heure plus tard il était à nouveau fringant, prêt à conquérir le monde tant l’idée d’organiser ses cours prenait peu à peu toute la place dans son esprit. De là à participer à des dégustations… tout serait merveilleux !
Il était encore tôt et le salon de l’hôtel était presque vide. Il commanda un café puis se dirigea vers un fauteuil confortable. La salle avait cette rusticité mais aussi cette chaleur que seul le bois est capable de procurer de cette façon. Sortant son carnet de route, il entreprit de mettre au clair la liste des vignerons ou contacts qu’il avait accumulés depuis de si nombreuses années. Peu à peu cela prenait forme et bientôt plusieurs pages furent noircies. Il se sentait satisfait et fut distrait par l’arrivée d’un jeune couple venu s’asseoir à une table toute proche. Le jeune homme, d’une trentaine d’années, écoutait de la musique dans son walkman. Il était très mince, presque squelettique, avec de longs cheveux d’un brun intense qu’il avait rassemblés en une longue tresse lui tombant dans le cou. Il portait un « Kurta » d’un bleu profond – une sorte de chemise fréquemment portée en Asie du Sud-Est et tombant jusqu’aux genoux – qui laissait entrevoir son torse viril. Une bordure dorée l’enfermait et surmontait un « Om Mani padme hum » 3 dont le symbole universel était, pour lui, d’une importance capitale..
Élie entendait le son étrange et mystérieux d’un instrument à cordes. Les notes rythmées d’une percussion accompagnaient cette musique qui semblait issue d’un autre monde. La jeune femme, voyant l’air interrrogateur d’ Élie demanda à son compagnon de baisser sa musique.
— Excusez-le, lui dit-elle ; lorsqu’il écoute la musique de Ravi Shankar, il ne se sent plus ! Et ne parlons pas de celle de sa fille Anoushka ; elle est tellement belle que j’en suis carrément jalouse… Vous connaissez Ravi ? continua-t-elle, il joue si bien du sitar ? Quoique, personnellement, je sois plutôt une fan de son autre fille Norah Jones.
Élie, amusé, répondit que cela ne le dérangeait pas du tout mais qu’il connaissait très peu cette musique.
— Le sitar est bien cet instrument avec une multitude de cordes qui, avec son nombre impressionnant de clés ressemble un peu à un vaisseau intergalactique ? demanda-t-il.
— Oui, mon mari est prof de yoga et il a vécu une partie de son enfance en Inde où son père était enseignant. En fait, son truc n’est pas tellement le rock et encore moins la musique actuelle, dit-elle avec ironie m ais vous avez raison, le sitar est un instrument vraiment particulier et c’est vrai qu’il y a en lui quelque chose d’extraterrestre.
Elle avait, elle aussi, une trentaine d’années et de très longs cheveux d’un noir profond qui lui descendaient presque jusqu’aux fesses. Ses yeux étaient d’un noir intense et elle portait, à l’opposé de la tenue exotique de son mari, une jolie robe colorée tout en restant discrète. Un bracelet monté en alternance de corail, de perles noires et d’or, ornait son poignet gauche. Par moment, lorsqu’elle laissait ses cheveux partir en promenade, de discrètes boucles d’oreilles, également en corail , parfaisaient sa tenue.
— Vous connaissez le yoga ? demanda-t-elle à Élie.
— Non pas vraiment ; je serais plutôt porté sur le Tai Chi.
— Gérard est également professeur de méditation ; nous avons un centre de bien-être à Paris où je pratique de mon côté des massages ayurvédiques. Vous voyez, je reste, moi aussi, branchée sur la culture et la philosophie indiennes…
Gérard à cet instant sortit de sa bulle musicale et, avec un large sourire montrant des dents d’une blancheur étincelante contrastant étonnamment avec la couleur basanée de sa peau, il tendit sa main droite vers É lie afin de le saluer.
— Bonjour. Heureux de faire votre connaissance ; je m’appelle Élie et vous, c’est donc Gérard ?
