Alors... suis-je assez sage maintenant ?
190 pages
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Description

Brisée toute mon enfance par des abus sexuels, quel espoir pour ma restauration ? «L’atmosphère fut percée par des cris d’enfants aigus et stridents» Carolyn Bramhall a été élevée dans une famille qui paraissait tout à fait normale. Ses parents travaillaient dur, ses oncles et ses tantes, apparemment, s’occupaient d’elle. Après être diplômée d’une école biblique, elle s’est mariée et a trouvé un poste d’éducatrice parmi les jeunes. C’est alors qu’elle est submergée par des cauchemars et des attaques de panique. Elle, son mari avec leurs deux jeunes enfants, partent aux Etats-Unis pour y travailler. Mais le stress intérieur de Carolyn s’intensifie et de multiples troubles font leur apparition. De nombreux alter avaient été créés, en elle, pour contenir et supporter les aspects liés aux souvenirs d’événements douloureux survenus dans son passé. Carolyn Bramhall est responsable du Ministère Heart for Truth Reading - Angleterre, Ministère chrétien qui vise à équiper les églises et les groupes afin d’aider efficacement les personnes traumatisées et abusées. Que pouvait-elle faire? Jennifer Rees Larcombe. Je me rends compte combien l’histoire de Carolyn est miraculeuse. Ce livre ‘témoignage’ est vraiment très important. Donna Fletcher Crow auteur du livre Glastonbury. Le récit stupéfiant de cette expérience si profondément douloureuse, mais malgré tout rempli d’amour, capte l’attention jusqu’à sa conclusion qui donne l’ESPERANCE.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782369570479
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0925€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Introduction par Neil T. Anderson
Traduction française: Dominique Egg, Ruth Morton, Tim Pooley



ISBN 978-2-36957-047-9
© 2014, Carolyn Bramhall

Aucun extrait de cette publication ne peut être reproduit ni transmis sous une forme quelconque, que ce soit par des moyens électroniques ou mécaniques, y compris la
photocopie, l'enregistrement ou tout stockage ou report de données sans la permission écrite de l'éditeur.
Publié par Editions l'Oasis, année 2014.

Ce livre a été publié sous la division auto publication ‘ Publiez votre livre ! ’ des Editions l'Oasis. Les Editions l'Oasis déclinent toute responsabilité concernant
d'éventuelles erreurs, aussi bien typographiques que grammaticales, et ne sont pas
forcément en accord avec certains détails du contenu des livres publiés sous cette
forme.
Dépôt légal: 2e trimestre 2014.

Imprimé en France


9, Rte d'Oupia, 34210 Olonzac, France
Tél (33) (0) 468 32 93 55 * fax (33) (0) 468 91 38 63
Email: editionsoasis@wanadoo.fr
Boutique en ligne sécurisée sur www.editionsoasis.com.

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Préface


11
S’exposer


13
Introduction
15

ÜHSDUWLH
Chapitres
1.
Secrets

19
2.
Un
enfant

23
3.
Un
changement

31
4.
Un défi

37
5.
Un
choix

47

¨PHSDUWLH

6.
Perturbations

61
7.
Déclins

71
8.
Départ

81
9.
Détresse

87
10.
Déroulement

97
11.
Perversité
119
12.
Désordres
131
13.
Direction
139
14.
Décision 151

¨PHSDUWLH

15.
Réunion 163
16.
Renouvellement 173
17.
Résistance
181
18.
Réjouissance
193

Proclamation
203
Conclusion
205
Annexes A et B et où trouver de l’aide

215

Un livre profondément enrichissant. Comme je connais bien Carolyn, je me rends
compte à quel point son histoire est miraculeuse. C’est un livre vraiment important.
Jennifer Rees Larcombe

L’horreur et la fascination d’une nouvelle de Susan Howatch, écrite avec une beauté poétique rappelant la sensibilité et le caractère détaillé des souvenirs de Cider with Rosie , le tout raconté avec l’inimitable sens de l’humour de Carolyn. Le récit stupéfiant de cette expérience si profondément douloureuse mais malgré tout remplie d’amour et d’espérance, capte notre attention jusqu’à sa conclusion dont le triomphe nous remonte le moral.
Donna Fletcher Crow , auteur de Glastonbury : The Novel of Christian England Une histoire bien écrite, décrivant une enfance apparemment sans problème, pourtant entachée par la subite révélation d’un grand désordre, suivie de maladies et du secours par la prière, l’amitié et la guérison qui ouvrent la voie à la vraie vie.
Gerald Coates

Un témoignage remarquable qui révèle la puissance de l’intervention divine. Alors que Carolyn lutte pour la guérison de la fragmentation de son âme, le thérapeute et les chrétiens qui l’entourent prient pour elle, l’accompagnant ainsi à travers les jours sombres. Par leurs encouragements et leur soutien, Carolyn apprend à se défaire des comportements qui l’avaient aidée à survivre jusque-là. Elle entre alors dans la
guérison totale et devient la personne que Dieu a prévu qu’elle soit. Loué soit Dieu.
Linda Caine auteur de Out of the Dark

Il faut du courage pour écrire un livre tel que celui-ci. Je suis très heureuse que Carolyn ait pu l’accomplir. J’ai été émue par le récit du début à la fin. Je suis
convaincue qu’il ouvrira des pistes pour beaucoup de gens, et leur apportera espérance et secours pour les amener à la vraie guérison.
Dr. Elaine Storkey , collaboratrice dans la recherche à Wycliffe Hall, Oxford Carolyn Bramhall est responsable du Ministère Heart for Truth • Reading –
Angleterre. Ministère chrétien qui vise à équiper les églises et les groupes afin d’aider efficacement les personnes traumatisées et abusées.

Ce livre est dédicacé à John, mon mari et meilleur ami, et à mes deux merveilleux
enfants, Amy et Luke. Je suis fière de vous, les trois personnes les plus précieuses de ma vie.

«Alors que vous vivez cette nouvelle vie, nous prions que vous soyez fortifiés par les ressources illimitées de Dieu afin que vous puissiez traverser toute épreuve, et
l’endurer dans la joie. Vous pourrez même remercier Dieu, dans la douleur et les
difficultés, partageant le destin des privilégiés qui vivent dans la lumière. Nous ne devons jamais oublier que Dieu nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a rétablis dans le royaume de son Fils bien-aimé. Car c’est uniquement par son Fils que nous avons été rachetés et que nos péchés ont été pardonnés.» (Colossiens 1: 11-14; traduit de la version anglaise de J.B. Phillips)


7

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C’est un grand privilège d’avoir été aimée et soutenue par de nombreuses personnes
qui ont été pour moi le témoignage vivant de la fidélité, de l’amour de l’église de Christ, et qui manifestent ainsi le royaume de Dieu.
Ma reconnaissance s’adresse à toutes les personnes merveilleuses dont je ne pourrai pas citer les noms. Beaucoup d’entre elles figurent dans ce livre et d’autres n’y sont pas, mais elles savent que je les connais et Dieu lui-même les connaît. Je prie pour que le Dieu de la liberté et des bonnes surprises les bénisse abondamment.
Quelques noms et lieux mentionnés dans ce livre ont été changés afin de protéger
l’identité de certaines personnes. Les événements y sont racontés avec autant
d’exactitude que possible. Pour pouvoir vous retracer mon histoire de façon précise, il m’a fallu puiser les informations dans tout le matériel produit lors de mes prises en charge thérapeutiques, c’est-à-dire notes, journal, photographies, créations artistiques des alter, témoignages d’amis et les nombreuses lettres envoyées d’outre-Atlantique alors que notre famille était séparée.
Une bonne partie de mes informations proviennent des cassettes vidéo et audio
enregistrées pendant les consultations; Ainsi, la plupart des conversations reportées dans ce livre, en sont une transcription exacte. Je suis particulièrement reconnaissante au Seigneur d’avoir pourvu au matériel et aux personnes engagées dans le travail du ministère de Liberté en Christ , qui m’ont fidèlement enseigné les vérités qui ont grandement contribué à ma libération et à ma guérison en Christ.
La Parole de Dieu est digne de confiance, Sa grâce ne change pas et Son amour nous
guérit. En fin de compte, c’est à Lui que revient toute la gloire.


9

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J’ai eu le privilège d’aider des gens partout dans le monde à résoudre leurs conflits personnels et spirituels et à découvrir leur liberté en Christ. J’ai vu Dieu libérer les captifs, consoler et rétablir ceux qui avaient le cœur brisé par l’abus. Je n’ai jamais été aussi convaincue que la réponse se trouve en Jésus. C’est par la vérité de la Parole de Dieu que nous sommes affranchis pour devenir les hommes et les femmes qu’Il veut
que nous soyons.
J’ai vu des enfants de Dieu remporter la victoire sur la dépression, l’anxiété et les dépendances sexuelles et chimiques, ainsi que sur toutes sortes d’abus, mais les cas d’abus rituels sataniques sont les plus difficiles. Pour y survivre, beaucoup de
personnes ayant subi ces atrocités, expérimentent une fragmentation de l’âme qui
compartimente la souffrance inhérente à ces actes. Cette faculté est appelée
« dissociation ». Elle est permise et donnée par Dieu, tel un mécanisme de défense et de survie, dans des cas d’abus extrêmes. En présence d’abus, la personne se « dissocie
»de l’événement, ce qui lui permet de se développer plus ou moins normalement, en
oubliant le souvenir des traumatismes. Cependant, la partie de la personne qui était présente, a mémorisé l’atrocité de l’acte. Si vous n’avez jamais été confronté à une personne qui peut passer d’une personnalité à une autre en l’espace d’un instant, il est difficile de croire que cela puisse survenir. Certaines de ces personnalités se
ressemblent à tel point qu’elles peuvent passer inaperçues lorsqu’elles se manifestent, alors que d’autres peuvent être radicalement différentes.
Dans le monde professionnel, le terme de «troubles de la personnalité multiple» qui désignait cet état, a été abandonné au profit du terme «trouble dissociatif de
l’identité».
Ayant organisé une conférence au Texas il y a quelque temps, j’y suis retourné une
année plus tard. Une conseillère professionnelle utilisait régulièrement dans le cadre de ses consultations notre approche de relation d’aide qui vise une croissance dans la maturité en Christ. Lors d’une consultation, elle s’est trouvée face à une personne qui résistait à tout effort. Lors de ma seconde visite, elle est venue me demander si je pouvais rencontrer sa cliente. Après les cinq premières minutes de l’entretien, la
personne s’est levée de sa chaise en colère et dit: «J’en ai assez du fait que vous voulez vous débarrasser de moi.» La conseillère, pensant que c’était la manifestation d’un démon, me dit alors: «Vous voyez le problème!». Je lui dis que non, que c’est
simplement une autre facette de sa personnalité.
Il arrive fréquemment dans les églises de croire, à tort, que ces différentes
personnalités sont des démons et de vouloir les chasser. En revanche, beaucoup de
conseillers professionnels qui manquent de connaissances théologiques tendent à
vouloir intégrer les démons dans la personnalité de leur client pensant qu’il s’agit de

