Au bal des muscadins
365 pages
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Au bal des muscadins , livre ebook

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Description

Février 1849, Paris. Alors qu'une découverte macabre interrompt le bal des muscadins, des hommes sont décapités et leurs têtes emportées aux quatre coins de la ville. Le président Bonaparte charge son agent spécial, Léandre Lafforgue, d'aider la police à résoudre ces affaires. Léandre rencontre alors les frères Lazare, organisateurs du bal.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 19
EAN13 9782812933714
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sylvain Larue


Au bal des Muscadins


Une enquête de Léandre Lafforgue















Sur une idée originale d’Anthony Frot





Du même auteur

Aux éditions De Borée


Les Grandes Affaires Criminelles du Ger s, 2004
Les Grandes Affaires Criminelles du Vaucluse , 2005
Les Grandes Affaires Criminelles de Gascogne , 2006
Les Grandes Affaires Criminelles du Tarn , 2006
Les Grandes Affaires Criminelles de Paris , 2007
Les Grandes Affaires Criminelles du Val-de-Marne , 2007
Tueurs en série de France , 2008
Les Grandes Affaires Criminelles des Hauts-de-Seine , 2008
Les Grandes Affaires Criminelles de Seine-Saint-Denis , 2008
Les Grandes Affaires Criminelles de France , 2008
Les Grandes Affaires Criminelles du Val-d’Oise , 2008
Les Nouvelles Affaires Criminelles de France , 2009
Les Grandes Affaires Criminelles de Haute-Garonn e, 2009
avec Gisèle Vigouroux
Les Nouvelles Affaires Criminelles de Paris , 2009
Les Grandes Affaires Criminelles de Seine et Marne , 2009
Les Grandes Affaires Criminelles du Tarn-et-Garonne , 2010 avec Gisèle Vigouroux
Les Grandes Affaires Criminelles Crimes Passionnels , 2010
Les Grandes Affaires Criminelles de l’Essonne , 2011 avec Nathalie Michau


Roman
Aux éditions De Borée

L’Œil du goupil , 2016









En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2







Prologue. Des dangers qu’il existe à lire trop tard la nuit



Vendredi 23 février 1849, 1 heure du matin

Se glissant sournoisement par l’interstice séparant le bas de la porte du seuil, un souffle brusque à la température polaire fit vaciller la flamme de la bougie, l’éteignant presque.
– La peste soit de ce temps…
Assis à sa table de travail, le nez baissé vers un opus aux pages jaunies, Lucien Descours se pelotonna encore un peu plus dans son vieux manteau de fourrure. Ses vieux os supportaient de moins en moins bien les périodes hivernales, mais il n’avait pas l’intention de se coucher de sitôt. N’ayant jamais eu la foi chevillée au corps, il profitait de chaque matinée, y compris celle du dimanche, jour chômé afin de permettre aux crédules de vénérer un bien improbable Seigneur, pour rattraper le sommeil en retard au creux d’un ancestral et pourtant confortable lit de plumes. Abandonnant avec dépit quelques trop longues secondes le passionnant récit qui le maintenait éveillé si tard, il lança un regard sévère vers la vitrine qui l’isolait – oh, bien mal, il fallait l’admettre – de l’extérieur et de son atmosphère tourmentée. Un vent glacial balayait la rue de la Vieille-Lanterne. À l’instar de toutes les venelles entourant l’ancienne église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l’endroit n’était déjà guère plaisant en plein jour, trop sombre, trop froid, même l’été à midi. Alors que dire d’une nuit de nouvelle lune d’hiver ? Nul ne risquait s’y aventurer, par crainte de quelque mauvaise rencontre… Encore que le promeneur inconscient s’exposerait davantage à glisser sur une plaque de givre et de se briser les deux jambes que de se faire attaquer par un malandrin… Seul un fou pourrait braver la mort en se tapissant dans un recoin de cette rue pour y attendre sa proie.
Pourtant, malgré la réputation sinistre de ces ruelles, Descours s’y trouvait fort bien. Outre le nom qui lui rappelait bien d’agréables souvenirs du temps de sa jeunesse, l’endroit demeurait discret à souhait et la bêtise générale des voisins, braves gens au demeurant mais dépourvus du moindre intérêt intellectuel, faisait que nul ne soupçonnait les trésors dont il était le gardien. Des trésors inestimables pour qui en avait connaissance. Car Descours était libraire. Et son magasin s’appelait La Main de gloire .
Au chaland qui entrait en son échoppe, Lucien réservait toujours un accueil poli, bien que sans excès de courtoisie, et surtout, surtout, un service rapide, encore que « rapide » fût un mot bien mièvre pour désigner la célérité dont il faisait preuve. Il proposait à la vente des ouvrages récents, les romans populaires à la mode de Balzac, Dumas ou Hugo, des essais, des documents aux thèmes aussi variés que la justice, la médecine, la philosophie, l’essor du chemin de fer, la zoologie… Tout ce monde d’informations se présentait dans un apparent capharnaüm qui aurait effrayé le moins maniaque des bibliophiles. Les livres s’entassaient sur les rayonnages, qui eux-mêmes couvraient trois des quatre parois de la pièce, du sol de pavés de brique mal joints au plafond de bois noir. En outre, ceux qui n’avaient pu trouver place sur les étagères formaient des tas, certains hauts d’une toise, qui tenaient en équilibre par miracle, au point de se prendre pour les rivales parisiennes du campanile de Pise…
L’allure de ce fouillis déroutait plus d’un visiteur mais, après presque quarante ans de présence, le maître de céans, lui, n’avait aucune peine à s’y repérer. Sitôt averti des desiderata du lecteur, Descours se rendait sans la moindre hésitation au bon rayon et extrayait au grand jour – un bien grand mot, vu l’obscurité ambiante qui régnait à toute heure dans la librairie –, dans un inévitable nuage de poussière fleurant l’encre sèche et le vieux papier effrité, le livre adéquat. En quelques gestes, la transaction était achevée. Le client repartait, subjugué par le don de vélocité du commerçant. Et ce dernier, à nouveau seul, comptait et notait les sous qu’il récoltait de ces ventes express.
C’était là l’une de ses vanités : arriver à satisfaire le lecteur sans jamais y faillir et parvenir à ce qu’il ne reste dans sa boutique que trois minutes, montre en main. Descours détestait perdre son temps. Rien de plus ennuyeux qu’un client qui serait entré par hasard, fouinant pendant des heures, dénaturant le désordre ordonné des lieux, pour s’en aller sans avoir fait le moindre achat. Non, il n’en était pas question. C’est pour cette raison qu’il n’avait pas installé d’enseigne. C’était également pour ça qu’au lieu de frotter sa devanture de façon à la rendre propre et éclatante, donc attractive, Lucien la maculait de suie, laissant à peine assez de transparence pour permettre au soleil de pénétrer un minimum sur les fragiles étalages de papier. Les quidams, trompés par l’apparente crasse de l’échoppe, ne se donnaient jamais la peine de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ainsi, pour entrer à la librairie du 12 rue de la Vieille-Lanterne, il convenait d’abord de savoir qu’elle existât. C’était parfait. Seuls les gens épris de lecture en avaient connaissance et se passaient le mot ; les clients n’étaient donc pas à faire le pied de grue pour y entrer et les affaires demeuraient florissantes.
Car, parfois, la porte d’entrée laissait passer de tout autres clients. Hommes ou femmes, ceux-là ne se déplaçaient jamais sans disposer d’une belle somme de pièces d’or, richesse qu’ils dissimulaient sous les vêtements bourgeois aux coupes les plus sobres et sévères. Lucien connaissait chacun d’entre eux par son nom et n’en conservait aucune trace écrite, ou presque. D’une part, toujours par cet esprit de discrétion, d’autre part, parce qu’en cas de souci ces clients d’exception ne devaient pas, ne pouvaient pas être trahis. Il était bien question d’un trafic dans la librairie. D’un trafic de livres rares. Et précieux, voire inestimables.
Lucien Descours n’avait pas un gros effort de mémoire à faire pour se souvenir de sa première « affaire »… C’était cinquante ans plus tôt. Il n’était alors qu’un adolescent mince et prétentieux, rôdant la faim au ventre et la rage au cœur. Natif de Belleville, livré à lui-même depuis la mort de ses parents saltimbanques, enfui d’un orphelinat crasseux après un séjour bref et atroce d’un mois où il avait été battu chaque jour par ses camarades plus âgés, Lucien ne supportait pas de vivre comme un mendiant ; il s’était donc fait voleur et ne manquait pas de talent en la matière. Loin de fouiller les poches dans la rue, son activité était celle du cambrioleur. Magasins, maisons particulières, entrepôts : tout endroit susceptible d’abriter des biens pouvait être son terrain de chasse. Argenterie, bijoux, denrées, ses revenus provenaient exclusivement de la revente de son butin. Une partie d’entre eux allait curieusement dans l’achat de livres en mauvais état, tout cornés, déchirés ou souillés. Depuis qu’un maître d’école lui avait enseigné la lecture, Lucien était passionné par la chose écrite. Et ce fut son goût pour les livres qui le « perdit ». Tout du moins dans sa carrière de cambrioleur.
Un soir de lune rousse, il était arrivé, au prix d’intenses acrobaties dont il frémissait encore en s’en rappelant, à pénétrer dans la maison d’un grand bourgeois via les combles. La nuit régnait, domestiques et maîtres dormaient du sommeil du juste, et c’est à pas de loup que le jeune voleur avait traversé escaliers et couloirs à la recherche de quelque bureau à fracturer, avec pour seule lumière celle de l’astre nocturne… Un bruit de porte qui s’ouvre l’avait fait se cacher dans la première pièce venue. Et le garçon était resté béat d’admiration. C’était la bibliothèque et, visiblement, le propriétaire n’était pas du genre à prendre le livre à la légère. Sous le clair de lune, il pouvait voir des reliures brillantes de cuir poli, entretenu et nourri avec soin. Faisant quelques pas sur la pointe des pieds, il saisit un ouvrage au hasard et commen çait à peine à le feuilleter quand le bruit d’un pistolet qu’on arme le figea sur place.
– J’ignorais qu’on pût apprécier la lecture quand on est un maraud.
La voix provenait d’un grand fauteuil Voltaire, situé non loin de la croisée, dans le recoin le plus sombre de la pièce. Lucien ne sut que balbutier :
– Ne me tuez pas.
– Une supplique ? Sais-tu que c’est là le premier pas vers la mendicité ? Or je gage que tu n’as pas l’intention de vivre de l’aumône… Sans cela, tu ne serais jamais entré chez moi pour me dévaliser.
– Je ne cherche qu’à me nourrir.
– Et pour cela, tu entres dans une bibliothèque ? Ici, il ne s’agit que de nourriture spirituelle, mon fils. Les cuisines, que je sache, se situent peu aux étages.
– Qu’allez-vous faire de moi ?
– En voilà une question digne d’intérêt. Oui, au fond, que compté-je faire de toi ? Je pourrais t’abattre ici même. Cela passerait pour un acte de défense, bien excusable de ma part. Je pourrais également t’assommer et te livrer à la police. Sais-tu qu’il n’y a pas deux mois on a exécuté un valet qui avait dérobé deux mouchoirs en soie à l’une de mes connaissances ? Mais avant de prendre une décision, je vais te poser quelques questions.
– Pourquoi ?
– Parce que je tiens une arme et que je vise ton œil droit. Tu ne me vois que mal. Moi, je te distingue fort bien et, à cette distance, je puis même te faire sauter le crâne sans risquer de tacher la couverture de mes livres. Donc tu vas répondre, ensuite j’aviserai. Quel âge as-tu ?
– Seize ans.
– Bel âge. Tu voles depuis longtemps ?
– J’ai commencé juste après Thermidor.
– Et tu t’es déjà fait arrêter ?
– Jamais.
– Cinq ans donc, que tu échappes à la justice ?
– Oui.
– Je présume que tu es fier de cela ?
– …
– Oui… ou non ?
– Oui.
– Et si je t’offrais une chance ?
– Une chance ?
– Une chance d’éviter la mort.
– Qu’attendez-vous de moi ?
À ces mots, l’homme s’était levé, grand, mince mais imposant, la main toujours crispée sur la crosse de l’arme, le canon dirigé vers le jeune voleur.
– Échange de bons procédés, mon garçon. Me comprends-tu ?
– Pas vraiment, maître.
– M’appeler maître est déjà une preuve que tu as compris que ton salut viendrait de ton obéissance.
Il ne se rappelait pas mot pour mot les paroles qu’ils échangèrent par la suite. Mais l’essentiel fut dit et, pour résumer l’aventure, ce soir-là, pour la première fois, Lucien s’était vu chargé par une tierce personne de commettre un vol. Il devait, la nuit suivante, s’aventurer dans un autre hôtel particulier situé à mille pas de là pour y dérober un livre. Rien d’autre.
– Il t’est interdit de prendre autre chose que le livre. Rien, tu m’entends ?
– Pourquoi donc ?