— Tout à fait et mon épouse s’appelle Jasmina, dit-il avec un léger accent. C’est la première fois que nous venons dans cette région ; nous avions envie d’un peu de changement, d’un peu de calme, hors de l’agitation parisienne. J’aime cette nature sauvage, ces bois, ces montagnes et puis ces paysages sont si beaux et propices à une méditation contemplative de la vie. Cela nous permet, à mon épouse et à moi-même, de nous ressourcer, hors de nos habitudes. Avez-vous déjà médité au pied d’un arbre centenaire, un chêne, un séquoia, un baobab ou encore un figuier ?
— Je dois bien avouer que non, répondit Élie ; j’ai un peu de mal à méditer. Chaque fois que j’essaye , je pète les plombs : plus je tente de faire le vide, plus une multitude de pensées, parfois complètement loufoques, m’envahissent et m’empêchent d’y arriver.
— Je comprends, je comprends, répondit Gérard. Alors, essayez comme ceci : choisissez une musique douce et reposante à votre goût. Il existe beaucoup de CD de méditation, mais ce qui importe c’est qu’ils soient reposants. Voyez-vous, lorsque l’on commence un exercice, quel qu’il soit d’ailleurs, il est généralement utile d’avoir un support qui peut être un objet, une odeur, un lieu, un rituel ou encore une musique. Personnellement, je pense que c’est un peu comme lorsqu’Hercule détourne les eaux des fleuves Alphée et Pénée, pour nettoyer les écuries d’Augias.
« Il utilise quelque chose d’extérieur pour faire le vide à l’intérieur… »
Ensuite et en toute simplicité, laissez cette musique vous traverser, sans la retenir, sans y attacher d’importance et essayez toujours en douceur de vous concentrer sur votre respiration. Sentez l’air entrer et sortir. Contrôlez ce flux et ce reflux ; ensuite vous avez deux solutions : ou vous tentez de faire le vide au maximum, ou vous vous concentrez sur une demande précise que vous désirez faire à l’Univers. Si vous désirez méditer en pleine nature, dans ce cas, pas besoin de musique, la vie n’est que musique. Entrez en harmonie avec le chant des oiseaux, l’eau qui, dans une course folle, vagabonde dans la rivière toute proche ; écoutez le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, les craquements des branches et même le bruit lointain, mais presque toujours présent de la vie humaine. Chaque bruit, chaque odeur voire chaque sensation vous rappellera à quel point la vie est omniprésente et que vous, vous n’êtes qu’un en son milieu, et nulle part ailleurs.
— Eh bien ! s’exclama Élie, cette leçon mérite bien que je vous offre l’apéritif… Et si nous dégustions une bouteille de Crémant d’Alsace, nous sommes dans la région alors, autant en profiter !
Jasmina préféra prendre une Carola pétillante car elle ne buvait pas d’alcool. C’était amusant de les voir ensemble ; ils formaient un joli couple et une complicité évidente les liait en cet instant. Élie comprit qu’il aspirait à ce genre de relation, une relation faite de complicité, de tendresse et d’envie d’être avec l’autre. Depuis toutes ces années il n’avait jamais, ne fut-ce qu’entrevu, une telle relation. Qui en était responsable ? Certainement pas plus son épouse que lui-même ! Chacun d’eux était tellement enfermé dans ses propres limitations, son propre monde... Ils étaient deux êtres, presque deux extraterrestres vivant sur une planète inconnue, errant dans ce monde, dans cette vie qu’ils ne comprenaient pas. Mais comment ne pas en prendre conscience plus tôt, se demanda Élie ? Puis repensant à la phrase écrite au dos du parchemin, il comprit que, durant toutes ces années, il avait erré sur une autre rive, parcourant sa destinée en dehors d’elle-même, presque un étranger face à sa propre vie. Incroyable de constater comme nous pouvons passer des mois, des années voire des décennies hors de nos pompes, à côté de nos vies…
« Quand l’élève est prêt, le Maître apparaît »
Décidément cet adage le poursuivait, mais pourquoi tout ce cheminement ? Peut-être tout simplement parce que, sans cette période d’apprentissage, nous ne serions jamais arrivés là où nous en sommes aujourd’hui. Aux portes d’une nouvelle compréhension de la vie, d’une remise en question salvatrice nous permettant de devenir ce que nous devons être.