11
fragments de personnalité. Pour tout compliquer, la victime elle-même ne sait pas différencier l’une de l’autre parce que chacune des différentes personnalités semble être une voix qu’elle entend. Ces clients posent de réels défis aux conseillers et
thérapeutes, car la résolution de leur problème nécessite le discernement spirituel et l’exercice de la connaissance de la Parole de Dieu ainsi que la compréhension du
phénomène de dissociation.
L’aspect spirituel du problème laisse les psychologues non croyants sans ressources.
Ils expriment parfois le désir de voir l’Église s’engager mais ne croient pas en sa capacité d’intervention, ne connaissant rien de la puissance de guérison qui se trouve en Christ. Par conséquent, ils sont rarement ou jamais, témoins de l’intégration totale qui se produit lorsque Dieu se manifeste comme l’Admirable Conseiller. Ici, nous
avons l’histoire de Carolyn Bramhall qui a expérimenté une guérison complète parce
que les personnes l’ayant prise en charge et accompagnée étaient ouvertes à la vérité de la Parole de Dieu et, en même temps, sont restées à son écoute, persuadées de la véracité de son récit. Cela lui a permis de comprendre son identité en tant que
personne dissociée aussi bien que sa nouvelle identité en Christ. C’est cette vérité qui lui a permis d’être totalement libre.
Au début, je croyais que les cas de troubles dissociatifs de l’identité étaient très rares mais au cours des années 80, j’ai rencontré bon nombre de pasteurs et conseillers dans différentes parties du monde, qui peinaient face à des personnes présentant ce
syndrome. Ceux qui réussissaient à en sortir avaient réalisé leur identité en Christ et assumé leur propre responsabilité pour la guérison. À travers la repentance
authentique et la foi en Dieu, ils ont appris comment se tenir en Christ dans leur
intégrité retrouvée. Leur témoignage confirme que Jésus les a libérés en brisant leurs chaînes et en restaurant leur cœur meurtri.
Le témoignage contenu dans ce livre atteste le fait que, quand une personne permet à la vérité de pénétrer dans toutes les parties de sa personnalité et cela malgré l’extrême douleur que peut engendrer le processus, l’œuvre de grâce que Dieu y accomplit
produit une restauration complète.
Carolyn est maintenant un instrument puissant dans les mains du Seigneur pour aider des personnes à entrer dans un processus de restauration en Christ, parce qu’elle sait, de par sa propre expérience, que seule la vérité libère des liens et des ravages du péché.
Ce livre apportera de l’espoir à ceux qui désirent comprendre un client ou membre de l’église qui souffre, ainsi qu’à ceux et celles qui sont tourmentés par des voix et par l’angoisse.
Tout ceci est possible parce que Celui qui est en nous est plus grand que celui qui est dans le monde. Loué soit Dieu de qui vient toute bénédiction.
Dr. Neil T. Anderson, fondateur de Liberté en Christ , et président de Discipleship Counseling Ministries (Formation de disciples et relation d’aide).
(www.discipleshipcounselingministries.org).


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V U

Est-ce que j’ose…?
Est-ce que j’ose prendre le risque?
Est-ce que je prends le risque d’exposer mon cœur si las de la vie et vous permettre d’y pénétrer?
Si vous me touchez, je ressens la douleur.
Cette douleur sacrée.
Seulement un petit nombre a la permission d’entrevoir…
…Osera jeter un coup d’œil
Sur ce mélange vulnérable de douleurs et de joies appelé «moi»
Mais supposons seulement….
Que je vous permette de ressentir la douleur
D’entrevoir cette âme qui se fend, ce cœur qui se brise, la peur qui me fait douter de moi-même

Supposons que je vous laisse voir même un seul instant mes rêves brisés en mille
éclats
L’espoir étouffé mais qui malgré tout brille encore
Peut-être aurez-vous une caresse, un baume, une huile d’amour
Peut-être, se pourrait-il, que vous puissiez m’aider à me libérer de ce lien qui
m’étouffe et qui hurle en moi
Afin que je puisse à nouveau respirer.
Peut-être, peut-être pourrez-vous soulever le poids glacial de ma propre condamnation Et m’offrir les tendres vagues de l’amitié
Pour inonder les rivages asséchés de ma dignité épuisée afin de me ramener à la VIE.

MERCI.
Merci de me permettre
D’être en souffrance
Écrasée mais non détruite
Pour vous révéler
Qui je suis

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Des cris aigus explosent sans répit dans l’atmosphère chargée d’une terreur
aveuglante. S’agit-il d’un animal blessé ou d’une chambre de torture ?
Une voix paisible interrompt le cri effrayé du cœur angoissé de la petite victime, me rassurant, témoin réticent que je suis, qu’elle se trouve maintenant dans un endroit de sécurité. Mais la terreur du traumatisme me pourchasse, et trouve son écho dans toutes les parties de mon être.
J’arrête la cassette et je m’appuie sur le dossier de mon fauteuil bien rembourré,
m’installant confortablement pour mieux peser ce que je viens d’entendre.
Ces cris provenaient de la voix d’une petite enfant, juste une enfant, prise sans pitié dans l’étau d’une peur dévastatrice et incontrôlable. Quelle atrocité est à l’origine d’un cri d’une telle violence? Quel est le tourment inavouable qui a dénaturé cette
innocence en herbe? Est-ce que je peux supporter d’en entendre encore?
En tremblant, je me penche sur le magnétophone pour relancer la cassette et l’écouter encore une fois, poussant les limites de mon endurance à l’extrême pour à nouveau
écouter cette tirade angoissante. Je me penche vers l’avant, les muscles tendus, les tempes pulsantes et la bouche desséchée. Vers la fin de l’enregistrement, les
hurlements font place à des gémissements, alors qu’une voix d’homme rassurante et
douce calme la petite victime. Ses mots sont exprimés avec constance. Les petits cris aigus diminuent peu à peu et se muent en plaintes pathétiques empreintes de douleur.
On entend encore faiblement des gémissements imprégnés d’une grande fatigue
provenant du magnétophone posé sur la table basse juste en face de moi: «Plus
jamais…non plus jamais… non plus jamais.» Silence. La voix apaisante continue: «Tu
viens juste de te souvenir…juste de te souvenir. Je suis là, tu es en sécurité
maintenant. Ça s’est passé il y a longtemps. C’est simplement un souvenir. Plus
personne ne te fera du mal, plus jamais. Plus personne. Tu es en sécurité maintenant.»
Le soupir inconscient d’un soulagement me renvoie au présent et encore une fois je
me penche pour arrêter la cassette, comme si mon esprit secoué lançait un défi à mon intelligence de peser les affreuses implications de ce que je venais d’entendre.
Cette enfant pourra-t-elle un jour décrire ce qu’elle a vu? Lui sera-t-il permis
d’exprimer ce qui lui a été fait? Lui sera-t-il possible de ressentir de la joie, de la liberté? Et qui est cette enfant?
Cette dernière question m’a entraînée dans une intense bataille intérieure, sachant qu’au fond j’en connaissais la réponse, tout en m’accrochant désespérément à la
branche d’incrédulité qui se rompait petit à petit. Oui, je connaissais cette enfant et plutôt bien, très bien même, car j’ai souvent entendu ses cris…
Cette enfant, c’est moi!

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J’ai un secret. N’en avons-nous pas tous? Des cadavres dans le placard? Seulement le mien ressemblait moins à un cadavre qu’à une personne tout en sang, en vie, qui
cognait vigoureusement. En fait, il y en avait plus qu’un: mon placard était bruyant et semblait vouloir éclater. Pendant des années j’en ai ignoré le secret. Néanmoins, je savais qu’il y avait des cadavres! Je ne savais seulement pas qui ils étaient. Et lorsque je l’ai su, je me suis sentie mal à l’aise et coupable, un peu comme lorsqu’on surprend quelqu’un en train de s’habiller. Je me suis vue luttant pour me recouvrir en mon for intérieur. Je n’étais pas prête à voir ce que j’y avais vu.
D’autres l’ont appris, et la honte sournoise qu’on apercevait de temps à autre se
changeait en horreur jusqu’à ce que j’aie pu reconnaître l’amour chez des personnes qui ne portaient aucun jugement sur moi. Elles me considéraient comme étant
différente des autres mais ne me condamnaient pas.
Ce qui s’est passé, vous le comprendrez plus tard, c’est que pour certaines raisons ma personnalité s’était fragmentée en plusieurs parties afin que je puisse simplement faire face à la vie. Je vivais comme plusieurs vies différentes mais c’était toujours moi.
Il me fallait fournir de gros efforts pour avancer et continuer la marche. Sans ces
«secrets» j’aurais peut-être pu accomplir de grandes choses! J’aurais peut-être été une personne importante et pu accéder à des hauteurs insoupçonnées… mais j’étais obligée de traîner ces secrets, ces échardes dans ma chair, cette connaissance du passé jusqu’à en être épuisée. J’étais prête à tout abandonner, à jeter l’éponge, à piquer une colère et crier: « Je ne veux plus jouer le jeu de la vie.» Puis il s’est passé quelque chose … de nouvelles personnes sont entrées en scène, des personnes prêtes à apprendre mon
histoire, et à m’aimer quand même.
Bien sûr, vous avez le choix de croire ou pas mon récit, car il est plutôt étrange, et certains d’entre vous pourraient très bien vouloir écarter trop vite des phénomènes que vous trouvez à la fois incompréhensibles, et étrangers à votre propre expérience. Mais je vous demande au moins de le considérer attentivement, car je ne suis pas si étrange que ça. Et Dieu dans son infinie sagesse et tendresse a transformé des horreurs
innommables en un kaléidoscope des couleurs de l’espérance.