– Perds aussi cette fâcheuse habitude de poser des questions inutiles. Sache juste que, si j’apprends que tu as volé autre chose, je saurai m’arranger pour qu’aucune trace ne puisse faire remonter jusqu’à moi. Je dis aucune trace. Pas même ton existence en ce monde. Pas besoin de procès ou de bourreau. Je te tuerai de mes propres mains.
Sitôt après cette terrifiante promesse – à laquelle, en son for intérieur, Descours se jura d’être fidèle –, son « employeur » lui avait procuré un étrange objet de forme cubique. Ce n’était rien d’autre qu’une lanterne sourde, assez menue pour permettre à son porteur de voir sans être vu. Mais ce ne fut pas le mot que le maître employa.
– Voici ta main de gloire, mon garçon.
– Main de gloire ?
– Oui. Prends-en soin. Ce sera à plus d’un titre ta meilleure amie et ton outil de travail.
– Pourquoi ce nom bizarre ?
– Le Petit Albert nous dit que la meilleure lanterne qu’un voleur puisse utiliser est composée d’un bougeoir fait de la main tranchée d’un autre voleur mort pendu, supportant une chandelle moulée dans la graisse du même supplicié. Seul le porteur de ce fanal peut profiter de la lumière qu’il dégage. Ce qui n’était qu’une légende existe désormais grâce aux progrès de la technique, et ce par des méthodes moins diaboliques et surtout moins répugnantes…
De fait, Lucien s’était rendu compte de l’utilité et de la valeur de ce cadeau le soir même. Rien de plus facile que de s’aventurer dans les corridors en silence quand on disposait de cette lueur comme alliée ! Suivant les indications fournies par le « maître », il n’avait pas perdu de temps et avait fait main basse sur le livre demandé, dont il ignorait tout, le titre comme l’auteur. C’est en rasant les murs qu’une fois ressorti il avait regagné la chaleur de la bibliothèque de son commanditaire, lequel avait tendu les mains en avant avec une expression extatique sur le visage pour recevoir l’ouvrage. Il le caressa, le serra contre son cœur, tel un enfant avec un jouet neuf, et laissa ses pensées vagabonder quelques minutes avant de revenir à la réalité et de considérer l’adolescent qui lui faisait face, bras croisés dans le dos, plus docile qu’il n’aurait pu l’imaginer.
– Sais-tu ce que tu m’as apporté ?
– Non, maître.
– C’est la première impression de la Commedia de Dante… 1472. Ce livre a plus de trois cents ans…
Lucien, qui avait déjà entendu ce nom, répondit sans hésiter :
– La Divine Comédie ?
Le maître regarda sa jeune « recrue » avec un mélange de surprise non déguisée et d’appréciation.
– La Commedia , garçon. La Commedia … Ce n’est qu’en 1555 que Dolce l’a rebaptisée Divina , en se fiant aux dires de Boccace. Depuis, chaque éditeur a cru bon de reprendre le terme en oubliant la simplicité du titre premier. Cependant, il s’agit bien du même texte.
Avec le chef-d’œuvre de Dante, Lucien avait racheté sa vie. Par la suite, le « maître » avait requis ses services bien des fois. Presque chaque semaine, pour être franc. Et jamais Descours n’avait plus eu à travailler à titre gratuit. La première bourse qui avait récompensé ses larcins ne contenait pas moins de cinquante pièces d’or. Et il y en avait eu tant d’autres… Assuré de pouvoir se nourrir et se loger – d’autant qu’il lui était permis de « piller » les réserves alimentaires de l’hôtel de son maître aussi souvent qu’il lui plaisait –, le garçon avait consacré une partie de sa fortune à s’instruire. Le respectable étudiant en langues mortes qu’il était devenu le jour continuait la nuit à jouer les chats de gouttière, toujours à la recherche d’un livre ancien, rare et précieux… Puis, au bout de huit ans de cette existence, Descours, involontairement pris dans une bagarre de taverne, avait reçu une volée de coups de gourdin qui lui avait laissé un souvenir cuisant : outre une myriade de contusions, deux coups plus violents que les autres lui avaient brisé le tibia en trois. Il était jeune et son os se ressouda vite, pourtant il lui fallut se rendre à l’évidence. Son adresse et son agilité qui faisaient merveille dans ses sorties illicites et nocturnes n’étaient désormais plus que choses du passé. Par bonheur, son maître lui avait, une fois encore, apporté la solution.
– Tu es invalide, soit. Mais ton esprit ne l’est pas… À moins que… aurais-tu des états d’âme ? Ta conscience te jouerait-elle des tours ?
– Que non pas, maître.
– J’en suis ravi. As-tu dans tes amis des voleurs comme toi ?
– Oui, plusieurs. Je les cache, car Germaine, ma mie, ne les apprécie guère.
– Sont-ils aussi doués que toi ?
– Je dirais que oui.
– Fort bien. Voilà ce que tu vas faire.
Ce fut avec dans la poche le poids délicieux d’une bourse énorme, débordante d’or, que Lucien était allé faire l’acquisition de sa librairie. Suivant les conseils de son protecteur, il avait choisi une bâtisse point trop remarquable dans une rue point trop passante. À la fois en hommage à la ruelle où l’immeuble était sis, et en souvenir de son premier luminaire de voleur « salarié », le jeune homme n’avait pas cherché bien longtemps le nom de baptême de son commerce. Le maître s’était promis de lui fournir des clients. À charge pour lui de parvenir à trouver les livres réclamés.
Descours avait appris petit à petit à déléguer : il était devenu le chef d’une bande de malfaiteurs qui ne s’en prenaient qu’aux livres. La maxime de leur association se résumait en trois mots : Silentium est aureum . Curieusement, parmi les larcineurs, pourtant souvent trop bavards pour leur propre salut, aucun n’avait failli à cette loi du silence. Sans doute étaient-ils impressionnés par la réussite de leur compère au sein de la malhonnêteté… De plus, les affaires qu’on leur commandait étaient non seulement rentables mais aussi de tout repos. Les vols de livres s’espaçaient suffisamment dans le temps pour ne pas éveiller les soupçons de la police, et même l’intéresser au fond.
Alors, quand un membre de la bande se faisait pincer pour un autre délit, rien ne filtrait au sujet de La Main de gloire .
C’est ainsi que, depuis quarante années, Lucien était l’un des libraires les plus riches de Paris, bien que rien dans son allure ne le laissât penser. Vêtus d’oripeaux, lui et son épouse Germaine résidaient au milieu d’un fatras absolu de papiers où une chatte n’eût pas retrouvé ses petits et au milieu duquel se dissimulaient des pièces uniques. Partant du principe qu’on ne se cache jamais aussi bien que dans la foule, M. Descours s’était bien gardé d’isoler ses « trouvailles ». Au contraire, il les laissait bien en vue, au milieu de mille autres livres à la valeur moindre, diamants dans un bac d’anthracite, en prenant garde de les épousseter une fois par jour, ce qui faisait voler des nuages de balayures et lui occasionnait des accès de toux dignes d’un catarrheux.
– Diable !
Un nouveau courant d’air souffla pour de bon la flammèche et plongea la pièce dans l’obscurité presque totale. Cette fois, cela suffisait. Lucien croyait aux caprices du destin. Si la bougie s’était éteinte, c’est qu’il était temps d’aller se coucher. Soit. À tâtons, il chercha le petit pot de terre. Il en sortit l’un des nombreux morceaux de ficelle qui lui servaient de marque-pages et le glissa dans le livre. Il reprendrait sa lecture dans la journée. Il n’y avait pas lieu d’être pressé. À pas prudents, se fiant à sa connaissance parfaite de l’endroit, il s’avança vers l’escalier qui grimpait aux étages, dans ses appartements privés. Sitôt arrivé dans le couloir, il quitta ses chaussures et poursuivit sa marche sur ses bas de laine. Autant la librairie était poussiéreuse et dépourvue de tout ordre logique, autant le logis des Descours, par la volonté sans faille de Germaine, était propre et reluisant. Le sol était d’un parquet onéreux, payé à prix d’or – grâce à un original de William Shakespeare emporté au nez et à la barbe d’un baron –, et il était interdit à quiconque de le fouler d’un pied chaussé, pas même au maître de céans. L’entêtement de son épouse à conserver sa maison dans la netteté la plus complète dépassait Lucien, mais il s’était résigné à cette maniaquerie. Dame, il le fallait bien, sous peine qu’elle ne lui fasse vivre un enfer… Et puis elle brillait par d’autres qualités. Jamais elle n’avait insisté pour savoir qui était le généreux bienfaiteur qui leur avait permis de vivre si bien. Jamais elle ne touchait aux livres ni ne se permettait la moindre critique sur l’état de saleté du magasin. Cela valait bien qu’on lui laissât faire du logis ce qu’elle voulait.
Le sol, ciré de frais, craquait à peine sous le pas du libraire. Encore quelques instants et, après avoir satisfait un menu besoin, il pourrait se couler sous l’édredon. La pensée le fit sourire de contentement… une expression réjouie qu’il abandonna sitôt la porte de la chambre poussée, quand il éprouva à la suite une série de sensations toutes aussi peu agréables les unes que les autres.
D’abord, le frisson éprouvé le rendit perplexe. Comment pouvait-il faire aussi froid dans cette chambre ? La cheminée ne contenait, il est vrai, plus qu’un épais tapis de braises qui rougeoyaient encore. Leur incandescence était suffisante pour chauffer une pièce somme toute réduite, sauf si la fenêtre était ouverte… ce qui était le cas. Pourquoi Germaine avait-elle eu une idée si saugrenue, en cette période hivernale ? Certes, cette croisée ne donnait jamais que sur une cour, mais les quais de la Seine étaient si proches de leur maison que l’humidité glacée du fleuve déposait du grésil aussi bien sur le pavé que sur les façades.
Puis le silence l’inquiéta. En prenant de l’âge et du poids, Mme Descours s’était mise à ronfler. Le bruit nocturne n’était pas assourdissant, mais bien présent, et Lucien s’y était habitué, au point de se fier au rythme de la respiration de sa compagne pour s’endormir, comme si elle lui fredonnait une berceuse. Sauf que là, point de ronflement, point de flux et de reflux d’air régulier…
Enfin, la moiteur qui imbiba ses chaussettes lui arracha un cri. La condensation, sans nul doute, provoquée par le mélange brusque du froid extérieur avec la touffeur de la chambre à coucher… Celle-ci avait tendance à s’appliquer au plafond, non sur le sol. De plus, l’eau était tiède et même gluante. Un bref instant, Lucien eut l’impression de marcher dans une flaque de miel ou de colle à papier. Puis une bouffée remonta dans ses narines, et il eut un haut-le-cœur. Il sut aussitôt ce dont il s’agissait. Pas de miel, pas de colle…
L’odeur, c’était celle du boudin dont il raffolait, celle des échoppes de boucher qui foisonnaient jadis dans le quartier…
L’odeur, c’était celle du sang en train de coaguler.
Il imagina aussitôt le pire, se doutant d’être dans le vrai. Il voyait Germaine se réveillant, victime d’un malaise, ouvrant la fenêtre pour chercher à respirer l’air froid, mais le remède étant pire que le mal, faisant une syncope et tombant sur quelque meuble, ou pis encore, sur la vitre, s’ouvrant le crâne ou le bras sur une arête acérée, se mutilant peut-être mortellement… L’imbécile qu’il était ! Il aurait dû s’affoler davantage en ressentant le courant d’air ! Il aurait dû prendre la bougie pour remonter ! Il aurait dû remonter plus tôt ! Dans l’obscurité complète et la panique, il ne pourrait se fier qu’à ses mains pour tenter de retrouver son épouse qu’il devinait sans le moindre doute inerte et ensanglantée, dans la ruelle de leur lit conjugal.
Ce fut alors qu’une main gantée de cuir se plaqua sur sa bouche, et il sentit quelqu’un déposer un rapide baiser sur sa joue mal rasée. La stupéfaction et la peur l’envahirent, tandis qu’une voix aussi douce que vénéneuse – et aux accents familiers – lui glissait à l’oreille :
– Aeternum vale .
Au niveau de son cou, il perçut alors une pression métallique, puis un rapide mouvement latéral, un bref courant d’air suivi d’une chaleur étonnante, ruisselante, qui commença à lui dégouliner avec lenteur le long du torse, le recouvrant tel du sucre fondu sur un marron. Il ne respirait plus que par saccades, et chaque inspiration provoquait une nouvelle vague humide et tiède sur sa poitrine. Il ne se sentait pas si mal que ça, au fond… Il se sentait même de mieux en mieux. Oui, c’était sûr : il n’y avait rien de bizarre à cela. Il était dans son lit, en train de rêver ! Quel sot de s’alarmer pour si peu ! La chaleur qui le recouvrait peu à peu n’était autre que la transpiration causée par l’action combinée de l’énorme couette d’oie, la présence de Germaine à ses côtés, sans oublier la cheminée. Quant à cette douleur au cou… ma foi, tous les vieillards de son âge ont toujours mal quelque part, alors pourquoi pas là ? Et puis, béante, comme un passage secret sur un monde de ténèbres inconnues, il y avait cette fenêtre ouverte, en plein milieu de l’hiver…
Non, vraiment, il n’y avait que dans les rêves que les gens pouvaient être assez fous pour citer Ovide en embrassant et en ouvrant la gorge aux vieux libraires.