Tant de temps s’était écoulé en pertes inutiles, pensait-il ; des années passées dans l’égarement alors qu’elles n’avaient en réalité de raison d’être que de le préparer à ce qui s’apparenterait à une résurrection, ce qui serait un enseignement, l’éminence d’un devenir prêt à éclore…
Décidément, quelle incroyable odyssée que l a vie !
Élie constata une chose : plus la vie est difficile et plus, si nous en sommes conscients, elle met sur notre route des réponses nous aidant à avancer. Il le savait par expérience ; certes, c’est surtout dans ces extrémités qu’il vécut ses plus grands rêves, mais aussi ses plus grandes prises de conscience. Les grands rêves se comptent bien souvent sur les doigts d’une seule main. Pourtant, si nous le voulions, nous pourrions assez facilement en augmenter le nombre en nous intéressant de plus près à leur fonctionnement.
La serveuse apporta la bouteille de Crémant et l’ouvrit. Dans un soupir, elle libéra tout de go quelques milliards de bulles qui, en une valse soutenue , partirent à l’assaut des deux flûtes déposées sur un petit plateau recouvert d’une serviette blanche. Quelques boudoirs accompagnaient le tout pour le plus grand plaisir de Jasmina qui en raffolait.
— Et vous que faites-vous dans la vie ? demanda-t-elle.
— J’ai une série de magasins, enfin nous avons, mon épouse et moi-même, quelques magasins d’alimentation où nous vendons beaucoup de produits régionaux comme du cassoulet, des cuisses de canard confites ou encore du coq au vin et bien sûr, du foie gras. Le foie gras est très à la mode en Belgique. Et puis nous avons aussi des articles de décoration pour la table… Cela marche plutôt pas mal.
— Et vous êtes ici pour votre travail ?
— Pour ne rien vous cacher, répondit Élie, pas vraiment. En réalité j’ai préféré faire une pause et prendre un peu de temps pour réfléchir à l’avenir.
— Oh ! Pardonnez-moi, je ne voulais pas être indiscrète , s’excusa Jasmina en rougissant légèrement.
— Mon épouse est une spécialiste pour mettre les pieds dans le plat ! s’amusa Gérard ; mais cela ne nous regarde pas et vous n’avez pas à vous justifier !
— Vous êtes trop aimable, mais c’est la vérité dans toute sa nudité… rien de plus, rien de moins, précisa Élie.
— Au fait, interjeta Gérard, comme pour changer de discussion, elle est jolie votre canne ; c’est assez rare de voir un homme avec une canne… Il ne vous manque que le chapeau ! dit-il en riant, avec cet accent qui lui donnait un air de magicien dans un conte indien.
Une fois de plus, Élie leur expliqua son étrange rencontre avec cette canne et les événements qui semblaient ad venir depuis sa découverte. Il lui parla aussi justement de l’homme au chapeau qu’il devait revoir très prochainement.
Pendant une bonne heure encore, ils palabrèrent ensemble, parlant de choses et d’autres. L’atmosphère était détendue et le couple faisait le maximum pour alléger ces quelques moments passés ensemble. Puis un autre couple vint rejoindre le trio , mais Élie prétexta devoir retourner à sa chambre afin de laisser ces deux couples ensemble.
À la réception, Élie demanda si le couple de sexagénaires avec qui il avait dîné la veille était encore là. La réponse fut négative ; ils avaient dû retourner de toute urgence, en raison d’un problème familial.
— Rien de grave j’espère ? demanda-t-il au réceptionniste.
