De la patience et de la gratitude
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Description

Le Prophète disait : « La situation du croyant est vraiment étonnante ! Tout ce qui le concerne est merveilleux : quand, devant un malheur, il fait preuve de patience, cela lui sera bénéfique ; et quand, dans un moment de joie, il se montre reconnaissant envers Dieu, alors cela lui sera également bénéfique. Cette chose n’est réservée qu’au croyant. »L’imam al-Ghazâlî expose ici la nature, les mérites et les implications pratiques de ces deux vertus de la foi que sont la patience (al-sabr) et la gratitude (al-shukr). Il montre en quoi, pour quelles soient réellement « bénéfiques », la patience ne saurait se confondre avec une attitude passive, ni la gratitude se réduire à une simple expression verbale.Au-delà des épreuves et des faveurs divines, le croyant trouvera dans le sabr et le shukr le moyen de combattre et de transformer son âme, pour s’élever, à travers tout son être et tous ses actes, à l’adoration profonde et à la connaissance de Dieu, Lui qui est à la fois Celui qui éprouve et qui favorise, mais aussi al-Sabûr et al-Shakûr, le Patient et le Reconnaissant par excellence.

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Date de parution 24 juin 2015
Nombre de lectures 46
EAN13 9791022500784
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,06€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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– Revivification des sciences de la religion –
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Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1433-2012
ISBN 978-2-84161-644-2 // EAN 9782841616442
Imam Abû Hâmid Al-Ghazâlî
De la patience et de la gratitude
Traduit de l’arabe par Idrîs De Vos
Revu par Jean Abd-al-Wadoud Gouraud
P RESENTATION
Nous sommes heureux de présenter aux Lecteurs un nouvel extrait de la somme Revivification des sciences de la religion , de l’imam Abû Hâmid al-Ghazâlî. Il s’agit de la traduction complète – inédite en français – du livre II de la section des œuvres salutaires, sur « la patience et la gratitude » ( kitâb al-sabr wa al-shukr ).
Le Prophète  disait : « La situation du croyant est vraiment étonnante ! Tout ce qui le concerne est merveilleux : si, devant un malheur, il fait preuve de patience, cela lui sera bénéfique ; et si, dans un moment de joie, il se montre reconnaissant envers Dieu, alors cela lui sera également bénéfique. Cette chose n’est réservée qu’au croyant. »
L’imam al-Ghazâlî expose ici la nature, les mérites et les implications pratiques de ces deux vertus de la foi que sont la patience ( al-sabr ) et la gratitude ( al-shukr ). Il montre en quoi, pour qu’elles soient réellement « bénéfiques », la patience ne saurait se confondre avec une attitude passive, ni la gratitude se réduire à une simple expression verbale.
Au-delà des épreuves et des faveurs divines, le croyant trouvera dans le sabr et le shukr le moyen de combattre et de transformer son âme, pour s’élever, à travers tout son être et tous ses actes, à l’adoration profonde et à la connaissance de Dieu, Lui qui est à la fois Celui qui éprouve et qui favorise, mais aussi al-Sabûr et al-Shakûr , le Patient et le Reconnaissant par excellence.
L’Editeur
I NTRODUCTION
Au nom de Dieu, le tout Miséricordieux, le très Miséricordieux
Louange à Dieu ! Lui à qui sont légitimement adressées les louanges et les glorifications ; Lui à qui Seul sied le vêtement de Grandeur ; Lui qui jouit exclusivement des attributs de gloire et d’éminence suprême ; Lui qui assiste l’élite de Ses saints par cette force qu’est la patience, dans les moments de joie comme dans les moments de peine, et par cette autre force qu’est la gratitude dans les heures de détresse autant que dans les heures d’allégresse.
Que la grâce divine soit sur Muhammad, le souverain maître des prophètes, ainsi que sur ses compagnons, les seigneurs des hommes d’âmes pures, et sur sa famille, les guides des hommes vertueux et pieux. Puisse cette bénédiction demeurer pérenne et être préservée à tout jamais de l’altération du temps.
Comme l’indiquent les traditions prophétiques et les récits édifiants de nos prédécesseurs, en un certain aspect, la foi se résume en deux vertus : celle de la patience ( al-sabr ) et celle de la gratitude ( al-shukr ). Ces deux vertus correspondent à deux attributs du Très-Haut et à deux de Ses sublimes noms. Le Seigneur s’est en effet Lui-même qualifié d’éminemment Patient ( al-Sabûr ) et d’éminemment Reconnaissant ( al-Shakûr ).
Ignorer ces deux vertus revient donc à ne connaître rien de ces deux volets de la foi, et en outre, à négliger deux attributs du Miséricordieux. Or il n’est de voie conduisant à Dieu autre que celle de la foi. Aussi, comment peut-on concevoir d’emprunter cette seule voie possible sans en connaître les fondements ? Renoncer à connaître la patience et la gratitude équivaut donc à renoncer à connaître les fondements de la foi. D’où l’impérieuse nécessité de clarifier la nature de ces deux vertus complémentaires.
En raison du lien étroit unissant patience et gratitude, elles feront donc l’objet d’une étude unique.
PREMIERE PARTIE
LA PATIENCE
L ES VERTUS DE LA PATIENCE
Le Très-Haut a décrit les hommes doués de patience ou a mentionné cette vertu elle-même, près de soixante-dix fois dans le Coran. Il a indiqué que les hommes accèdent à la plupart des degrés spirituels et des bienfaits par le biais de la patience : ces prérogatives en sont le fruit. Le Très-Haut déclare ainsi :

« Nous avons désigné parmi eux des dirigeants qui guidaient les autres par Notre ordre, en récompense de leur patience. » 1
« La très belle promesse de ton Seigneur s’accomplit envers les fils d’Israël, parce qu’ils se montrèrent patients. » 2
« Nous accorderons à ceux qui auront été patients une récompense à la mesure de leurs plus belles actions. » 3
« Ceux-là recevront une double récompense pour avoir été patients. » 4
« La récompense des gens patients leur sera dispensée sans compter. » 5
Toute œuvre méritoire est associée à une récompense déterminée et limitée, à l’exception de la patience qui, elle, est récompensée sans compter. C’est d’ailleurs parce que le jeûne est une partie de la patience, et même la moitié de la patience, que le Très-Haut dit dans le hadith sanctifié ( qudsî ): « Le jeûne me revient et Je me charge personnellement de le récompenser. » Il s’approprie ainsi le jeûne seul à l’exclusion de toutes les autres dévotions.
Le Très-Haut déclare par ailleurs qu’Il soutient les gens patients : « Soyez patients. Dieu est avec les gens patients. » 6 Il affirme également que la victoire est subordonnée à la patience : « Oui, si vous faites preuve de patience et de piété, alors que vos ennemis fondent sur vous, votre Seigneur vous enverra un renfort de cinq mille anges porteurs de signes. » 7 De même, Dieu associe à la patience des prérogatives qu’Il n’associe à nulle autre vertu. Il déclare en ce sens : « Ceux-là recevront de leur Seigneur des grâces et une miséricorde. Ceux-là sont bien guidés. » 8 On constate à la lecture de ce verset que la guidance, la miséricorde et les grâces sont conjointement destinées aux gens patients.
Il serait long de recenser l’ensemble des versets mentionnant la patience. Je mentionnerai ensuite quelques hadiths. Le Prophète  a dit : « La patience est la moitié de la foi. » Nous expliquerons comment il convient de comprendre cette notion de moitié.
