De l´indigence et du renoncement
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Description

Ce bas-monde est l'ennemi de Dieu ', affirme l'imam al-Ghazâlî. C'est en raison de ses duperies que les hommes s'égarent, et c'est en raison de ses rets qu'ils trébuchent. L'inclination pour ce bas-monde est ainsi la source de toutes les fautes et de tous les méfaits ; et son rejet, la source de toutes les observances et de toutes les œuvres méritoires. Al-Ghazâlî indique ici combien il est méritoire de prendre ce monde en aversion et d'y renoncer, sachant que cette attitude constitue la source des actions salutaires. On ne saurait accéder au salut autrement qu'en y renonçant et en s'en détachant.Il se trouve que le détachement ne peut se réaliser que par deux voies : soit que le bas-monde lui-même soit ôté au serviteur, c'est ce que l'on appelle ' l'indigence ' (al-faqr) ; soit que le serviteur se soustraie par lui-même à ce monde, c'est ce que l'on appelle ' le renoncement' (az-zuhd). Chacune de ces deux voies correspond à un certain degré dans l'accès à la félicité, et participe à sa façon à aider l'individu à s'assurer le succès et le salut.

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Date de parution 24 juin 2015
Nombre de lectures 11
EAN13 9791022500821
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,044€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1434-2012 ISBN 978-2-84161-566-7 // EAN 9782841615667
Abû Hâmid Al-Ghazâlî
De l'indigence et du renoncement
( Kitâb al-faqr wa az-zuhd )
Traduit et annoté par Idrîs De Vos
INTRODUCTION
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.
Louange à Dieu ! Lui que chaque grain de sable exalte par ses glorifications ; Lui devant Qui chaque ombre se prosterne ; et Lui face à la majesté de Qui les montagnes s’annihilent. Il est Celui Qui a créé l’Homme d’une argile compacte : d’une terre à poterie. Il est Celui Qui l’a conformé le plus bellement et le plus harmonieusement qui soit. Il est Celui Qui par la lumière de la guidance a préservé son cœur des dédales de perdition. Il est Celui Qui lui a permis de frapper à la porte du service à l’aube et au crépuscule.
Et Il est Celui Qui a fardé le regard des servants sincères de la lumière de la sagesse, de sorte qu’ils puissent observer la Présence de Sa divine majesté et percevoir des splendeurs et des perfections nonpareilles. En comparaison des prémices de la radiance de ces grâces, toutes les beautés leur apparaissent comme autant de laideurs, si bien qu’ils prennent en extrême aversion tout ce qui les détourne de la contemplation et de la présence du Très Sublime. Ils voient ainsi les apparences de ce monde à l’image d’une gracieuse femme qui se déhanche et se pavane, mais ils perçoivent en sa réalité intérieure une vieille femme façonnée dans la glaise de l’indignité et coulée dans le moule de l’opprobre. Cette femme s’enveloppe dans sa longue tunique pour cacher ses inavouables tares derrière des arrangements subtils et des apprêts artificieux. Elle tend ses filets sur les marches des hommes et leur tend toutes sortes d’appâts fallacieux puis les prive sournoisement de l’union à chaque rendez-vous, tout en les affublant d’un nouveau joug accablant et en leur faisant subir mille tourments. C’est parce que les gnostiques ont levé le voile sur les tares cachées et les artifices de ce bas-monde qu’ils le prennent en aversion et renoncent à participer à la course aux honneurs et aux richesses qu’il propose ; et c’est parce qu’ils ont levé ce voile qu’ils se consacrent pleinement à cheminer vers la Présence de majesté, assurés d’être finalement gratifiés de la rencontre pérenne et de la contemplation éternelle que n’entacheront nulle mort et nulle évanescence.
Que la grâce et la paix de Dieu soient sur Muhammad le souverain maître des prophètes et de tous les hommes, ainsi que sur sa famille, cette estimable famille entre toutes !
Ce bas-monde est l’ennemi de Dieu, exalté soit-Il ! C’est en raison de ses duperies que les hommes s’égarent et c’est en raison de ses rets qu’ils trébuchent. L’inclination pour ce bas-monde est ainsi la source de toutes les fautes et de tous les méfaits ; et son rejet, la source de toutes les observances et de toutes les œuvres méritoires.
Nous avons approfondi l’étude relative à sa description et à l’inclination qu’il suscite dans le livre consacré à la condamnation de ce monde, dans la section relative aux dispositions délétères 1 . Nous indiquerons donc ici en complément combien il est méritoire de prendre ce monde en aversion et d’y renoncer, sachant que cette attitude constitue la source des actions salutaires. On ne saurait accéder au salut autrement qu’en y renonçant et en s’en détachant.
Il se trouve que le détachement ne peut se réaliser que par deux voies : soit que le bas-monde lui-même soit ôté au serviteur, c’est ce que l’on appelle « l’indigence » ( al-faqr ) ; soit que le serviteur se soustraie par lui-même à ce monde, c’est ce que l’on appelle « le renoncement » ( az-zuhd ). Chacune de ces deux voies correspond à un certain degré dans l’accès à la félicité, et participe à sa façon à aider l’individu à s’assurer le succès et le salut.
Nous allons donc commencer par définir l’indigence et le renoncement, ainsi que leurs divers degrés respectifs, leurs catégories, leurs conditions et leurs lois.
L’indigence fera l’objet de la première partie de ce livre, et le renoncement sera traité dans une seconde partie.