— Je ne sais pas mais ils avaient l’air inquiet… répondit-il, accompagnant sa remarque d’un vague signe de la main.
Élie commanda une grande bouteille d’eau pétillante et l’emporta dans sa chambre. L’après-midi était déjà maintenant bien avancé ; allumant la télévision, il zappa de-ci, de-là, sans trop savoir ce qu’il voulait regarder. C’est ainsi qu’il tomba bientôt sur un reportage vraiment impressionnant « Naïca », la grotte aux cristaux de gypse géants dans le désert de Chihuahua au nord du Mexique. Cette grotte contient des cristaux translucides gigantesques, dont les plus grands atteignent plus de treize mètres de long. Jules Verne n’en avait-il pas proposé l’idée , de nombreuses décennies plus tôt ? Le reportage de Ruben Karenfield était accompagné d’une musique enveloppant de mystère toute l’incroyable beauté de cette mine, si exceptionnelle ; en fait, la seule et unique actuellement connue au monde pour le gigantisme de ses extraordinaires cristaux… Depuis sa plus tendre enfance, Élie avait toujours aimé les pierres semi-précieuses, bien davantage que les pierres précieuses qu’il savait hors de portée de son portefeuille… Chaque année, la troisième semaine de juin, il allait à Sainte- Marie-aux-Mines assister à la foire aux minéraux qui s’y tenait. C’était pour lui l’occasion de découvrir les pierres les plus fascinantes parmi les stands de plusieurs centaines d’exposants. Chaque année il y consacrait un budget qu’il s’obligeait, à contre-cœur, à ne pas dépasser tant le choix était vaste et les tentations infinies…
Tout à sa rêverie il pensa que juin était tout proche et qu’une fois de plus, il partagerait ces quelques jours à venir entre minéralogie et dégustation de ses si beaux vins d’Alsace dont les cépages portent déjà en eux tout le mystère de cette belle contrée… « Gewurztraminer », rien que ce nom en lui-même est tout un pro gramme, une odyssée digne de l’Iliade, une aventure olfactive où se retrouvent toutes les notes orientales d’épices rares, auxquelles s’ajoutent quelques fragrances de roses mais aussi de fruits exotiques comme le lychee, l’ananas ou encore la mangue. Il aimait ce vin puissant, épicé et capiteux dont le nombre de caudalies 4 n’avait d’égal que la lenteur des larmes qui, doucement, retombaient le long des parois du verre. Que n’aurait-il pas fait pour un peu de « Sélection de Grains Nobles » de chez « Hugel, Faller, Dopff, Trimbach » ou encore « Léonard Humbrect » ?
« J’en boirai un verre ce soir avec un peu de Munster », se dit-il tout en fermant les yeux et s’abandonnant dans les bras de Morphée.
***
La salle était bien remplie lorsque Élie fit son apparition quelque peu tardive au restaurant de l’hôtel.
— Je vous conduis à votre table ? lui demanda la jeune serveuse, toujours aussi jolie et souriante. Elle n’était pas très grande mais avait un très joli déhanchement qui le fit sourire tant il trouvait exquis de ne faire que la suivre du regard, tout simplement. La beauté de sa démarche, comme un rai de lumière, illumina le cœur esseulé d’Élie et une forme de joie toute printanière, le ramena à la vie.
D’autres amours seront possibles ; il le sentait et le savait maintenant.
— Ça va monsieur ? demanda la jeune serveuse un peu surprise du sourire grandissant qui avait envahi le visage d’Élie.
— Mais oui, mais oui… Pouvez-vous m’apporter un « Picon Vin Blanc » je vous prie… Heu… avec du Picon Orange plutôt qu’avec de l’Amer Picon !…
— Avec du vin blanc ? dit-elle quelque peu surprise ; vous ne préférez pas avec de la bière ?