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Comme les multi-fragments de ma personnalité contenaient les couleurs qui ne me
plaisaient pas, la vie me semblait plus facile lorsque j’en étais inconsciente. Jusqu’au moment où une autre personne le décela. Une lueur de lumière émanant de cette
personne a pu saisir un fragment d’une de mes couleurs et le secret fut dévoilé.
J’ai souhaité vous raconter mon histoire parce qu’elle ne m’effraie plus et que je
n’ai plus honte de mon kaléidoscope de couleurs, aussi étrange soit-il. Ces couleurs furent miennes et m’appartiennent toujours. Les vôtres sont sûrement différentes,
peut-être tout aussi variées, mais différentes.
Pendant des années, j’ai porté le fardeau de mon passé comme quelque chose
d’inavouable, tel un péché qu’on ne peut confesser. Aujourd’hui, je ne le vois plus comme un bagage non désiré que je traîne à contrecœur sur un dos déjà douloureux.
Mon passé fait maintenant partie de la merveilleuse histoire de ma rédemption et de cette chronique magnifique et sans fin, qui raconte comment Dieu a délivré l’humanité toute entière d’un passé triste et terni, et comment il transplante joyeusement tous ceux qui le veulent, dans un royaume de lumière et de beauté, où coulent sans contrainte les eaux de la fontaine de la vie.
Au cours de ce cheminement, certains ont découvert les multiples facettes de ma
personnalité et en ont été effrayés, d’autres ont été choqués ou repoussés. Beaucoup, par contre, sont venus vers moi pour me secourir. J’ai été pendant toute cette période l’objet tantôt de leur pitié, tantôt de leur admiration, de leur amour, tantôt de leur haine, de leurs reproches. J’ai parfois aussi été dorlotée. Certaines personnes ne m’ont pas cru, mais la plupart ont donné foi à mon témoignage. J’ai aussi été manipulée,
utilisée et exploitée mais plus souvent soutenue, protégée et aimée. Dans tout cela je me voyais comme une victime impuissante livrée aux humeurs et aux fantaisies
passagères des autres, qui par moments me prodiguaient leurs soins, et à d’autres me mettaient à l’écart, voulant se débarrasser de moi, comme on jette le journal de la veille.
Le Père Jésuite John Powell a écrit un livre ayant pour titre: Pourquoi suis-je effrayé de vous dire qui je suis? Et en sous-titre, Je suis effrayé de vous révéler qui je suis car vous ne m’aimeriez peut-être pas, mais c’est tout ce que je suis et tout ce que j’ai .
Aujourd’hui je prends le risque de vous dire qui je suis, un risque car ce que vous verrez, ce que vous apprendrez me concernant, pourrait très bien vous déplaire. Mais je suis prête à me risquer dans cette aventure car je suis persuadée que nous avons plus de choses en commun que de différences. Je crois que nous partageons les mêmes
peurs et les mêmes aspirations à la base et voilà aussi pourquoi Jésus a pu dire qu’il connaît tout homme, y compris la gente féminine, car nous nous ressemblons tous.
Lorsque je lis d’autres témoignages, je m’y retrouve également sous certains aspects.
En écrivant ces pages, je pars du principe que vous vous y rencontrerez vous-même,
ou si cela vous fait trop peur, au moins quelqu’un que vous connaissez.


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Je vous permets maintenant de fouiller dans mon armoire à secrets et de regarder
mes cadavres, de vous plisser les yeux sur moi pour ajuster mon kaléidoscope, et voir la merveille multicolore de l’esprit humain créé par Dieu. Car c’est Lui qui m’a
restaurée et cela sans soudaine explosion miraculeuse, accompagnée de fanfares et
d’éclats de lumière, mais à travers un cheminement de persévérance et de
renouvellement de l’intelligence sous l’action de l’Esprit Saint, quand j’ai fait le choix de croire à ce qu’Il disait sur moi. Il n’y a pas eu de «grand moment». Le miracle s’est produit lorsque des chrétiens m’ont aimée suffisamment pour m’aider à confirmer jour après jour, le choix souvent pénible de croire à la vérité, dans les bons et dans les mauvais moments, sans trompette ni fanfare. C’est la vérité qui m’a affranchie.
Aujourd’hui, je suis «UNE»: j’ai une personnalité complète et j’en témoigne sans
gêne, sans honte et sans crainte.
Je suis née, tout comme vous, et tout allait plutôt bien pendant un moment. Mes
parents et mes tantes montraient beaucoup d’affection pour le petit amas de chair et de sang enveloppé de langes mouillés que j’étais. Il m’est donc difficile de dire quand les choses se sont dégradées, mais ma vie ne s’est plus déroulée comme on pourrait s'y
attendre. Mais de toute façon, c’est rarement le cas. L’aspect positif est que le
Seigneur dans Sa sagesse infinie et dans Sa puissance extraordinaire, sans parler de Son appréciation de ce qui est à la fois sublime et ridicule, savait exactement ce qui se passait et me tenait fermement dans la paume de Sa main. Voilà le début d’un certain nombre d’«incidents divins» qui m’ont maintenue bien en vie jusqu’à aujourd’hui.

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Les choses ordinaires peuvent étinceler même dans un esprit des plus enténébrés. Ces petites choses qui persistent à briller et à apporter leur lumière grâce à leur pureté inhérente. Si vous insistez à regarder la chambre ténébreuse de mon enfance, vous y discernerez quelques étincelles de bonté, de petites lueurs qui se transformaient en rayonnements de beauté qui, si on ne les en empêchait pas, amenaient quelque
espérance à mon âme d’enfant irradiant encore de leur éclat et enrichissant mon
présent de leurs bontés. Dieu a doté les petits enfants de cette capacité enviable de jouir de l’instant présent comme d’un délicieux moment céleste, qui peut alors
engloutir tout souvenir traumatisant du passé ou toute appréhension de l’avenir. De simples instants de pur plaisir comme : la chaleur ressentie lorsque des bras solides d’amour enveloppent notre petit corps, ou les couleurs du ciel crépusculaire juste
avant d’aller au lit ou encore le chant des moineaux qui se disputent.
À une époque, j’étais une enfant…
Il y avait une balançoire, je m’en souviens, parmi la rangée informe d’hortensias
parfois bleus, parfois roses tout au bout de notre jardin étroit, car la plus grande partie du sol était couverte de ciment pour garer la voiture de papa. Elle était là, suspendue entre un abri de jardin à moitié effondré et un mur blanchi à la chaux qui me semblait presque toucher le ciel mais ce n’était tout de même qu’un mur.
Le Grand Mur Blanc s’étendait tout le long de la maison à Chelsea Street et était
censé nous séparer de la fabrique d’automobiles qui se trouvait à côté. Mais il ne
servait à rien. Nous n’étions pas protégés du bruit. Les plaintes sonores des
perforatrices métalliques nous heurtaient sans arrêt les oreilles, comme une fraiseuse de dentiste extraordinairement bruyante. Ma maman s’en plaignait du matin au soir.
Une fois elle a enregistré tout ce bruit sur cassette pour se rendre au poste de police et la faire entendre. Elle a écrit beaucoup de lettres, sans succès, ils continuaient à fabriquer des carrosseries de voitures toujours aussi bruyamment. Je jouais au fond du jardin malgré ce tintamarre, faisant semblant que ces bruits provenaient d’un atelier de maréchal ferrant qui frappait le métal pour en faire des fers à cheval, comme dans
l’ancien temps.

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Je n’aimais pas le bruit non plus mais je n’en pleurais pas comme ma maman.
Parfois même pendant la nuit nous étions réveillés par le bruit du moteur ou le
crissement des pneus d’une voiture. Je me demandais pourquoi ces gens venaient à
une fabrique déserte au milieu de la nuit fantomatique. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien y faire?
Le siège en bois lisse de la balançoire était fixé sur des cordes que mon papa avait tissées. Il était habile de ses mains. Il savait fabriquer des choses avec des bouts de corde et en faire des nœuds magnifiques, car pendant la guerre il avait servi dans la marine. Il y a aussi appris à faire la cuisine alors que la mer était déchaînée et l’air chargé de brouillard.
Voilà, nous avions notre balançoire et j’y ai installé mon nounours pour le pousser très, très haut. Je ne me souviens pas de m’y être moi-même balancée. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne l’ai pas fait. Je ne suis pas à l’aise avec les cordes et les ficelles.
Il y avait beaucoup de va-et-vient dans notre maison. C’était ma mamie qui
commandait tout le monde, même maman et papa et bien sûr ma sœur Kate. Elle
s’asseyait comme une reine dans le salon, où elle vivait avec papy. Chaque jour de
nombreuses tantes, qui elles aussi recevaient des ordres de mamie, venaient prendre une tasse de thé et parler des gens du village et du prix de la rhubarbe.
Ça ne m’intéressait pas et je passais la porte du salon sur la pointe des pieds, en rentrant de l’école, pour éviter qu’elles ne se rendent compte de ma présence et me demandent de venir les embrasser et de boire une tasse de thé avec elle. Mais ça ne m’intéressait pas du tout. Je préférais regagner ma chambre pour lire ou sortir jouer dans les champs qu’on appelait la lande au bout de la route car là, j’étais tranquille, seule. Mais cela, mes tantes ne le comprenaient pas, comme le fait d’attraper des
vairons dans la rivière ou de regarder le coucher du soleil. Nous n’avions elles et moi, que très peu d’affinités. Elles m’ont juste porté un peu d’intérêt lorsque j’ai planté quelques fleurs au fond du jardin près de la surface en béton, quand papa m’a aidée à creuser un petit bassin, et que j’y ai mis quelques petits poissons rouges que j’avais achetés avec mon argent de poche. Elles se sont exclamées: «C’est très joli ma
chérie», mais leur avis m’importait peu de toute façon.
Cela m’avait fait plaisir de réaliser ce travail et je me réjouissais de voir les petites pousses de plantes pointer leur nez au printemps. J’aimais ça, jardiner, je m’en sentais fortifiée intérieurement.
Ma sœur Kate et moi partagions une chambre. Nous sommes jumelles, mais vous
ne vous en seriez pas aperçu, tellement nous sommes différentes l’une de l’autre. Elle était plus grande et, avec ses cheveux blonds, plus jolie que moi. Nous n’avions ni les mêmes amies ni les mêmes goûts. Elle était plutôt «normale» mais moi, je ne l’étais pas, du moins c’est ce que je pensais. En général, nous nous entendions plutôt bien.
Quand nous étions plus grandes, nous avions reçu de vieux lits superposés. Moi,
j’occupais le lit du bas et je l’embêtais en poussant des pieds sous son matelas, la