P REMIÉRE PARTIE
L’INDIGENCE
DÉFINITION DE L’INDIGENCE
L ES DIFFÉRENTS ÉTATS ET LES DIFFÉRENTS NOMS DES INDIGENTS
Le terme faqr , « indigence », exprime la privation d’un objet correspondant à un besoin. La privation d’un objet ne correspondant pas à un besoin n’a, quant à elle, pas lieu d’être qualifiée d’indigence. Et à l’inverse, un besoin portant sur un objet à disposition ne peut davantage être qualifié d’indigence. Si tu comprends cela, il t’apparaîtra sans aucun doute que tout être existant est indigent, en dehors du Très-Haut. Car tout être, consécutivement à son existentiation, a besoin que la pérennité de son existence soit assurée. Or la pérennité de son existence dépend de la grâce et de la largesse de Dieu. S’il pouvait y avoir en l’existence un être dont l’existence ne dépend pas d’un autre, il serait absolument suffisant à lui-même. Mais on ne peut concevoir qu’un seul être ainsi défini, si bien qu’il n’est en l’existence qu’un seul Être autosuffisant. Toutes les créatures en dehors de cet Être dépendent de Lui pour assurer la pérennité de leur existence. Cette définition incluant toutes les créatures est indiquée par la parole du Très-Haut : « Dieu est Celui qui en Sa richesse n’a besoin de rien 2 tandis que vous êtes indigents. » 3
Ce que nous venons de dire concerne l’indigence dans l’absolu. Mais cette étude ne portera pas sur l’indigence absolue, elle portera sur l’indigence relative à l’argent. Sans quoi l’indigence des serviteurs est infinie, autant que le sont leurs besoins. Il se trouve que, parmi ces besoins, certains peuvent être satisfaits par le biais de l’argent. Et c’est ce que nous nous proposons d’étudier exclusivement pour l’heure.
Nous qualifierons donc d’« indigent » ( faqîr ) tout individu privé d’argent, si toutefois il a besoin de cet argent. On remarque que l’individu peut adopter cinq dispositions relativement à son indigence. Nous les distinguerons et donnerons un nom à chacune afin de pouvoir indiquer leur statut respectif.
La première disposition, qui est la plus élevée, est celle de l’homme qui, lorsqu’il reçoit de l’argent, s’en incommode et répugne à le prendre. Car il tient l’argent en aversion et se défie des nuisances et des soucis qu’il entraîne. Nous qualifierons un tel homme de « renonçant » 4 .
La deuxième est celle de l’homme qui ne convoite pas l’argent au point de se réjouir quand il en obtient, mais qui ne le condamne pas au point d’en être incommodé et d’y renoncer. Nous qualifierons un tel homme de « satisfait » 5 .
La troisième est celle de l’homme qui se réjouit davantage d’en posséder que de ne pas en posséder, parce qu’il l’apprécie, mais qui néanmoins ne le convoite pas au point de s’efforcer d’en obtenir. S’il en obtient gracieusement, il l’accepte avec joie, mais s’il doit pour cela s’éreinter, il s’abstient. Nous qualifierons un tel homme de « résigné » 6 . Parce qu’il se résigne à faire avec ce qu’il a, de sorte qu’il renonce à courir après l’argent bien qu’il en ait quelque envie.
La quatrième est celle de l’homme qui s’emploie à gagner de l’argent, poussé par une forte envie. C’est aussi celle de l’homme qui renonce à acquérir de l’argent parce qu’il en est incapable, mais qui, s’il le pouvait, s’emploierait à le faire même au prix de grands efforts. Nous qualifierons un tel homme de « convoiteux » 7 .
La cinquième est celle de l’homme qui, par son manque d’argent, en devient proprement nécessiteux. Comme c’est le cas de l’affamé privé de pain ou de l’individu dépenaillé incapable de se procurer des vêtements. Nous qualifierons un tel homme de « nécessiteux », que son désir d’argent soit grand ou non. Et il est rare qu’un homme dans une telle situation ne conçoive aucun désir.
Nous avons donc défini cinq dispositions dont la plus noble est celle du renoncement. Si l’on suppose que cette attitude puisse être adoptée dans une situation de nécessité, alors il s’agit de la plus extrême forme de renoncement, comme nous allons l’expliquer.