Chapitre premier. Des agréments et des désagréments d’une soirée mondaine




Sous le ciel d’un noir d’encre, la place Vendôme brillait de mille feux. Ce n’était pas là une exagération. Outre l’éclairage public au gaz, lampions et flambeaux illuminaient l’immense quadrilatère, en particulier l’entrée de l’hôtel de Gramont 1 , théâtre de la réunion dansante dont le Tout-Paris parlait depuis plus de deux mois.
À ces flammes, il fallait ajouter d’autres lueurs. Il y avait tout d’abord des éclairs minuscules, point dus au temps, car pas un nuage n’apparaissait à l’horizon. Ce n’était là que petites étincelles, provoquées par les sabots ferrés des chevaux quand ceux-ci heurtaient le pavé. Le froid vespéral était vif mais sec, et la Seine, ce soir-là, s’était abstenue de faire monter de son lit son usuel tapis de brume givrante qui transformait les pieds, même les mieux chaussés, en douloureux blocs de marbre. Une chance, surtout en considérant les tenues que portaient les convives qui descendaient en un flot presque ininterrompu des fiacres et des cabriolets.
Il y avait ensuite les flammes, ténues et pourtant évidentes, qui sortaient des yeux verts – tirant alors sur le jaune – de Léandre Lafforgue. Surveillant, un peu par désœuvrement, les allées et venues de ce beau monde décidé à se faire remarquer au bal, le Goupil fulminait. Il eût adoré devenir transparent, ou bien s’intégrer au mur auquel il était adossé pour n’en plus sortir. Jamais il ne s’était senti si grotesque de toute son existence. Comment diable René, son estimé et inestimable grand-père, avait-il pu s’affubler de pareilles défroques sans mourir sous le poids de la honte ? La mode était une notion assez étrange pour le jeune homme, mais là résidait l’un des rares inconvénients de son poste d’agent présidentiel : celui d’être présent sans délai pour répondre aux volontés de son maître, Charles Louis Napoléon Bonaparte, le prince-président. Et le bal costumé qui se tenait à cette heure ne souffrait pas l’absence du chef de l’État. Léandre regardait sa montre avec régularité. Il avait été prié – par le secrétaire du Président – de se présenter là dès 7 heures du soir. Il était 8 h 30. Évidemment, le nouveau statut de Bonaparte l’empêchait d’être aussi ponctuel que le prince l’eût souhaité – il était sans cesse entouré de quémandeurs aux requêtes diverses et variées dont il lui était difficile de se débarrasser. Et puis maintenant, il ne vivait plus dans l’hôtel voisin, demeurant au palais de l’Élysée, où le gouvernement avait décidé de l’installer dès le 12 décembre. Un geste dicté par la nostalgie, sans doute : après tout, ses oncles Murat et Napoléon n’y avaient-ils pas vécu eux aussi ?
En attendant, Léandre avait l’impression que le monde entier allait, le croisant, le montrer du doigt et l’accabler de ridicule. Quelle idée de s’attifer de la sorte !
Quiconque aurait franchi, ignorant, les portes de l’hôtel de Gramont ce vendredi-là aurait cru entrer dans un rêve, un voyage impossible et temporel, qui l’aurait conduit sans s’en rendre compte à faire un bond en arrière de cinq décennies au bas mot. Car tous les gens qui se pressaient ce soir-là sur les sols brillants, sous les dorures de la prestigieuse demeure, tous sans exception portaient des vêtements surannés, qu’on eût dits du plus grand chic en 1795, sous le Directoire. Oui, depuis la tombée du jour, la place Vendôme était devenue le royaume des Incroyables et des Merveilleuses. Le maître mot de la soirée était excentricité, et cela était encore un terme bien poli.
D’abord, les femmes, malgré le froid pénétrant, n’hésitaient pas, en dépit des habituelles convenances, à se montrer en des tenues légères… très légères. Connaissant son histoire, Léandre savait que les précieuses qui hantaient les salons de Barras et de Thérésa Tallien se référaient volontiers, pour tout et n’importe quoi, aux modes gréco-romaines, y compris en ce qui concerne l’habillement. Les tuniques étaient donc souvent inspirées de celles portées par les peuples des sept collines et baptisées de noms pompeux et mythologiques. On s’habillait ainsi à l’Athéna, à l’Aphrodite… Robes moulantes à l’excès, sandales à la spartiate garnies de perles et de rubans, bagues aux orteils, perruques à chignon laissant la nuque dégagée, cheveux frisés comme moutons coiffés ou non de capelines gigantesques, réticules : les femmes qui défilaient devant le Goupil n’auraient pas déparé dans les salons de Juliette Récamier. Il fit une discrète grimace devant certaines d’entre elles, qui avaient de loin passé l’âge et le physique pour s’accoutrer ainsi. Il se demanda avec malice si la plus âgée d’entre elles n’avait pas personnellement connu cette époque et adopté cette mode dans sa jeunesse.
Si les femmes cherchaient à rivaliser d’audace dans l’art de s’habiller – ou plutôt de se déshabiller –, il n’en était pas de même chez les hommes. Ils avaient tous l’air souffreteux. Ils revêtaient, pour la plupart, des habits à grands godets et de couleurs sombres, qui n’avaient rien d’extraordinaire : on ne remarquait presque que du noir, du brun et du bleu nuit. Ces redingotes étaient curieuses : d’apparence trop petites pour leurs propriétaires, elles étaient à la fois courtes et à si larges collets que ceux qui les portaient paraissaient bossus. Des culottes assez moulantes et plutôt mal taillées dans du velours noir leur donnaient une démarche cagneuse, et les bas chiffonnés ajoutaient au côté volontairement négligé de l’allure. Autour du cou, une cravate, souvent de soie blanche, les obligeait à porter le menton haut, comme s’ils contemplaient les autres avec morgue, et donnait l’impression qu’ils dissimulaient quelque plaie à la gorge… En joignant à cela des bicornes ou des chapeaux claque immenses et des souliers aussi pointus que les poulaines chères aux temps médiévaux, on imaginait mal qu’on osât, un demi-siècle plus tôt, paraître en public sans essuyer des cascades de rires railleurs. Mais cela n’était pas tout. Partant du principe que la distinction se reconnaît dans les détails, ces messieurs allaient plus loin encore. Anneaux d’or aux oreilles et lorgnons à manche n’étaient qu’une partie de cette débauche d’évident mauvais goût. Le Goupil, stupéfait, avait vu certains de ces hommes, qu’il connaissait et tenait pour des personnes austères, arborer eux aussi des perruques assez cocasses, rabattues aux tempes, ce qu’on appelait « en oreilles de chien ». Ceux qui avaient les cheveux longs les avaient tordus en cadenettes… Tous, cependant, laissaient la nuque nue, taillée au rasoir, en hommage apparent à ceux de leur rang qui avaient péri lors des folies de la Grande Terreur sous le couperet de la guillotine. Par aubaine, aucun n’avait poussé le vice jusqu’à porter à la main le gourdin que leurs prédécesseurs employaient pour rouer de coups leurs ennemis jacobins et qu’ils avaient baptisé avec dérision leur « pouvoir exécutif ».
Le pire, aux yeux du jeune homme, c’était la façon de parler adoptée par les invités, réinstaurée pour l’occasion.
Sitôt informé du caractère particulier de cette soirée par le président Bonaparte, Léandre avait protesté. Passer pour un idiot sur le plan vestimentaire lui était désagréable ; passer pour un idiot, intellectuellement parlant, intolérable. Non, il n’adopterait pas, pas même pour une soirée, la déplorable manière de s’exprimer propre aux Incroyables et aux Merveilleuses, ce zézaiement idiot et surtout cette suppression de la lettre « r ». Historiquement, ces précieux ridicules refusaient de prononcer la première lettre de ce mot honni : « Révolution ».
Léandre semblait si fâché que Bonaparte en avait ri et l’avait autorisé à se dispenser d’accent… mais pas de costume.
Le Goupil était un garçon entêté. Il avait donc traduit l’ordre à sa manière. Si les Incroyables préféraient les couleurs sobres, pas question pour lui de s’y soumettre. Il fit donc appel, par le biais de son oncle Constant, à un tailleur de ses amis qui accepta de lui préparer une redingote, certes aussi ridicule que les autres… dans le tissu prune qu’il affectionnait tant. Au moins donnerait-il un minimum de personnalité à son allure. La chose ne passerait sans doute pas inaperçue mais le risque à prendre était bien réduit en vérité.
Ce fut d’ailleurs la première remarque que lui fit Bonaparte en descendant de véhicule.
– Ah, Goupil… Je vois que même pour un soir vous ne renoncez jamais à vos goûts pour le violet épiscopal et la pourpre cardinalice !
– J’avoue, monsieur, répondit l’agent en s’inclinant. Je suis un être des plus prévisibles.
– Ma foi, quelle importance ! Vous apporterez une note imprévue de couleur vive dans cette nuée fade. Êtes-vous là depuis longtemps ? Dieu ! dit-il en regardant sa montre. Une heure et demie !
– Peu importe, monsieur, je suis à vos ordres, même par temps froid, répondit le Goupil en exagérant le claquement de dents d’un homme plongé dans l’eau d’un lac polaire.
– Brave garçon ! Nous n’en sommes pas moins en retard. Allons, ne vous faisons pas rester statue de glace plus longtemps… Rentrons.
S’il se garda d’en faire mention, sens de la hiérarchie oblige, Léandre constata que le Président, lui, s’était dispensé de s’affubler de ces déplorables défroques, comme il était pourtant requis dans l’invitation. Là était l’exigence du maître de maison et organisateur de la soirée, Jacques Lazare. De toute évidence, il ne lui en tiendrait sans doute pas rigueur ; qui eût osé en faire le reproche au chef de l’État ?
Ce fut donc deux pas en arrière par rapport à son maître que le Goupil fit son entrée au Bal des muscadins 2 .