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projetant en haut en bas alors qu’elle essayait de s’endormir! Elle se fâchait et appelait maman à grands cris.
J’aurais voulu occuper la place du haut mais maman me disait que je tombais
souvent du lit pendant la nuit. Il est vrai que la nuit m’apportait certaines difficultés. Je n’aimais pas dormir, il me fallait rester éveillée et regarder les ténèbres pendant longtemps, juste «au cas où». Une fois, un gros scarabée est passé sur ma figure, alors qu’il faisait de l’orage. Maman est venue me rassurer en disant qu’il venait de
l’extérieur pour s’abriter de la pluie. Mais j’aurais souhaité qu’il n’entre pas pour ramper sur moi.
J’ai toujours désiré devenir institutrice quand je serais grande. Être capable de
transmettre aux petits enfants les choses qu’ils aimeraient apprendre. Mes élèves
m’écouteraient, même si personne ne m’écoutait à l’époque. Je serais très gentille, la plus gentille des institutrices. Lorsqu’on est institutrice, on doit lire des livres et s’entretenir avec des personnes intelligentes pour apprendre encore plus de choses. Je ne pouvais penser à une profession plus excellente, excepté peut-être celle d’écrivain.
Je pourrais aussi devenir écrivain et écrire des histoires, tout en utilisant un
vocabulaire choisi pour dévoiler mon monde imaginaire, mais je ne pourrai jamais
concrétiser mes rêves, car je n’étais pas suffisamment instruite. Mes tantes et ma
maman faisaient des ménages et il y avait toutes les chances pour que je sois obligée de faire la même chose. En tout cas, c’est ce qu’elles disaient. Mais je ne voulais pas faire comme elles, nettoyer des cheminées, laver le linge, le mettre dans l’essoreuse et avoir des mains toutes plissées, boire du thé et parler du prix de la rhubarbe ! Mon désir était de m’instruire et d’être «gentille».
Cela se passait à peu près bien à l’école, sauf pendant ces périodes assez
fréquentes où je ne me sentais pas bien. Alors je m’effondrais en larmes ne sachant quoi faire d’autre. Mme Croft, la secrétaire de l’école, me prenait par la main pour me ramener à la maison, et ma maman allait me prendre des trucs chez le médecin, ce qui signifiait que j’irais bientôt mieux et que je retournerai à l’école.
Lorsque je n’étais pas bien, je ne m’en sortais pas à l’école, car là je devais parler aux autres enfants. Ça ne pose pas de problème, quand tout va bien, mais c’est plus difficile lorsqu’on se sent drôle et qu’on a l’impression de se trouver ailleurs, qu’on se sent trop fatigué pour parler. Les autres enfants faisaient trop de bruit et ils voulaient toujours savoir des choses que je ne voulais pas leur dire car il fallait que je sois sage, voyez !
En général, j’étais sage, car ça ne payait pas de se tenir mal. Il valait mieux être appréciée des enseignants pour qu’ils croient que j’étais gentille même si je ne l’étais pas. Ainsi ils me laissaient tranquille et ne me choisissaient pas pour répondre à une question ou pour écrire au tableau, car ça me gênait et me faisait rougir et bégayer. J’ai donc essayé de toutes mes forces d’être sage pour ne pas être choisie. Une fois, il s’est passé quelque chose. J’ignore ce que j’ai pu faire et je n’ai jamais su pourquoi on m’avait dit de monter au bureau de la directrice. En général, on devait y aller

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seulement quand on avait fait une grosse bêtise. Parfois je me demande quelle bêtise j’ai bien pu faire.
Intérieurement j’étais toute agitée, on pouvait presque entendre mon cœur battre
quand j’ai frappé à sa porte et que j’ai attendu qu’elle me dise d’entrer.
Ça me faisait drôle de voir le bureau tout propre et bien rangé, pas du tout comme les salles de classe à l’étage inférieur. Il y avait une odeur de propreté qui faisait penser à un crayon qu’on vient de tailler. Les livres sur l’étagère étaient bien alignés et la directrice était assise derrière son bureau bien dégagé, avec un bloc-notes devant elle pour prendre des notes. Sa jupe verte avait des plis parfaitement droits, comme on en voit dans les magasins et son chemisier avait un grand nœud juste sous son menton,
sans faux pli. Ça ne ressemblait en rien à ma vieille blouse blanche d’école avec son col tout croqué et ses manchettes déformées. Elle paraissait beaucoup plus petite là dans son bureau que lorsqu’elle se tenait debout devant tout le monde, et même plus chaleureuse. J’aurais aimé rester là avec elle, surtout après avoir réalisé qu’elle ne voulait pas me gronder mais juste m’encourager à ne pas recommencer! Ça m’aurait
plu qu’elle soit ma maman. Elle me parlait et elle savait beaucoup de choses. Elle était forte et ne pleurait jamais et moi je pourrais faire comme elle et être une bonne élève.
Puis j’ai redescendu l’escalier. Heureusement que la grande salle était vide et je n’ai été vue de personne. C’était bizarre de me glisser dans ma salle de classe quand les autres élèves étaient déjà occupés.
Tout dans l’école avait une odeur de craie, de crayons de cire et de puzzles en bois et les pupitres de la première rangée étaient couverts d’une poussière blanche.
Lorsqu’il pleuvait, tout prenait une odeur de laine mouillée et il faisait humide. Quand une porte s’ouvrait, les courants d’air amenaient à notre nez le parfum des géraniums qui poussaient dans les bacs à fleurs posés sur les bords des fenêtres. Par temps de pluie, il nous était permis de lire des BD pendant la récré.
Normalement nous devons rester chacun à sa place, et lire tranquillement, mais
beaucoup d’enfants circulent dans la classe tout en chahutant, spécialement les
garçons. Moi, je reste tranquille. J’obéis toujours à ce qu’on me demande même si
personne d’autre ne le fait, car ça ne paie pas de faire des bêtises. Mais moi, il faut que je sois sage! Ça se passe mieux si je me tiens bien. Nous n’avons pas de BD à la
maison parce que ça coûte trop cher, mais je pouvais les lire en classe par temps de pluie. Si on regardait bien dans la pile de BD sur le bureau de la maîtresse, et si on était rapide et qu’on avait de la chance, on pouvait trouver une BD qui enseignait plein de choses sur les animaux ou l’histoire. Celles-là sont les meilleures. Souvent je me sens un peu mal à l’aise de les ramener à ma place, parce que ce sont les enfants riches ou intelligents qui ont ces BD-là. Elles contiennent plus de pages pleines de couleurs et on ne les achète pas pour des enfants comme moi. Alors je les survole en faisant attention de ne pas écorner les pages et puis je les ramène et les range avec soin
comme l’exige la maîtresse. Alors il faut que je me contente des histoires débiles des


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BD défraîchies parlant de filles en petites chaussettes blanches qui jouent avec des chiens qui portent des nœuds autour du cou et partent à l’aventure.
Je déteste les mercredis après-midi parce que nous avons couture dans la grande
salle. Les minutes passent bien trop lentement pour moi. Pour moi, c’est une perte de temps de pratiquer les divers points de broderie et de fabriquer de petits sacs dans lesquels on ne peut rien mettre! Je voudrais être ailleurs, seule, au lieu de regarder les autres, faire du bon travail alors que je passe un temps fou à défaire mes points ratés.
J’ai peur que la maîtresse vienne regarder mon travail parce que je fais toujours des erreurs. Supposons qu’elle me demande des explications. Je suis tellement fatiguée
que je peux à peine voir devant moi, alors comment est-ce que je pourrais coudre ces petits points de couture bien compliqués? Mais il faut que je sois sage et souriante et que je fasse croire à la maîtresse que je peux y arriver. En réalité, j’ai envie de pleurer parce qu’elle pourrait me gronder, mais ça voudrait dire que je suis méchante et moi je ne dois pas être méchante. Alors je montrerai que je suis forte et sage, je ne pleurerai pas comme un bébé.
Il y a des araignées dans les toilettes des filles. Elles sont bien grosses et il faut faire attention quand on s’assied, car elles peuvent glisser sur toi. J’aime pas ces WC.
Il vaut mieux se retenir jusqu’à ce qu’on puisse rentrer à la maison. Ces toilettes se trouvent à l’extérieur dans la cour de récréation. Elles sont froides et sentent mauvais.
Même en été, l’humidité dégouline des murs. Quand il pleut et que l’institutrice te laisse y aller, en cas d’urgence, tu as intérêt à courir bien vite sinon t’es trempée. Mais il vaut mieux ne pas dire à la maîtresse que t’as des habits mouillés. Il vaut mieux ne pas faire d’histoires au cas où elle te poserait des questions. Si tu sais pas y répondre, tu rougis et c’est affreux. Moi, je sais pas très bien répondre aux questions, car j’oublie des choses.
J’avais 11 ans lorsque j’ai commencé les éclaireuses. On m’avait permis de
participer au camp même si je n’avais pas d’uniforme et que je n’avais pas suivi
l’instruction. Ma sœur n’y est pas venue, juste moi. Nous sommes allées au bord de la mer, à une ville du nom de Bracklesham Bay.1 C’était un endroit froid et venteux, il y avait de l’herbe dans la nourriture, nos habits étaient tout fripés et prenaient l’odeur de la rivière. Nous chantions autour d’un feu de camp lorsque la nuit tombait et jouions à la thèque dans un champ rempli de touffes d’herbes dures. J’étais douée pour marquer des points, car les adultes disaient que mes jambes étaient vigoureuses. Quand tu as les jambes solides, tu peux courir très vite. J’étais si petite, que ça faisait rire tout monde et me permettait de faire des écarts et de passer à côté des jambes des plus grandes filles. Elles m’aimaient bien et me prenaient sur leurs épaules quand on allait à la plage. Elles avaient composé une petite chanson à mon sujet, rythmée sur le chant
thématique de la Coupe du Monde de 1966:


1 Station balnéaire du sud de l’Angleterre près de Chichester dans le West Sussex.

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Rouge, blanche et bleue mignonne petite Carrie,
Nous l’aimons toutes, mignonne petite Carrie,
Elle est aussi solide qu’un chaton
Elle n’abandonne jamais
C’est pourquoi elle est notre favorite dans le camp.