Mais au-delà de ces cinq dispositions, il en est une autre plus sublime que celle du renoncement. C’est celle de l’homme qui voit d’un même œil l’opulence ou la privation d’argent : qu’il en dispose ou non, il ne s’en réjouit pas et ne s’en incommode pas davantage. Il adopte ainsi l’attitude de ‘Â’ishâ à qui on avait fait un don de cent mille dirhams et qui les distribua le jour même. Sa servante lui fit remarquer : « Avec tout ce que tu as distribué, tu n’as pas pu acheter pour un dirham de viande afin que nous déjeunions ? » Elle lui répondit : « Si tu me l’avais demandé, je l’aurais fait. »
Si un être ainsi disposé possédait tous les trésors du monde, cela ne lui causerait aucun préjudice, car il continuerait à considérer que les biens sont en dépôt auprès de Dieu et non auprès des hommes, et qu’il est donc égal qu’un bien soit entre ses mains ou entre celles de quelqu’un d’autre. On peut dire d’un tel individu qu’il est « exempt de besoin » 8 , parce qu’il lui est indifférent de disposer d’argent ou non. Mais gardons-nous de donner à ce terme son sens absolu seyant à Dieu seul ou de l’employer au sujet de personnes fortunées. Car tout serviteur fortuné se réjouissant de sa fortune demeure dans le besoin, du fait qu’il aspire à la pérennité de celle-ci. Il est donc exempt de besoin relativement au gain d’argent, mais pas à sa permanence, ce qui fait de lui un indigent sous un certain rapport. Quant à l’homme dont nous parlons, il voit avec un égal détachement le gain, la permanence ou la perte d’argent : puisque l’argent ne lui cause aucune nuisance, il n’a pas besoin d’y renoncer ; puisqu’il ne se réjouit pas de le posséder, il n’a pas besoin de le conserver ; et puisqu’il ne le convoite pas, il n’a pas besoin de le gagner. Aussi est-il plus largement exempt de besoin qu’un autre et plus proche de cette exemption absolue définissant le Très-Haut, étant entendu que la proximité de Dieu se réalise en termes d’attributs, non de distance. Aussi dirons-nous que cet homme est exempt de besoin, et non qu’il est nanti par essence 9 , afin de réserver ce qualificatif à Celui qui se passe de toute chose de manière absolue. Car si le serviteur dont il est question voit le gain ou la perte d’argent avec un égal détachement, il ne laisse d’être indigent relativement à d’autres choses. D’ailleurs, il ne saurait se passer du concours providentiel divin qui pare son cœur d’une si belle vertu de détachement relativement à l’argent. Car tout cœur s’attachant à l’argent en est esclave, tandis que tout cœur s’en détachant en est affranchi. Et puisque c’est le Très-Haut qui l’affranchit de cette servitude, il demeure dans le besoin relativement à cet affranchissement. Et les cœurs alternent entre l’état de servitude et l’état de liberté très rapidement, parce qu’ils se tiennent « entre deux doigts du Miséricordieux » [selon le hadith]. C’est pourquoi on ne peut qualifier un être humain de nanti par essence, si ce n’est par approximation.
Le renoncement correspond au niveau d’excellence pour les Vertueux, mais l’homme dont nous parlons fait partie des Rapprochés, si bien que le renoncement, le concernant, apparaît comme une insuffisance. Car les bonnes œuvres des Vertueux sont les péchés des Rapprochés. En effet, l’homme qui prend ce monde en aversion demeure de fait préoccupé par celui-ci, tout comme l’homme qui l’affectionne. Or, se préoccuper de ce qui n’est pas Dieu constitue un voile s’opposant à Sa contemplation. Et rien ne t’éloigne du Très-Haut si ce n’est le voile, car Il demeure plus proche de toi que ta veine jugulaire 10 . Puis comme Il ne se trouve pas en un lieu précis, les cieux et la terre ne sauraient te dissimuler Sa présence. Si bien que rien, en réalité, ne t’occulte Dieu, hormis ta préoccupation de réalités autres que Lui, y compris cette attention que tu consacres à ta personne et à tes désirs. Et comme tu ne cesses de te préoccuper de toi-même et de tes désirs, tu ne peux te départir de ce voile t’empêchant de Le voir. Quiconque est accaparé par l’amour de sa personne n’a plus le loisir de penser au Très-Haut ; et quiconque est accaparé par l’aversion de sa personne n’a pas davantage le loisir de penser à Lui, préoccupé qu’il est par toutes ces choses qui ne sont pas Lui.
On peut comparer cela à la situation d’un amant en présence de l’aimée dans un lieu où il se sait surveillé : si son cœur est accaparé par la pensée de cet œil qui l’observe et par son sentiment de gêne et de répugnance à le trouver là, alors son attention est détournée de la délectable contemplation de l’aimée. Mais si son amour était plus fort, il ferait abstraction de ces considérations étrangères à l’aimée. De même qu’accorder de l’attention à un objet d’amour autre que l’aimée participe de la duplicité et constitue un manquement à l’amour, se préoccuper d’un objet de haine participe également de la duplicité et ne constitue pas moins un manquement à l’amour. Néanmoins, l’une des deux attitudes est moins répréhensible que l’autre. Je dirais même que la perfection consiste à ce que le cœur ne soit détourné de l’aimée ni par l’inclination ni par la répugnance. Car de même que le cœur ne peut loger deux amours en même temps, il ne peut pas davantage loger un amour et une haine en même temps. Aussi, quiconque est accaparé par son aversion pour ce bas-monde est-il de fait détourné de la conscience du Divin, tout comme l’est quiconque est accaparé par son inclination pour ce monde. La différence étant que l’individu accaparé par l’inclination tend dans son inconscience à s’éloigner de Dieu ; tandis que l’individu accaparé par l’aversion tend dans son inconscience à s’en rapprocher.
On peut donc espérer que ce dernier s’affranchisse de son inconscience et s’ouvre à la contemplation. Il tend en toute vraisemblance vers la perfection, car la répugnance de ce bas-monde est cette monture permettant de cheminer vers Dieu. L’homme inclinant pour ce monde et l’homme le prenant en aversion sont comparables à deux pèlerins s’occupant de leur monture, laquelle a besoin d’être harnachée, nourrie et orientée, l’un se dirigeant vers la Kaaba et l’autre lui tournant le dos. Leur affairement est semblable et ils sont tous deux détournés de la Kaaba. Mais celui qui lui fait face est dans une situation plus enviable que celui qui lui tourne le dos, car il a de bonnes chances de l’atteindre. Et néanmoins, sa situation est moins méritoire que celle d’un homme retiré en permanence dans l’enceinte sacrée. Car un tel homme ne la quittant pas, il n’a pas besoin de s’occuper de sa monture pour y parvenir.