***

Se frayant sans encombre un chemin dans l’antichambre de l’hôtel, Président et agent débouchèrent en quelques pas dans la salle principale du rez-de-chaussée où étaient accueillis les convives. La première réaction du jeune Gascon en y pénétrant fut le silence. La bouche à demi ouverte, comme un idiot du village, il resta quelques minutes à fixer l’ensemble, comme perdu par tant de faste et de beauté. Trop d’admiration pour deux yeux… La salle de bal donnait l’impression d’être construite pour des géants, tant elle était vaste et haute. Cependant, à la différence de bien de lieux dont les concepteurs avaient vu trop grand, l’endroit était chaleureux. Il n’existait pas meilleur terme.
Très vite, le Goupil se reprit. En professionnel de la sûreté et de la sécurité, il concentra d’abord ses observations sur des points d’apparence anodine. Il ne vit aucun service d’ordre particulier – « et pour quoi faire ? », se dit-il. Chaque convive de moyenne importance allait venir avec quelque homme de confiance tel que lui-même –, puis remarqua avec plaisir que plusieurs fenêtres avaient été huilées et déverrouillées pour l’occasion, prêtes à livrer accès aux personnes présentes en cas de catastrophe. Il pensa au feu et leva le nez vers les candélabres du plafond. Les lustres étaient retenus par des cordes neuves : en passant la main sur l’une d’elles, il constata qu’elle était d’une exceptionnelle solidité. Encore une bonne chose.
De plus, les cheminées allumées étaient savamment camouflées par des haies de bronze imitant à s’y méprendre des buissons dorés, chose accentuée par le jeu de lumière des flammes sur le métal doré. Outre l’aspect décoratif, cela interdisait à quiconque de s’approcher trop près des brasiers… Une sage décision s’il en était : qui pouvait en effet savoir ce qu’il pouvait advenir au cours d’une soirée où l’alcool coulait à flots ?
Léandre se souvenait d’une information tragique que lui avait lue dans la presse, peu de temps auparavant, Davezac, le cuisinier de son oncle Constant. Au soir d’une première théâtrale très réussie, les acteurs étaient allés fêter leur succès chez l’un d’eux, lequel avait excentriquement établi ses quartiers dans les combles aménagés d’un bel immeuble. Durant les festivités, une comédienne, toute réjouie et particulièrement prise de boisson, s’était mis en tête d’admirer la vue en grimpant sur le toit et en se dirigeant vers le sommet de ce qu’elle pensait être un campanile… Ledit campanile n’était autre qu’une cheminée élaborée donnant dans un commerce de blanchisserie situé au niveau de la rue. Un trou béant engloutit donc l’infortunée. Il avait été difficile de dire ce qui avait causé la mort de l’actrice : la chute terrifiante dans ce goulot sans lumière ou bien le plongeon dans une des cuves d’eau bouillante qui se trouvait au bout ? L’état du corps, une fois repêché, n’avait pas permis de le déceler avec certitude…
Tout danger accidentel semblait avoir été pris au sérieux. Il s’adonna dès lors au plaisir de l’observation détendue. Et il y avait de quoi faire. Quoi qu’il vît, il ne put constater la moindre faute de goût. Les boiseries étaient lustrées de façon à donner un cachet confortable à l’ensemble. Les couleurs des murs et des tapisseries étaient vives et sobres à la fois, invitant à la joie sans provoquer d’indésirables excitations. Faisant face à la paroi de croisées donnant sur la place Vendôme, trois longues tables portaient de quoi restaurer et abreuver la moitié des habitants de Paris. À l’opposé de l’endroit où il se tenait, devant un mur tendu de rideaux de velours bordeaux, une estrade démesurée, haute d’une toise, accueillait un orchestre de dix personnes qui interprétaient avec entrain quelque air aux sonorités prussiennes.
Au milieu, une large piste réservée aux danseurs comportait déjà quelques couples d’amateurs qui virevoltaient plus ou moins gracieusement au rythme de la musique. Cependant, la majorité des convives se trouvaient soit au niveau des tables – grandes tables à manger et petits guéridons cernés de fauteuils –, soit devant l’appétissant buffet.
Le Goupil en ressentit quelque humeur. Il détestait les pique-assiette qui semblaient fleurir en ce genre de pince-fesses comme champignons sur bouse fraîche. Mais déjà, guidé par un majordome, Bonaparte s’avançait au milieu des saluts et des révérences. Continuant son travail d’inspection, Léandre suivit le mouvement. Le tour de salle du Président dura une bonne demi-heure avant que celui-ci ne se décide, avec un soupir de satisfaction, à s’asseoir dans le fauteuil qui lui était réservé. Quelques instants plus tard, un assortiment d’amuse-bouches et un verre de vin doré lui étaient servis avec obséquiosité.
Pendant ce temps, l’orchestre poursuivait son concert avec un numéro annoncé par le chef comme étant un allegro de Mozart. Adossé debout à une colonne, un mètre derrière le président de la République, Léandre ne put s’empêcher de faire une moue de mécontentement. Non pas qu’il fût réfractaire à la musique du surdoué salzbourgeois, bien au contraire. Il prenait un plaisir tout particulier à l’écoute de ses œuvres. Il raffolait du son délicat de la sérénade Eine Kleine Nachtmusik et se souvenait d’un soir exceptionnel à l’opéra du Capitole où René, son grand-père, l’avait conduit pour y voir Don Giovanni . La mémoire du Commandeur entrant dans la maison de l’impénitent séducteur le poursuivait encore, de même que la prodigieuse voix de basse de l’interprète… C’était là le genre de soirée qu’il ne lui déplairait pas de revivre dix, et même cent fois.
Prenant une inspiration, il se familiarisa avec les variations et finit par identifier un air extrait des Nozze di Figaro . Un fort bon choix, au demeurant. Sauf que, depuis son arrivée, Léandre avait pu constater qu’un des musiciens – un des deux violonistes, pour être plus précis – peinait à suivre le mouvement et la ferveur de ses compagnons, et le résultat, sans être inaudible, ce qui eût été un moindre mal, devenait parfois criard, souvent désagréable. En toute discrétion, le jeune homme avait essayé de repérer l’auteur du sacrilège sans y parvenir tout à fait. Le coupable n’ignorait sans doute pas son niveau inférieur et déployait des trésors de comédie pour mimer, en un visage fermé identique à ceux des autres artistes, un air détaché, mitigé de décontraction et de concentration.
Un couac, particulièrement sonore, le fit encore plus plisser les yeux et froncer les sourcils. Au même instant, Bonaparte se retourna vers lui. L’expression plutôt comique du visage révolté de son agent n’échappa pas au prince-président, qui se fendit d’un large sourire.
– Alors, Goupil ? Vous n’êtes pas mélomane ? Ou alors trop, peut-être ?
Le sarcasme était évident, et c’est sur un ton égal que Léandre répondit à son maître :
– J’adore la musique, monsieur, et c’est pour cela que j’éprouve de la souffrance quand on la malmène avec tant de conscience et de régularité.
– Oui, je vous comprends… répondit Bonaparte. Un violon, n’est-ce pas ? J’irais volontiers conseiller à l’organisateur de cette réunion de faire preuve de plus de discernement dans le choix de son orchestre, mais il est déplacé de faire remarquer à son hôte le seul détail incommodant d’une soirée qui se déroule fort bien.
Léandre se garda de répondre. À l’évidence, la soirée se passait bien, mais c’était ainsi, il exécrait les sauteries de ce genre. L’endroit, comme tous les lieux où se pressait ce monde qu’on qualifiait mal à propos de « beau », sentait le mensonge, les rumeurs assassines, les complaisances de mauvais aloi… Les intrigues des grands de ce monde, si l’on devait résumer. Oui, il savait très bien que, par son poste privilégié auprès du prince-président, il serait amené pour des années à côtoyer les représentants du pouvoir politique et financier, les pires comme les meilleurs… C’était l’un des principaux inconvénients de son métier. Ce bouillon de culture de gens trop bien vêtus – ou trop mal, c’était selon –, trop riches, trop méprisants envers les valets, le plongeait dans un violent malaise que la musique discordante achevait de rendre intolérable. Il ne pouvait pas rester ainsi immobile. Bouger lui ferait du bien ; cela ne pouvait être le cas sans l’accord de son maître. Il fit deux pas en avant et se pencha à l’oreille princière.
– Monsieur, me permettez-vous de louvoyer ?
– Allez, Goupil, allez, répondit Bonaparte sans le regarder. Soyez mes yeux et mes oreilles. Et si cela vous est possible, prenez du bon temps, mon jeune ami. L’endroit ne manque pas… d’attraits.
Tout en achevant sa phrase, le chef de l’État fit un imperceptible mouvement du menton vers la salle de bal où tournoyaient, au rythme de la musique, belles dames et gentilshommes. Léandre remarqua sans attendre ce qui avait retenu l’attention de son maître. Évidente comme un flocon de neige sur sol de charbon, une femme à la blondeur de Valkyrie et habillée de voiles blancs transparents dansait en compagnie d’un jeune homme en noir. D’une beauté sculpturale, digne des canons d’une statue de déesse grecque, sa manière de se mouvoir était aussi insolente que la finesse de ses vêtements.
Tout en arpentant la salle, anonyme au milieu de la foule, le Goupil songea, à juste titre, que la dernière personne qu’il avait vue porter des tissus aussi vaporeux était Manon, son amie et épisodique maîtresse. Deux semaines plus tôt, elle s’était rendue un soir en catimini dans sa chambre, sous un épais manteau de fourrure, et, quand elle l’avait retiré, elle portait une espèce de courte toge qui ne cachait rien de ses charmes voluptueux. Bien au contraire, cet habit qu’on eût dit fait d’écume augmentait l’érotisme de sa quasi-nudité et, par la suite, le jeune homme allait garder en mémoire le souvenir d’une séance de caresses haletante et torride…
Malgré ces pensées délicieuses, Léandre s’impatientait. Dans ce bal où il ne trouvait pour l’heure aucun réel intérêt, le temps lui paraissait bien longuet. De plus, il avait soif. Sachant qu’on ne lui proposerait que des alcools divers et variés s’il ne faisait preuve de précision dans sa demande, il arrêta poliment un valet, un grand et robuste adolescent au visage malin qui passait à proximité, portant avec aisance un plateau chargé de flûtes de cristal remplies d’un liquide blanc et pétillant qu’il devina être ce vin de Champagne dont les puissants faisaient depuis peu grand cas.
– Pardonnez-moi, mon ami, vous me voyez en plein désarroi. Serait-il possible d’avoir quelque boisson dépourvue de tout alcool ? De l’eau fraîche me conviendrait fort bien.
Le valet lui fit un petit sourire.
– Si monsieur veut bien attendre cinq minutes, je me charge de lui rapporter ce qu’il désire.
Goupil lui rendit son sourire et, une main posée sur un buste d’empereur romain taillé dans le marbre noir, patienta. Il s’amusa, pour passer le temps, à tenter de reconnaître derrière leurs déguisements les participants de la soirée, de façon plus poussée que celle qu’il avait employée jusqu’alors. Jamais il n’avait rencontré autant de notables et de gens importants réunis dans une seule pièce… L’événement faisait en effet parler de lui depuis des semaines, et quiconque à Paris avait l’ambition d’être ou de devenir quelqu’un caressait l’espoir secret d’y être convié. Il fallait le voir pour le croire ! Ce n’étaient là que banquiers, ministres et hauts fonctionnaires, personnalités des arts… Du beau, du très beau linge, venu s’amuser sans retenue, sous une identité camouflée par les costumes qu’ils arboraient tous. Mais Léandre commençait à avoir une certaine expérience en la matière et, malgré les chapeaux, les cravates et les lorgnons, il n’avait nulle peine à percer les visages à jour. Ainsi, il identifia un ministre, accompagné par une jeune femme qu’il enlaçait avec fort peu de retenue et qui n’était ni son épouse ni sa fille. Là, c’était un diplomate qu’il savait marié de longue date et père de famille, dont la rumeur disait qu’il était plus attiré par les romances socratiques. D’ailleurs, l’ambassadeur dévorait des yeux un autre incroyable beaucoup plus jeune et d’un charisme incontestable même si bien moins coquet. Alcool, festin et séduction formaient un trio redoutable. La soirée, pressentit le jeune agent, allait pour nombre de participants se terminer dans l’orgie.
« Voilà que je me mets à penser comme un vieil ascète », se dit-il en se moquant de lui-même.
Il avait, de fait, sacrifié à Vénus deux jours plus tôt, en compagnie d’une charmante convive de l’auberge de son oncle. Inconnue au moment des hors-d’œuvre, elle avait ri de sa cour et de ses fines – et moins fines – plaisanteries durant le plat de résistance, s’était laissé effleurer main et bras au dessert et lui avait offert sa bouche ainsi que le reste en guise de digestif. Nul nom échangé, nulle promesse de se revoir. Ils avaient cédé à leurs instincts comme on se délecte du moindre plat quand on a très faim et sans besoin d’épiloguer davantage. Un toussotement le tira de sa rêverie.
– Monsieur, me revoici.
Léandre se retourna et vit le jeune valet, toujours aussi aimable et souriant. Cette fois, le plateau qu’il tenait habilement sur sa main droite ne supportait qu’un seul broc de grès, très large, ainsi qu’un verre dont les ciselures, gravées dans de l’or fin, représentaient les armoiries de son propriétaire.
– Je me suis permis malgré tout de vous rapporter quelque chose de plus savoureux que de l’eau.
Posant le plateau sur un guéridon tout proche, il saisit l’anse de la cruche et versa avec précaution un liquide d’un rouge profond dans le verre, avant de tendre le récipient au Goupil qui le regardait, interdit.
– Ah ça ? Pensez-vous donc que je sois une sangsue ?
– Que non pas, monsieur ! Mais je vous en prie, goûtez donc. Vous devriez y trouver quelque surprise.
Intrigué par l’écarlate de la boisson et surtout par l’odeur acide et sucrée qu’elle dégageait, Léandre porta le verre à ses lèvres et en avala une gorgée. Puis une autre, encore une autre… Et au final, il fut désagréablement surpris de découvrir le verre vide.
– Pourriez-vous, mon ami ? fit-il en tendant sa coupe pour une seconde fois.
Stimulé par l’urbanité de cet invité, le valet ne se fit pas prier pour le resservir.
– Bien entendu, monsieur.
– De quoi s’agit-il donc ? J’ai l’impression de boire quelque jus d’agrume, mais celui-ci m’est inconnu.
– Monsieur a raison. Il s’agit d’une orange.