Je ne connaissais rien sur l’origine de la mélodie, mais j’étais fière de la chanson qui me donnait de l’importance, pour un peu de temps en tout cas. Les gens ont un
comportement différent au camp que dans la vie courante et lorsque le camp fut
terminé, ce n’était plus pareil. J’essayais de faire croire que cela ne me faisait rien de ne plus être appréciée. Je me mettais avec d’autres filles pour créer l’impression que j’étais sage et que j’avais beaucoup de copines.
Plus tard, je suis devenue chef de patrouille pour un groupe de scouts. J’étais
stricte. Il fallait bien car sinon, vu ma petite taille, on ne m’aurait pas respectée.
Comme j’étais vraiment de petite taille, je me sentais obligée de faire l’importante.
C’est comme ça que ça marche! À l’âge de 12 ans, la prof d’éducation physique m’a
mesurée car je n’arrivais même pas à la barre qu’on utilisait pour le saut en hauteur. Je mesurais 1m 30 cm et mon amie Samantha pouvait sauter par-dessus ma tête.
Beaucoup de gens se moquaient de ma taille, me traitant de gringalet, de nain ou de bébé. Ça me déplaisait, mais je ne réagissais pas. Je refusais de pleurer car il fallait que je sois sage. S’ils m’avaient vue pleurer, ils auraient pu me traiter d’autres noms, ou ils auraient pu le dire à un prof qui m’aurait posé des questions. Il vaut mieux éviter cela et être sage.
Quelquefois au cours de l’été, papa m’emmenait avec lui en promenade à la nuit
tombée. Nous passions la lande à travers un champ de boutons d’or et au-delà d’une
petite chute d’eau. Il n’y avait que nous deux. Nous entendions parfois le cri du renard ou le gai ululement de la chouette. Parfois papa me prenait la main alors que j’étais déjà une adolescente et normalement les ados ne font pas ce genre de choses avec leur papa! Quand nous rentrions de ces escapades nocturnes, il faisait déjà nuit noir et j’allais me coucher. Je ne savais pas pourquoi papa m’emmenait en forêt la nuit, mais il le faisait.
Chaque jour, toutes mes tantes venaient boire le thé et parler tout le temps avec
mamie. Quelle joie de ne pas être une tante, ça doit être très ennuyeux! Une tante doit s’asseoir dans cette petite pièce surchauffée par le feu de la cheminée même quand il faisait beau en été, et boire du thé dans des tasses avec des sous-tasses non assorties et manger des biscuits rassis tirés d’une vieille boîte qui sentait le moisi. Les biscuits toujours ramollis avaient un goût de craie. La cheminée était toujours pleine de
poussière et le vent renvoyait la fumée dans la pièce. Mais cela n’avait pas l’air de les


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déranger, pas plus que la fine couche de suie qui s’était posée sur les biscuits. Toutes mes tantes étaient obèses et de petite taille, peut-être parce qu’elles mangeaient trop de biscuits rassis. Ma maman avait six sœurs et je trouvais qu’elles ressemblaient aux sept nains du conte de fées.
Ma tante Cath avait un tic. Alors qu’on ne s’y attendait pas, elle secouait ses
épaules de façon à ce que sa tête les touche d’un côté puis de l’autre. Ma maman disait que c’était parce qu’elle avait eu la tuberculose pendant la guerre et avait dû rester dans un bâtiment qu’on appelle un sanatorium. On mettait son lit dehors à l’air frais, parce que cela était censé lui faire du bien. Mais lorsqu’une fois je suis allée visiter cet édifice de briques rouges qui tombait en ruines, il y avait de gros trous dans la toiture et le vent soufflait si fort que la pluie faisait des diagonales. Dans ce climat, pas étonnant que Tante Cath ait pris un tic.
Tante Milly était celle que je préférais. Elle parlait de choses sensées parce qu’elle avait été éclaireuse et avait dû se soucier des tentes et des grades. C’est mieux pour l’esprit que de parler du prix de la rhubarbe. Elle ne venait pas voir Mamie tous les jours et quand elle venait, elle ne restait pas longtemps, car elle était raisonnable.
Tante Milly bégayait et ça lui prenait un temps fou pour prononcer convenablement le premier mot d’une phrase. On avait donc le temps de deviner le reste de la phrase.
Mais personne ne lui reprochait quoi que ce soit parce qu’elle avait une certaine
importance, car elle occupait un poste de responsabilité. Elle savait comment fabriquer des choses avec de petits branchages pour maintenir les sacs au-dessus du sol et ranger des bols en plastique et d’autres trucs. Tante Milly était si importante que lors des grandes cérémonies des éclaireuses, elle était placée avec les plus hauts responsables et portait un uniforme spécial. J’étais fière qu’elle soit ma tante parce que même si elle était avec des personnes importantes, elle venait me parler pour montrer à tout le
monde que j’étais sa nièce.
Tante Bet n’avait quasiment plus de dents, à part deux crocs jaunes. Maman disait
qu’elle n’avait jamais consulté de dentiste et c’était sûrement vrai. Son haleine était fétide. Elle sentait mauvais un peu comme quand maman cuisinait du chou-fleur à
midi. Elle était aussi sourde que mamie et nous devions crier pour nous faire entendre car elle n’avait jamais consulté de médecin et elle refusait de prendre un appareil.
Mamie, par contre, portait un appareil auditif qui sifflait tout le temps. Parfois
lorsqu’il n’était pas réglé correctement, une de mes tantes essayait de l’ajuster et ça faisait un bruit perçant qui nous faisait mal aux oreilles. Ajoutez à tout cela les bruyantes discussions, le tintement des cuillères contre les tasses, la lourde porte d’entrée s’ouvrant et se fermant à tout moment, en plus du bruit des perceuses qui
allaient à fond dans la fabrique d’à côté, et vous comprendrez pourquoi il fallait que je me sauve jusqu’à la lande pour être tranquille.
Pour moi, cette lande était vraiment le meilleur endroit du monde. J’aimais bien y
aller avec mon amie Susan ou mes cousins mais je préférais m’y trouver seule. Une
fois j’ai confié mon histoire à une vache qui m’a répondu de son beau regard aux yeux

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bruns, en restant près de moi. Une autre fois, nous y avions trouvé aussi un nid de rouge-gorge sous la souche d’un arbre qui était tombé en travers du cours d’eau. Nous pouvions faire trempette dans ce ruisseau jusqu’à l’endroit où il se jetait dans une plus grande rivière. Je souhaitais que nous ayons un autre cours d’eau car celui-là avait un drôle de nom que j’oubliais toujours. Je l’aurais appelé Tamise, Avon, ou un autre
nom connu, mais il fallait que j’accepte le vrai nom même s’il ne me plaisait pas. Si on fixait des yeux le ciel, on pouvait s’imaginer en Suisse comme Heidi.2 Une fois, il m’est arrivé de regarder le ciel si longtemps que j’en ai pleuré. J’aurais tellement souhaité me trouver loin de là en Suisse, dans un lieu où il n’y a ni fabrique de
voitures ni tantes, ni béton au fond du jardin. Un lieu où on entend le son des cloches des chèvres, où on peut manger du fromage et regarder des montagnes recouvertes de
sapins. Un jour, lorsque je serai grande, j’irai vivre dans un endroit comme la Suisse à des millions de kilomètres des usines qui te remplissent la tête d’un bruit de perceuses.
Et je dormirai chaque nuit dans la paix et la tranquillité et sans être dérangée par des personnes qui viendraient me demander de vider le pot de chambre de mamie.
Mais, pour l’instant, j’avais la lande. Et si je marchais jusqu’au prochain champ où il y avait un vieux rouleau tout rouillé, je pouvais m’imaginer à des kilomètres de la maison, ou en vacances, ou à la campagne vivant dans une ferme avec des poules et
des canards devant la porte, un chat devant la cheminée et un chien berger, assis dans sa niche dans la cour. Je rêvais un jour de me marier à un fermier. Quand je rentrerais chez moi après le travail d’institutrice ou d’écrivain, je mangerais de délicieux gâteaux aux pommes provenant de notre verger et préparés par le cuisinier, puis je me
promènerais dans les champs et je donnerais à manger aux animaux. Le soleil brillerait dans le ciel et tout autour de moi, il y aurait des oiseaux et des animaux, de l’herbe, des arbres et par-dessus tout la paix profonde et la tranquillité. Il n’y aurait personne pour m’embarrasser de questions auxquelles je ne veux pas répondre. Les nuits
seraient courtes et remplies de pensées joyeuses et je n’aurais pas à attendre qu’on éteigne la télévision pour lire mon livre du club des Cinq.


2 Titre et principal personnage d’un roman suisse de Johanna Spyri publié en 1880. Il s’agit de l’histoire d’une orpheline qui est recueillie par son grand-père.


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Bien sûr, j’étais inconsciente d’être multi-fragmentée, pas plus qu’un enfant né
aveugle n’a conscience du handicap d’être privé d’un don très précieux que les autres possèdent. C’est seulement lorsqu’il entend parler de couleurs, de formes, de lumière, de nuit, de dimensions de profondeurs, qu’il commence à se rendre compte de la
différence.
Il me semblait simplement que tout le monde faisait face à la vie de la même façon
que moi, mais au fond j’avais toujours ce sentiment sournois d’être différente. Ce
n’était pourtant qu’un sentiment auquel je m’accrochais comme à un atout. Cela
m’aidait à garder un cap dans mon combat intérieur si chancelant et à chercher mon
identité ainsi qu’une réponse aux questions concernant qui j’étais et où j’allais. Je savais déjà que j’étais différente de ma sœur mais n’en connaissais pas la raison. Elle était elle, et j’étais moi, voilà tout.
Durant toute mon enfance et mon adolescence je m’en sortais grâce aux multiples
facettes de ma personnalité qui me permettaient de filtrer tout ce qui était désagréable, terrifiant ou horrible et de classer ces expériences dans des compartiments séparés, et de renvoyer chaque souvenir, chaque sentiment, chaque émotion, dans une partie de
moi créée tout exprès pour le garder. Cela me permettait de mener une existence plus ou moins paisible sur le plan intérieur. Je ne comprenais pas la peur, et encore moins la terreur. Je n’avais aucune notion ni de colère ni de rage, et je n’arrivais pas à saisir ce qui avait trait à la sexualité. Tout ce qui concernait une éventuelle intimité physique était de suite renvoyé à la partie de moi dont le rôle était de gérer ce genre de choses.