Ne crois pourtant pas que l’aversion pour ce bas-monde est un but en soi. Car ce bas-monde est un obstacle sur la route menant au Très-Haut. On ne peut donc parvenir à Dieu qu’en passant cet obstacle. C’est pourquoi Sulaymân ad-Dârânî a dit : « Quiconque renonce à ce monde et s’en tient à cela aspire au repos avec trop d’empressement. L’individu doit au contraire œuvrer pour l’au-delà. » Il indiquait en cela que le chemin de l’au-delà ne s’arrête pas au renoncement, de même que le chemin du pèlerinage commence après avoir payé le prix permettant de l’entreprendre.
Il apparaît donc que si le renoncement à ce bas-monde consiste à ne désirer ni posséder celui-ci ni le rejeter, il traduit une disposition parfaite. Mais s’il consiste à désirer le rejeter, il traduit une disposition moins imparfaite que les dispositions caractérisant respectivement les hommes résignés, satisfaits ou convoiteux ; mais elle demeure une imperfection relativement au niveau de l’homme exempt de besoin. Je dirais même que la perfection dans le rapport à l’argent consiste à entretenir avec lui le même rapport qu’avec l’eau : la grande quantité d’eau que te prodigue le voisinage de la mer ne t’est aucunement préjudiciable ; et la très petite quantité d’eau ne t’est pas plus préjudiciable tant qu’elle suffit à tes besoins vitaux. Tu as besoin d’argent comme tu as besoin d’eau. Or tu n’as pas de raison de fuir l’eau abondante, pas plus que tu n’en as de la prendre en aversion. La probité veut que tu boives selon ton besoin, et que tu abreuves les gens selon leur besoin sans garder ton eau avarement. Il en va de même de l’argent. Le pain et l’eau sont des besoins identiques. La seule différence entre les deux tient au fait que l’un est abondant, tandis que l’autre est peu abondant. Or, si tu as de Dieu quelque connaissance et que tu as confiance en Sa gestion du monde, tu sauras que ton lot de pain te sera dispensé inévitablement tant que tu demeures en vie, tout comme ton besoin en eau t’est dispensé. C’est ce que nous expliquerons dans le livre consacré à l’abandon confiant en Dieu 11 .
Ahmad Ibn Abî al-Hiwârî raconte qu’il avait rapporté à Abû Sulaymân ad-Dârânî les propos suivants de Mâlik Ibn Dînâr adressés à Mughîra : « Rends-toi chez moi et reprends la besace que tu m’as offerte. Car le Malin n’a de cesse de me suggérer qu’un voleur pourrait me la subtiliser. 12 » Abû Sulaymân déclara à son sujet : « Cela dénotait une certaine faiblesse de sa part, comme c’était le cas de certains soufis. Car ce qu’il n’avait pas la force de posséder [sans en être détourné de Dieu] ne faisait qu’accroître sa préoccupation de ce monde. » Il indiqua que sa répugnance à garder chez lui la besace était encore une préoccupation due à sa faiblesse et à son insuffisance.
Si tu demandes pourquoi les prophètes et les saints ont toujours fui l’argent, je répondrai qu’ils s’en dispensaient comme de l’eau. Car ils ne buvaient pas plus que selon leur besoin, et ne s’employaient pas à canaliser ou à endiguer l’eau près de chez eux. Ils la laissaient libre de circuler dans les rivières, dans les puits et dans les plaines pour ceux qui pouvaient en avoir besoin. Et ce n’était point par inclination ou par aversion. Car quand les trésors de la terre furent mis à disposition de l’envoyé de Dieu  ainsi que d’Abû Bakr et de ‘Umar, ils ne se dérobèrent pas. Au contraire, ils en firent bon usage. Car ils voyaient d’un même œil l’eau et l’argent, ou l’or et la pierre.
Quant à ceux dont on rapporte qu’ils s’abstenaient de prendre l’argent, c’est qu’ils craignaient de se laisser tromper, de s’attacher et de succomber à l’appel des désirs. C’est la condition des hommes encore faibles. Prendre en aversion et fuir l’argent est assurément une attitude exemplaire par rapport à leur condition. Ce qui du reste est le cas de l’immense majorité des gens, car tous sont faibles hormis les prophètes et les saints.
Il arrive aussi, rapporte-t-on, qu’un homme spirituellement solide et parfaitement accompli ait pu délaisser l’argent et s’en détourner. Mais c’était pour se mettre au niveau des hommes encore faibles, afin que ceux-ci suivent son exemple. Car s’il avait choisi d’en disposer, ceux-ci l’auraient sans doute imité, et auraient causé ainsi leur propre perte. Cela s’apparente à la situation d’un père courageux qui fuit volontairement un serpent devant ses enfants, non parce qu’il n’est pas capable de l’attraper, mais parce qu’il craint d’être imité par ceux-ci s’il le faisait, ce qui pourrait leur être fatal. Se mettre à la portée des gens faibles est un devoir qui incombe aux prophètes, aux saints et aux savants.
Tu sais donc maintenant que les gens se répartissent en six niveaux dans leur rapport à l’argent et aux biens. Le plus haut de ces niveaux est celui des Exempts de besoin. Viennent ensuite les Renonçants, puis les Satisfaits, puis les Résignés, puis les Convoiteux. Le nécessiteux, pour sa part, peut appartenir à chacune de ses catégories selon sa disposition.