Le Prophète  a dit également : « Parmi ces vertus dont vous êtes le moins bien pourvus, comptent la certitude et la ferme patience. Quiconque reçoit un peu de ces deux vertus en partage n’a pas à se soucier des nuits qu’il n’a pas passées à veiller et des journées qu’il n’a pas passées à jeuner. Il m’est plus cher de vous voir patienter dans votre condition [d’indigence] actuelle que de vous voir accomplir l’équivalent des œuvres de chacun de vous réunis. Mais je crains que ce bas-monde ne s’offre à vous après ma mort, si bien que vous finiriez par vous dénigrer les uns les autres, puis que les habitants des cieux vous renient à leur tour. Celui qui fera montre de patience et d’abnégation en la circonstance recevra sa pleine récompense. » Le Prophète récita ensuite le verset suivant : « Les biens dont vous disposez sont voués à tarir alors que les biens dont Dieu dispose sont intarissables. Nous accorderons à ceux qui auront été patients une récompense à la mesure de leurs plus belles actions. » 9
Jâbir rapporte qu’on interrogea un jour le Prophète  au sujet de la foi. Il répondit : « La foi consiste en la patience et en l’indulgence. » Il déclara aussi : « La patience est un des trésors du Paradis. » En une autre occasion, on lui demanda : « Qu’est-ce que la foi ? » Il répondit : « La patience. » Cette parole est comparable à cette autre : « Le pèlerinage consiste en ‘Arafât 10 . » Ce qui signifie que la plus importante partie du pèlerinage réside en ‘Arafât . Le Prophète  dit par ailleurs : « Les plus estimables des œuvres sont celles auxquelles les âmes sont contraintes. »
Le Très-Haut déclara à David  par voie de révélation : « Revêts-toi de Mes attributs. Et sache qu’un de Mes attributs est celui d’Eminemment Patient. »
Un hadith mentionné par ‘Atâ’, d’après Ibn ‘Abbâs, relate aussi ce qui suit : « Le Prophète se présenta un jour aux compagnons Médinois et leur demanda : “ Êtes-vous croyants ? ” Ils se turent. Puis ‘Umar répondit : “Oui, envoyé de Dieu.” Le Prophète reprit : “ A quoi se reconnaît votre foi ? ” Ils déclarèrent : “Nous rendons grâce à Dieu dans la prospérité, et nous nous montrons patients dans l’épreuve. Et nous agréons le décret divin. – Par le Seigneur de la Kaaba, vous êtes bien des croyants ! affirma le Prophète.” »
Il dit aussi : « En la patience que l’homme oppose à ce qu’il exècre réside un très grand bien .»
[Jésus] le Messie  expliqua quant à lui : « Vous ne connaîtrez ce que vous aimez qu’en endurant patiemment ce que vous réprouvez. »
Et l’envoyé de Dieu  affirma : « Si la patience était un homme, elle serait un homme de grande noblesse. Dieu aime ceux qui s’arment de patience. »
Les traditions prophétiques relatives à ce sujet sont innombrables. Je relaterai maintenant quelques récits édifiants rapportés au sujet de nos prédécesseurs.
‘Umar Ibn al-Khattâb envoya à Abû Mûsâ al-Ash‘arî une lettre qui mentionnait : « Je t’enjoins à la patience. Et sache qu’il est deux sortes de patience, l’une étant plus estimable que l’autre. Patienter dans l’épreuve est méritoire, assurément, mais renoncer patiemment à ce que le Très-Haut interdit est plus louable encore. La patience est le fondement de la foi. Parce que la piété est la plus haute forme de bienfaisance, or la piété nécessite la patience. »
‘Alî déclara quant à lui : « La foi repose sur quatre piliers : la certitude, la patience, l’effort sur soi, et l’équité. » Il expliqua aussi : « La patience est à la foi ce que la tête est au corps. Or, comme il ne peut y avoir de corps sans tête, il ne peut y avoir de foi sans patience. »
‘Umar disait pour sa part : « Bien belles sont les deux formes d’équité, et bien beau est le surcroît [de grâce] destiné aux gens patients. » Les deux formes d’équité évoquée par ‘Umar sont la prière et la patience. Quant au surcroît [de grâce], il désigne la guidance. Le terme ‘alâwa (« surcroît de grâce ») désigne une charge excédentaire placée sur le dos de la chamelle, entre les deux paniers du bât. Cette image fait référence au verset coranique [évoquant les gens patients] : « Ceux-là recevront de leur Seigneur des grâces et une miséricorde. Ceux-là sont bien guidés. » 11
Lorsqu’il récitait le verset suivant : « Il s’est montré patient. Quel excellent serviteur était-ce ! Il était prompt à se repentir » 12 , Habîb Ibn Abî Habîb pleurait et disait : « Voilà qui est incroyable ! Dieu donne et loue de surcroît : Il gratifie Son serviteur de la patience, puis Il le félicite d’en faire usage ! »
Abû al-Dardâ’ disait quant à lui : « Le summum de la foi se situe en la patience que l’individu adopte face au jugement divin, et en le contentement qu’il manifeste face aux aléas de destin. »
Ce sont là autant de textes attestant du haut mérite de la patience. Pour comprendre ensuite ce que la raison enseigne au sujet de ce mérite, il convient au préalable de définir la patience dans ce qu’elle a de plus essentiel. Car le mérite et le rang dont il est question correspondent à des qualités. Aussi convient-il, pour les cerner, de définir en premier lieu le qualifié.
Voyons donc ce qu’est réellement la patience. Puisse le Seigneur nous accorder le concours de Sa gracieuse providence !
D ÉFINITION DE LA PATIENCE
La patience correspond à une station spirituelle et une étape que traversent les aspirants [sur la Voie de Dieu]. Or, toutes ces stations s’articulent autour de trois composantes : les connaissances, les états spirituels, et les actions. Les connaissances sont comme les racines. D’elles découlent les états, et ces états à leur tour produisent des actions. Les connaissances sont donc comme une essence d’arbre dont les états sont les branches, et les actions les fruits. Ce découpage se décline à toutes les étapes que franchissent les aspirants de la voie de Dieu.
Quant au terme îmân , « foi », il est tantôt employé pour désigner spécifiquement les connaissances, tantôt pour désigner cet ensemble de composantes que nous venons de définir. Nous avons mentionné ce point dans notre étude consacrée aux fondements de la doctrine 13 , en parlant des différences de significations qui existent entre les termes îmân et islâm.
Ainsi la patience est-elle en son principe une connaissance dont découle un état. Et en réalité, c’est cela même qui définit la patience. Quant aux actions, elles en sont simplement les fruits. On ne peut comprendre cette question sans connaître la condition respective des anges, des hommes et des animaux. Car la patience est la prérogative des hommes. On ne peut la concevoir chez les animaux ou les anges. Les premiers en raison de leur imperfection, et les seconds en raison de leur trop grande perfection. En effet, les animaux sont dominés par leurs désirs. Tous leurs mouvements sont subordonnés à une envie ou à une autre, et ils n’opposent à celle-ci aucune résistance volontaire qui les en détournerait. Ils ne sont donc pas doués de cette force antagonique aux désirs que l’on pourrait qualifier chez eux de patience. Quant aux anges, ils n’ont pour seule aspiration que la Présence seigneuriale et la béatitude que procure la proximité divine. Ils ne sont pas soumis à des désirs susceptibles de les en détourner, et ils n’ont donc pas besoin d’opposer une force contraire à d’éventuels mouvements les éloignant de la Présence de majesté.
L’homme, pour sa part, est tributaire de son imperfection dès son plus jeune âge. L’appétit est le premier de ces désirs. L’enfant est à ce stade comme l’animal. Puis il voit naître en lui l’envie de jouer et de s’embellir. Puis, plus tard, se développe en lui le désir sexuel. Lorsqu’il est encore jeune, il n’a pas à proprement parler de patience. Car la patience est l’expression d’une force à l’image d’une armée qui livre bataille avec une autre armée afin de contrecarrer ses plans. Chez l’enfant, la seule armée est celle de l’envie, comme chez les animaux. Mais le Très-Haut, par Sa grâce et Sa munificence, a honoré les fils d’Adam et les a placés un rang au-dessus des animaux. À chaque être humain proche de la puberté il assigne deux anges : l’un le guide et l’autre le renforce. Ainsi, fort de ce soutien angélique, se distingue-t-il des animaux. Il s’en distingue en deux aspects : le premier est la connaissance qu’il a du Très-Haut et de Son Prophète ; le second est la connaissance qu’il a de ses intérêts sous le rapport des conséquences des actes. Tout cela procède de l’ange à qui échoit la fonction de guidance et d’instruction. L’animal, quant à lui, n’a pas conscience des conséquences de ses actes à moyen et long terme, et je dirais même qu’il n’a pas conscience des répercussions de l’assouvissement immédiat de ses désirs. C’est pourquoi il ne se préoccupe que de trouver des aliments qui lui sont agréables, et il n’est pas capable de supporter l’amertume d’un remède dans la perspective d’un bénéfice futur. Grâce à cette lumière qui le guide, l’être humain est capable de voir que la satisfaction des désirs entraîne à terme des conséquences néfastes. Néanmoins, cette orientation est insuffisante s’il n’a pas la force de renoncer à ce qui lui est nuisible. Il n’est pas rare que l’homme perçoive une nuisance, comme une maladie, mais qu’il n’ait pas la force de s’en préserver. Il a donc besoin d’une aptitude et d’une force lui permettant de repousser les désirs, et le disposant à combattre pour finalement triompher de leur adversité. C’est pourquoi le Très-Haut affecta au service de l’homme un deuxième ange chargé de l’assister et de lui prêter main forte par l’intermédiaire d’armées invisibles. Il ordonna à ces armées de combattre l’armée des désirs. C’est pourquoi cette dernière fléchit parfois, et se renforce d’autres fois. Cela dépend du soutien spirituel que le Très-Haut apporte à Son serviteur. Par ailleurs, la lumière de la guidance touche les créatures inégalement et selon d’innombrables degrés.