* * * L’allée est très sombre et je ne veux pas m’y rendre mais je n’ai pas le choix. Il

faut que j’y aille, d’une façon ou d’une autre. Il faut que je coure sans m’arrêter. La douleur que je ressens dans mes côtes est lancinante telle une pointe de couteau mais je ne dois pas m’arrêter. Il faut que je coure. Le long des rues désertes, dans les passages étroits, dans les rues des grands ensembles bordées de vastes silhouettes
d’arbres d’où émanaient des murmures de voix, alors que la lune jouait avec les
nuages de la nuit qui traversaient le ciel à grande vitesse. À bout de souffle, je courais

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frénétiquement, solitaire et fugitive. Voilà à quoi devait ressembler ma vie avec son lot d’isolement et de solitude pour les années à venir. Cela ne m’arrivait pas chaque nuit, mais quelquefois j’étais comme submergée d’une compulsion qui me poussait à
trouver une excuse pour m’enfuir de la maison et courir dans la nuit. Il fallait que je parte de la maison et pourtant j’y revenais, poursuivie par les ténèbres que pourtant je recherchais. Toute cette agitation et cette confusion ont commencé après que j’aie
adressé à Dieu cette prière toute spéciale. Lorsque je lui ai courageusement ouvert mon cœur et ma vie. Ce Dieu dont j’avais entendu parler mais que je n’avais jamais
vraiment rencontré jusqu’à ce jour-là.
À quatorze ans, ayant pris conscience du fait que je n’étais pas comme les autres et l’ayant plus ou moins accepté, j’ai commencé à considérer la solitude intérieure dans laquelle je vivais. À cet âge-là, on peut se sentir cafardeux même quand tout va bien.
C’est souvent le cas pour beaucoup d’adolescents qui préfèrent rester à l’intérieur pour de longs moments de rêveries.
Pour moi, c’était différent, plutôt l’inverse, mon espace privé se trouvait à
l’extérieur. Ce n’était que dans les champs que je respirais librement, là où se
trouvaient les vaches, seuls témoins de mes humeurs maussades. Elles paraissaient me comprendre. C’était là que je me sentais en sécurité, dans l’intimité.
C’était le jour de la Saint-Valentin. Je m’en souviens bien, le ciel était d’un beau bleu profond et calme, l’air froid et pur. J’étais comme porteuse d’une mission,
avançant à grandes enjambées dans les rues désertes en direction de la lande, tôt ce matin de février. Le faible rayon de soleil n’avait pas encore permis au gel de fondre et l’herbe étincelait de lumière tout en crissant sous mes pas. Je suis arrivée au milieu de la prairie entourée de trois côtés par un petit cours d’eau et une haie brune aux
branches épineuses, et du quatrième par une route qui se trouvait à une certaine
distance. C’était mon lieu sûr, mon refuge personnel. Personne ne m’entendait d’ici.
J’ai scruté le ciel bleu au-dessus de moi et j’ai commencé à parler à voix haute,
courageusement: «Cher Dieu, je connais certaines choses sur toi… »
Je fis une pause, j’attendis le temps de mettre mes idées en place. L’air était calme et chargé d’attentes. Jusque-là, ça allait. Puis, aspirant profondément: «Mais Dieu, est-ce que toi, tu me connais?»
Il n’y eut ni cantique céleste, ni voix audible. La traînée de hauts nuages ne faisait pas de commentaire mais le monde s’arrêta. Non, tout commença plutôt! Le soleil était brillant et chaud, réel, et l’herbe sous mes pieds était si verte et si belle. Même les rainures du chemin boueux me paraissaient d’une beauté fascinante. L’air même
chantait, et les arbres, tout, en fait. Et tout en moi – chaque fibre, chaque muscle, chaque nerf – chantait aussi. Rien n’avait changé et pourtant tout fut transformé. Je venais de me réveiller d’un profond sommeil. J’avais ouvert les yeux pour découvrir que c’était le matin. J’étais ressuscitée des morts, j’étais en vie! Il sait, Dieu sait.


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Tout à coup, j’ai senti qu’il fallait que je rentre chez moi pour prier correctement à genoux. Je me suis retournée pour courir à travers champs, suivant le sentier, par-dessus le pont, traversant la route jusqu’à notre maison, passant la porte, montant l’escalier en prenant soin de bien fermer la porte de ma chambre, avant de
m’agenouiller. Il fallait que je le fasse de la bonne manière afin d’être sûre que Dieu voit que j’étais sérieuse, plus sérieuse que je ne l’ai jamais été pour toute autre chose dans ma vie entière. Là, par terre avec une grande ardeur j’ai prié: «Cher Dieu, merci d’avoir envoyé Jésus mourir pour moi. Merci de me pardonner mes péchés. S’il te
plaît, viens dans ma vie, s’il te plaît, s’il te plaît. Merci, oh merci, merci, merci, merci.»
Maintenant je savais que Dieu était réel. Je ne l’espérais plus seulement, je le
savais. C’était une certitude absolue. Une ouverture s’était opérée au plus profond de mon être et la lumière y avait pénétré. Quelque chose de merveilleux, de miraculeux, d’inexplicable était survenu et je me sentais en harmonie avec Dieu, avec Dieu le Père, avec le Dieu du ciel et de la terre. Il me comprend! Que c’est formidable et glorieux, délicieux, surprenant, fantastique. Ouah! Quelle libération j’ai expérimentée alors! Je suis connue du Père. Toutes les choses que les autres ne connaissent pas, Lui les
connaît, Il les connaît, Il les connaît, Il les connaît!
Ça m’a pris encore une vingtaine d’années pour vraiment comprendre pourquoi
c’était si important pour moi, que Dieu sache ce dont les autres ne se doutaient pas à mon sujet. Je n’avais encore aucune conscience réelle que quelque chose n’allait pas dans ma vie. Le Seigneur, Lui, savait que j’avais besoin de savoir et dans Sa sagesse et Sa tendresse, Il me l’a dit.
Le dimanche suivant, j’ai décidé d’aller à l’église pour voir à quoi ressemblaient
de vrais chrétiens. Ils avaient l’air chics et discrets, mais ils souriaient beaucoup et paraissaient polis et sympathiques. Nous avons chanté des cantiques dans de vieux
livres puis écouté le message. C’était la meilleure partie. Le beau et jeune pasteur savait de quoi il parlait. Il s’est animé en parlant au sujet de la véracité de la Parole de Dieu. Il nous a raconté une histoire concernant un homme qui a vendu tous ses biens pour acheter un champ qui contenait un trésor enterré. Il avait la tête sur les épaules, ce gars-là, car il savait ce qu’il voulait et donna tout pour l’obtenir. Je voulais être comme ça.
La vie était différente après cette expérience. Moi, j’étais différente et le monde aussi. Je vivais maintenant dans une autre dimension qu’avant, supérieure. Maintenant ma vie avait un sens et je n’étais plus seule. J’étais suivie, guidée, accompagnée, et entourée. J’avais une mission – de continuer à découvrir Dieu, de mieux Le
comprendre et de Le rencontrer encore et encore et encore.
Maintenant j’avais le courage de penser à l’avenir. Je commençais à m’enraciner
dans la réalité, je n’avais plus besoin d’avoir recours à la fantaisie pour colorer la vie de beauté, elle était là tout le temps et l’a toujours été. J’avais maintenant un présent qui était supportable et même bon. Il fallait que je trouve moyen d’exprimer, ce fait

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extraordinaire que j’étais en vie dans un monde merveilleux. J’ai écrit des poèmes, des chants, de la prose, tout coulait comme ça pendant des semaines, même des mois.
Chacun devrait être au courant. Pourquoi est-ce un si grand secret que Jésus, le Fils de Dieu, est vivant et rencontre des gens ordinaires? Pourquoi les gens d’église ne
racontent-ils pas cette bonne nouvelle à tous ceux qu’ils rencontrent? C’est fou qu’ils ne se passionnent pas pour cela. Moi j’en témoignais car Dieu connaît tout et nous
n’avons plus besoin de nous faire de souci. Il connaît tout à propos de nous et Il nous aime de toute façon. Ça, c’est la plus grande et la plus importante nouvelle que le monde ait jamais connue. Comment se fait-il que les gens ne sont pas plus
enthousiasmés? Je ne le comprends pas.
Ma mission personnelle, qui était de m’assurer que toutes mes connaissances
soient au courant de ce que Jésus peut faire, a duré plusieurs années. Le premier
impact du changement survenu en moi se fit à la maison. Ma maman téléphona au
pasteur de la petite église baptiste que nous fréquentions (où ma sœur et moi dès l’âge de quatre ans avions été envoyées chaque semaine à l’école du dimanche) pour lui
demander d’un ton irrité: «Qu’est-ce qui a bien pu se passer avec Carrie? Elle insiste pour faire la vaisselle, étourdit chacun à la maison par ses chants et sa gaieté
constante. Est-elle entrée dans une manie obsessionnelle ou est-ce qu’elle traverse une phase d’adolescence qui prendra bientôt fin?» En quelques semaines, après ma
«conversion» (car du point de vue théologique, c’était bien le cas), j’avais aidé les cinq enfants de ma classe d’école du dimanche à faire cette prière et à connaître le vrai Dieu. Nous avions pris l’habitude après les cultes de nous prendre par la main et de sauter en rond dans la grande salle de réunion tout en chantant les nouveaux petits chœurs que nous venions d’apprendre, dérangeant ainsi tout le monde par notre
excitation. Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne partageaient pas ma joie. J’avais été ébahie par Dieu. Et vous?
Cet état d’heureuse agitation, cette expérience nouvelle de connaître quelque
chose au-delà de moi-même, était merveilleusement bon. La conviction que j’avais
d’avoir été touchée par l’action divine (un peu comme lorsqu’on heurte son pied sur le trésor enfoui dans un champ) a complètement changé ma perspective sur moi-même et
sur le monde. Cette nouvelle conscience de la présence de Dieu m’a permis d’éclore
comme une pâquerette exposée aux rayons du soleil. Toute ma personnalité
s’épanouissait sous la protection de Philip Greenslade, mon pasteur, et sa gentille épouse. C’était un homme de prière et ses enseignements ainsi que son amour profond des Saintes Écritures m’ont laissé un héritage durable qu’aucune fortune ne pourrait acheter. Je dois beaucoup à son exemple et je lui suis reconnaissante de m’avoir appris à faire mes délices de la Parole de Dieu.
Maintenant, la question de ce que j’allais faire après l’école ne se posait plus.
Cette question avait été un souci pour moi avant l’expérience de la Saint-Valentin.
J’avais alors pensé abandonner l’idée d’être institutrice ou écrivaine pour me
consacrer à l’horticulture puisque la nature avait une place importante dans ma vie, car