Le nom d’« indigent » convient donc pour qualifier les cinq dernières dispositions. Quant à l’homme exempt de besoin, il n’y a pas lieu de le qualifier d’indigent selon ce sens. S’il est qualifié d’indigent, c’est selon un autre sens. Car étant conscient de son besoin vis-à-vis du Très-Haut de manière générale, et du besoin qu’il a de Lui pour demeurer exempt de besoin d’argent de manière particulière, il peut être qualifié d’indigent au même titre qu’il peut être qualifié de « serviteur » ( ‘abd ), en vertu de la connaissance qu’il a de sa sujétion à Dieu et en vertu du fait qu’il l’atteste lui-même. En ce sens, il mérite même davantage que les inconscients d’être qualifié de « serviteur ». Le nom d’« indigent » a un sens universel valable pour tous les hommes, tout comme celui de « serviteur ». Mais quiconque est conscient de son indigence vis-à-vis de Dieu mérite davantage que les autres d’être qualifié d’indigent, selon ce sens.
Ainsi, le nom d’indigent comporte-t-il ces deux significations. Si tu comprends ce fait, tu sauras qu’il n’y a aucune contradiction entre les paroles suivantes du Prophète  , où il affirme, d’une part : « [Seigneur], préserve-moi de l’indigence ! »; « L’indigence est proche du blasphème » ; et d’autre part : « [Seigneur], accorde-moi de vivre pauvrement et de mourir pauvrement ! » Car l’indigence du nécessiteux est celle dont il demandait d’être préservé, tandis que l’indigence consistant à reconnaître notre dénuement, notre petitesse et notre besoin vis-à-vis du Très-Haut, est celle qui faisait l’objet de sa requête. Puisse le Seigneur lui accorder Sa grâce et Son salut, ainsi qu’à tout serviteur élu de la terre et du ciel !
LES VERTUS DE L’INDIGENCE
Un certain nombre de versets évoque les vertus de l’indigence. Le Très-Haut déclare : « [Le butin est aussi destiné] aux indigents émigrés qui furent expulsés de leurs demeures. » 13 Il dit également : « [Les aumônes reviennent] aux indigents qui se sont voués à la cause de Dieu, et qui ne peuvent entreprendre de voyage [pour gagner leur subsistance]. » 14 Dieu fait mention de ces gens dans un contexte élogieux, puis Il les qualifie d’indigents, outre le fait qu’ils ont émigré et ont gagé de leur personne. Ce qui constitue clairement une apologie de l’indigence.
Quant aux hadiths vantant les mérites de l’indigence, ils sont innombrables.
‘Abd Allâh Ibn ‘Umar rapporte que l’envoyé de Dieu  a dit un jour à ses compagnons : « Décrivez-moi le plus estimable des hommes ? » Ils répondirent : « Un homme fortuné qui s’acquitte de son devoir envers Dieu en faisant largesse de sa personne et de son argent. – C’est là un homme admirable, déclara le Prophète, néanmoins il n’est pas le plus estimable. » Ils demandèrent alors : « Décris-le-nous, ô envoyé de Dieu. » Il répondit : « C’est un indigent qui donne ce qui lui coûte beaucoup. »
Et le Prophète  déclara un jour à Bilal : « Tâche de rencontrer Dieu dans un état d’indigence et non dans un état d’opulence. » Il a dit aussi : « Dieu aime l’homme indigent qui est tempérant et responsable d’une large famille .»
Une célèbre parole prophétique dit également : « Les indigents de ma communauté rentreront au Paradis cinq cents ans avant les riches. » Un autre hadith mentionne « quarante ans 15 avant les riches ». Ce deuxième intervalle correspond à l’écart entre l’indigent convoiteux et le riche convoiteux ; tandis que l’intervalle de cinq cents ans correspond à l’écart entre l’indigent ascète et le riche convoiteux. Et ce que nous avons indiqué au sujet des différents niveaux d’indigence te donnera une idée des différences de degré distinguant les indigents.
Sur cette base, on peut penser que l’indigent convoiteux se situe douze niveaux en dessous de l’indigent ascète. Car cela correspond au rapport entre quarante et cinq cents. Et ne t’imagine pas que cette mesure donnée par l’envoyé de Dieu est approximative ou arbitraire. Le Prophète  ne s’exprime que pour dire la vérité et « sa parole n’est pas conduite par la passion, elle procède d’une révélation qui lui est faite. » 16 Cela s’apparente à sa parole : « La saine vision [en songe] constitue un quarante-sixième de la prophétie. » Il s’agit d’une mesure véritable, assurément. Mais il n’appartient à personne d’en comprendre la réalité à part lui. On ne peut que faire des suppositions à ce sujet, en aucun cas en avoir une idée certaine. Car il est connu que la prophétie est l’expression d’une prérogative de l’envoyé de Dieu  . Il se distinguait en cela des autres hommes et jouissait à ce titre d’un certain nombre de privilèges.
Premièrement, il était informé des réalités relatives à Dieu, à Ses attributs, aux anges et à l’au-delà. Ce qu’il en savait n’est pas comparable à ce qu’en savent d’autres personnes : sa connaissance est supérieure et fondée sur une plus grande certitude, une plus grande clarté et un plus grand dévoilement spirituel.
Deuxièmement, il avait en lui-même une faculté lui permettant d’accomplir des actes miraculeux. Cette faculté était à l’image de notre capacité de mouvement associée à la volonté et au choix que nous appelons « puissance ». Même si la puissance et l’objet sur lequel s’exerce la puissance sont dans l’absolu la propriété de Dieu.
Troisièmement, il disposait d’une faculté lui permettant de voir les anges. Il se distinguait donc du commun des gens tout comme un homme à la vue saine se distingue de l’aveugle par sa capacité à voir les choses sensibles.
Quatrièmement, il disposait d’une faculté lui permettant de voir, en rêve ou éveillé, ce qui allait se produire dans le futur. Cette faculté lui donnait vue sur la Table gardée ( al-lawh al-mahfûzh ) 17 et ce qu’elle contenait d’informations cachées.