Appelons « élan religieux » cette prérogative distinguant l’homme de l’animal par sa capacité à combattre et à dominer les désirs ; et appelons « élan passionnel » son inclination à contenter les désirs et ce qui s’y rapporte. Il convient d’abord de comprendre que le combat entre ces deux élans se livre de façon permanente, et que leur champ de bataille se situe dans le cœur des individus. Les soutiens de l’élan religieux sont constitués d’anges ralliés au parti du Très-Haut ; et les soutiens de l’élan passionnel sont constitués de démons défendant les ennemis du Très-Haut. La patience exprime en ce sens la fermeté dont fait preuve l’élan religieux dans son combat contre l’élan passionnel. Si cet élan résiste et finit par dominer en contrevenant aux désirs, alors l’individu fait triompher le parti de Dieu et s’assimile aux gens patients. S’il flanche et se laisse dominer par les désirs, il s’assimile aux partisans des démons.
Le fait de renoncer à accomplir des actions désirées procède d’un état spirituel que l’on appelle la « patience ». Cet état traduit la résistance de l’élan religieux face à l’élan passionnel. Et l’état conduisant à cette résistance procède de la connaissance du caractère hostile et nuisible des désirs dans la perspective du bonheur dans ce monde et dans l’autre. Plus l’homme entretient la certitude – je veux dire cette connaissance que l’on appelle îmân – que les désirs sont hostiles et s’opposent au cheminement vers Dieu, plus son élan religieux gagne en résistance. Et plus il gagne en résistance, plus l’individu adopte des actions contraires à ce que dictent les désirs. Ainsi le renoncement à un désir n’est-il possible que si la force de l’élan religieux s’oppose à celle de l’élan passionnel. Le rôle de la connaissance et de la foi est, en ce sens, de montrer combien les désirs visent de mauvaises fins, et combien leurs conséquences sont funestes.
Les deux anges dont nous avons parlé sont donc affectés à ces fonctions – orientation et renfort – avec la permission du Très-Haut. Ils sont des anges scribes assignés à chaque être humain. Et si tu sais que le rang de l’ange chargé de guider est plus élevé que celui de l’ange chargé d’accroître la force, il t’apparaîtra que le côté droit du corps, étant le plus noble, est légitimement attribué au premier des deux, et que le côté gauche est attribué au second.
Le serviteur alterne entre deux conditions : soit il est inattentif, soit il est attentif ; soit il se relâche, soit il lutte. Lorsqu’il est inattentif, il se détourne de l’ange de droite et agit mal envers lui. Ce qui lui est compté comme une mauvaise action. Lorsqu’il est attentif, il se tourne vers lui pour tirer profit de sa guidance et agit bien envers lui. Ce qui lui est compté comme une bonne action. Lorsqu’il se relâche, il se détourne de l’ange de gauche, renonçant à son soutien et il agit mal envers lui. Ce qui lui est compté comme une mauvaise action. Lorsqu’il lutte, il bénéficie du soutien de ses armées. Ce qui lui est compté comme une bonne action. Ces bonnes et mauvaises actions ne sont établies que lorsque ces anges les retranscrivent. C’est pourquoi ils sont appelés les « nobles scribes » 14 .
S’ils sont qualifiés de « nobles », c’est parce que les serviteurs bénéficient de leur magnanimité et parce que tous les anges sont « nobles et bienfaisants » 15 ; et s’ils sont qualifiés de « scribes », c’est parce qu’ils consignent les bonnes et les mauvaises œuvres. Ils consignent ces écrits sur des feuillets repliés dans le tréfonds des cœurs afin que personne ne puisse y accéder en ce monde. Ces anges, ainsi que leurs écrits, leur graphie, leurs feuillets et tout ce qui les concerne, appartiennent au monde invisible et au royaume céleste , non au monde sensible. Tout ce qui appartient au royaume céleste échappe aux regards en ce bas-monde. Les feuillets seront dépliés à deux reprises. La première fois, au Jour de la résurrection mineure, et la seconde fois, au Jour de la résurrection majeure. La résurrection mineure a lieu avec la mort. Parce que l’envoyé de Dieu  a dit : « La résurrection de chacun a lieu lorsqu’il meurt. » Lors de cette résurrection, le serviteur est seul. C’est à ce moment-là qu’il s’entend dire : « Vous nous êtes venus un par un comme Nous vous avons créés une première fois. » 16 C’est également à ce moment-là qu’il s’entend dire : « Te voilà bien capable en ce jour de te juger seul ! » 17
Quant au Jour de la résurrection majeure, lequel concerne l’ensemble des créatures, le serviteur n’y sera pas seul. Il se peut même qu’il soit jugé devant une foule de gens. Puis c’est par groupe, non isolément, que les hommes pieux seront conduits au Paradis, et les criminels en Enfer.
La première frayeur correspond donc à celle de la résurrection mineure, sachant qu’à chacune des affres de la résurrection mineure correspond une des affres de la résurrection majeure. C’est le cas, par exemple, du tremblement de terre : la terre de ta propre personne tremblera au moment de mourir. Tu n’ignores pas que lorsque la terre tremble en une contrée, on dit de ses habitants qu’ils sont sinistrés, même si les contrées voisines ont été épargnées. Je dirais même que si la demeure d’un seul homme vient à trembler, on est en bon droit de dire qu’il est sinistré. Parce que chacun n’est affecté par un tremblement de terre que dans la mesure où sa propre demeure tremble et non celle du voisin. C’est seulement si sa demeure tremble qu’il est touché à proprement parler.
Sache encore que tu es un homme fait de terre, mais que ton seul lot de terre correspond à ton corps. Quant au corps des autres, il est étranger à ce lot. La terre sur laquelle tu t’assieds n’est qu’un contenant et un espace, relativement à ton corps. Dans le tremblement de terre, ce que tu crains, c’est que ton propre corps soit touché. Sans quoi le mouvement en soi ne te fait pas peur. La preuve en est que l’air circule en permanence sans que cela t’émeuve, car il ne fait pas trembler ton corps. Ainsi n’es-tu concerné par un tremblement de terre que dans la mesure où ton propre corps est touché.
Ton corps est donc ta propre terre. Tes os en sont les montagnes ; ta tête en est le ciel ; ton cœur en est le soleil ; ton ouïe, ton regard et l’ensemble de tes sens en sont les étoiles ; tes veines en sont les mers ; tes poils en sont les plantes ; tes ongles en sont les arbres ; chacun de tes membres en est un aspect. Aussi, la mort viendra secouer ton corps, lorsque « la terre tremblera de toute son étendue » 18 ; ta chair se séparera de tes os, lorsque « la terre et les montagnes seront soulevées réduites en poussière » 19 ; tes os seront réduits en poussière, lorsque « les montagnes seront pulvérisées » 20 ; ton cœur sera assombri par la mort, lorsque « le soleil sera obscurci » 21 ; ton ouïe, ta vue et l’ensemble de tes sens seront invalidés, lorsque « les étoiles auront pali » 22 ; ton cerveau se déchirera, lorsque « le ciel se fendra » 23 ; l’effroi de la mort fera céder les veines de ton front, lorsque « les mers se déchaîneront » 24 ; ces jambes qui te servent de monture se désolidariseront, lorsque « les chamelles gestantes seront négligées 25 » 26 ; l’esprit quittera ton corps, lorsque « la terre sera nivelée après avoir porté, et elle rejettera ce qui se trouve en son sein » 27 .