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je prenais plaisir à cultiver ma petite parcelle de terre, ainsi qu’une petite portion d’un jardin ouvrier. C’était pour moi un délice d’enfoncer mes doigts dans un sol brun et riche, et de me laisser imprégner par la certitude d’y voir germer la vie. La lande était mon aire de jeux, où je me retrouvais avec mes amis, c’est-à-dire les arbres et les oiseaux. Là, je me sentais toujours plus en sécurité qu’à la maison et ça m’évitait de penser aux choses désagréables, quand je m’occupais à creuser la terre et à cultiver des plantes.
Mais maintenant tout avait changé. Jardiner pouvait attendre. J’avais bien plus
important à faire, je devais être missionnaire ou quelque chose de ce genre. Il fallait que cette bonne nouvelle de l’évangile soit annoncée et moi, j’allais en parler. Voilà!
Personne ne pourrait m’en dissuader, quoiqu’on en dise à la maison, à l’école ou
ailleurs. Cette conviction a été renforcée lorsque je suis entrée au lycée pour préparer mon bac. Là, on m’a accueillie à bras ouverts car j’étais suffisamment folle pour
accepter la responsabilité du groupe biblique des 11 à 13 ans. Ces jeunes provenaient de familles aisées, bien différentes de la mienne. Ce qu’ils voulaient, c’était l’école du dimanche au lycée. Mais ils sont tombés sur moi. Je prenais un énorme plaisir à
observer combien ils étaient malléables, mais aussi à développer mon nouveau rôle de conseillère pastorale, d’enseignante de la Bible et de maman. Malgré mon manque
d’adresse à la guitare et mes connaissances bibliques limitées, nous avons réussi à nous en sortir pas trop mal, jusqu’à ce qu’on me confie une responsabilité encore plus grande, celle du groupe biblique des 16 à 18 ans. Vraiment de quoi me tourner la tête!
Un jour, on a vu arriver un jeune homme séduisant et joyeux du nom de Gerald
Coates. Il a tenu une réunion sur le terrain de sport devant l’école à laquelle la moitié des élèves a participé. C’était plutôt rare d’y voir un homme, sans parler d’un gars aussi joyeux, débordant de vie et d’énergie. Je me tenais aux abords du terrain,
essayant de voir et d’entendre ce qui se passait, sans grand succès vu ma petite taille.
Apparemment beaucoup d’élèves s’étaient avancés pour se donner à Christ et pour
expérimenter aussi autre chose. Mon statut de responsable ne m’a pas permis de façon automatique de «baigner dans cette atmosphère sanctifiée» avec les initiés qui
encerclaient ce personnage important et, par conséquent, j’ai tout manqué. Toutes les filles parlaient de façon animée du baptême du Saint-Esprit, mais j’ignorais tout à ce propos. La majorité des élèves étaient du style bon chic bon genre, étant bien plus avancés que moi en matière d’assurance personnelle, et, bien entendu, bien plus
friqués. J’ai cru que je ne pourrais jamais parler de Dieu avec autant d’aise que
certains d’entre eux. Ils me paraissaient tous être plus grands, plus doués, plus
audacieux et plus à l’aise que moi, comme s’ils étaient d’une autre espèce. Toutefois une âme charitable, une fille un peu plus âgée que moi, qui allait à une grande église du centre-ville fréquentée par des gens huppés, m’a prêté un livre écrit par un
Américain du nom de Don Basham.3 L’ayant lu ou plutôt dévoré, j’ai désiré

3 Handbook on Holy Spirit Baptism publié en 1969.


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désespérément le don de Dieu, la plénitude du Saint-Esprit. J’ai prié et je l’ai reçu ainsi que le parler en langues. Puis vers la fin de l’année, j’ai été acceptée à l’école biblique, ayant résisté à bien des tentatives de m’en dissuader. J’étais décidée à
devenir missionnaire tout en écrivant et en jardinant pendant mon temps libre. Je
désirais apprendre à agir comme une adulte et à enseigner les vérités bibliques et à occuper mon temps par la lecture des Écritures et par la prière. Je désirais apprendre à me tenir ferme dans la foi en Dieu, qui serait fier d’avoir une fille aussi sage.


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L’antenne de télévision était branlante, un peu comme tout dans cet endroit, me dit Phil. «Elle a l’air abîmée, mais elle marche très bien.» De vieux rideaux couvraient les fenêtres qui dataient de l’époque victorienne mais, j’étais attirée par l’odeur de
poussière vieillie par des années d’érudition, qui se dégageait des rangées de livres.
Mon pasteur Philip Greenslade et moi, étions enfoncés dans de vieux fauteuils,
regardant danser la poussière, mise en évidence par les rayons de soleil pénétrant dans la pièce. Nous attendions le résultat d’un entretien avec le directeur de l’institut biblique de Birmingham (Birmingham Bible Institute). Tout à coup s’est présenté à
nous un homme, élancé et vêtu d’une robe noire. Nous nous sommes levés : «Vous
êtes acceptée, nous nous reverrons en octobre.» Puis, avec un sourire malicieux, il tourna les talons et s’en alla.
Le regard de Philip a croisé le mien, dans un silence de surprise, puis, réalisant ce qui venait d’être dit, nous nous sommes réjouis et sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, comme si je venais de gagner à la loterie. En sortant, j’ai jeté un regard sur le tapis usé et sur les voitures cabossées garées dans un parking couvert de mauvaises herbes. J’ai commencé à me poser des questions sur les conséquences de ma décision.
Qu’est-ce que j’avais fait? À quoi est-ce que je m’étais engagée? Est-ce que je
survivrais? Est-ce que je serais à la hauteur?
Ces trois années d’institut biblique furent très intenses. Trois années remplies de défis et d’événements glorieux et enthousiasmants qui comblaient toutes mes attentes.
Elles étaient chargées de discussions profondes et intenses et faites de profonds
partages, mais aussi de fous rires et de nombreuses heures d’étude. Elles comprenaient également les épreuves effrayantes de prêcher et de parler en public, des corvées
épuisantes et fastidieuses, et les meilleurs moments de louange que je m’attends à
vivre sur cette terre. Et nous faisions tout ensemble dans l’unité. Nous vivions l’église en continu, 24 heures sur 24, et 7 jours sur 7. Nous étions aussi pauvres. Sur 120
étudiants, aucun ne possédait beaucoup de biens matériels, même si certains (pas la majorité) venaient d’un milieu aisé. Nous vivions tous très simplement, travaillant dans les mêmes conditions d’austérité. Notre alimentation était loin d’être riche. Une fois, nous avons mangé une tourte aux pommes de terre et des frites pour le repas du

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soir! Ce qui restait des repas était resservi parfois sur plusieurs jours. Des soupes rallongées d’eau et des tartines à la confiture faisaient partie de nos menus quotidiens les plus fréquents. Mais nous étions pleins de foi et de bonne humeur. Nous mangions, priions, travaillions, argumentions, discutions et grandissions ensemble dans la
connaissance de Dieu. Nous avons appris à vivre en communauté.
Quant à moi, je préparais durant cette période deux diplômes en même temps,
celui de l’institut biblique et un autre décerné par l’université de Londres. Je n’avais donc pas de temps à gaspiller. Le contenu de l’enseignement m’enthousiasmait et
m’ouvrait sur un nouveau monde, de nouvelles perspectives de foi et de vérités
bibliques. Oh! J’aimais cela. Mon esprit s’y adonnait avec passion. Il y avait les cours, les lectures et la joie d’apprendre. Mais la réelle bataille qui s’engageait maintenant devait se faire contre ce sentiment d’isolement et de solitude que j’avais déjà ressenti avant de quitter la maison. D’une manière ou d’une autre, plus les gens m’entouraient, plus ils devenaient proches et plus je me sentais différente d’eux.
J’étais différente et j’avais l’impression de ne pas vivre dans le même monde! Mes
camarades de classe avaient développé de bonnes relations et discutaient ensemble
depuis le début, mais moi, je ne savais pas comment vivre ces contacts, ni quoi dire, ni comment participer aux conversations. Ils se visitaient de chambre en chambre; moi, je frappais à chaque fois aux portes, même celle de la salle commune, attendant
fébrilement qu’on m’invite à entrer. Je croyais aussi que je n’avais pas le droit de faire partie du groupe si je n’étais pas du même avis qu’eux. Ils semblaient savoir comment vivre, alors que cela me demandait beaucoup d’efforts. Je n’ai jamais compris
comment on pouvait rester éveillé et alerte toute la journée et dormir pendant la nuit.
Mes nuits étaient toujours entrecoupées d’activités et de repos, comme ça a été le cas durant une bonne partie de ma vie. Les autres n’étaient pas aussi fatigués et aussi anxieux que moi. Je m’inquiétais pour des choses que d’autres faisaient avec sérénité.
J’étais différente, «autre».
On trouve dans mon journal de l’époque les phrases suivantes:
«Je souhaiterais tellement participer aux conversations…je ne comprends pas leur
réaction à mon égard…j’ai l’impression de leur cacher quelque chose…je me sens
seule…je désire profondément de réelles relations d’amitié.»
Je m’expliquais mon isolement en me disant que je n’avais pas encore atteint une
communion suffisamment profonde avec Dieu. J’ai essayé de discipliner mes pensées
et mes actions selon ce que je supposais être le désir de Dieu. Mais cela avait pour résultat de m’isoler encore plus. Alors, je me suis appliquée à observer le
comportement des autres étudiants et à écouter leurs discours pour pouvoir les imiter.
Mais ce fut un échec lamentable. Je n’étais vraiment pas «normale» comme eux.
Un jour, deux filles m’ont partagé leur sentiment que je jugeais les gens, leur
donnant l’impression d’être spirituellement inférieurs. Ça m’a fichu un coup, car
c’était moi qui me sentais inférieure et j’étais totalement inconsciente de leur