– Une orange ? De cette couleur ? Par quel caprice de la nature ?
– Je l’ignore, monsieur. Je sais juste que mon maître a eu connaissance de ce fruit lors d’un voyage dans une île de la Méditerranée, non loin de l’Italie, et qu’il en fait provision chaque hiver tant il apprécie le jus qu’on en extrait.
– Serais-je en train de piller ses provisions ?
– Oh que non, monsieur, il y en a bien plus que nécessaire. Mon maître nous déconseille d’en proposer de peur de gâcher… Ses invités préfèrent de loin vins et liqueurs, et lui qui ne boit jamais d’alcool est persuadé qu’ils seraient choqués par sa boisson.
– À juste titre. Les gens se méfient bien trop hâtivement de ce qu’ils ignorent. Est-il possible que je garde le broc… et son contenu avec moi ?
– Cela va sans dire, monsieur. C’est d’ailleurs pour cela que je vous l’ai apporté. Si d’aventure vous en désiriez davantage, hélez-moi ou, si vous ne me voyez point, demandez Amédée aux autres domestiques.
– Fort bien, Amédée.
Le domestique vit alors avec stupeur la main de Léandre se tendre vers lui et le visage aimable de son propriétaire l’inciter à la serrer. C’était un évident outrage à l’étiquette… pourtant Amédée n’hésita qu’un bref moment… et fut encore plus enchanté en sentant dans sa paume le contact froid et métallique d’une pièce d’or.
– Merci, monsieur. Merci.
Puis il s’en fut vers une porte dérobée qui menait, à n’en pas douter, vers l’office. Léandre se servit son troisième verre de jus d’orange et le dégusta avec quelques petits claquements de langue tout en poursuivant son travail d’observation, remarquant chaque détail ou presque. Déformation professionnelle, qui allait un peu à l’encontre de ses principes d’autrefois qui prônaient la fiabilité et la confiance envers autrui. Il n’était plus possible de s’y appliquer désormais. Sa formation récente d’enquêteur secret le conduisait de toute façon à interroger les gens qu’il croisait, qu’ils lui soient sympathiques ou antipathiques.
Ici, il n’avait eu nul besoin de jouer la comédie. Cet Amédée lui avait plu : il se doutait d’avoir là affaire à un brave garçon. Certes, un peu bavard sur les habitudes de son maître, en dépit de la discrétion requise par son poste. Léandre ne l’en avait pas moins incité à la confidence, et son amabilité naturelle envers quiconque avait séduit le domestique. Sans doute avait-il trop souvent affaire à des gens qui ne lui adressaient la parole qu’avec morgue, ou bien pas du tout.
– Permettez-vous, monsieur, que je vous accompagne ?
Émanant de sa gauche, une voix chaude et grave venait de rompre le fil de ses pensées et le silence relatif dans lequel il baignait. L’homme à qui elle appartenait désignait de l’index droit le broc.
– Je vous en prie, monsieur. C’est en vérité un délice et il serait égoïste que je sois le seul à en profiter.
Avec un sourire, l’homme s’empara du cruchon, remplit la coupe qu’il tenait dans la main gauche et ingurgita avec un plaisir non dissimulé la moitié du verre.
– Je vois que l’aspect étrange de ce jus ne vous rebute pas, remarqua Léandre.
– Bien au contraire ! J’ai appris à maintes reprises que les choses les plus curieuses ne sont pas toujours les plus abominables. Si je vous disais qu’un jour, dans un pays d’Extrême-Orient, j’ai eu l’occasion de goûter un fruit à nul autre pareil.
– Qu’avait-il de particulier ?
– Êtes-vous familier de ce délice des Tropiques qu’est l’ananas ?
– Sans en être un consommateur régulier, je l’apprécie, oui.
– Ici, je ne vous parle pas vraiment du goût, mais de l’allure. Imaginez une châtaigne dans sa bogue qui aurait la taille d’un ananas.
– Ce serait déjà bien curieux.
– Ce n’est que le début. Représentez-vous la saveur de cette grosse baie comme si vous goûtiez un dessert des plus agréables… Le crémeux d’un excellent flan aux œufs, avec des notes d’amande et de caramel.
– Cela me semble fameux. J’imagine que le tout exhale un parfum de fleurs sucrées et de pain d’épice ?
– Curieux que vous évoquiez son odeur. Mais vous êtes tout à fait dans le faux.
– Alors ?
– Alors, le fruit, qu’il soit mûr ou qu’il ne le soit pas, dégage une puanteur infecte… Un mélange approximatif de vieille régurgitation, de civette, de bas de laine grossière portés durant toute une année et d’oignons avariés 3 .
L’inconnu gloussa face à l’air dégoûté du Gascon.
– Et vous osez l’affirmer délicieux malgré cette pestilence ?
– Jeune homme, le goût et l’odorat sont deux choses bien distinctes. Appréciez-vous les fromages forts ?
– Je les ai en horreur.
– Ah ! fit l’homme, point contrarié par la réponse. Je ne puis donc poursuivre davantage ma comparaison. Moi qui en suis friand, je vous assure que ce qui sent fort n’est pas forcément détestable à déguster…
Il accompagna la remarque qui suivit avec un clin d’œil appuyé.
– … sauf quand il s’agit de femmes.
Léandre, surpris par la verdeur de la boutade, ne put s’empêcher de rire aussi et leva son verre.
– Monsieur, permettez-moi de vous saluer et de trinquer avec vous aux saillies que nulle femme ne saurait entendre !
– Nous sommes donc camarades en religion ? répondit l’inconnu, charmé.
Les deux verres se heurtèrent avec un bruit de clochette, tandis que les yeux verts de Léandre cherchaient et se fixaient dans ceux de son compagnon de soirée.
L’homme devait approcher des trente ans, ou bien les avoir franchis ; si tel était le cas, c’était depuis fort peu de temps. Habillé comme il se doit en Muscadin, il avait pris le parti singulier de n’arborer de pied en cap que des nuances de vert : il eût fait le cauchemar de tout acteur 4 . Même ses bas étaient de la teinte de l’herbe tendre des champs normands. La redingote, elle, était de ce vert sombre et soutenu des branches de mélèze en hiver et l’épaisse cravate qui lui enserrait le cou avait la couleur de l’épinard frais. Il avait une allure que Goupil n’avait rencontrée chez aucun autre participant. Non, pour tout dire, sur lui, cette défroque semblait presque… élégante. Sa chevelure assez longue, qu’il nouait en catogan, était d’un brun très sombre, tandis que sa fine moustache, entretenue avec soin, était noire, si noire qu’elle en avait des reflets bleus. Sous un front haut et bosselé d’intellectuel, ses iris d’un marron foncé, qui se confondaient presque avec la pupille, pétillaient de malice, et cet air facétieux, attisé par un sourire de charmeur avisé qui semblait se moquer de tout et de tous. Dominant Léandre d’un pouce, mais plus svelte que l’agent, ils devaient avoir une force physique comparable.
Dans les méandres de son esprit, l’agent spécial compléta ses remarques avec un portrait mental de son interlocuteur. Très intelligent, séducteur, il devait parvenir à ses fins avec les femmes sans le moindre effort et, d’ailleurs, nulle chose ne devait lui résister bien longtemps. Il s’aperçut alors que son compagnon… Ah, voilà qui était singulier : l’homme bougeait son regard de manière très discrète, mais le Goupil était maintenant suffisamment aguerri à l’observation de ses congénères pour comprendre que l’homme était, tout comme lui, en train de le dévisager, de l’observer avec minutie. La sensation n’était pas des plus agréables. Il avait l’impression que l’inconnu arrivait à lire en lui jusqu’au tréfonds de son esprit. Il chassa cette idée déplaisante et but une nouvelle gorgée de jus en tentant de se donner une contenance.
– C’est étrange, fit enfin l’homme. Moi qui ne raffole guère du jeu, je suis prêt à parier une belle somme que vous êtes le seul parmi tous les convives à oser arborer du violet.
– Est-ce un tort ?
– Pas pour moi. Il suffit de me regarder ! J’applaudis la singularité. Pas pour tout, certes, car j’estime que certaines choses ne doivent pas être changées. Je laisse à quiconque le soin de disposer de son libre arbitre, surtout pour des choses aussi vénielles que l’habillement. Je vous félicite donc pour ce manteau, qui vous va à ravir.
– Ne riez donc pas ! J’ai peine à croire qu’on puisse se complaire à porter de pareilles frusques. Mon aïeul lui-même ne m’a révélé que l’an dernier qu’il avait, en son jeune âge, été l’un de ces curieux personnages.
– Ce terme de « personnage » me laisse penser que vous n’appréciez pas la mode du Directoire ?
– La mode en général, celle du Directoire en particulier. Vous-même, monsieur, ne vous trouvez-vous point davantage à votre aise dans une tenue plus actuelle, des pantalons moins serrés, une veste de meilleure coupe ?
– Pauvre garçon ! Cela n’est qu’une fantaisie ! N’aimez-vous point vous travestir ?
– Si, mais ici… si encore cela était un bal masqué, derrière un visage de papier mâché, j’aurais adopté la personnalité d’un autre homme, même celle outrancière d’un muscadin de la grande époque ! Sans dissimulation de mes traits, je reste moi, qui pis est, moi sous des atours bien peu flatteurs.
– Et dans une fête où vous ne vous amusez guère, de toute évidence.
– Diantre ! Me voilà pris sur le fait. J’avoue : je n’aime pas l’ambiance de cette fête semblable à tant d’autres, où tout n’est qu’alcool, rituels patauds de séduction… et musique mal jouée.
– J’en suis fort contrit !
– Ne le soyez pas, monsieur : à mes yeux, notre conversation apporte la chaleur et l’animation qui faisaient défaut à cette soirée.
L’homme sourit pour toute réponse. Une horloge frappa alors la demie de 9 heures et l’inconnu posa son verre sur le guéridon, avant de se raviser, de le reprendre et de le remplir à nouveau tout en s’excusant de devoir mettre un terme à la conversation de façon si peu courtoise.
– Veuillez me pardonner. Je suis attendu, mais j’aurai à cœur de poursuivre cet entretien. Si vous ne bougez pas de cette place, je repasserai tantôt, et nous causerons derechef.
– Faites, monsieur ! Ce sera pour moi aussi un grand plaisir.
Le Goupil et l’homme échangèrent un dernier sourire en se séparant. Le jeune Gascon se retourna vers le buffet et se versa un godet de plus de ce fameux jus d’oranges italiennes. Son humeur s’était améliorée. Il aimait ce genre d’imprévus : ces rencontres avec de futures maîtresses, ou de futurs amis intimes, ces occasions qui parsemaient l’existence et la rendaient çà et là moins pénible, moins ennuyeuse dans son quotidien. Ennuyeuse ? Voilà un terme qui était bien excessif, se reprit-il aussitôt. Il n’y avait pas à dire : sa vie depuis son arrivée à Paris, moins de six mois auparavant, n’avait pas été source de morosité. En repensant aux aventures dont il avait été le protagoniste sitôt ses premiers jours dans la capitale, il sourit et porta un nouveau toast silencieux à la vie et à ses mystères.
La saveur acide et piquante du jus sur sa langue acheva de le contenter. Décidément, la terre péninsulaire de ses ancêtres paternels regorgeait de plaisirs qu’il ignorait encore. Carolina, sa grand-mère, lui avait de plus, du temps de sa jeunesse, dépeint sa Romagne natale comme un lieu merveilleux, proche dans ses plaines et ses vallons des coteaux du Gers… Elle lui avait avoué, en baissant la voix comme s’il s’agissait d’un secret, que certains coins du Frioul et de la Toscane étaient plus beaux encore… Il ressentit l’envie de faire le voyage sans attendre. D’ailleurs, son père lui manquait déjà.
Pendant deux semaines, de l’investiture du président Bonaparte jusqu’aux premiers jours de janvier, Léandre avait eu l’occasion de découvrir cet inconnu qui lui avait donné la vie. Alessandro Prazzoli s’était avéré un homme délicieux, aussi intelligent qu’instruit. Le jeune garçon avait bien vite compris ce qui avait séduit la famille Lafforgue en lui. Ils avaient fêté le réveillon de Noël ensemble, à l’hostellerie du Vieil Armagnac – en compagnie de Constant et de Davezac, ravis de l’absence de la tante Hermance qui avait préféré assister à la messe de minuit puis aller se coucher sitôt rentrée –, et célébré l’an neuf chez un ami de Constant, un aubergiste natif de Bretagne… Deux soirées de ripaille, à une semaine d’intervalle, qui les avaient laissés malades à mourir, mais gais comme des pinsons. Puis Alessandro, dont les luttes républicaines n’étaient un secret pour personne, avait pris son grand fils dans ses bras, l’invitant à le rejoindre un jour prochain dans la péninsule transalpine, avant de regagner sa terre natale pour y poursuivre son combat. Celui-ci semblait, d’ailleurs, sur le point d’aboutir car, dès la mi-février, Paris apprit que la Toscane venait de proclamer sa République. Informé de la chose par Davezac, lecteur vorace des gazettes, le Goupil imaginait fort bien son père aux premiers rangs des vainqueurs, avec au visage l’air de triomphe modeste des gens qui ont beaucoup travaillé pour aboutir à leurs fins. Un jour, l’Italie serait un havre de paix où il ferait bon vivre. Léandre le souhaitait. Il irait y retrouver Alessandro. Oui, c’était décidé. Il lui faudrait bien un jour se rendre dans le pays de ses ancêtres, cette nation inconnue si proche et pourtant si lointaine. Il se promit d’y aller avant son trentième anniversaire.
C’est alors que la musique malmenée s’arrêta net quand des coups violents retentirent, provoquant bientôt l’étonnement parmi les invités. Tous se retournèrent vers l’estrade d’où provenaient ces bruits, y compris Léandre, qui reconnut en ce fauteur de troubles le jeune Amédée. Ce dernier tenait un lourd bâton avec lequel il martelait le sol. Le Goupil identifia sans hésiter un véritable brigadier de théâtre, décoré de velours incarnat et de clous dorés. Quand le valet se fut assuré du total silence des hôtes, un jeune homme s’avança de manière à faire face à la foule. Bien qu’il fût déguisé, Léandre fut convaincu qu’il ne s’agissait sans doute pas là d’un convive, car son visage était grimé de blanc, les yeux soulignés de noir. On eût dit quelque Pierrot tombé de la lune en plein Directoire. Qui était cet énergumène ? L’organisateur de cette soirée peut-être ? Ou bien quelque comédien chargé de présider à l’animation ?
Ce dernier toussota et fit une annonce d’une voix curieusement grave et puissante pour son jeune âge :
– Mesdames et messieurs les Inc’oyables ! Le maît’e de cé’émonie de cette soi’ée : monsieur Jacques Laza’e.
Alors, sortant de la foule sous des applaudissements croissants, une mâle silhouette grimpa avec prestesse les marches qui menaient sur l’estrade et salua avec ampleur, comme un comédien au soir d’un triomphe.
Grand, bel homme, svelte, le cheveu noir en catogan, il était costumé à la mode du Directoire, comme tout le monde.
Mais en vert, de la tête aux pieds.