Il serait trop long de recenser toutes les correspondances entre les états de l’individu rendant l’âme et les affres du Jour de la résurrection. Je dirai simplement que lorsque tu meurs, l’heure de ta résurrection mineure échoit. Rien de ce qui te concernera et concernera tes semblables au Jour de la résurrection majeure ne te sera épargné. Mais en cette occasion, en quoi te sert le fait que d’autres perçoivent encore les astres si tes propres sens sont infirmés et que tu ne peux plus toi-même contempler ces astres ? L’aveugle ne fait pas la différence entre le jour et la nuit ; il ne voit pas si le soleil brille ou s’il est éclipsé, parce qu’il se soustrait à lui en permanence. Il ne bénéficie plus aucunement de la clarté du soleil, contrairement à ses semblables. De la même manière, celui dont la tête se fend, voit son ciel se déchirer. Car le ciel désigne cet espace qui jouxte la tête, si bien qu’un homme dépourvu de tête est d’une certaine manière dépourvu de ciel. Et dans ce cas, en quoi lui sert que d’autres bénéficient encore d’un ciel ? Voilà donc ce qu’est le Jour de la résurrection mineure. D’autres peurs et d’autres affres concernent ensuite les individus : lorsque se produit « le grand cataclysme » 28 , alors les distinctions s’abolissent, les cieux et la terre s’annihilent, les montagnes sont rasées, et la terreur grandit. Il s’agit simplement là de la résurrection mineure. Et pourtant, même en y passant un temps considérable, nous serions bien en peine d’en décrire un dixième.
La résurrection mineure est à la résurrection majeure ce que la petite naissance est à la grande. L’être humain naît en effet deux fois. La première lorsqu’il s’extrait « des lombes et des côtes » 29 , et s’établit dans l’utérus. Il demeure là « dans un réceptacle stable, pour une période déterminée. » 30 Son développement passe ensuite par un certain nombre d’étapes. Il est d’abord une goute de sperme, puis un fragment de chair adhérente, puis un embryon. Il quitte finalement cet utérus étroit pour aborder le vaste monde. Le caractère universel de la résurrection majeure par rapport au caractère individuel de la résurrection mineure est comparable à l’étendue de ce monde par rapport à l’étroitesse de l’utérus. Et la différence d’étendue entre le monde qu’aborde le serviteur en mourant et ce bas-monde est comparable à la différence d’étendue entre ce bas-monde et l’utérus. Je dirais même que la différence est immensément plus grande. Compare donc l’au-delà à ce bas-monde ! Le Très-Haut dit à ce sujet : « Vous créer et vous ressusciter [tous] est comme [créer] une seule âme. » 31 La première création est ainsi comparable à la première. J’ajouterai que les créations ne se limitent pas à deux. C’est ce qu’indique la parole du Très-Haut : « Nul ne saurait nous empêcher de vous créer à nouveau sous une forme que vous ignorez. » 32 Celui qui atteste de l’existence des deux résurrections croit au monde invisible autant qu’au monde sensible, et au royaume céleste autant qu’au royaume terrestre. Quant à celui qui atteste de la résurrection mineure à l’exclusion de la résurrection majeure, il est à l’image du borgne : doté d’un seul œil, il ne voit qu’un seul monde. C’est le propre de l’ignorance et de l’égarement, ce qui revient à suivre l’antéchrist, lequel nous le savons, est borgne.
Misérable ! Comme ton inconscience est grande – et nous sommes tous ce misérable. Bien qu’observant ces affres, ne croiras-tu pas à la résurrection majeure, ignorant et égaré que tu es ? N’es-tu pas édifié par le rappel de la résurrection mineure ? Ne sais-tu pas que le maître des prophètes  a dit: « La mort est une exhortation qui se suffit à elle-même. » N’as-tu pas entendu parler de la souffrance qu’il endura au moment de mourir, à tel point qu’il invoqua le Seigneur : « Mon Dieu, adoucis l’agonie de Muhammad » ? N’as-tu pas honte d’envisager toujours la mort lointaine, comme le font les gens de la plèbe les plus méprisables et insouciants, lesquels « n’attendent [sans le savoir] que la venue d’un cri soudain qui les saisira dans leur dispute, si bien qu’ils n’auront pas le temps d’exprimer leurs derniers vœux ou de retourner près des leurs » 33 ? La maladie vient pourtant les avertir de leur prochain trépas. Mais ils n’en tiennent pas compte. Puis la vieillesse vient leur en porter le message explicite, mais ils ne méditent pas davantage. « Combien navrante est la condition des serviteurs : les messagers qui leurs viennent n’obtiennent d’eux que moquerie ! » 34 Croient-ils pouvoir rester en ce monde éternellement ? « Ne voient-ils pas que ces innombrables générations qui les précédèrent et que Nous avons fait périr ne reviennent pas ? » 35 Ou s’imaginent-ils que les morts s’en sont allés et qu’ils ne sont plus que néant ? Certainement pas: « Tous comparaîtront devant Nous. » 36 Mais hélas : « A chaque fois qu’un signe de leur Seigneur leur apparaît, ils s’en détournent. » 37 Parce que : « Nous avons placé une barrière devant eux et une derrière eux. Et Nous les avons recouverts [d’un voile], si bien qu’ils ne voient plus rien. Aussi est-il égal que tu les avertisses ou non : ils ne croient pas. » 38
Mais revenons à notre sujet. Car ce sont là des indications sortant du cadre des sciences relatives aux comportements.
Nous disions donc que la patience apparaît comme la résistance dont fait preuve l’élan religieux dans son combat contre l’élan passionnel. La disposition à lutter ainsi est une prérogative de l’être humain, en vertu de l’action des nobles scribes qui leur sont assignés. Les enfants et les fous ne sont pas concernés par ces comptes. Car, nous l’avons dit, la bonne action consiste à s’efforcer de tirer profit du soutien de ces anges, et la mauvaise à s’en détourner. Or, les enfants et les fous n’ont aucun moyen d’en tirer profit, et ils ne peuvent donc pas leur manifester de l’intérêt ou du désintérêt. En effet, les anges concernés ne consignent que les mouvements de rapprochement ou d’éloignement à la faveur ou à la défaveur de ceux qui ont le pouvoir de s’orienter dans un de ces sens.
Les prémices de la lumière de la guidance peuvent apparaître dès l’âge de discernement. Cette lumière grandit ensuite progressivement jusqu’à la puberté, comme les rayons de l’aube s’étendent sur l’horizon jusqu’à ce que le disque solaire paraisse complètement. Mais cette guidance est incomplète. Elle ne permet pas d’envisager les nuisances menaçant l’être dans l’au-delà, mais seulement celles liées à ce monde. Voilà pourquoi on commence à frapper un enfant qui néglige complètement sa prière à partir de l’âge de discernement, même si cette négligence n’a pas vocation à être punie dans l’au-delà ou à être consignée par les anges dans un registre susceptible d’être exposé. S’ils suivent la voie des scribes nobles et bienveillants, l’instructeur impartial et le tuteur bienveillant et compatissant écriront les bonnes et les mauvaises actions de l’enfant sur le registre de son cœur. Ils les consigneront en les lui mentionnant, et ils les lui exposeront en les lui explicitant, puis ils l’en châtieront, si besoin est, en le frappant. Tout tuteur agissant de cette façon hérite des vertus des anges et en fait bénéficier l’enfant. Il atteint grâce à cela le degré de la proximité du Seigneur des mondes comme l’ont atteint les anges. Il est alors gratifié de la compagnie des prophètes, des gens de proximité et des véridiques. C’est ce qu’indique la parole du Prophète  : « Au Paradis, je serai aussi proche de celui qui éduque un orphelin que ceux-ci. » Et il montra ses deux nobles doigts [l’index et le majeur].
E N QUOI LA PATIENCE REPRÉSENTE - T - ELLE LA MOITIÉ DE LA FOI ?
La foi ( al-îmân ) désigne tantôt la souscription aux croyances qu’établissent les fondements doctrinaux, tantôt les œuvres méritoires découlant de ces croyances, tantôt les deux à la fois. Considérant les connaissances doctrinales et les sciences relatives aux œuvres dans les très nombreux sujets qu’elles englobent, l’étude de la foi dans tous ses aspects peut se répartir en soixante-dix volets. Nous avons expliqué les différentes acceptions du mot îmân dans le livre consacré aux fondements de la doctrine, dans la section sur les actes d’adoration. Néanmoins, la parole prophétique « la patience constitue la moitié d’ al-îmân » peut s’entendre selon deux sens.