Ce sont là autant d’attributs de perfection et de facultés que l’on sait appartenir aux prophètes. Chacune se divise en différentes parties. On peut envisager de les diviser en quarante, en cinquante ou en soixante parties. Il est également possible de les diviser en quarante-six parties, de sorte que la saine vision constitue une de ces parties. Mais on ne peut établir une telle division que sur la base d’hypothèses et de conjectures. On ne peut donc affirmer que l’envoyé de Dieu  l’entendait de telle ou telle manière. Tout ce que nous savons est un ensemble de caractéristiques de la prophétie, et que celles-ci se divisent en un certain nombre de parties. Mais cela ne nous éclaire pas sur la modalité de ces divisions.
De la même manière, nous savons que les indigents se situent sur plusieurs niveaux, ainsi que nous l’avons dit. Mais quant à savoir pourquoi tel indigent convoiteux, par exemple, se situe un douzième de degrés en dessous de l’indigent ascète, de sorte que le premier n’aura que quarante ans d’avance au Paradis sur le second, cela n’est pas à la portée des humains, à part les prophètes. On ne peut donc que se faire une idée incertaine sur la question.
Le but de ce propos étant d’attirer l’attention sur la seyante manière d’aborder de telles questions relevant de la mesure. Car l’homme de peu de foi pourrait penser que le Prophète  parle de façon arbitraire. A Dieu ne plaise. Le rang de Prophète est bien au-dessus de cela.
Revenons donc aux traditions prophétiques relatives à l’indigence.
L’envoyé de Dieu  a dit : « Les hommes les plus valeureux de cette communauté sont les indigents, et ceux qui s’installeront le plus promptement au Paradis sont les faibles. »
Il a dit également : « J’assume deux rôles. Quiconque les aime m’aime et quiconque les prend en aversion me prend en aversion : ce sont l’indigence et le combat. »
On rapporte aussi que Gabriel  vint trouver le Prophète  et lui dit : « Ô Muhammad, le Très-Haut te salue et t’adresse ces paroles : “Veux-tu que Je transforme ces montagnes en or et fasse qu’elles te suivent partout où tu iras ?” Le Prophète baissa la tête puis répondit : « Ô Gabriel, ce bas-monde est la demeure de ceux qui n’ont pas de demeure et le bien de ceux qui n’ont pas de bien. Seuls les hommes dénués de raison amassent au seul bénéfice de cette vie. » Gabriel déclara : « Ô Muhammad, Dieu a fait en sorte que la parole ferme t’affermisse ! » 18
On rapporte aussi que Jésus  passa un jour près d’un homme endormi drapé dans une mante de laine. Il le réveilla et lui dit : « Toi qui dors, lève-toi et invoque le Très-Haut ! » L’homme lui demanda : « Que veux-tu de moi ? J’ai laissé ce bas-monde à qui le veut. – Lève-toi alors mon bien-aimé, lui dit Jésus. »
Moïse  passa également un jour devant un homme endormi à même le sol, avec pour tout coussin une brique. Il était enveloppé dans une mante de laine, la barbe traînant à terre. Moïse s’exclama : « Ô Seigneur, ton serviteur que voici est si perdu dans ce monde ! » Le Très-Haut lui répondit par voie d’inspiration : « Ô Moïse, ne sais-tu pas que lorsque Je tourne tout Mon visage vers Mon serviteur, Je le soustrais à ce monde dans son entièreté ? »
Abû Râfi‘ par ailleurs rapporte ce qui suit : « Un invité se présenta à l’envoyé de Dieu  , et celui-ci ne trouva rien pour l’honorer. Il me manda alors auprès d’un juif de Khaybar pour lui dire : “Muhammad te demande de lui prêter ou de lui vendre de la farine jusqu’au début du mois de Rajab.” Une fois arrivé, je fis la requête au juif, mais il me répondit : “C’est hors de question, à moins qu’il me propose un gage.” J’informai l’envoyé de Dieu de sa réponse. Il me dit alors : “Par Dieu, je suis tenu pour probe parmi les gens des cieux et de la terre. S’il me vendait ou me prêtait, je m’acquitterais de ma dette. Prends ma cuirasse que voici et porte-la-lui en gage.” Lorsque je fus sorti, le verset suivant fut révélé : “ Ne porte pas un regard envieux sur [les biens] dont Nous gratifions un certain nombre d’entre eux. Ce sont autant de vains apparats de cette vie immédiate que Nous leur octroyons pour les éprouver. Mais les biens de ton Seigneur sont plus estimables et plus pérennes. ” 19 » Ce verset visait à réconforter l’envoyé de Dieu  dans le deuil qu’il faisait des bienfaits de ce monde.