— Cela va vous paraître étrange mademoiselle mais en Belgique, pays de bières merveilleuses, nous préférons y mettre du vin blanc alors que dans votre pays où le vin est à l’honneur, vous lui préférez la bière… Mais pourquoi faire simple si l’on peut faire compliqué ??? Tout le plaisir est justement dans le non-respect d’un semblant d’ordre établi…
— Après tout pourquoi pas ? S’il n’y a que cela pour vous faire plaisir, pas de problème… dit-elle en tournant les talons.
Malgré sa grande dimension, le restaurant était complet ; il ne restait pas une seule table de libre. Prenant place sur son siège, il déposa sa canne sur la table et regarda aux alentours… Finalement, il aurait bien demandé autre chose à ce Gérard… Mais cela serait pour une autre vie… pas encore. Demain, il allait revoir l’homme au chapeau et cette future rencontre commençait déjà à le préoccuper. Cet étrange personnage l’intriguait tout autant qu’il le fascinait. Il y avait chez lui une telle désinvolture, une telle confiance en la vie que lui, Élie, se sentait complètement dérouté, à la croisée des chemins… Viendrait-il vraiment ? Élie, le temps d’un instant, se posa la question.
« De quoi parlerons-nous déjà » se demandait-il, ne sachant plus trop la raison du repas envisagé… Mais oui, de la La Roue Astrologique, celle qui orne le pommeau de ma canne. Ronde des signes commençant au Bélier et se terminant au signe des Poissons »…
Chaque signe remplissait un espace précis. Étrangement, la roue tournait à l’envers, à l’inverse du sens des aiguilles d’une montre. La beauté de sa canne l’éblouit une fois de plus. Il se sentait presque le disciple de Merlin ou qui sait ? Peut-être même de Nostradamus…
Bientôt arriva son fameux « Picon Vin Blanc ». La serveuse, amusée, lui fit quelques suggestions mais déjà, il savait ce qu’il voulait.
— Avez-vous du Coq au Riesling ?
— Oui monsieur, c’est aussi une spécialité… répondit-elle.
— Ce n’est pas du poulet ! C’est bien du coq ? insista Élie
— Oh, ils font bien plus de quatre kilos ou alors ce sont vraiment de gros poulets ! dit-elle dans un large sourire.
Décidément, que cette fille est jolie ! pensa-t-il … et ce regard espiègle lui rappelant quelques souvenirs de ses amours de jeunesse. Et voilà qu’il se mettait à rêver d’un autre amour. Il était temps qu’il mette les choses au clair avec son épouse et prenne ses dispositions pour changer de vie. La date du 1 er juin s’inscrivit brusquement dans sa tête. Elle résonnait comme une évidence.
Oui, au 1 er juin il serait parti. Pour le reste peu importe, chaque chose se ferait en son temps et s’il lui fallait quelques mois pour régler la situation, et bien, ce n’était pas grave ; il en profiterait pour faire une pause et se ressourcer.
Son Coq arriva, embaumant l’air d’une senteur goûteuse et gourmande. « Reprenons une bouteille de ce Riesling d’hier, se dit-il, il était si magnifique et rien ne pourrait le détrôner… » Il retrouva avec bonheur ce nez de pétrole si particulier puis ces senteurs minérales entremêlées de délicieuses notes citronnées… Roi des vins d’Alsace, les « Grands » Riesling sont parmi les plus beaux vins du monde, tant leur complexité, aussi bien aromatique que gustative, est hors du commun.
Le plat était des plus goûteux, accompagné de spaetzle. Quelques champignons de Paris agrémentaient la sauce à base de bouillon de volaille et de Riesling et le tout légèrement lié à la crème et aux jaunes d’œufs. Que du bonheur réuni dans cette assiette en un festival de senteurs ! Le Riesling était parfait, fier et droit, masculin et viril et son mariage avec le plat était des plus réussis.
Toujours à moitié perdu dans ses pensées, il dévora son plat comme si le reste du monde dépendait de l’énergie qu’il en retirerait, dans la force de cette chaire ou la minéralité de ce vin.

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