Premièrement, si l’on considère qu’ al-îmân désigne à la fois la souscription aux croyances et les actions qui en découlent, alors elle se fonde sur deux piliers : le premier est la certitude, et le second la patience. J’entends par certitude la connaissance indubitable que Dieu donne à Son serviteur en le faisant souscrire aux principes de la religion. Et j’entends par patience l’action conforme à la certitude. Car cette certitude enseigne au serviteur que la transgression lui est nuisible, et que l’observance lui est bénéfique. Or il est impossible de renoncer aux transgressions et de s’astreindre assidument aux observances autrement que par l’exercice de la patience, c’est-à-dire en usant de l’élan religieux pour vaincre l’élan passionnel et la paresse. La patience apparaît donc en ce sens comme la moitié de la foi. C’est pourquoi l’envoyé de Dieu  évoque ces deux moitiés conjointement lorsqu’il dit : « Parmi ces vertus dont vous êtes le moins bien pourvus, comptent la certitude et la ferme patience. »
Deuxièmement, si l’on considère qu’ al-îmân désigne les états vertueux dont découlent les bonnes œuvres, alors l’ensemble des situations que vit le serviteur se partage entre les nuisances et les bénéfices. Or son devoir consiste à aborder les nuisances avec patience, et à recevoir les bénéfices avec reconnaissance. Dans cette perspective, la gratitude apparaît comme la seconde moitié de la foi, ainsi que la certitude l’était dans le premier cas. C’est selon cette perspective qu’Ibn Mas‘ûd déclare : « La foi se divise en deux : une moitié consiste en la patience, et la seconde moitié consiste en la gratitude. » Certains attribuent même cette parole au Prophète  .
Du fait que la patience consiste à employer résolument l’élan religieux contre l’élan passionnel, du fait que l’élan passionnel se manifeste, d’une part, par le désir, et, d’autre part, par la colère – par le désir pour s’assurer les plaisirs, et par la colère pour s’éviter les nuisances –, et du fait que le jeûne consiste à employer la patience pour lutter contre le désir alimentaire et sexuel, non pour lutter contre la colère, le Prophète a déclaré : « Le jeûne est la moitié de la patience. » Parce que la patience consiste, à la fois, à s’opposer aux désirs et à contenir les colères. En ce sens, le jeûne constitue donc le quart de la foi.
C’est ainsi qu’il convient de comprendre la mesure des actions et des états dans leur rapport à la foi, tels que les établit la voie légale révélée ( al-shar‘ ). La première des choses qu’il ne faut pas oublier donc, en l’occurrence, est que la foi comporte de nombreux aspects, le mot îmân étant employé selon plusieurs acceptions.
D ES DIFFÉRENTES DÉNOMINATIONS DE LA PATIENCE
Il existe deux formes de patience. La première est relative à l’aspect extérieur de l’être. Elle se manifeste par la capacité à supporter des souffrances physiques sans fléchir. Ces souffrances peuvent être liées à des actions, comme des travaux pénibles, des adorations, ou d’autres activités présentant quelque difficulté ; et elles peuvent être liées à des faits que l’individu est contraint de supporter passivement, comme des coups très durs, des maladies graves ou des blessures sérieuses. La patience ainsi manifestée peut être louable si elle demeure dans le cadre de la voie légale.
Mais la forme de patience louable par excellence est la seconde : la patience relative à l’aspect intérieur. Elle se manifeste par la capacité à contrevenir aux inclinations naturelles et aux passions. Lorsqu’elle concerne les appétits alimentaires ou sexuels, on l’appelle « tempérance ». Lorsqu’elle concerne des nuisances, son nom varie en fonction de la nature de ses nuisances. S’il s’agit de malheurs, on l’appelle simplement « patience ». Dans ce cas, son contraire est l’abattement ou l’affliction : c’est quand l’individu laisse la passion l’emporter, et fait état de sa contrariété, par exemple, en criant, en se frappant les joues, en déchirant ses vêtements ou autres comportements de ce genre. Lorsque la patience concerne l’ivresse qu’entraîne la richesse, on l’appelle « mesure ». Son contraire est alors l’outrecuidance. Lorsqu’elle concerne une situation de guerre ou de combat quelconque, on l’appelle « courage », son contraire étant la couardise. Lorsqu’elle consiste à réfréner la colère, on l’appelle « longanimité », son contraire étant l’emportement. Lorsqu’elle consiste à supporter calmement une vicissitude du sort, on l’appelle « flegme », son contraire étant l’agitation et la tourmente. Lorsqu’elle consiste à retenir des paroles, on l’appelle « retenue », et l’individu est alors qualifié de réservé. Lorsqu’elle consiste à se contenter de peu, on l’appelle « renoncement », son contraire étant l’avidité. Lorsqu’elle consiste à se satisfaire du sort, on l’appelle « contentement », son contraire étant l’insatisfaction.
La plupart des vertus que prescrit la foi sont ainsi incluses en la patience. C’est pourquoi le Prophète  , à qui on demandait un jour de définir la foi, répondit simplement : « C’est la patience. » Parce qu’elle en est la plus grande et la plus précieuse part. C’est dans ce même esprit qu’il a pu dire : « Le pèlerinage consiste en ‘Arafât .»
Le Très-Haut synthétisa toutes les vertus évoquées et les désigna sous le nom de sabr , « patience ». Il dit en ce sens : « Ceux qui se montrent patients dans le tourment », c’est-à-dire dans le malheur, « dans la difficulté », c’est-à-dire dans l’indigence, « et dans l’adversité », c’est-à-dire dans le combat : « Voilà qui sont les hommes vraiment sincères et voilà qui sont les hommes vraiment pieux ! » 39
Nous avons ainsi indiqué les différents aspects de la patience. Les gens attachés à la lettre pensent que cette variété de termes traduit des dispositions différentes en leur essence. Mais ceux qui suivent la voie droite, et éclairent leur regard à la lumière du Très-Haut, considèrent l’esprit en premier lieu, et en pénètrent la réalité essentielle. C’est seulement en second lieu qu’ils considèrent les dénominations. Car celles-ci ne sont établies que pour signifier l’esprit qu’elles traduisent. L’esprit apparaît ainsi comme le principe, et la lettre comme le corollaire. Quiconque aspire à atteindre les principes en s’arrêtant aux corollaires ne peut que faire fausse route. La parole suivante du Très-Haut évoque ces deux attitudes : « Qui donc est mieux guidé : celui qui marche face contre terre ou celui qui marche d’un pas assuré sur une voie de rectitude ? » 40 Les erreurs des impies n’ont d’autre origine que de telles inversions.
Nous demandons à Dieu de nous faire bénéficier de Sa gracieuse providence, par Sa bienveillance et Sa munificence.
D ES DIFFÉRENTS DEGRÉS DE PATIENCE
L’élan religieux peut se trouver dans trois situations relativement à l’élan passionnel.