***

Léandre n’était pas fier de lui : quel imbécile il faisait ! Sans doute avait-il réussi à se mettre M. Lazare à dos. Critiquer la soirée de la sorte, sans même songer à se présenter et à connaître l’identité de celui avec lequel il conversait ! Il avait bien des efforts à faire avant d’être le parfait agent spécial, discret, obéissant et dévoué que désirait commander le président Bonaparte. Encore qu’il n’avait lu nul courroux, nul air vexé sur le visage de son hôte en commettant sa bévue. Il conviendrait toutefois d’aller s’en excuser tout à l’heure.
Déjà, Jacques Lazare faisait taire les acclamations et prenait à son tour la parole :
– Monsieur le p’ésident de la ‘épublique, che’s amis, mesdames, mesdemoiselles, messieurs. Bienvenue su’ la place des Piques 5 ! Bienvenue au quat’ième Bal Laza’e : le Bal des muscadins !
Les applaudissements reprirent de plus belle.
– Trêve de plaisanteries, dit Lazare en reprenant sa prononciation normale. J’aimerais vous faire la promesse que je ne m’embarrasserai pas d’un discours, long et fastidieux, qui interrompe trop longuement nos réjouissances ! Je vous félicite d’être tous venus ainsi travestis. Vous êtes ridicules à souhait… et moi aussi, du reste ! Il fallait oser ! Mes plus sincères congratulations à vous qui avez su braver le grotesque pour passer une soirée en mes quartiers ! Un soir d’hiver, qui plus est !
Rires en cascade et acclamations saluèrent l’orateur.
– Je tiens à préciser ceci. S’il existe parmi nous des mécontents, ils peuvent à l’instant se diriger vers la sortie sans qu’il ne leur soit fait ni remarque ni reproche ! Pour reprendre l’adage, ceux qui me rendent visite me font honneur, ceux qui m’évitent me font plaisir. Alors, adieu !
De nouveaux applaudissements éclatèrent de toutes parts et personne ne quitta la fête, ce que Lazare constata avec un air satisfait.
– Soit, je continue, mais rassurez-vous : je ne vous ennuierai qu’une dizaine de minutes au mieux. Permettez-moi avant toute chose de vous dire à quel point il m’est plaisant de vous compter si nombreux dans mes quartiers ce soir ! Je le sais, nous sommes un vendredi, l’hebdomadaire dies irae , et pour ceux d’entre nous qui vénèrent cette journée, l’idée de faire la fête et de célébrer la vie en agapes semble blasphématoire. Je vous dis non ! Mettez ce soir de côté vos croyances et profitez de ces nourritures terrestres !
Le maître de soirée, joignant le geste à la parole, salua la foule en levant son verre très haut, puis avala une gorgée de jus vermeil avant de poursuivre :
– Que célébrons-nous ce soir ? L’anniversaire du Bal Lazare ! Voici cinquante ans, au jour de la Saint-Lazare, feu mon père, François, jeune rescapé de la Terreur, organisait pour la première fois son propre bal à une époque qui en comptait tant et tant. Un bal en l’honneur de la vie, un bal pour se remémorer l’existence des trépassés, des victimes de la Terreur, en particulier de ses confrères conventionnels, toutes factions politiques confondues, comme pour leur offrir une chance de résurrection : on est Lazare ou on ne l’est point ! Un « bal des victimes » : oui, l’idée n’était ni neuve ni originale, je le concède. Les seules véritables différences résidaient en quelques points : d’une part, la qualité de mon géniteur, ancien député sous la Terreur, révolutionnaire par conviction sans sombrer dans les excès déplorables que l’on ne connaît que trop bien, alors que tous les autres organisateurs de ces soirées mondaines étaient des contre-révolutionnaires… Nous n’étions ni chez Barras ni chez Tallien ! Cependant, décidé à jouer un jeu contraire, François Lazare se complut dans le détail, ou plutôt les détails. Ses soirées devaient dépasser en prestige et en luxuriance toutes les autres, n’être ouvertes qu’aux invités qui ne répondaient pas aux critères de cette mode absurde propre aux muscadins, et surtout, surtout, n’être organisées que de façon exceptionnelle. Il choisit donc de ne les fêter que d’une manière cyclique et opta pour un retour tous les cinq ans… Peu après le deuxième bal eut lieu l’avènement de l’Empire, durant lequel se posa la question de l’opportunité de cette fête. Cependant, tout empereur qu’il fut, Napoléon, qui avait été l’un des invités de prestige des deux premiers bals, accorda à mon père l’autorisation en 1809. La troisième soirée fut, de l’avis de tous, plus réussie que les deux premières réunies. Mais la joie n’a qu’un temps, hélas ! En 1814, la campagne de France n’était pas propice à l’amusement… puis ce fut la Restauration. Il n’était désormais plus question de fêter les disparus républicains de la Révolution. Feu mon père n’en avait pas moins voté la mort au 20 janvier 6 … Le bal aurait été perçu comme une infâme provocation, sanctionnée à n’en point douter par de la prison, et il y aurait tout perdu, l’honneur, l’argent, la liberté. Il quitta donc le pays et se réfugia en terre d’Irlande, où il reçut bon accueil jusqu’à son dernier jour. Jamais plus aucun bal ne devait avoir lieu en France de son vivant. Ni le règne de Charles X ni celui de Louis-Philippe ne s’y prêtaient : le souvenir du député Philippe Égalité 7 était estompé par les désirs royaux de sa progéniture… Et voici quatre années, François Lazare nous a quittés et, suivant sa volonté, j’ai tenu à mener la soirée à son terme. Si le destin me prête longue vie, je souhaite pouvoir, en 1899, célébrer le centenaire de cette tradition !
De nouvelles acclamations l’interrompirent. Cette fois, il attendit que celles-ci cessent pour reprendre. Léandre, lui, était captivé par l’éloquence, à la fois soutenue et gouailleuse, du personnage. Et d’un simple coup d’œil au public, il se rendit vite compte qu’il n’était pas le seul sous le charme. Hommes comme femmes : pas un ne quittait Lazare du regard. Cependant, il lui sembla bien distinguer au milieu de l’agitation approbatrice quelques protestations.
– Mais n’allons pas trop loin dans le futur, cet avenir dont nous ignorons tout ! Mes amis, moi, fils de conventionnel, je tiens à saluer le retour sur notre bonne terre de France de cette liberté si chère à mon père, cette liberté tant foulée aux pieds par les monarques, qu’ils soient absolus ou constitutionnels. La poire 8 est tombée de l’arbre en montrant ses velléités absolutistes ! Nul ne peut faire confiance à la royauté ! Le trône de France appartient au passé et, désormais, le présent se conjugue sous le signe de la République ! Nous tous devons nous en réjouir, nous qui sommes les enfants de cette Révolution, terrible, monstrueuse, qui nous a coûté mais également apporté… Car c’est de ses erreurs que l’homme apprend, et nul doute que ce fut là la plus magistrale des leçons ! Nous devons faire, mes amis, tout ce qu’il nous est possible d’accomplir pour que ce régime perdure, pour que l’esprit de la Révolution, purifié, cela va de soi, nous anime encore et encore, sans qu’il ne se produise de terreur, de guerre civile, de retour de l’Empire ! Au passage, je salue la démarche de notre invité d’honneur, notre président de la République, le citoyen Bonaparte, qui a su faire fi du passé de ses proches pour embrasser la foi républicaine et auquel nous nous devons d’apporter notre soutien et nos encouragements ! Car c’est là la véritable valeur de la République démocratique, un lieu de tolérance, tel le forum romain, où chacun peut s’exprimer sans crainte de représailles ! Un lieu où l’entente n’est pas certaine et l’écoute obligatoire. Un lieu où nul ne doit être persécuté pour ses opinions, nul ne sera mis à mort pour un mot ou une pensée. Mourir pour des idées… Tss ! La belle affaire que voilà ! C’est une erreur que nul ne devrait plus commettre en ce monde, au nom de la raison. Et c’est ce désir de raison auquel aspire notre pays !
– Foutaises !
L’interjection avait été proférée d’une voix puissante, et le maître des lieux cessa aussitôt de s’exprimer. Le public parut dérouté. Tous cherchaient du regard l’homme qui venait d’interrompre le discours de Lazare d’une façon si grossière. Ils n’eurent pas à s’interroger longtemps, car déjà l’importun s’avançait, un verre vide à la main, l’air parti culièrement courroucé. Seule son allure furieuse et de toute évidence avinée permettait de le distinguer dans la foule des invités travestis.
– La raison… parlons-en de la raison… Pourquoi pas la vertu… Si chère à ce boucher de Robespierre !
– Ah, monsieur, répondit Lazare sans se démonter. J’ignore pour quelle raison, j’étais persuadé que vous nous feriez profiter d’une de vos savoureuses interventions avant que je ne termine mon panégyrique !
Léandre remarqua que M. Lazare n’avait pas l’air plus troublé que cela par le brutal intermède. Au contraire, il souriait plus encore qu’auparavant face au visage empourpré de l’inconvenant personnage, lequel finit par éclater, tournant le dos à Lazare, pour s’adresser à la foule :
– Tas de canailles ! Bâtards de sanguinaires ! Vous osez encore comparer les muscadins et les conventionnels jacobins dont vous êtes la digne descendance ? Des fripons, avides de massacres, tous autant qu’ils étaient ! Tout juste bons à finir sous le couperet de cette guillotine horrible qu’ils vénéraient ! Vous devriez tous rendre grâce à Dieu qu’il ait accordé à vos méprisables géniteurs l’opportunité de s’accoupler, car Notre-Seigneur est miséricordieux… mais, quand viendra le Jugement dernier, l’heure ne sera plus à la fête, faites-moi confiance ! Et vous… dit-il en fixant le président Bonaparte, vous, l’ultime indigne représentant de cette tribu d’usurpateurs, trouverez la place que vous méritez dans le trente-septième dessous de l’enfer !
– Mon ami, apaisez-vous donc… reprit Lazare.
– Mon ami ? répliqua le fâcheux, enragé. Comment osez-vous m’appeler votre ami ? Vous dont le père vota la mort de notre seigneur roi Louis, mon cousin ? Vous, fils d’assassin ?
Ce fut à cette mention que Léandre comprit de qui il s’agissait : c’était à n’en pas douter M. Louis-Joseph de Senlis, petit-fils de Louis-Philippe d’Orléans, alias Philippe Égalité, le prince régicide. Sans être digne d’accéder au trône de France – son père étant le fruit d’une liaison adultère –, il suffisait de regarder son visage large au nez fort pour reconnaître que le sang des Bourbons coulait bien dans ses veines. Il était aussi réputé pour être un abominable tartuffe, toujours prompt à prendre le Ciel à témoin en toutes raisons, surtout pour fustiger la décadence de ce régime républicain qu’il haïssait, mais menant une vie de riche oisif célibataire à quarante ans passés. Cela lui avait valu le peu flatteur surnom de « sire de Sainte-Nitouche ». Par chance, il était aussi maladroit dans ses attitudes outrancières que dans sa façon de s’exprimer – davantage à l’oral qu’à l’écrit –, ce qui ravissait ses opposants, lesquels ne manquaient pas une occasion de s’en gausser, et désespérait les derniers Bourbons, qui préféraient s’éloigner de leur embarrassant cousin, craignant qu’il ne leur saborde toute chance de remonter un jour sur le trône.
Le mot « assassin » retentit longuement sous les ors de la salle de bal. Si Lazare tiqua devant l’affront que venait de prononcer le prince, ce ne fut que le temps d’un battement de cils. Il garda un sourire apaisant, empreint à l’évidence d’un fond de moquerie. Depuis la scène, un des violonistes prit sur lui d’intervenir à son tour en invectivant le prince avec toupet :
– Voilà de bien violentes paroles qui gâchent ces réjouissances… surtout venant d’une personne cordialement invitée à y participer ! D’ailleurs, ce verre presque vide me prouve que vous avez su apprécier les boissons qui y sont servies.
– Parlons-en, de cette invitation ! Jésus-Christ ! On ne pouvait pas me faire pire offense : comme si j’allais oser me montrer en une pareille orgie…
– Pourtant, je me dois de vous faire remarquer que vous êtes bel et bien présent à cette soirée… et que c’est sans doute parce qu’elle n’a rien d’une orgie, dont je crois que vous êtes féru, que vous vous y sentez si mal à l’aise ?
Des rires méprisants éclatèrent çà et là, des « Bien dit » railleurs, et Senlis devint d’un rouge comparable au jus de l’orange italienne. Il avait eu tort de venir, il le savait. Mieux aurait valu jeter la lettre dans la corbeille ou, mieux encore, dans les flammes de sa cheminée plutôt que de venir s’exposer de la sorte. Il n’avait pas affaire à des imbéciles, bien qu’il lui arrivât de le penser : jamais ils n’auraient la sottise de répondre par la violence physique à ses atteintes verbales. Et Jacques Lazare encore moins que les autres. Sans apprécier l’idée d’être roué de coups, au fond de lui, c’était là ce que Senlis espérait : un prince de sang, même impur, malmené par une bande de républicains ! Quelle audace ! Les royalistes, ses fidèles chiens de garde, ne manqueraient pas de s’emparer de l’affaire et de la rendre plus scandaleuse encore ! L’esclandre ferait tache dans cette France dénaturée qui cherchait, semblait-il, à se refaire une beauté en répétant de grossières erreurs vieilles d’un demi-siècle !
– Monsieur, grogna-t-il en tendant le poing vers l’impertinent musicien, un jour, vous me rendrez raison de ces paroles ! Je vous ferai ravaler votre morgue !
– C’est cela, le coupa Lazare. En attendant, puis-je vous convaincre de faire fi de nos oppositions et de profiter de ces lieux sans corrompre l’ambiance plus longuement ? Car je crains que mes hôtes ne soient venus ici pour se divertir, non pour être les témoins d’une minable petite querelle !
En guise de réponse, de la façon la plus vulgaire qui soit, Senlis se racla la gorge et cracha un amas gluant sur le sol, entre les souliers vernis de Lazare. Ce dernier fixa l’immondice, toujours souriant, mais ses sourcils se froncèrent bien davantage de colère, avant qu’il ne s’adresse à nouveau à ce bien pénible convive :
– Je prends cette réponse éloquente pour un non. Monsieur de Sainte-Nitouche, je suis enchanté de vous avoir compté parmi mes amis ce soir, mais serait-ce trop vous demander de nous priver de votre présence ? Je n’ai pas pour habitude de tolérer ce genre de comportement malpropre sous mon toit, fût-il l’œuvre d’un homme au sang bleu !
– Je partirai quand bon me semblera, répondit Senlis en le toisant.
– Il serait mieux, pourtant, que vous vous éclipsiez sans causer plus de gêne.
– Ou sinon ?
– Sinon ? Rien. Sachez que je ne goûte que peu la violence.
– Vous useriez de violence sur ma personne ?
– Je ne pense pas, à moins que vous ne m’obligiez…
Le soufflet, vif et claquant, atteignit la joue de Jacques Lazare avant qu’il n’achève sa phrase. Un « Oh » outragé jaillit de cent poitrines à la fois. Et la réaction qui s’ensuivit fut aussi vive et inattendue que la gifle. En effet, comme mus par la même force, Léandre et le jeune Amédée se précipitèrent sur le mauvais plaisant, le saisissant chacun par un bras, et, sans autre forme de procès, entraînèrent le prince vociférant vers la porte principale, lui faisant dévaler le perron et le précipitant sur le pavé de la place comme un quelconque ivrogne au sortir d’une taverne.
– Infectes canailles ! Coquins ! Criminels de lèse-majesté ! On devrait vous pendre, à l’instar de cette vermine pour qui vous travaillez !
Les ultimes vitupérations devinrent bientôt inaudibles aux deux hommes alors qu’ils regagnaient la salle de bal. Et quand ils y parurent à nouveau, des acclamations retentirent un peu partout. Lazare n’était pas le dernier à les applaudir. Il fit bientôt signe pour que se calment les félicitations, et ce ne fut que dans le plus complet silence qu’il reprit :
– Je suis navré que vous ayez eu à voir cette scène, laquelle n’avait rien de prémédité, vous vous en doutez ! Merci, messieurs, de votre intervention spontanée, je vous en sais gré… Vous voyez bien en outre qu’en réalité ce genre de soirée n’a rien d’ennuyeux.
Léandre, qui cherchait alors à regagner un angle discret pour retrouver un relatif anonymat au milieu des autres travestis, comprit que la dernière pique lui était adressée… Cependant, l’ironie n’avait rien d’injurieuse dans le cas précis, juste une constatation… Oui, il lui fallait admettre que le Bal des muscadins n’était pas la soirée canulante à laquelle il s’attendait.
– Je vous prie de me pardonner, car j’ai personnellement signé chacune des invitations qui vous ont été envoyées… J’aurais sans doute pu me dispenser de la transmettre à ce trublion de prince… L’erreur est humaine. Quand je pense que nous devons nous passer de cet excellent M. Chopin, dont la mauvaise santé l’oblige à garder le lit à deux maisons d’ici ! Trêve de regrets ! La soirée ne fait que commencer ! Que retentisse la musique pour que se poursuivent nos réjouissances ! Longue vie au Bal des muscadins ! Jules, poursuivez, voulez-vous ?
Sous un tonnerre d’acclamations qui ne lui étaient que peu destinées, le jeune comédien ainsi appelé ne se fit pas prier davantage et, s’approchant de Lazare en une cabriole un peu étudiée, salua le maître des lieux qui lui rendit la pareille avant de s’effacer.
Resté seul face aux gens, avec grâce, le garçon fit quelques pas sur scène tout en récitant pendant quelques minutes tour à tour monologues de Racine, Corneille et Molière. Le choix des textes avait été savamment conçu et les tirades se fondaient si bien les unes dans les autres qu’elles auraient pu être issues d’un seul esprit fécond et composées simultanément, car elles étaient toutes parsemées de mots tels que « liberté », « révolte » ou « justice ». Un habile montage révolutionnaire… C’est en entamant une longue phrase extraite du Hernani d’Hugo, cette pièce qui avait fait scandale près de vingt ans plus tôt, que l’acteur saisit enfin à pleines mains les pans des rideaux bordeaux et les écarta avec force. L’arrière de la scène était une grande toile peinte qui représentait la place de la Concorde. On y distinguait des hommes sur une estrade en train de monter ou de démonter une machine. C’était à n’en pas douter un tableau représentant les heures précédant – ou suivant – une exécution capitale. Pareil choix pouvait laisser dubitatif, car quelque peu macabre, mais approprié, puisque dans le ton d’un bal des victimes. Et ce n’était pas encore trop. Léandre savait que certaines de ces soirées d’antan poussaient le vice jusqu’à s’équiper de copies grandeur nature de guillotines. L’instrument de mort, par chance, n’était pas de la fête ce soir-là. Cependant, à moitié dans l’ombre, sur un fauteuil de broderies et de fausses pierres précieuses figurant un trône, une silhouette humaine habillée en monarque était assise. Malgré l’absence de lumière, même les gens les plus éloignés pouvaient constater une chose : le mannequin était dépourvu de tête. Un souvenir du malheureux Louis XVI, dont l’Histoire ne retiendrait jamais que la fin tragique ? Si Léandre trouva la farce quelque peu grossière, ce n’était pas à lui de commenter tout haut. Dans les premiers rangs, certains esthètes devisaient entre eux, semblant, au contraire, trouver le spectacle des plus goûteux.
Sans leur prêter trop d’attention, Jules poursuivait son monologue sur les dangers d’être la compagne d’un rebelle, à l’intention d’une invisible Doña Sol :
– « Vous frissonnez ! Réfléchissez encor. Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves, chez des hommes pareils aux démons de vos rêves. Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit. Dormir sur l’herbe, boire au torrent, et la nuit entendre, en allaitant quelque enfant qui s’éveille, les balles des mousquets siffler à votre oreille. Être errante avec moi, proscrite, et s’il le faut, me suivre où je suivrai mon père – à l’échafaud. »
En prononçant ce mot lourd de sens, le comédien tomba à genoux, les yeux mi-clos à côté du mannequin, sur la poitrine duquel il posa ses mains, comme s’il cherchait à en ressentir le pouls. Puis, se ravisant, il passa la paume de l’une d’elles sur le semblant de plaie béante qui couronnait le tout.
Tout en vivant le rôle de son mieux, Jules ne put s’empêcher d’admirer la statue sans tête. « Quel sculpteur de talent que celui qui a créé cela ! » De la belle ouvrage, faite de cire, à n’en pas douter. On eût dit un véritable corps. Le toucher en était infiniment réaliste et, sur les mains et les poignets, il vit qu’on avait poussé le détail jusqu’à incruster dans la cire des poils d’animaux gris pour figurer la toison et à dessiner d’un léger pinceau les veines et autres vaisseaux sanguins, bleutés sous la surface fine de « peau » blanchâtre. Il se redressa et, mimant de ses mains la forme oblongue d’un couteau qu’on sort de son fourreau, poursuivit son jeu :
– « Le jour, tu ne pourras, ô roi, tourner la tête sans me voir immobile et sombre dans ta fête… La nuit, tu ne pourras tourner les yeux, ô roi… »
Il s’arrêta net. Il ne comprit pas tout d’abord les regards effarés et les mines révulsées des spectateurs du premier rang… Avait-il failli ? Piqué dans son honneur de comédien, Jules allait redoubler d’efforts pour jouer son rôle avec la plus vive des convictions… et c’est alors qu’il comprit ce que l’on regardait. C’étaient ses mains. Il observa d’abord la droite, avec un net effroi, comme s’il s’agissait d’une bête fantastique et inconnue. Puis ses yeux se posèrent sur la gauche. Toutes deux semblaient comme gantées. Gantées de rouge sombre. Et cette impression d’humidité qui le dérangeait depuis quelques instants n’était pas celle qu’on éprouve quand on a les paumes moites… Il eut un bref regard en arrière, vers le mannequin sans tête, assis dans le fauteuil, et constata bientôt qu’épaules et poitrine étaient souillées d’un magma carmin. La vérité le frappa de plein fouet, intolérable, atroce. Ce n’était pas un mannequin de cire. D’où son réalisme.
Il venait de caresser un véritable cadavre.
Décapité de frais.
Ravalant un hoquet, Jules s’effondra comme une masse sous le coup de l’émotion.
Et tandis que dans la salle de bal éclataient peu à peu des exclamations d’horreur chez ceux qui comprenaient ce à quoi ils assistaient, tandis que certains se dirigeaient déjà vers la sortie, en proie à de vives nausées, une femme courut sur la scène. C’était la splendide créature aux cheveux blonds. Le visage contracté comme si elle souffrait, les yeux mi-clos, sans prêter la moindre attention au comédien inanimé, elle vint se placer derrière le corps sans tête et fit au-dessous de l’immonde plaie une série de gestes curieux, pareils aux mouvements de bras gracieux qu’ont les danseurs sur scène. Elle fut rejointe par son cavalier, qui la prit par la taille et l’entraîna dans une autre pièce en lui caressant le visage. Ce faisant, ils frôlèrent le Goupil, qui entendit la jeune femme prononcer d’une voix à l’accent étranger :
– Son âme… His soul was not there anymore … C’était écrit.
Et c’est en se répétant cette phrase qu’à son tour le Goupil, traversant la salle peu à peu désertée, se rapprocha à pas lents de la scène, sans quitter la dépouille des yeux, la tête remplie de mille réflexions et interrogations. Dominant toutes les autres pensées, demeurait surtout celle-ci :
« Cette fois, c’est bien sûr, mon vieux Léandre… Tu avais tort. Cette soirée n’est à nulle autre pareille… et l’ennui n’y est assurément pas de mise ! »




1 . Au 15 de cette place. Actuel hôtel Ritz.