Le Prophète  a dit également : « L’indigence est plus séduisante aux yeux des croyants qu’une gracieuse mèche de cheveux sur la joue d’une femme persane. »
Il a dit encore : « Si à son lever, un homme se trouve en bonne santé, en sécurité parmi les siens et doté d’assez de pain pour la journée, c’est comme si ce monde était mis à sa disposition avec tout ce qu’il comporte de biens. »
Selon Ka‘b al-Ahbâr, le Très-Haut a déclaré à Moïse : « Ô Moïse, si tu vois l’indigence venir, dis : “Bienvenue à l’emblème des gens vertueux !” »
‘Atâ’ al-Khurasânî raconte : « Un prophète passait un jour au bord de la mer. Un homme se trouvait là et pêchait. Lorsqu’il jeta son filet, il dit : “Au nom de Dieu.” Mais il ne tarda pas à retirer son filet complètement vide. Le prophète passa son chemin et trouva plus loin un autre pêcheur. Lorsque celui-ci lança son filet, il déclara : “Au nom du diable.” Et il ne tarda pas à retirer un filet gorgé de poissons ! Le prophète s’exclama : “Seigneur, qu’est-ce là ? Je sais pourtant que c’est Toi qui disposes de tout !” Le Très-Haut déclara à Ses anges : “Faites voir à Mon serviteur la maison de chacun de ces deux pêcheurs.” Lorsqu’il vit ce que Dieu avait accordé au premier de noblesse, et au second d’ignominie, le prophète déclara : “J’assentis [à Ton vœu] Seigneur.” »
Et notre Prophète  a dit : « Il m’a été donné de voir le Paradis, et j’ai constaté que la plupart de ses habitants étaient des indigents ; et il m’a été donné de voir l’Enfer et j’ai constaté que la plupart de ses habitants étaient des gens fortunés et des femmes. » Dans une autre version, lorsqu’il vit le Paradis, il demanda : « Où sont donc les riches ? » On lui répondit : « Ils ont été retenus par leur course [aux richesses]. » Un autre hadith mentionne : « J’ai constaté que la plupart des habitants de l’Enfer étaient des femmes. J’ai demandé : “Qu’est-ce qui leur a valu cela ?” On me répondit : “Elles n’avaient d’yeux que pour les deux [richesses] jaunes : l’or et le safran . ” »
Le Prophète  a dit également : « L’objet précieux des croyants, en ce bas-monde, est l’indigence. » Une autre parole prophétique mentionne : « Le dernier des prophètes à entrer au Paradis sera Salomon fils de David en raison de la grandeur de son royaume ; et le dernier de mes compagnons à entrer au Paradis sera ‘Abd ar-Rahmân Ibn ‘Awf, en raison de sa richesse. » Une autre version ajoute : « Je l’ai vu entrer au Paradis en rampant. »
Le Messie  a dit également : « C’est à grand-peine que le riche entrera au Paradis. » Et une parole du Prophète  rapportée par des membres de sa famille mentionne : « Lorsque Dieu aime un serviteur, Il l’éprouve et s’Il l’aime à l’extrême, Il se l’approprie. » On lui demanda : « Que veut dire qu’Il se l’approprie ? » Il répondit : « Il ne lui laisse ni famille ni argent. » Une autre tradition prophétique déclare : « Si tu vois l’indigence venir, dis : “Bienvenue à l’emblème des gens vertueux !” ; et si tu vois la richesse venir, distoi : “C’est la conséquence d’une faute pour laquelle on veut me punir sans attendre.” »
Moïse  demanda un jour : « Ô Seigneur, dis-moi qui sont Tes bien-aimés parmi Tes créatures afin que je les aime en considération de Toi. » Il répondit : « Tout indigent indigent. » La seconde occurrence du mot a sûrement valeur d’intensif, ou peut-être indique-t-elle la nuisance extrême que cause le dénuement. Le Messie  a dit pour sa part : « J’aime la pauvreté et j’exècre l’opulence. » Et le nom qu’il aimait qu’on lui donne était « le Pauvre ».
On raconte sur le même sujet que les notables et fortunés parmi les Arabes dirent un jour au Prophète  : « Réserve-nous un jour, et réserve-leur un autre. » Ils faisaient allusion aux pauvres comme Bilâl, Salmân, Suhayb, Abû Dharr, Khabab Ibn al-Art, ‘Ammâr Ibn Yâsir, Abû Hurayra, et les gens du banc 20 – que Dieu soit satisfait d’eux tous ! Le Prophète accéda à leur requête parce qu’ils se plaignaient de souffrir de leur odeur. Les pauvres en question étaient vêtus de laine même par temps chaud. Et lorsqu’ils transpiraient, une forte odeur exhalait de leurs habits, ce qui insupportait certains riches tels qu’al-Aqla‘ Ibn Hâbis at-Tamîmî, ‘Uyayna Ibn Hisn al-Fazârî et ‘Abbâs Ibn Midrâs as-Salmî. Le Prophète  accepta donc de ne pas les recevoir ensemble. Mais la Parole de Dieu suivante lui fut révélée : « Patiente avec ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir aspirant à Sa satisfaction. Ne détourne pas d’eux ton regard – c’est-à-dire des pauvres – en vue des apparats de cette vie immédiate – c’est-à-dire les richesses – et ne cède pas aux exigences de ceux dont Nous avons privé les cœurs de la souciance de Notre souvenir, se conformant à leurs passions – c’est-à-dire les riches en question. Dis : “La vérité vient de votre Seigneur. Croira qui le voudra et mécroira qui le voudra.” » 21
La tradition rapporte également qu’Ibn Umm Maktûm demanda à voir l’envoyé de Dieu  . Comme un des notables de Quraysh se trouvait à ce moment-là en sa présence, la requête d’Ibn Umm Maktûm le dérangea. C’est à cette occasion que le Très-Haut révéla : « Il a emprunté un air incommodé et a tourné le dos, parce que l’aveugle est venu le voir. Mais qu’en sais-tu : peut-être est-il disposé à se purifier ou à entendre ton rappel, lequel lui serait profitable. – il visait là Ibn Umm Maktûm. Quant à celui qui, fort de sa richesse, manifeste plein de suffisance, tu lui accordes beaucoup d’attention ! » 22 , c’est-à-dire le notable en question.