La première situation correspond à celle des hommes ayant si bien triomphé de l’élan passionnel que celui-ci ne parvient plus à s’imposer à eux. Ils parviennent à ce niveau par l’emploi constant de la patience. C’est à ce stade que l’adage se vérifie : « Le succès est promis à ceux qui patientent. » Les hommes ayant atteint ce degré sont une extrême minorité. Ils sont, à n’en pas douter, les Véridiques et les Rapprochés : « Ceux qui proclament : “Notre Seigneur est Dieu !”, puis agissent avec probité. » 41 Ce sont ceux qui ont suivi le chemin droit et se sont maintenus sur la voie vertueuse, si bien que leurs âmes ont consenti à agir selon les prescriptions de l’élan religieux. C’est l’âme de telles personnes qui sera interpelée en ces termes : « Ô, âme apaisée, reviens vers ton Seigneur, satisfaite et agréée ! » 42
La deuxième situation est celle des hommes dominés par l’élan passionnel si bien qu’ils ne lui opposent plus aucune résistance et s’abandonnent complètement à l’armée des démons. De tels hommes renoncent à lutter tant ils s’en sentent incapables. Ce sont les insouciants. Ils représentent la majorité des gens. Ils demeurent sous l’emprise de leurs désirs et se résignent complaisamment à leur infortune au point de donner plein pouvoir aux ennemis de Dieu en leur cœur, ces cœurs qui sont pourtant un secret de Dieu et une réalité relevant du Très-Haut. Ces hommes sont évoqués par cette parole de Dieu : « Si Nous l’avions voulu, Nous aurions permis à chaque âme de trouver la voie. Mais Je l’ai dit en toute vérité : “Je remplirai la géhenne de djinns autant que d’hommes.” » 43 Ce sont ceux qui ont cédé la vie future pour prix de la vie immédiate, consentant à cette transaction en pure perte. À ceux qui voudraient les guider il est dit : « Écarte-toi de ceux qui se détournent de Notre souvenir et n’aspirent qu’à cette vie immédiate. C’est là tout leur lot de science. » 44 Cette disposition se manifeste par le découragement, le désespoir, l’infatuation et les vaines aspirations. C’est le propre de la sottise. Le Prophète  dit en ce sens : « L’homme sage est celui qui se demande des comptes à soi-même et œuvre pour l’au-delà. Et l’homme sot est celui qui donne libre cours à ses passions et attend néanmoins beaucoup de Dieu. » Lorsqu’un tel homme entend une exhortation, il dit : « J’ai grandement envie d’expier mes fautes, mais face à la trop grande difficulté j’ai renoncé à essayer. » Ou il n’aspire pas du tout au repentir, et déclare : « Dieu est compatissant, miséricordieux et munificent, je n’ai donc pas besoin de me repentir. » La raison de ce malheureux est assujettie à ses désirs. Il n’en fait usage que pour trouver les moyens subtils d’assouvir ses envies. Les rênes de sa raison sont dans les mains de ses envies comme un musulman captif est à la merci des impies : ceux-ci l’affectent à la garde des cochons ou le chargent de veiller sur les réserves d’alcool et de transporter les bouteilles. La condition de la raison chez celui-là est, aux yeux de Dieu, celle du traître qui aurait vendu ce musulman aux impies et aurait fait de lui leur prisonnier. Son crime est d’avoir asservi ce qui ne méritait pas de l’être, et de soumettre quelqu’un à une autorité illégitime. Car c’est le musulman qui doit avoir le dessus, en vertu de la connaissance qu’il a de Dieu et en vertu de l’élan religieux qui l’anime. Quant à l’impie, il est légitime qu’il soit assujetti, en raison de son ignorance en matière de religion et en raison des forces malignes qui l’animent. Par ailleurs, le droit que le musulman a sur lui-même est supérieur à celui que d’autres ont sur lui.
Lorsqu’un homme assujettit des nobles principes relevant du parti de Dieu et des armées des anges à des principes fallacieux relevant du parti des démons damnés par le Très-Haut, il commet un crime semblable à quelqu’un qui prendrait à un roi bienveillant envers lui ses enfants les plus chers et les livrerait à ses pires ennemis ! Vois comme son ingratitude serait grande et combien il mériterait que le roi se venge impitoyablement. Assurément, les passions sont l’objet de déification le plus méprisable qui soit sur terre aux yeux de Dieu, exalté soit-Il ! Quant à la raison, elle est la plus estimable création qui soit ici-bas.
La troisième situation est celle des hommes en l’âme desquels l’issue des combats est aléatoire et incertaine : tantôt ils dominent, tantôt ils sont dominés. De tels hommes font effectivement partie de ceux qui pratiquent le combat intérieur, mais ils ne peuvent être considérés triomphants à ce stade. Le Coran dit à leur sujet : « Ils mêlent de bonnes actions à de mauvaises. Peut-être Dieu leur pardonnera-t-Il. » 45 Cela dépend du degré de gravité des actions bonnes et mauvaises qu’accomplit l’individu. Cela dépend aussi de la diversité des nuisances en lesquelles il exerce sa patience : soit qu’il domine en de nombreuses circonstances, soit qu’il domine en peu de circonstances, soit qu’il domine en une proportion moyenne de circonstances. La parole du Très-Haut : « Ils mêlent de bonnes actions à de mauvaises » concerne en premier lieu ceux qui se situent à ce niveau moyen. Quant à ceux qui renoncent totalement à lutter contre les désirs, ils sont comparables aux animaux et plus égarés encore. Parce que les animaux, pour leur part, n’ont pas été dotés de la connaissance et de la force les prédisposant à lutter contre les désirs. Tandis que les individus dont il est question en ont été dotés, mais n’en font pas usage. C’est ce qui fait d’eux des êtres inférieurs et des lâches au sens plein. Le poète a dit en ce sens :

Je ne connais ma foi de plus vilain travers,
Que ce complaisant mal de qui pourrait bien faire !
La patience peut également être envisagée sous le rapport du degré de difficulté qu’elle assume. Lorsqu’il est extrêmement difficile de s’astreindre à la patience, on parle alors d’« endurance » ( tasabbur ). Quant au simple nom de « patience », on le réserve à des difficultés moindres. Plus un homme est pieux et convaincu que ses actions vertueuses auront des conséquences positives dans l’au-delà, plus il patiente aisément. C’est pourquoi le Très-Haut a dit : « Nous aiderons à cheminer sur la voie aisée ceux qui craignent et croient en la très-belle [récompense]. » 46 Ce fait peut être illustré par un combat entre lutteurs. Un homme fort est capable de terrasser un homme faible d’une simple prise. Il ne sera pas même essoufflé ou secoué par son adversaire. Mais s’il doit ensuite se mesurer à un homme aussi fort que lui, il ne parviendra à le mettre à terre qu’au prix de grands efforts. La lutte entre l’élan religieux et l’élan passionnel est à cette image ; elle correspond en réalité au combat que se livrent les armées des anges et les armées des démons.
À mesure que les désirs sont domptés et assujettis, à mesure que l’élan religieux domine et triomphe, et à mesure que la patience est rendue aisée par la constance, l’être est conduit à la station spirituelle de l’agrément, comme nous le verrons dans le livre consacré à ce thème 47 . L’agrément est donc supérieur à la patience. C’est pourquoi le Prophète  a dit : « Adore Dieu dans la satisfaction. Et si tu n’y parviens pas, sache que dans la patience que tu opposes aux nuisances réside un très grand bien. »
Un gnostique a dit également en ce sens : « Les gens de patience se répartissent selon trois dispositions. La première consiste à abandonner les objets de désirs. C’est le degré des Repentis. La deuxième consiste à agréer le destin. C’est le degré des Renonçants. La troisième consiste à aimer ce que conçoit pour soi le divin Maître. C’est le degré des Véridiques. »
Nous montrerons ainsi dans le livre de l’amour que la station spirituelle de l’amour est supérieure à celle de l’agrément, comme la station de l’agrément est supérieure à celle de la patience. Mais cette répartition n’envisage en toute vraisemblance que la patience relative aux malheurs et aux épreuves.
D’autre part, la patience, envisagée sous l’angle juridique, peut également se diviser en plusieurs catégories : obligatoire ; surérogatoire ; déconseillée ; interdite.
Relativement aux interdictions formelles, la patience est une obligation ; relativement aux actions déconseillées, elle est surérogatoire. En revanche, relativement à une nuisance interdite, patienter est interdit. C’est le cas de quelqu’un qui se couperait la main volontairement, ou couperait celle de son fils, tout en supportant la douleur en silence. C’est également le cas d’un homme qui verrait un membre de sa famille être victime d’attitudes concupiscentes éhontées réveillant son sens de l’honneur, et qui préférerait se taire en dépit de l’affront. Patienter en telle circonstance est interdit. Puis relativement à une nuisance déconseillée, patienter est également déconseillé, d’un point de vue légal. Il convient donc que les prescriptions légales demeurent l’aune à laquelle se mesure le devoir de patience.
Tu ne dois pas t’imaginer que toute forme de patience est louable sous prétexte que la patience est la moitié de la foi. La patience louable répond à des critères bien définis.
E N QUELLES CIRCONSTANCES LA PATIENCE EST - ELLE UTILE ?
Tout homme ne saurait se soustraire à l’une des deux situations suivantes : soit l’événement qu’il vit est conforme à son désir, soit il ne l’est pas et suscite en lui de l’aversion. Dans les deux cas, la patience lui est nécessaire. Et comme il ne peut se soustraire à l’une de ces deux situations, ou vivre les deux en même temps, il ne saurait à aucun moment se passer de patience.