2 . Muscadins : terme dérivé du parler lyonnais, désignant la jeunesse de la classe sociale supérieure, en gros les Incroyables et les Merveilleuses.


3 1. Ce fruit existe bel et bien et s’appelle le durian.


4 1. Dans la tradition théâtrale française, arborer du vert sur scène porte malheur. Cette superstition vient sûrement du fait que jadis les vêtements verts étaient teints à l’oxyde de cuivre toxique et finissaient par empoisonner ceux qui les portaient.


5 . Nom donné à la place Vendôme sous la Révolution.


6 1. Verdict lors du procès de Louis XVI, exécutoire dès le lendemain.


7 1. Père de Louis-Philippe, cousin germain de Louis XVI, il devint républicain sous la Révolution, vota la mort au procès de son parent. Ce manque d’esprit familial devait lui être fatal : il fut décapité à son tour moins d’un an plus tard.


8 2. Surnom donné à Louis-Philippe par les républicains, suite à la publication d’une caricature du roi, dessinée par Philipon et Daumier en 1831, qui comparait la forme de la tête du monarque au fruit en question.








Chapitre deuxième. De témoins indociles et d’une invitation à souper




Le quart de dix heures venait de sonner. La salle de bal était d’une navrante tristesse, abandonnée dans ses atours de fête en l’absence du moindre convive. Tous avaient fui en moins de vingt minutes, horrifiés par la pénible vision de ce corps sans tête. Lazare, bien que consterné, n’avait pas manifesté la moindre opposition à ce départ et s’était retiré dans ses appartements, accompagné par ses proches. Bonaparte, lui, s’était éclipsé discrètement, non sans avoir chargé le Goupil de « faire le nécessaire » avant même que ne lui parviennent ses ordres officiels. La phrase, si sibylline fût-elle, n’avait pas échappé au jeune agent et celui-ci furetait depuis une bonne vingtaine de minutes autour du cadavre.
Mal à l’aise dans son accoutrement d’incroyable, Pierre Jules Baroche tenait un mouchoir parfumé sur son nez tout en observant à cinq pas de distance le corps supplicié. C’était, hélas, la seule chose qu’il détestait dans son statut de procureur général… devoir s’approcher de scènes aussi atroces. Le président Bonaparte, dont il était à coup sûr l’un des soutiens les plus fidèles, n’eût pas compris qu’il se dérobe à sa tâche. Aussi il s’était approché avec un haut-le-cœur du cadavre dépourvu de tête, tâchant de concentrer son attention sur le jeune Léandre qui prenait des notes sur un calepin de cuir.
Quelle abomination ! Comment pouvait-on infliger de telles horreurs à un homme ? Pareille barbarie le confondait. Ancien avocat d’affaires, il n’avait pas été confronté aux turpitudes de la criminalité de sang dans sa jeune carrière. Maintenant, il était de règle que ses subordonnés subissent ce genre de spectacle. Mais ce soir-là, le hasard ayant voulu qu’il soit convié lui aussi au Bal des muscadins, il était le premier magistrat présent sur place et, par conséquent, devait « présider » à l’enquête. Il ressentit une violente nausée et dut se retenir pour ne pas y céder. Il aurait mieux fait de rester chez lui. Une tisane de verveine arrosée d’eau-de-vie de cerises avant d’aller se coucher de bonne heure… Il s’autorisa à en rêver quelques secondes avant de se reprendre.
– Alors, jeune homme… qu’en dites-vous ?
Le garçon se redressa en faisant la grimace.
– Pas grand-chose, pour être franc, monsieur le procureur général. Je me contente de répertorier les éléments vestimentaires et de noter des remarques personnelles. Je ne suis pas un expert en anatomie et il serait contrariant que j’examine plus en détail ce malheureux au risque de faire tomber quelque indice important. Mieux vaut attendre que la police vienne récupérer le corps.
Baroche apprécia le bon sens du jeune homme. Il l’avait déjà rencontré à quelques reprises lors de ses dernières visites chez Bonaparte, et cette logique rendait évidentes les raisons qui avaient poussé le prince-président à accorder sa confiance et sa sûreté à ce parfait inconnu à l’accent rocailleux du Sud.
– C’est entendu. Que pouvez-vous me dire malgré tout ?
– Que la victime est assez âgée, si j’en crois l’état de sénescence de ses mains. Je dirais que nous avons affaire à un sexagénaire au moins. Il ne s’agit pas d’un ouvrier : ses mains ne portent pas les stigmates d’une vie de rude labeur. Il vivait dans un monde où l’écriture a son importance : il garde de très nettes traces d’encre sur l’index droit, ainsi qu’une callosité au majeur. Et de toute évidence, il n’a pas été décapité ici, ni dans ce costume de foire. On l’a volontairement apporté là afin de jouer une sinistre farce aux invités de cette soirée.
– Mais dans quel but ?
– Il est encore trop tôt pour le dire. Mais je vous assure que les examens effectués dans les lieux adéquats devraient nous en apprendre davantage. Monsieur le procureur, puis-je, au passage, vous demander un service ?
– Je vous écoute, à condition qu’il soit de ma compétence.
– Pourriez-vous faire jouer votre statut pour qu’une fois conduit à la morgue ce pauvre homme soit soumis aux analyses du Dr de Flandre ?
– Sans doute, mais pourquoi donc ?
– Car il est préférable de s’adjoindre les services d’un homme compétent pour ce genre de situation. Le docteur m’a été d’un précieux secours lors d’une précédente enquête et je suis convaincu qu’il est à même de nous aider cette fois encore.
– Soit. J’en informerai la police et mes adjoints. Je pense que le magistrat instructeur n’y verra aucune raison de protester. Tiens, voici nos inspecteurs.
Léandre, qui s’était agenouillé à nouveau pour observer quelques gouttes de sang sur les souliers vernis du corps, n’eut pas à se retourner pour savoir qui étaient les policiers dont il était question. La voix désagréable qui venait de retentir dans la salle de bal suffisait pour être édifié à ce sujet.
– Pressez le pas, nous ne sommes pas au spectacle ! Cessez donc d’admirer le plafond !
« Comment eût-il pu en être autrement ? » se dit Léandre, fataliste.
Il savait désormais que l’inspecteur principal Rodolphe Issy-Volny avait échappé à l’humiliation publique en faisant jouer ses relations personnelles au lendemain de la lamentable affaire Saint-Maur. Il n’ignorait pas non plus que l’intrigant, au sein de la Sûreté, se faisait un devoir d’obtenir la responsabilité dans chaque enquête ayant lieu dans les hautes sphères. On disait qu’il était de ceux qui avaient permis au duc de Choiseul-Praslin d’échapper à la justice en omettant de le fouiller et donc en lui laissant libre cours de s’empoisonner. Une rumeur, certes… mais le Goupil se rappelait très bien que c’était par sa faute, et cette fois sans le moindre doute, qu’un domestique injustement suspecté avait tenté de mettre fin à ses jours, survivant à son geste de désespoir pour végéter dans un asile, à jamais muet et perdu dans ses pensées, dans un monde d’horreur qui ne prendrait fin qu’à sa mort…
Suivis de près par deux gardiens de la paix, Issy-Volny et son aimable second Charles Leterrier grimpèrent avec précipitation les marches conduisant sur l’estrade. Léandre fit le choix de ne pas les regarder et poursuivit ses inspections minutieuses, le visage baissé vers le sol.
– Que font-ils là, ces déguisés ? Ne savent-ils pas qu’un crime doit rester intouché, dépourvu de toute intervention extérieure ! Hé là, vous deux, circulez, et au plus vite ! ordonna le roquet d’un ton méprisant.
– Je vous demande pardon, Issy-Volny ? répondit le procureur, faisant deux pas dans la direction du policier en haussant le ton.
– Nous nous connai… répondit ce dernier avant d’avaler sa salive en comprenant à qui il avait affaire.
Toujours à genoux, évitant d’offrir aux arrivants la moindre vue précise de son visage, Léandre ne manqua pas d’observer la suite de la scène du coin de l’œil.
Édifié quant à l’identité du costume qui lui faisait face, l’inspecteur principal se prosterna devant le procureur d’une façon théâtrale, presque bouffonne. Le pire des gandolins 9 aurait rougi à l’idée de répéter pareille courbette. Baroche eut le bon goût de ne pas en rire et répondit à son hommage d’un bref hochement de tête. Leterrier, lui, se pencha assez légèrement pour signifier ses devoirs au procureur, mais ce salut discret était bien plus élégant que celui, malgracieux et risible, de son supérieur.
– Mille excuses et tous mes respects, monsieur le procureur général. Nous avons accouru, sachant que pareille affaire ne tolère pas de retard.
– Je le vois et apprécie votre célérité… Néanmoins, étant en présence d’un cadavre sans assassin, fussiez-vous arrivés une demi-heure plus tard que la chose eût été la même : l’oiseau, si j’ose dire, ne se serait pas envolé pour autant.
Décontenancé par le ton quelque peu cassant du magistrat, Issy-Volny décida de pratiquer ce qu’il savait le mieux faire : rabrouer ses inférieurs sans véritable raison.
– Leterrier ! Camus ! Lormont ! Qu’attendez-vous pour interdire l’accès de la scène aux étrangers ? Voyez donc celui-là, qui semble observer la poussière au sol ! Faites-le circuler ! Nous n’avons que faire de curieux, ici !
Sans bayer aux corneilles le moins du monde, Leterrier se dispensa de chasser Léandre. Sans même lui accorder le moindre regard, il le dépassa à grands pas, au point que le Goupil se demanda s’il l’avait identifié. Il remarqua alors que l’inspecteur faisait un petit geste à l’attention des sergents de ville : un mouvement qui signifiait clairement de ne pas déranger l’inconnu. Puis, parvenu à l’arrière-scène, il se faufila derrière les draperies afin d’inspecter les issues que celles-ci dissimulaient.
– Mais que faites-vous encore ?
Charles lui répondit en passant la tête entre deux rideaux.
– J’observe, monsieur, s’il existe la moindre trace de sang sur le sol de ces portes.
– À quoi bon ?
– Pour savoir comment on a porté ce malheureux ici, sur ce trône. Je doute qu’on ait conduit son corps au vu et au su de tous sur cette scène. Il est impensable qu’il ait été porté à travers la salle de bal.
– Et pourquoi non ?
– Parce que, répondit le Goupil en se relevant comme un diable hors de sa boîte, cette salle a été habitée de domestiques qui achevaient les préparatifs de la soirée durant la journée entière et que pareil chargement ne serait pas passé inaperçu !
Tandis que Léandre s’approchait de Leterrier afin de lui donner une cordiale poignée de main, Issy-Volny, ouvrant la bouche d’une manière fort comique, balbutia :
– Vous ?
– Je vous prie de m’en excuser, inspecteur principal, ma présence est « encore une fois » le fruit du sort. Le Président ayant été convié à cette soirée, il m’avait chargé de l’accompagner.
– Et cela implique donc de venir fouiner dans mon travail ? répliqua Issy-Volny, dont la stupéfaction cédait la place à l’humeur chagrine dont il était coutumier.
– Je ne fouine en rien, rassurez-vous. M. le procureur général ici présent saura affirmer que mes observations ne nuisent point au bon déroulement du travail des policiers.
– Certes, affirma ce dernier.
– Eh bien, alors ? Faites-nous part de vos lumières ! Enrichissez-nous par votre sagesse ! grogna le policier, de plus en plus courroucé par cette détestable habitude qu’avait cet individu à mettre les personnalités de son côté.
– Soit.
Patiemment, le Goupil répéta ce qu’il avait remarqué de façon superficielle sur le corps, précisant de nouveau que seul un examen médical accentué saurait leur en apprendre davantage sur l’identité du défunt et les probables cir constances de sa mort. Issy-Volny ricana :
– On lui a tranché la tête ! Les causes du trépas me semblent des plus évidentes.
– Sans vouloir vous contrarier, il pourrait être important, monsieur, de connaître l’arme avec laquelle cette mutilation a été accomplie, l’interrompit Leterrier.
– En quoi pourrait-ce être important ?
– Sur l’identité et la force de celui qui a manié l’arme, reprit Charles. Sur la façon dont le cou a été sectionné. Sur la position du corps au moment de la mort. Mais vous ne l’ignoriez sans doute pas…
– Bien sûr que non, affirma Issy-Volny, qui n’en savait rien et s’en moquait outre mesure. Et quant au transport du corps ?
– Je vous disais tantôt que cela n’a pu s’opérer via la salle principale : trop de témoins l’auraient vu. Les deux accès d’arrière, eux, sont assez discrets pour l’autoriser…
– … mais l’une des portes donne sur le couloir des cuisines, lui aussi largement emprunté durant cette journée, poursuivit Léandre. Reste donc une seule porte.
– Qui conduit à ?
– À une antichambre et à un accès dérobé reliant l’hôtel à la rue des Capucines.
– Le passage idéal pour faire transiter aussi macabre colis en échappant aux regards indiscrets, conclut Leterrier.
– Ouais… tout cela, c’est bien dit, mais cela ne nous avance pas à grand-chose. Pourquoi est-il là ? Qui cherche-t-on à viser de la sorte ? Pourquoi cette mascarade affreuse ?
– Voyons, monsieur Issy-Volny, je pensais que vous haïssiez qu’on vienne vous marcher sur les pieds en vous fournissant des réponses que vous-même ne tarderiez pas à obtenir… N’est-ce pas là le rôle de l’enquêteur de prestige que vous êtes de comprendre seul les tenants et aboutissants d’un crime ?
– Sans le moindre doute, répondit Rodolphe, sans faire attention au ton moqueur du Gascon.
– Léandre ?
– Oui, Charles ?
– Étant présent au commencement de cette soirée, n’auriez-vous pas constaté quelque épisode étrange qui s’y serait déroulé ?
– Étrange, oui… mais je n’y vois pas de lien avec notre affaire.
– Dites-nous.
– Eh bien, durant le discours de bienvenue de Jacques Lazare, un invité, qui semble être le seigneur de Senlis, l’a insulté, puis giflé. Les gens semblaient trop choqués pour intervenir, alors j’ai agi, de même qu’un jeune domestique des lieux, pour évincer ce triste sire. Ensuite, au moment où le corps a été révélé aux yeux de tous, une invitée s’est approchée de lui pour passer ses mains au-dessus de lui.
– À quelles fins ?
– Je ne saurais l’expliquer. On aurait dit – veuillez pardonner la comparaison mais c’est celle qui me vient à l’esprit – des gestes cabalistiques.
– En gros, de la sorcellerie, grogna Issy-Volny. Je ne saurais trop vous conseiller de mettre un frein à votre imagination !
– Je n’ai rien dit de tel. C’est tout ce que je peux raconter de cette soirée qui, sans ces événements, eût été semblable à bien d’autres.
– Semblable ! Comme vous y allez, intervint Leterrier en riant. Il n’est pas donné tous les jours de voir un intime du pouvoir tel que vous dans un costume aussi grotesque.
– Je vous défends de vous moquer ! répliqua Léandre, feignant d’être scandalisé.
Des pas pressés les firent alors tous se retourner en direction de la porte principale. Un document plié à la main, un laquais quelque peu débraillé se dirigeait au pas de course vers eux. Léandre le reconnut aussitôt comme étant un des serviteurs du palais de l’Élysée.
– Eh bien, Jérôme ! Ralentissez donc ! Vous allez nous tomber en syncope !
Jérôme semblait de fait à bout de souffle : il avait dû, songea le Goupil, courir depuis le palais présidentiel jusqu’à la place Vendôme.
– Faites excuse, monsieur Goupil : Son Excellence le Président m’a signifié qu’il fallait vous remettre ce message au plus tôt, afin que vous puissiez le présenter aux forces de l’ordre.
Léandre récupéra le papier avec un sourire, le déplia et le lut en silence pendant une dizaine de secondes avant de le tendre à Baroche.
– Monsieur le procureur, je pense que cela vous concerne. Vous également, messieurs.
– C’est entendu, répondit le magistrat en parcourant le texte des yeux. Inspecteur Issy-Volny ?
– Monsieur le procureur général ?
– Par ordre du Président, qui trouve le cas sérieux et, pour reprendre ses termes, « d’assez mauvais augure », M. Léandre Lafforgue bénéficie du statut d’enquêteur sur cette affaire, au même titre que vous et votre subalterne. Il est précisé, malgré tout, que vos investigations auront pour but d’être complémentaires et qu’il se fie à votre sens du devoir pour mener ces recherches dans un esprit de bonne intelligence.
Léandre ne répondit rien et fit mine de ne pas s’en préoccuper. L’affaire le troublait tant qu’il était très satisfait de pouvoir s’y pencher de près… mais par expérience, il savait qu’il était vain de vouloir l’associer à Issy-Volny sans qu’il n’en résulte de querelles. Le policier lui avait prouvé son manque d’efficacité flagrant, son orgueil qui le poussait à se parer des lauriers d’autrui tout en faisant endosser la responsabilité de ses fautes à des innocents. Seul point positif : il savait qu’il aurait un allié de taille en la personne de Charles Leterrier, aussi discret qu’efficace.
En revanche, Issy-Volny, lui, fut moins réservé dans son mécontentement :
– Si c’est là la volonté du Président… mais je me permets d’être méfiant, car trop de cuisiniers gâtent la sauce ! Ne peut-on faire confiance à la police pour résoudre des affaires sans chercher à y adjoindre de douteux éléments extérieurs ?
– Eh là ! répondit le Goupil, vexé par le terme « douteux ».
– Monsieur l’inspecteur principal, cela n’est pas de mon ressort, souligna Baroche avec vigueur. En tant que procureur de la République, je suis aux ordres du Président et me dois de céder à ses volontés. Et vous devriez en faire de même, sans faire de commentaires. Il est des protestations qui ne conviennent guère à un statut d’homme de loi. Me suis-je bien fait comprendre ? insista-t-il.
– Oui, monsieur, répondit l’inspecteur, avec l’air faux d’un enfant surpris la main dans un pot de confiture et qui cherche à faire accuser le chien.
– Bien. Messieurs, que songez-vous à faire ?
– Pour ma part, je pense qu’il serait sage d’entendre le comédien qui a découvert la victime, dit Issy-Volny.
– Et aussi le maître des lieux, ajouta Leterrier.
Résistant au plaisir d’agacer davantage l’aigre policier, Léandre convint que c’était là une bonne façon d’entamer l’affaire.
– Monsieur le procureur, je vous rappelle qu’il serait bon que le Dr de Flandre soit chargé personnellement de l’examen mortuaire.
– Je ne l’ai pas oublié, jeune homme, n’ayez crainte. J’y veillerai dès mon retour au Parquet.
Avec une certaine raideur, le magistrat salua les enquêteurs, puis s’esquiva, décidé à regagner son bureau, mais non sans une halte préalable chez lui, afin d’y quitter cet accoutrement et de passer une tenue plus conforme à ses attributions.
– Bien, dit Leterrier à ses compagnons. Si nous y allions ?