Le Prophète  a dit également : « Le serviteur se présentera au Seigneur au jour du Jugement, et Celui-ci s’excusera auprès de lui comme un homme s’excuse auprès d’un autre homme en ce monde. Il lui dira : “Par Ma gloire et Ma Majesté, Je ne t’ai pas privé de tous les bienfaits de la vie terrestre par mépris pour toi. Mais Je l’ai fait en raison des honneurs et des faveurs que Je te réservais. Mon serviteur, avance-toi vers ces rangs que voici, et prends la main de tout homme qui t’aura nourri ou vêtu pour l’amour de Moi : il est à toi. A ce moment-là, les gens demeureront interdits et inondés de sueur. Le serviteur passera dans les rangs pour chercher ceux qui l’avaient ainsi gratifié de quelque bienfait, et les prendra par la main pour les conduire au Paradis.” »
Le Prophète  a dit aussi : « Nouez des liens autant que possible avec les pauvres, et soutenez-les, car ils ont un pouvoir. – Quel pouvoir ont-ils ? lui demanda-t-on. – Au jour du Jugement, ils s’entendront dire : “Voyez ceux qui vous ont accordé quelque bien, fût-ce un morceau de pain, un verre d’eau ou un vêtement, et prenez-les par la main pour les conduire au Paradis.” »
Il a dit encore : « Je suis entré au Paradis. En arrivant, j’ai entendu un bruit en face de moi. J’ai regardé et j’ai vu qu’il s’agissait de Bilâl. Levant mes yeux vers le haut pour voir qui se trouvait là, j’ai constaté qu’y résidaient les indigents de ma communauté et leurs enfants. Puis j’ai regardé qui se trouvait en bas, et j’y ai vu un petit nombre de riches et de femmes. J’ai demandé : “Seigneur, qu’en est-il de ceux-là ?” Dieu me répondit : “Quant aux femmes, elles ont été desservies par les deux [richesses] rouges : l’or et la soie. Quant aux riches, ils étaient trop affairés à compter.” Je m’enquérais de mes compagnons, et je constatais que ‘Abd ar-Rahmân Ibn ‘Awf manquait à l’appel. Il arriva plus tard en pleurant. Je lui dis : “Pourquoi as-tu tant tardé à me rejoindre ?” Il répondit : “Ô envoyé de Dieu, je n’ai pu te rejoindre avant de connaître les plus harassants tourments. À tel point que j’ai cru ne jamais pouvoir te revoir. – Mais pour quelle raison ? demandai-je. – C’est que j’ai dû rendre des comptes concernant mes biens.” »
Considère l’exemple de ‘Abd ar-Rahmân, lui qui fut pourtant un compagnon de la première heure à l’immense mérite. Il était en outre un des dix privilégiés à qui avait été annoncée à l’avance l’admission au Paradis. Et il faisait partie de ceux au sujet desquels le Prophète  avait dit : « La plupart des fortunés seront au rang le plus bas au jour du Jugement, à l’exception de ceux dont le rapport à l’argent se résumait à dire : “Tiens, tiens !” » En dépit de tout cela, la richesse de ce compagnon lui aura été grandement nuisible, comme l’indique le hadith.
On raconte aussi que l’envoyé de Dieu  arriva un jour chez un homme démuni. Il le trouva dénanti d’absolument tout. Il déclara : « Si la lumière de cet homme était distribuée à tous les gens de la terre, elle suffirait [à les éclairer]. »
Et le Prophète demanda une fois : « Vous dirai-je qui sont les rois du Paradis ? – Dis-nous, ô envoyé de Dieu, lui répondi-ton. – Ces gens faibles et avilis, poussiéreux, hirsutes et vêtus de guenilles ; ces gens que l’on méprise, mais dont la parole serait entendue de Dieu, s’ils juraient en Son nom. »
‘Imrân Ibn Husayn fait le récit suivant : « L’envoyé de Dieu  avait beaucoup d’estime et de considération pour moi. Il me dit en effet un jour : “ ‘Imrân, tu es à nos yeux quelqu’un d’estimable et d’honorable. Fâtima, la fille de l’envoyé de Dieu est malade, veux-tu m’accompagner chez elle ? – Certainement, lui dis-je. Je donnerais père et mère pour toi ! » Je partis donc avec lui, et arrivai à la porte de Fâtima. Il frappa et dit : “ Salut à vous. Puis-je entrer ? 23 – Entre, envoyé de Dieu, répondit-elle. – Moi et celui qui m’accompagne ? – Et qui donc t’accompagne, envoyé de Dieu ?
– ‘Imrân. – Par Celui qui t’a mandaté comme prophète en toute vérité, je ne suis couverte que d’un vêtement de laine. 24 – Mets-la comme ceci… ” Le Prophète lui indiqua par des gestes comment l’ajuster. Mais Fâtima reprit : “Cela ira pour me couvrir le corps, mais que faire pour ma tête ?” Il lui jeta une cape loqueteuse qu’il portait sur lui et lui dit : “ Noue cela sur ta tête. ” Puis elle les fit entrer. Le Prophète lui dit : “ Salut à toi ma fille, comment te portes-tu ? ” Elle répondit : “Par Dieu, je suis souffrante. Et à ma souffrance s’ajoute la faim : je ne parviens pas à me procurer de quoi manger.” À ces mots, l’envoyé de Dieu se mit à pleurer. Puis il lui dit : “ Ne t’afflige pas, ma fille, Dieu m’est témoin, je n’ai rien mangé depuis trois jours. Et pourtant, je suis plus estimable que toi aux yeux de Dieu. Si je Lui demandais Il me donnerait à manger. Mais j’ai donné à l’au-delà la prévalence sur ce monde. ” Puis il lui tapota l’épaule de l

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