La première situation, conforme à ses désirs, correspond à la santé, à la sécurité, à la richesse, à la notoriété, à l’abondance de proches, à la réussite dans les affaires, à la profusion d’alliés et à l’ensemble des agréments de ce monde. À l’évidence, le serviteur doit être doté d’une grande patience lorsqu’il bénéficie de tout cela ! Car s’il ne maîtrise pas son âme et l’abandonne sans retenue aux plaisirs et aux réjouissances, il aura tôt fait de dériver vers la suffisance et l’excès. Car, nous dit le Coran, « l’homme se montre excessif dès lors qu’il a le sentiment d’être à l’abri du besoin. » 48 C’est pourquoi un gnostique a dit : « Tout croyant peut se montrer patient face à la nuisance, mais seuls les véridiques le peuvent face à l’aisance. » Sahl [at-Tustarî] a dit quant à lui : « Il est plus aisé de faire face aux malheurs que de faire face aux bonheurs. » Et lorsque les compagnons du Prophète virent les bienfaits de ce monde affluer vers eux, ils déclarèrent : « Nous avons connu l’épreuve de l’indigence, et nous avons patienté. Puis nous avons connu l’épreuve de l’opulence, et nous avons cédé ! » C’est pourquoi le Très-Haut met Ses serviteurs en garde contre la tentation que constituent les biens abondants, les épouses et les enfants. Il dit en ce sens : « Ô vous qui croyez, que vos biens et vos enfants ne vous détournent pas du souvenir de Dieu. » 49 Il dit aussi : « Certes, les conjoints et les enfants peuvent être des ennemis pour vous, prenez-en garde. » 50 Le Prophète  a dit par ailleurs : « Les enfants sont cause, en l’homme, d’avarice, de lâcheté et d’affliction. »
Un jour que ‘Alî se trouvait sur la chaire, il vit son fils al-Hasan trébucher sur le pan de sa chemise. Il descendit alors de la chaire pour le prendre dans ses bras. Puis il déclara : « Dieu a dit vrai : “ Il y a en vos richesses et vos enfants une tentation. ” 51 Lorsque j’ai vu mon fils trébucher, je n’ai pu m’empêcher de l’attraper. » Les gens clairvoyants sauront méditer cela.
L’homme véritable est celui qui fait preuve de patience dans l’aisance ; c’est-à-dire qu’il ne s’y abandonne pas complaisamment, et qu’il est conscient de n’être que le consignataire de ces bienfaits qui peuvent lui être repris à tout moment. Il n’exulte donc pas et ne se livre pas sans réserve aux plaisirs, aux jeux et aux vaines distractions. Il veille à assumer les droits que Dieu a sur ses biens en pratiquant l’aumône, à assumer les droits qu’Il a sur son corps en aidant ses semblables, à assumer les droits qu’Il a sur sa langue en promouvant la sincérité, et à assumer ainsi l’ensemble des droits que Dieu a sur les divers bienfaits qu’Il lui prodigue.
Cette forme de patience est liée à la gratitude et elle n’est parfaite que si l’individu s’acquitte également du devoir de gratitude, ainsi que nous le verrons.
Si la patience en l’aisance est plus ardue, c’est parce que dans cette situation, l’individu a la capacité d’agir. Or il est souvent salutaire de ne pas l’avoir. Si quelqu’un d’autre se charge de pratiquer sur toi la saignée, cela te semblera plus facile que de la pratiquer sur toi-même de ta propre main. L’affamé contient mieux sa faim lorsqu’il n’a rien pour se nourrir que lorsqu’il se trouve devant une table garnie de mets délicieux. C’est pourquoi la tentation de l’aisance est si grande.
La seconde situation, nous l’avons dit, correspond aux événements non conformes aux désirs et à la nature de l’individu. Ils peuvent être de trois sortes :
- soit ils procèdent de la volonté de l’individu, comme c’est le cas des observances ou des transgressions ;
- soit ils ne procèdent pas de la volonté de l’individu, mais celui-ci a le pouvoir de s’en libérer, comme c’est le cas d’un individu qui a l’opportunité d’assouvir sa soif de vengeance ;
- soit ils ne procèdent pas de sa volonté, comme c’est le cas des malheurs et des infortunes.
Nous avons donc identifié trois sortes de faits non conformes aux souhaits de l’homme. Revenons sur chacun d’eux.
Le premier est celui qui relève du choix de l’individu. Il correspond à toutes ces actions que nous qualifions d’observances ou de transgressions. Il convient donc de distinguer deux cas.
Le premier fait qui relève du choix de l’individu correspond aux observances. Dans ce cas, la patience consiste à s’y astreindre. Persévérer dans l’adoration s’avère très difficile. Parce que, par nature, l’âme réprouve la condition de serviteur et aspire à celle de seigneur. C’est pourquoi un gnostique a dit : « Il n’est d’âme qui ne cache ce qu’a manifesté Pharaon en disant : “ Je suis votre Seigneur suprême. ” 52 La seule différence est que Pharaon a eu l’opportunité de le manifester. Il avait si bien abaissé son peuple que celui-ci lui obéissait. Chacun en fait de même avec son serviteur, son employé, ses partisans et tous ceux qui demeurent sous son autorité, même s’il le dissimule. Et l’emportement et la colère qu’ils laissent paraître lorsque ceux-ci négligent quelque peu son service ou manquent de dévouement, ne révèlent que son orgueil et sa prétention à la seigneurie et à la parure de superbe qui ne sied qu’à Dieu. » Aussi la condition de serviteur pèse-t-elle lourdement à l’âme. Il est des adorations qui paraissent pénibles aux gens du fait de leur paresse, comme la prière, ou du fait leur avarice, comme l’aumône, ou encore du fait de ces deux travers réunis, comme le pèlerinage ou le combat armé.
La patience relative aux observances consiste donc à accomplir des actions pénibles sans fléchir. Or l’homme doit décliner cette forme de patience, avant, pendant et après la bonne action qu’il accomplit.
Avant l’observance. Il doit en effet veiller à ce que son intention soit pure, désintéressée et exempte d’ostentation, de prétention et de tares de toute nature. Il doit en outre nourrir la ferme intention de l’accomplir avec sincérité et probité. Or s’astreindre à tout cela apparaît extrêmement ardu à quiconque est instruit de la véritable nature de l’intention et de la sincérité, et connaît les subtils méfaits de l’ostentation et les ruses de l’âme. Le Prophète  nous a avertis de ce fait lorsqu’il a dit : « Les œuvres ne valent que par les intentions et chacun trouvera [les fruits de] ce qu’il intentait. » Et le Très-Haut dit : « Il ne leur a été commandé que d’adorer Dieu, lui vouant un culte exclusif. » 53 C’est pourquoi, dans le verset suivant, Il a cité la patience avant les actions : « À l’exception de ceux qui font preuve de patience et accomplissent de bonnes œuvres. » 54
Durant l’observance. Il doit en effet veiller à ne pas oublier Dieu cependant qu’il accomplit cette observance. Il doit en outre s’assurer de ne pas négliger les convenances et les usages prescrits, et de respecter la bienséance jusqu’à la fin, sans s’abandonner à la paresse et à la lassitude. Il s’agit là encore d’une forme de patience nécessaire très difficile à réaliser. C’est peut-être cela qu’indique la parole du Très-Haut : « Bien belle est cette récompense allouée à ceux qui en leurs œuvres se montrèrent patients » 55 , c’est-à-dire : ceux qui patientent jusqu’à l’achèvement complet de leurs œuvres.
Après l’observance. Il doit en effet se garder de faire ostensiblement état de son action et de s’en prévaloir devant ses semblables pour plaire aux autres uniquement. Il doit en outre veiller à ne pas voir lui-même cette action avec suffisance. Il doit en somme éviter tous ces écueils susceptibles d’invalider ses œuvres, ainsi que le prescrit le Très-Haut : « Et n’invalidez pas vos œuvres ! » 56 ; « N’invalidez pas vos aumônes en vous en prévalant outrageusement ou en causant des nuisances en retour ! » 57 En effet, quiconque ne peut s’empêcher de se prévaloir de ses aumônes aux dépens de qui les reçoit, ou de causer à celui-ci des nuisances sous prétexte d’en avoir fait largesse, invalide totalement son œuvre.
D’autre part, les observances correspondent soit à des prescriptions obligatoires, soit à des prescriptions surérogatoires. Or l’homme doit se montrer patient dans l’accomplissement de l’ensemble de ces prescriptions. Le Très-Haut les évoque ensemble dans le verset suivant : « Dieu commande la justice, la bienfaisance et la libéralité envers les proches. » 58 La justice correspond à la prescription obligatoire, la bienfaisance correspond à la prescription surérogatoire, et l’assistance aux proches correspond au simple devoir de vertu humaine et de piété filiale. Tout cela nécessite de la patience.