***

Assis à une table dans la cuisine, sa veste antique posée sur le dossier de la chaise, le visage encore barbouillé de fard blanc, Jules faisait face à une large assiette de viande, de pain et de fromage. Voilà de longues minutes qu’un valet lui avait servi ce souper… C’était devenu une de ses habitudes. La peur panique qui le frappait avant chaque montée sur scène l’empêchait d’ingérer la moindre nourriture. L’effroi, le trac s’envolait dès qu’il prononçait le premier mot de son rôle. Mais sitôt revenu à la vie normale, dépouillé des oripeaux qui venaient de faire de lui un autre personnage pendant une heure ou deux, il laissait libre cours à son appétit vorace de jeune homme : il n’avait jamais que vingt ans.
Pas ce soir, de toute évidence : entre jouer avec un mannequin, simple accessoire, et un véritable corps… L’idée lui tourna une fois encore l’estomac. Non, jamais il ne parviendrait à avaler la moindre bouchée, si appétissant fût le plat.
Cela ne faisait que deux ans qu’il était entré dans le métier de saltimbanque. Cela n’avait pas été sans mal. Fils d’un marchand de bois, il aurait dû en toute logique adopter la tradition familiale et se vouer lui aussi au commerce. Quand il eut ses premiers poils au menton, on le fit entrer dans un magasin assez cossu proche de la chaussée d’Antin, en lui réservant un poste de commis gantier. Sans trouver la place passionnante, bien au contraire, il se débrouilla assez bien dans son rôle, jaugeant du premier coup d’œil les tailles des mains des clients et des clientes et corrigeant l’air de rien les bourdes de certains vendeurs. Il connaissait désormais les étoffes de soie, les cuirs plus ou moins fins… Mais cela n’était en rien son rêve. Les planches : voilà sa seule et unique vocation.
Lors de son premier spectacle, son père était venu en traînant les pieds. Il en était ressorti ébahi et brûlant de fierté, même s’il s’était gardé d’en faire part à son garçon. Et s’il continuait, chaque jour, à affirmer à qui voulait l’entendre que son fils avait fait un très mauvais choix en suivant une voie si incertaine, l’admiration qu’il ressentait face au talent de son enfant ne se tarirait jamais.
Et voilà que se produisait cette atrocité. Jules ne savait pas s’il s’en remettrait. Et si on lui offrait la chance d’interpréter une tragédie de Racine, riche en morts, en assassinats sordides ? Comment accepter ? Cela lui apparaissait désormais comme une épreuve insurmontable. Comment peut-on jouer sans répulsion un criminel quand on a été confronté de la sorte à la mort d’autrui ? Tout était fichu : à l’aube de sa carrière, il se sentait sombrer dans une ornière dont il serait à jamais incapable de sortir…
Plongé dans ses pensées, il ne fit pas attention au trio qui s’approcha de lui et sursauta quand une main vint claquer la table juste à côté de son coude droit.
– Police ! Inspecteur principal Issy-Volny, de la Sûreté, lui dit un peu amène personnage aux cheveux gris. Nous aurions quelques questions à vous poser.
Le garçon se redressa, avala avec difficulté sa salive. Jamais il n’avait senti sa gorge si sèche… Il songea alors à la gorge sectionnée du défunt, et son malaise s’en trouva accru.
– Votre nom ?
– Jules Dumont.
– Est-ce là votre véritable nom ? douta un autre policier, plus grand et au visage allongé.
– Que voulez-vous dire ? balbutia le garçon.
– Qu’il n’est pas rare d’adopter un pseudonyme quand on se lance dans les métiers de scène.
– Oui… pour épargner aux parents la honte d’avoir à reconnaître qu’ils ont failli dans l’éducation de leur progéniture.
Piqué au vif, le jeune acteur se redressa brusquement, faisant tomber sa chaise en arrière, laquelle heurta le sol avec fracas. Et si les domestiques occupés dans la cuisine ne s’interrompirent en aucune façon dans leurs activités, ils ne manquèrent pas d’observer, l’air de rien, la suite de cet emportement.
– De quel droit osez-vous insulter mes parents de la sorte ? Certes, je n’ai point suivi la voie qu’ils eussent préférée pour moi, mais jamais mon père n’a osé avoir des paroles aussi cinglantes quand je lui ai fait part de mes choix !
– Baissez d’un ton, jeune homme, fit le maussade petit policier, vous avez affaire à la police, ne l’oubliez pas.
– Je ne l’oublie pas, mais je suis outré par vos façons.
– N’ayez crainte, jeune homme, l’inspecteur ne cherchait pas à vous froisser… dit le troisième homme, un invité en tenue noire et violette.
– Vous pensez faire mieux ?
– Mieux, peut-être pas. Différemment, sans nul doute.
– Bon. Puis-je poursuivre sans être coupé dans mon propos une fois de plus ?
– Faites, s’inclina Léandre.
Satisfait, Rodolphe se focalisa sur Jules, qui venait de redresser son siège pour s’y rasseoir. Si le policier n’en vit rien, le Goupil, lui, ressentit dans la manière dont le jeune homme tenait les poings, crispés jusqu’à en faire blanchir les jointures, que celui-ci était à fleur de peau et prêt à user de violence si on le poussait trop loin. D’un geste, Issy-Volny donna l’ordre à son subordonné de continuer. Léandre, non sans plaisir, constata que Leterrier venait de sortir de son manteau son propre carnet et un crayon à mine de graphite, tout à fait semblables aux siens, afin de recueillir dans le détail les propos du comédien.
– Donc, Dumont, c’est là votre vrai nom ?
– Oui. Mes parents s’appellent bien Dumont, et ils sont commerçants.
– Quel âge avez-vous ?
– Presque vingt ans.
– Encore mineur, donc. Où demeurez-vous ?
– Chez mes parents.
– Ils vous logent alors que vous ne faites rien ? remarqua Issy-Volny avec acidité.
– Je ne fais pas « rien », riposta Jules.
– Allons, allons ! Pas de mensonges, voyez la vérité en face ! Acteur… la belle carrière que voilà ! Une profession d’oisifs et d’inutiles ! Et votre père vous a laissé embrasser cette voie !?
– Oui.
– Vous pouvez remercier le Ciel d’avoir cet homme pour père. Si j’eusse été à sa place, je vous aurais fait passer l’envie de perdre votre temps de la sorte.
– Oui, je remercie le Ciel… que vous ne soyez point mon père, acheva le garçon dans un souffle.
– Pardon ?
– Rien du tout.
– Mmh… Où vous amusez-vous ?
– M’amuser ?
– Il veut dire où vous produisez-vous ? expliqua Léandre tandis que l’inspecteur principal levait les yeux au ciel.
« Se produire » ! Mais quelle expression ridicule !
– Au théâtre de Belleville.
– Que jouez-vous ?
– Des valets, et des seconds rôles de tragédie, c’est selon.
– Et qui vous a embauché pour ce soir ? reprit Leterrier.
– M. Lazare jeune.
– Quand cela ?
– Voici un mois, au sortir d’une représentation à laquelle il a assisté.
– Il vous a apprécié ?
– Sans doute.
– Vous a-t-il payé ?
– Oui.
– Combien ?
– Six pièces d’or d’avance. Douze après la soirée.
Les trois policiers eurent un même regard incrédule. Issy-Volny fut le premier à reprendre, d’une voix toujours aussi critique :
– Dix-huit pièces d’or ? En voilà un salaire de roi pour un travail de tout repos !
– Oui, mon cachet allait être considérable… Mais être crédible sur scène pour jouer un personnage n’est pas si facile que cela, croyez-m’en.
– Fadaises ! N’importe qui peut faire de même !
– Si tant est qu’il ait du talent, dit Léandre.
– À votre embauche, vous a-t-il informé du rôle que vous devriez tenir ? reprit Leterrier.
– Oui, je devais procéder à l’animation du bal, citer et interpréter des extraits de pièces célèbres, des poèmes, et chanter.
– Étiez-vous au courant de la présence du mannequin ?
– On me l’a dit. C’était une idée de M. Lazare jeune.
– Pourquoi précisez-vous Lazare jeune ?
– Car c’est ainsi qu’il s’est présenté à moi.
– À quelle heure êtes-vous arrivé dans l’hôtel ?
– Vers les 4 heures de l’après-midi. On m’avait prié d’arri ver tôt et de prendre mes marques dans la salle.
– Si bien que vous avez eu le temps d’examiner et de visiter les lieux en détail, dit Issy-Volny.
– Non. J’étais déjà venu ici pour y signer un contrat d’embauche, voici une semaine, mais c’est tout.
– Disposez-vous de ce contrat ?
– Pas sur moi, bien entendu. Il se trouve dans mes papiers, dans une malle, sous mon lit.
– Mmh… Dites-moi, Dumont… Ne rêvez-vous pas de célébrité ?
– Quel acteur ne rêve pas d’être reconnu par les foules ? Bien sûr, je serais le plus heureux des hommes si je pouvais me produire sur une scène prestigieuse… Le Palais-Royal, par exemple. Mais je n’ai pas lieu de me plaindre : je suis encore jeune et je fais mon petit bonhomme de chemin, comme dit mon père.
– Mais peut-être pas assez pour lui en imposer.
– Que voulez-vous insinuer ?
– Que la folie des grandeurs et le désir de renommée peuvent aller bien loin, répondit l’inspecteur Issy-Volny avec une exaltation grandissante. Vous êtes issu d’une famille qui n’a jamais eu le moindre lien avec les métiers du théâtre, ce qui ne peut vous faciliter la tâche.

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