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communiquer de telles impressions. Depuis, j’ai toujours demandé à Dieu de me
briser, de me façonner à Son image. Je désirais de tout mon cœur être humble et
pénitente. Je ne me rendais pas à certaines réunions par crainte d’entraver le temps de prière. Un soir où je suis restée dans ma chambre, j’ai écrit dans mon journal: «Je souhaiterais arriver au bout de moi-même, je suis lasse d’être orgueilleuse et fière. Oh!
Si Christ pouvait m’envelopper dans Son amour.» J’étais tellement sincère que cela
me faisait mal.
Rentrer chez moi pour les vacances me devenait de plus en plus difficile. J’étais
effrayée à l’idée de passer par cette épreuve à chaque fin de trimestre et je priais pour que Dieu m’accorde la capacité d’aimer ma famille. Mais malgré mes prières cela
n’est jamais vraiment arrivé. Même dans mon église je me sentais comme écrasée par
la solitude et la tristesse. J’aspirais à ce qu’on m’invite prendre un café ou discuter et le moindre geste d’attention me transportait de joie. J’assistais aux réunions sans avoir vraiment le sentiment d’y prendre part. Quelque temps avant Noël, j’ai écrit dans mon journal: «Pourquoi est-ce que je désire tant être aimée par d’autres chrétiens? L’amour de Dieu en Jésus ne me suffit-il pas? C’est sûrement que ma foi en Lui est trop faible, pour que j’aie tant besoin de signes tangibles qu’Il m’aime et qu’Il m’accepte ! Je désirerais être en mesure d’accepter ma solitude ». Et quelques jours plus tard,
j’ajoutai: «Pourquoi est-ce que je me soucie tant d’être rejetée? Cela m’arrive lorsque je détourne les yeux de Jésus. Insensée que je suis! Est-ce que j’arriverai un jour à le comprendre?»
«De tout mon être j’aspire à marcher dans l’Esprit. Que l’amour de Jésus émane
de toutes mes paroles et de toutes mes actions. L’Esprit de Dieu doit quand même
pouvoir m’utiliser, car malgré mes faiblesses je m’efforce de vivre comme une enfant du Tout-Puissant. Et en janvier, j’y inscrivis: «Je me sens tel un ver sans aucune
importance, je crois avoir complètement raté ma vie. Mais Dieu ne m’a pas rejetée.»
Il paraît que les autres étudiants étaient aussi perplexes que moi face à la personne qui se tenait devant eux, ne sachant comment gérer cet étrange mélange de
vulnérabilité et de force, de timidité et de confiance, d’actions et d’humeurs
imprévisibles. Le sentiment de ne pas comprendre et de ne pas être comprise me
séparait des autres. J’avais ce désir d’appartenance et d’intégration et en même temps je n’osais pas faire intrusion dans la vie des gens qui vivaient autrement, comme s’ils étaient d’un autre monde. J’avais toujours l’impression de déranger mes collègues,
mes amis, d’être un bâton dans leur roue, de leur froisser les plumes. J’étais de ce fait pratiquement sûre d’être tenue à l’écart, et cela, je ne le supportais pas. C’est pourquoi je me tenais poliment à distance tout en étant présente comme on se comporte en
général lors de brèves visites. Une fois, j’ai noté dans mon journal: «Parfois je me demande qui je suis», et à une autre occasion: «Je n’ai pas encore trouvé le vrai moi.»
C’était là, bien sûr, le fond du problème.
Durant toute cette période de combat intérieur, la vie à l’institut biblique se
poursuivait tant bien que mal. L’emploi du temps y était archi-rempli. Le réveil se

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faisait à 6h30. Nous commencions par des temps de prière et terminions nos journées vers 22h15, à la fermeture des portes, après la réunion du soir, avec extinction des feux vers 22h30. Entre-deux, bien sûr, nous avions cours et nous faisions nos corvées.
Pas question de paresser! Parfois il nous était même difficile de trouver le temps
d’aller aux WC car cela nous mettait en retard pour un cours (ce qui était très mal vu).
Les weekend-end n’étaient pas de tout repos, non plus. Chaque samedi nous partions
faire de l’évangélisation soit au centre-ville, soit dans les bars ou bien en porte-à-porte.
Nous étions partout où il y avait une foule. Le dimanche, beaucoup d’entre nous
étaient invités à prêcher, à chanter ou à témoigner. C’était un cours intensif dans la gestion du temps.
Sous cette pression de travail, une situation qui était loin d’être banale se
développait. Au cours du premier trimestre de ma seconde année d’étude, une
étudiante, en fait celle qui partageait ma chambre, est devenue malade. Pas
physiquement, mais spirituellement malade. Nos enseignants et responsables spirituels disaient qu’elle était démonisée. Et pour des raisons que je n’ai jamais comprises, cette fille devait garder le lit. Elle restait là, hurlant et gémissant de façon déroutante.
Comme je partageais sa chambre, c’était à moi de lui apporter les repas et de
m’occuper de ses besoins. C’était une tâche épuisante car notre petite chambre
mansardée se trouvait au dernier étage sous l’avant-toit. On y montait par un escalier en colimaçon et accédait par des passages étroits passant sous des linteaux de portes plutôt bas, car cet édifice ressemblait aux images des vieilles bâtisses de contes de fées. Parfois, je m’imaginais face au lapin blanc s’élançant à grande vitesse pour
passer un tournant dans l’étroit couloir. Les portes en chêne massif des armoires,
semblaient juste vouloir s’entrouvrir pour laisser sortir Edmund et Lucy, habillés de manteaux de fourrure et arrivant du monde hivernal de Narnia .4 Ce lieu offrait beaucoup de possibilités d’explorations et d’amusements par temps de loisirs, mais
constituait une source de frustration quand le temps pressait. Traîner mon corps
fatigué de haut en bas des escaliers, chargée de lourds plateaux de repas, me
décourageait assez vite. Surtout que j’avais tant de difficultés relationnelles à
surmonter et qu’en même temps cela m’éloignait des études qui restaient une source
d’inspiration pour moi.
Comme je tenais absolument à me rendre utile, j’ai mis toutes mes forces à faire
de cette situation une occasion de montrer ce dont j’étais capable. Mais lorsqu’il
s’agissait du vrai travail de délivrance pour ma compagne de chambre, seules les
autorités de l’école avaient le degré de sanctification requis. Et moi, je restais assise sur les escaliers, attendant d’entendre entonner les chants de victoire, ce qui me
signalait la fin de la séance pour regagner ma chambre. Souvent lorsqu’ils s’en

4 Allusion aux contes de Narnia de CS Lewis publiés entre 1949 et 1954. Il s’agit ici de L’armoire magique ( The lion, the witch and the wardrobe ) où deux enfants ,Edmund et Lucy, découvrent un pays imaginaire, Narnia, en passant par les portes d’une armoire.


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allaient, c’était tard le soir ou déjà aux aurores avant que je ne puisse regagner mon lit.
La chambre était comme imprégnée d’ombres et de mystère.
Un soir, après un tel moment, il s’est passé quelque chose qui renforçait
considérablement mon sens de l’isolement et de l’altérité. L’atmosphère de la petite chambre était si glauque et oppressante, on pouvait presque palper la lourde présence du mal dans les ténèbres, à tel point que j’en tremblais quand je m’apprêtais pour
dormir. Jenny était agitée dans son sommeil, gémissant et geignant alors qu’elle était enfouie sous ses couvertures dans le lit en face du mien. J’ai éteint la faible lumière jaunâtre et me suis hissée péniblement dans mon lit qui se trouvait face à une petite lucarne. Alors, j’ai vu une ombre bleu-argent se déplacer autour de Jenny pour
disparaître par le carreau de la fenêtre. Je savais exactement ce que c’était, c’est-à-
dire, la manifestation d’un esprit maléfique, mais malgré ma certitude je ne savais pas comment j’avais cette connaissance. Je n’avais pas peur mais cela me rendait plutôt perplexe. Ce n’était pas l’apparition de cette ombre qui me préoccupait mais ce qui me perturbait jusqu’au fond l’âme était que cela m’était familier. J’avais l’impression que cet événement avait éveillé quelque chose en moi et j’en étais profondément attristée et choquée.
Qu’avais-je donc vraiment vu? Pourquoi m’était-ce si familier? Avais-je vu ou
expérimenté quelque chose de semblable auparavant? Pourquoi est-ce que cela avait
éveillé en moi un tel ressenti de terreur enfoui depuis si longtemps? J’ai pris
conscience d’une activité spirituelle ayant laissé des traces dans mon esprit. Les
faibles échos de détresse qui, j’en étais consciente, hantaient mon âme ont pris une forme plus audible, celle d’une enfant qui pleure. Celle-ci m’accompagnerait pour
longtemps encore, parfois poussant de petits cris plaintifs, parfois hurlant de façon incessante mais toujours teintée de supplications et de désespoir.
Ma perception émotionnelle se faisait plus profonde, exposant à vif des
écorchures, mais je ne trouvais pas d’explication. Cela me faisait mal, même de
contempler les causes de ce qui se passait en moi. Tout ce qui me restait à faire était de me tenir plus près de Dieu et de m’accrocher à Lui. Après ces incidents, j’ai arrêté d’écrire mon journal. Pendant les trois années qui ont suivi, j’y ai juste noté le verset 26 de Daniel 6 le 16 novembre 1974: «Car Il est le Dieu vivant et Il subsiste
éternellement, Son royaume ne sera jamais détruit et Sa domination durera jusqu’à la fin. C’est Lui qui délivre et qui sauve, qui opère des signes et des prodiges dans les cieux et sur la terre. C’est Lui qui a délivré Daniel de la puissance des lions.» Puis j’ai écrit: «Il y a beaucoup de lions autour de moi aujourd’hui et Dieu me permettra de
passer à travers eux sans qu’ils me touchent. Il a fermé leur gueule et érigé un mur de protection autour de moi.» J’étais exténuée, désorientée et j’essayais de faire preuve de courage, mais je me sentais très, très seule. Jenny n’était pas la seule à
expérimenter l’oppression.
J’avais 19 ans et je devenais de plus en plus consciente des activités du monde
spirituel qu’elles soient bonnes ou mauvaises, à tel point que certains étudiants et

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membres du personnel en étaient vraiment surpris. Je voyais réellement des anges.
J’étais émerveillée et même temps effrayée, par leur beauté à vous couper le souffle, par leur grandeur, par leur éclat et par leur présence paisible. Je ne disais rien lorsque je les voyais dans nos rencontres de louange et d’adoration, ni quand il y avait des présences ténébreuses et démoniaques qui rôdaient autour de quelqu’un pour qui nous priions. Aux rares occasions où j’en parlais, je m’apercevais que ce qui me paraissait évident ne l’était pas forcément pour les autres, qui le considéraient comme une
grande révélation. Moi aussi, j’étais étonnée par le fait que mes camarades paraissaient ne pas connaître, ni comprendre ni même croire aux choses spirituelles de la même
façon ni au même degré que moi. Bien sûr que les démons existent, il y en a partout, ceci était très clair à mes yeux. Pourquoi donc remettre ce fait en question et comment se faisait-il qu’ils ne voyaient pas non plus les anges lors de nos temps de louange?
Mais cela n’était pas la seule chose qui me préoccupait. Certains camarades de
classe qui avaient essayé de m’aider et de mieux me connaître, me disaient que je
devais faire face à un gros problème de rejet. Je ne comprenais pas ce que cela
signifiait, et surtout je ne savais pas quoi faire. J’étais inquiète d’apprendre que les gens m’observaient, qu’ils s’immisçaient dans ma personnalité, dans mon âme. Que
pourraient-ils y découvrir?

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