Le second fait non conforme aux souhaits de l’individu et relevant de son choix, correspond, comme nous l’avons dit, aux transgressions. Et combien patient doit se montrer le serviteur en situation de transgressions ! Le Très-Haut résume l’ensemble des transgressions dans Sa parole : « Il proscrit la turpitude, les actions répréhensibles et l’iniquité. » 59 Et le Prophète  a dit : « S’exile véritablement qui s’exile du mal, et combat véritablement qui combat ses passions. » Les transgressions sont en ce sens l’objet d’inclination de l’élan passionnel.
La forme de patience la plus ardue à assumer est celle qui s’exerce contre des transgressions relevant de l’habitude. Car, dit-on, « l’habitude est une seconde nature. » Et lorsque l’habitude s’allie au désir, les deux forment une armée du Démon que l’élan religieux est bien en peine de vaincre. En outre, si l’action concernée est aisée à accomplir, il est d’autant plus difficile à l’individu de s’en abstenir. C’est le cas, par exemple, de la médisance, du mensonge, de l’ostentation et de la vanité, que tout cela se manifeste allusivement ou expressément. C’est également le cas de toutes les formes de plaisanterie blessantes, des paroles visant à discréditer et à dénigrer les gens, ou encore à évoquer les défunts en diffamant leur personne, leurs connaissances, leur parcours et leur rang. Il s’agit là d’autant de calomnies explicites et de vanteries implicites. L’âme y trouve deux sources d’agrément : dans la négation de l’autre et dans l’affirmation de soi. Et c’est par ce biais qu’elle s’accomplit dans son penchant pour la seigneurie, lequel penchant est à l’opposé de la fonction de serviteur qui lui est assignée.
Comme l’âme y trouve ces deux sources d’agrément, comme il est très aisé de remuer la langue, et comme de tels propos sont coutumiers dans les discussions des gens, il est extrêmement difficile de s’en préserver. Ces propos sont pourtant une terrible cause de perdition, d’autant que leur caractère habituel conduit les cœurs à ne plus les réprouver et les condamner. C’est ainsi que l’on peut voir certains parader vêtus de soie et passer leur temps à calomnier leurs semblables. Ils ne s’en inquiètent pas, bien que la tradition prophétique présente la calomnie comme un péché plus grave que l’adultère.
Pour cette raison, si un fidèle ne parvient pas à tenir sa langue dans les assemblées, il doit se tenir à l’écart de ses semblables et s’isoler. C’est sa seule voie de salut. Car il est plus aisé de supporter la solitude que de s’astreindre au silence en communauté. La patience présente aussi des niveaux de difficulté en fonction de l’attrait plus ou moins grand des transgressions.
J’ajouterai que s’il est aisé de faire parler la langue, il est plus aisé encore de produire des pensées au gré des suggestions diaboliques. Or il est évident que l’isolement n’arrête pas le mouvement de la pensée. Et l’individu ne saurait s’y astreindre, à moins que son cœur ne soit dominé par une préoccupation d’une autre nature, comme c’est le cas d’un homme absorbé dans une activité. Sans quoi, si l’individu n’emploie pas sa pensée à quelque chose, il ne saurait se libérer des suggestions diaboliques.
La deuxième forme de faits non conformes aux souhaits de l’homme est celle qui ne relève pas de son choix, mais dont il a le pouvoir de se libérer. C’est le cas de l’individu lésé par une action ou une parole, ou atteint en sa personne ou son argent. Supporter de telles nuisances est parfois un devoir, et parfois un simple acte de vertu. Un des compagnons a dit en ce sens : « Nous ne considérions pas la foi d’un homme comme authentique s’il ne supportait patiemment les nuisances. » Dans le Coran, on lit aussi : « Nous patienterons résolument aux torts que vous nous faites. C’est à Dieu que s’en remettent les hommes confiants. » 60
Un jour que l’envoyé de Dieu  avait procédé à un partage, un bédouin d’entre les musulmans déclara : « Un tel partage ne vise pas l’agrément de Dieu ! » Lorsque le Prophète en fut informé, on vit son visage rougir. Il s’exclama : « Miséricorde soit faite à mon frère Moïse : on lui infligea de plus grands torts que cela, mais il ne perdit pas patience ! » Le Très-Haut dit [au Prophète] à ce sujet : « Fait fi de leurs nuisances et remets-t’en à Dieu ! » 61 ; « Prends sur toi ce qu’ils disent et écarte-toi d’eux de courtoise manière ! » 62 ; « Nous savons que leurs paroles te pèsent. Célèbre donc la louange de ton Seigneur ! » 63 ; « Vous entendrez de la part de ceux à qui le Livre fut donné avant vous de nombreuses paroles offensantes. Faites donc preuve de patience et de piété, car c’est là une attitude résolument [bonne] », ce qui veut dire : abstenez-vous de leur retourner de semblables paroles. C’est aussi pour cette raison que Dieu vante le mérite des familles de victimes qui renoncent au prix du sang, ou à d’autres formes de vengeance. Il dit en ce sens : « Si vous exercez des représailles, faites-le à mesure égale du tort infligé. Et si vous prenez sur vous, voilà une attitude plus estimable de la part de gens patients. » 64
Le Prophète  a dit par ailleurs : « Renoue les liens avec qui les romps, donne à qui te prive, et pardonne à qui te nuit. »
J’ai également vu écrit dans l’évangile que Jésus fils de Marie a dit : « Par le passé, on vous a dit : “Œil pour œil, dent pour dent.” Quant à moi, je vous le dis : ne répondez pas au mauvais par le mal. 65 Si quelqu’un vous frappe sur la joue droite, tendezlui la joue gauche. Si quelqu’un vous prend votre tunique, donnez-lui également votre manteau. Et si quelqu’un vous demande de l’accompagner sur un mille de distance, accompagnez-le sur deux milles. » 66
Ce sont là autant de citations invitant à prendre courageusement sur soi les nuisances. Or, être capable de supporter les préjudices des gens s’avère un des plus hauts degrés de patience, parce que l’élan passionnel et la colère s’y opposent tous deux.
La troisième forme de faits non conformes aux souhaits de l’homme, ce sont les faits qui ne relèvent aucunement de son choix. C’est le cas des malheurs comme la mort d’êtres chers, la ruine financière, la perte de santé, la soudaine cécité, ou les infirmités de toutes sortes. Il s’agit, en somme, de l’ensemble des infortunes. La capacité à supporter courageusement ces épreuves constitue un des plus hauts degrés de patience. Ibn ‘Abbâs a dit : « Trois formes de patience sont évoquées dans le Coran : la patience dont il faut faire preuve pour accomplir les observances obligatoires, et qui vaut trois cents degrés spirituels ; la patience dont il faut faire preuve pour renoncer aux interdits, et qui vaut six cents degrés ; enfin, la patience dont il faut faire preuve pour accepter un malheur lorsqu’il survient, et celle-là vaut neuf cents degrés. » Si cette dernière forme prévaut, bien qu’elle corresponde seulement à un acte de vertu, contrairement aux deux autres qui sont des obligations, c’est parce que tout croyant peut s’abstenir de commettre des interdits. Quant aux malheurs que le Très-Haut envoie, seuls les Prophètes peuvent les endurer avec patience. Cette attitude est le lot des Véridiques, et elle pèse terriblement à l’âme. C’est pourquoi le Prophète invoquait Dieu en disant parfois : « Permets que la certitude que tu m’accorderas atténue la douleur des vicissitudes en ce monde ! » Il s’agit là d’une forme de patience se nourrissant de certitude.
Abû Sulaymân a dit : « Par Dieu, la patience nous manque en ce que nous aimons, comment ne manquerait-elle pas en ce que nous réprouvons ?! »
Et le Prophète  a dit: « Dieu, exalté soit-Il, déclare : “Ce serviteur que J’accable d’un malheur en son corps, en ses biens ou en ses enfants, et qui endure avec dignité, Je ne saurais sans embarras mettre ses œuvres en balance et dresser la liste de ses péchés au Jour du jugement !” »
Le Prophète  a dit également : « Attendre la délivrance d’un mal patiemment participe de l’adoration. »
Il a dit aussi: « Le

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